LL CHATEAU
On a appelé Rambures le Pierrefonds picard; avec non moins de raison, par la beauté et l'importance de ses ruines, par les souvenirs qu'évoque son histoire, le château de Lucheux mériterait le nom de Coucy de la Somme (4).
L'ensemble des constructions couvre, dans une situation pittoresque, un périmètre énorme à flanc de coteau. Le château est adossé à une belle forêt de cinq cents hectares, qui couronne la crête. Les hêtres aux fûts élancés et les taillis tourt’us garnissent la contrescarpe et descendent même jusqu'au fond de ces larges fossés qu'en cas d'alarme des pionniers ou hotteurs étaient chargés d'approfondir encore, et qui, au xv® siècle, ne mesuraient pas moins de 64 pieds de largeur (5).
(1) Dusevel, Noms et ouvriiges de quelques artistes des xv*" et xvi* siècles cités dans les registres aux comptes de la terre et seigneurie de Lucheux (Somme), dans la Revue des Sociétés savantes des départements, 2' série, t. II. année 1863, 2' semestre. Paris, 1863, in-8°, p. 577.
(2) Ou 1729.
{3) Communication de M. Rodiére.
{4) Bibliographie : Dusevee, le CJidteau de Lucheu, dans les Églises, châteaux, beffrois et hôtels de ville les plus remarquables de la Picardie et de l'Artois ; Amiens, 1862, 2 vol. in-4", t. I, 36 p,. 4 pl.
'5' Comptes de 1432 à 1448. Dcsevel, ibid., p 6.
D'eiprès la tradition, la forteresse remonterait à 1120 et aurait pour fondateur Hugues Campdavène 11, qui prit part à la première Croisade en 109G. Cent ans plus lard, la seigneurie passe de la maison de Campdavène dans celle de Chaiillon- Saint-Pol par le mariage d'Elisabeth avec Gauthier de Chatillon. Guy l'un de
leurs descendants, obtient, en 1264. de l'échevinage de Doullens la permission de fermer par une clôture le parc de Lucheux, à la condition d'exempter les habitants de cette ville de tout droit de travers. Puis se succèdent Gauthier II. mort en 1219; Guy II. tué au siège d'Avignon en 1225; Hugues Guy III. grand bouieiller de France; Hugues \ 1, comte de RIois en 1292; Guy IV; .lean; Guy V, qui mourut en i36o, en Angleterre, où il avait été envoyé comme otage du roi Jean. Pendant son absence, en i359, « les Anglais, dit Froissart, ardirent la ville de Lucheu, mais le chasieau n'eust garde ». Alahaut de Chatillon, sceur du captif mort sans postérité, transporte aux mains de Guy de Luxembourg qu'elle épouse en 1364, le comté de Saint-Pol et la baronnie de Lucheux. Elle est la mère du cardinal Pierre de Luxembourg, évêque de Metz, déclaré vénérable par le pape Clément \’II 1 1).
Philippe le Bel, Philippe de \’alois, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, Charles le Téméraire et surtout Louis XI viennent a Lucheux, attirés par les plaisirs de la chasse.
(!i E. Delgovf. Histoire de la ville de Doullens, dans les Mémoires de la Société des Anticjuaires de Picardie, documents inédits, t. V. p. 350 et 351.
Pendant celte période brillante de la forteresse, les registres mentionnent d'importants travaux. C’est, en 1456, la reconstruction de la grande cuisine aux murs crénelés, au toit orné de gargouilles en forme de dragons, que deux artistes locaux, André Bullant et Jean Laloier, ont sculptées moyennant 10 sous pièce (i). Quelques années plus tard, en 1466, une tour s'étant écroulée, Philippe de Brimeu capitaine et bailli de Lucheux, dépêche Jacques de \’illemain, maître des œuvres de Lucheux, vers le comte de Saint-Pol, pour avoir permission de la rebâtir. On adjuge la maçonnerie à Guillaume Bullant et Henry Desfontaine, tous deux maçons à Lucheux. Cette tour, appelée la tour Neuve ou tour du Comte, et dont il ne reste rien aujourd'hui, avait 72 pieds de haut, 56 de circonférence et 7 d'épaisseur. Des chambres aux étages supérieurs, des canonnières au bas étage, étaient desservies par un escalier à vis ménagé dans l'épaisseur du mur. Les voûtes à six pans reposaient sur des branqiies de ogives, et, à Tune des clefs, on remarquait un A^uus Dei (2). Les défenseurs avaient tenu à remettre au plus vite le château en état, car ils demeuraient sous l’impression d'une alerte récente, dont un registre de 1464-65 rappelle le souvenir : « pour la crainte des Franchois qui estoient au nombre de quatre mil hommes, près d’Amiens », on coupe les épines croissant dans les fossés, qu'on approfondit, on replace les couleuvrines, les serpentines et les canons sur leurs affûts et leurs chevalets, on achète un entonnoir pour charger les pièces d’artillerie et un boutefeu pour mettre le feu aux couleuvrines (3).
Placé aux confins de la Picardie et de l'Artois, Lucheux serait devenu sans doute une place forte d'une importance extrême, si Louis de Luxembourg avait réalisé son projet de créer entre l’Angleterre, la b’rance et la Bourgogne une souveraineté indépendante. On sait comment Louis XI parvint à déjouer les calculs du prince astucieux qu'il avait comblé. Après l'exécution du connétable, Guy Pot, bailli de Vermandois, recueillit les dépouilles des Luxembourg.
En 1483, Philippe de Crevecœur s’empare du château de Lucheux, au nom du roi de France, et en confie la garde à Pierre de Savarie et à plusieurs gens de guerre, à raison de 20 sous par mois chacun; mais, un an plus tard, Charles ^’IU restituait la forteresse au comte de Romont et à Marie de Luxembourg sa femme (4).
En i5ii-i2, « on met 26 claies sur la muraille du château depuis la porte du devant jusqu'à la porte Cornière, et de là jusques à la tour au Pavillon, adlin de se pooir aidier à aller à l'entour de ladite muraille, pour ce que lors estoit bruyt de la descente des Anglois ».
Feuilletons encore ce registre, nous y trouvons mentionnés d’autres travaux : « On refait la muraille du château derrière la grosse tour, on refait à neuf le pont-levis de la porte de derrière, qui estoit pourri, 011 répare la muraille du parc, pour ce (jue au commencement dudit an les loupz entroicni en icelluy parcq et mengeoient journellement les josnes poullains et les dayns d’iceluy » (5).
En i522. les Anglais, unis aux Impériaux, assiègent le château et s’en emparent; mais le donjon, la grosse tour, malgré un blocus qui ne dure pas moins de huit jours, résiste à tous les assauts. Les dégâts sont énormes : pont-levis, combles des tours, corps de logis presque en entier sont brûlés. La paix de 1 525 permet de songer à la reconstruction des bâtiments incendiés. Cette même année, un certain
(1) Dusevel, le Chcltenu de LticJieu, p. 13.
