CHAPITRE XXIX
Cfl ittort.
L'homme, destiné dès sa naissance à souf* frir et à mourir , doit se tenir constamment prêt à souffrir et à mourir j afin que la souffrance et la mort ne le trouvent pas sans résignation et sans courage !
Un matin , André éprouva la plus vive surprise en apprenant par les journaux que le jour précédent M. Dnverger , après avoir réunis SCS amis dans une fête brillante, s'était brûlé la cervelle. Une lettre trouvée dans sa chambre contenait quelques explications sur ce tragique événement; Léon donnait pour
motif principal de sa mort, l'ennui de la vie, et il terminait pas cette phrase : Je préfère le néant de la tombe au néant de l'existence.
Toute la journée il ne fut question à l'imprimerie que de ce suicide. Chacun le considérait à sa manière; les uns y applaudissaient, les autres le blâmaient , mais personne ne témoignait la moindre pitié pour le jeune Duverger, et André apprit ce jour-là sur son compte une foule de détails, qui ne lui faisaient pas honneur. M. Filleul se contenta de dire : « C'était un fou, qu'on ne m'en parle plus! )) Et il n'en fut plus question.
André revint au logis Tame attristée. Il n'avait jamais aimé ni estimé son jeune professeur, mais il ne pouvait s'empêcher de le plaindre et de se dire que M. Duverger avait
dû être bien malheureux pour se trouver réduit à une telle extrémité. A vingt ans, lorsque le cœur est pur, lorsque la conscience est calme; lorsque, satisfait de son sort, l'homme conserve l'espoir d'un paisible avenir, la mort, et surtout une mort violente , une mort qu'on se donne à soi-même, a quelque chose de douloureux, et, plus encore, de hideux.
— « Ah ! il s'est tué ! » s'écria Jacques. «Bien du plaisir! Moi, qui ai vu la mort de près, je m'en vante, dans le temps que je suis allé aider à frotter un peu les Prussiens aux frontières, et quand j'ai été si malade que je me croyais fini, je trouve que c'est bien assez delà prendre quand elle vient! Qu'en dis- tu, Marguerite?
— « Je dis, » répondit Marguerite, « qu'il faut plus de courage pour vivre que pour
mourir lorsqu'on est malheureux. Eh puis d'ailleurs^ est-ce qu'on a le droit de s'ôter la vie que Dieu nous a donnée?
— « Quanta cela, » reprit Jacques, u c'est une vieille chanson dont personne ne peut trouver le dernier couplet , qui donnerait la clef de tous les autres.
— (( Oh! » reprit Marguerite, « le dernier couplet est tout trouvé pour ceux qui savent que l'homme a des comptes à rendre î Et il ne sera pas peu de chose ce compte à rendre pour celui qui sera allé se cacher sous la terre afin de ne point remplir ses devoirs ici bas ! Car se tuer , Jacques , ce n'est pas autre chose que cela.
André. Ainsi tu penses donc, Marguerite, que les gens qui se tuent sont des lâches? Moi , je ne suis pas de cet avis. Il faut beau-
coup de courage, un grand courage pour se tuer !
Marguerite. Est-ce que tu crois que M. Duverger était un homme de courage?
André. A dire vrai... je ne le crois pas. Mais se tuer, pourtant!...
Marguerite. La mort te fait donc grand peur ?
André. Peur? Pour cela non; mais je n'aime pas à y penser, voilà tout.
Jacques. Ni moi non plus. »
Marguerite ne dit plus rien.
Quelques jours après, André alla voir le bon M. Devil qui se faisait bien vieux, mais qui conservait toujours, au milieu de vives souffrances, toute sa liberté d'esprit et une grande sérénité.
André le trouva entouré de liasses de pa-
262 LA PIEPtllE DE TOUCHE.
piers qu'avec le secours de son neveu, il s'occupait à mettre en ordre.
— « Ne puis-je pas vous aider, monsieur?» demanda André.
— (( Oui. mon enfant, •> répondit le vieux savant ; (( pendant ce temps , Gustave fera une autre besogne non moins importante.
Tiens, Gustave, voici la clef de mon secrétaire; tu y trouveras plusieurs paquets de lettres étiquetés ; je t'autorise à les ouvrir, et à ranger ces lettres par ordre de date. »
Gustave sortit, et le jeune ouvrier resta seul avec M. Devil.
— « Monsieur, » dit-il après bien des hésitations , « est-ce que vous allez faire un voyage? »
M. Devil. C'est probable, mon cher André; et un long voyage! Le temps est venu de
songer aux préparatifs du départ. Je ne veux pas que le dépouillement de mes papiers, coûte à mes enfants plus de frais que ma succession ne leur apportera de revenu.
