‹ La Picardie historique et monumentale (volume 3)Chapitre 78 sur 79 · PAR EVELINE SCHLUMBERGER · texte numérisé non relu

PAR EVELINE SCHLUMBERGER

Maison-champignon, Bagatelle a poussé en trois étapes entre 1751 et 1790. D’abord simple rez-de-chaussée-terrasse, il fut doté vers 1763 d’un étage en attique aux œils-debœuf surmontés de drapés. Puis la terrasse fut remplacée par une mansarde couverte d'ardoise qui abrite neuf chambres nouvelles. Ces adjonctions successives ne lui ont rien ôté de sa légèreté, ceci grâce à de remarquables artifices d’architecture :

ainsi les assises de l’édifice, au lieu des 33 cm de hauteur traditionnels (1 pied français), ont été réduites du tiers : Bagatelle est un château en miniature.

Un salon d'été (à droite) communiquant avec un salon d'hiver et une salle à manger, tel fut le plan très simple adopté par le grand drapier Abraham van Robais pour recevoir ses relations d’affaires. La décoration intérieure est de pur style Louis XV, exception faite des arabesques pompéiennes peintes sous Louis XVI sur les lambris du salon d'été (premier plan sur la photo). La cheminée de bois qu’on voit au fond du salon d'hiver est restée telle depuis l'origine, ainsi que l'ensemble de la boiserie, aux rechampis bleus. Le profond ébrasement de la porte — 40 cm d'épaisseur — n'est qu'un trompe-l’œil de menuiserie.

Le nom n’est certes pas original. S’appeler Bagatelle pour une demeure du xvme siècle, cela équivaut à peu près à s'appeler « Mon Rêve » pour une villa du début du xxe. Au charme près. S’il est vrai que toutes les « Bagatelle » d’Europe ont en commun — en principe tout au moins - d’allier une certaine exiguïté voulue à une élégance un rien badine, aucune Bagatelle ne mérite mieux son nom que le léger petit chefd’œuvre d’architecture de Bagatelle en Picardie, folie égarée dans les maussades faubourgs de l’Abbeville d’aujourd’hui.

Abbeville fut, il y a fort peu de temps encore, une des plus belles villes du Nord. La guerre a détruit l’essentiel de ses demeures anciennes et la reconstruction s’est partiellement chargée du reste. C’est dire qu’il reste peu de choses de l’Abbeville du xvme siècle. Est-ce à sa situation relativement « hors les murs » que Bagatelle doit d’avoir survécu pimpante et fraîche comme au premier jour ? Cette parfaite petite construction rose et blanche posée derrière son boulingrin vert, ses œils de bœuf, son perron miniature, ses menus carreaux blancs, c’est le château de Peau d’Ane ou du Chat botté, la maison où la Belle au Bois dormant joue à la poupée. Vous pénétrez dans un vestibule qui semble la réduction pour fillettes d’un vestibule de château — mais d'un vestibule d’apparat s'il vous plaît, avec escalier à double volute et rampe

de fer forgé. L’illusion continue lorsque vous avancez dans le salon ovale qui vous fait face, dont les portes-fenêtres cintrées ouvrent sur une double fuite de tilleuls bordant un tapis vert. Est-il grand, ce salon, est-il petit ? Impossible de le savoir. Quant à son décor, il n’a pas bougé depuis la fin du xviii® siècle. Et pas davantage celui des deux petites pièces attenantes toutes en boiseries Louis XV. Nul pinceau en deux siècles n’a touché à l’immuable vernis Marlin qui les protège. Par quel miracle ?

Sans doute, dit M. Jacques de Wailly, l’actuel propriétaire, parce que Bagatelle a peu changé de main. Mises à part une quinzaine d’années après la révolution, elle a été habitée de manière continue par deux familles, la nôtre depuis 1810, et avant elle, celle de son constructeur, le laineux manufacturier d’Abbeville van Robais.

Pourtant, à y regarder de plus près, l’histoire de Bagatelle est une histoire bien vivante. Elle commence par une apparente contradiction. Qui décide, en 1751, de faire construire cette adorable « folie » digne d’abriter quelque très secrète idylle ? Le plus vertueux des pères de famille, le plus strict des protestants, le plus réaliste des capitalistes de l’époque, M. Abraham van Robais, richissime propriétaire de la première manufacture de draps fins d’Abbeville et de tout le Nord de la France. Son

