CHAPITRE XXX
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L'ame est un foyer qui rayonne dan»
tons les sens. C'est dans ce foyer qne consiste l'existence.
Jusqu'à son dernier jour, M. Devil montra une grande force de caractère , et André puisa dans l'exemple qu'il donnait, le courage de maîtriser sa juste douleur. Dévoué à son bienfaiteur, André passait les nuits auprès de lui, et il supportait avec calme et dignité les odieux soupçons qu'il lisait dans les yeux des gens in-
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téressés qui s'agitaient avec éclat autour du vieillard , dans l'espoir que sa main s'ouvrirait pour les combler de présent. Les uns ambitionnaient la possession de sa ricbe bibliothèque, de ses manuscrits rares, de ses collections précieuses de médailles et d'objet curieux d'histoire naturelle; les autres sollicitaient, comme souvenir, quelques lignes écrites de sa main; sa famille, non moins avide, se partageait d'avance ses dépouilles, et , de partout, André se voyait en bulte à des regards malveillants, à des mots piquants, qui faisaient monter sur ses joues une vive rougeur; mais c'était le seul signe qu'il laissât échapper du mécontentement qu'il éprouvait. André était enfin arrivé à ce point de supériorité morale où se place de lui-même l'homme qui a la conscience de faire son devoir. Peu importent
alors les bruits du monde ^ ses vains soupçons ; peu importent ses faux jugements et son injustice; on a pour soi Dieu et sa conscience.
Une nuit, cette nuit fut la dernière, la garde malade, Gustave et un autre parent de M. Devil s'étaient endormis; André seul veillait.
— « André, » dit le bon vieillard, dont la main était pressée dans celles du jeune ouvrier, « je voudrais cependant te laisser quelchose. .. pour souvenir ! »
André appuya fortement sur son cœur la main qu'il tenait.
— « Oui, je crois que mon souvenir vivra dans ton cœur, reprit M. Devil; et cette certitude me pénètre d'une joie profonde. André, sousmon chevet, tu trouveras un livre... Jeté le donne!... Ce livre porte les traces du long;
usage que j'en ai fait... Chaque jour, au moins une fois, j'y ai cherché ce qui me manquait souvent, de la résignation, de la patience, et jamais en vain. Prends-le, André, je te le donne! »
— « Moi, n disait Jacques, le lendemain du jour où ]M. Devil avait reçu les derniers honneurs , « je pense qu'il n'aura pas oublié André dans son testament.
— « N'en parle pas à André ! » s'écria Marguerite vivement. « Je suis bien certaine que si M. Devil lui a fait un legs , il le refusera !
— (( Ah ! par exemple ! » reprit Jacques ; (( ce serait une sottise, car enfin si M. Devil a voulu l'avantager...
— <( Trouverais-tu juste d'avantager un
étranger aux dépens de tes enfants, et estimerais-tu celui qui accepterait ces avantages que tu lui aurais faits? » demanda Marguerite.
Jacques ne répondit rien.
André ne montra son trésor à personne, si ce n'est à Marguerite. C'était une vieille Bible.
Jamais André n'avait lu la Bible. Il commença à la lire. Grâce à sa pierre de touche , il comprit comment ce livre, expliqué sous l'inspiration des passions, a pu fournir aux uns des sujets de risée, aux autres des moyens d'oppression et de persécution pour tyranniser et décimer leurs frères. Il comprit encore comment la religion, qui n'a point le sentiment religieux pour base, n'est qu'obscurité, et comment, de cette obscurité, découle nécessairement l'erreur; il comprit enfin que ce qui
sort de l'homme soumis à l'empire de l'orgueil et des sens, non seulement souille l'homme, mais souille encore tout ce qu'il touche^ et trouble jusqu'à la source si pure où l'homme vertueux cherche et puise la vérité.
Dix ans plus tard, André allait encore rêver et réfléchir auprès de la tombe de son vieil ami. Les années n'avaient pas inutilement passé sur sa tête: ses idées s'étaient agrandies; il avait étendu ses relations; il ne bornait pas , à sa naissante famille, l'accomplissement de ses devoirs comme homme, car il savait ce que chaque individu doit au monde social , à ses concitoyens, à son pays , et faisant désormais le bien sans presque y songer , ou du moins sans effort, ainsi que le font toujours les âmes généreuses, André, à son tour, disait avec conviction : « Dei^oirl mot sublime, tu nqf-
fres rien cV agréable ni de flatteur ; ta ne parles que de soumission , et pourtant tu réi^èles à l homme sa liberté, sa volonté! »
Arrivé à l'âiie où l'homnie est homme dans la noble acception du mot, André reconnut enfin que noiva Pierre de touche ^ c'est noire ame ; que de ce foyer rayonnent les inspirations de la conscience, du sens moral, de la raison, du bon sens; que dans notre ame se trouvent le sentiment religieux, l'amour de nos semblables, le respect de nous-mêmes, la connaissance des lois de la morale universelle, et qu'ainsi, la justice éternelle n'est éternelle injustice que pour l'homme qui néglij^e de développer les facultés de l'ame !