CHAPITRE XXIV
ia 3u0ticc.
La justice pour les individus, consiste dans le sacrifice d'enx-mêmes à leur famille; pjur Ja famille, dans le sacrifice d'elle-même à l'Etat, et pour l'Etat, dans leresiiect de certains principes inaltérables, qui font 'e bonheur et le salut de l'espèce humaine.
Placé comme André l'était , dans une imprimerie où abondait le travail et dans laquelle s'imprimaient plusieurs journaux, il était à même de faire des observations nuiltipliées sur le sujet important auquel le ramenaient tous ses entretiens avec M, Devil. Depuis surtout qu'il travaillait à la veillée, il avait bi<^n
des occasions , en voyant de près les journalistes et de quelle façon se fabriquent les nouvelles, de se demander ce que pouvait être ou devenir l'opinion publique entre les mains de tant de gens qui s'en prétendent les organes, et qui louent si complaisamment leur plume au plus offrant? Les plaisanteries qu'il entendait le révoltaient , et ce n'était pas sans peine qu'il retenait l'expression de son indignation. Personne , dans tout ce monde d'écrivains , de spéculateurs de tous les genres qui venaient faire imprimer des feuilles politiques ou littéraires, des annonces, des prospectus , ne montrait la plus légère connaissance des lois les plus simples de la morale. Chacmi , préoccupé de ses intérêts particuliers , tourmenté par la cupidité ou l'envie, comptait pour rien cet intérêt national dont il parlait avec emphase , et
n'hésitait pas à le sacrifier au sien propre dans la circonstance la moins importante; pas plus qu'il n'hésitait à se conduire, à l'égard du voisin, comme il n'aurait assurément pas voulu qu'on se fût conduit envers lui; et André, révolté ou bien le cœur serré , rapportait au logis des impressions pénibles que l'égoïsme de Jacques ne contribuait pas peu à rendre plus pénibles encore.
« Les femmes valent mieux que nous ! » se disait souvent André avec amertume. Il était presque fâché que Marguerite ne se démentît pas un seul instant^, qu'elle fût toujours patiente, toujours résignée, et tellement oublieuse d'elle-même, qu'aucune de ses actions ne se rapportait à son intérêt particulier. Elle accoutumait Annettc à ces mêmes vertus qu'elle pratiquait si bien ; André la secondait,
en tâchant de développer dans la jeune fille ce sens moral , cette droiture de cœur et d'esprit dont il sentait toute l'importance.
— <( Songe donc », disait-il parfois à l'enfant un peu mutine , « songe donc à ta dignité de femme ! Les femmes , vois-tu , sont les premières institutrices de l'homme; et les institutrices, comme les instituteurs, doii^ent donner l'exemple. Comment veux-tu, lorsque Xavier va commencer à grandir, qu'il devienne obéissant si tu ne l'es pas toi-même? Il ne faut pas se contenter, Annette , de comprendre quel est le devoir des autres, il faut surtout comprendi'e quel est le sien propre ; autrement on oubliera, en faisant valoir ses droits, de respecter ceux d'autrui. »
Annette rappelait malignement à Andi'é quelques circonstances où il avait justement
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commis cet oubli contre lequel il voulait la prémunir; André se fâchait, Annette riait plus fort et, sans Marguerite, il y aurait eu quelquefois des querelles assez vives.
Jacques prenait toujours le parti de sa fille , qu'elle eût tort ou raison. Il en voulait à André de se montrer, dans l'âge des passions, plus sage, plus rangé que lui-même ne Favait jamais été; il lui en voulait encore d'opposer aux projets extravagants qui l'occupaient sans cesse, des objections si justes, que la réflexion l'amenait tôt ou tard à reconnaître malgré lui qu'il déraisonnait complètement.
— « Si tu n'avais pas M. Devil pour te soutfler tout ce que tu me dis, » s'écriait-il alors avec impatience , « tu serais bien embarrassé où prendre tes sermons !
— « Je ne fais point de sermons, » répondait
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André d'un ton bref ; « et je ne te dirais pas tout cela , si tu te le disais à Loi-même !
— u Oli ! » répliquait Jacques du ton d'une feinte humilité, « j'aurais beau chercber, moi pauvre ouvrier ignorant, je ne trouverais jamais toutes les belles sentences que tu apprends par cœur dans tes livres !
