CHAPITRE XXY
fftt difilUsef.
Le bonheur ou le malheur de la vieillesse n'est le plus souvent que la conséquence de notre vie passée.
Marguerite était bien heureuse en voyant l'affection sincère qui avait succédé à l'esprit d'animosité réciproque dont les deux beaufrères avaient eu à s'accuser pendant tant d'années; et, du fond du cœur, elle adressait les plus vifs remercîments à M. Devil. Elle remarquait que Jacques commençait à tenir quelque
compte à André de sa persévérance à remplir ses devoirs, et que lui-même se complaisait parfois à faire usage de sa pierre de touche pour juger, non les actions d'autrui, mais les siennes propres.
— « Je t'en prie, » disait-elle à André lorsqu'elle lui communiquait ses observations, « n'oublie pas que ce ne sont point ceux qui se portent bien , mais les malades qui ont besoin de médecin; et les médecins ne donnent à leurs malades que des médicaments proportionnés à leur force. Tâche donc que Jacques puisse toujours comprendre ce que tu lui dis; autrement tu le décourageras, et surtout, André , songe que ses cheveux commencent à grisonner; que tu n'es qu'un enfant comparativement à lui ; qu'il ne conviendrait pas qu'un homme de ton âge, fit la leçon à un
homme plus âgé. Il t'écoute, c'est déjà beaucoup; il s'essaie à se servir de sa pierre de touche, depuis que lu lui as tant dit qu'il en a une , et bien certainement, tu dois t'en apercevoir, il devient meilleur! »
La leçon, faite avec douceur, n'en venait pas moins trop souvent à propos, et André rougissait. Comme tous les jeunes gens il ne faisait cas que de la jeunesse ; les hommes d'un âge mur ne lui paraissaient être que des gens incapables d'énergie, et les vieillards, pour la plupart, des personnages sans importance réelle et qui se vengai-ent , par une mauvaise humeur continuelle, du malheur de n'être plus jeunes.
M. Devil n'avait jamais eu l'occasion de s'apercevoir des idées qu'André nourrissait à ce sujet; mais Marguerite, informée par les récits
mêmes d'André de bien des petits détails relatifs aux événements de peu d'importance qui arriyaient journellement à riraprimerie, ne perdait aucune occasion de lui rappeler que respecter la vieillesse est encore un devoir; et l'un des premiers devoirs.
— « Tu en diras ce que tu voudras , Marguerite, » répondit un soir André, avec impatience ; ti mais les vieillards d'à-présent ne valent pas ceux d'autrefois. Nous voyons dans l'histoire que jadis ils donnaient l'exemple en même temps que des conseils; aussi on les respectait, on les écoutait... mais aujourd'hui !,.. c'est que tu ne te figures pas comme ils sont ambitieux! ambitieux de faire î Et faire quoi, lorsqu'on n'est plus bon à rien! »
— « Je t'en prie , » s'écria Marguerite , « fais attention à ce que tu dis ! Crois-tu donc
que tu ne seras pas vieux à ion tour! et alors, André , comme tout du long de la vie , tu recueilleras ce que tu auras semé, et pas autre chose. Est-ce que M. Devil te paraît ambitieux ou ridicule !
André. M. Devil! ah! par exemple! si tout les vieillards étaient comme lui !.. .
Marguerite. Je ne suis pas bien habile en fait d'histoire, André; mais je me souviens de ce que notre grand'mère m'a raconté tant de fois de la vieillesse douce et aimable de beaucoup de gens qu'elle avait connus dans son jeune temps. Ces vieillards aimaient la jeunesse parce que la jeunesse les aimait et les respectait ; mais comment veux-tu qu'aujourd'hui où l'on dédaigne homme et femme seulement parce qu'ils sont vieux , ilé aiment la jeunesse parce qu'elle est jeune, c'est-
à-dire turbulente, insolente, dédaimieuse!
André. Crois-tu donc qu'on se laissera malmener uniquement parce que celui qui vous malmène est vieux?
Marguerite. Sais-tu ce que c'est que d'être vieux ?
André. Je te le répète, c'est n'être bon à rien.
Marguerite. Et crois-tu que ce soit doux d'être obligé de se dire qu'on n'est bon à rien ; de perdre chaque jour quelque chose de ses forces ; de sentir ses facultés s'affaiblir ; de se voir dévoué à des infirmités, à des souffrances qui n'auront pour terme que la mort ?
André. C'est un malheur qui nous attend tous ; ainsi le plus sage est de s'y résigner.
Marguerite. Et ceux que ce malheur n'a pas atteint, ne doivent aucune compas-
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sion à ceux qui déjà s'y trouvent soumis?
André. Je ne dis point cela.
