‹ La Piété filiale en ChineChapitre 1 sur 25 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il y a quelques années, à la suite d'un entretien sur la piété filiale avec le viceroi des Deux-Kouang, le mandarin Joui- Lin g, Son Excellence in envoya, enveloppés dans un magnifique étui, cinq volumes d'un ouvrage intitulé Pe-Hiao Tou-Chouê, cent traits illustrés de piété filiale, par le nommé Yu-pao-Tchen, de Canton. — L'envoi était accompagné d'une lettre, on ne peut plus gracieuse, me recommandant la lecture de ce recueil dont la primeur m'était adressée.

Quefis-je alors? Je m'empressai de regarder les gravures qui, sans être des

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chefs-d'œuvre, m intéressèrent asse\par leur originalité pour m engager à connaître les sujets qu elles représentaient.

Tout d'abord, je fus loin d'être satisfait. Les premières historiettes que je parcourus étaient d'une naïveté par trop enfantine et écrites dans un style un peu trivial. J'allais en rester là, quand je découvris un vrai bijou en fait de sentiments élevés et délicats, qui fit que je ne m arrêtai qiïà la fin de l'ouvrage. Je n'eus pas à m'en repentir; et, parmi les cent anecdotes, j'en trouvai vingtcinq que je traduisis aussitôt pour mes enfants.

Dernièrement, M. E. Leroux, l'éditeur intelligent, toujours à la recherche de ce qui peut intéresser la science et la morale, aperçut les vingt-cinq gravures, qui accompagnent ces anecdotes, et m'offrit de les publier, à la condition que je les ferais précéder d'une introduction plus sérieuse sur la piété filiale et sur le culte des ancêtres.

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in

Voilà comment, cher lecteur, je suis arrivé à/aire ce petit /ivre, que je dédie à fna belle-mère, comme un témoignage de ma sincère affection,

Paris, Je 8 mai 187

P. de THIKRSANT.

-.orsqu'on parcourt l'histoire de p4 la Chine, on est frappé tout d'abord du degré de civilisation que ce colossal empire

est parvenu à atteindre, par lui-même, sans l'aide d'aucun autre peuple; mais ce qui étonne le plus, c'est de voir que cette civilisation remonte à une antiquité si reculée, qu'on a de la peine à découvrir dans le passé les traces d'un état d'enfance chez cette nation extraordinaire. Partout ailleurs les peuples naissent, grandissent et disparaissent.

En Chine, c'est l'immobilité presque absolue qui semble délier le destin. A

LA PIKTK FILIALE

quoi doit-elle donc une telle force vitale? A un principe, unique pivot de toute la machine qui fait marcher cette immense agglomération d'hommes, au dogme de la piété filiale, que ses premiers législateurs ont proclamé et établi comme la base la plus solide sur laquelle reposent l'existence des empires et le bonheur des sociétés.

Pour les Romains, la piété filiale était la première loi de la nature, prima naturœ lex; saint Paul l'appelle le premier des commandements; les Chinois, eux, lui ont donné le nom de Hiao et Font classée comme source de toutes les vertus et fondement du sage gouvernement d'un Etat. Dans l'écriture chinoise, le caractère Hiao est composé de deux éléments représentant un vieillard supporté par un enfant.

Confucius, interrogé sur sa véritable signification, répondit : « Il renferme en « lui tout ce qui est rationnel et droit. » Pressé par ses disciples, de s'expliquer davantage, il ajouta : « Les devoirs de la « piété filiale sont multiples et peuvent

tt se résumer ainsi : les enfants, pendant

« la vie de leurs parents, doivent les servir « en suivant les prescriptions des rites; ce lorsque les parents meurent, les enfants

« doivent les enterrer conformément aux

« rites; quand les parents sont morts, les a enfants doivent faire pour eux les sacri- « fices imposés par les rites. Le corps de a Tentant n'étant qu'une partie du corps c de ses parents, l'enfant doit veiller « attentivement sur lui-même, afin de ne a jamais faire de la peine à ses parents. « C'est là le commencement de la « piété filiale. Le seul chagrin qu'un « bon fils puisse causer à ses parents, « c'est lorsque la maladie le frappe ino- « pinément. La piété filiale ne con- « siste pas seulement à pourvoir aux « besoins de ses parents. Autrement, « on ne différerait pas des chiens et des « chevaux; il faut avant tout que les « enfants soient remplis d'égards et de « respect pour leurs parents. Croit-on « que, lorsque chaque chose a été faite, « que les plus jeunes frères et le fils « aîné se sont mis au travail, que le vin

« et la nourriture ont été pris, que les a pères et les frères ont été servis les pre- « miers, la piété filiale soit complète. « Non, — tout cela ne constitue pas la « piété filiale, à moins que les enfants « niaient vis-à-vis de leurs parents un « maintien convenable. »

Le dogme de la piété filiale, qui a eu une influence si marquée sur les destinées de la Chine, a son histoire toute tracée dans les Annales de l'empire, cet ouvrage de littérature le plus authentique qui soit dans l'univers, et, suivant le Père Amiot, le plus digne de confiance.

L'empereur Yao (2297 ans avant Jésus-Christ) est le premier législateur à qui la piété filiale est redevable des honneurs et de l'influence dont elle a joui en Chine depuis cette époque si reculée. Après un long règne bien rempli, cet illustre monarque, se trouvant trop faible pour soutenir le fardeau de l'empire, fit appeler ses ministres d'Etat et leur dit : « J'occupe le trône depuis 70 ans; si, parmi vous, quelqu'un

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se croit capable de gouverner, je lui

céderai ma place. » Les grands, avant répondu qu'aucun d'eux n'avait les talents nécessaires: « Proposez donc, ajouta l'empereur, ceux qui sont sans emploi et qui mènent une vie privée. » Tous répondirent > Yu-Chun, quoique âgé, est sans femme et appartient à une famille obscure. — J'en ai entendu parler, dit l'empereur, qu'en pensez-vous? — Yu- Chun, répondirent les grands, quoique (ils d'un père aveugle, qui n'a ni talent ni esprit, quoique né d^une méchante mère, par qui il est maltraité, et quoique frère de Siang, qui est plein d'orgueil, garde les règles de l'obéissance filiale et vit en paix. Insensiblement, il est parvenu à corriger les défauts de sa famille et à empêcher qu'elle ne fasse de grandes fautes. « Alors l'empereur dit : « Je veux lui donner mes deux filles en mariage, et il me succédera au trône, à l'exclusion de mon fils Ly, qui s'en est rendu indigne par son manque de respect envers ses parents. »