André. Ces sentences-là, nous les avons toutes dans notre cœm', et si elles n'étaient point vraies, j'aurai beau te les prêcber, tu n'y comprendrais rien du tout. Vois-tu, Jacques, je n'ai pas la prétention, moi, blanc-bec, d'en remontrer à un homme de ton âge. La seule chose que je te demande , c'est de consulter ta pierre de touche.
Jacques. Et où veux-tu que je la cherche ma pierre de touche ! tu peux me le dire , toi qui es un sm^ajit !
André. Je n'en sais rien. C'est ma tête qui pense, c'est mon cœur qui sent. Ici, ajouta-t-il en appuyant la main sur sa poitrine, se passe quelque chose d'étrange quand je fais mal, et aussitôt mes idées changent : je vois, je comprends qne je fais mal , et je m'arrête.. .
— (( Comme moi à la porte du cabaret, » dit Jacques avec son ricanement habituel; (( c'est-à-dire depuis que je ne gagne plus rien. Je gagnerais pourtant si tu voulais , André î
André. Écoute, Jacques, n'y a-t-il pas un vieux proverbe qui dit : // ne faut point mettre tous ses œufs dans un panier? Eh! bien , si je te donnais ce que j'ai k la Caisse d'Épargne pour monter un fond de brocheur, à quoi cela servirait-il clans ce moment où Marguerite nourrice ne pourrait surveiller un grand nom-
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bre d'ouvrières, et où loi-même , si souvent malade encore , tu ne pourrais aller chercher de l'ouvrage?
Jacques. Oh! nous savons de reste que tu ne veux pas être soldat !
André. Je le voudrais malgré tout si mon pays était en guerre; je le voudrais encore si je n'écoutais que mon envie de courir le monde , car il ne faut pas te figurer que cette envie-là est passée ! C'est bien à présent , Jacques, qu'il me serait agréable de voyager, même comme soldat! Je demanderais, vois-tu ; à entrer dans l'un des régiments qu'on envoie aux colonies , et comme maintenant je ne suis plus tout-à-fait un ignorant , qui sait si je ne pourrais pas me distinguer par quelque découverte utile aux sciences ! et pour cela , les conseils, pas plus que les recommandations, ne me
manqueraient pas; je connais tant de monde et tant de savants !
Jacques. Eh bien! alors pourquoi ne t'enqa£jes-tu pas tout de suite.'^
André. Parce que je ne le dois pas ! Je suis utile ici , j y sais nécessaire, et je reste. Et plus j'avancerai en âge , pkis je serai utile et nécessaire. Il faut donc dès à présent me préparer les moyens de remplir ce qui est mon devoir, c'est-à-dire d'acheter un remplaçant, afin de ne pas m'éloigner.
Jacques. Te voilà comme Marguerite ;, employant de grands mots pour excuser... des choses... là... des choses qui te plaisent et te conviennent.
André. Ton injustice, Jacques, ni celle de M. Filleul ou de tout autre ^ ne me dégoûtera })oint de faire mon devoir. A l'imprimerie je
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serais déjà homme de conscience si M. Filleul faisait seulement ce qui est juste, sans me favoriser comme autrefois ; il ne le veut pas , et comme il est maître à l'atelier , il n'en est que ce qui lui plaît.
Jacques. A ta place je parlerais à M. Laaibert. Que diable ! si tu te laisses.. .
André. Je ne le dois pas. L'injustice actuelle , Jacques , ne saurait nous faire oublier les bienfaits passés. Le titre dihomme de conscience me manque seul, car j'exécute tous les travaux que l'on ne confie qu'aux meilleurs ouvriers; souvent, la nuit, je remplis aussi la pince de correcteur d'épreuves et je suis payé en conséquence. Que me faut-il de plus.?
Jacques. Je sais que tu gagnes beaucoup d'argent et que tii en donnes beaucoup ici; mais tu en mets pas mal de côté !
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AjsDRÉ. Le plus que je peux afin de compléter la somme qui doit me fournir les moyens de rester prés de toi et de tes enfants. Un de tes enfants est le mien, Jacques! Piiissé-je faire pour lui tout ce que tu as fait pour moi !
Jacques. Tu es un bon garçon , je ne dis pas non. Ah ça, quand tu auras fini de songer à tes propres affaires , tu penseras un peu à nous , n'est-ce pas?
