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LES STATUES DE SAINTS DU CANTON DE BERNAVILLE

Le canton de Bernaville est, on le voit, très pauvre en édifices religieux: .Mons-Béalcourt et Frohem-le-Petit mis à part, aucune de ses vingt-quatre églises ne présente le moindre intérêt architectural; la plupart n'ont même aucun style et datent des deux derniers siècles (2).

Le mobilier ecclésiastique n'est guère plus riche. Il convient de mettre à part les beaux fonts de l'église d'Outrebois, datant du xin' siècle (3). Il faut aussi mentionner une série curieuse et variée de portes de confessionnaux du xviii' siècle, en bois sculpté: presque chaque paroisse a la sienne, et les menuisiers de village y ont donné libre carrière a leur art nai'f et à leur esprit d'invention; mais ces sculptures rustiques, qui d'ailleurs mériteraient une étude, sont d'importance trop secondaire pour figurer ici.

En revanche, il y a lieu de citer avec plus de détails la belle série de statues de saints qui se voient encore dans plusieurs églises du canton.

A tout seigneur tout honneur. Commençons donc par le chef-lieu. Dans l'édifice de parfaite laideur qui a remplacé la belle et vénérable église de Ifernaville, on remarque un « Père-Éternel de Pitié » (4). du xvi' siècle, en chêne et d'une très

(1) Th. Lefèvre, op. cil., pp. 209-211. M. le vicomte Blin de BourJ'jn possède également le château du Quesnelen-Santerre, où il réside.

(2) Bernaville avait une belle église, à nef et chœur du xii' siècle, portail du xm'-' Cf. Th. Lefèvre, p. 68); on a stupidement sacrifié ce monument qu'il eût fallu conserver à tout prix. A Pont-Remy, à Cayeux-sur-Mer, :'i Beauquesne, à Aiily-sur-Noye, au Crotoy. nous avons déjà dû déplorer pareil vandalisme. Que nous laissera-t-on bientôt à étudier en Picardie?

(3) Le pied a disparu et a été très mal refait. Mais la cuve hémisphérique, en pierre de Marquise, ornée d'un tore au sommet et d'un autre â la base, est décorée de quatre tètes d'hommes en haut relief, très variées et bien caractéristiques de leur épot[ue. Une cuve analogue, mais du xiP siècle, se voit dans la cour du château d'Applaincourt, près Péronne. Ce type de fonts se retrouve à Chéreng iNurdi, Louches (Pas-de-Calais), le Tréport ^Seine-Inférieurei, Trêves iMaine-et-Luire), Courcy iMarnei; cf. aussi le bénitier de Saint-Jûuan-des-Guérets (IlIe-et-Vilainei.

iqi « Ce n'était pas assez d'avoir représenté la Passion du Fils et la Passion de la Mère, le xiv' siècle finissant a imaginé une sorte de Passion du Père . Ils (les artistes) ont voulu associer Dieu le Père, non pas â l'idée abstraite

bonne sculpture. II mesure i'^55 de haut. Le Père, les yeux levés et en larmes, fait de la main gauche (mal refaite) un geste pathétique; de la main droite, il maintient presque debout, sur son genou, le Christ, nu sauf la ceinture, qui semble mourant plutôt que mort et porte la main à la plaie de son côté percé et sanglant. Ce groupe est d’une expression douloureuse et tragique.

Dans la même église, on voit encore un Christ d'Ecce Homo, également du xvi° siècle, debout, de grandeur naturelle et d'une bonne anatomie ; un saint Roch du commencement du xvn' siècle (i mètre de haut), avec un ange qui guérit la plaie de sa jambe en la touchant du doigt; cet ange est archaïque avec ses ailes dressées.

Enfin un saint Sébastien, de même style, n'est pas mauvais non plus.

A Outrebois, on remarque une très jolie Vierge en marbre blanc, du xiv" ou du xv' siècle, connue sous le nom de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle ; l’abbé Lefèvre a fait remarquer sa grande ressemblance avec une Vierge du musée d’Amiens et les croit toutes deux sorties du ciseau du même artiste; le culte de Notre-Dame de Bonne- Nouvelle, dit cet auteur (p. 201), aura été introduit à Outrebois par les religieux Prémontrés qui desservaient ce pays. LaMèredeDieu porte une couronne fleurdelysée ; elle est vêtue d'un manteau aux . j’'.i

plis gracieux: sur ses bras est l'Enfant .lésus, qui tient un aigle éployé, dont la tête a été maladroitement cassée par un bedeau trop zélé (c’est la seule avarie de ce groupe); les pieds de la Vierge reposent sur le croissant de la lune; devant Marie, un moine à genoux, dont la coule et le capuchon rabattu rappellent plutôt un cistercien qu'un prémontré, se tient en prières.

di! sacrifice, mais aux douleurs de la Passion. Ils ont pensé que si Dieu est amour, comme dit saint Jean, il a pu sentir la pitié .