C'est ce Yu-Chun qui institua, comme

principe, que la famille devait être tout dans l'Etat et l'individualité fort peu de chose ; seulement, pour que ce tout restât homogène, dans Tintérêtde la société et de l'Etat, il créa cinq règles immuables, c'est-à-dire cinq devoirs qui sont ceux du père et des enfants, du roi et des sujets, des époux, des vieillards et des jeunes gens, et enfin des amis entre eux. Alors la famille en Chine devint une véritable puissance dans l'Etat. Le chef y est souverain, comme l'empereur dans l'empire; il répond de tous les membres qui la composent, et, quand il parle au nom des intérêts du pays, sa voix seule est écoutée. Le premier devoir d'un roi, suivant le Chou-King, est d'éviter de s'aliéner les suffrages des cent familles (i). Ce principe social, en vigueur depuis plus de 4000 ans, joint à la subordination hiérarchique profonde qui existe dans tout l'Empire chinois : voilà les vraies et seules causes qui l'ont préservé de la dissolution morale et physique sous laquelle tant d'autres Etats ont succombé. De là, le respect, la vénération,

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la reconnaissance que les Chinois oni

conserves pour les fondateurs de leur vieille monarchie, qui les ont conduits

à la lumière d'une manière si rapide et leur Ont permis de traverser les siècles sans ressentir les atteintes du temps.

De là encore est sorti le culte des ancêtres, des choses anciennes, de ceux qui, dans Tordre politique, tiennent la même place que le père et la mère occupent dans la famille. Ce respect général pour l'antiquité a pris le nom de piété filiale, dont il n'est que le corollaire.

Ce qui prouve la supériorité des premiers législateurs chinois et la connaissance approfondie qu'ils possédaient de leur pays, ainsi que du cœur humain, c'est qu'après avoir établi les cinq règles dont nous avons parlé plus haut, convaincus que la morale et la religion ne suffiraient pas pour assurer leur observation, ils ont inventé un cérémonial ou plutôt un code détaillé de tous les devoirs de la vie civile. 1 145 ans avant Jésus-Christ, Tcheou-Kong, oncle de l'empereur Tchin-Ouang, étant régent de

l'empire, fit faire un mémorial des rites à la composition duquel il contribua largement, et chargea un ministère spécial de faire exécuter ce nouveau code qui, perdu lors de l'incendie des livres, fut recomposé sous la dynastie des Han. Ce mémorial des rites, nommé Ly Ky, est celui de tous les livres canoniques qui a eu le plus d'effet pratique sur les manières et la vie des Chinois, pour qui les rites sont comme une seconde nature et comme l'expression, en quelque sorte complète, de la civilisation.

Les rites, d'après le LyKy, sont comme un grand levier entre les mains du prince. En effet, c'est par les rites qu'on résout les ce doutes, qu'on rend visi- « blés les plus petites choses, qu'on « entre en relations avec la divinité et « les génies tutélaires, qu'on discerne « les bonnes lois, qu'on distingue l'hu- « manité et la justice. Les rites sont ce donc la règle du gouvernement et la « tranquillité du souverain. »

ce Un bon fils, qui suit les règles de la piété filiale, doit cacher les défauts de ses

pùrc et mère, et s'abstenir de les offenser

par des observations inopportunes. En

toutes choses, il doit pourvoir à leurs besoins, sans se renfermer dans aucune limite. Il doit leur obéir avec empressement jusqu'à la mort, et porter ensuite le deuil pendant trois ans. » (ly Ky.)

« Un sage étend son respect à tout; mais ce qu'il respecte le plus, c'est sa propre personne. En effet, sa personne est une branche issue de ses père et mère. Comment oserait-il ne pas les respecter? Si on ne se respecte pas soi-même, on blesse ses père et mère; en blessant ses père et mère, on blesse la racine; en blessant la racine, les branches suivent son sort et se meurent. » [Ly Ky.)

« Il y a trois mille crimes qui sont punis par un des cinq châtiments; le plus grand de tous est la désobéissance aux parents. Lorsque les sujets contrôlent les actes de leur souverain, il n'y a plus de suprématie; quand les maximes des sages sont laissées de côté, la loi est abrogée; dans le cas où les enfants négligent leurs devoirs envers leurs

parents, les parents n'existent plus pour eux. Ces trois maux préparent la voie à la rébellion universelle. » [Ljr Ky.)

« (Test sur l'observation de la piété filiale que repose tout l'édifice d'un bon gouvernement. Si vous voulez fonder l'affection mutuelle dans l'empire, commencez par aimer vous-même vos père et mère, et vous enseignerez par là au peuple à vivre en bonne intelligence. » (Lr Ky.)

En-dehors du LyKy, il existe un autre livre canonique qui porte le nom de Hiao King, le livre sacré de la piété filiale, et qui est divisé en dix-huit chapitres très-courts, cofitenant les apophthègmes de Confucius et ses entretiens avecTseng- Tsee, son disciple, sur cette vertu. La ire section est intitulée: De l'origine et de la nature de la piété filiale. « Savez-vous, » dit un jour l'illustre philosophe à son disciple, « comment les anciens rois, qui « possédaient la vertu suprême et les « meilleurs principes de morale, rendaient « tout l'empire si obéissant, que les « peuples vivaient en paix, en harmonie

E n (.in m

« ei que la concorde régnait entre les « supérieurs et les inférieurs?— Tseng- • Tsan, se levant, répondit : Comment « pourrais-je, aveemon pauvre discerneu ment, comprendre un pareil sujet: —

u La piété filiale, répliqua alors le sage, « est la racine de la vertu et la hase Je « renseignement des principes de morale. « Asseyez-vous, et je vais vous Tcxpli- « quer. La première chose qu'exige de « nous la piété filiale, c'est que nous « avons le plus grand soin d«e nous- « mêmes et que nous conservions en un « parfait état le corps que nous avons « reçu de nos parents. Une fois que « nous sommes établis dans ie monde, a nous devons nous efforcer, par notre « conduite, de transmettre nos noms aux « générations futures, afin que la gloire ce puisse se refléter sur nos parents. Ceci « est le dernier terme de la piété filiale. « Ainsi elle commence par l'attention « aux parents; elle continue par une « série de services rendus au chef de « TEtat, et elle est complétée par Téléva- « tion de nous-mêmes. — Il est dit, dans

