CHAPITRE XVIII
C'intcrct pn'sonnf l bien ftttfiiïiu , ft la vnlii.
Écouter son intérêt personnel plutùt que le devoir, c'est à la fois se rendre méprisable à ses propres yeux , et prendre pour guide un aveugle au lieu d'un clairvoyant.
Ce ne fut pas une petite affaire que de calmer ï indignation dont Jacques se sentit saisi en apprenant le refus de M. Devil. Il fallu î prendre le parti de le laisser dire tout ce qui lui passa par la tête sur les riches (jui se font pauvres afin de se dispenser d'être utiles et de donner la plus petite parcelle de leur or.
*iS LA PIERRE DE TOLGHE.
Aiidré, les bras croisés, ne répondait pas un mot; mais il ne pouvait s'empêcher de penser, de réfléchir, et le résultat de ses pensées et de ses réflexions lui était bien amer, car il voyait que Jacques avait calculé!... Et lui aussi il avait fait entrer pour quelque chose son intérêt personnel dans le choix du parrain de cet enfanta naître; après avoir rougi pour son beau-frère, André rougissait pour lui-même. S'il n'avait pas connu M. Devil comme il le connaissait, l'espoir trompé aurait donc pu le rendre, envers ce diene et noble vieillard , aussi injuste que l'était Jacques !... André baissait la tête en songeant com]3ien promptement l'homme se laisse égarer sur ce qui est bien, sur ce qui est mal, quand il néglige d'essayer à sa pierre de touche jusqu'à l'action la plus innocente en apparence.
— « Maintenant que tu as fini , » dit Marguerite avec sa douceur habituelle, « je parlerai à mon tour. Tu n'aurais point essuyé la honte cTim refus ^ comme tu dis, si tu avais voulu t'en tenir à ce que je t'ai proposé. Tout comme les autres, tu n'attaches pas grande importance au titre de parrain, et tu veux pourtant en faire un droit à ton enfant, et même à toute la famille, d'obtenir la protection et les bienfaits de celui que tu choisis ! Est-ce là avoir de la raison, du bon sens, de la justice?
— <c Laisse-moi tranquille avec tes reproches, n s'écria Jacques, « et prends qui tu voudras! )}
En disant ces mots , Jacques se leva cl sortit.
— « Puisque je peux prendre qui je vou-
drai, ce sera toi, » dit Marguerite à André; toi et ma pauvre Annette. Mais cela te convient-il? Songe , André, que c'est une chose sérieuse. . .
André. Et justement aussi ^ parce que je regarde cela comme une chose sérieuse, je te demande jusqu'à la fin de la semaine pour te dire oui ou non.
Marguerite. Prends tout le temps qu'il te faudra , André. Je suis certaine que si tu acceptes, c'est que lu sentiras en toi tout ce qu'il faut pour remplir ton devoir à l'égard de ce pauvre enfant; si tu refuses, je ne t'en estimerai pas moins, et j'espère vivre assez longtemps pour bien faire comprendre à ma fille ce qu'impose le titre de marraine; car elle tiendra son frère sur les fonds de baptême , quoi qu'il arrive. Elle va bientôt avoir dix ans.
L'année prochaine elle fera sa première communion , et puis elle entrera en apprentis-
sage. »
André se taisait. Il ne pouvait s'empêcher d'éprouver un peu de dépit du refus de M. Devil, que cepejidant il trouvait parfaitement raisonnable, et il ne voulait point s'engager, dans les dispositions à l'hunieui" où il se sentait; c'était une assez belle victoire remportée sur bai-même , que cette retenue.
Marguerite, comme si elle avait deviné ce qui se passait en lui ^ dit d'un ton plein d'affection: « Écoute, André ; ce qui vient d'arriver ne me fait pas du tout de chagrin. M. Devil t'a dit, bien mieux que je ne Tauraispu dire, moi, à quoi Ton s'engage en nommant un enfant, et celui que je porte pourra bien devenir tout-à-fait le tien !
AîsDRÉ. Allons, voilà tes humeurs noires qui
vont te reprendre !
Marguerite. Mes humeurs noires, comme tu dis, ne me reprennent pas plus qu'elles ne me quittent; c'est tout bonnement de la prévoyance; et puisque Annette n'est pas encore de retour, laisse-moi te parler à cœur ouvert.
