NOTICE PAR M. A. JANVIER
BOVES
Un peu avant d'arriver de Paris à Amiens par le chemin du Nord, le voyageur aperçoit à sa gauche, au sommet d'une éminence crayeuse au pied de laquelle est bâti le village de Boves, deux grandes masses de pierre découpant nettement leur profil sur l'horizon du ciel. Ce sont les derniers vestiges de l’antique château, cheflieu d'une des plus importantes terres féodales de l'Amiénois aux xib‘ et xiip siècle.
Le premier de ses seigneurs dont on ait quelques notions certaines fut Dreux, vicomte de Corbie, qui paraît en 1041, dans une transaction entre l'abbaye de (iorbie et le seigneur d'hutere, puis viennent successivement : son fils Enguerran P''' de Boves ou de Coucy, terre qu'il avait usurpée sur son légitime propriétaire. Seigneur de la Fère et de Marie, Enguerran se qualifiait en io85 du titre de comte d'Amiens et on le voit en lutte ouverte avec les habitants de cette ville qui finissent en iii5, après des luttes sanglantes, par conquérir leur émancipation communale, à la suite de laquelle le comté d’Amiens retourne à l'héritière légitime Adèle de Vermandois. A la mort de Thomas de Marie, fils d'Enguerran, sa succession fut partagée entre ses deux fils, l'aîné nommé aussi Enguerran II, eut Coucy, Marie et la Fère, Boves échut au puîné. Ce turbulent seigneur qui s'appelait Robert, excommunié et banni du royaume pour ses déprédations contre les biens des églises, réfugié en Sicile à la cour du roi Guillaume-le-Mauvais dont il paya l'hospitalité, en s’associant aux complots tramés contre son autorité, de retour en France, rendit hommage au comte de Flandre Philippe d'Alsace et prit parti pour lui dans la lutte qui éclata entre ce comte et le roi Philippe Auguste à propos de
la succession, de nouveau, vacante du comte d'Amiens par la mort d'Elisabeth de Vermandois. Il tenta d'arrêter la marche de l’armée royale et soutint contre elle, dans son château, un siège mémorable dont Guillaume le Breton, Rigord et Guillaume Guyart ont retracé les principaux épisodes. Son hls aîné Enguerran II de Boves, prit, en 1204, part à la croisade qui se termina par la conquête éphémère de l'Empire grec de Byzance, puis, en 1209, à celle contre les Albigeois et termina sa carrière par de nombreuses fondations pieuses, notamment par celle de l'abbaye du Paraclet des Champs, dans laquelle il fut inhumé avec Ade de Nesle son épouse, et où trois de ses tilles qui y avaient pris le voile, furent prieure et abbesses. Son tils unique, Robert II, n'ayant laissé lui-même qu'un seul tils, Robert III, mort sans postérité, la terre de Boves passa en 1245 à Nicolas de Rumigny, seigneur de Rumigny-en-Thiérache, par son mariage avec Isabeau de Boves, sœur de ce dernier Robert. Leur fils Hue de Rumigny ne laissa à son tonique deux tilles, dont l'aînée, mariée à Thibaut de Lorraine, seigneur de Neufchatel, lui apporta en dot la terre de Boves. La grande et puissante maison de Lorraine devait la posséder sans interruption pendant près de deux cents ans. A Thibault, devenu en i3o3 duc de Lorraine par la mort de son père Ferry III. succédèrent : son frère Hugues de Lorraine, i3io, Ferry l\' duc de Lorraine, i3i8, le duc Raoul II, i328, mort à Crécy, le duc Jean F’’ prisonnier à Poitiers, son second tils t'erry de Lorraine le courageux sire de Vaudemont, Antoine de Vaudemont, Ferry comte de Vaudemont, Henry de L.orraine, évêque de Metz et de Térouanne, René II duc de Lorraine et de Bar, roi de Sicile et de Jérusalem, Claude de Lorraine duc de Guise, Claude de Lorraine duc d'Aumale et Charles de Lorraine duc d'Aumale le plus ardent défenseur de la Ligue en Picardie, sur lequel la terre de Boves fut contisquée par suite d'un arrêt du Parlement de Paris, exécuté en effigie le 6 juillet laqS, le condamnant, par contumace, comme criminel de lèse-majesté au premier chef et coupable du parricide de Henri III, à être écartelé, scs châteaux détruits, ses bois coupés â hauteur de ceinture, ses biens coniisqués et ses enfants déchus de noblesse.