Marguerite. Que dis-tu donc alors? Je te le répète, on ne recueille que ce qu'on a semé. Si, dans la jeunesse, on se livre à ses passions, si l'on s'abandonne à son ambition, à sa cupidité ; si l'on sacrifie tout à sa propre convenance, si enfin on prend pour guide son intérêt au lieu de la vertu , on sera, dans sa vieillesse, ridicule par ses prétentions, insupportable par son humeur, égoïste, exigeant, avare et envieux de tous les avantages qu'on voit briller chez les autres, tandis que soi, on les a perdus.
« Mais pour cela, en est-on moins à plaindre? Bien au contraire, André; et je suis étonnée d'être obligée de te le faire remarquer, à toi (jui as un bon cœur.
André. Mais, mon Dieu, Marguerite, tu me sermonnes, comme dit Jacques, à propos de rien. Je ne ferai point de mal à un vieillard , je l'aiderai même à marcher s'il est infirme, et je lui rendrai tous les services qui seront en mon pouvoir, mais je ne peux respecter que celui qui est respectable....
Marguerite. Tampis pour toi, André, si la vue seule de cheveux blancs ne t'inspire rien , ne dit rien à ton cœur ! Il faut que bien des années s'écoulent pour que les cheveux blanchissent , lorsqu'un grand chagrin ne les fait pas blanchir tout à coup ; et chaque année est composée de jour, chaque jour est composé d'heures que l'espoir trompé, que la douleur, fait paraître souvent bien longues et bien amères ! Il a beaucoup vécu , ce qui veut dire qu'il a beaucoup souffert, celui qui a des che-
veux blancs ! Et une chose à laquelle vous ne pensez pas, jeunes gens qui vieillirez à votre tour, c'est que vous exigez d'un vieillard , dont les facultés sont affaiblies , une force d^ caractère bien autrement grande que celle que vous pourriez trouver en vous-mêmes alors que vous jouissez de toutes vos forces! Vous avez devant vous l'avenir que vous ne connaissez pas et dont vous espérez tout ; les vieillards ont derrière eux le passé qui ne leur apporte rien que des regrets ; vous ne redoutez pas la mort , parce qu'elle vous apparaît bien loin et glorieuse ; le vieillard en a peur, parce qu'elle est tout proche, à moins qu'il ne soit soutenu par le sentiment religieux !.. . Eh 1 combien, des vieillards d'aujourd'hui, n'ont pas étouffé ce sentiment, avec tant d'autres dans lesquels
ils puiseraient le repos et le respect d'euxmêmes !
André. C'est justement ce que je te dis depuis une heure, Marguerite; et voilà ce qui fait qu'on ne peut les respecter.
Marguerite. Qu'as-tu donc fait, toi, André^ de la bonté et de la charité qu'avant-hier tu prêchais à Jacques ? »
André devint plus rouge encore et ne répondit pas.
— « Je vois bien, » reprit Marguerite , « ce que j'ai à attendre de toi quand je ne serai plus bonne à rien î
— ((Ah! Marguerite, peux-tu dire une chose comme celle-là! » s'écria André d'une voix altérée.
Marguerite. De toi ou de tout autre; car,
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si tu me conserves du respect parce que tu m'auras connue jeune, les autres ne voyant en moi qu'une vieille femme, pourront bien me repousser, se moquer...
André. Allons donc! Est-ce que jamais lu seras une méchante vieille! Eh! d'ailleurs je saurais bien punir les insolents. ..
Marguerite. Alors il faut te résigner à ne pas trouver mauvais que les enfants des vieillards, dont tu le permets de rire , te punissent tôt ou lard de ce manque de respect...
André. C'est bien différent ! Je te connais , je sais ce que tu vaux...
Marguerite. Mon pauvre André, consulte ta pierre de louche , car lu t)als l'eau ! »
El Marguerite se mil à chanter pour endormir son fils, dont les cris l'avaient attirée auprès du berceau.
A bien peu de temps de là, claez M. Devil, André fut témoin d'un entretien qui lui rappela celui qu'il avait eu avec Marguerite. Presque toutes les personnes que voyait M. Devil étaient des gens âgés , et chacun d'eux avait trouvé dans André un respect qui jamais ne s'était démenti.
Ce soir même on parla du peu d'égards que les jeunes gens en général ont pour la vieillesse ; André entendit répéter , quoiqu'en d'autres termes, les reproches que les vieux ouvriers de l'imprimerie adressaient aux jeunes ouvriers et aux apprentis , et il se surprit à les trouver fondés.
Il devint rêveur. La forme seule était changée; le fonds restait le même. Tout ce que Marguerite lui avait dit , fut dit ce soir-là , et André, honteux des éloges qu'il avait reçus sur
son respect, sur sa déférence pour ia vieillesse , revint au logis le cœur serré.
