‹ La pierre de toucheChapitre 11 sur 16 · II · texte numérisé non relu

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avec une distinction marquée; M. Filleul , revenu de ses préventions contre lui , laissait entrevoir la pensée de se l'attacher comme prote, malgré son jeune âge, lorsqu'il s'établirait comme ifnprimeur. Si les camarades du jeune ouvrier, jaloux de la considérati(m ejc- ^<207"<iz/2<2/re dont il jouissait, s'en vengaient quelquefois par des sarcasmes ou des railleries, ses manières toujours réservées et polies imposaient bientôt silence aux plus insolents, tandis que la déférence qu'il montrait pou ries vieillards et pour les ouvriers honnêtes gens , lui assurait des témoignages d'affection sincère de la part de tous ceux dont ramitié vaut la peine d'être comptée pour quelque chose.

Jacques ne se trouvait pas moins favorisé par ce qu'on appelle vaguement le sort on la /br^z//ze , sans remarquer qu'à l'exception de

quelques événemenls tout-à-fait indépendants de lui , l'homme dispose seul de son sort et de sa fortune par le choix qu'il fait entre ses passions et la raison. Du moment où Jacques s'était résii^mé à n'aller que selon ses moyens , à dompter son ambition et à se contenter de fonder petitement cet établissement qu'il avait rêvé en grand, les obstacles avaient paru s'applanir et s'étaient applanis en effet, parce que Jacques avait réuni ses forces sur un seul point, au lieu de les dépenser en impatiences et en tentatives inutiles; aussi voyait-on, depuis quelque temps, rouler dans les rues de Paris une peiite charrette à bras, proprement pcmte en vert, et sur laquelle on lisait en gros caractères : Jacques Leroux, assembleur^ brocheur et satuieur. On demeurait toujours au septième étage, mais on s'était

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agrandi; on avait an atelier où l'ouvrage abondait tonte l'année; cette abondance venait de ce que Jacques Leroux jouissait de la réputation d'un bonmie de parole, modéré dans ses prix et qui préférait de petits bénéfices multipliés à de gros bénéfices toujours incertains et rares.

Bien convaincu , par sa propre expérience, que l'homme possède, dans sa pierre de touche ou conscience, un guide aussi sûr qu'éclairé, Jacques, pendant la semaine, prêchait à son toiu- ouvrières et ouvriers pour les amener à comprendre ce que lui-même avait enfm compris , que si l'on fait mal , c'est qu'on le veut, parce que chacun à la faculté de choisir entre le mal et le bien et de distinguer l'un de l'autre par cette seule question : serais-tu bien aise nue le voisin fit à ton

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égard ce que tu s^ as faire au sien? El Marguerite ajouiait : — « On se sennra de la même mesure dont vous vous serez sen^i envers les autres. — Celui qui aime son prochain , accomplit la loi. — Faites aux hommes tout ce que vous voudriez qiHils vous fissent, car c est la loi et les prophètes.

Le dimanclie , on n'allait pins à la barrière ; Jacques, qu'un assez grand nombre d'ouvriers appelait mon bourgeois, sentait qu'il devait donner l'exemple et avoir toujours présent à la pensée le rang qu'il tenait dans le monde. Il passait une partie de la matinée k mettre en ordre , avec sa fille ou Marguerite , les comptes de la semaine. Vers midi , André revenait de l'imprimerie, et tout le monde se préparait à employei' le reste de la journée le plus gaîment possible.

— (( Liberté entière ! » disait Jacques. « Je ne connais que cela ! »

IMarguerite ne pouvait obtenir autre chose lorsqu'elle lui représentait avec douceur qu'il y a des devoirs à remplir envers Dieu.

— « On limplore dans l'infortune, )> disait-elle, « et on l'oublierait dans la prospérité! Ab! Jacques, Jacques!...

— « Laisse-nous donc tranquille 1 » s'écriait Jacques. « Est-ce que le bon Dieu se mêle de nos affaires?

— - i( Tu le croyais dans le temps où nous étions si malheureux ! Tu le priais alors ! . .

— « Eh! qui te dit que je ne le prie pas aujourd'hui !... Prêche ton frère et non pas moi !

— « André, j'en suis sûre, ne manque pas à son devoir !

— <( Je te prie de croire que je remplis

aussi tous les miens, » répliquait Jacques.

Marguerite se taisait, et, du fond de lame, elle priait pour ceux qui ne savent pas quelle force et quelle grandeur lame puise dans la prière.

