CHAPITRE XVII
it t'H\)( et le pauttre.
Que le pauvre garde sa dignité ; qu'il cherche dans sa famille , d.nns ses amis , pauvres comme lui, un appui pour ses enfants j et cet appui, il le trouvera.
Naturellement sérieux et réfléchi, André avait, malgré lui , l'air froid et quelquefois hautain. Il se surveilla, cependant, avec tant d'attention , que les amis de Jacques n'eurent point occasion ni sujet de l'accuser de faire le Monsieur.
Décidé à paraître s'amuser, il ne s'ennuya
•i LA PIERRE DE TOUCHE.
pas trop en effet, et ii se prêta complaisamiiient à tout ce qu'on voulut, en évitant de suivre l'exemple qu'on lui donnait de boire d plus que de raison; et, seul, il était de sangfroid , lorsque commencèrent les parties de quilles et de palet.
Ce fut alors qu'André eut occasion de remarquer, de plus près qu'il ne l'avait fait jusqu'à ce jour, comment le bon sens, comment tout sentiment de justice, est étouffé par la passion dès que celle-ci parle, et que l'effet immanquable de l'abus des liqueurs spiritueuses est d'exciter n'importe quelle passion. Celle qui dominait en ce moment chez Jacques et ses camarades , c'était la fureur du gain. Ils furent vingt fois au moment de se battre pour la valeur de quelques centimes ; les querelles s'apaisaient^ un instant à table,
pour se ranimer plus vives dès qu'on revenait au jeu, la tête plus écliauffée, le sang plus bouillonnant, et encore moins en état, par conséquent, de discerner le mal du bien, le juste de linjuste.
La nuit arriva enfin, au grand soulagement d'André, qui reprit avec Jacques, et non sans peine, la route de la maison. A la barrière on voulait faire encore une halte; mais il parvint à persuader à son beau-frère de ne point s'arrêter davantage. Tous deux revinrent ensemble en bonne intelligence , grâce à la réserve d'André qui ne se permit pas la plus légère observation ni le moindre reproche sur ce dont il avait été témoin, et Jacques, bien persuadé qu'André s'était amusé au moins autant que lui, fut en belle humeur toute la soirée.
— « Nous recommencerons dimanche pro-
chain, et tous Les diiiiaiiches si tu veux, » di- | sait Jacques. « Tu es un bon garçon, un honnête garçon que j'estime et que j'aime! »
Le jeune homme se détourna involontairement avec dégoût au moment où Jacques voulait l'embrasser; se ravisant aussitôt, il reçut X accolade, serra cordialement la main que sa sœur lui avait tendue, et courut s'enfermer dans son petit réduit.
Mais il ne put travailler cette nuit comme de coutume. Quoiqu'il eut été sobre, il avait cependant cédé par complaisance à des instances réitérées ; il se sentait la tête lourde, les idées confuses, et tout honteux d'un état si nouveau pour lui, il se disait : « M. Devil a tort de craindre que par complaisance je puisse arriver à prendre l'un des défauts les plus révoltants, à mon avis, de Thomme sans
éducation. Non, non, par complaisance ']e ne m'exposerai jamais au danger de me voir transformé en brute. »
Le lendemain, André était pâle, défait.
— « Je ne veux plus que tu ailles avec Jacques, » dit Marguerite à mi-voix.
— « Sois tranquille , je ne veux plus y aller, » répondit André de même.
— « Mon garçon, pense à ce dont nous sommes convenus hier! » murmura Jacques à son oreille; et tous se séparèrent pour se rendre chacun à sa journée.
André pensa toute la semaine, non à ce dont il était coTivenic avec Jacques, mais à ce que Jacques lui avait demandé. Il s'agissait de prier M.Devil de vouloir bien nommer l'enfant que Maiguerite allait bientôt mettre au monde. Avant de s'expliquer sur ce qu'il vou-
H LA riERRE DE TOUCHE.
lait, Jacques avait fait donner à André sa palole de n'en rien dire à Marguerite ; et lors- ^-^ qu'André lui avait ensuite représenté que la mère devait au moins être consultée, Jacques s'était écrié : « J'ai ta parole, je me moque du reste !
— Oui, ma parole de garder le secret avec Marguerite, » avait répondu André ^ « mais non pas ma parole de demander à M. De vil une si grande faveur.
— « Tu la demanderas ! Ton vieux savant est riche comme un Crésus ; il t'aime ; il fera les choses comme il faut, et le petit sera sûr, dès avant que de naître, de faire son chemin dans le monde, avec un parrain comme celuilà!... Écoute, André, je te donne, moi, ma parole que si tu n'en parles pas à M. Devil, j'irai lui en parler. ..