Adjugée par décret au Parlement â Bénigne Bernard, conseiller maître d’hôtel du roi en 1G06, la terre de Boves fut érigée en marquisat, le janvier i63o, en faveur de Nicolas de Moy, marquis de Riberpré, qui avait épousé Anne Couriin, veuve de Bernard, sur laquelle elle avait été saisie et la transmit â son f'ils Charles de Moy, lieutenant-général des armées du roi, gouverneur des ville et château de Ham. La veuve de ce dernier, restée propriétaire du domaine, n'en jouit pas longtemps, étant morte â Amiens le 5 novembre 1681. Par suite de son décès et par transaction de famille, il fut acquis au prix de ido.ooo li\Tes par .lean Leclercq de Grandmaison, seigneur de l'Isle Beaurepaire et Riberpré qui, huit ans après, la revendit â Jean de Turmenies de Nointel, receveur général des finances de Picardie, puis garde du 'l'résor royal. Son fils Jean II de Turmenies de Nointel. également garde du Trésor royal étant mort en 1727, sans enfants, Boves passa â son frère Edme-François de Turmenies de Montigny, qui mourut à Paris le 4 juillet 1744, ne laissant pour héritières que deux nièces : la Maréchale de Biron et la duchesse d’Ancenis. La Maréchale à qui Boves était échu en partage, l'habitait à la Révolution, quand arrêtée par ordre du comité de sûreté générale, elle fut transférée â Paris, condamnée par le tribunal révolutionnaire et exécutée le lendemain 28 juin 1794, en même temps que sa brue, la duchesse de Biron.
Boves qui comptait dans sa mouvance 40 terres â clocher et 120 fiefs relevait â la fois de l'Evêché d'Amiens comme üef de dévotion, de l'abbaye de Saint
Pierre de Corbie, et de la terre de Coucy dont elle avait été distraite par frèrage. Comme pair et avoué de l'abbaye, le seigneur de Boves devait foi et hommage lige à l’abbé qui lui donnait l'investiture par l'anneau d'or pour ses terres situées dans le doyenné de Fouilloy. Son travers s'exercait sur plus de soixante communes, la juridiction de son baillage comprenait toute l'étendue des villes et terroirs de Boves, Sains, Cottenchy et Gratepanche. Maître des eaux et loréts dans le ressort de sa baronnie, il possédait garenne, droit de chasse et de pêche à toutes bêles, oiseaux ou poissons, dans ses bois et ceux adjacents, dans les eaux, rivières, entailles et terres labourables. Au dire de plusieurs analistes, René de Lorraine en prenant possession de sa baronnie y aurait établi un cérémonial analogue à celui des cours souveraines. Il avait 12 pairs, un grand panetier, un écuyer, un échanson et un sénéchal qui était le seigneur de Demuiii. Kn mai 1482, une déclaration de Thibaut de Falvy qui remplissait cette fonction, nous apprend qu'à l'arrivée du suzerain, son cheval lui appartenait. Si c'était une femme, il avait également le droit de prendre celui du char ou de la litière qui
l'amenait ou le palefroi qu'elle montait avec sa housse. Il emportait en outre le
hanap où il buvait, les couteaux dont on tranchait devant lui ; après son coucher il se saisissait du vin qui restait dans les brocs, du luminaire qui avait été allumé, de toutes les nappes et doubliers troués. Enfin il lui était dû ses dépenses de
bouche et l’entretien de six chevaux, tout le temps que durait son service.
Après avoir énuméré succinctement la liste de ses possesseurs, il nous faut
revenir au château de Boves. Comme la plupart des autres châteaux de France il dut vraisemblablement être construit vers le IX" siècle, puis agrandi et renforcé par ses puissants possesseurs : Dreux, Fnguerran de Coucy et Thomas de Marie, ces rudes batailleurs du Moyen-âge. Guillaume le Breton, racontant le siège mis devant ses murailles par Philippe Auguste, le dépeint ainsi dans les vers de sa Philippide :
Inierque Castrum Bohanim nomen habebat,
Clan'iis et tituJis et gente, situque dccoriiniy Turn'biis et mûris, fossis valloquc superbum .