« D'ordinaire les artistes se contentent de représenter le Père portant son fils mort sur ses genou.v. Il est évident que ce groupe a été conçu à l’imitation des Vierges de Pitié. T.a ressemblance est quelquefuis frappante, comme dans l'ex-voto des La Trémoille qui a figuré à l'exposition des Primitifs français. Peintres, verriers, sculpteurs, graveurs reproduisent ce motif à l’envi jusqu’à une date avancée du xvi' siècle ». (Émile .Male, L'Art religieux Je la fin du moyen âge en France, pp. 140-144). Il y a un groupe analogue, mais beaucoup moins beau que celui de Bernaville, à l’église de Wierre-au-Bois en Boulonnais. 20

A côté de ce morceau de première valeur, on remarque encore un saint Séverin. évêque assis, bois, xyi” siècle. Dans le cimetière, on signalait naguère un édicule élevé en l'honneur de Notre-Dame de Pitié; cette chapelle était très intéressante, Duthoit l'a dessinée et la considérait comme un modèle de mouluration et de proportions heureuses. Sans doute, elle avait été élevée pour servir de monument funéraire à la lamille de ^ Itry, dont 1 écu aux trois roses s y voyait autrefois. Aujourd'hui, ravalée, rabotée, sabotée, elle n'a plus le moindre intérêt; une niche toute moderne, qui achève de défigurer 1 ensemble, contient une \ ierge de Pitié, en pierre, du xvi" siècle, mais d'un travail fort ordinaire; elle tient le Christ non étendu, mais agenouillé.

A Barly, nous voyons des spécimens d'une époque toute différente, œuvres de Carpentier, d'Hangest-sur-Somme. l'auteur des excellents bas-reliefs de la façade du théâtre d'Amiens (t). Ce sont trois statues de bois, de haute taille : saint Pierre et saint Paul, dans le chœur; saint Antoine hermite, sur l'autel latéral sud; toutes trois sont signées sur le socle :

J. -B. Carpentier f. 1^64.

Saint Antoine est le meilleur des trois; son attitude est vivante et naturelle; les poses des apôtres sont théâtrales et se ressentent de la tradition berninesqtie; mais ce sont néanmoins de très bons morceaux de statuaire du temps de Louis X\ .

Il nous reste encore à citer, mais sans y insister autant, deux statues d évêques assis, du xvii' siècle, qui se trouvent dans le chœur de Beaumetz : saint Nicolas et saint Augustin, dans deux niches de chêne, de style régence wallonne assez riche, mais un peu lourd. A Mézerolles. la masse encombrante et sans aucune finesse du vaste retable, provenant de l'abbaye d'Épagne, contient un saint Nicolas assis (2) près de son cuvier, et un saint Éloy. tous deux du xvi" siècle; le premier est le meilleur. Les trois figures doxales (Crucilix, Vierge et saint Jean), du même temps, n'ont guère d'intérêt.

Mentionnons eniin le petit groupe de l'Ensevelissement du Christ (bois, xvi" siècle), qui orne le retable de l'autel de Gorges. On n'y voit pas d'autres personnages que le Sauveur et les deux porteurs; il rappelle le groupe analogue de Bouillancourt-en-Séry.

11 n'y a pas lieu de citer l'affreuse Trinité d'Agenville (xvf siècle), ni la minuscule Pietà du portail de Bernâtre; mais on conviendra que, malgré la disparition (par brocantage sans doute) des quatre statues de saintes signalées à Maizicourt par l'abbé Lefèvre, le canton de Bernaville est encore assez riche en statuaire religieuse pour mériter un petit article en ce recueil.

(1) Ces statues ont été signalées par M. G. Durand, dans le Bttlleltn de la Société des Antiquaires de Picardie, t. XXIII. p. 387.

(2) Les statues assises, rares partout ailleurs à partir du xiv' siècle, restent très fréquentes jusqu’en plein xvii" dans cette partie de la Picardie.

Roger RODIERE.

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