SAINT-GRATIEN
LE CHATEAU
La description du château de Saint-Gratien n exige pas un long piréambulc, car cette remarquable construction date seulement des dernières années du xvni' siècle. C'est l'une des plus élégantes créations de l’ingénieur Rousseau, et 1 un des modèles les plus gracieux et les plus lins de l architecture rtsitée en Picardie, sous le règne de Louis XVI.
Sans nous étendre sur l'histoire du rnllage de Saint-Gratien, ni sur celle du berger martyr qui lui donna son nom, y fut mis à mort et y reçut la sépulture ii), noLis rappellerons seulement, à turc de renseignement historique, que la seigneurie du lieu appartint très anciennement à des irropriétaires qui en piortaient le nom '3),
î.uHy. Miircfnirt. horest. et clianibclian . le dornicr jour d îEvril mil cinq cens dix. Priez Dieu pour sr>iî
.•’ime. T> A rh.T()u<.' t*xtrcniitc du sarcnphage, tics aiipes sculptes en bas-relief supportaient deux écussons retenu- par de longues courroies, l'un aux armes de- le Josne. l'autre à celles de Nesle-Offeraont. Deux lions placés entre les ancres servaient de supports à un troisième écu incliné, et timbré d'un casque surmonté d'une tête de cerf dans un vol. Ce blason était écartelé de le Josne-Contay et de .\esle-Offemont. avec les armes de Saluces sur le tout, a cause de la mère de Jacqueline de Xeslc (|ui appartenait à cette famille. Ces débris, vus par Cioze, sont peut-être encore derriéro le roba.qe en planches <|ui bouche la niche dont il vient (1 etn- question, et forme le retable d un autel disposé devant. Nous donnons, d’après Duthoit, une vue d'ensemble et le dessin de la partie antérieure de ce tombeau.
(I, X'oir ; Corhlet. Hagiographie du diocèse d'Amieis. t. II. p. 581 et seq.
’J' Voir ; Recherches généalogiques, par de fui (iorgue-Rosny. V" Saint-rxratieii. Le même auteur cite une branche Je la maison de Sarcui comme ayant possédé Saint-Gratien. Elle n'y eut probablement qu’un tief.
puis aux de Wallaincourt fi) et après à une famille éclievinalc d'Amiens, celle des de May (2).
I.e domaine passa ensuite à la maison de Saint-Delis (3) de qui le tenaient MM. d Auhergan, originaires de Suisse (4), avant qu'il n'échut par héritage à Messire Salomon d Hirzel, capitaine au régiment de Murat (5).
Ce dernier seigneur, par acte du 25 avril 1778 f6p aliéna sa propriété en taveur de M. Jean-Haptiste-Marie-Koheri Jourdain, écuyer (7), seigneur de Thieullovla-\ille, epoux de Dame Marie-Louise-Opportune Poujol, dont les descendants possèdent encore la terre de Saint-Cratien. l'n château y existait lors de la vente, (iette construction du xvii'' siècle était sans mérite architectural, l-dle a été conservée en partie pour servir de communs à l'habitation que ht bâtir le nouveau seigneur.
Au x\'in‘' siècle, les riches propriétaires terriens aimaient â posséder de coquettes et riantes maisons de campagne, fort convenables pt)ur quelques séjours passagers pendant la belle saison, mais peu susceptibles d'être régulièrement habitées 1 année entière, parce que le confortable des logements y est trop souvent sacrihé â la beauté des appartements d’apparat.
C’est une de ces élégantes demeures, — de ces folies [8), pour employer le langage de 1 époque, — que Jean-Baptiste-Maric-Robert Jourdain commanda à 1 architecte Rousseau, ingénieur de la \'illc d'Amiens, et alors très en renom, grâce â la construction du joli théâtre qu'il venait d’y édilicr.
Malgré nos recherches, si aimablement facilitées par le propriétaire actuel de Saint-(jratien. M. le Comte F. de Thieulloy, membre de la Société des Antiquaires de Picardie, nous n avons pu lixer avec une précision abs(hue l'époque où commencèrent les travaux. Selon toute vraisemblance, on les entreprit au printemps de 1787. Ils étaient â peine terminés lorsque éclatèrent les premières journées de la Révolution 19).
Fa pierre employée pour cette construction provenait en grande partie de la carrière voisine de Bavelincourt, propriété de M. de Lacour de FielVe nos.
fn \ oir (ii>7.p. — M. S. à l;i bibliotlu'qiu' communale d’Amiens, t. VI. N" S21. M. 0<>ze cite aussi une famille Le Si'-ne comme ayant possède Saiiit-dratien très anciennement.
f2i Pierre de May, seigneur de Sainl-(iralieii. maïoiir d’Amiens cii 1.114. — V. A. J.u vier. Livr'* d’or de la municipaiitê amiènnisc.