André. Votre succession . monsieur !
M. Devil. Ne devinez-vous donc pas, jeune homme, à quel genre de voyage je me prépare?
André. Comment, monsieur? Est-ce que vous voudriez...
M. Devil. Non, non, je ne veux pas du tout faire comme M. Duverijer.
André. Vous avez donc appris, monsieur, comment il a fmi?
M. Devil. Oui, mon cher André, elje savais d'avance qu'il finirait ainsi.
André. Vous l'aviez deviné, monsieur! Eh bien! moi. ..je n'aurais jamais pensé...
2fi4 LA PIERRE DE TOUCHE.
M. De VIL. Qu'il fut doué d'assez de courage pour se détruire? Eh! mon cher enfant, rien n'en demande moins qu'une résolution de ce j^enre ! Il n'est besoin pour cela que d'un accès de fièvre. Que cette fièvre soit produite par un désespoir fondé ou par un désespoir sans motif; qu'elle prenne sa source dans n'importe quelle passion ou dans l'abus de ce qui les exalte toutes^ c'est, je vous le répète, un accès de fièvre ou de fohe, qui ne se reproduit plus, quand une fois on s'esL manqué, ou lorsque des circonstances indépendantes de notre volonté ont changé la direction de cette volonté.
André. Mais, monsieur, ces accès de fièvre sont bien communs aujourd hui 1
M. De VIL. Si vous vous souvenez de ce qui a fait long-temps le principal sujet de nos en-
treliens , vous comprendrez qu'ils doivent l'être dans un temps où régnent l'ambition , l'amour de For, riniérêt personnel et l'intérêt national prétendu. Tout cela , vous le savez , donne la fièvre, le délire; et si l'espoir que ce délire fait naître est trompé , comme il doit arriver nécessairement à chaque tour de la roue de fortune, Vespoir devient désespoir^ le désespoir alors achève d'égarer la raison déjà bien affaiblie , et l'on se tue , faute d'avoir su vivre ; et la contagion de l'exemple nudtiplie les victimes de leur propre folie , et le suicide devient de mode; ou ce qui est pis encore, c'est une maladie épidémique dont aucune des classes de la société n'est exempte , parce que dans toutes se retrouve sous divers aspects^ mais à peu près au même degré, la passion
d'avoir ou la passion d'être quelque chose.
André. Monsieur, il y a des personnes qui prétendent que l'homme n a pas le droit de se détruire : moi, je ne vois pas pourquoi il n'aurait point ce droit-là.
M. De VIL. Un des grands vices de l'éducation en général , mon cher André , et surtout de l'instruction , vous avez pu vous en apercevoir déjà , c'est de préoccuper tellement l'homme de ses droits, qu'il en ovibYie ses devoirs. Le droit j en beaucoup de choses, est sujet à contestation; le devoir ne l'est jamais. Ainsi nous n'examinerons point si l'homme a le droit de déposer le fardeau de la vie lorsque ses passions, ou leur résultat, le lui rendent trop lourd , et nous reconnaîtrons seulement que souffrir étant le lot de tout ce qui respire, le devoir de l'homme est de souffrir aTec courage et de donner l'exemple; mais de
bons exemples , et non de ces exemples funestes qui peuvent entraîner la foule dans la route où il s'est follement engagé , et dont le but, devenu pour lui inévitable, est le suicide.
André. Voilà sans doute ce que Marguerite a voulu dire l'autre joiu^, et je comprends que c'est vrai, que c'est juste. »
Il y eut un assez long sileuce. M. Devil, avec beaucoup de calme, continuait le triage de ses papiers. André le regardait de temps en temps. Il ne pouvait s'empecber d'éprouver une espèce de frissonnement en songeant que son vieil ami faisait de sang-froid des préparatifs qui annonçaient en lui la penser^ d'une fin prochaine.
Après avoir encore beaucoup hésité, André dit enfin :
— « Monsieur, il y a une chose à laquelle maintenant je ne crois plus du tout.
M. Devil, Quelle est- elle?
André. C'est aux pressentiments.
M. Devil. a quel propos me dites- vous cela ?
André. A propos de ce que nous faisons aujourd'hui , monsieur. Marguerite aussi avait pris ses mesures pour mourir en paix , et elle n'est point morte. Jacques croyait que c'était fait de lui , et il se porte à merveilles.