« Tu es homme par le caractère; j'entends par là que tu as de la fermeté; ainsi je peux bien te dire que je crois ne pas mourir vieille. Mes Jours sont peut-être comptés. Je ne veux pas t'affliger en te montrant tout ce que je pense là-dessus , ni offenser Dieu en cherchant à pénéti'er les secrets que sa bonté nous cache j mais il faut que tu saches qu'une femme ne devient pas mère sans danger pour sa vie , surtout quand elle est dans l'état où le chagrin m'a mise.
Quoi que ce soit qui m'atiencle, j'espère que j'aurai de la résignation- mais toi , Aridré, il faut que tu me fasses une promesse !
— «Laquelle?)) demanda André. îl arfoctait une tranquillité que démentait l'altéra! ion de sa voix.
Marguerite, c'est, si je succombe, de me remplacer auprès d'Annetie^ autant qu'il dépendj'a de toi.
André. Allons donc ! avec les idées que lu te fais , il y a de quoi se rendre malade !
Marguerite. Tout au contraire ., André. Le moyen de ne pas se tourmenter d'une chose , c'est de bien voir ce qu'il y aurait à faire si cette chose arrivait, de suivre de son mieux les conseils de la prudence humaine , et de s'abandonner pour le reste à la volonté de Dieu.
AiNDRE. Eh bien! parle; j'écoute.
Marguerite. Jacques est brusque, mais il n'est pas méchant. Si je viens à mourir, il s'attachera d'autant plus à sa fille que la petite sait déjà comment s'y prendre pour le mettre en bonne humeur, et comme je lui ferai faute, elle arrivera bien vite à le dominer à sa volonté j c'est ce qu'il ne faut pas ; ce serait leur malhem^ à tous les deux. Jacques gâterait sa fille ; Annette en abuserait ; Jacques se fâcherait , et le malheur du père et de l'enfant irait en augmentant d'années en années , soit que Jacques reste veuf, soit qu'il se remarie.
André. Si tu continues à me conter toutes ces extravagances, je m'en vais !
Marguerite. Je t'en prie , André , écoutemoi jusqu'au bout, tu t'en iras après. Ne t'imagme pas au moins que je me fasse des chagrins
loiu exprès ei que j'aie de la tristesse dans l'ame ! On est paisible , vois-tu, lorsqu'on croit en Dieu, lorsqu'on se repose en lui^ et lorsqu'on a rempli ce qui est un devoir, pour une mère surtout ; car une mère doit penser d'avance à ce qui importe à l'avenir de son enfant.
<( En bien des choses je manquerai aussi à ma pauvre Amiette , et j'éprouverais quelqu'inquiétude à te la confier, si M, Devil ne t'avait pas éclairé sur les inconvénients du savoir quand il ne sert pas à nous rendre plus sages et meilleurs. Mais je suis siire que maintenant, tu pousseras Annette plutôt sous le rapport de l'éducation que sous celui de l'instruction
André. Il ne faut pas pourtant qu'Amietle reste ignorante !
Marguerite. L'ouvrier étant aujourdhui
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plus éclairé qu'il ne l'était il y a vingt ans, il faut sans doute que sa femme soit aussi plus instruite ; mais toujours avec mesure : car, vois-tu André, Dieu fait bien ce qu'il fait, et si quelques femmes se distinguent comme les hommes, il n'en est pas moins vrai que notre vie, à nous, c'est la vie intérieiue. Nous en détourner par le savoir, est près qu'aussi dangereux que de nous en détourner par la vanité; c'esl donc notre moral qu'il faut développer avec encore plus de soin que l'intelligence. D'ailleurs, agir ainsi, c'est agir dans votre propre intérêt, puisque c'est de nous que vous recevez ces principes qui se gravent dans le cœur dès l'âge le plus tendre et que le savoir doit plus tard fortifier et non pas détruire. Promets-moi donc de faire dès à présent , et à toujours, pour Annette. ce que M. Devil fait
pour loi, c est-à-dire d'employer le savoir que déjà lu lui donnes, à développer sa conscience et à éclairer son sens moral !
André. Je te le promets !