L'armée royale avant enlevé les ouvrages extérieurs qui défendaient les abords de ses fosssés, construisit avec des claies, des cuirs et de forts madriers, un chat sous le(|uel on travailla sans relâche à combler les fossés, puis les mineurs déchaussèrent avec des pics et des poinçons la base de la muraille de l'enceinte qui. après l'incendie des élançons avec lesquels on la soutenait, s'écroula au milieu des flots de poussière et de fumée (1), la garnison se retira alors dans le
(i) Mès U roys les minieurs mande Et de sa bouche leur commande Qu’il s’aprestent des murs miner Pour tout faire ti terre dîner.
Devant Boves fut lost de France Qui contre les Flamanz contance Li minieur pas ne sommeillent.
Un chat bon et fort appareillent Tant ouvrent desouz et tant cavent,
C'une grand part du mur destravent.
F.ndementières qu’il les lochent Le comte et us flamanz apruchent Pensanz que là inetront chalenge Chascun de leur deus os se renge.
Mès plus, ce croi, nen est mes fait;
Car li quens, qui se sent mesfait.
Vient à son filleul à amande Et li rent ce qu’il li demande.
réduit ou donjon flanqué d'une double muraille. Violemment battue en brèche par les mangeonneaux et les pierriers, la place était sur le point de succomber, quand l'armée du comte de Flandre apparut pour la délivrer. L'intervention du cardinal archevêque de Reims et du comte de Champagne ses oncles maternels empêcha le roi d'attaquer le comte la nuit même dans son camp et aboutit à la conclusion d'une trêve bientôt suivie d'un traité qui rendit à Aliénor ses terres, et céda au roi le comté d'Amiens (i). L'orgueilleux et turbulent Robert de Boves ayant du faire son nouvel hommage à ce prince, tint au comte de Flandre, qu'il tenait maintenant en mépris, mécontent sans doute d'avoir été secouru si tard, ces hautaines paroles : Jusqu'à présent, seigneur comte, j'ai été votre, maintenant, par la volonté de Dieu, je deviens votre égal et je jugerai avec vous dans la cour du roi (2). D'après les chroniqueurs contemporains, le ciel lui-même voulut, par un miracle manifeste, signaler la victoire de son serviteur Philippe, le roi très chrétien. Tandis que les champs, où avait campé l'armée du comte de Flandre, ne produisirent pas de toute Tannée un seul brin d'herbe, ceux foulés par les pieds des troupes françaises donnèrent une récolte au centuple. Guillaume le Breton, Rigord et Guillaume Guyart n’ont eu garde de passer sous silence ce prodige qu'ils tenaient de la bouche des bons chanoines d'Amiens.
Durant la captivité du roi Jean et les troubles qui signalèrent la régence du Dauphin Charles, son lils aîné, la Ville d'Amiens par double des ennemis du royaulrnc avait jugé prudent de s'emparer des châteaux de Picquigny et de Boves. File les remit en i35S dans les mains de (}uy de Chatillon, lieutenant du régent en Picardie, ainsi qu'il résulte de ses lettres de reconnaissance, en date du mois de novembre de cette même année (3i.
Fn i36S, le bailli d'Amiens, Jean Barreau ayant reçu commission de faire réparer et mettre en défense les bonnes villes, châteaux et forteresses de sa juridiction, autorisa Hue de Mortaigne, écuyer et gouverneur de la châtellenie de Boves, à faire travailler, pendant trois ou quatre jours, les habitants aux fortifications du château où ils trouvaient un refuge en temps de guerre {4).
Us y étaient renfermés en iqiS, quand l'armée d'Henri V passa sous ses murailles après avoir inutilement tenté de traverser la Somme. Des négociations s'ouvrirent avec le capitaine de Boves qui promit de ne point inquiéter les Anglais. Ceux-ci. par réciprocité, s'engagèrent â ne point piller les maisons du village, pourvu qu'on leur fournit huit corbeilles de pain portées par deux hommes. Exténués par leurs longues marches dans un pays où ils ne trouvaient nulle ressources, les caves de Boves les réconfortèrent, car il y avait foison de vin dans les pressoirs dont les Anglais burent beaucoup, ce qui rendait le roi dolent, car la pluspart faisaient bouteilles de leurs rentres. Après avoir conhé â la générosité du capitaine, deux de ses chevaliers malades (la dvsscnterie décimait journellement l'armée) en convenant de deux haquenées pour leur rançon, Henri poursuivit sa marche dans la direction de Corbie (5/.