« le livre des odes : Songez sans cesse « à vos ancêtres ; parlez de leurs vertus « et imitez-les. »

Après Confucius, vint Mencius, qui enseigna, d'un côté au peuple, le droit divin, suivant lequel régnaient les rois, pendant que, de l'autre, il s^efforçait de démontrer aux rois que citait leur devoir, d'après le dogme de la piété filiale, de se rendre le père et la mère de leur nation. Ce philosophe étant allé visiter le roi de Ouang, et ce dernier lui ayant demandé ce qu^il fallait faire pour bien administrer un royaume. « Veillez avant tout, lui dit-il, à ce que les enseignements des écoles et des collèges propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens pour les vieillards. Alors, on ne verra plus de vieillards à cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grands chemins. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande; si les jeunes gens aux cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. »

lin siècle plus tard, nous trouvons, dans un livre intitulé : le Miroir d'or, composé par L'empereur Tai*Tsong\fi2j à

à 65o ap. J.-C), une ordonnance ainsi conçue : « Le fondement de toutes les vertus est celle que Ton nomme la piété filiale. C'est l'instruction la plus essentielle; j'en ai reçu dans majeunessede bonnes leçons. Je travaille de mon mieux à mettre à Taise tous mes sujets, afin que les parents soient en état de bien élever leurs enfants, et que les enfants, à leur tour, s'acquittent mieux de tous leurs devoirs à l'égard de leurs parents. Quand la vertu de la piété filiale fleurit, toutes les autres vertus fleurissent. Pour faire connaître à tout l'empire que tel est mon plus grand désir et que je n'ai rien de plus à cœur, j'ordonne qu'on distribue dans chaque district, en mon nom et de ma part, à ceux qui se distinguent par leur piété filiale, cinq grandes mesures de riz; à tous ceux qui passent quatre-vingts ans, chacun deux mesures; aux nonagénaires, trois; autant aux centenaires, en y ajoutant deux

pièces d'étoffe. Déplus, on devra, à commencer de la première lune, donner une mesure de riz à chaque femme qui enfantera un fils. » Comme instructions complémentaires, les mandarins durent faire savoir au peuple que ceux qui se distingueraient par leur piété filiale seraient autorisés à écrire en gros caractères, sur le seuil de leur porte, le caractère Hiao, piété filiale, et qu'en outre, l'empereur se réservait le soindelesrécompenser, plus libéralement, après qu'il se serait mis au fait de tout le détail de leur conduite. » Les empereurs des dynasties des Song et des Yuen, suivant les traces de leurs prédécesseurs, n'ont pas cessé d'encourager et de développer la piété filiale.

Ainsi, en i3o8, un des premiers actes de Von-Tsong fut de faire distribuer, dans tout l'empire, une traduction en langue mongole du Hiao King; et, dans une proclamation qu'il publia à ce sujet, il recommanda aux princes et aux grands tartares la lecture de ce livre, en les excitant à se conformer à la doctrine qui y est contenue.

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Sous les Ming, et depuis l'avènement de la dynastie des Ta-Tsing,ontparuun

grand nombre d'édits pour célébrer la piété filiale et l'inculquer au peuple.

Les seize maximes de l'empereur Kang- Hi sont connues dans tout l'empire. Son fils Yong-Tching, qui lui succéda en 1 722, a composé un ouvrage intitulé : Les dix Préceptes, dont le premier est un exposé des soins tendres que les père et mère doivent avoir pour leurs enfants, et de l'obligation essentielle pour les enfants d'honorer leurs père et mère, de les respecter, de leur être soumis en tout, de leur procurer la subsistance et de les entretenir décemment.

L'empereur Kien-Long, en 1 780, à l'occasion de l'anniversaire décennal de sa naissance, prescrivit qu'on fît une recherche exacte de tous ceux qui s'étaient distingués par leur piété filiale, qu'on s'informât avec soin de tous ceux qui avaient mené jusqu'alors une vie irréprochable en remplissant les devoirs de la vie civile, et que leurs noms avec les renseignements nécessaires fussent don-

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nés aux mandarins respectifs, afin que le tribunal des rites pût vérifier les titres et décerner des récompenses proportionnées au degré de mérite de chacun.

Nous bornerons là cet historique du dogme de la piété filiale, qui, comme on a pu le voir, depuis son origine jusqu'à nos jours, a été considéré par les Chinois comme la base de leur édifice social et politique. L'empereur doit avoir pour le ciel, dont il est le fils (Tien-Tsee), les mêmes respects, les mêmes égards que lui doivent ses sujets, c'est-à-dire ses enfants. Les enfants doivent se conduire de même vis-à-vis du chef de famille, et le chef de la famille tout entière est lié par les mêmes obligations vis-à-vis des mandarins pères et mères du peuple. A tous les échelons, on retrouve donc les mêmes devoirs, les mêmes obligations que l'autorité a soin de rappeler le plus souvent possible aux uns et aux autres. Ainsi, dans certaines villes, les capitaines des rues, sortes de chefs municipaux chargés du maintien de Tordre public, sont obligés d'exhorter les familles à la

pratique du bien, en répétant tous les

jours, au commencement delà nuit, dans

la rue confiée à leur garde : « Aimez vos père et mère, obéissez-leur, respectez les vieillards et vos supérieurs; vivez en paix dans vos familles, instruisez vos enfants et ne commettez pas d'injustices. »

Cette idée de la piété filiale a tellement pénétré dans les mœurs chinoises, qu'on retrouve ses traces partout, sur les colonnes des temples, sur les murs des maisons, où elle est représentée par de magnifiques inscriptions, en tête des Menpai, et dans un nombre considérable d'ouvrages en poésie ou en prose. On ferait des bibliothèques, on remplirait des chambres avec les volumes que Ton a écrits spécialement pour indiquer comment les parents doivent être servis, aussi bien pendant leur vie qu'après leur mort. Parmi ces ouvrages, il en est deux qui sont devenus tout à fait classiques ; ce sont le Khien hiao tsee choué : Essais pour exhorter à la piété filiale, et le Kiuenhiaoouen. : Exhortations littéraires

