ÉGLISE SAINT-REMI — ANCIENNE ÉGLISE DES CORDELIERS
Le Logis du Roi était compris dans sa circonscription, ce qui fut cause qu’en 1641, le i"’’ octobre, jour de la fête patronale, le roi Louis XIII de passage à Amiens, offrit le pain bénit à l'église sur le territoire de laquelle il demeurait momentanément, et, pour la même raison, le 3 juin 1646, dimanche dans l’octave du Saint-Sacrement, Louis Xl\' qui alors séjournait aussi dans nos murs, lit élever un reposoir dans la cour de l'hôtel qui lui servait de logis, et accompagné d’Anne d'Autriche sa mère, il suivit la procession de la paroisse Saint-Remi.
.Au début de la Révolution l'église Saint-Remi cessa d'étre consacrée au culte : la paroisse fut au nombre de celles que l'on supprima dans Amiens. La vieille église, profanée et mutilée, servit à divers usages ; on y vit longtemps une
maison de roulage : vers ie milieu de ce siècle elle tomba sous le marteau des démolisseurs et a été remplacée par des magasins ; on avait espéré que la beauté de l'architecture de la tour la préserverait de la destruction et que la Municipalité amiénoise s'imposerait des sacrifices pour conserver ce monument : mais il ne lut pas non plus épargne et disparut en i85i au grand regret des archéologues et des artistes (n. Le maire d'Amiens, qui était alors M. Porion, avait bien l'ait
quelques etforts pour tenter de conserver la tour de Saint-Pemi. mais ses démarches auprès du propriétaire de l'imnieuble furent assez maladroites ; au lieu de sauvegarder l'édilice, elles accélérèrent sa ruine.
Lors du rétablissement du culte, l'ancienne église conventuelle des Cordeliers hérita du titre de Saint-Remi et devint le siège de la paroisse de ce nom, en
comprenant sous la juridiction de son curé une grande partie des habitations qui formaient jadis le territoire de l'église supprimée. Dès le i5 octobre 1797, les
prêtres constitutionnels s'étaient installés aux (h)rdeliers, et avaient donné à l'église le vocable de Saint-Firmin. Le i3 juillet 1801, madame veuve Brunei, en vertu d'un acte notarié, acquérait d'un sieur (îamard l'ancienne église des Cordeliers pour en assurer perpétuellement l'usage à l’exercice du culte catholique, et le 17 août 1802, la pieuse donatrice faisait abandon de ladite église entre les mains de -Mgr \'illarct, évêque d'Amiens, pour l'établissement définitif de la paroisse placée sous le patronage de Saint-Remi, conformément à la nouvelle organisation ecclésiastique de la ville d'Amiens. Dès le r" octobre 1801, le clergé catholique avait repris la célébration des offices aux (iordeliers en désignant pour patron de l'église le saint évêque de Reims 12').
A son tf)ur. l'ancienne église des Cordeliers va bientôt complètement disparaître, mais pour faire place à un autre édifice religieux aux proportions plus vastes et mieux approprié à sa destination actuelle. Déjà le choeur et le haut de la nef sont tombés sous la pioche des démolisseurs : la partie inférieure du vieux temple ne tardera pas à subir le même sort.