La proximité du château de Boves lut quelquefois un fâcheux voisinage pour
(1) Guillaume Guyart. I.a Branche aux mvnux lignages.
(2) Recueil des historiens des Gaules, XVIII, p. 502.
i,U Archives communales d’Amiens. Inventaire de rtEiirieuI des Cloquiers, fait s<3us la mairie de sire Philippe de Morvillers, les 26 juillet et jours suivants
(41 Archives de l'Hotel de Ville d’Amiens, liasse 97. — A. Thierry, Recueil des Monuments inédits de l’Histoire du Tiers-Etat, I. 636.
(5) Chronique de Saint-Reray, chap. LVII,
Amiens. Le seigneur dAumont qui tenait la forteresse en 143 1, bien que la ville eut embrassé le parti bourguignon, arrêtait tout ce qui lui venait de commodités de Roye, de Montdidier ou de Noyon. En iqSq les mêmes empêchements se
renouvelaient. L on envoya des députés à Paris auprès du régent le Duc de
Bedford et du chancelier de France l’évêque de Térouane, mais soit impuissance, soit dédain, l’on n’obtint pas le moindre soulagement (i).
Si le chateau de Boves ne fut pas immédiatement démoli après l'arrêt rendu contre le duc d Aumale, sa ruine ne dut pas remonter plus tard que le ministère de Richelieu, ce grand démolisseur de châteaux, et, comme à Coucy, les pierres du léodal manoir servirent aux besoins des habitations voisines. Le prieur de
Saint-Aubert ne se fit pas faute d’y puiser les matériaux nécessaires à son prieuré. Déjà le marquis de Riberpré avait fait édilier un manoir seigneurial près de la
livière de Noyé, sur la porte d entrée duquel il avait fait sculpter ses armes. Vers 1715 M. de Turmenie le ragrandit et le bâtit presqu'à neuf avec ce qu’il retirait du vieux chateau, qui. suivant le dénombrement fourni par lui en 1692 à 1 abbé de Gorbie Philippe de Savoie, était alors totalement en ruine ; il n'y restait sur pied que quelques murailles, n y ayant aucun bâtiment habitable, l.e manoir seigneurial de M. de Riberpré ne consistait aussi qu’en un corps de logis maison de fermier, cour, colombier, écuries, granges, étables, bergerie et pressoir auquel les habitants des \''iliages de la baronnie étaient astreints à faire touler leurs raisins. Aussi, M"'-' de Riberpré, appelée en 1681 pour ses affaires en Picardie, ne put-elle y loger et dut-elle aller s installer a Amiens, chez un des officiers de son domaine, où elle décéda subitement le 5 novembre.
D’après le récit de Guillaume-le-Breton, le château de Boves en 1184, beau par son site, orgueilleux, de ses tours, de ses murailles, de ses fossés et de son vallum, était, nous 1 avons vu, une forteresse protégée par des ouvrages extérieurs en avant des fossés, enceinte d une muraille Ifanquée de tours et ayant une citadelle ou donjon sur une hauteur escarpée entourée d’une double muraille. Plus de cinq siècles après lui, en 1715, 1 annaliste amiénois Jean Pagès nous en a laissé cette description :
« Ce château était autrefois un des plus beaux morceaux d’architecture militaire « de toute cette province. Sa situation est sur une élévation faite de mains « d homme, avec une avenue pratiqué du côté de l’orient d'hyver, et qui était (c en^'ironné de murailles jusques a la porte du pont-le\'is ; il y a une espèce de « demie-lune de terre du côté du bois de Boves, qui n’en est éloignée que d’une » petite portée du lusil du côté du midy. Tout le pied de ce bâtiment est d’une « très-forte gresserie, sa figure est d’un quarré oblong, qui était autrefois danqué de quatre tours a ses quatre angles, placés à peu près vers les quatre parties du « monde, trois de ces tours qui étaient rondes sont à présent presque entièrement (( détruites, il ne reste plus que la principale placée du côté du village et de
« 1 orient d hyver qui est quarrée, sa construction en est solide et sur son sommet '< était placé un très-beau donjon... Depuis le milieu d'un côté de la grosse tour « ou donjon du château de Boves, unique endroit de cette forte place dont il nous « reste encore un morceau assez entier, jusqu'au milieu de l’autre côté de cette (c même tour, régnait une espèce de corridor ou parapet au milieu d'une haute
<i muraille, bâti de pierres de taille garni de mâchicoulis et soutenu de dalles
« posées en saillie sur des corbeaux... l’on voit encore aujourd'hui, sur la porte
(i) Bibliothèque nationale. Doin Grenier.