Presque toujours la journée, qu'on avait employée au plaisir de la promenade dans les jardins publics , sur les boulevarts ou dans les environs de Paris , se terminait au spectacle. Les gens assez malheureux pour jouir journellement de ces plaisirs-là, ne savent pas quelle joie vive y puisent ceux qui, toute la semaine, ont travaillé sans se permettre un seul instant de relâche. Jusqu'à cette grande toilette qu'on fait seulement tous les huit jours, jusqu'à ces courses bien longues dans les champs où l'on arrive chargé des provisions nécessaires pour un dîner sur l'herbe ,

tout est bonheur, loul est jouissance; en quittant les vêtements de travail , on devient un tout autre homme et l'on se sent appelé à goûter comme les riches , et plus que les riches encore , ces moments de relâche où l'âme est en repos , où Fesprit est dégagé de souci ; le jour d'après , on reprend ses travaux avec une force nouvelle et avec une gaîté qu'entretient autant le souvenir de la veille que l'espoir du dimanche suivant.

André, cependant, ne consentait pas souvent à perdre, comme il disait, toute ime demijournée, et souvent aussi il détournait Jacques de conduire sa famille au spectacle.

— « Annette grandit, » disait-il à son beaufrère : t< elle a du penchant à la vanité , et il y a beaucoup de théâtres où je voudrais qu'elle ne mît jamais les pieds. Toi, qui ne lis rien ,

Jacques, tu ne te doutes guère des choses qu'on y représente!

— (( Je vous demande un peu, » répliquait Jacques, u le mal que pourraient lui faire ces bêtises-là ! car ce ne sont que des bêtises. D'ailleurs il y a toujours de la morale au bout^ et à la fin les scélérats sont coffrés et les honnêtes gens récompensés.

— « Est-ce que c'est toujours vrai? » demandait André. « Et quand ce serait toujours vrai dans le monde, ce ne serait pas encore de la vraie morale, lu sais!

Jacques. Oui, oui, je sais.

André. Et la vraie morale est une chose importante, cependant^ à comprendre et à pratiquer. Si l'on se conduit bien dans le seul espoir d'une récompense , on croira peut-être pouvoir se conduire mal dès

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qu'on verra que la récompense ne vient pas!

Jacques. Elle vient toujours; on la trouve toujours au fond du cœur, si ce n'est ailleurs.

André. Voilà justement ce qu'il faut qu'Annette arrive à bien sentir et à bien comprendre ; autrement elle courrait le risque de devenir... ce que sont beaucoup trop déjeunes filles à Paris.

Jacques. Jour de Dieu! si Annette s'avisait...

André. Annette sera j^espère ce qu'a été et ce qu'est encore sa mère. IMais comment Marguerite a-t-elle conservé sa candeur d'ame et sa droite raison?

Jacques. La grand'maman était sévère, je m'en souviens!... C'est fmi, Annette n'ira plus au spectacle. Sa mère n'y était jamais allée avant que de se marier.

André. Jacques, je t'en prie, ne va pas d'un

extrême à l'autre. Le spectacle est im des plaisirs les moins dangereux, et il faut du plaisir à la jeunesse. Seulement si tu yeux me demander d avance...

Jacques. Ali! ça^ mais tu es donc bien 5avant, que tu peux dire, sans l'avoir vue, cette pièce est bonne, celle-ci ne ^aut rien pour Annette ?

Andeé. Est-ce que les journaux ne rendent pas compte de toutes les pièces nouvelles?

Jacques. C'est égal; moi j'aurais beau lire ce qu'ils en disent, je n'y verrais que du feu.

André. Remarque une chose, Jacques; c'est que les gens qui prennent pour guide le devoir se trouvent, par cela seul, doués d'un bon sens tellement sûr, qu'ils seront capables de juger soit une pièce de théâtre, soit un livre ,

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du moins sous le rapport moral, mieux que bien des savants.

Jacques. Voyez-vous ça! il faut que j'essaie pour voir.

André. Essayons dès ce soir. J'ai des billets pour le Vaudeville; je comptais y conduire Thomas; y veux-tu venir?

Jacques. Diable 1 mais c'est que la besogne presse , si c'était pour dimanche prochain, je ne dis pas !... On ne veille donc pas chez vous aujourd'hui? »

André rougit, et répondit que lui aussi il avait de la besogne; et il déchira les billets.

— «A la bonne heure ! » s'écria Jacques en riant; « on peut prêcher tant qu'on veut en paroles quand on prêche aussi d'exemple. Voistu, André, j'aime autant que tu n'ailles point à ces théâtres où tu dis qu'il se débite dos sot-

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