‹ La Picardie historique et monumentaleChapitre 42 sur 109 · ANCIENNE EGLISE DES CORDELIERS — FENÊTRES DU COLLATÉRAL · texte numérisé non relu

ANCIENNE EGLISE DES CORDELIERS — FENÊTRES DU COLLATÉRAL

Les deux nefs des Cordeliers étaient couvertes par deux combles distincts en charpente ardoisée. Ces combles fort élevés paraissaient hors de proportion avec la maçonnerie qui les supportait. Au-dessus de l'entrée du chœur, un petit clocher tort mesquin et ressemblant à un kiosque, émergeait de la toiture, il abritait deux cloches de médiocre volume; Tune d’elles portait la date de 1747; elle avait été bénite par Mgr de la Motte, et datait du temps des moines ; l'autre avait été

(1) Les exemples de ce j^enre de construction, particulier aux moines de l'ordre de Saint-François, sont encore assez nombreux en Krance : bornons-nous à citer l'église aujourd’hui paroissiale de Saint-Louis d'Antin, rue Caumartin, à Paris ; cet édifice a été élevé (oi 1782 par l’architecte Brongniart pour l’usage d’un couvent de Capucins, ce qui prouve {[uc. même à la fin du xviiP siècle, les religieux mendiants respectaient encore une vieille tradition en honneur dans leur ordre et attesterait la véracité de la signification symbolique dont nous parlons plus haut.

(2) Ces fenêtres nous ont paru assez remarquables pour mériter d’être reproduites sur ces pages ; le dessin ci-joint permettra au lecteur de se rendre compte de leur élégance ; la disposition des meneaux et des compartiments n'offrait que deux modèles qui alternaient successivement.

fondue en 1817 pour l'usage de l'église Saini-Remi, et bénite par l'abbé Bicheron, alors curé de la paroisse (1).

I. aspect intérieur de l'église Saint-Hemi n'a\'ail rien de monumental : l'extrême longueur de la net principale faisait paraître celle-ci un peu étroite bien que sa largeur ait été assez grande pour permettre, aux jours néfastes de la profanation révolutionnaire, d’y installer la piste du célèbre cirque Kranconi qui vint donner à Amiens une série de représentation.s ; le bas-côté avait alors été converti en écuries.

(.e bas-C(')té unique donnait à l'église un caractère singulier, mais qui ne manquait point de pittoresque ; il était mis en communication avec la grande nef par sept arcades dont les ogives assez gracieusement tracées reposaient sur des piliers monocylindriques très légers de forme : malheureusement les chapiteaux sculptés de ces piliers avaient été équarris, sans doute pour faire disparaître les traces de mutilation après la tourmente de la Révolution ; le bas-côté s'arrêtait à la travée qui précédait l'entrée du choeur : il était moins haut et beaucoup plus étroit que la nef.

1 outes les voùtC'< de l'église étaient en charpente, all'ectant la forme ogivale

avec entraits et poinçons apparents. Le lambrissage en chêne qui garnissait les voussures avait depuis longtemps disparu sous un enduit de paillis. et les pièces de charpente qui maintenaient l'écartement avaient cédé leur place à des barres de fer : cette malencontreuse modification appliquée d'abord au chieur fut plus tard étendue à toute l'église, sous prétexte de lui donner plus de légèreté et de dégagement, mais elle fut l’une des premières et principales causes de la ruine imminente qui menaçait l’édilice depuis plusieurs années.

Au temps où Pagès écri\’ait ses curieux mémoires, l'église des Lordeliers se faisait remarquer par sa riche ornementation : le vieil auteur décrit avec complaisance le maitre-autel. de style gréco-romain, au haut retable garni de colonnes

torses d ordre corinthien supportant Irontons sphériques, corniches à modillons, vases de heurs et tous les pompeux accessoires qu'all'ectionnaient les architectes de la (in du x\‘U’ siècle ou du commencement du siècle suivant, époque à laquelle

parait avoir été citnstruit ce maitre-autel. La dorure, cela \'a ^'ans dire, n'avait

pas été épargnée; entre les colonnes se dressaient d'un côté la statue de la X’ierge portant I Ixnfant-Jésus, dr I autre la statue de saint .lean l’Lvangéliste ; au centre était encadré un très grand tableau représentant la naissance de Notre-Seignenr (2i. (,)uatre degrés de marbie gris arrondis en demi-cercle, donnaient accès à l'autel.