Il avait beau se dire que les amis de M. Devil ne ressemblaient point aux autres vieillards, »a conscience lui redisait tout bas ce qu il se plaisait à répéter à Jacques : Deux poids et deux mesures ! Et c'était à ceux que le malheur n'avait cessé de poursuivre depuis le berceau , qu'il accordait le moins de compassion et de respect!... C'était à ceux que leur impuissance menaçait de réduire à la misère; c'était à ceux que le sentiment de cette impuissance devait rendre encore plus malheureux , qu'il refusait les égards dûs à une infortune sans espoir, sans avenir!. ..
André résolut de changer de conduite , et il en changea en effet.
Les réflexions qu'il avait faites à ce sujet, le
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conduisirent bientôt à une foule d'autres dont le résultat fut la nécessité, pour l'homme, de se préparer de bonne heure à vieillir , et c'est dans ce sens qu'un soir il parla à M. Devil, avec lequel il se trouva seul quelques instants avant l'heure à laquelle arrivaient ses amis.
— « Je suis bien aise, » répondit le bon vieillard, «'de vous voir nourrir de vous-même des pensées que trop souvent on repousse à votre âge. Bien rftRlheureusement on ne compte guère la vieillesse pour quelque chose dans ses rêves d'avenir ; et c'est un grand tort. Tous, à moins d'événements impossibles à prévoir, nous sommes presque certains de vieillir, et la vieillesse, mon cher André, nous attache plus de rides en V esprit quau visage, si, de bonne heure, nous n'avons point songé que le temps viendra où nos forces physiques et mo-
raies subiront la loi commune. Ce n'est donc pas assez de travailler dans la jeunesse à s'assurer du pain pour ses vieux jours; il faut encore tâcher de préparer un avenir à cette intelligence qui aura besoin d'occupations proportionnées à des forces affaiblies par l'usage et par les années.
André. Monsieur , ceci est plus facile à des personnes comme vous qu'à de pauvres ouvriers.
M. Devil. J'en conviens, et cependant, mon cher André, pour tous les hommes, quel que soit le rang où le sort les place, le bonheur ou le malheur de la ^vieillesse ri est souvent que la conséquence de la vie passée. Si nous cherchions autour de nous, il serait facile d'en trouver des exemples. Remarquez que les vieillards qui supportent le plus pa-
tiemment le fardeau des années et les infirmités de l'âge, sont des hommes dont l'esprit a été éclairé par une instruction solide, dont les passions ont été maintenues dans de justes bornes par la raison et qui ont traversé les révolutions sans céder au torrent des ambitions nouvellement développées. Au contraire ceux qui eurent une jeunesse orageuse , que les circonstances ou leur volonté entraîna de pays en pays, et qu'une agitation intérieure, qu'ils ne clierclicrent point à maîtriser ;, empêcha de se trouver bien nulle part, éprouvent, jusque dans la vieillesse, ce besoin de mouvement, cette activité sans but déterminé qui tourmenta leur vie entière; elle ne sert aujom-d'hui qu'à les rendre malhetu^eux et même ridicules aux yeux d'une folle jeunesse sans indulgence, sans pitié pour personne, et que les
passions auxquelles elle s'abandonne conduiront peut-être à une vieillesse anticipée, et par cela seul digne de mépris : car il ne mérite que le mépris l'homme dont les facultés intellectuelles et morales et dont les forces physiques se trouvent affaiblies avant l'âge par l'abus qu'il en a osé faire, tandis qu'il est digne de respect, ou tout au moins d'égards, l'homme que les années ont courbé et blanchi.
André. Oui, c'est triste de vieillir , je le sens !
M. Devil. Vous devez sentir aussi que les vieillards sont à plaindre!... Plaignez-les donc, André, et tâchez de leur procurer encore quelques joies sur la terre ; de ces joies qu'ils ne peu vent puiser que dans les souvenirs du passé! Donnez-leur la satisfaction de voir un jeune visage s'épanouir et sourire à leurs discours. ..
Soyez enfin pour tous ce que vous avez été pour moi. Si mes conseils vous ont aidé à voir ce que vous avez en vous, votre confiance, votre tendresse m'ont fait passer d'heureux moments, et je vous en remercie! »
Ému jusqu'aux larmes, André porta à ses lèvres la main de M. De vil , et il s'écria : « Ab! monsieur! vous me remerciez! vous à qui je dois tout !
— « Je souhaite, » dit le bon vieillard avec un sourire affectueux, a que vos derniers jours soient embellis comme les miens le sont par vous! Mais pour arriver là, mon enfant, apprenez à vieillir! Osez voir de loin cet âge qui ne peut être supportable pour le vieillard et pour ceux qui- l'entourent, que si, dans sa jeunesse, il fut maître de luimême, que s'il sut s'oublier pour autrui !L ex-
périence du monde donne tant de sujet de prendre les hommes en haine ou en pitié, qu'aisément on retombe dans l'orgueil en se comparant à eux; de l'orgueil naît l'égoïsme, et vous savez ce que l'égoïsme produit ! »
André baissa la tête , et le silence se prolongea jusqu'à l'arrivée des amis de M. Devil.