(2) Dusevel, le Chaieaii de Lucheu, p. S.
(3) Ibid., p. 20 et 21.
(4) Ibid., p. 22.
(5. Comptes de 1511-1512. Archives du château.
.lean P.ullant, maîire-maçon demeurant à Amiens, dirige « l'ouvrage de maçonnerie de la tour le Comte et autres lieux, audit château n. La tour le Comte sert provisoirement de résidence à Adrienne d'Estouteville. comtesse de Saint-Pol (i).
Diisevel. lorsque le nom de Ballant lui tomba sous les yeux, crut avoir découvert l'architecte d'Ecouen : » Il est à peu près hors de doute, dit-il, que le connétable de Montmorency avait lait venir, pour l'attacher spécialement à son service, ,lean Huilant, originaire de Picardie et maître-maçon de la cathédrale d'Amiens, descendant d'une famille d'architectes picards qui travaillaient pour la maison de Saint-Pol depuis un demi-siècle. La famille de .Montmorency possédait de grands biens en Picardie et avait de nombreuses alliances avec la noblesse de cette province » (2).
A cette théorie, étayée sur des raisons de sentiment, notre confrère .M. Durand a opposé des arguments péremptoires. Les Huilant picards comptent plusieurs membres : André, en 1457-1458; Guillaume, en 1467; Martin et Philippe, en i 525; Iltibert et Michel, de laâq à 1 582 : les deux plus célèbres portent le prénom de Jean. Le premier, celui qui travaille à Lucheux en iSaâ, est maître-maçon de la cathédrale d'Amiens en i528; en i538, il rebâtit une partie de l'église Saint-.Martin de Doullens. L'autre Jean Bullant, non moins célèbre que le précédent, travaille au bellroi d Amiens en 1574. On ignore son degré de parenté avec le premier.
« Dans tous les cas, ni l'un ni l'autre n'a rien de commun avec le célèbre Jean Bullant d'Ecouen et des Tuileries, architecte du connétable de Montmorency et de Catherine de iMédicis, et contrôleur des bâtiments du Roi. On sait pertinemment que celui-ci est mort en 1578 à Ecouen, tandis que les deux nôtres sont morts, le premier en i355, le second en i58i. Cette preuve dispense de toute autre. On ne sait même pas s'ils appartenaient à la même famille » (3).
En 1527, Adrienne d'Fîstouteville entreprend la restauration du corps de logis; les fenêtres de la chapelle avaient été brisées, elle les remplace; elle fait rechercher et parvient à retrouver des ornements d'église, des missels, des antiphonaires vendus par les soldats ennemis dans les villages voisins. Les dégâts avaient été si grands que vingt ans plus tard les comptes de 1 546 en rappelaient encore le souvenir (4).
Nouvelle alarme, notiveaux dégâts en i552 : « Le x.x' jour d'octobre l'an mil VT, II. le molin a vent dudit I.uceu a esté pillié, demolly et despouillié de lerrailles y servans par les Bourguignons ennemis du rov ; l'armée desquelz conduicte par le sieur de lireux logea et coucha audict Luceu ledict jour, retournant de bruller le pais de .Santhers et allant assiéger le chasteau de Hesdin » (5).
A la lin du xvi" siècle, en 1 594 et iSqS, les Espagnols causent des dommages dont le chateau ne devait plus se relever. Le xviC siècle est pour la forteresse une époque de pleine décadence. Les Longueville, auxquels il appartient, n'y résident plus, et les réparations que le gouverneur fait exécuter de 1629 à i63i dénaturent les plus belles constructions, entre autres la chapelle. Les armées de .Malborough, en 1708, dévastent une dernière fois la fastueuse place forte.
Au commencement du xvm' siècle, le château de Lucheux et son magnilique domaine entrent dans la maison de Luynes par suite du mariage de Louise- Léontine de Bourbon avec Charles-Philippe d'Albert de Luynes. Lucheux appartient aujourd'hui au duc d Uzès, qui le tient de sa femme, née Chatilnes.
(ij Dusevei., le CliSteau de Lneheu. p. i6 et 17.
(2) Dusevel, article cité dans la Revue des Sociétés savantes, p. 258.
(j G. Dl-rand, l'Ar.-hiltcUre religiettse et chnle en Picardie, résumé historique lu à la séance du 15 juin 1906. Extrait des Conférences des Rosati picards, XXII, p, 35 .4' Husevel. le Chateau de Lneheu, p. 17. t'5 Comptes de 1552 53. Archives du château.
Porte du Bourg.
On pénètre dans l'imérieur de l'enceinte par deux portes. I.a porte principale qui s’ouvre du côté du bourg, à l'extrémité d'une petite avenue plantée de tilleuls, est flanquée de deux grosses tours rondes en moellons, avec toits en poivrière. Un fossé aujourd hui comblé la défendait, et elle a perdu son pont-levis dont deux longues rainures gardent le souvenir. Au-dessus d'une large porte en tiers-point se lisaient sans doute, sur une pierre martelée, les armoiries des seigneurs de Lucheux. Des ouvertures rectangulaires, sans aucun style, ont dénaturé cette entrée, mais dans les tours, quelques longues archères testent encore visibles. La porte donne accès à un large passage couvert d'une voûte surbaissée que fermait une herse.
« Ln 1 560-61, on élex ait un taux-comble au-dessus de la porte d'entrée pour couvrir la voûte dudit portail et éditer qu'elle ne tumbast » 11).
La tour de droite a seule conservé au rez-de-chaussée une salle voûtée séparée en deux travées par un large doubleau. La pièce affecte une forme très allongée et irrégulière, à sept pans inégaux. Les ogives qui supportent la voûte sont : dans une travée, à quatre branches; dans l'autre, à six branches, billes s'engagent dans deux clefs rondes et reposent sur des consoles d’angle. Deux de ces consoles sont à feuilles détachées et, par leur style nettement accusé, nous permettent de dater la construction tout entière du xiv” siècle; les autres, retaillées plus tard, dessinent des volutes qui ne sont pas antérieures au xvi' siècle. La même diversité s’accuse dans le profil des ogives : quelques assises offrent le prolil du xiv' siècle avec cavet entre deux baguettes et tore t\ méplat, tandis que les autres, composées de rectangles ornés de quarts de rond et de ressauts peu saillants, appartiennent à la Renaissance. Une cheminée monumentale, également Renaissance, présente sous un larmier une large plate-bande appareillée, composée de trois claveaux. Les festons dans lesquels s’emboîtent les claveaux extrêmes constituent un assemblage très compliqué et peu commun.
