PROFIL D’UN PILIER DE LA NEF
Dans la grande nef, aussi bien que dans les bas-côtés, tout l’espace vide compris entre les piliers et les voûtes est occupé par un vitrage. La nef étant peu élevée au-dessus du collatéral, les fenêtres hautes n'occupent que le cintre compris dans la lunette des -s’oiitcs. Celles des bas-côtés descendent à 3 m. 70 du sol. avec un glacis très prononcé. Les trois côtés parallèles de l'abside sont percés chacun d une grande fenêtre descendant jusqu'à la hauteur de l'appui de celles des bas-cotés. Nous avons vu qu'à l'extrémité de chacun des croisillons s'ouvraient deux grandes fenêtres accolées, de même hauteur que celles de l'abside. Toutes ces fenêtres sont divisées par des meneaux et garnies de remplages flamboyants, dont une partie a été refaite lors de la dernière restauration.
L. élévation extérieure de l'église résulte de sa disposition intérieure.
Les arcs boutatils, qui sont toujours la partie délicate dans une église gothique, ont été trop souvent remaniés pour qu’on puisse se rendre un compte exact de la manière dont ils étaient construits à l’origine. Notons seulement cette disposition qui parait primitive, c’est que le pilier buttant est traversé par le chéneau du bascoté, au-dessus duquel le chaperon de l’arc boutant se retourne horizontalement assez haut pour pouvoir laisser passer un homme baissé, et vient butter contre le pinacle qui sert d'amortissement au pilier buttant ; ce qui, soit dit en passant, ne paraît pas devoir fournir une buttée bien solide. Ces sortes de passages n existent pas au bas-côté nord du chœur, traité d’ailleurs, nous le verrons, beaucoup plus simplement. L’ne autre particularité de ces arcs boutants, c'est qu’ils paraissent avoir été pour la plupart bandés à l’origine en cintre brisé à deux retombées; ceux de la nef pourtant semblent toujours avoir été en quart de cercle à 1 ordinaire. 11 est d’ailleurs fort dilticile. nous l’avons dit, de sc prononcer d’une manière absolue, vu les trop nombreux remaniements dont ils ont été l’objet. Ils étaient en partie noyés dans les c(miblcs des collatéraux.
Il paraît que les maîtres maçons n’auraient pas eu une confiance absolue en leurs arcs boutants, car entre ceux-ci, au-dessus des ciels des voûtes, ils ont jeté des tirants en bois rattachés à la construction par des agrafes en 1er, et cela très anciennement, peut-être même dès l'origine. Sans doute est-ce à 1 insutlisance de ces arcs boutants qu'ont été dûs, en partie du moins, les désordres produits dans les voûtes.
A la base du grand comble, comme au-dessus des bas-côtés, règne une corniche moulurée, surmontée d’une balustrade à hauteur d’appui, d’un dessin flamboyant, et formant avec le chéneau une galerie assez large pour pouvoir y circuler aisément et sans danger. C’est cette galerie qui a motivé les passages à travers les piliers buttants dont nous avons parlé.
Les collatéraux étaient primitivement couverts par des combles à deux rampants. Ce mode de couverture qui avait été adopté pour pouvoir percer des leiiêtres dans la lunette des voûtes de la nef, lesquelles ne s’élevaient pas assez haut pour laisser place à un toit en appentis, avait le grave inconvénient de rendre l'écoulenicnt des eaux fort diflicile, et surtout de produire entre la base du comble
du bas-côté et le mur de la grande nef, une espèce de hotte dans laquelle les
neiges s’accumulaient, fondaient lentement et Unissaient par laisser traverser par l’humidité les moindres iissures de la plomberie. Pour y obvier, et aussi pour donner plus de jour à la grande nef et permettre d’apercevoir les fenêtres hautes depuis l’extérieur, M. Antoine prit le parti de supprimer entièrement ces combles des collatéraux qu'il remplaça par de simples terrasses couvertes en zinc, mais il
eut ia sincérité de laisser subsister les pignons extrêmes comme témoins de l’ancien
mode de couverture, et aussi pour ne pas détruire l’etfet général des façades tel qu'il avait été conçu par le maître de l’œuvre.
La façade occidentale est divisée verticalement en trois parties principales marquées par quatre grands contreforts en forme d’éperons ornés de pinacles ; ces trois parties correspondant à la nef et aux deux bas-côtés.