grand-père, .lusse, un beau jour d'octobre 1665, a débarqué à Abbeville (au sens propre du terme, la baie de la Somme était encore navigable en plein xvm® siècle) avec femme, enfants, chapelain, contremaîtres, ouvriers et métiers à lisser. 11 venait de Middelbourg en Hollande et répondait à l'invitation de Colbert qui désirait créer en France une manufacture de draps capable de libérer l’économie nationale de la tutelle de l’Angleterre et de la Hollande. Avant de quitter son pays, Josse, en Hollandais avisé, avait posé ses conditions : aide matérielle de l’Étal et privilège garantissant la future manufacture de toute concurrence. Ces promesses ô politique — furent si bien respectées que, jusqu’après la Révocation de l’Édit de Nantes, en pleine persécution religieuse, les van Robais continuaient à faire bénir leurs mariages par un chapelain protestant et jouissaient même d’un cimetière particulier à eux réservé. Services pour services, il faut dire qu’ils eurent vite rendu à la France ce qu’ils lui devaient. Leur manufacture devint assez prospère (cent métiers battants et trois mille ouvriers dans la meilleure période) pour ravitailler en draps lins non seulement les plus grandes villes de la Métropole, mais l’Italie, l’Espagne, l Allemagne, et jusqu’au Levant et aux Indes. Devant la superbe « maison des Rames », sise près de la porte d’Hocquet, au bord des ((liais de la Somme, une véritable Hotte privée déversait les laines de Bilbao, chargeait les aunes de tissu : le vaisseau-amiral s’appelait la « Toison d’or ».

C’est donc le chef de cette puissante famille (pii décide de faire édifier, dans le faubourg Saint-Gilles, à quinze cents mètres au-delà des fortifications (on n’avait pas le droit de construire « en dur » en deçà, pour faciliter l’évacuation de cette zone en cas de siège), une petite maison des champs nous dirions un pavillon de » public-relations » où il puisse recevoir, à l’abri des regards indiscrets de ses ouvriers, ses puissantes relations. Car, nous dit Voltaire, M. Abraham van Robais « menait train de prince ». En fait, ces réceptions devaient se borner, au début, à quelques collations ou repas froids, vu que la demeure, édifiée entre 1751 et 1754, ne comprenait qu'un rez-dechaussée de trois pièces : un salon d’été sans cheminée, un salon d’hiver et une salle à manger, l’ensemble surmonté d’une terrasse à balustrade ponctuée d’amours de plomb. Point de cuisines, point de commodités. » En vérité, une bagatelle », disait lui-même le nouveau propriétaire à propos de sa maison — d’où son nom. Cependant il dut s'apercevoir que sa nouvelle demeure n’était pas au point car, dix ans plus Lard, il décida de l’améliorer par un étage de chambres. Problème pour l’architecte : comment jucher cet étage supplémentaire sur le pavillon sans en fausser les proportions primitives et où » caser » l’indispensable escalier ? Il le résout avec une maestria qui, aujourd’hui encore, confond d’admiration cet autre architecte qu’est le propriétaire actuel, M. de Wailly. « On rehaussa simplement la terrasse par un étage en attique donc peu élevé — et l’on s'arrangea pour y distribuer si habilement cloisonnements et ouvertures (l’étage fort bas, ne mesure pas trois mètres de hauteur sous plafond) que les chambres ainsi créées, quoique minuscules, paraissent presque spacieuses. Quant à l’escalier, on l'assujettit au fond du vestibule sur une véritable voûte rapportée qui le soutient entièrement, sans qu’il s’accroche en rien à la paroi. »

Quel fut Fauteur de ce petit tour de force ? On l’ignore. On a parlé de Jacques François Blondel qui, c’est connu, travailla

dans le Nord et l’Est de la France, mais Bagatelle n’évoque pas spécialement son style. Chose curieuse de la part de gens aussi manifestement organisés qu’étaient les van Robais, nulle facture, nul mémoire n’est là pour nous renseigner. Même silence en ce qui concerne la décoration intérieure qui en raison des deux « étapes » de la construction - superpose avec la plus charmante désinvolture le style Louis XVI au style Louis XV, les peintures à l’antique

Bagatelle suite Quoique très petit, le salon d'hiver, ci-contre, dont on a vu la cheminée en couleur à !a page précédente, donne l’illusion de dimensions normales par la judicieuse distribution des fines parcloses considérablement étirées en hauteur. Le plafond voûté peint d'un ciel nuageux ajoute à cette impression (la plus grande hauteur est de 3,60 m). Les appliques murales et le lustre italien à fleurs de Saxe n’ont jamais quitté cette pièce depuis le jour où ils y furent posés.

Symétrique du salon d’hiver, la salle à manger (ci-dessous, à gauche), offre le même ensemble de boiseries Louis XV (fond vert pâle et rechampis vert soutenu). C'est l'humidité du climat picard et la qualité du vernis Martin qui ont gardé aux peintures leur extraordinaire fraîcheur. En deux siècles, rien n'a subi le moindre changement : ni la vitrine du panneau de gauche, ni la console sous son trumeau (sa jumelle lui fait face sur le mur opposé). Les fenêtres en vis-à-vis inondent tout ce rez-dechaussée d'une joyeuse clarté.