Dans la tour de gauche, une belle cheminée de pierre reste suspendue à mi-hauteur, car les planchers des différents étages ont tous disparu.
Au-dessus de la porte se trouvaient l’auditoire de la justice seigneuriale, et au rez-de-chaussée la prison des bourgeois.
En i5i7, la duchesse de Longueville faisait recouvrir le comble des deux tours et l’on y plaçait de nouveau deux bannières d'airain aux armes des comtes de Saint-Pol (2).
La tourelle d’escalier à pans coupés, accolée contre la porte d'entrée et qui se voit dans la cour, à droite en entrant, appartient au xv' siècle.
Corps de logis.
Un long corps de logis fait suite à la porte du Bourg et développe sa façade sur la gauche. Etayé de contreforts très saillants, il se compose de deux étages. Quelques fenêtres ont encore leur tableau encadré de moulures prismatiques, mais pas une seule, même les plus grandes, n’a conservé sa croisée de pierre. A l'intérieur, l’édifice, qui offre encore moins d'intérêt qu’à l'extérieur, n’a jamais pu contenir les somptueux appartements que mentionne Dusevel : la chambre de
(1) Archives du chêlteaii
(2) Dusevel, le Château de Lacheu, p. 15 et 16.
parement, la chambre de monsieur, la chambre de madame, la chambre des enfants, la chambre aux étuves, etc. La chambre de parement, aux murs tendus de tapisseries, aux coffres et tables chargés de vases précieux et de chandeliers d'argent, aux fenêtres décorées de superbes verrières, servait pour les festins. Elle devait être immense, digne des hôtes illustres qu’on y festoyait, et n’aurait jamais pu trouver place dans le corps de logis actuel. Ce n'est certainement pas là non plus qu’il convient de situer la chambre aux étuves, qui était voûtée d ogives et re\'ètue de boiseries, ainsi que la pièce voisine, la chambre aux baigneries, au ciel peint d’azur.
Dusevel parle des fenêtres de la chambre de parement qu’aurait réparées, en 1462, Huon iMouquet, peintre verrier d'Arras (i). ür, la construction actuelle paraît dater au plus tôt du commencement du xvi' siècle.
Il existait d’ailleurs un autre corps de logis, le neuf corps de logis, à l'autre extrémité de l'enceinte et vers la forêt, qui a complètement disparu et auquel se rapporte un compte de i56o-6i (21. Un y parle de la chambre de madame, où loge momentanément le gouverneur, et qu'tm peintre x'errier de Doullens, ntmimé Martin de Caumon, orne de panneaux armoriés. C'est plutôt ce neuf corps de logis qui renfermait les salles énumérées par Dusevel.
Grande salle.
La grand' salle était la partie la plus riche et la plus soignée du château. D'admirables morceaux de sculpture en attestent encore la splendeur, assez nombreux pour nous aider à en reconstituer le plan, mais suffisants aussi, hélas! pour nous en faire déplorer la ruine. Elle avait des dimensions colossales Elle occupe le rez-de-chaussée, et non pas le premier étage, comme dans un certain nombre de châteaux, au beau château de Druyes, dans l’Yonne, par exemple, où un Courtenay fut proclamé empereur de Constantinople. A Druyes, les fenêtres de la grande salle donnent directement sur la campagne; il n'en pouvait être ainsi à Lucheux, où elle s'éclairait sur la cour d'honneur; mais la déclivité du terrain, le voisinage du bourg, qui était fortifié, permettaient de ne donner au mur d'enceinte, de ce côté, qu’une faible hauteur. Par delà une large et fraîche vallée, des coteaux couverts de bois ferment l'horizon, et les fenêtres paraissent orientées tout exprès pour ne rien perdre d'un riant panorama.
Tant d'élégance, une telle richesse décorative se rencontrent souvent dans nos grandes cathédrales, mais l’architecture privée se montre généralement plus sobre et plus sévère.
Cette magnifique suite de fenêtres pourrait figurer parmi les plus belles conceptions de notre art du xni' siècle. Elle rappelle les fragments du château de Lorris conservés à Montargis, et pour prendre un point de comparaison moins lointain, elle fait également penser au triforium de l'église saint Pierre de Doullens. L'église saint Pierre et la galerie de Lucheux, deux œuvres parfaites appartenant h une même date présentent en effet des ressemblances frappantes; les chapiteaux sont conçus suivant les mêmes données. Mais surtout, à Doullens comme à l.ucheux, des gorges séparent les colonnes, et celte disposition est assez rare Ajoutons enfin qu'un curieux chapiteau provenant de la grande salle est orné de rubans plats dessinant une suite de bâtons brisés autour de la corbeille et que les halles d’Ypres montrent un chapiteau absolument semblable.
Il) Dusevel, le Cliateau Je Luc/ieH,\>. lo.
Archives du château.
Un même architecte venu du Nord, de Tournai, dit M. Knlart, aurait-il travaillé à Doullens et à Lucheux ? L’hypothèse ne laisse pas que de paraître assez séduisante.
Huit fenêtres sur quatorze, encore à peu près intactes, sont désormais à l'abri de la destruction, grâce à une toiture d'ardoise que le duc d’Uzès vient de faire construire et qui les préserve des intempéries. Groupées deux par deux sous un arc en tiers-point que subdivise une colonne adossée à un petit pilastre, elles s'élèvent à l'extérieur sur un grand bahut qui forme soubassement. A hauteur d’appui court un large bandeau composé d'un cavet entre deux boudins Un pilier cantonné de neuf colonnettes sépare chaque groupe de fenêtres du groupe voisin. Ces colonnettes ont deux diamètres différents. Cinq d'entre elles, plus fortes que les autres et en délit, reçoivent les retombées des archivoltes ou soutiennent l'extrémité des linteaux. Logées dans les angles des différents ressauts et appareillées, les autres jouent un rôle purement décoratif. Sur les socles carrés reposent les bases, qui, se touchant toutes, décrivent ainsi un tracé ondulé autour de la pile. Un tore, un onglet, une baguette, une scolie, une baguette et un tore légèrement aplati, chargé de jolies gritfes d'un dessin varié, tels sont les éléments constitutifs de ces bases.
Les chapiteaux ont leur corbeille ornée d'élégantes teuilles lancéolées conçues d'après deux types : à courte et à longue tige. Les premières s'arrêtent au tailloir, les autres se recourbent en crochets. Plusieurs des colonnettes appareillées sont privées de chapiteaux, mais pourtant cerclées d'une astragale. L'astragale se compose de deux baguettes juxtaposées et le tailloir de deux baguettes séparées par une gorge profonde.
Les deux archivoltes présentent un même profil : deux gros quarts de rond séparant une gorge à congé. Un bouquet de feuillage ou une tête mordant des tiges de fleurs meublent quelques-urus de ces congés, sans décoration pour la plupart.