31 Marie de May. tille de Pierre, maïciir d'Amiens, l'p. .4ntoine de Saint-l)rli.s. seigneur d'ileucoiirt, etc. inaïeur d'Amiens rn 152.1 et 1525. V. A. janvier, /üc. <•//.
4) Elisabeth ilc Saint-Delis ép. Jean-Henri d’Aubergan, il'oii .Madelcine-Mario-Anne d’.A.ubergan '-p. de Gaspart d’flirzel, i.Vrch. du château de Wargniesj.
'5; Issu dune famille suisse et protestante, il avait épousé Marie-Françoise Xoblat lArcli. du château de Saint-(îratien).
(b) Passe par devant M. Haudolocque. notaire ;i .-Vmiens. •
'7' jean-naptiste- .Marie-Robert [(nirdain, seigneur de Thieulloy-la-Ville, M(-rcaucourl. t.a Ilaillv, Maraetz, Cariiov, Hacoue.l, etc, né !•.• y> janvier 17.17, s-terétaire île l'ordre de la mdjlesse du bailliage d’.Vinicns lors de D'iection des députés aux iîtats gém'rau.x de 1789, pré.>'ident du oiinton de V'ilIers-IFicagc. Chevalier de la T.égion d'honneur, mort le 6 juin 1826.
.\ I opoqiie de la construction du mnivcau châtoau, jean-Baptiste-.Marie-Robort- Jourdain (Hait veuf de Marie-l.ouise-Opportune Poujol iiu'il avait épousée le lO septembre 1771 .Contrat par devant Uernauil et son conlta'Te. notaires a Amiens). Elle mourut le 21 avril 1782 (Arch. du cliàtcaii de Frécliencourli.
81 Du latin to/ia leuilli'e. — au lig. Ihigatrlh'. nom (|u’a porté une ri’sidence rovale.
191 I. installation inli'-rieun.- du ebâteau n'iHait pas coinplriement termiin’e en 1789
ioi (liiitLance du C fé\Tii'r 1789. donnée ;'i M de Tiiieiilloy par .Marquant, de- Mollicns-.iii-iJois, fermior de M. di’ l.acour de l•'ie^'e. à 1 îavelineoiirt. pour Pindcmnili' per(:ue â cause des dégâts commi-- sur un champ cultivé par le signataire, en e.xLrayant les pierres destinées au ebâteau de Saint-Gratieii ,Arcb. du château de Saint-Gratien).
Quant aux sculptures des deux façades, elles étaient terminées, moins quelques détails, en octobre 178S, car le prix en fut alors payé à leur auteur. François (ïruau u), sculpteur demeurant à Amiens, qui a\'ait exécuté son œuvre d après des dessins fournis par Rousseau lui-même (2). Ces sculptures coûtèrent 760 livres (,3).
(x château de Saint-Craticn est bâti sur un plan rectangulaire (4). Les deux façades principales sont exactement orientées, Tune vers le nord, et l'autre vers le midi. Files ont un développement de vingt-cinq mètres. Les parties latérales ont seulement onze mètres,
l.a construction s'élève sur un soubassement en grès. File se compose d’un pavillon central, légèrement en saillie, et de deux ailes. Le pavillon, plus élevé que ses annexes, est surmonté d'un toit mansardé et terminé par une plate-forme qu'entoure une balustrade. Au-dessus de chaque façade, trois lucarnes sont percées dans ce toit. Files ont été décorées de guirlandes de laurier sculptées sur bois.
Ou coté du noi'd, trois baies cintrées et séparées par des pilastres, donnent accès dans le château. Files éclairent une salle à manger, et sont précédées d'un perron orné, â ses extrémités, de deux grandes urnes tronquées, d'une forme plus originale que réellement belle, mais que Rousseau aÜectionnait. Un balcon à balustrès, soutenu par des consoles sculptées, règne au-dessus des portes. 11 s'étend devant les trois fenêtres de l'étage. L'entablement qui le surmonte présente une décoration formée par une torsade de feuilles d'acanthe enroulées autour d'un bâton, puis vient une corniche à denticules, aux extrémités de laquelle sont placés deux grands lions couchés.