Vers i836. Firmin Lombard, architecte, dans sa Description des Monuments anciens et modernes de la Picardie, dont il ne parut que quelques livraisons, a décrit ainsi le château de Boves tel que l'on voyait encore alors : « Il consistait <f en un carré long muni de tourelles aux angles et au sud, et d'un donjon carré K bâti sur une motte escarpée très élevée, il ne reste que les deux côtés est et ff ouest du donjon : ils ont onze mètres de largeur sur quinze d'élévation, deux <( d'épaisseur à la base. Une retraite a lieu sur le milieu de leur hauteur à leur
« face interne. Ln bas il v avait un souterrain voûté avec des soupiraux très
« étroits dirigés de bas en haut. C’était probablement la prison où l’on renfermait
« les captifs de quelque importance ; plus haut étaient deux étages que séparait un
« plancher posé sur la retraite dont nous avons parlé, et dont les poutres étaient
« du pont-levis de ce château, l'écu de Thibaut de Lorraine sculpté en bas-reliet « sur une pierre, écu qui porte d'or â la bande de gueules chargée de trois alérions « d'argent, accompagné d’un croissant de même posé sur le haut de la bande qui « est la marque d'un puisné ou cadet. >'
Ici notre bon Pagès se trompe en attribuant, à Thibaut de Lorraine, des armoiries qui sont celles de Hugues de Lorraine, son troisième fils. « .1 ai vu, « ajoute-il, dans la chapelle du dit château, qui estoit dans une de ces tours rondes t( construites du côté de l'orient d'esté, plusieurs grands écus peints sur la muraille « intérieure de cette chapelle, représentant les armes de la maison de Lorraine (( écartellées de leurs alliances. »
« reçues dans des trous que l’on voit encore. La plate-forme était portée sur une cc voûte en plein cintre comme toutes les autres, car on n’en voit aucune en « ogive, cette voûte est dirigée en sens inverse de celle d’en bas. On ne voit
« plus qu'un seul corbeau de ceux qui portaient les mâchicoulis, il est composé
« de trois moulures en quart de rond, au milieu des murs se volent deux fenêtres
« carrées, dont le haut est formé de grandes pierres plates au lieu de plate « bandes voûtées à claveau. A l’angle N, -O., on voit les restes de l'escalier en vis « Saint-Gilles, dont la cage est prise dans l’épaisseur de la muraille ; à l'autre « angle, sur le fossé, part un mur percé d’une ouverture oblonguc, cintrée et « munie d'un pilier boutant. L'appareil se compose à l'extérieur d'une chemise en f pierres blanches tendre en assises très-régulières, l’intcrieur de moellons de même « nature assez petits, non smillés, à grand bain de mortier d’une couleur rosée
« très-dur, plus que les pierres avec lesquelles il fait corps ; il paraît qu’il a été « composé avec une espèce de sable ferrugineux qu'on trouve dans les environs. « Des souterrains creusés dans le roc, mais en partie comblés, parcourent au loin « campagne ; on y a découvert des armes et des ossements. Les bâtiments d’habi- » tation et la chapelle étaient situés plus bas vers le prieuré, ils survécurent « longtemps aux fortifications, on ignore la date de leur ruine. On distingue encore « les traces des autres remparts qui étaient doubles vers la plaine située du côté « d'Amiens, hn regard du bois, on voit un fossé très-profond avec un ouvrage « avancé très-prolongé, qui partait du donjon pour mettre à couvert une belle « place d'armes ; aux environs, on trouve encore des grès énormes. Du côté du « village, le roc taillé à pic d'une hauteur effrayante ne donne accès qu'à un chemin « profondément encaissé, dont l'entrée est protégée par une tour qui sert actuelle- « ment de prison. Les formidables seigneurs de ces lieux ont tiré tout le parti « possible d'une position qui serait encore aujourd'hui très-facile à défendre, malgré « l'état avancé de l'art militaire et l’invention de l'artillerie. »
Tout château qui se respecte revendique l'honneur d'avoir abrité les amours du Vert Galant et de la belle Gabrielle ; cette tradition ne pouvait manquer â Boves. Durant le siège d'Amiens, la favorite l'aurait habité et son amant l'y venait visiter souvent. Une de ces visites aurait même failli être funeste â Henri 1\’ par suite d’un accident de voiture qui avait fortement impressionné ce prince qu’une prédiction déjà ancienne avait menacé de finir de mort violente dans son carrosse. Mentionnons donc cette tradition sans v croire, malgré les récits de Pagès et de Rivoire (i).