Au point de vue de l'art, cette destruction n'excitera que peu de regrets : le
I' finit m<'d;iillons en pierre sculptée <[ui ornaient la tour de Saint-Rcnti ont ('•chappé à la destruction ; ils sont encastrés dans la faeade des bâtiment?, à usatio de commerce ([ui ont été éli'vês sur l’emplacement de 1 et^liae ; ijuatre représentent les symboles des évan^^élistes ; les (juatre autres tij^urent r.ljf/zas Pri ; une salamandre ; un homme barbu et custiué tenant une fleur à la main ; un cerf ailé avant une couronne royale autour du cou. Ces sculptures, dessinées par L. Outhoit, ont été reproduites dans l'intéressante publication intitulée le V/c/7 Aiuieiis. — Le cerf ailé est l’emblème du mi de France, Charles VI. comme le porcépic est celui de Louis Xll. la salamandre celui de François F'', etc.; on lit dans Palliot ( Frarc et parfaite Science lies Armoiries, p. nù, ; Charles VI prit pour sa devise un cerf volant ticcolc d'une couronne d'or, sous pri'-te.\te iiu'un jour estant a la chasse à Scnlis. il trouua un cerf qui auoit au col une chaisne de cuivre don'' allée cet escrit ; Hoc C.rsur me douavit. Ca-sar me le donna : et depuis aux lieux ou on mettoit scs armes, on les faisoit supporter par deux cerfs au lieu de deux anj^es qui servent de support aux armes de hrance. Du temps diu|uel des Ca-sars ou Fmpereurs ce cerf pouuoit estre, on ne le voit point; si peut-on dire i[ue ce ne fut pas de Iules Casar qui florissoit quatorze cens ans auparavant .
(2' Madame Brunei, à la muniticenco Je i[ui la paroisse Saint-Remi doit d'avoir été dotée d’une église, appartenait à la famille d Honori--Gabriel Hriinol. seigneur Je Hus-lês-.Xrtois, prêtre et chanoine de la Cathédrale d .Vmiens. décédé le 28 .avril ibjb, et inhumé à Notre-Dame au pied du grand mausolée élevé à la mémoire de son oncle, le chantiine Guillin Lucas, devant la chapelle absidale communément désignée sous le nom de petite paroisse. On lit encore l't'-pitaphe de (.rubriel Brunei snr un panneau de marbre noir, à gauche de 1 inscription consacrée au chanrtine Lucas, au-dessous de l'ange pleureur de Blasset, — .Madame Brunei, née Françoise-Charlotte Pingré. vit If jour le 27 avril i;6o sur la paroisse Saint-Michel; elle était tille de Charles-Victor Pingre, l’cuyer, sieur de fhiepval et do Françoise-Béatrice Renouard ; elle mourut le 20 janvier iSi.j; elle habitait alors rue des Rabaissons; s<jn m-ari, François-Bernard Brunei, ('-tait <lécédé le 2 nivôse an II, en son domicile rue Saint-Dominique. — Renseignements communiques par M. .1. Dubois, de la Soc. des Antiq. de Picardie,
monument n'clail guère remarquable par le caractère de son architecture ; il avait etc de plus altéré par des remaniements successifs qui, à l'intérieur plus encore qu'à l'extérieur, avaient modilié sa disposition primitive d'une façon peu avantatageusc. Le sentiment d'involontaire mélancolie qu'excite toujours, chez ceux qui s'intéressent à l'histoire, la disparition d'un débris du passé, sera donc le seul qu'éveillera la démolition de Saint-Lemi ; si nous avons cru devoir réserver à cette église quelques pages de ce recueil, c'est moins pour conserver le souvenir de l'ensemble de l’édihce que pour décrire plusieurs œuvres d'art, remarquables à plus d'un titre, qu'il renfermait dans son enceinte.