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à la piété filiale. En tête de ce dernier livre, on lit: « La piété filiale est la première des vertus et la source de toutes les bonnes actions. Enfants, hâtez-vous de remplir vos devoirs envers vos parents; la lumière et l'ombre sont limitées. »

Les devoirs des enfants vis-à-vis de leurs parents ont été classés au nombre de dix : i° Ils doivent respecter leur père et mère, les servir et leur obéir; 2° Pourvoir à leur entretien et à leurs besoins, en se conformant à la raison et aux rites; 3° Les aider dans leurs travaux; 4° Remplir convenablement les obligations qui incombent à chacun ici-bas ; 5° Etre appliqué à F étude ; 6° Ne rien faire qui puisse nuire à son corps ; 70 Veiller sur sa réputation ; 8° Faire en sorte que les fautes des parents soient effacées ou amoindries ; 90 Satisfaire autant que possible leurs désirs; io° Au moment de la mort et après leur mort, accomplir fidèlement ce qui est prescrit par les rites et conserver fidèlement leur mémoire.

Le respect est la base de la piété filiale. Un bon fils en présence de ses parents

doit toujours avoir une attitude convenable, un maintien respectueux. Quand il croit que ses parents sont dans Terreur, il doit, avec humilité et douceur, le leur faire remarquer sans que ses paroles puissent les blesser. Si ses parents n'acceptent pas ses représentations, il doit s'efforcer de les convaincre avec le plus d'égards possibles, et, dans le cas où il est persuadé que ses représentations sont justes, nécessaires à leur intérêt, il doit les réitérer, dût-il encourir leur colère étant bien décidé ensuite à leur pardonner et à les aimer davantage.

Lorsque les parents sont morts, un bon fils doit, suivant ses moyens, les faire enterrer, leur faire élever un tombeau, s'il peut, et ne pas oublier de faire sur leur tombe ou devant leurs tablettes les sacrifices prescrits par les rites.

Ces cérémonies constituent le culte des ancêtres, qui remplace pour les masses chinoises le culte qu'elles doivent à Dieu, dont l'existence les préoccupe fort peu. Il existe en Chine six religions la religion d'Etat, le bouddhisme, le taoïsme,

le confucianisme, le mahométisme et le christianisme. La religion d'Etat ne consiste pas en doctrines enseignées et crues, mais simplement en rites et en cérémonies prescrits par le code de l'empire et accomplis par le souverain et les mandarins, qui remplissent les fonctions de pontife et prêtres de cette sorte de religion. Les sacrifices qui sont offerts par les sacrificateurs officiels se divisent en trois grandes classes : i ° Les sacrifices supérieurs, qui s'adressent au ciel, à la terre, au grand temple des ancêtres et aux génies de la terre et des grains; 2° Les sacrifices moyens, offerts au soleil, à la lune, aux mânes des empereurs des premières dynasties, à Confucius,aux anciens patrons de l'agriculture, aux premiers éleveurs de versà-soie, au Dieu du ciel, de la terre et à Tannée écoulée; 3° Les sacrifices inférieurs, qui sont offerts aux innombrables esprits des philanthropes, hommes d'Etat éminents, martyrs de la vertu, aux vierges, à la pluie, au tonnerre, aux cinq montagnes, aux quatre mers, aux qua-

tre rivières, à certaines collines, aux grands cours d'eau et à une foule de génies plus ou moins remarquables. Pour

le culte impérial, limité à Peking, les ministres offrent aux esprits, les grands sacrifices, c'est-à-dire des chairs d'animaux et récitent des prières fixées par la liturgie. Dans le culte mandarinique, les oblations consistent simplement dans de l'encens ; on se prosterne ensuite devant les tablettes, et rien de plus. Le but de ces sacrifices est de se rendre propices tous les pouvoirs supérieurs. Quant à une révélation ou à un dogme défini, bases d'une vraie religion constituée, on les chercherait en vain au milieu de cette forme de l'antique polythéisme représenté, comme morale par les rites, comme cérémonies par les sacrifices, et dont le dogme obscur gît dans les spéculations philosophiques des livres classiques dont sont imbus les sacrificateurs.

Il en est de même du confucianisme, qui, sans culte, sans temple, ni prêtre, ni sacrifice, représente une école de ma-

térialistes, vaniteux et égoïstes, qui, interprétant à leur manière les abstractions mystérieuses de ConfuciusetdeTchouhy, se croient capables d^xpliquer les phénomènes de la nature, et qui, invoquant toujours le Ly ou le rationalisme, professent de croire que l'homme meurt tout entier, que l'âme s'évanouit aussi bien que le corps et tombe dans le néant, enfin que la vertu est récompensée et le vice puni dans l'individu ou sa postérité sur cette terre... Le confucianisme ou école des lettrés, tend à déifier Thomme, et, tout en lui indiquant les moyens d'être heureux ici-bas, lui ferme les portes de l'avenir.

Le bouddhisme estle système religieux de Cakiamouni, système sans espérance et strictement parlant sans Dieu, avec une morale sans conscience et une philosophie portant le masque ou d'un mysticisme transcendant ou d'un nihilisme cynique. Ses prêtres, qui portent le nom de bonzes, sont les seuls membres de cette secte qui, après avoir joui à diverses époques d'une véritable influence

dans L'Empire, est aujourd'hui considérée comme un corps de mendiants paresseux, ignorants et dignes de mépris. Cependant on se sert d'eux pour faire certaines cérémonies dans les maisons ou lors des funérailles. On a même recours à leurs prières en maintes circonstances. Mais, nous le répétons, on n'est pas bouddhiste en Chine comme, par exemple, les Mogols et les Thibétains, qui ont embrassé réellement le lamaïsme, une autre branche du bouddhisme.