André. J'y pense sans cesse.
Jacques. Oui, mais je veux dire à l'association des ouvriers.
André. Nous en faisons tous partie maintenant.
Jacques. Bah! vraiment/
André. Nous ne nous comprenons pas ; je tr parle de l'association mutuelle pour des secours en cas de maladie. Si tu t'étais associé il
y a six mois, tu aurais encore aujourd'hui tes économies passées...
Jacques. Je n'ai pas voulu, parce qu'il fallait donner de l'argent.
André. C'eût été de l'argent bien placé. D'ailleurs il en faut donner à toutes les associations possibles...
Jacques. Non pas à celle dont je t'ai parlé.
André. Je voudrais le voir pour le croire; et si cela était , je me dirais qu'il y a là-dessous quelque chose... qui doit exciter la défiance. Dis-moi, Jacques, tu veux être maître brocheur?
Jacques. Assurément! Et si je n'étais pas estropié , je serais maître relieur !
André. Comme brocheur tu emploieras des ouvrières et des ouvriers, n'est-ce pas 1
Jacques. Parbleu ! cela va sans dire !
André. Et alors^ dis-moi, emploieras- tu de préférence ceux d'entre eux qui auront fait partie de quelque association prétendue patriotique , et dont le véritable but aura été d'exciter ouvrières et ouvriers à se coaliser pour faire augmenter le prix du salaire de la journée?
Jacques. Non, non , et cent mille fois non !
André. Pourquoi donc avoir toujours deux poids et deux mesures?
Jacques. Tiens ! pourquoi ! 11 est bon là 1 Les intérêts des ouvriers et des maîtres, cela fait deux; il faut donc deux poids ei deux mesures.
André. Mais pourquoi ces intérêts ne sontils pas les mêmes!
Jacques. Ob! ne va pas cbercher à m embrouiller avec tes distinctions auxquelles je n'entends rien!
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André. Dis-moi seulement quelle différence tu vois entre ces intérêts-là !
Jacques. Pardi! la différence qu'il y a entre recevoir et donner. Ceux qui reçoivent trouvent toujours qu'il n'y en a pas assez; ceux qui donnent trouvent toujours qu'il y en a trop , et voilà !
André. Lequel a laison et de quel côté est la justice?
Jacques. Du côté de l'ouvrier quand il n'est qu'ouvrier, du côlé du maître quand il devient maître.
André. Deux poids et deux mesures, je te le répète , et avec cela on est sûr de n'être jamais juste et d'aller toujours de travers... Laisse-moi donc te dire, Jacques! ta pierre de touche répondra sans que tu t'en mêles pour ainsi dire. L'ouvrier ne serait rien sans le
maître comme le maître ne serait rien sans Touvrier; mais si aucun sentiment de justice ne les anime , si chacun ne considère que son intérêt sans prendre garde à l'intérêt de l'autre, tu comprends Lien qu'avant long-temps la passion d'avoir les portera à se brouiller : alors l'ouvrier se trouvera sans ouvrage , le maître sans ouvrier^ et tout deux se verront ruinés. Laisse-moi donc finir !... tandis qu'au contraire si l'ouvrier avait élé juste et si le maître l'avait été , d'un coté on aurait compris qu'il y a dos bornes au-delà desquelles le fabricant ne peut pas aller, de l'aiUre qu'il y a tel salaire qui ne suffit pas aux besoins d'un honmie, même le plus sobre et le moins dépensier; on se serait parlé avec modération ; chacun y aurait mis du sien; l'ouvrier n'aurait pas cessé d'avoir de l'ouvrage, le maître de faire tra-
vailler; est-ce vrai, où n'est-ce pas vrai?
Jacques. C'est vrai. Mais, vois-tu, André, sans les associations, les maîtres ne seraient point sages. C'est dans leur nature d'être rudes et âpres.
André. Tu parles aujourd'hui en ouvrier; que tu sois maître un jour, et tu diras qu'il est dans la natui-e de l'ouvrier d'être insolent et avide j et cela est et sera vrai, comme le dit M. Devil, tant que riches et pauvres, oisifs et travailleurs, auront en vue leur intérêt et non point la justice; et de même cela est et sera vrai, pour la même raison, en ce qui touche les gouvernés et les gouvernants.