Avant de commencer cette description, rappelons au lecteur que les religieux Iranciscains, frères mineurs conventuels vulgairement appelés Cordeliers à cause de la corde qui leur ceignait les reins, s'installèrent à Amiens sous l'épiscopat d'Arnoul, en 1244, dix-huit ans après la mort du fondateur de leur ordre, saint François d'Assise. Un riche bourgeois, .lehan le Mongnier, dont la famille jouit d'un certain renom dans notre histoire locale, leur lit don d'un vaste terrain situé hors des remparts de la ville, pour v établir leur couvent. L'autorité ecclésiastique les mit on possession d'une église attenante à ce terrain et qui, placée sous le vocable de saint André, ser\'ait pour les besoins religieux des habitants du faubourg avoisinant. Les constructions du monastère, fort modestes à l'origine, eurent à soulfrir des ravages de l'incendie, lorsque les Navarrais de (drarles le Mauvais brûlèrent les faubourgs d'Amiens en i35S. Mais les ruines furent vite réparées, grâce aux pieuses libéralités de nobles familles picardes, .lehan de Saint-Sauflieii et Robert du Caurel avaient dès l'origine contribué à l'agrandissement du terrain primitif. ,leanne de Halluin. épouse de Jean de Soissons, sire de .Moreuil, Isabelle de Saint-Fuscien, .Marguerite de Hoye, époLise de Wallerand de Moreuil. baillv d'Amiens, multiplièrent leurs largesses envers les enfants de saint François, auxquels le roi de France, Lharics \', ne dédaigna pas de faire sentir aussi les effets de sa munificence princière. Le généreux doyen du Lhapitre de Notre-Dame, .Adrien de Hénencourt, dont on retrouve le nom à Amiens partout où il s'agit de fondations pieuses cl de donations charitables, lit construire en 1485 la plus grande partie du cloître des Lordeliers. Quant à l'église, vaisseau long et relativement étroit, elle datait dans sa partie antérieure de et avait été agrandie d'une façon assez consi¬
dérable par l'addition presque totale du clueur en 14S4. Un contrefort se présentant en biais, tandis que tous les autres placés du côté de la rue étaient uniformément carrés, indiquait le point oi'i jadis commençait l'abside. La famille des Lannoy contribua beaucoup aux Irais de cet agrandissenreii. si elle ne les supporta en totalité : plusieurs personnages appartenant à cette illustre maison avaient leur sépulture aux (F>rdeliers, ainsi que nous le dirons plus loin (i).
Le portail de l'église, faisant face au couchant, s'ouvrait sur la voie publique : nous avons cru devoir en publier ici une reproduction parce qu'il ne manque point de caractère et qu'il aura peut-être été détruit lorsque paraîtront ces pages; nous emprunterons sa description aux notes de l'un de nos collègues, .M. R. de (jiiyencourt, qui a déjà fait imprimer une notice sur la partie actuellement détruite
0 ) <1 La famiili.' de Lannoy «'tait originaire de Flandre : vers l’an 1300. Jclian de Lanixiv vint se tîxer en France et épousa Flanche, tille d'Yvain de Vermandois, descendant de Charlemagne et neveu de Ilucues. (|ui tint leur lils sur les tont.s de baptême et lui donna la terre d'Obrisenurt, à la condition de porter son nom et ses armes qui élaient échic|uctéi-s d’or et d’azur. Raoul de Lanno:’, au sié;.4-e de Quesnov-le-Comle. contribua à la prise de la place, en montant à l'assaut par la brèche ; à cette occasion. Louis XI lui adressa ces paroles ,y;racieuses ; Pasqua-DiçK mon ami, -cous ctfs trop furirux dans un combat : je
de la Société des
de l'église Saint-Remi dans le tome XXXIl des Mémoires Antiquaires de Picardie :
« Entre deux contreforts à ressauts, régne un soubassement interrompu par les trois marches qui donnent accès au porche ; celui-ci est formé par deux groupes de trois colonnettes à chapiteaux feuillagés dont les bases s'appuient sur les soubassements ; les archivoltes qui reposent sur les chapiteaux des colonnettes sont ornées de nombreuses moulures très simples encadrées par un glacis qui se prolonge des deux côtés et contourne les contreforts pour se continuer le long de l'église. Avant la construction du bas-côté, postérieure à la partie primitive de l'édifice, ce glacis devait régner tout autour du monument. Le portail est de forme ogivale ; le tympan décrit par les archivoltes est nu (i). A droite et à gauche du portail sont deux socles sans caractère. Au-dessus, nouveau glacis, se conformant à ce qui a été dit pour le premier. Les contreforts montent toujours jusqu'à la naissance du pignon qui est uni et devait se terminer jadis par un fleuron (2). Il est percé aujourd'hui d'une grande fenêtre ogivale à meneaux flamboyants dont l'extrémité seule atteint le niveau de la naissance du pignon i3). »