Les tympans des arcatures secondaires, inscrits dans un large linteau, sont en tiers-point. Les uns n'offrent pas d'autre ornementation que deux baguettes d'encadrement séparées par une gorge, les autres portent sous cet encadrement un trilobé gravé en creux, accompagné de rinceaux. Quant au grand tympan, il est nu et plein quand le petit tympan est lui-même décoré, et inversement, rehaussé d'un trilobé, lorsque le petit tympan ne présente aucune sculpture.
'bout autre est l’aspect de cette galerie à l'intérieur. Les deux fenêtres jumelles s'ouvrent au fond d'un arc en plein cintre contre lequel s'adosse, de chaque côté, un petit banc de pierre. Le meneau à feuillure qui les sépare en deux baies rectangulaires affecte la forme d'un demi-losange très allongé, avec un renflement à la partie supérieure et un ou trois renflements au centre. Un trou dans le renflement centrai est destiné à laisser passer le verrou des volets.
Cette salle très large avait sa voûte, probablement en bois, et formée de deux vaisseaux, soulagée par une épine de colonnes. Un fut de colonne en calcaire dur, couché contre la muraille du potager, ei le chapiteau dont j'ai parlé déjà nous donneraient une idée de l'ordonnance intérieure, mais nous possédons mieux encore. Une console restée en place marque le point de départ de l'arcature ainsi que la hauteur et la largeur de la salle. C'est un beau morceau de sculpture. Trois têtes, — deux têtes de femme et une tête d’homme barbu — d'un dessin un peu méplat, mais très largement traitées, et un peu plus grandes que nature, sont accolées au-dessous d'un volumineux tailloir polygonal.
La seule porte entièrement conservée donne sur la cour d'honneur. Simple, mais d'élégante proportion, elle est encadrée par un arc en tiers-point, à l'arête torique. Une archivolte en boudin refouillé d'un cavet se retrousse à ses extrémités en deux
petites volutes, disposition peu fréquente, qu'on retrouve cependant au portail de la \’ierge dorée et au portail nord de la cathédrale d'Amiens, comme à Saini-Vaastles-iMello (Oiseï et à Namps-au-Val (Somme).
Deux colonnettes d'angle supportent l'archivolte. Sur la corbeille de leurs chapiteaux s’appliquent des feuilles de fougère terminées en crochets. Le tympan se compose, y compris le linteau, de deux assises de pierre privées de toute décoration, sauf d'un léger ressaut d'encadrement orné d'une gorge entre deux baguettes et d’une doucine sur l'aréte du linteau.
l'ne antre porte, plus large que la précédente et dont le fond est aujourd'hui muré, décrit un arc surbaissé.
Les architectes de Lucheux avaient adopté les dispositions du château de Boulogne-sur-Mer, construit par Philippe Hurepel en 123 1, où la grande salle est également contiguë à la chapelle; mais à Boulogne, la grande salle étant au preniier étage et la chapelle au rez-de-chaussée, le seigneur pouvait entrer de plain-pied dans la tribune qu'il s'était réservée dans le fond du sanctuaire ii:. A Lucheux, le plan de la chapelle devait également comporter une tribune, comme le voulait un usage constant. Un escalier, peut-être un escalier de bois, puisqu'aucune trace n’en demeure, permettait d'y parvenir.
Dans le massif de maçonnerie sur lequel s'appuie la chapelle se voient des arrachements. Ils marquent le point de départ d'une courtine qui rejoignait une tour de l'enceinte. La grande salle, au lieu d'être séparée du mur extérieur par un chemin de ronde, comme au château de Boulogne-sur-Mer. atteignait la courtine, ainsi que le prouve la phrase suivante que j'ai relevée dans un compte de i55o-5i : « Aultres ouvraiges faictz pour le rempiètement de la muraille de la granl salle du chasteau du costé de dehors vers le Sart galland, et pour recouvrir ladite salle dudit costé » (2). Elle présentait donc un plan irrégulier, mais qui ne peut nous étonner, car les gens du moyen âge ne partageaient nullement nos idées sur la symétrie: sa largeur aurait plutôt lieu de nous surprendre. La place de la console aux trois têtes marque la largeur du premier vaisseau. Dans ma restitution, j'ai supposé un second vaisseau semblable au premier; deux colonnes, vers l'est, rectifient le plan en forme de trapèze, mais surtout facilitent l'établissement des voûtes.
Au milieu de ces ruines, avec les gazons qui ont remplacé les vieux carrelages jonchés d'herbe fraîche et de fieurs en été, de paille en hiver, l'imagination a grand'peine à faire revivre les splendeurs d'autrefois (3). On aurait aimé revoir la statue qui se dressait au centre. Elle rappelait, dit-on, un géant qu'aurait vaincu un ancien seigneur de Lucheux (4). Où se trouvaient les cheminées? Il y en avait, semble-t-il, plusieurs et elles étaient de dimensions ditférenies, puisqu'un compte de i5io-ii nous parle de la grande cheminée; mais nous ne. savons rien de plus (5).
En i5oo-i5oi, avec vingt grandes pierres provenant de la carrière de Grouches, village voisin, on refaisait les « wausures et embraisemens » d'une des fenêtres.
11) C. Enlart, le Ch.iteju et les reiiip.jrts de Boulogne, dans Bouloçne-sur-Mcr et la région Boulonnaise; Boulogne-sur-Mer, 1899, 2 vol. in-8". t. I, p. 239 A 275.
12) Archives du château.
(3) « La snlle est ouverte au.x audiences publiques. On y répand de l'herbe fraîche, des joncs, de la menthe et des fleurs en été; de la jiaille en hiver. Philippe-Auguste ordonna que l'Hôtel-Dieu de Paris recevrait l.a jonchée de son palais qui était renouvelée tous les matins ». F. Funck-Brentano, Ce quètuit un roi de Fronce, les origines du pouvoir roval, dans Revue des Deu.x. Mondes, 15 Septembre iQii, pp. 439-440.
(4I Dcsevel, le Chdteau de Lucheu, p. 11.
(5) Archives du château.
Jean et Hubert Bullant et leurs frères, tous maçons demeurant à Lucheux, étaient chargés du travail et recevaient 8 livres (i).
En t56o-6i, on « rcmpare et ferme de pierre blanche partie de l'une des croisées ». Dès lors, les beaux jours sont passés et la grant salle est en si triste état, qu'on « livre deux petits camyons pour charroier hors de ladite grant salle et aultres lieux les terres et immundices y estans » (2).
Près de la grande salle se trouvait la chambre Virgille, souvent mentionnée dans les comptes du xvt" siècle. Elle possédait une grande cheminée de pierre dont les maçons réparaient le sommet en i5o?. car « journellement, par les grans vens, les pierres tombaient dessus le comble de ladite chambre » (3).