Trois proverbes ou dictons ont survécu â la chûte de la forteresse féodale :
Ch'é comme ech Catien d' Bope
Belle monte peu de cose.
La Hire est à Boves.
Diroit on point qui vo abate Boves.
Le premier s'emploie pour marquer le peu de mérite réel de personnes ou de choses qui, sous des apparences pompeuses, n'en ont qu’un très petit ; Je second pour indiquer un grand et subit effroi ; le troisième d'un individu présomptueux et vantard. Les auteurs ont recherché l’origine de ces dictons. Suivant les uns, le premier faisait allusion à la lâcheté de Robert de Boves, frère d'Lnguerran II, qui,
(i) Pages, t. I\'. p. 217. Rivoire. Précis historique du Siège d'Amiens, p. 33.
malgré ses serments, aurait abandonné le camp des croisés. Suivant d’autres, le château, attaqué à une époque et par des ennemis qu’on ne précise pas (d'aucuns placent cependant le fait au passage de l'armée anglaise en iqiSq aurait vu lever le siège par la ruse des quelques soldats qui le défendaient et l'assaillant n'aurait appris que le lendemain que celte belle montre n'était que peu de chose. L'origine la plus naturelle paraît être l'état délabré de ces ruines qui, vues de loin, paraissent encore très imposantes. Quand La Hire et Blanchefort, ces deux rudes capitaines d'écorcheurs, étaient dans ses environs, la ^'ille d’Amiens tremblait avec raison, car il fallait traiter à prix d'argent pour avoir le droit de faire ses récoltes et ses vendanges et conserver ses bestiaux et ses aumailles, et ces traités lui coûtaient cher. Si elle payait pour cet apactissement looo saluts d'or par an à Blanchefort qui était à Breteuil, quelle légitime terreur ne devait-elle pas éprouver si La Hire était, lui aussi, à Boves, à moins d'une lieue des limites de sa banlieue.
Mais, outre son château, Boves a aussi son histoire propre non moins intéressante. On le trouve désigné dans les chartes et les chroniques du Moyenâge sous les noms divers de Bova, Bovea, Boba, Bothua. Les étymologues ont longuement recherché l'origine de ces dénominations. Le bas latin Bova qui signifie un lieu humide, interprétation d'un mot celtique baw boue, paraît être le prototype de ce nom justifié par la situation de cette localité située entre de vastes marais et la vaste forêt, jadis promenade favorite des amiénois et des botanistes qui y rencontraient de très intéressants sujets d'études, mais qui a délinitivement disparue sous la pioche des défricheurs. Boves peut historiquement fournir la preuve de son existence à l'époque romaine. Une de ces grandes voies de communication, vulgairement connues sous le nom de Lhaussée-Brunehaut, traversait son territoire. Se détachant vis-à-vis Fortmanoir de la grande voie militaire d'Amiens à Reims, elle passait à Saint-Nicolas de Boves, sur la gauche de .Moreuil, gagnait xMontdidier et lurmait ainsi une voie abrégée qu'on a supposé devoir relier Amiens au camp de Champlieu. A Fouencamp un canton porte la dénomination caractéristique de : au-dessus du chemin de lUjme. En 1840 on a trouvé, près de la ferme du Cambot, des poteries et des médailles romaines, notamment de Tetricus et des derniers empereurs ; entre Boves et Fouencamp, des substructions encore très bien conservées d'un balnéaire. Si nous écoutons les traditions locales, Saint-Firmin-le- .Martyr, premier évêque d’Amiens, aurait prêché la foi chrétienne aux populaticms sur une éminence qui porte encore le nom de Mont de l'Évangile, et Sainte- (jodeberthe, fune des patronnes de la \'ille de Noyon, aurait reçu le jour à Boves d'une illustre famille (1). Un peu plus tard, une autre vierge, issue comme (îodeberthe de noble naissance, mena la vie de recluse au milieu des solitudes des marais de Boves et, se consacrant au Seigneur, fonda par son exemple une communauté de lilles qui vint s'établir à Amiens. Après sa mort et les nombreux miracles opérés sur son tombeau, les restes d'Ulphe, admise par ^Bgli^c au nombre des bienheureuses, turent pieusement conservés dans une châsse d’argent placée en 1279 sur le maître-autel de la Cathédrale d'Amiens.