Les façades des ailes comptent chacune deux fenêtres au rez-de-chaussée et un nombre égal de baies carrées â l'étage. Toutes ces ou\’crtures sont munies de balcons garnis de balustrcs. Dans les intervalles des croisées supérieures, des bustes >ont disposés dans des niches circulaires. Ils représentent Flore couronnée de roses et (iérès couronnée d'épis, (xs sculptures sont bonnes ; François (Ïruau en est rautCLir i5). Une corniche assez simple complète la décoration des ailes et supporte la toiture qui vient buter d'un côté contre le pavillon central âi).
Le stvle de tout cet ensemble présente un agréable mélange de l'art français du xeiii" siècle et de l'art pseudo-antique qui allait bientôt devenir en faveur sous rinrtuence du peintre David. Totitefois le côté septentrional du château parait un peu lourd et non dépourvu d'une certaine froideur. L'est là le défaut capital de Rousseau qui ne par\‘int jamais â s'en all'ranchir complètement.
La façade méridionale que nous allons examiner maintenant présente un aspect beaucoup plus riant et réellement remarquable.
.■\u centre du pavillon, en avant-corps, s'ouvre Linc porte dont le linteau est
Il (iiniau r.-iinillo urii^'inain» de \'alfnrienne'5, .sculpt.Tit sur pierre et sur bois.
Il se mari.i .1 .Viuieiis et y mminit .1 ;ins, le 15 [(Urier iSnq. 11 licmeiiruit me de Xarine (Comm. de Nt. Dubois, de la .Soeiéti' des Autic|uaire?. de l’icardiei. •
i 0 Je soussiii-iu', Frani.uis (rruaii, srulpteur, demeurant à Amiens, jiromels et m’rniia.çc envers .M. Jour-
i< dain do Ihirullov. d'e.Ni'CUter les sculptures ilu château de Sainl-( îratien . conformement aux dessins
" (|ui m'en scr<uit remis ji.ir .M. Kous.eaii, ingénieur de la \‘ille d'.Vmiens. chargé de la direction des
!■ ouvragées de ce château, etc . Fait a .Vmiens 50 juillet 1787. Omiau » ..-Vrch du château de Saint-
( iraticn .
3' Non compris les deux sphinx et les f|Uatr'’ vases de la façade du sud, plus les deux bustes de déesses de celle du nord.
.11 Les nvant-cofp> des ihuix façadi'r’ iv forment ([u’nne saillie insiyniti.mto.
ly,' Devis des sculpture^ à ••M’.outer au château de .Saint-flratien. (Arch. île .St-Gratien.)
|6| L’architecture des façades iati'raies est la même cjue celle des ailes.
orné d une guirlande de laurier, lélle forme une sorte de. bandeau que surmonte une délicate corniche. Sur celle-ci vient s'appuyer un balcon à balustres stjutonu par des consoles. Toute la sculpture est remarquable. Pourtant, elle trahit parfois la main d'un artiste a qui le bois était plus familier que la pierre lis
De chaque côté de l'entrée est une fenêtre ornée de balustres. A l'étage on en compte trois ; celle du milieu s'ouvre sur le balcon qui surmonte la porte principale, L'entablement est décoré de triglvphes. La corniche est semblable à celle de la façade du nord (2|.
N oublions pas de signaler quatre urnes élancées et munies de guirlandes et de têtes de béliers, dont la forme tronquée, est assez singulière. Elles produisent un joli effet sur la balustrade du balcon où elles sont posées.
Le perron est construit entre des murs d’appui en pierre qui forment rampes. Ils portent à leurs extrémités deux sphinx couronnés de roses. De part et d autre de la porte, on remarque aussi deux globes en pierre, richement sculptés et posés sur des bases Ci).
Il est inutile de décrire les façades méridionales des ailes, leur similitude avec celles qui leur sont opposées est absolue ; elles ne possèdent pas cependant les niches circulaires garnies de bustes que l'on remarque de l'autre côté.
Primitivement, à droite et à gauche du château, sur le prolongement de la façade du midi, se développaient deux murs peu élevés et surmontés de balustrades. Ils se coudaient bientôt, à angle droit, et encadraient ensuite toute la cour qui s’étendait devant le htgis.
.A 1 intérieur du château, nous examinerons seulement deux appartements.
D abftrd tin salon, vaste pièce dont la principale décoration consiste dans les lambris de bois sculpté qui revêtent entièrement ses parois. Lhaque panneau est varié ; tous cependant ont été conçus d après un thème unique. Ses éléments principaux sont : dans le bas, deux cornes d'abondance, placées en sautoir, et reliées, par des écharpes flottantes, à l'extrémité inférieure d'un vase placé vers
le milieu de la composition. De cette urne, s'échappe une gerbe de rinceaux terminée par un bouquet d'épis.
