REFUGE DE L’ABBAYE DU GARD
Les religieux de l’abbaye du Gard possédaient déjà depuis quelque temps une maison sise à Abbeville, rue Barbafust, près de l’église St-Vulfran et qui leur avait été donnée, en 1234, par Villard de Vallourech, quand voulant se créer un refuge, ils firent démolir leur ancienne maison, trop exigue pour leurs besoins, et, sous le gouvernement de l'abbé Thomas, en 124g ou i25o, (le P. Ignace donne les deux dates), entreprirent la construction de l’Hôtel du Petit Gard (1), dont les débris sont parvenus jusqu'à nous.
En août 1263, Bernard d’Abbeville, évêque d’Amiens, donna aux religieux l’autorisation de bâtir dans cette maison d’Abbeville, une chapelle dédiée à la Ste Vierge : mais les circonstances paraissent avoir changé bien vite la destination primitive de l’établissement.
Déjà en 1 383, on avait dû en céder la jouissance, sa vie durant, à une créancière de l’abbaye, Jehanne le Carbonnier, veuve de Jehan Lemercier. Une
(1) Cet hôtel est vulgairement appelé Hôtel Barbafust, du nom de la rue où il se trouve, car il n’a jamais appartenu à la célèbre famille abbevilloise du même nom.
série d'actes sur lesquels nous reviendrons quand nous parlerons des caves, laisse supposer que le refuge était principalement devenu, quelques années plus tard, un entrepôt servant aux religieux pour le commerce de leurs vins. En 1 486, nous voyons Pierre Gérard et Jehan Dupré y installer la première imprimerie qui fut créée à Abbeville. C'est des presses de cette imprimerie qui dura, du reste, peu de temps, que sortirent la Cité de Dieu de St Augustin, la Somme Rurale de Jehan Boutillier et le Triomphe des neuf Preux.
A la fin du xvme siècle, le Petit Gard était devenu la propriété des chanoines de St-Vulfran auxquels il servait de grenier. Le 29 avril 1791, il fut vendu pour la somme de i2.5oo livres. Après avoir servi d’école d'enseignement mutuel sous la Restauration, il fut partagé entre plusieurs propriétaires et affecté aux usages les plus variés, ce qui entraîna les énormes modifications qui l’ont complètement transformé.
Il est impossible, en effet, de voir rien de plus lamentable que l'état de ruine et d’abandon dans lequel se trouve ce monument auquel il ne faut pas donner plus d’importance qu’il n’en mérite, mais qui est, avec le Beffroi, la plus ancienne construction d’Abbeville et que son étendue et les caractères architecturaux que présentent quelques-unes de ses parties rendent encore digne d’intérêt.
Le Petit Gard se composait de deux bâtiments parallèles à peu près d’égale importance, entièrement bâtis en pierres blanches; l'un, donnant sur la rue Barbafust, mesurait 83 pieds, l'autre, sur le bras de la Somme appelé Canal Marchand, avait une longueur de 80 pieds, (c’est le P. Ignace qui donne ces dimensions dont nous avons vérifié l’exactitude) : ils étaient séparés par une cour fermée, en face de la Halle aux Merciers, par un mur de clôture dans lequel était percé une porte dont on retrouve encore les pieds droits. Au fond de la cour ils étaient réunis par une galerie de 17 mètres de long sur 4"'5o de largeur.
Du bâtiment situé sur la rue Barbafust, il ne reste qu’environ les deux tiers de l’ancienne façade, l’autre tiers a été dénaturé et même rebâti. Dans cette partie, subsistent au rez-de-chaussée une porte d’entrée et deux croisées en tiers-point surmontées d’archivoltes réunies entre elles par un cordon horizontal. Chacune de ces ouvertures ornée de colonnettes rondes à chapiteaux était divisée en deux parties par un meneau central à arcature trilobée dont il ne reste plus trace aujourd’hui et dont nous ne constatons l’existence que par les anciens dessins. Au dessus d’un autre cordon accusant la division d’étage et sur les pleins formés par les entre-deux des ouvertures du rez-de-chaussée, se trouvent deux autres croisées, en plein cintre cette fois, à double voussure et aussi surmontées d’archivoltes réunies par un cordon; elles étaient, comme les précédentes, divisées par un meneau à arcature trilobée. Enfin au haut du mur de façade, une corniche formée d’un seul rang de pierres et ornée de deux groupes de figures grimaçantes accotées existe encore aujourd’hui. Du côté de la cour, nous retrouvons les mêmes ouvertures, en tiers point au rez-de-chaussée, en plein cintre à l’étage : l’une de ces dernières a conservé une partie de son meneau central.
