‹ La pierre de toucheChapitre 56 sur 295 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

FRAXTZ.

C'est qu'il a plus à faire.

LA MARGRAVE

Pauvre baron! il pourrait s'écrier comme le Corrége : « Et moi aussi, je suis peintre ! »

Comment se fait-il qu'un homme d'un esprit si distingué donne dans ce travers?...

XA MARGRAVE

Cette question m'a longtemps tourmentée moi-même ; mais j'ai fini par lui trouver une solution que je crois ingénieuse et qui m'a rendu le sommeil.

FRANTZ

Y aurait-il de l'indiscrétion à vous l'emprunter?

LA MARGRAVE

Pas du tout. Vous saurez que, chez les Berghausen, la beauté est une tradition de famille; il y a toujours en à la cour un Berghausen qu'on appelait le beau Berghausen. Le baron, qui a été un cavalier accompli, ne vous y trompez pas, a brillamment tenu l'emploi pendant une vingtaine d'années. Il s'apprêtait à le résigner entre les mains de son lils Christian, quand il a eu le malheur de le perdre; pareil à la sentinelle qu'on ne relève pas, il continue héroïquement sa faction, et, pour l'honneur des Berghausen, il veut garder son poste de jeune homme jusqu'à ce qu'il y meure de vieillesse.

FRANTZ

Noble lutte contre les années!

LA MARGRAVE

Malheureusement, le courage va bientôt succomber sous le nombre. Le baron sent lui-même les approches de la dé-

faite. Sa figure s'allonge sous son fard ; le regret de son lils s'accroît de jour en jour; il dit que la solitude lui pèse et qu'il s'ennuie... mais je jurerais que son chagrin n'pst que le désespoir du vaincu.

FRANTZ

Vous le calomniez, madame.

LA MARGRAVE

Je plaisante; mais il y a un peu de vrai là dedans. Le baron tient beaucoup à la beauté du sang. Un jour que je le voyais dans un accès de tristesse, je lui suggérai l'idée d'adopter le chevalier de Blumeathal... t Ma foi, non! me répondit-il; il est trop laid; il me ferait des petits-fils affreux! j'aimerais mieux adopter un hallebardier du roi. »

FRANTZ

Est-ce qu'il ne s'est pas présenté de candidat plus séduisant?

LA MARGRAVE

Ce ne sont pas les candidats qui manqueraient, car les plus nobles seraient fiers d'écarteler leur blason aux armes de Berghausen. Itfais mon vieil ami, après avoir caressé quelque temps cette idée d'adoption, a fini par y renoncer. •« Christian, m'a-t-il dit, vit toujours dans mon cœur. Le jour où je donnerais ce nom de fils à un étranger, il me semble que Christian mourrait une seconde fois... « Et, làdessus, il a repris intrépidement sa faction.

FRANTZ

Est-ce que l'adoption incorpore complètement l'adopté à la noblesse de l'adoptant?

LA MARGRAVE

Comme la greffe à l'arbre.

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