La partie centrale est amortie par le pignon du grand comble traité fort simplement, percé seulement d’une petite porte presque invisible d'en bas, et devant lequel passent la corniche et la balustrade qui font le tour de l'église à la base du grand comble.
.\u centre de cette façade s’(nivre la porte principale formant avec la fenêtre à remplage llamboyant qui la surmonte un tout complet. Ce portail, qui est une
petite merveille de sculpture sur pierre, parait avoir été fait après coup : son appareil ne se lie pas avec celui du reste de la taçade, et son styl^ est certainement d'une époque bien postérieure à la moitié du w' siècle, qui est celle a laquelle la nef dut être élevée. Sa sculpture décorative a la plus grande analogie avec celle des stalles de la cathédrale : elle en a presque toute la finesse ; toutes les délicates découpures que là-bas on admire dans le bois, sont ici traduites d'une façon encore plus étonnante dans une pierre qui nous les a conservées presque aussi fraîches qu'au premier jour ; fines moulures prismatiques, capricieux ornements flamboyants dont la fantaisie ne dépasse jamais les bornes du bon goût, qualité si éminemment française, délicieuses guirlandes de feuillages entrelacées de petits hommes cl animaux qui s'y jouent, crochets végétaux, ou formés de petits personnages, angelots, joueurs d'instruments de musique, monstres, animaux, le tout d'un esprit, d'une finesse et d'une délicatesse exquis, et qui échappe a la description. C'est un reste infiniment précieux d'une époque où les arts fleurirent à Amiens d'une façon merveilleuse, époque tout à fait remarquable et qui s étend des dernières années de Louis XI à François I'-'', période de paix et de prospérité pour notre ville; il appartient à celte école incomparable d artistes qui a produit les clôtures, les stalles et les Sibylles de la cathédrale, les cadres et les tableaux du Puv et quelques autres débris qui nous font amèrement regretter la disparition d'un bien plus grand nombre de monuments dont il ne subsiste plus que le souvenir.
Ce portail se compose d'une seule voussure en cintre brisé, amortie en accolade avec crochets en forme de choux frisés et fleuron terminal fi). La voussure est ornée intérieurement d'une dentelle formée d'une suite de redents redentés, qui n'a que l'inconvénient de trop masquer six charmantes statuettes séparées par de petits dais délicatement sculptés, et qui ornent la gorge de la voussure. C est peut-être précisément à cette dentelle de pierre que celles-ci doiv^ent leur préservation.
En partant de la retombée, à gauche du spectateur, ces six statuettes
représentent :
i" Saint Michel, ailé, couvert d’une cuirasse à la romaine, avec bandes de cuir tombant sur les cuisses ; il est tète nue, fécu au bras, foulant aux pieds un démon (mutilé) qu'il terrasse, la main droite levée et brandissant sans doute une épée qui est aujourd'hui brisée (2).
2° Saint Firmin, en costume épiscopal, avec l'aube, la dalmatique frangée, la chasuble drapée, la crosse entre les bras et tenant dans ses mains sa tète tranchée et mitrée.
3° Saint Antoine, barbu, en habit monastique, chape analogue à celle que portent encore les dominicains, barette polygonale sur la tète, tenant d'une
main un bâton, sans doute le tau, un de ses attributs habituels, dont l'extrémité supérieure aura été brisée, et un chapelet, de l'autre, un livre ouvert ; à ses pieds, l'animal qui lui tient ordinairement compagnie (mutilé).
4° Saint évêque en aube, dalmatique à franges et chasuble drapée, tenant dans ses bras la hampe d'une crosse dont la volute n'existe plus, et dans ses mains le
haut de sa tète tranchée. Ce ne peut être que saint Nicaise, archevêque de Reims,
(i) Ce lleuron a été f-ntièrement refait lors des dernières restaurations.
(il Dans cette statuette, Goze jt cru voir, à tort, saint Adrien, ne manquant pas d’ajouter ces mots : ■■ attestant pmliablement la pieuse munificence pour l’église du doyen .•Vdricn de Hénencourt. n C'est ainsi eju'on écrivait l'histoire. (Goze, Rues tl' Amiens, III, i6o).
un des patrons de la paroisse, et qui avait déjà un autel dans l’cglise antérieure à celle actuelle (i).