Parmi ces miracles, il ne nous est pas permis de passer sous silence celui qu'elle accomplit dans son petit hermitage de Boves, par ce qu’il est resté légendaire dans tout l'Amiénois. Une nuit d’été, les grenouilles qui hantaient son voisinage, surexcitées par la chaleur, firent un tel bruit qu'Ulphe ne put fermer l'œil et s’endormit si tard, accablée enfin par le sommeil, qu'elle manqua, suivant
(I) .\cta Sanctoriim Aprilif., t. II.
son habitude, d'aller entendre les matines à l’église Notre-Dame d'Amiens « qui estoîî là où est î église et monastère de Saint-Acheul ». Aussi, quand se réveillant, elle leconnut que c était au bruit de ces grenouilles qu’elle avait du ce repos trop prolongé, après avoir prié dévotement à genoux le Seigneur, elle se retourna vers elles et leur dit : « l^our ce que vous villes et ordes vermines et testes^ maulvaises « laines, mares ceste nuyt fraiidee et privée de ma dévotion matiiîinalle et empescher « daller aux matines et au service divin, moy confiant en la vertu et puissance de “ Dieu mon Père Créateur, je vous impose et indict- perpétuelle silence et taciturnite « et non pas vous tant seulement mais toutes aultres qui viendront en ce lieu icy
» doresnavant je les sumetz sus perili et semblable entredict . et depuis ce temps et
» jusques aujourdhuy icelles raines ne furent ne sont oiiyes cryer, chanter ne faire « quelque briiyt en ce lieu comme est souffisammenî aeparut et appert notoirement « aujourdhuy. » (i)
Comme on l'a vu plus haut, Enguerran il de Boves avait fondé au milieu de ses domaines une abbaye Cistercienne de religieuses, qui, outre les deux hiles du fondateur, Marguerite et Isabelle de Boves, compta encore des abbesses distinguées ou de haute naissance telles que Philippe de Lorraine, Philippe Marbotte, sœur de
I abbé de Saint-AIariin-aux-Jumeaux, Barbe de Parthenay, Marguerite et Antoinette de Pellevé, sœurs de l'évèque d'Amiens, Renée de Pellevé, sa nièce, Charlotte de Lannoy, hlle du gouverneur des ville et citadelle d'Amiens, Marie et Suzanne des b riches de Brasseuse. Il l'avait construite sur l'emplacement de l’hermitage meme de Sainte-Ulphe, sous le titre de Sainte-Marie du Paraclet des Champs. Au xviP siècle, la situation de ce monastère, isolé au milieu de la campagne près de la rlvièie de Xoye, le laissant sans cesse exposé aux insultes des partis ennemis, les dames du Paraclet se réfugièrent à Amiens où elles ne tardèrent pas à édifier une nouvelle abbaye sur l’emplacement de l'hotcl de Rely, rue des Jacobins. Quelques sœurs étaient seules rest'ées dans la maison-mère, qui, en 1687, possédait encore à Boves plus de 276 journaux de bois et 210 de terres labourables, mais les bâtiments étant tombés faute d'entretien dans un délabrement complet, les dames du Paraclet transigèrent en 1714 avec M. de Turmenies pour abandonner entièrement la localité, sous 1 obligation de taire dire journellement dans la petite chapelle de leur métairie une messe basse. Dès lors, la destruction alla vite : les plus belles pienes de 1 église, transportées par eau à Amiens, y furent vendues à qui voulut ]''oui des constructions particulières. Les biens ruraux, longtemps transformés en exploitation agricole, furent acquis en 1884 par le département pour y installer une école professionnelle d'agriculture.