Le taoïsme est la doctrine de Lao-Tsee, dont les enseignements ressemblent beaucoup à ceux de Zenon. L'ontologie et la psychologie des deux philosophes ont de grands rapports. Tous deux recommandent à l'homme de fuir les agitations et le tumulte de la vie active du monde, et de faire tous ses efforts pour parvenir dès cette vie même à Tétât d'inaction et d'impassibilité complète qui conduit à l'identification avec la raison suprême. Cette doctrine, quoi qu'on en ait dit, est la doctrine de la fausse pureté, de l'abrutissement de la

personnalité humaine, qui fait que Thomme se trompe lui-même en cherchant à tromper les autres. La morale du taoïste se réduit à ne pas agir et à laisser de côté la réalité pour se rendre insensible à tout ce qui est autour de lui. Il n'y a plus de famille, plus d'attachement social, et l'amour du prochain n'est plus que secondaire et purement spéculatif. Il passe son temps à chercher le moyen d'atteindre Timmortalité, afin de pouvoir ressembler à certains sages de l'antiquité. De là toutes les jongleries que ses prêtres emploient pour exploiter la crédulité publique.

Cette doctrine ne compte également aucun adhérent, en Chine, à l'exception des prêtres qui portent le nom de Tao- Sze, et qui jouent un grand rôle dans le pays à cause du pouvoir qu'on prête à leurs prières et à leurs sortilèges dans le monde des esprits.

En résumé (2) la religion est regardée par les Chinois comme une chose futile et sans intérêt. Cependant, comme Thomme, pour peu qu'il soit doué d'in-

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telligence, ne peut pas, en présence des

merveilles de la création et Je l'inconnu qui noua enveloppe, vivre sans croire à quelque chose; comme, d'un autre côté, la philosophie a toujours été une des principales études des Chinois, il en est résulté que, sans que personne ait cherché à la créer, une religion est sortie naturellement, spontanément, du scepticisme des premiers philosophes et du matérialisme bouddhique. Cette religion, que nous appellerons la religion des esprits, a son dogme, sa morale et son culte. Sa morale est basée sur la piété filiale; son culte est celui des ancêtres. Quant à son dogme? il est très-étendu et très-varié. Les uns croient que Thomme reçoit, en naissant, une intelligence qui se manifeste par la science et qui est de la même nature que la raison efficiente dont elle est dérivée. A côté et comme corrélatif de ce principe rationnel, se trouve, dans l'homme, un principe matériel dont la portion pure est une espèce d'àme vitale, semblable à celle dontparle Pythagore, et dont la portion grossière

ou impure constitue la substance corporelle. On nomme esprit ce qui commande à rélément matériel. La réunion. de ces principes, de ces éléments, est la vie; leur séparation est la mort; quand celleci survient, le principe subtil de rélément matériel, rame, retourne au ciel; la portion grossière de la forme corporelle retourne à la terre; c'est-à-dire que tous deux sont dissous de nouveau dans les éléments généraux de la nature d'où ils tirent leur origine, et qu'ils avaient quittés momentanément pour entrer dans la sphère de la vie individuelle. Les âmes des ancêtres décédés sont, pour cette raison, omniprésents, commeles éléments de la nature dont ils font de nouveau partie intégrante. L'homme est ainsi constamment entouré par un monde d'esprits, invisibles, intangibles, mais qui n'en sont pas moins réels et influents. Ces croyances sont celles de la partie la plus intelligente de la nation. Les masses illettrées vont plus loin. Elles croient qu'il existe un monde des esprits, calqué sur le monde des vivants,

et dont le gouvernement est la contrepartie du gouvernement de ce monde (3).

Les représentants du gouvernement du monde des esprits sont, ici-bas, les idoles, dont les prétoires sont les temples, et que Ton place également en certains lieux pour protéger les vivants contre les mauvais esprits. Il y a donc des bons et des mauvais esprits. Tout homme possède sept sens matériels qui meurent avec lui, et trois âmesdont Tune va aussitôt après la mort dans le monde ténébreux pour y être jugée. La deuxième, en raison de sa nature animale, estenchaînée, comme elle Tétait pendant la vie, au corps que recouvre la tombe; quanta la troisième, se sentantportée par sa nature spirituelle à rester près des descendants de celui qu'elle a animé pendant son existence, elle établit sa demeure dans la tablette que lui prépare la piété filiale. Que deviennent ensuite ces âmes ou esprits?

Les Chinois sont loin d'être d'accord sur ce sujet. Suivant les uns, les âmes, après leur jugement transmigrent, dans un autre corps finissant par s'absorber dans

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Bouddha ou les étoiles (4). En attendant, elles sont appelées à jouer le rôle qui est dévolu aux esprits dans l'autre monde.

Celles qui se sont bien conduites, pendant leur passage sur cette terre, servent de protecteurs naturels à la famille dont elles font partie intégrante, et répandent sur elle leurs bienfaits, pourvu, toutefois, que les descendants remplissent envers elles les devoirs qui leur sont imposés par la piété filiale et les rites. Celles qui ont mal fait sont condamnées aux supplices de l'enfer et passent, par toute espèce de souffrances dont on peut voir les images dans les temples, et, lorsqu'elles ont obtenu leur pardon qui est accordé aux prières des prêtres bouddhistes ou taoïstes, elles deviennent alors, comme dernière épreuve, de mauvais esprits, kouey, dont le rôle est de tourmenter l'humanité.

Il en est d'autres qui portent le nom d'esprits errants ou vagabonds, qui, soit par leur propre faute pendant la vie, soit par celle de leur famille après la mort, sont obligés de passer également durant un temps limité par la condition de ceux

qui, prives du nécessaire, vivent Je I;i charité publique. Parmi ces derniers, sont compris les esprits : i" de ceux qui meurent sans personne pour exeenter, devant leur tablette ou sur leur tombe, les sacrifiées prescrits par les rites; 2° les esprits des morts dont le lieu de sépulture est inconnu ; 3° les esprits des décapités qui paraissent ainsi devant le tribunal du monde des ténèbres (5).