I Bien ijiie M. d'‘ Rninicm-int ait pris soin de transcrire dans sa Xotire rinscription de la première lie i.es cloches, nmis jicnsons «pi il n est pas hors de propos tl'en reproduire ici le texte ; y /'av rtc brnitr par Moiisripiiriir illiisl n.-.si»ir rt rrvrrriu/i\sniir Loiiis-Fr.iiicvi.s- ( }abrfrl ,/r la Mof/r d'Orlrav^. fvrqur d'Amiens rt nomm.'-r Jos.-phr par Ir Irrs rrvirrnd prrr Joseph de la Rnr, dortrur dr Sorhonnr. proviih/al pour la srroiidr fois dr la graiidt' proviiirr drs rrligirux rordrlirrs. l.r rrvrrrnd Pirr J.-Baptistr Drssamt riant ^ardun rt O. ip-ip. Philippr rt Florrutiu (Savi/liri, foiidrurs a (.'arrrpiiits près dr Rovr. — Sur la seconde cloche oii lit ces mots : I.'au iSiy j'ai rlr brnitr par M. A nfoiiir-Josrph Bir lirroii , rnrr de Sauit-Rriiiy rt rlianoiiir dr ta C.at hrd ralr d'Amirns rt nommrr Marir par M' Dotorr, Reervenr des et Madnmr Marir d'AllonvilL-, èponsr dr M. tr Comtr d’Altonvittr. Consciîîrr d'ïitat, prrfri du département.

Cette '•cconde cloche porte pour ornements «les fleui> de lis et im Christ en croix. Dans un médaillon -sommé dune fleur th* lis, on voit aussi l'iniape d'une <-locho avi-c le nom du fondeur Cavillier. — Mémoire... par M. Hubert de (niyeticourt, de la Soc. îles Anlit|uaires de Picardie. — Depuis la démolition de ré.ylisc, < ette sonnerie, fort mcs<iiiine. il faut bien le dire, sert encore pour les besoins du ctilte : elle est suspendue a line charpente isolée, d.ins le chantier des tailleurs de pierre^, continu à la cour du presbytère.

21 Daprès le IP (>ozo. ce tableau l'tait i’ieuvre d’un peintre originaire d'Anvers, Iterifosse qui avait établi sa ré>id<'nce à .-Vmiens. — Ihst. des Rues d'Amirns. t, IV, p. 120.

Le chœur était garni de deux rangs de stalles au nombre de quarante-six dans le rang supérieur, et de trente-six dans le rang inférieur; les stalles, en chêne sculpté, portaient en plusieurs endroits de leurs dais ou plafonds les écussons de Monsieur et de Madame de Lannoy-Damcraucourt, qui avaient fait présent de ces chaires aux religieux.

Le chœur perdit à la Révolution ses riches boiseries ; en i8i3 il fut garni d'un certain nombre de stalles provenant de l'ancienne abbaye de Saint-Acheul ; si ces sièges n avaient point la beauté des anciens, ils n'étaient pas néanmoins dépourvus de mérite. Lors de la démolition du chœur, en 1889, les stalles ont été démontées avec soin et déposées en lieu sûr : peut-être se propose-t-on de les replacer dans la nouvelle église. Elles paraissent dater du règne de Louis XIV et avaient été remaniées sous Louis XV. Les panneaux de l'appui de la devanture sont bien sculptés ; iis représentent des trophées d'instruments de musique, des groupes d'anges choristes et musiciens, sainte Cécile, le roi David, etc. fi).

I.)u côté de la nel, deux autels étaient adossés à la clôture du chœur, à droite

ÉGLISE DES CORDELIERS Pierre tumulaire de PiiiRKE KAVENGNIAUS

et à gauche de l'entrée : l’im était dédié à à saint Antoine de Padoue, l'autre à saint François d'Assise. A l'extrémité du bas-côté se trouvait une chapelle sous le vocable de 1 Immaculée-Conception {2). Les tableaux et les statues étaient nombreux et les verrières de couleur qui garnissaient unîtes les fenêtres, contribuaient beaucoup à la décoration de l'église.