(mmme dans beaucoup de communes de Picardie autrefois, l’on cultivait en grand la vigne a Boves et à Cagny. Le seigneur de Boves avait le privilège exorbitant, depuis la Saint-Martin d hiver jusqu'à l'Epiphanie, c'est-à-dire du
I I novembre au 6 janvier, de vendre seul le vin en détail dans toute l'étendue de sa baronnie et d en interdire le débit à tous taverniers autres que ses fermiers et commis. Le vin, nous apprennent des documents authentiques contemporains, se vendait, en iSyJ, 12 livres tournois le muid, en 1764, de 5o à 54 livres les 36 veltes. Bien que l'auteur satirique du Placet au roy, en faveur de la capitale
(i) Légende de Sainte-Ulphe, manuscrit de la bibliothèque d'Amiens, n" 103; après frère Jacques le Thomas, translateur de la légende latine de Sainte-LUphe, les vies de cette sainte publiées en 1637, 1648, 1664, 1672, 1683, 1881, le chanoine de La Morlière et les RR. PP. Jésuites, Georges Fournier et Philippe Briet, dans leurs géographies, ont tour à tour raconté ce fait miniculeux si populaire dans nos régions.
de la Picardie, ait raillé les crus amiénois incapables de troubler les cerveaux, il ne peut en nier la grande consommation :
« Il se vend pourtant bel et bien,
« Il faut (limer la chopincttc^
» Pour boire un vin qui ne vaut rien.
Certes, les vins de Boves ne furent jamais appelés à figurer parmi les présents offerts aux rois et aux princes lors de leurs visites à Amiens, mais la haute bourgeoisie n’en faisait point fi. Un inventaire de i539, fait après le décès de sire Simon Clabault, maire d'Amiens, constate que ce riche bourgeois avait, dans un cellier, huit pièces de vin de Boves et, dans un autre, dix-scpt de même provenance, sans compter ceux des crus de Longueau et de Cottenchy. Les dénominations cadastrales de Vatevignes, près les Vignes, les Vignes, les Vignes d'en bas, rappellent encore cette culture. Au moyen-âge, la Waide, Isatis tinctona., plante qui servait à fournir le bleu avant la découverte de l'indigo, s'y produisait en abondance et était broyé dans les moulins, spéciaux à cette opération, de Boves et de Cagny. Les tieulles ou roseaux récoltés dans ses marais, dont la Ville d'Amiens faisait une grande consommation pour la couverture de ses maisons, lui constituaient aussi une industrie notable, que l'extraction de la tourbe et le blanchissage du linge ont aujourd'hui remplacé.
Enfin, l'importance de Boves se révélait encore, outre son château et son abbaye du Paraclet, par d'autres monuments : le prieuré ôp Saint-Aubert, fondé par les anciens barons de Boves, d'un détachement du prieuré de Lihons-en-Sainerre, bâti sur la falaise dans la basse cour même du château et dont un bâtiment porte encore une belle corniche à modillons ; l'église paroissiale de Sainte-Marie-des- Champs, prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Fuscien fondée en 1196 par Enguerran II, située au sommet de la montagne (le village était alors sur cet emplacement avant de venir occuper la vallée) à côté du prieuré de Saint-Aubert, à fendixat où est aujourd'hui le nouveau cimetière, qui, tombée en ruines, fut remplacée dès 1807 par le maussade édifice du à l'architecte Godde de Paris ; l’église Saint-Nicolas, bâtie sur la droite de la route d'.Amiens à .Moreuil, et dépendante du doyenné de Fouillov, restituée de nouveau au culte en i856 ; l'Hôtel-Dieu dans la grande rue Saint-Nicolas, près riCclusette, déjà fondé au xiiF siècle, ainsi que la Maladrerie, proche le Fortmanoir. Aussi cette commune a-t-elie trouvé deux historiens qui ont cherché à reconstituer son passé et auxquels nous ne pouvons que renvoyer le lecteur désireux de plus amples développements fi) que cette notice ne saurait comporter.
Aux noms de Sainte-Godeberthe et de Sainte-Ulphe, il faut encore, parmi les Bovois dont l'histoire a conservé un souvenir, ajouter ceux de Jean de Boves, trouvère du xiv" siècle, auteur de plusieurs fabliaux dont Barbazan et Legrand d'Aussy nous ont donné l’analyse ou les textes ; Gombert ou les Deux clercs, la \’ache au prestre, Barat et Travers, le Vilain de Bailleul, etc., etc., deux autres, Jean de Boves, ecclésiastiques, dont fun assista au Concile de Constance en qualité de procureur du monastère de Saint-Augustin, et l'autre fut abbé de Selincourt. au diocèse d'Amiens, où se conservait le reliquaire de la Sainte-Larme du Seigneur.