Les Chinois sont convaincus qu'une longue chaîne unit les vivants aux morts et qu'ils dépendent les uns des autres. Les vivants sont redevables à ceux qui les ont précédés de tout ce qu'ils sont eux-mêmes dans Tordre civil, de ce qu'ils savent, de ce qu'ils possèdent; ils leur doivent de la reconnaissance pour les bienfaits qu'ils en reçoivent, et, d'un autre côté, s'ils sont malheureux, s'ils sont frappés par quelque fléau, maladie, perte, etc., c'est parce que les esprits, oubliés ou négligés manifestent leur mécontentement, ou parce qu'ils sont tourmentés et frappés par de mauvais esprits. Le meilleur

moyen pour se rendre favorables les dispositions bienveillantes des premiers est de les servir par des sacrifices et des oblations; quant aux esprits malfaisants, il faut tâcher de les apaiser par des sacrifices ou les éloigner par des prières et des exorcismes. Ce pouvoir de conjurer les esprits appartient particulièrement aux prêtres Tao-Sze. Quant aux sacrifices et oblations, les fils, petitsfils, descendants mâles directs ont seuls mandat pour les faire conformément aux rites. De là l'aversion profonde que les Chinois nourrissent pour le célibat et la commisération qu'ils portent à ceux qui meurent sans descendants mâles; il n'est rien qu'ils ne fassent pour éviter une calamité aussi affreuse. Ils se marient de bonne heure, épousent plusieurs femmes, ou bien adoptent un parent, et, si cette précaution n'a pas été prise assez tôt, les parents y pourvoient eux-mêmes. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de la malédiction que souvent un père a donnée à ses fils ou petit-fils voulant se faire chrétiens (6) . Etre privé des honneurs

in CHINE 3l

funèbres et être classe (7), après la mon, parmi les esprits malheureux qui ne reçoivent des honneurs que de la charité publique, est la plus grande appréhension des Chinois.

La mort est peu de chose pour eux; ils s'en préoccupent bien moins que de leur cercueil, de leurs funérailles et du choix de leur sépulture. Aussi, un grand nombre règlent-ils ces questions pendant leur existence. Quelques-uns achètent d'avance leur cercueil et fixent l'endroit où ils devront être enterrés. Ce choix de la sépulture est extrêmement important à leurs yeux. Si une tombe est placée de telle sorte. que l'esprit qui l'habite se trouve à l'abri des perturbations des éléments, et qu'il puisse sortir et rentrer à volonté, c'est déjà un puissant moyen pour le satisfaire et pour l'amener à témoigner son contentement aux vivants. Mais, comment faire pour trouver un tel emplacement? Il existe, à la surface de la terre, deux courants magnétiques, l'un mâle, positif, favorable ; l'autre, femelle, négatif, défavorable.

Le premier est appelé allégoriquement le dragon azuré; l'autre, le tigre blanc. Le dragon azuré doit toujours être à la gauche d'un emplacement heureux, tandis que le tigre blanc est à sa droite. Pour les reconnaître, il suffit de savoir que l'un est représenté par la partie antérieure du bras de l'homme, et l'autre parsa partie postérieure. On cherchedonc des terrains imitant ces deux formes, et le site heureux se trouve dans l'angle formé par le dragon et le tigre, au point de jonction des courants magnétiques.

Mais ce n'est pas tout; il faut que, dans ce lieu, règne une harmonie tranquille des éléments célestes et terrestres. Le vent de sud répand une influence bienfaisante pendant que le vent de nord a une action malfaisante. D'un autre côté, Peau étant dans la nature un des agents nécessaires à la vie, la tombe doit être pour ces raisons à l'abri du vent du nord et exposée de telle sorte que, près d'une eau courante ou stagnante, l'esprit soit, pour ainsi dire, vivifié par le vent de sud. Pour trouver un pareil emplace-

ment, Jcs lettrés, nommés fong-choui*

sienseng (maîtres Je fong-choui '), sont

consultes, et, armés d'une boussole ad hoc, se rendent su ries lieux, qu'ils parcourent jusqu'à ce qu'ils aient découvert la place tant désirée dont la recherche coûte souvent fort cher. Le fong-choui (vent et eau), c'est le nom qu'on donne à cette superstition, est, le croirait-on, une des barrières les plus grandes que la civilisation moderne ait rencontrées en Chine, et cela, sans que les étrangers s'en soient doutés pendant de longues années. Une tour trop élevée, un échafaudage, un arbre coupé, une maison trop haute, un tombeau trop rapproché, une eau courant en ligne droite, un talus de chemin de fer trop droit, des poteaux télégraphiques, etc., sont autant de causes pouvant troubler les esprits et exciter la rébellion dans le monde des ténèbres contre le monde des vivants.

Ce terrible fong-choui, dont le gouvernement chinois se moque complètement, est devenu dans ses mains une arme véritable qu'il fait miroiter de temps à

autre devant les yeux des représentants étrangers. A chaque demande de progrès, d^innovation qui lui est adressée, il répond : Nonpossumus, lefong choux ne le permet pas. On pourrait, à la vérité, passer outre; mais ce serait alors le renversement de toute la vieille Chine, et nous Savons pas intérêt à détruire ce colossal édifice, qu^il serait si difficile de reconstruire. Ne vaut-il pas mieux attendre que les masses, dont le contact avec Fétranger devient de plus en plus rapproché, comprennent par elles-mêmes, Tinanité et le danger de ces superstitions absurdes, et, jusque là, nous efforcer de faire pénétrer en elles les notions du juste et du vrai qu'enseigne seule la religion du Christ!

Mais revenons à notre sujet. Dans chaque famille chinoise, il existe une sorte de sanctuaire domestique dans lequel sont les tablettes [chin-tchou demeure de l'esprit) contenant le nom des aïeux, de puis celui qui passe pour être la tête de la famille jusqu'au défunt. Chaque tablette consiste en une planchette

ayant 1 2 à 1 5 pouces de hauteur sur 3 de largeur, et que Ton fixe verticalement

sur un pied, Sur une lace est gravé

le nom d'une ou de deux têtes de la famille, avec le nombre de générations et généralement la dynastie sous laquelle les individus vivaient. Les tablettes sont rangées par ordre chronologique ; tous ceux de la même génération sur la même ligne, les plus anciens et les plus honorés au-dessus des autres. Quelquefois les tablettes des membres vivants de la famille, avancés en âge, ou occupant une position élevée dans le pays sont placées parmi celles des ancêtres, dont elles sont distinguées par une couverture de papier rouge. On retrouve cette salle des ancêtres dans la maison de presque tous les membres de la famille, et toujours dans celle du fils aîné. Les familles riches lui consacrent un bâtiment séparé, et souvent plusieurs membres de la même famille portant le même nom (sing) se réunissent pour que cette construction soit digne d'elle (8); les personnes dans Taisance ont une chambre dans la maison

qui est affectée à cette destination; quant aux pauvres et à ceux qui ont à peine le strict nécessaire pour loger les vivants, ils se contentent de placer les aïeux sur une petite table ou dans une niche au fond de leur chambre. Autrefois, en temps de guerre, le général en chef avait dans sa tente un lieu destiné pour la tablette des ancêtres. En commençant le siège d'une place, la veille d'une bataille, à chaque événement important, il allait, à la tête des officiers généraux, se prosterner devant la tablette, et donner avis aux ancêtres de la situation des affaires. Aujourd'hui encore, les membres de la famille vont se prosterner devant la tablette des ancêtres toutes les fois qu'il s'agit de quelque importante entreprise, d'une faveur reçue ou d'un malheur essuyé. On doit, en un mot, avertir les ancêtres et leur faire part des maux et des biens qui surviennent.