— c< Non, non! » s'éiait écrié vivement André; ce qui avait beaucoup fait rire Jacques.
Bien des raisons s'étaient offertes à André, dans la semaine, pour le décider à présenter la supplique de Jacques à ]\ï. Devil. Sans qu'il s'en rendit compte, quelqu'intérét personnel entrait dans toutes ces raisons. Le vieux savant l'aimait déjà beaucoup; que serait-ce quand il serait devenu le parrain de son jeune frère? Une espèce de lien de famille l'unirait alors à eux tous... A cette pensée, le coeur d'André se gonflait d'une joie pleine d'orgueil; et l'ambition se réveillait; et ses anciens rêves de fortune, de voyage, de réputation, de grandeur revenaient... Il n'en faut pas tant à une imagination de dix-sept ans pour fliire bien du chemin et pour bâtir sur le sable des édifices ma-
gnifiques, que le plus léger souffle de vent suffit pour renverser...
Le difficile c'était d'entamer ce sujet. Une pensée vint soudain à André. Jamais, quand il se montrait rêveur , M. Devil ne manquait de lui dire : QiC avez-vous ^mon enfantl... Mais à peine André avait-il eu cette pensée, que son visage se couvrit de rougeur; sa pierre de touche avait agi avec tant de promptitude, qu'au même moment une voix sévère s'était fait entendre , et ces mois : Veux-tu donc jouer la comédiel. .. étaient venus serrer son cœiu*.
Le samedi soir, Jacques lui rappela qu'il fallait parler le lendemain même parce que dans peu de jours peut-être \e filleul aurait fait son entrée dans la vie, et André partit dans un état de perplexité inexprimable. Jamais encore il n'avait rien demandé à M. De^nl ;
une faveur de cette sorte lui paraissait, pour ainsi dire, devenir de plus en plus grande à chaque pas qu'il faisait vers la maison de son protecteur.
En arrivant , il était si agité, si ému qu'assurément M. Devil lui muait adressé la question ordinaire^ rien qu'en l'apercevant, si André ne s'était hâté de dire, après les premiers compliments :
— « Monsieur, j'ai, s'il vous plaît, à vous parler d'une chose de grande importance!... du moins pour nous.. ,
— « Reprenez haleine! » s'écria M. Devil en riant.
André. Monsieur, voici ce que c'est... Monsieur, voudriez- vous avoir la bonté d'être le parrain de l'enfant que ma sœur Marguerite va mettre au monde?
M. De VIL. Moi, nommer un enfant à mon âge! mon cher André ^ vous n'y pensez pas! ou bien vous ignorez à quoi ce titre de parrain eng;age.
André. Mais il n'engage à rien, monsieur, que je sache; lorsque surtout... ce n'est pas... Non, monsieur, ce n'est point par intérêt... si vous pouviez penser...
M. Devil. Calmez-vous, jeune homme. Je n'ai aucune pensée qui puisse vous chagriner ou vous humilier. De quelle part me demandez-vous ce service?
André. De la part de Jacques, monsieur; ma sœur n en sait rien. Comme il voulait venir lui-même, j'ai préféré... me charger...
M. Devil. Votre sœur est-elle donc arrivée jusqu'à ce moment sans songer à choisir quelqu'un ?
^b LA PIERRE DE TOU(:iIE. ^^
^B André. Non, monsieur. Elle a pensé à moi, ^■elle me l'a dit; et je l'ai dit aussi à Jacques : ^ mais Jacques n'a fait qu'en rire.
M. Devil. Votre sœur montre plus de bon sens que son mari. Lors même que je me chargerais de cet enfant, je ne ferais jamais autant pour lui que vous pouvez faire.
André. Moi, monsieur ! moi qui n'ai rien...
M. Devil. Qu'entendez - vous par avoir quelque chose?
André. Mais.,, avoir de l'argent.
M. Devil. Vous devez vous souvenir que déjà nous avons parlé de la valeur de l'argent qui n'en a point, pour bien dire, par luimême, puisque la somme qui suffit à donner plus que le nécessaire à l'homme raisonnable, ne donne pas même les premiers besoins de la vie à l'homme vaniteux.
André. Je m'en souviens bien, monsieur.
Mais quand on n'en a point, là, point du tout!...
M. Devil. Un moment! Que direz-vous si je vous prous^e que vous êtes plus riche que moi!
André. Ah! par exemple!
M. Devil. ^Mais d'abord souvenez-vous que tout est relatif à. nos besoins factices ou vrais! Écoutez-moi avec attention. La fortune que j'ai actuellement se trouve réduite à six mille francs de rente ; lors de la révolution, en \ 793, j'en avais quarante mille.