Le salon d'été, ovale (ci-dessous), est lambrissé dans un style rocaille très élégant. En dessus de portes, des amours aux trois moments du jour : Ici, l'heure méridienne. On suit sur cette photo les étapes de l'aménagement de Bagatelle. La boiserie a été surdécorée sous Louis XVI (voir le détail photo couleur) ; les glaces cintrées, avec leurs encadrements de perles, datent aussi de cette époque. Comme celui de l’architecte, le nom du décorateur de Bagatelle reste mystérieux.

aux volutes sculptées de la rocaille, les nœuds et les perles aux coquilles et aux rinceaux. Boucher, Pillement, Huet ? Ce dernier a décoré, dans la région, le château de Long. La raison n’est pas suffisante, là non plus, pour se hasarder à retenir ce nom plutôt qu'un autre. Peut-être aussi s’agit-il d’un de ces nombreux artistes flamands en route vers Paris, qu 'Abraham van Robais peut avoir intercepté au passage pour le prier de décorer sa maison... C’est bien un peu de la même manière qu’il se fit « tirer le portrait par Peyronneau. Celui-ci avait fait annoncer sa venue à Abbeville à son de tambour, en même temps que les prix de ses pastels. M. van Robais revêtit jabot et habit de velours lie de vin pour poser devant le célèbre pastelliste. Le portrait devait parvenir plus tard à la collection Groult, l'ne réplique se trouve au Louvre.

Aux dernières décades de l’Ancien Régime, la belle société hante toujours les « bords fortunés » de Bagatelle (le mot est de Sedaine). Le prince de Croy note y avoir pris le thé en compagnie de Mme Roland de la Platière, épouse de l’inspecteur des Arts et Manufactures du Roi à Amiens. L’histoire oubliera le mari pour 11e garder mémoire (pie de la femme, qui n’est autre que la future « Madame Roland » des Girondins.

Pour Bagatelle, la Révolution marque le premier changement de mains. Sans se trouver — loin de là sur la paille, les van Robais doivent « se restreindre ». Ils vendent leur propriété, en 1793, à l'oncle

de Boucher de Perthes (le créateur de la Préhistoire). Entre-temps, la maison a encore poussé d’un étage : elle a perdu sa terrasse à la Trianon et gagné un toit d’ardoises où les derniers van Robais ont installé neuf chambres pour loger leur nombreuse progéniture. En 1810, Bagatelle passe à la famille de Wailly.

Mon ancêtre, Gabriel, officier de l’armée des princes, n’était pas riche ; il avait installé des cultures maraîchères dans le parc. Son fils, Auguste, dessina la plantation d’épicéas que vous voyez encore. Ce goût du jardin, mon père, Paul de Wailly, l’avait aussi et j’en ai hérité. Il a redessiné le parc dans sa conception primitive, intimement liée à l’architecture du château. Avec lui. Bagatelle a connu, avant 1914, son second âge d’or. Élève de César Franck et compositeur, mon père organisait des concerts avec les meilleurs musiciens du temps.

Le merveilleux de tout cela, c’est que Bagatelle, maison-champignon, s’est maintenue dans l’apparence de sa pureté première. Et pourtant la cavalerie du tsar a traversé le salon d’été; et pourtant les armées d’occupation y ont campé et installé des poêles ; et pourtant des bombes y ont éclaté. N’importe, Bagatelle continue à ressembler, dans son parc recueilli, à une image de conte...

(1) On visite Bagatelle (i n route de Paris à Abbeville) de Pâques a la Toussaint, tous les jours de 10 h 30 à 12 h et de 14 h à iq b.

Bagatelle fin

Manque de place n'égale pas rusticité, bien au contraire. A Bagatelle, le plus petit palier, le plus modeste passage livrent parfois la surprise d’un détail décoratif raffiné : ci-dessus une guirlande de fruits et de rubans, très Louis XVI. L'œil-de-bœuf du fond surmonte la porte du vestibule d’entrée. Noter le dessin original des croisillons, inspiré des décors de bambou chinois revus par l'Angleterre.

Le premier étage, construit en attique par souci d'esthétique, fit enfin de Bagatelle une maison d'habitation ; c'est l’étage des chambres, minuscules — on touche le plafond de la main, — mais aménagées avec un grand luxe de raffinement décoratif et de commodité pratique. Un petit salon (à gauche) situé au-dessus du salon ovale s’éclaire d'œils-de-bœuf. Remarquer la suite de placards bas incorporés à la boiserie — idée applicable dans maint appartement actuel de taille exiguë.

C'est l'escalier qui a posé le plus de problèmes lors de la construction de l'étage : l'architecte a imaginé une formule audacieuse : l'escalier à double accès repose sur une voûte de bois spécialement aménagée au fond du vestibule. L'effet de balcon est souligné par la rampe de fer forgé (la région d'Abbeville abondait en ferronniers au XVIII' siècle). L’ensemble, malgré ses proportions fort réduites, atteint au monumental. Tel est le tour de force de Bagatelle, ce « bijou » qui, selon le poète Sedaine, « aurait fait plaisir aux dieux ».

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