Lorsqu'un mariage a lieu, la cérémonie devant la tablette des ancêtres de l'époux est une chose essentielle. Quand un étudiant obtient un degré littéraire, ou un

officier de l'avancement, on remercie de suite les ancêtres. Les jours anniversaires de La naissance des ancêtres immédiats et les jours anniversaires de leur mort som des occasions pour des adorations spéciales.

Matin et soir, on brûle de l'encens devant la tablette des ancêtres. Le icr et le i 3 de la lune, correspondant à la nouvelle et à la pleine lune, on fait devant elle des sacrifices et des oblations accompagnés des mêmes cérémonies que pour les idoles. Ces sacrifices et oblations consistent en différentes sortes de mets qu'on offre aux esprits, pendant qu'on brûle de l'encens, des papiers d'argent et que l'air retentit des explosions des pétards.

Quand, dans une famille, une personne tombe malade, on s'empresse de faire des offrandes devant la tablette des ancêtres. Si la maladie continue, on appelle un médecin pour savoir si le mal est causé par l'esprit mécontent d'un ancêtre, ou par quelque esprit malfaisant.

Dans lé premier cas, on brûle une

grande quantité de papier d'argent en forme de lingots d'argent devant la tablette des ancêtres, ou bien à la porte de la maison, si Ton suppose que Ton a affaire à un mauvais esprit. On croit que ces papiers d'argent convertis par le feu en argent éthéré satisferont l'un ou l'autre esprit. Lorsque le malade éprouve des crises terribles qui mettent ses jours en danger, c'est une preuve qu'il y a des absences momentanées de l'âme qui s'éloigne à une certaine distance pour revenir bientôt. Si le moribond entre en agonie, c'est que l'âme en a pris son parti, et qu'elle se sauve avec la ferme détermination de ne plus revenir. Alors, on cherche à l'émouvoir, on la conjure de retourner à son logis, on la presse, on la flatte, on l'accable d'invocations. On court dans tous les sens, on fait mille évolutions pour la retrouver^ Si les moyens de douceur et d'insinuation ne réussissent pas, on cherche à lui faire peur, on pousse des cris, on lance des pétards dans toutes les directions.

On étend les bras pour lui barrer le

in CHINE

passage, et on cherche par tous I

moyens à la forcer à rentrer dans le

corps du moribond. Pour faire celte perquisition, on se sert Je lanternes pour Péclairer, lui indiquer la route et lui enlever tout prétexte de ne pas retourner.

Ces cérémonies ont lieu le plus souvent la nuit, parce que, disent les Chinois, Tàme est* dans l'usage de profiter de l'obscurité pour s'en aller.

Dans la province du Fokicn, on met dans la bouche du moribond une pièce d'or et d'argent, et on couvre avec soin son nez et ses oreilles. Quelquefois, on met dans la martche du mort deux sapèques en cuivre, on les remue, on examine les effigies. Si les deux sapèques présentent la même face c'est une preuve que le mort est satisfait, autrement, cela indique qu'on s'est trompé à son égard. Ces sapèques sont consacrés religieusement après l'enterrement du défunt, et on les' consulte de la même manière quand on veut savoir les volontés du mort. Dès que la vie a cessé, on fait un trou dans

le toit pour faciliter la sortie du corps des trois esprits, et on appelle des prêtres bouddhistes ou taoïstes pour réciter des prières en faveur du défunt et prier les autorités du monde des esprits de lui être favorables. On brûle alors une partie de ses vêtements, équipements, parures, armes et lanternes blanches, et une grande quantité de papier d'argent.

On croit que, par suite delà combustion, tous ces objets pourront être utilisés par les esprits, surtout l'argent si nécessaire quand on est appelé devant un tribunal; on brûle aussi souvent des papiers en forme d'animaux, de bateaux, etc., pour servir aux esprits à traverser les routes qu'ils auront à parcourir. Le jour de l'enterrement, les parents se rendent de bonne heure à la maison du défunt, afin de mêler leurs larmes à celles de la famille et leur offrir leur assistance. Le fils aîné ou le plus proche descendant mâle, accompagné de deux parents et un bol à la main, va auprès d'une rivière ou d'un puits voisin, remplit le bol, jette une pièce de monnaie dans la rivière ou

EN CHINE j i

Le puits, et, avec l'eau qu'ils rapportée, lave Le cadavre, avant qu'on L'ait revêtu

de ses derniers vêtements qui doivent être en soie, en crêpe, OU en très-beau coton. Lorsque le corps a été déposé dans le cercueil, avant l'enterrement, les fils du défunt, quand la famille est pauvre, visitent les parents et les amis de la famille, afin d'obtenir d'eux l'argent nécessaire pour acheter une pierre tumulaire et faire des funérailles convenables. Les assister en de telles circonstances est considéré par les parents et les amis comme une bonne action.

Mais ce qui active l'effet de la charité, c'est surtout la crainte de déplaire aux esprits.