Au milieu du chœur, devant le maîtreautel, une grande dalle funéraire, en pierre de liais, recouvrait les restes de Porrus de Lannoy, seigneur de Blancfossé et de Cormeilles, et ceux de Marie de Saint-Dclis, sa femme (xvL siècle — i520 environ).

Cette dalle avait été déplacée et servait, dans ces derniers temps, de seuil à la porte de la sacristie ; elle a été décrite par La Morlière {Familles illustres.... Art. Lannoy), qui dit que « l'on y voyoit la représentation arlistemeiit grauée au trait des deux deffunts. » Les armoiries des deux époux s'y trouvaient aussi (3).

Une autre pierre tumulaire fut découverte au mois de mai 1890, sur l'emplacement du chœnir des Cordeliers, en creusant les fondations de la nouvelle église. Une

fi) D’après M. de Roquemont, les appuis seuls proviendraient de l'ég^lise Saint-Acheul : les stalles auraient une autre origine.

(2) Pour plus amples détails, v. Pagès, t. I", pp. 248 et suivantes.

(3) V. Mèm. de la Süc. des Antiquaires de Picardie, t. XXXIl. p. II.

inscription indique que le défunt dont cette dalle recouvrait la dépouille mortelle, s'appelait sire Pierre Kavenguiaus. On voit gravée sur la pierre l'effigie d'un homme harhu, figuré de profil et dans l'attitude de la marche, ce qui est fort rare dans ces sortes de représentations funèbres. Rien ne marque dans le costume du personnage s'il est clerc ou laïc : son habillement présente beaucoup d'analogie avec celui de Thomas de Savoie, chanoine d’Amiens, dont la statue tombale, placée dans une niche, orne la chapelle absidalc de la Merge, à la Cathédrale. La date de la pierre tumulairc trouvée aux Cordeliers, peut varier du milieu du xiif siècle jusqu'au milieu du siècle suivant. Le nom de Kavengniaus est inconnu dans l'histoire d'Amiens ; toutefois il a été retrouvé dans quelques actes par fauteur d'une notice ff)rt intéressante sur cette pierre, .\L G. Durand, archiviste de la Somme, qui a publié son travail dans le Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques et scientifiques, imprimé par le Ministère de l'Instruction publique : nous nous contenterons d'y renvoyer le lecteur.

Ln membre éminent du clergé d'Amiens avait aussi reçu la sépulture dans le chœur de l'église des (iordeliers : Nicolas de la Couture, mort en ffiiy, évêque d'Hébron in partibus infidelium, sutl'ragant ou coadjuteur de Mgr François de Halluin, évêque d'Amiens. Nicolas de la Couture est le prélat qui le 14 juillet iSoq fit la consécration solennelle de notre Cathédrale. Il appartenait à l'ordre de saint ITançois ; c'est pourquoi il voulut être inhumé dans l'église des Cordeliers. Pagès nous dit que le tombeau de l'évêque d'Hébron était près du maître-autel, et sur la même ligne que le mausolée de Nicolas de Lannoy. Il consistait en une niche creusée dans la muraille et abritant une statue couchée, représentant un évêque vêtu d'habits pontificaux. Ifécu des armes du prélat était sculpté à la clef du cintre de l'arcade. Lorsqu'on enleva les boiseries qui recouvraient les murs du sanctuaire, on découvrit à l'endroit désigné par Pagès les traces d'une arcade, mais rien n'autorise à affirmer que c'était un reste du tombeau de l'évêque d'Hébron.

Les sépultures étaient nombreuses dans l'église des Cordeliers ; la plupart n étaient indiquées que par de simples dalles portant une inscription plus ou moins étendue ; presque toutes étaient à peu près illisibles lors de la démolition, l’ne de ces épitaphes, bien que le texte en ait déjà été publié, mérite d'être reproduite ici, à cause de son originalité :

Ci entre cc.s deux piliers

Le Franc, tiuestcur des Cordeliers,

CHii. cor bien qu’il soit trespassé NV cesse de roinprc la teste Aux passants, en faisant (piestc D'un Rcquicscat in pace.