Marguerite. H y a encore une chose bien imporlanle dont je dois te parler, c'est la religion. Je ne m'oppose point à ce quetn cher- , ches à empêcher Annette de devenir bigote ou superstitieuse ; de tout cela il ne sort rien de bon. Sous prétexle d'accomplir des devoirs de piété exagérés, on néglige tous ses autres devoirs ; on est à l'église quand il faudrait être à la maison ; on se croise les bras le dimanche quand son mari, ses enfants, n'ont pas de quoi changer, et oubliant ce précepte de T Évangile : Le sabbat a été fait pour V homme et non point r homme pour le sabbat, et cette autre parole : Oui travaille prie, on T)récipite les siens et soi
dans la misère, sous le prétexte de faire son salut î
(( L'égoïsme , la paresse , ne ressortent pas plus des préceptes de l'Évangile que n'en ressortent la cupidité, l'ambition, et pourtant bien des gens ne savent y trouver que cela ; et ces gens-là font prendre en haine jusqu'aux apparences d'une religion qui est tout amour du prochain, tout abnégation de soi-même^ et pour toute boussole dans ce monde que donne -t-on ? l'intérêt personnel bien entendu î... André, il y a une chose bien certaine; c'est que, dès ce monde, l'homme récolte ce qu'il sème. Ainsi, celui qui fait mal, mal lui arrive; celui qui fait bien, bien lui arrive : mais ne point faire mal pour qu'il ne nous arrive pas de mal, mais Aiire bien pour que bien nous arrive, est-ce
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que cela suffit au cœur de rhonnête homme, dis?
André. Non, non! Je l'ai déjà éprouvé dans l'affaire de M. Duverger, et j'ai senti plus de joie dans mon cœur d'avoir fait mon devoir, que de la bonté de M. Devil de devenir moji professeur; quoique pourtant cette bonté-là me soit si douce.
Marguerite. Elle te serait moins douce si ta conscience ne te disait pas que tu la mérites, et que ce que fait M. Devil, il le fait par estime pour toi. Tu trouveras bien des circonstances dans la vie, André, où ton intérêt personnel bien entendu te défendra de faire ce que le devoir t'ordonnera...
André. Oli! je n'hésiterai pas à faire ce que m'ordonnera le devoir!
Marguerite. Je l'espère, André, et j"espr
le
aussi que tu développeras dans la nièce ce sentiment du devoir, qui est celui de la vertu. Les femmes auxquelles il manque, ne sont pas n}oins malheureuses que les hommes, et les dangers qui en résultent pour elles , plus multipliés encore, ne sont pas moins grands.
a Si j'élais moins ignorante, je te parlerais d'une chose que tu as sans doute mieux remarquée que moi, toi qui as déjà lu tant de livres, et qui lis tous les jours les journaux; c'est que partout où il y a du calcul, il n'y a point de grandeur, même dans le crime.
André. C'est vrai, pourtant! et tu m'expliques, sans t'en douter, quelque chose que j'ai éprouvé et dont j'élais bien étonné; c'est [admiration que j'ai sentie souvent malgré moi pour de grands crmiinels, qui avaient sacrifié tous leurs intérêts pour arriver à un but
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qui devait les conduire à mourir sur Téchaffaud. Il y avait là-dedans une force d'ame, un courage, une grandeur, dont j'étais tout saisi î
Marguerite. Tandis qu'au contraire on n'éprouve que du dégoût, n'est-ce pas, pour ces gens qui sont tout aussi criminels, mais qui savent^ comme on dit, ménager la chèvre et le choux ?
André. Oui, certes!
Marguerite. Eli! bien, André, ces gens-là ne sont-ils pas aussi méprisables lorsqu'ils font de la vertu, qu'ils le sont quand ils font du crime, c'est-à-dire en prenant garde de compromettre leur vie ou leur fortune?
André. Sans doute, qu'ils le sont.
Marguerite. Sais-tu ce que je vois là-dedans?
André. Quoi donc?
Marguerite. C'est que l'intérêt pei^onnei bien entendu, ce n'est pas de la vertu ; c'est que lorsqu'on s'en va calculant toutes ses actions, on en fera de honteuses si l'on croit de son intérêt bien entendu de faire ce qui est honteux; et l'on se trompera, parce que, tôt ou tard, je te le répète, mal arrive, soit d'une façon , soit d'une autre, à celui qui a mal fait...