M. Devil. Dans beaucoup de cas, mon cher André, les pressentiments ne sont que de la prévoyance ^ et une prévoyance fondée sur l'expérience autant que sur la raison. Les écouter Dour s'abandonner à une vaine tristesse, c'est folie ; mais y puiser au contraire le calme d'esprit nécessaire pour faire ce que nous
dicte la raison, c'est sagesse. Ainsi votre sœur, dans la circonstance qne vous rappelez , a montré une grande force de caractère. Près de devenir encore mère , elle pouvait prévoir sa fin comme possible , mais elle ne dei^alt -point se laisser effrayer par une pensée qui nécessairement en réveillait chez elle une foule d'autres bien pénibles ; et c'est ce qu'elle a fait. Quant à Jacques, il était malade et il n'avait probablement pas la conscience de ce qu'il disait. Vous voyez donc bien que ce qu'on est convenu d'appeler pressentiment , n'est pas du tout la prescience ou la connaissance par avance de ce qui peut nous arriver de fâcheux ou d'heureux. Si l'événement vient justifier ces secrets mouvemenis de l'âme , il n'en faut rien inférer de sérieux pour ceux qui pourront nous agiter encore, à moins que, comme Mar-
guérite, on ne sache y puiser de la prévoyance.
« Mais à soixante quatorze ans passés, pressentir que la mort est proche , c'est montrer tout simplement qu'on connaît à peu près la durée de la vie humaine; et il n'y a là dedans rien d'effrayant ni rien de merveilleux.
André. Monsieur, il faut que je confesse une chose j je n'ai pas peur de la mort, là, ce qui s'appelle peur, et je n'y peux songer de sangfroid I
M. Devil. Avez-vous vu mourir?
André. Oui , monsieur , notre pauvre grand'mère; mais j'étais si jeune alors! Pourtant je me souviens que ses yeux tout-à-coup s'animèrent, qu'elle les leva au ciel, se prit à sourire , et tout fut dit.
M. Devil. El vous ne pouvez songer de sangfroid à cette heure dernière, après avoir vu s'éteindre sans secousse une existence précédemment agitée par tant de souffrances morales et physiques ! Cependant Montaigne nous dit : Ce n est point la mort, cest le mourir quinous fait peur l
André. Monsieur, le mourime me fait point peur, mais...
M. Devil. Croyez vous à rimmorlahté de lame?
André. Monsieiu... j'y crois... et je n'y crois pas tout ensemble.
M. Devil. Quand je serai mort, vieudrezvous visiter ma tombe?
André. Oh! je vous en prie^ monsieur...
M. Devil. Répondez-moi.
André. Certainement, monsieur, j'irai...
M. Devil. Dans quel but, mon enfant?... Voujs pleurez !
André. Monsieur, je vous en conjure, parlons d'autre chose...
M. Devil. Dans quel but visiter une tombe qui ne renferme que des os blanchis par le temps? Pourquoi ce respect pour les morts? Pourquoi ce frisson involontaire à l'approche du champ du repos? Pourquoi cette marche plus lente et à la fois plus légère., cette voix qui s'abaisse graduellement, comme si l'on craignait de réveiller ceux qui dorment sous le marbre ou la terre ? Pourquoi cette pensée vague : On ne me répond pas, mais peut-être on m'entendl Pourquoi encore cet examen rapide de ses sentiments , de ses pensées ; ce repentir des fautes passées qui serre le cœur ; ce vague effroi d'un avenir possible, devant
toutes ces tombes muettes et qui ue montrent . que le néant?... Mon cher André, je n'essaierai point de \o\\s> prouver l'immortalilé de l'ame; c'est une des choses qui ne se prouvent pas. Quand je ne serai phis, venez rêver auprès de mon tombeau , et vous la sentirez. Je l'ai sentie près de la tombe de ma fille. Plongé dans la plus amère douleur, j'ai cessé de croire au néant; j'ai compris que la mort ne peut tout détruire, et la mort a cessé de me faire horreur. Long-temps elle n'avait été pour moi qu'un sujet indifférent. Indifférence, effroi, ont disparu devant la tombe de ma fille , j'ai cru à une réunion possible au-delà du tombeau; le sentiment religieux, étouffé par le savoir, s'est réveillé, et j'ai vu que l'homme destiné dès en naissant à souffrir et à mourir,
doit se tenir constamment prêt à souffrir et à "• 4 3
mourir, afin que la souffrance et la mort ne le trouvent pas sans résignation et sans courage. »
M. Devil se tut, et tendit la main à André dont les joues étaient baignées de larmes.
— « Nous nous reverrons, mon enfant, » dit encore le bon vieillard. « Nous nous reverrons en ce monde. . . et ailleurs. Bien vivre , c'est apprendre à bien mourir î II ne craint pas le compte à rendre de l'emploi qu'il a fait de ses jours, l'homme qui fut constamment soumis à la loi du devoir. Et qu'est-ce que la mort, si ce n'est l'heure solennelle où se jugeant luimême, il en appelle , avant de paraître devant Dieu , au témoignage de sa conscience ! «