Notons aussi une inscription en caractères gothiques placée dans le has-côté, près de la chapelle de la Vierge et marquant la sépulture de Xoblc dame Jacqueline de Sus Saint-Ligicr, a son rivant dame de Beaumir-seur-Aulhie.... qui trespassa te T’/i' jour d’aprril, jour de Pasques comuniaux.... l'an de grâce 148-2. La défunte était l'épouse de Ferry de Hangest, qui fut bailli d’Amiens de 1404 à 1 4 1 3 .

Au bas de la nef, presque sous les orgues, on pouvait encore lire l'inscription tumulaire de Damoiselle Jeanne Piart d’Henneville décédée le 10 novembre lyJS à 1 âge de quarante et un ans et demi. Non loin de là, on déchiffrait avec peine

sur un pavé quelques mots presque effacés, indiquant l'endroit où reposaient les restes de Messire de Lestocq, seigneur de Saleux.

Dans la séance du 12 novembre 18S9, M. A. Dubois signalait ù la Société des Antiquaires de Picardie, rinhumation de Catherine Rohault, mère du poète Gresset, qui eut lieu en 1749 dans l’église des Cordeliers ; il ne restait plus trace de cette sépulture.

A l'extérieur, sur la muraille du bas-côté on lisait encore deux épitaphes : r celle de M. Facquez De la Vallée, marchand apothicaire et Bourgeois d'Amiens, décédé le 23 décembre 1784, et de Dame Marie-Catherine-Reine Gontier, son épouse; 2" celle de .M. André Duriez, laboureur au faubourg de la porte de Beauvais et Bourgeois d'Amiens, décédé le 2S octobre 17S4 et de Demoiselle Marie-Angélique Dollin, son épouse. Au bas de cette dernière épitaphe, une note avertissait que la sépulture des ancêtres dudit sieur Duriez est au-dedans de l'église, ris à ris le Sépulcre.

Des anciennes verrières coloriées, il ne subsistait plus que quelques rares débris aux fenêtres de la nef collatérale : ils consistaient principalement en écussons. M. R. de Guycncourt en a fait le relevé suivant :

I® D'or au lion chevronné de gueules et d'argent de six pièces, qui est Conty (mal tait, les chevrons d'argent devraient être de vaire ; peut-être le temps en avait-il clfacé l'azur).

2'* Parti : au premier comme ci-dessus, au deuxième, de gueules au sautoir d'argent cantonné de quatre merlettes de même, qui est Forcerille.

F De gueules au sautoir d'azur chargé de dix-sept Heurs de lys d'or et cantonné de quatre têtes barbues d'or qui est Barbafust., d'Abbeville.

4“ Parti : au premier de gueules au chevron d'hermine, à la bordure d’azur qui est Ghistel avec une brisure ; au 2*, d'or à l'escarboucle pommeté de même contrefaçonné de Navarre au franc canton de sable chargé d'une croix anchrée d'argent qui est Clabault (mal fait, le fond devant être de sinople et l'escarboucle formé par des chaînes d'or). Le franc canton est des Groseillcrs.

5" Fcartelé ; au i et 4 de sable à la croix d'argent chargée de cinq fermaux de gueules, qui est Monsures ; au 2 et 3 de sable au chef d'or qui est Colaincourt sur le tout d'argent à trois fasces d'azur à la bordure de gueules qui est Picquigny. C'est le blason de Raoul de Monsures, échevin d'Amiens, qui porta à la duchesse d'Angoulême, mère de François I®'’, le manuscrit des chants royaux de Notre-Dame du Puy.

6“ Parti ; au F’’ d'azur chargé de cinq merlettes d'or mises 2, 1, et 2, alternant avec quatre croix recroisettées au pied fiche aussi d’or et posées i, 2 et I, qui est très probablement Ravin. Au 2% d’azur à l’aigle d’or, qui est....

Ces diverses armoiries étaient celles de nobles familles qui se signalèrent par leur munificence envers les religieux cordeliers.

(ie qui, dans le chœur de l'église, attirait principalement l'attention des visiteurs c'était le grand mausolée appuyé contre la muraille près du maître-autel, du côté de l'évangile.

Ce fastueux monument funèbre remettait en mémoire le vers de Malherbe parlant des sépulcres grandioses que se faisaient bâtir les seigneurs de son temps :

Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines Font encor les vaines Ils sont rongés des vers....