André. Quarante mille francs de rente F
M. Devil. Otez-en tout d'an coup trentequatre mille, et vous verrez très promptement de combien de heso'ms factices il a fallu me défaire avant d'arriver à pouvoir vivre avec six mille francs de rente. Sur ces six mille
francs de rente, j'en prélève trois mille pour Téducation de deux de mes pelits-fils, dont le père a su trouver moyen déjouer et de perdre la fortune de ma fille et la sienne; enfm j ai chez moi un neveu qui me sert de copiste , et qui n'est bon qu'à faire ce métier-là. Ajoutez à toutes ces charges, mon âge, mes infirmités , et mettez dans l'autre plateau de la balance votre jeunesse, votre belle santé, votre sobriété, votre ardeur pour le travail, un étal fait, et dites-moi lequel est le plus riche de nous deux?
André. IMonsieur... c'est toujours vous; car enfm , je n'aurai jamais six mille francs de rente...
M, Devil. Dont il faut, d'une part, soustraire trois mille pour mes petits-fils, d'auti(> part la moitié de l'autre moitié pour mon ne-
veu, ce qui me laisse tout juste une rente de quinze cents francs; et comme le rang que je tiens dans le monde m'oblige à une certaine représentation , vous comprenez aisément , mon enfant, qu'il faut que mes besoins réels soient réduits à bien peu de chose pour qu'avec le produit de quelques ouvrages je puisse parvenir à faire face à tout. Je ne vous dis point cela, jeune bomme , pour me plaindre ou pour trouver quelque faux-fuyant afm d'échapper à ce titre de parrain que vous m'offrez de la part de Jacques ; mais je vous le dis pour vous montrer la vérité du vieux proverbe : Tout ce qui reluit iiest pas or. La foule des riches malaisés est immerisej chacun veut, ou croit devoir aller bien au-delà de ses moyens, et le pauvre, qui ne juge que sur les apparences, est parfois injuste envers ceux
qu'il envie; ces gens-là mériteraient plutôt la pitié ; et il ne mérite en effet que la pitié celui qui veut paraître avoir plus qu'il n'a !
« Oui, vous êtes plus riche que moi puisque vous avez de la force, un état;, de la jeunesse, du courage; tout cela me manque, et il doit avoir tout cela celai qui adopte un enfant. Car, tenir un enfant sur les fonds de baptême, c'est l'adopter; c'est promettre devant Dieu et devant les hommes non seulcm.ent de le guider dans la voie chrétienne, mais de remplacer ses parents, si la mort de ses parents le laisse orphelin.
André. Je vous assure, monsieur, que jamais je n'ai regardé comme aussi sérieux que cela Je titre de parrain.
M. Devil. Malheureusement bien des gens n'y attachent aucune importance , et de là
<b LA PIERRE DE TOUCHE.
Tient l'injustice des riches envers les pauvres, des pauvres envers les riches. Les riches ne voient dans un baptême qu'une occasion de fête ; l'enfant qu'ils nomment est pour eux comme s'il n'existait pas : les pauvres, qui demandent aux riches de nommer leur enfant , croient à des liens que plus tard on respectera; qui donneront des droits, à l'enfant de leurs entrailles , du moins à une protection bienfaisante. La cérémonie finie, le riche courl à d'autres plaisirs , et lorsque l'enfant qu'il a nommé vient de temps en temps dans l'année s^e rappeler à son souvenir, ce n'est plus pour le riche qu'une importunité; il croit voir dans celte démarche , ce qui s'y trouve trop souvent en effet, grâce à l'amour de l'or si généralement répandu, il croit voir un appel à sa générosité; et sa générosité se lasse vite; et
persuadé de ne s'être engagé à rien, il se révolle, il crie à l'âpreté ; il devient dur, il accuse les parents de n'aimer que l'argent. Les parents de leur côté se plaignent, avec mie égale injustice ou avec une égale justice, et le riche trouve une nouvelle occasion de mépriser le pauvre , le pauvre de haïr le riche.. .
André. Monsieur, je dirai tout cela à Jacques, et ce sera moi qui nommerai mon jeune
frère.