I^a salle Saint-Jacques, séparée de la grande salle par la salle Virgille, servait sans doute de passage, car une lampe y brûlait toute la nuit. Son dallage se composait de carreaux moitié blancs et moitié noirs; ses pignons étaient ajourés d'oculi, d'or qu'on répare en 1494, avec du canevas pour empêcher les oiseaux d'y pénétrer (4).
Chapelle.
Un aveu de 1374 parle d' « une noble chapelle moult anchiennement fondée, laquelle a sept chappelains perpétuels et un vicaire » (5). Elle est exactement orientée et, comme beaucoup de chapelles castrales d'ailleurs, hardiment plantée sur le bord du fossé. Les constructeurs estimèrent que la hauteur des murs et la présence des deux tours qui flanquent le chevet leur offraient une sécurité suffisante. Il n’est pas rare, sans doute, de trouver aux étages supérieurs, même dans les donjons les mieux conçus, de larges baies ouvertes sur la plaine, et même certaines chapelles de château, celle du château de Laval, par exemple, ne craignent pas de prendre des jours directs sur l'extérieur; mais ici, n’y avait-il pas une réelle témérité à pratiquer de grandes baies dans une dépendance de la forteresse fort éloignée du donjon, presque à l'extrémité de l’enceinte? Les archéologues y gagnèrent du moins une disposition fort originale. Le plan est des plus simples : un rectangle dont les angles sont abattus par deux pans coupés, cantonné de deux tours qui furent rondes, du moins primitivement.
Deux portes, l'une dans l’axe, l'autre sur la droite, toutes deux pratiquées dans le mur occidental, faisaient communiquer la chapelle avec le passage dont nous avons parlé. Elles étaient encadrées de colonnettes qui ont disparu, mais quatre chapiteaux très mutilés sont conservés. Le style de ces chapiteaux, les traces d’arcatures en plein cintre qui se remarquent au-dessus des portes et contre le mur du nord permettent de faire remonter cette construction comme la grande salle, à la première moitié du xiii' siècle; mais la partie haute fut complètement remaniée plus tard. Deux fenêtres s’ouvrent ou plutôt s'ouvraient dans le mur du nord, car elles sont en partie murées. Leur remplage, qui se profile en un boudin et qui comprend deux trilobés surmontés d’un quatre-feuilles, nous autorise à assigner cette partie de la chapelle à la seconde moitié du xtii' siècle, plutôt qu’au xiv" siècle,
(1,1 Archives du château.
12) Ibid.
(4) Dusevel, le Chdtean de Luclieu, p. 12.
(5) Abbé I.EFÈVRE. Histoire des communes rurales du canton de DouUens: Amiens, 1886, p. 43. Extrait du t. XXIX des Mémuires de la Société des Antitiuaires de Picardie.
car les chapiteaux sont encore à crochets. Les deux fenêtres en tiers-point qui éclairent le chevet plat offraient le même remplage que les fenêtres septentrionales; mais de ce remplage presque entièrement disparu, il ne subsiste que les amorces.
Une piscine-crédence avec tablette orne à droite le mur de fond. Son arc décrit un tiers-point et une rosace à feuillages meuble son tympan.
Un bandeau court au-dessous des fenêtres et une grande rose privée de redents éclaire le pignon. En iSoq-OD, un verrier de Doullens, Jehan du Bos, remettait « six de ses lozenges au rcmplaige de TO qui donne clareté et lumière à la grant chapelle du chasteau « (i).
Il est probable, bien qu'aucune trace n'en demeure visible, que la chapelle avait reçu une voûte de pierre. Dans un ensemble de constructions aussi soignées, alors qu'une simple tour, la tour le Comte, par exemple, avait, nous l’avons vu, une belle clef sculptée au croisement de ses nervures, la chapelle dont quelques traces de peinture autour de la crédence attestent aujourd'hui encore l'ancienne richesse, était vraisemblablement couverte par une voûte sur croisée d'ogives que les contreforts étaient assez puissants pour contre-buter sans danger. Mais pouvons-nous maintenant, après les malheureuses restaurations qui érigèrent une nouvelle chapelle sur les vestiges de l'ancienne, comme le déclarent les registres de i63o, nous faire une véritable idée du monument primitif? {2) C’est à cette époque qu'on aveugle une partie des fenêtres, que l'on élève une voûte en bois, qu'on jette à terre la flèche de pierre qui devait donner à l'édifice l'aspect d'une petite église, l.a construction du mur du midi, dans lequel s'ouvrent une porte en plein cintre et deux fenêtres de même forme dépourvues de tout caractère, doit être sans doute rangée parmi les méfaits des mêmes architectes.
Deux petits oratoires circulaires et pris dans les tours communiquaient avec la chapelle par les portes des pans coupés. L'oratoire du sud avait son autel orienté, entouré d'un grand arc en plein cintre. Un boudin continu, à la base composée de deux petits tores accolés, enveloppe cet arc. au fond duquel s'ouvrait une grande fenêtre agrandie après coup et sans doute à double meneau. Il est diftJciie d'en reconstituer exactement le remplage, mais les moulures de départ profilées en biseaux n'appartiennent qu'au xv' siècle. Une piscine-crédence, dont le tympan est orné de deux arcaîures trilobées gravées en creux sous deux petits arcs en plein cintre également gravés en creux, accompagne l'autel. Une cheminée chauffait l’oratoire.
Il faut, je pense, identifier cette petite chapelle avec l'oratoire que les registres désignent sous le nom d'oratoire des dames et qui fut magnifiquement restauré en 1468. Les débris de la grande fenêtre s'accorderaient parfaitement avec cette date. Le verrier Huon Mouquet avait travaillé en iqSô dans l'oratoire des dames et placé deux effigies de saint Antoine et de sainte Barbe (3).
A gauche et en face de la cheminée, un petit escalier pris dans l'épaisseur du mur accède à l'étage supérieur, que deux fenêtres éclairaient et qu’un simple plancher séparait du rez-de-chaussée. Une petite salle ronde couverte en coupole appareillée et percée d'une étroite fenêtre occupe l'étage inférieur de la tour. On y pénètre par un escalier sous berceau surbaissé qui part de l'extérieur et se prolonge le long du mur méridional en passant sous le niveau de la chapelle. Cet étage servait à la défense.
La tourelle du nord offrait sans doute une ordonnance analogue. Elle possédait une salle basse, un rez-de-chaussée, un premier étage. La salle basse était couverte
) I ; Archives du château.