L exécution de ces sculptures ornementales est d'une grande beauté et d’une extrême perfection ; mais le dessin du motil est, en certains détails, un peu raide
II) Gruau sculpta sur buis les lambris tic l'un des sal.nis de la Préfecture d'Amiens ICumni. de .M. R. Guovlin, Président de la Soi-iété des AnLiijiiaircs de l’ii.-ardic .
{i' !')u r<i(c du midi, "n ii’a jjas ptist-, au-dessus de lu eurnielie, les lions (|iie l’on remarc|uc d'autro part. V l.'^ long do la façade méridionale sont dispttsécs des bornes de grés, reliées par de lourdes chaînes en fer. provenant, dit-on, d'un ancien pont-levis de la citadelle d’Amiens.
et quelquefois assez lourd. 11 est permis d'attribuer ces panneaux à François (jruau.
I.es lleurs qu'on v remarque sont particulièrement dignes d'attention, belles (ml été exécutées avec une précision absolument botanique. l'(ms les reliefs s enlèvent en blanc sur un fond vert pâle, d’une tonalité très douce. Cette peinture est. dit-on, celle qui a été primitivement appliquée sur les lambris. Aj<HUons qu en 1870 l'un des panneaux a été mutilé par un Allemand qui le choisit comme cible pour y tirer un coup de fusil chargé de petit plomb.
Fne jolie cheminée en marbre blanc, enrichie de pilastres et .de tètes de béliers sculptées par Duhmmantelle. d’Amiens, orne enc(n*e le salon de Saint-(jratien, mais le plafond de cet appartement mérite surtout une mention spéciale, car il constitue une (euvre rare dans notre pays, (''/est une peinture à 1 huile exécutée sur enduit. File est de forme ovale. Fa scène qu’on y voit représente le « Lever du jour ». Dans les profondeurs d'un ciel lumineux, Apollon apparaît sur son char : il vient de sortir de la mer indiquée par quelques vagues et personnilice par une femme entourée de coraux et de cnw.|uilles nacrées. Devant le dieu du jour, au centre de la composition, l'Aurore s'avance précédée d'amours qui répandent des lleurs du haut d'un nuage charge de foudre ; puis, dans la partie la plus obscure du tableau, la nuit se dérobe avec un cortège d’oiseaux aux formes hvbrides, moitié hirondelles, mouié chauves-souris. Semblable à l'arc-en-ciel, une portion du zodiaque broche sur toute lu scène et s'évanouit dans 1 espace.
Fa composition est à la fois savante et gracieuse, mais l'exécution est moins habile qu’on ne pourrait le supposer. La couleur manque du vaporeux et de la suavité que réclamait le sujet, et le peintre a fait tort parfois au dessinateur. Les artistes qui accomplirent ce morceau, probablement d'après la maquette d un maître plus expert, ont surtout fait un abus fâcheux des tonalités par trop ardentes, jaunes, rouges et bistrées. On croit, par tradition, que des artistes, originaires d'Italie, ont exécuté ce plafond, et rien, ni dans le dessin des raccourcis nombreux, ni dans le style, ni dan^ le coloris de l'œuvre, ne contredit cette opinion.
La salle à manger est voisine du salon.
(/e.st une pièce carrée, de six mètres de c’^lés avec adjonction, à deux de ses extrémités opposées de parties en hémicycles.
Deux colonnes cannelées et surmontées d'élégants chapiteaux ioniques, divisent en trois inier\'alles le diamètre de chaque hémicycle. Idles supportent un entablement lormé d’Line architrave et d'une corniche à denticules qui se continue tout autour de rappariement. 'Trois baies cintrées et vitrées, mentionnées ci-dessus en décrivant l'extérieur du château, éclairent la salle du c<')lé du nord : de 1 autre, existent trois portes svméiriques revêtues de glaces. Les espaces libres entre les cintres de ces portes sont occupés par des urnes ironqLiées dont la lorme, déjà signalée, était aUeciionnée par Tarchiiecte Rousseau.
I.es plah.mds des hcmicvcles ^imulent de vastes coquilles et les Irises sont ornées de guirlandes de feuillage relevées par des nceuds de rubans.
Fne porte est percée, de part et d’autre, dans Taxe de ces parties circulaires, ’l'outes deux sont accompagnées, de chaque C(’)té. par des niches, où sur des piédestaux. ont été di.sp(^sées, en guise de fontaines, des urnes avec leurs \'asques en foTme de conques. Ln carrelage de marbre complète cet ensemble dont 1 ordonnance remarquable est bien digne, croyons-nous, de lixer l’attention des connaisseurs.
R. DE (3UYFNCOURT.
CANTON DE BOVES
BOVES