Le flanc nord de l'église longeant la rue des Cordeliers présentait entre chaque contrefort une suite de fenêtres en ogive, au nombre de quatorze, percées d'une façon peu régulière : certains indices faisaient voir qu'elles avaient jadis été garnies de meneaux. Lue de ces fenêtres, dans le chœur, était murée, parce que le mausolée des Lannoy était appuyé contre elle à l'intérieur. L'abside à trois pans était engagée dans des constructions parasites qui du côté de la rue des Rabuissons obstruaient entièrement les baies destinées à donner du jour au fond du sanctuaire. Une sacristie communiquant avec le presbytère était accolée au côté méridional du chœur, et une nef collatérale, assez étroite, composée de sept travées, bordait la net principale de ce même côté. Cette nef accessoire paraît à M. de Guyencourt
avoir été une adjonction postérieure à la construction primitive : on nous permettra
toutefois de faire remarquer que c'était un usage assez communément observé par
les religieux mendiants de donner à leurs églises, en les construisant, un unique
bas-côté, soit comme marque caractéristique de la pauvreté qui ne permettait pas d'arriver à une symétrie parfaite, soit que ce bas-côté fut destiné à contenir un
veux vous cnckatnvr pour tuodérer votre ardeur, car je ne veux point vous perdre, désirant me servir de
Vous plus d une fois, hn mOme temps, il lui passa au cnii une chaîne d’or de vingt chaînons dont chacun
valait mo écus. Depuis cette époque les Lannoy portent une chaîne autour de l'écu de leurs armes. )> — Goze, Histoire des Rues d'Amiens, t. IV, p. ui. — Ces armoiries étaient reproduites en plus d’un endroit de 1 église des Cordeliers d .\miens. On y lisait aussi la hère devise de la famille : Craindons Lannoy, mieulx en aunins. II e.^iste encore en Handrc une famille de T.annov, descendant des Lannoy, princes de Sulmonc. \ice-rüis de Naples, etc., mais irette famille ne reconnaît pas les I.annov de Picardie comme étant de son affinité. — Communication de M. R. de Guyencourt.
Il) Ce tympan a été refait a une épotiuc relativement rc'cente ; il est probable que primitivement il était orné de sculpture.s. Pagès nous dit c. cjue sur le cintre extérieur, proche la porte de cette église, est posée une ligure de la Irés-Saintc Vierge, tenant dans les bras son cher fils fésus, avec ce vers latin au-dessous ;
Sum quod eram, nec eram, qiiod nune dicor, utrumque.
vers qui donne a connaître que la divine Marie est demeurée V'ierge après son enfantement, ainsi qu’elle
1 étoit auparavant, (pie par cet enfantement elle étoit devenue mère, ce (prelle n'étoit pas auparavant et
qu apres cet enfantement elle ne iaissoit pas d’être appelée et d’être en effet Vierge et Mère tout ensemble.... Ms. de Pagès, éd. L. Douchet, t. 1, p. 258. — Cf. Ms. de P. Bernard, n“ 845. Bibl. Comra. d'Amiens.
(2) Ce fleuron avait été remplacé par une croix de pierre qui fut abattue par l’ouragan du 12 mars 1876, et n'a pas été rétablie.
13) Le remplage est moderne et date d’environ trente ans.
plus grand nombre d'auditeurs pour les prédications (i). Les fenêtres du collateral des Cordeliers ditlerent par la forme de leur ouverture, qui est en arc parfait, de celles des baies de la grande nef qui sont en ogive aiguë. Les fenêtres du bas-côté ont conservé leurs meneaux et leurs compartiments, d'un très joli style accusant le début du xv" siècle (2) ; sur la façade principale, la nef collatérale se termine par un pignon aigu percé à une assez grande hauteur par nne fenêtre ogivale divisée en deux parties par un meneau central. Il ne paraît pas y avoir jamais eu de porte dans le bas.