Dusevel, li C/nVeait Je Luchen, p. i8 et 19. (31 Dusevel, le ChJleau Je Luclieii, p. 15.
par une coupole, comme sa voisine, et, comme elle, spécialement construite pour la surveillance du pied des murs, mais l'escalier qui la desservait ne pouvait pas prendre son point de départ à l'extérieur du mur septentrional, celui-ci faisant partie de l'enceinte Ou bien un long couloir souterrain passait au-dessous de la chapelle, ou bien, et c'est plus probable, un escalier pris dans le mur descendait du rez-de-chaussée, mais cette dernière disposition avait l'inconvénient d'obliger les hommes d'armes à traverser la chapelle.
Un oratoire, établi plus simplement qu'à la tourelle du midi, occupait aussi le rez-de-chaussée. La fenêtre qui l'éclairait, en tiers-point, sans remplage et de médiocre dimension, s'ouvre au fond d'un ébrasement en arc brisé, dont un boudin continu adoucit l'arête. Une large brèche ouverte du haut en bas sur le flanc nord de la tourelle, empêche d'en préciser davantage la disposition intérieure.
Le texte suivant, de 1 506-07. s'appliquer aux deux oratoires : « A Anssel du Bos, voirrier demourant à Doullens pour sa peinne et sallaire d'avoir mis jus aucunes verrières estans es deux chappelles dudit chastel esquelles Ion fait chacun jour le service divin, rassis icelles verrières, les remis un nouveau ploncq et y mis de nouvelles losengues de voirre ou besoing estoit, 24 s. ». La chapelle principale étant toujours désignée sous le nom de grande chapelle, je pense qu'il faut identifier les tours avec les chapelles Saint-Jacques et Saint-Thomas de Cantorbéry, dont parlent plusieurs documents du xvi® siècle. L'oratoire des dames aurait été sous le vocable de saint Thomas, car les textes nous apprennent que la chapelle Saint-Thomas était voisine de la salle Virgille; or, aucune construction ne pouvait être contiguë à l'autre tourelle, — la chapelle Saint-Jacques, sans doute, — qui n'était rattachée à l'enceinte du château que par la grande chapelle (i).
A l'extérieur, le chevet est défendu par les deux tourelles. Sa haute muraille part du fond des fossés. Deux arcs en tiers-point, qui se réunissent sur un contrefort central, en renforcent le sommet. C'est une disposition qui, rencontrée dans un grand monument, comme au palais des Papes, à Avignon, ou au Mont-Saint-Michel, ne laisse pas de produire une profonde impression; mais, même dans une petite construction comme celle-ci. elle ne manque ni d'originalité ni de grandeur. L'architecte de la chapelle de Lucheux n'eut pas besoin d'aller bien loin chercher son inspiration : à l'abside de l'église paroissiale, qui remonte au xiP siècle, et aux mâchicoulis de la porte du Bois, que nous décrirons tout à l'heure, il avait sous les yeux des contreforts reliés par des arcs en plein cintre.
Chacune des deux fenêtres, privée, nous l'avons vu. de son remplage, s’ouvre au fond d'un tableau ébrasé sous un arc en tiers-point. Un glacis rejoint le parement extérieur, qu'un larmier déborde.
Les deux tourelles étaient circulaires l'une et l'autre, du moins à l'origine; le XV® siècle les épaula de puissants contreforts; à la même époque, la tourelle du midi reçut un rhabillage motivé sans doute par l'ouverture de la grande fenêtre de l'oratoire. Un mur droit fut monté de la base au sommet entre les deux contreforts, tandis qu'entre le contrefort nord-est et le chevet, le mur de renforcement vient reposer en encorbellement un peu au-dessous du sol de la chapelle, sur une série de cinq corbeaux profilés en quart de rond.
A la base de cette même tour et à la rencontre de celle-ci avec la chapelle, un arc de décharge, dont la fonction paraît avoir été de prévenir un glissement du chevet, décrit une courbe en plein cintre. Ce dernier détail ne s’observe pas à la
(i) Archives du château.
tourelle du nord, qui, de plus, est complètement circulaire, sauf entre les deux contreforts et seulement à l'étage de l'oratoire, où la fenêtre en tiers-point est surmontée d'une archivolte de même tracé. Au-dessus de l'archivolte, la tour reprend sa forme cylindrique.
Des toits en poivrière coiffaient les deux tourelles, qui furent toujours privées de mâchicoulis.
Le mur du nord offre, à l'extérieur. la même ordonnance que le chevet, avec ses grands arcs en tiers-point jetés d'un contrefort à l'autre. Les deux fenêtres, au tympan ajouré d'un quatre-feuilles aux formes trilobées, sont en partie murées. Deux arcs, qui se rejoignent en décrivant une courbe brisée, mais sans ressaut ni moulure, enveloppent les fenêtres, ainsi qu'au chevet.
Au XIV* siècle, sept chapelains et un vicaire assuraient le service religieux du château: au commencement du xv* siècle, il n'y avait plus que cinq ou six chapelains; leur nombre était encore réduit à la fin du même siècle : on n'en comptait que quatre. Leur prise de possession se faisait avec une grande solennité, en présence de tous les officiers du château, par l'attouchement de l'Evangile, de l'autel et du bénitier, au son de la cloche. En i 569. Marie, duchesse de Longueville et d'Estouteville, baronne de Lucheux, voulut que les quatre chapelains eussent le meme traitement et que les revenus des quatre chapelles leur tussent distribués par portions égales: jusque-là, l'une d'elles était beaucoup plus riche que les trois autres (i).
l.e trésor de la chapells, qui devait être digne de la munificence des seigneurs de Lucheux. tenta un jour les voleurs, en 1456. Pour retrouver les objets dérobés, les Lombards, fort nombreux en Picardie, reçurent l’ordre de dénoncer tous ceux qui viendraient leur offrir « des calices, reliquaires et autres vaisseaux d’église, entiers ou rompus » (2).
Tour du Pavillon.
La grande salie se prolongeait vers le nord jusqu'à un ensemble de constructions qui figurent sur les anciens plans sous le nom de tour du Pavillon et qui s'avancent comme un éperon sur les fossés: une seule face se rattache à l'enceinte du château. De l’ensemble, il ne reste plus aujourd'hui que trois tours et deux courtines bien ruinées. Ce monument, au pied, et pour ainsi dire sous la garde du donjon, avait reçu de hautes proportions, et une bannière d'airain aux armes de la seigneurie en ornait le sommet (3).
La courtine du nord montre les traces d'une cheminée sur le piédroit de laquelle se profilent une baguette et un petit cavet. Ce fragment de moulure est précieux pour nous, car il nous permet d'attribuer la construction au xiii" siècle. Près de la cheminée s'ouvre une fenêtre en arc surbaissé et très ébrasée. Les deux tours qui flanquent les angles extrêmes de la construction sont circulaires à l'extérieur, à six pans à l'intérieur. L'une et l’autre étaient munies de cheminées, de fenêtres, d’archères très ébrasées; celle du nord-est comptait deux étages séparés par un plancher: celle du sud-est, beaucoup plus ruinée, devait avoir un étage voûté, car elle conserve des traces de formerets. La troisième tour, placée dans l'angle sud-ouest servait de tour d'escalier. L'escalier était à vis et le dessous des marches apparent.