Le tombeau de Saint-Remi avait été élevé à la mémoire de Nicolas de Lannoy seigneur de Dameraucourt, près Grandvillers, connétable héréditaire du Boulonnois, gouverneur des villes et comté d'Eu et du Tréport, et de l'épouse de ce personnage, noble dame Magdeleine de Mutterel, dame de Fauville (i). Il abritait non point le corps, mais seulement le cœur de chacun des deux époux qui, de même que plusieurs membres de leur famille, avaient etc au nombre des plus insignes bienfaiteurs des religieux Cordeliers (2).

Le monument datait de i63i. Le célèbre architecte et sculpteur amiénois, Nicolas Blasseï . avait tracé le dessin de l'ensemble et exécuté les diverses

sculptures, statuaire et ornements. Comme dans la plupart des mausolées construits à cette époque, une grande importance avait été donnée à l'architecture. La base était formée par une niche profonde, au cintre surbaissé; clic était depuis quelques années fermée par une grille ; deux pilastres chargés de bas-reliefs encadraient cette niche. Sous l'arcade on voyait les deux statues des époux de Lannoy,

couchés cote à côte, paraissant endormis du dernier sommeil, le corps nu,

simplement ceint sur les reins d'une légère draperie. Au fond de la niche, un bas-relief circulaire représentait la Résurrection de Lazare. Les ligures en pied des quatre vertus cardinales, sculptées en demi-bosse, ornaient les faces apparentes des pilastres. Une tête d’ange adolescent, exprimant la douleur, servait de clef au

centre de l'arcade. Au-dessus des pilastres, de lourdes consoles, aux profils ondulés, supportaient les deux statues agenouillées de Monsieur et de Madame de Lannoy. Les époux, les mains jointes, dans l'attitude du recueillement et de la prière, portaient le costume de l'époque : la femme une robe aux plis fort

amples; le mari, des bottes molles collantes, et une sorte de cotte d'armes frangée, assez courte pour laisser apparaître des cuissards de fer, et sur laquelle était passé le collier de Saint-Michel. L'un et l'autre, le col emprisonné dans des fraises

tuyautées. Les visages étaient tournés vers le maître-autel, dont le sire de Lannoy se trouvait le plus rapproché. Les tètes étaient évidemment des portraits qui ne manquaient point de naturel, et certes l'artiste n’avait point cherché à flatter ses

modèles, surtout la femme : le visage de l'homme, à la barbe entière et épaisse,

à la chevelure abondante et bouclée, ne manquait point d’une mâle énergie.

Entre ces deux statues, sur la partie centrale du tombeau, on voyait une troisième figure, personnage de sexe féminin, vêtu à l'antique, chaussé de cothurnes, les épaules ailées, la tête nue, et représentant soit un ange, soit une renommée ou une victoire. Cette figure, de grandeur naturelle, se tenait à demi assise, s appuyant d'une main sur un bouclier armorié et serrant du bras ramené contre la poitrine un objet qui paraissait être une trompette ou une corne d'abondance ; l'un des pieds reposait sur une tète de mort.

Des colonnes de marbre au lut lisse, supportaient l'entablement d'une sorte de portique, ou décor architectural servant de repoussoir aux trois statues dont nous venons de parler. Un bas-relief oval, représentant .lésus-Christ sortant triomphant de son sépulcre, était placé dans un cartouche, au-dessus de la tète de l'ange. Les armes des deux époux étaient sculptées dans les entrc-colonnements au-dessus

(1) Papt'S écrit Mjtur<‘l ; (inze, Mutiirel : Oii^evcl, Miittcrcl. — Nutc di. M. le president de Roquemout .