5“ Saint à ligure jeune, barbe naissante, en costume civil, vêtu d'un saie serré à la taille et tombant jusqu aux genoux, et d'un manteau rattaché sur la poitrine par une agrafe, tête nue, les bras légèrement étendus avec un buisson à ses pieds. Serait-ce saint Eustache ?
6 Sainte Catherine, vêtue d un riche costume, la tête couverte d’une coilîure avec volutes sur les oreilles, robe et manteau longs, ceinture à grelots, l'attitude fièie. Elle tient dune main un livre ouvert, et de l'autre une grande épée nue dont elle appuie la pointe sur un personnage barbu qu'elle foule aux pieds, le philosophe Porphyre.
A chacune des retombées de la voussure est une niche surmontée d'un dais d architecture et destinée à abriter une statue. Le linteau est en arc surbaissé et appareillé, supportant un tympan aveugle orné de dessins flamboyants qui dessinent une quintuple arcature, laquelle abritait cinq statues de tailles inégales, et à qui cinq charmants culs de lampe, très ingénieusement agencés dans le linteau, servaient de suppoits. I rois de ces culs de lampe sont lormés d’ornements flamboyants. Les deux extiêmes sont composés chacun d un groupe de personnages dessinés d'une façon délicieuse. Le premier, a la gauche du spectateur, représente une femme élégamment vêtue, la tête couverte d une coitlurc à volutes et paraissant danser ; est-ce intentionnel de la part de 1 artiste r Sa robe, fendue des deux côtés, se relè\e a droite et à gauche soulevée par les mouvements qu'elle fait, laissant apercevoir ses jambes nues ; elle a la main droite placée sur la poitrine, et de l'autre elle lient en l'air un objet qui paraît être un des clous de la Passion. Deux petits anges nus et ailés gambadent a ses côtés, déroulant une longue banderole qui complète le motîl décoratif. Dans celui de droite, on voit une femme vêtue à peu près comme la précédente, mais dans une attitude de repos ; sa robe, fendue comme celle de la première, tombe droite jusqu’à terre, cachant les jambes en pai tie ; sa main droite est appuyée a la hanche, de la gauche elle s'appuie sur une croix a longue hampe ; a sa droite et a sa gauche, deux petits anges ailés, vêtus et dévotement agenouillés, déroulent une banderole comme les premiers. Dans le haut de la composition, on aperçoit quelque chose qui doit être la chevelure de cette lemme 'S'olant au gré des \'ents. J a^'oue n avoir pas pu saisir le sens iconogiaphique de ces deux jolis petits groupes dans lesquels l’influence de la Renaissance se fait sentir d’une façon extrêmement marquée. Aussi bien n'y iaut-il voir que des sujets de fantaisie.
A droite et a gauche de la porte s'élèvent deux élégants contreforts munis chacun, à peu près à la hauteur de la retombée de la voussure, de deux dais d architecture destinés à abriter de grandes statues. Ces deux contreforts se prolongent en s amincissant et en encadrant la fenêtre centrale jusqu'à la balustrade du grand comble qu ils dépassent même légèrement de la pointe des pinacles dont ils sont amortis.
Onze statues d inégales grandeurs complétaient la décoration du portail : cinq
(i) ■' Mon corps estre mis et enterré en ladicte église Dieu et Mons. S. -Germain mon patron, au devant de 1 ostcl S. -Nicai.se, au plus près du lieu et plache où me très chière et amée corapaigne et femme. Colaie l.e Quail, que Dieu pardoint, est enterrée. " Testam. de Michel Acatcblé, bourgeois d’Amiens, du 26 octobre i.pS. Arch. de la labr. S'-Germain, cote 7. — Saint Xicaise est aussi représenté avec la tète tranchée à hauteur du front, dan.s une des grandes statues des pieds droits de la porte Nord de la façade occidentale de la cathédrale de Reims.
dans le tvmpan, deux aux retombées de la voussure et quatre sur les contreforts. Avant la dernière restauration, il en restait encore trois, parmi lesquelles M. Cjuérard avait reconnu saint Jean, patron de l'abbaye des Prémontrés qui fournissait des curés à la paroisse, et saint Norbert, fondateur de l’ordre. Il est infiniment regrettable qu'elles aient été en trop mauvais état pour qu'on ait pu les conserver. On peut en voir encore quelques débris informes dans le jardin du presbytère. 11 y a quelques années on a rempli les places vides par des statues modernes.