(P Dusevel. le Cliihedu de Litcheu, p. 2S. (2) Ibid., p. 14.
(3J Dcsevei., le Cliliteau de Lucheu, p. 7.
Donjon.
A l'extrémité nord de l'enceinte se dresse une motte élevée. Elle servait de soubassement au donjon que les textes, en raison de sa couverture de plomb, désignent sous le nom de tour plombée. Il n'en subsiste que des ruines; mais avec ces ruines, fort imposantes encore et qui donnent pour ainsi dire la coupe de la construction, nous pouvons nous faire une idée de ce que devait être, au xiii* siècle, ce magnifique monument.
Le plan, à hauteur du sol, présentait un carré flanqué à chacun des angles d'une tour ronde et au milieu de chacune des faces d'une demi-tour; mais à environ six mètres du sol, les parties rectilignes disparaissent, le donjon devient cylindrique et cantonné de quatre tours. La transition s'opère à l'aide d'une frise de feuilles détachées en encorbellement et logées dans les écoinçons. Ce double plan, qui présentait certaine difficulté d'exécution et qui nous a valu une belle sculpture, unique peut-être dans l'architecture militaire, s'explique par le problème qu'eurent à résoudre les architectes du xiii” siècle. Ils devaient utiliser un donjon rectangulaire du xn" siècle dont il reste d’importantes substructions, et, au-dessus de ce vieux noyau, monter une nouvelle construction dans le goût du jour. Le donjon roman, rhabillé à l'extérieur, demeure complètement invisible. De belles assises en calcaire dur, avec deux chanfreins, l'un à la base, l’autre à quatre mètres environ du sol, forment un soubassement sans empattement, A un mètre environ du second chanfrein commence le moellon blanc, dont les assises se superposent avec une parfaite régularité jusqu'au sommet. De rares archères fort longues, fort étroites, percent les murailles. Le noyau n'en offre qu'une seule dans l'axe, au troisième étage.
On peut reconstituer les quatre étages qui divisaient le donjon intérieurement. Le rez-de-chaussée, en partie remblayé, devait être carré avec des pans coupés aux angles. De grands arcs de décharge en plein cintre et noyés dans la maçonnerie se voient encore et celte salle paraît avoir été voûtée. Elle appartient au donjon primitif. Les parements du xii" siècle se distinguent des autres par un appareil plus grand et une pierre plus dure. On conserva la base du vieux donjon jusqu'à mi-hauteur de la grande salle.
La grande salle, qui s’élève au-dessus du rez-de-chaussée, offrait huit pans égaux. Ses branches d’ogives venaient en pénétration se perdre avec les formerets pour reposer sur des culots ornés de feuillages. Le tailloir d'un profil assez grêle, les feuillages très découpés, les ogives composées d'un boudin à filet accompagné de deux petits tores que dégagent de profonds cavets, les formerets dont le tore aminci est bordé de gorges profondes, tous ces caractères décèlent un style assez avancé et permettent de dater la construction du temps de saint Louis. Un long couloir traverse l'épaisseur du mur et correspond avec la tourelle nord-est. Dans le pan coupé voisin, on remarque le tableau d'une fenêtre qui éclairait la pièce; son arête chanfreinée se termine par un petit congé. Dans ce tableau ont été conservées quelques pierres en calcaire dur de la construction primitive; mais, à part cette exception, la grande salle a été complètement reparementée au xin' siècle.
Au-dessus de la grande salle, le monument prend la forme circulaire. Une grande embrasure, couverte par un arc surbaissé, conduit à une archère, la seule qui soit percée dans le noyau du donjon. De chaque côté de l’embrasure, et à peu près dans l’axe des pans coupés inférieurs, aboutissent des escaliers à rampes droites de dix marches permettant de descendre au troisième étage des tourelles. Ils étaient
couverts par un berceau surbaissé. Un seul des escaliers demeure intact. Cet étage n'avait pas de voûte et une profonde rainure dans la maçonnerie marque la place du plancher. Un dernier étage était celui des mâchicoulis. Enfin un beffroi, auprès duquel le lieutenant du capitaine avait son logement, couronnait le monument (i).
La tourelle du nord-est comptait cinq étages. Une porte ouverte dans un des pans coupés fait communiquer le rez-de-chaussée du donjon avec un petit réduit rectangulaire couvert d’un berceau surbaissé, fine pierre unique compose le linteau de la porte, dont un biseau orne les piédroits. Une seule archère défend et éclaire cette salle basse.
Le second étage est occupé par une chambre demi-circulaire couverte par un cul-de-four appareillé sans nervures. Le parement rectiligne du côté intérieur, avec ses assises en calcaire dur, demeure un témoin du donjon roman. Placé au même niveau que la grande salle, cet étage communique avec elle par un couloir surbaissé, amorti par quatre files de pierres posées en long. Cette salle fort basse ne monte qu'à mi-hauteur de la grande salle. Il en résulte que pour pénétrer au troisième étage de la tourelle il faut descendre l'escalier qui part de la salle circulaire du donjon. Un quatrième et cinquième étage garnissaient l'intérieur de la tourelle. Ils étaient sans aucune communication avec le noyau et on ne pouvait y accéder que par des trappes ménagées dans les planchers de bois qui séparaient les différents étages. Le plan de ces trois chambres de défense est en forme de croissant et la tourelle semble collée contre le noyau circulaire avec lequel elle se lie assez mal, tous les joints ne correspondant pas La même remarque s’applique aux trois étages supérieurs de la tourelle sud-est; il en faut conclure que la tour centrale fut construite d’abord et n’appartient pas à la même campagne de travaux que les quatre tourelles qui la flanquaient; mais celles-ci étaient prévues dans le plan primitil, car il eût été bien difficile, sinon impossible, d'ouvrir après coup les escaliers à rampes qui conduisent du troisième étage du donjon au troisième étage des tourelles. Toutes les salles sont munies d’archères; les unes en possèdent une seule, les autres deux, le troisième étage en compte trois. Fortement ébrasées, couvertes de larges dalles qui reposent sur des tablettes dont le bord profile un méplat et un cavet, elles se chevauchent les unes les autres, afin de ne pas battre la même partie des fossés.
La tourelle du sud-est offrait, nous l’avons dit, à ses trois étages supérieurs, les mêmes distributions et les mêmes dispositions que sa voisine.