M. Devil. Avant de prendre une résolution à ce sujet, examinez-vous bien, jeune homme î Songez que ceci n'est point un jeu. Devenir le parrain d'un enfouit, c'est je vous le répète, promettre de lui tenir lieu de père ; c'est promettre de l'élever , de lui donner une bonne éducation, un état et d'en faire un homme en un mot! Eh bien! puis-je promettre cela, moi
qui suis au bord de la tombe? Quand je donnerais maintenant de l'or, quand, par mon testament je léguerais de l'or, qu'aurais-je fait pour cet enfant? Rien autre chose que de l'accoutumer dès le berceau à priser l'or par dessus tout. Plus jeune, je me chargerais de l'élever peut-être; mais qui sait si, par vanité, je ne voudrais point faire de mon Jilleid iplus qu'un ouvrier? Et ainsi je l'introduirais dès son enfance dans la classe des riches malaisés que leurs besoins factices placent entre les mains de quiconque peut les satisfaire ; qui , incapables d'une noble fierté, se font serviteurs ser viles et plats courtisans de quiconque a de l'or!... Vous le voyez, mon enfant, toujours il revient cet amour de l'or; de toute part il s'insinue dans le cœur, et le cœur alors se dessèche, comme se dessèche la terre dans
tous les lieux oii son sein recèle des mines
d'or.
André. Oh! c'est vrai que les riches ont le
cœur sec!
M. Devil. L'avez-vous éprouvé?
André. Non, Monsieur, mais je l'entends dire tous les jours.
M. Devil. Et n'entendez-vous pas dire aussi tous les jours que le pauvre est avide? Rien n'est plus vrai pour les uns et les autres ; et ceci restera vrai tant que, parmi les riches et parmi les pauvres, on ne travaillera point à éteindre la soif de l'or. Mais chez les gens riches comme chez les gens pauvres, il y a des hommes; des hommes au cœur généreux, au cœur digne. Ces hommes au cœur généreux vont chercher la misère pour la soulager; ces hommes au cœur digne la supportent avec
courage : les premiers sont exempts d'ambition, les seconds de cupidité; les premiers respectent le pauvre, les seconds n'envient point le riciie, et des deux côtés, comme il y a modération, justice, il y a aussi repos de Tame et bon accord: dans le cas contraire, il y a ambition , cupidité , injustice, souffrance morale et guerre ouverte ou cachée.
« J'ai été malheureux, mon enfant, j'ai connu la misère, et j'ai compris que le pauvre envie quelquefois jusqu'aux miettes qui tombent de la table du riche el que dédaignent même ses chiens. Mais avant de devenir pauvre, j'avais été riche, et dans ce temps là jene m'étais pas fait la plus légère idée de ce que c'est que la pauvreté; bien plus, je n'y avais jamais songé. Je donnais au mendiant que je rencontrais sur ma route; je donnais au curé
pour ses aumônes; je donnais à ceux qui passaient leur vie à faire de bonnes œuvres, et tout ce que j'éprouvais à la vue de la livrée de la misère, c'était plutôt du dégoût que de la pi lié. Mourir de faim n'était pas plus significatif pour moi que mourir de chaud, mourir de rire, mourir de peur. Ainsi, cependant, la plus part des gens riches passent la vie, jusqu'à ce que ces bouleversements des empires, qui arrivent en dépit des efforts des puissants, viennent leur apprendre ce que c'est que la misère ! Ils comprennent alors ce que jamais encore ils n'avaient compris; en s'ouvrant à la pitié pour eux-mêmes, leur cœnr s'ouvre à la pitié pom- autrui. S'ils sont restés dignes dans le malheur, ils respectent plus tard la dignité unie à la misère. Mais chez d'autres, l'amour de l'or, le besoin des aisan-
ces delà vie l'emportent sur leur fierté... Aussi, lorsqu'à la porte de ces gens-là , redevenus riches, le pauvre vient frapper, il ne trouve que les dédains qu'eux mêmes sont autrefois allés chercher. C'est par leur propre cœur qu'ils jugent; et ce cœur ne connaît que la cupidité.
(( Vous le savez; la modération est l'une des vertus les plus difficiles à acquérir et à conserver^ et malheureusement aussi elle e5t une de celles qu'on cultive le moins chez l'homme dès le jeune âge ; de ce manque de modération naît surtout ce qui di\ise le riche et le pauvre. La passion d'cavirles domine tous deux. L'un se défend avant même d'être attaqué , l'autre calcule avant de s'humilier. . .
André. Non, non, monsieur !
M. Devil. Ce mouvement vous fait hon-
iieiir, André. Yous dites donc avec moi : Que le pauvre garde sa dignité; qu'il cherche dans sa famille, dans ses amis, pauvres comme lui, un appui pour ses enfants, et cet appui, il le trouvera !
André vivement. Oui , monsieur , il le trouvera, et il obligera les riches à reconnaître qu'on peut se passer d'eux!
M. Devil. Mon enfant, nous avons tous besoin les uns des autres ; il faut faire en sorte seulement que ce besoin n'aille pas plus loin qu'il ne doit aller; c'est le seul moyen de vivre en paix avec nous même, et avec ceux que le hasard nous fait rencontrer sur la route. »