'2) llan>< le soubassement du mausulêe, au-dessous de l'arcade nu gisaient les statues couchées du sire Pt de la dame de Lannoy on trouva, le 5 décembre 1889, dans une sorte d’au.tjet en pierre deux cœurs de plomb de proportions différente.s. Tous deux étaient galbés. Ils ne portaient pas tl'inscriptions. mais il est hors de doute qu ils renfermaient les cœurs de ceux pour ijui la sépulture avait été érig^ée. — Mém. de la Soc. des Antiq. de Picardie, t. XXXI, p. 35.

de la tête de ces derniers personnages (i). Au centre, surmontant un fronton hémi-sphérique, se détachait, en guise de ffeuron terminal, l'écusson des Lannoy. 11 était accompagné d'une chaîne, d'un collier de l'ordre de Saint-Michel, d'un casque et de lambrequins. Sur la cimaise de la corniche étaient posées des urnes et des têtes de mort. Dans le tympan du fronton, un bas-relief représentait un trophée ; ce bas-relief, en plâtre, était probablement la maquette d'une autre sculpture destinée à être exécutée en marbre ; l’artiste pour juger de l’ellet que produirait son modèle, l’aura fait placer provisoirement à l’endroit désigné ; le provisoire devint définitif, et personne ne paraît avoir soupçonné la vérité avant la démolition du monument. Les urnes qui flanquaient le fronton étaient également en plâtre (2).

L'architecture du mausolée était en marbres de diverses couleurs ; le marbre blanc avait fourni la matière des ligures en ronde-bosse et des bas-reliefs. Des ornements en bronze doré, qui disparurent à l'époque de la Révolution, rehaussaient encore l'éclat de l'ensemble. On lisait en divers endroits des inscriptions gravées en lettres d’or, et d'un style quelque peu emphatique, selon le goût du temps : cinq étaient en langue latine, la sixième était en français (3).

Le mausolée des Lannoy était à Amiens l'objet d'une admiration peut-être exagérée, qu’il partageait du reste avec la plupart des œuvres de Nicolas Blasset, dont la ville natale se montre particulièrement flère et qu’elle regarde comme un de ses plus illustres enfants, tandis que le nom du sculpteur picard du xvn" siècle est à peine connu en dehors de notre province. Si l'architecture pouvait être taxée d'un peu de lourdeur, si la statuaire n'était pas irréprochable et ne tenait pas le premier rang parmi les ouvrages produits par le ciseau de Blasset, on doit

convenir que le tombeau qui ornait le chœur des Cordeliers joignait à un aspect imposant un haut intérêt historique. Lors de la démolition de Saint-Remy, ce tombeau a été démonté avec le plus grand soin (4), et tous les marbres^sont à l'abri des dégradations. Nous espérons que cet important monument funèbre, habilement reconstruit, occupera une belle place dans la nouvelle église, où il continuera

d'attirer de nombreux visiteurs {5\

Le maître-autel avait été renouvelé au cours de ce siècle ; il était en bois doré, accosté de deux statues d'anges adorateurs, et n'offrait rien de remarquable au point de vue artistique. Son principal ornement consistait en un grand tableau suspendu au mur du lond de l'abside, et faisant l'oflice de retable. Cette toile, de style classique et d'un coloris assez sombre, a été peinte par Alexandre-Lvariste F>agonard (6) : elle est conservée dans la partie de l'église qui subsiste encore, et

fi) Près de la statue de Madame de Lannoy se trouvait un écu losangé ; parti au i de Lannov, au 2

de . à 1 aiple éployée de qui est Mutercl. En pendant, du côté de l’épou.x, (jn vovait l’écu de Lannoy

plein, échiqueté de cinq traits. — Mciii. de la Soc. des Antiq. de Picardie, t. XXXII. p. 15.

(2) Mèm. de la Soc. des Antiq. de Picardie, t. XXXll, p. 35.

131 .M. K. de Guyencourt ayant publié le texte complet de ces inscriptions relevées par lui avec la plus

scrupuleuse exactitude, nous croyons inutile de les reproduire ici, et nous renvoyons le lecteur au tome XXXll

des Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, pp. 13-15.

(4) La démolition de la sépulture des Lannoy commença le 21 novembre 1889. — Mém. de la Soc. des Antiq. de Picardie, t. XXXll, p. 35.

(5) Nous sommes heureux de pouvoir faire entrer dans la collection de La Picardie historique et monumentale une photopravure exécutée d’après un cliché tiré par .M. Herbert, photographe à. Amiens, avant le déplacement de l’œuvre de Blasset.