Près de cette tourelle, dans l’épaisseur des murs du donjon, était pratiqué un escalier à vis sous berceau rampant de 2"'20 de diamètre, dont on trouve encore la trace à hauteur du rez-de-chaussée. Il appartient à la construction romane, mais fut utilisé sans doute par les architectes du xni' siècle pour desservir la grande salle. Un étroit couloir de o'"70 de large, qui fut complètement bouché à l’époque gothique, mais que des sondages récents ont dégagé, tournait à angle droit pour commander une archère. Il communiquait avec l’escalier.
Les deux autres tourelles ont été complètement détruites.
La porte du Bois.
La porte du Bois, appelée aussi porte de la Forêt ou porte des Champs, et qui s’élève non loin du donjon et en face la porte du Bourg, n’offre pas un moindre intérêt archéologique que le donjon lui-même, la grande salle ou la chapelle. Un berceau en plein cintre, arrêté, du côté de l'enceinte, par un arc de même tracé et du
(i) Comptes de Duskvkl. le Chltleait Je Lucheu, p. 14.
côté extérieur par un arc brisé, forme porche. Deux massifs contreforts épaulent la construction sur la face externe, tandis qu'à l'opposé se remarquent deux contreforts larges et plats qui reposent d'une façon assez gauche sur des encorbellements en quart de rond. Ces fragments de contreforts appartiennent à une construction du xii" siècle, et furent retaillés pour dégager l'entrée quand on construisit la porte. Il faut, semble-t-il, dater celle-ci du xv' siècle et non du xiv'. Les corbeaux en quart de rond découpés après coup pour soutenir les vieux contreforts, présentent en effet les mêmes profils que ceux de la tourelle de la chapelle, dont l'attribution au XV' siècle ne paraît pas douteuse. La porte fut elle-même remaniée plus tard. Le pont-levis, dont le tablier laissa de profondes traces sur les deux parements latéraux et dont Hubert Cochari rattachait une des chaînes en i 5o6, n'existe plus(i). Au-dessus du porche, les murs furent sans doute remontés au xvi' siècle, car les rainures nécessaires au fonctionnement des bras du pont-levis ont complètement disparu. Au xvi” siècle également, on doit attribuer les deux assises circulaires, ornées de nombreuses moulures, qui couronnent les contreforts extérieurs et qui forment le point de départ de deux échauguettes non construites. Au-dessus de la porte se trouvait la chambre du guetteur (2).
Une petite construction rectangulaire, collée contre la face orientale de la porte, et qui n'est elle-même que la porte primitive du xn“ siècle, fut transformée en corps de garde. Elle est à double étage et trois de ses faces sont percées de longues archères; l'étage supérieur est voûté en berceau et, dans l'étage inférieur, s'ouvrait une porte en plein cintre assez étroite et peu élevée. C'était, sans doute, une simple poterne.
Une suite de magnifiques mâchicoulis s'étendait du côté ouest de la porte jusqu'à la porte Cornière, actuellement détruite, qui servait d'arsenal et auprès de laquelle se trouvait la fauconnerie (3).
Trois grandes volées formées de deux rouleaux en plein cintre reposent sur des contreforts qu'ils affleurent. Un corbeau en calcaire dur, profilé en quart de rond, souligne la naissance des arcs qui se détachent du parement de la muraille de o''’3o seulement et qui suivent la déclivité du terrain. L.e soubassement qui forme glacis se compose d'assises irrégulières en calcaire dur : deux étroites archères sont ouvertes dans l'axe de deux des arcs. Les archères, qui, par suite d'une disposition assez rare, mordent sur le glacis, n'ont que o'''o5 de large et se terminent par des plongées de o'"i2. Elles devaient sans doute aboutir à un ébrasement en plein cintre, mais le mur, complètement rhabillé du côté intérieur, dissimule la disposition primitive.
Ces mâchicoulis, d’une conception si rare, si simple, mais en même temps si puissante, rappellent ceux que Viollet-le-Duc a restitués au donjon de Château-Gaillard, en jetant des arcs brisés entre chacun des contreforts; mais la restitution de Viollet-le-Duc n’est que vraisemblable : comme le donjon est découronné, nous ne savons si un simple hourdage de bols n’en garnissait pas le pourtour. Les mâchicoulis de Lucheux, exceptionnels dans le nord de la France, et venus jusqu’à nous sans altération, constituent un morceau d'architecture militaire de premier ordre.
Entre la porte du Bois et le donjon, une lithographie jointe à la notice de Dusevel figure une suite de mâchicoulis à arcs, semblables à ceux que je viens de décrire. La fidélité des autres lithographies doit nous garantir l'exactitude de celle-ci.
(1) Comptes de 1506-07. Archives du château.
(2) Comptes de 1456-57. Dusevel, le Château de Lticheu, p. g.
(3) Comptes de 1432-37 et de 1483 84. Dusevel, le Château Je Litcheu, p. 7.
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La tour du Colombier, qui se distinguait par ses combles ingénieux et très élevés (i), se dressait à mi-distance entre le donjon et la porte. Il n'en reste plus la moindre trace aujourd'hui.
Tout près de là étaient installées la boulangerie et la pâtisserie, comme nous l'apprend celte mention ; « A Jehanet Molete, carpentier. luy a esté paie, pour sa peinne et sallaire et par marchié faict. pour avoir faict une gallerie sur le muraille ou solloit estre la maison et lieu ou se t'aisoit la boullengerie et pâtisserie commenchant à le porte des champs jusques derrière le grosse tour, pour mectre à couvert ladite muraille, le comble ayant vu piez de hault à feste » (i).
Sans cesse détruit, sans cesse reconstruit ou remanié, le château de Lucheux est l'œuvre de tous les siècles du moyen âge.
Le XII® siècle nous a laissé la souche du donjon avec son escalier à vis et sa salle basse, les beaux mâchicoulis de la porte du Bois et deux contreforts de celte môme porte.
A la première moitié du xiii® siècle appartiennent la galerie de la grande salle, les parties basses de la chapelle, la tour du Pavillon.
Dans la seconde moitié du xiiP siècle, vers 1260 ou 1270, furent construits, avec toute la perfection du gothique au temps de saint Louis, le donjon et les parties hautes de la grande chapelle.
Le xiv’ siècle a vu s’élever la porte du Bourg.
Au XV® siècle, époque à laquelle on travailla tant à Lucheux, comme l'attesteni les comptes dépouillés par Dusevel, on a surtout restauré ou consolidé, par exemple en élevant les contreforts des deux oratoires et de la porte du Bois. L’escalier à pans coupés collé contre la porte du Bourg est un monument sans originalité.
Le xvi' siècle enfin, mais un xvi® siècle tout empreint des traditions gothiques et où la Renaissance ne se révèle pas encore, accuse son style dans le corps de logis, longue et banale construction, appropriée aux exigences modernes, qui sert d'habitation au régisseur du domaine.
(tl Dusrvel. le Château de Luclien, p.
(i) Comptes de 1518-19. Archives du château.
Ph. DRS FOliTS.
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