Jacques. Je ne dis pas non. îMais c'est une duperie d'avoir de la justice quand personne n'en a en ce monde.
André. Aussi long- temps que chacun dira
ce que tu dis-là, les clioses ne cesseront pas d'aller comme elles vont, et l'on ne pourra point s'entendre.
Jacques. Ali bah! tu m'ennuies avec tous tes raisonnements !
André. Il est possible que je t'ennuie, mais, bien sur , quelque chose te dit tout bas que j'ai pourtant raison de faire ces raisonnements. »
Jacques haussa les épaules sans répondre ; il ne voulait point avouer que quelque chose le lui disait en effet; car ce qui est vrai^ l'homme le reconnaît pour vrai en dépit de lui-même; il y est forcé, quel que soit l'intérêt qui le porte à soutenir hautement le contraire,
Jacques. Ainsi tu ne veux pas t'associer?
André. Quia compagnon a maître; voila
ce que je te répondrai dans mon intérêt , et cela ne me va pas.
Jacques. Yoyez-vous monsieur l'indépendant! mais c'est justement pour arriver à l'indépendance qu'on s'associe!
André. L'indépendance de qui?
Jacques. De qui ^ de qui î l'indépendance voilà tout. Et d'ailleurs est-ce qu'on ne doit rien faire pour son pays ?
A]vîDRÉ. C'est donc pour le bien de ton pays que tu veux entrer dans cette association qui donne , dis-tu , de l'argent aux associés ?
Jacques. Certainement ! Quand on voit comment vont les clioses, on se sent bouillir le sang dans les veines.
André. Eh! bien, alors, pourquoi recevoir de l'argent...
Jacques virement. C'est qu'il y a du risque,
vois-tu! Si l'on réussit, on aura des places; si l'on ne réussit pas , la prison.. .
AjS'deé tout aussi viçement. Jacques, n'en disons pas davantage là-dessus! Je suis trop jeune et j'ai encore trop peu d'expérience pour être utile à mon pays comme je sens que je le pourrai un jour; et alors je ne m'informerai pas s'il y a de l'argent:, des places à gagner ou la prison à craindre, pas plus que je ne me soucie aujourd'hui si ce que je fais me conduira à devenir prote ou à mourir siu' la paille; mais, sans vouloir te rien dire qui ressemble à un reproche , je te répéterai cette belle maxime que j'ai trouvée dans l'un des livres que me prête M. Devil : La justice pour les indiinduSj consiste clans le sacrifice
cY eux-mêmes à leur Jamille ; pour la fa- II. 9
mille, dans le sacrifice d'elle-même à VÉtat, et pour VÈtat dans le respect de certains principes inaltérables qui font le bonheur et le salut de l'espèce humaine.
Jacques. C'est superbe ! et si superbe que je n'y comprends rien du tout.
André. Tu n'y comprends rien, Jacques!
et pourtant tu as nourri pendant dix ans tes vieux parents ; tu t'es mis dans la gêne pour m'éiever , moi , pauvre orphelin ! tu es allé te battre aux frontières dans le temps que l'ennemi est venu envahir notre territoire j et, à l'époque où l'étranger régnait sur notre pauvre France , tu as préféré perdre ton pain, à rester comme ouvrier chez un homme que tu ne pouvais estimer parce qu'il ne se doutait pas de ce que c'est que l'amour de la patrie , et parce que , tout préoccupé de son opinion po-
litique , plutôt que de la justice, il applaudissait à ce qui se faisait alors !
Jacques. Tiens! Mart^uerite t'a conté mes fredaines !
André. Ehl^bien, Jacques, demande-toi s'il y a quelque chose du sentiment qui te poussait alors dans le sentiment qui te pousse aujourd'hui/ »
Jacques sourit et répondit : « Ça-^commence à devenir clair! »
André. En écoutant ce que te dictait ton devoir, ou la justice, ou la vertu, car tout cela signifie la même chose, faisais-tu mieux ou plus mal que tu ne ferais à présent si tu n'écoutais que l'intérêt? Enfin, que penses-tu du Jacques d'autrefois?
Jacques. iNous renvoyons le tout au bureau des renseignements, afin de savoir ce que
nous devons penser du Jacques d'aujourd'hui. Es-tu content? »
x4.ndré serra cordialement la main que son beau-frère lui avait tendue.