Le bâtiment situé sur le Canal Marchand a perdu entièrement son aspect primitif tant par une reconstruction complète que par le comblement du bras de Somme dans lequel il baignait. En 1871, on remarquait encore, dans la muraille en pierres blanches, les restes de trois ouvertures en tiers point, deux fenêtres et une porte au rez-de-chaussée, ainsi que l’entrée du passage voûté par lequel on faisait pénétrer dans la cour les provisions et marchandises que les religieux faisaient venir de Picquigny par les bâteaux remontant la Somme. La partie supérieure de ce
bâtiment était en pan de bois et paraissait remonter à une époque déjà ancienne : c'était évidemment la reconstruction partielle d’une partie qui s’était écroulée ou l'achèvement d’un étage supérieur qui n'avait jamais été terminé.
Si nous pénétrons à l’intérieur, nous voyons que le monument y a souffert, plus encore qu’au dehors, de l’abandon et de la ruine. On ne peut guère signaler dans le bâtiment de la rue Barbafust qu’une cheminée sans caractère et un gros mur de refend en pierres blanches qui ferait supposer que la construction a été faite à deux reprises, sur une longueur supérieure à celle qui avait été prévue tout d’abord, et dans le grenier les restes d’une charpente en berceau grossièrement exécutée. Dans le bâtiment du côté du Canal Marchand, nous n’avons à relever que deux grandes arcatures ogivales aveugles pratiquées dans le pignon nord.
La galerie qui réunit les deux bâtiments principaux est élevée sur une cave peu profonde voûtée en berceau avec arcs doubleaux. Elle est ornée de chaque côté de grandes arcatures en tiers point dont les nervures sont simplement épanelées. Elles sont au nombre de cinq sur chaque paroi, aveugles d’un côté et, vers la cour, elles étaient percées de baies pour l’éclairage ; ces baies ont été bouchées et il est à peu près impossible de déterminer leur forme et leur importance A chaque extrémité on retrouve les portes, basses et petites, donnant accès dans cette galerie qui paraît n'avoir jamais été voûtée. Au point d’intersection de la galerie et du bâtiment de la rue Barbafust, était la tourelle d’escalier complètement démolie.
Sous ce bâtiment de la rue Barbafust, se trouve encore, intacte et en bon état de conservation, une belle cave à deux nefs de quatre travées chacune, voûtée en croisée d’ogive avec arcs doubleaux et mesurant sous clef 2m20 de hauteur. Les faisceaux formés par la réunion des arcs, simplement épanelés comme presque tous ceux du monument dont nous nous occupons, reposent vers le milieu sur de gros blocs carrés en pierres blanches excessivement bas (un seul subsiste encore, les autres ont été refaits en briques) et de l’autre côté sur d’énormes consoles de pierre de 75 centimètres de hauteur prises dans deux assises (1). Une particularité se retrouve aux voûtes de la première travée en entrant où sont les portes de la cave. Comme la retombée des arcs aurait empêché d'entrer facilement, on n’a laissé subsister qu’un des arcs diagonaux complets et la moitié de l’autre, le dernier quart de la travée étant voûté d’arète.
Cette cave a joué un rôle important dans l’histoire du Petit Gard. C’est là que les religieux remisaient le vin qu’ils récoltaient dans leur propriétés du Gard sur la côte du Quénot et qu’ils vendaient avantageusement à Abbeville. Grâce à un accord intervenu entre eux et l’échevinage, ils pouvaient vendre en gros sans acquitter aucun droit et n’avaient à payer que 8 sols de Paris par « chascun tonnel de vin de leur propre waignage que il vendront ou feront vendre à broke en leur dite maison d’Abbeville ». Il est vrai de dire qu’ils ne jouirent pas longtemps de cette quasi exemption car en 1 3 54, un procès s’engagea qui ne fut terminé qu’en 1 36 1 et qui, maintenant l’exemption pour les vins en gros, soumettait ceux vendus s à brocq et à esseau » aux droits que payaient les autres marchands d’Abbeville.
(1) Voir l’en-tête de cette notice.