Les vantaux de la porte, en chêne, formés d'une suite de petits panneaux sculptés d’ornements i^enaissance, remontent pour leur plus grande partie au xvb siècle : peut-être sont-ils contemporains de la porte elle-même, ou à peu près. Ils étaient, paraît-il, en fort mauvais état, lorsque, il y a quelques années, M. F. I illette d'Acheux, olIVit de vieilles boiseries pour les restaurer ; M. l’abbé Goard, vicaire de la paroisse, fut chargé du travail : il y sculpta les armes de Mgr Mioland, évêque d'Amiens, qui, quelque temps après vint officier à Saint-Germain le jour du patron. Une autre restauration fut faite par la suite, vers 1S78, lors de laquelle on sculpta sur ces vantaux les armes des papes Pie IX et Léon XIII. Sur le montant central est sculptée une statuette de saint Nicolas in poutificalibus, accompagné du baquet traditionnel d'où sortent trois enfants, et au-dessus de lui un petit dais tlamboyant.
L'extrémité de chaque bas-côté, à droite et à gauche du portail, est anaortic en pignon surmonté d’un fleuron, et est percée seulement d’une fenêtre à remplage flambloyant.
L'angle du collatéral sud est renforcé de deux contreforts ornés de pinacles : fun dans le sens de la façade principale, l’autre dans celui de la rue Saint-(jermain, formant un angle rentrant où est un dais pvramidal sous lequel on a placé une statue moderne de Notre-Dame des Sept Douleurs. 11 devait jadis y avoir aussi une statue de la Vierge en cet cndr(ût (i).
A l’angle du bas-côté nord, est un contrefort comme à celui du bas-côté sud, à côté duquel s'élève le clocher portant 5 m. 5o (en façade) sur 7 à sa base, déduction faite de la saillie des contreforts, et haut de Jo m. 7? ou environ, surmonté d'une toiture en charpente de 7 m. 75, (2) formant une hauteur totale de 43 m., avec la croix.
Dans l'angle rentrant formé par les deux contreforts de l’angle nord-ouest de la tour, à la hauteur de l'appui des fenêtres du collatéral, en pendant avec la statue de Notre-Dame des Sept Douleurs dont nous avons parlé, et abritée comme elle par un dais pyramidal, est une assez, belle statue en pierre datant de la fin du xv'-' siècle, haute de 1 m. So environ et représentant saint Jean-Baptiste debout, barbu, tête nue, vêtu d’une peau de chameau et tenant l'Agneau sur son bras gauche. G'estia seule qui ait été conservée de toutes les grandes statues extérieures de l'église.
Un peu au-dessous de la base du pignon du bas-côté du nord, le clocher est garni sur chaque face d’une fenêtre haute de 12 mètres, amortie en cintre brisé et bouchée dans presque toute sa hauteur, sauf dans sa partie supérieure qui, garnie de meneaux liamboyants (3), est à jour et sert d'ouie au beffroi. Au-de.ssus de cette fenêtre règne un larmier, après lequel s'élève encore un étage de maçonnerie fort bas et fort simple, sans contreforts, percé seulement de deux
O) '■ I.a loge ciui fait le c<iin eemtre ht Vier.ee. Mémoire (!<■ Ucauval. mcnui^il'^ (1728}. Arcli. de la Fabr. S. -Germain, cote 141. 18'’ liasse, n® 8.
(2) L'ancienne avait 8 m. de liant Jouanroux, dan-. Le GLincur du 14 mars i84<'.
(31 Ces meneaux qui n'existaient plus, ont l'té rétablis lors de la dernière restauration.
petites fenêtres géminées, amorties par un linteau horizontal soulagé lui-méme par deux corbeaux. Ce dernier étage paraît avoir été surajouté.
A l'angle nord-est du clocher monte une tourelle qui renferme l'escalier, et qui dépasse un peu la corniche de la tour. Lors de la réfection de la couverture de celle-ci en i58i, il avait été question d'écrcter cette tourelle « afin que le pavillon se monstra miculs », mais Robert .Morel, maçon, et Quentin de Coissy, consultés à ce sujet, furent d’avis « qu'il valloyt mieuls le laisser », et elle y est encore (i).