(6) Cet artiste, né en 1780, mort en 1S50, était fils de Jean-Hnnoré Fraponard, qui s’est acquis au

xviii^' siècle une grande célébrité par la peinture de scènes galantes, encore très appréciées de nos jours

par les connaisseurs. Le fils n'atteignit point le talent de son père, ni sa réputation ; il a néanmoins laissé

des ouvrages de peinture et même de sculpture qui dénotent un réel sentiment artistique.

— igo • —

représente le baptême de (dc)\’is ; c'est un don royal datant de 1826 : comme œuvre d'art, elle n'est pas dépourvue de mérite (i).

D'autres tableaux, de moindre valeur, ^garnissaient les trumeaux séparant les lenètres du chœur : ils étaient l'œuvre de plusieurs artistes amiénois, MM. Le 1 ellier, (jodard et l^onneval (21: ce dernier avait, conjointement avec le décorateur l^ipaut, orné les trois pans de la voûte de l'abside de grandes ligures, placées au centre d’ornements d'architecture et d’accessoires divers, et représentant les Vertus théologales (3). Ces peintures furent remplacées vers 1860 par d'autres qui liguraient également la Foi, l’Espérance et la Charité, mais étaient conçues dans un style plus archaïque ; elles entraient dans un système décoratif appliqué à tout le sanctuaire et rappelant les fresques byzantines. M. Féragu était l'auteur de cette nouvelle décoration.

Les deux pans coupés de l'abside, à droite et à gauche du tableau de Fragonard, étaient occupés par des niches qui continrent longtemps deux belles statues, œuvres, dit-on du sculpteur Cressent : ces statues furent, nous ne savons pour quelle raison, remplacées il y a peu d'années par d'autres ligures tout-à-fait iiisigniliantcs.

Après le tombeau de Lannoy, l'un des ornements les plus remarqués de l'église Saint-Remi était une autre œuvre de Blasset qui au mérite artistique joignait 1 intérêt d'un souvenir historique : nous voulons parler de la statue communément désignée sous le nom de Notre-Dame-de-la-Victoire, statue qui surmontait l'autel de la chapelle placée à l’extrémité de la nef latérale. Cette image de Marie est en marbre blanc ; sa taille est presque la grandeur naturelle ; la Vierge est debout ; l’un de ses pieds écrase la tête du serpent infernal ; elle soutient des deux mains 1 Enfant-.lésus, appuyé sur la hanche gauche de sa mère et regardant les spectateurs auxquels il paraît présenter une palme et une couronne ; les yeux de Marie sont levés vers le ciel : un nimbe radié entoure sa tête. Comme dans toutes les œuvres de Rlasset, les draperies du vêtement de la Vierge sont très bien traitées : il en est de même de l’anatomie du corps de l’Enfant-Dieu.

Lue tradition très piq'iulaire à Amiens se rattache à cette statue. Le duc d'Knghien, Louis de Bourbon, qui allait bientôt devenir si célèbre dans l'histoire sous le nom de grand Condé, se disposait, au printemps de 1643, à marcher sur Rocroy pour délivrer cette ville que tenait assiégée l’armée espagnole sous la conduite du comte de Fuentes. Amiens avait été choisie pour le point de rallie-

(1) Ce tableau fut solennellement inauguré et bénit par Mgr de Chabons, évêque d'Amiens, le 5 décembre 1826.

(2| Ces tableaux représentaient saint Louis, roi de France; sainte Barbe, patronne des artilleurs, costumée en dame nunainc et appuyée sur un canon ; saint Philippe, apôtre, prêchant; le mariage de la Sainte Vierge et saint Charles Bfirroinêe distribuant la Cimimunion aux pestifén'S de Milan : cette dernière toile, iruvre de (indard, était la plus remarquable de toutes.

(,C Quand, au mois de di'Oembre 188g, on démolit l'abside, on trouva, sous la clef de voûte du plafond, formant cul de lampe au-dessus du raaitre-autel, une feuille de papier placée entre le paiilîs moderne et le bois de l'ancien cul de lampe. On y lisait cette inscription :

Deo OptiDin Maximo Adytuw illud reparaus ornavit Jasi'phiis Remi^ius LcraïUè hujus /:ccli‘si\r piistor iii-c (sici insi^nis Catltedralis cmtoiticiis honorarius Pipiiut rt Houneval Picturibiis ingriiiosis auxilia/iiibus A71I?Ü iSsù.

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