André. Et quand même il ne lui arriverait point mal, est-ce qu'il pourrait vivre tranquille? Est-ce que sa conscience se tairait toujours? Est-ce qu'il ne serait pas dans la crainte de voir sa faute découverte? Je sais cela, Marî^uerite, vois-tu, parce que, lorsque j'allais à l'école , il m'est arrivé , pas souvent , mais enfin il m'est arrivé d'obtenir par quelque petite ruse des éloges que je sentais bien n'avoir
pas mérités; et il fallait, pour que je pusse dormir tranquille , que, quelques jours après, j'allasse dire tout au maître, au risque d'être puni ou du moins grondé.
Marguerite. Tu vois donc bien, André, que la vertu, c'est aiUre cliose que l'intérêt personnel bien entendu; et c'est ce que je veux que lu fasses comprendre et sentir à Annette. Écouter son intérêt, plutôt que le devoir , c'est à la fois se rendre méprisable à ses propres yeux , et prendre pour guide nn aveugle au lieu d'un clairvoyant. Je ne dis pas qu'il ne faille jamais rien calculer dans la vie, ceci ne serait que de l'extravagance ; mais si l'on se trouve dans une circonstance difficile, une de ces circonstances par exemple où l'on est placé entre le devoir et l'intérêt, je dis qu'il faut sacrifier l'intérêt; et loi André?
André. Et moi aussi.
Marguerite. Pour en revenir à ce que je te disais au sujet d'Amictte, promets-moi , soit que je vive, soit que je meure, de ne point en croire la vanité qui te pousserait peut-être à vouloir faire de ta nièce une savante, puisque tu le peux ; de faire servir seulement ce que tu lui enseignes à fortifier son arae, à éclairer sa raison, et enfin de te refuser à la fantaisie, que te soufflera, j'en ai peur, l'orgueil , d'entrer avec elle dans des explications qui ne pourraient que la conduire , faute d'assez de lumières, au doute et à l'incrédulité... Tu hésites !
André, c'est que vois-tu , ÏMarguerite, ii y a des choses...
Marguerite. Je ne veux pas avoir de querelle avec toi sur ces clioses-'là. Des gens, cent
fois plus instruits que nous deux, ont trouvé des raisons également bonnes pour et contre; et d'autres gens encore plus habiles , se sont soumis à ce qu'ils ne pouvaient pas comprendre , parce que sans doute ils ont reconnu que TÉvangile est au moins ce que te disait dernièrement M. Devil, le code écrit des lois de la morale universelle.
Ai^DRÉ. Eh bien ! je te le promets î Et je te promets aussi de faire en sorte qu'Annetie conserve un coeur pur, afm qu'elle ne puise rien que de pur , là où les gens corrompus ne puisent que corruption.
Marguerite. Tu vois bien, André, qu'il y a de la raison et de la prévoyance plutôt que des humeurs noires, dans ce que je dis. Maintenant j'ai le cœur plus à l'aise et je me sens tout-à-fait résignée à la volonté de Dieu.
u C'est que la femme, toute faible qu'elle puisse paraître, André, est forte pourtant! Vous autres hommes, qui ne prisez que ce qui exige de grands efforts, vous ne faites pas attention que nous avons à porter un fardeau bien plus pesant ! Et ce fardeau-là, il est de tous les jours, de toutes les minutes, et les distractions prises au dehors ne viennent pas pour nous, comme pour vous, l'alléger par instant ! Encore un avantage que vous avez et qui nous manque, c'est l'estime des honnêtes gens. Vous l'obtenez quand vous vous conduisez bien; tandis que, pour la pauvre femme, l'injustice d'un mari est trop souvent le seul salaire qui paie l'accomplissement des plus pénibles devoirs; et c'est encore un devoir pour elle de cacher cette injustice; de se laisser accuser par le monde, que trompent les apparences, plutôt
que de compromettre la réputation du père de ses enfants ! Vas, André, si l'on n'avait pas pour soi la confiance en Dieu, qui sait tout, qui voit tout, et le témoignage de sa conscience, on ne se résignerait point patiemment à ployer la tête, et à se taire ! »
En silence, André embrassa tendrement sa sœur.