La question du cercueil est, comme nous l'avons déjà dit, de la plus haute importance pour les enfants du décédé; on cite des fils qui se sont vendus temporairement ou à perpétuité comme esclaves pour se procurer de quoi enterrer leur père ou leur mère. Jusqu'à ce que le corps soit conduit à la fosse, le fils aîné et ses frères veillent auprès

du mort. Le jour de l'enterrement, des mets cuits sont placés près du cercueil, autour duquel brûlent continuellement des chandelles, afin d'éclairer Fesprit du mort dans sa route. On brûle également des bâtons d'encens placés en ligne droite, afin que l'esprit ne perde pas sa route. Ceux qui conduisent le deuil, vêtus en blanc et portant une espèce de filet blanc autour de la tête, s'approchent alors, s'agenouillent devant le cercueil, frappent le sol avec leur front, puis se retirent. La même cérémonie est répétée par tous ceux qui ont pris des vêtements de deuil, par les parents et les amis. On forme ensuite la procession, en tête de laquelle marche une troupe de musiciens; puis vient la tablette du défunt, qui est placée séparément dans une chaise à porteur, et qui est souvent accompagnée d'offrandes et d'inscriptions indiquant les charges et dignités de la famille. Les fils du défunt doivent avoir une attitude indiquant leur profonde douleur. Le fils aîné soutenu par des amis doit pousser des cris, des sanglots et faire des invocations aux

esprits. Les femmes et Les enfants de la famille font entendre également par intervalles leurs lamentations ou plutôt leurs Vociférations. Un homme OU plusieurs hommes marchent devant le cortège, répandant sur la voie des papiers d'argent, afin d'acheter les bonnes dispositions des esprits errants et malfaisants qui ont la réputation d'être pleins de cupidité. On cherche aussi à les éloigner par le bruit des gongs et des pétards; on prétend que ces explosions soudaines et le bruit des gongs effrayent les mauvais esprits et les empêchent de s'emparer de la pauvre âme du défunt, qui ne manque jamais de suivre le cercueil, sur lequel est placé habituellement un cOq ou son image en papier. Le coq d'après une superstition chinoise, a une certaine influence dans le monde invisible; c'est lui qui est chargé d'engager l'âme du défunt qui suit le cercueil à pénétrer dans le corps. Si le défunt est riche, on invite toujours à faire partie du cortège un grand nombre de prêtres bouddhistes et taoïstes, comme nous

Pavons remarqué lors des obsèques du vice-roi Joui-Ling à Canton. Rien déplus curieux que de voir ces prêtres de religions différentes faisant chacun de leur côté leurs cérémonies, et récitant les prières de leur culte. En arrivant près de la fosse, les parents, surtout les enfants du défunt, doivent témoigner leur douleur par un redoublement de lamentations et de gémissements. La fosse est profonde, et le cercueil est recouvert avec de la chaux mêlée à de la terre. Un corps n7est jamais mis dans une vieille fosse, tant qu^l reste quelque chose du premier occupant. La cérémonie se termine par des offrandes de mets, des explosions de pétards, et des récitations de prières; on brûle aussi une quantité considérable de papiers représentant toute espèce d'objets pouvant être utilisés par les esprits dans le monde des ténèbres. La tablette et les offrandes sont rapportées dans la famille. La tablette est déposée dans la salle des ancêtres; quant aux mets, ils sont généralement distribués aux pauvres. Les filles mariées

du décédé ne sont pas considérées comme faisant partie de la famille et ne portent

pas le deuil; souvent même elles ne sont pas invitées aux funérailles de leur père.

D'après le rituel chinois, les parents du défunt prennent le deuil sept jours après le décès. La durée du deuil pour un père ou une mère, qui est normalement de trois ans, a été réduite à vingtsept mois. Pendant trente jours, les plus proches parents ne doivent pas se raser la tête. Les vêtements de grand deuil sont blancs; ceux de demi-deuil, bleus.

Quand l'empereur meurt, tous les sujets doivent laisser pousser leurs cheveux pendant cent jours.

Le neuvième jour après la mort, les femmes de la famille poussent des lamentations en faisant à haute voix l'éloge du mort, afin que les autorités de l'autre monde soient bien disposées en sa faveur; quelques familles riches font sonner de la conque sur la fosse; cette cérémonie se renouvelle tous les sept jours, jusqu'au quarante-neuvième.

Il se trouve un jour, compris entre le neuvième et le dix-huitième après le décès, qui est indiqué par un tao-sze, et dans lequel l'esprit du décédé est supposé revenir à son ancienne demeure, amenant avec lui des esprits malfaisants, afin de se venger des vivants dont il a eu à se plaindre. La famille, pour neutraliser l'effet de cette visite désagréable, invite des prêtres tao-sze à venir faire la cérémonie du kong-tou, dont l'objet est d'effrayer les esprits mal intentionnés et d'assurer la paix de la famille. Les parents et amis assistent à cette solennité. La chambre des ancêtres est décorée avec toutes sortes de devises et emblèmes des autorités du monde des ténèbres. La tablette du décédé est placée sur une table au centre de la chambre, et devant elle on met des offrandes. La famille se prosterne ensuite et confesse ses fautes pendant que les prêtres tao-sze vêtus de leurs plus beaux habits, marchent en psalmodiant des prières et en se prosternant à certains moments au son d'une cloche que tient le maître des cérémo-

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nies. Dans une chambre voisine, est disposée une table chargée de mets pour les

esprits visiteurs, que les prêtres invitent à venir prendre part au festin. Après un certain temps, ces mêmes prêtres, avec un sabre, battent Pair aux quatre coins cardinaux, en ordonnant aux esprits de s'en aller; on frappe les gongs à coups redoublés, on tire des pétards et les mauvais esprits sont forcés par ce tapage de quitter la maison (9).

Le soixante et unième jour après la mort, la famille place sur une table un certain nombre de mets accompagnés de P éternel encens dont l'odeur se fait sentir partout; sur la même table, on dispose un bol rempli d'eau, dans lequel flotte la moitié de la coquille d'un œuf de canard, un canard en bambou et une image en papier représentant un homme. L'image personnifie le défunt; le canard, les moyens de transport ; et la coquille un batecua.

Une autre pratique bizarre consiste à mettre l'image du mort sur une chaise à roues en papier, qui est traînée par une

grue en papier; devant la grue, sont de nombreux articles de vêtements, argent, etc., toujours en papier et qui sont destinés à faciliter le voyage de l'esprit. Les cérémonies sur la tombe peuvent être faites à toute époque de Tannée; mais il est un jour spécial (qui tombe dans une période nommée tsing-ming) le centsixième après le solstice d'hiver, dans lequel ce devoir de la piété filiale est strictement imposé aux chefs de famille. Ce jour-là, tous les membres de la famille se rendent avec leurs plus beaux vêtements au champ des morts. On commence par nettoyer la sépulture, puis après avoir émaillé le sol de découpures de papier de diverses couleurs, on fait les prostrations prescrites par le cérémonial, on brûle de l'encens, et on dépose sur le gazon ou la pierre tumulaire les offrandes qui consistent ordinairement en poulets, tête de porc, poisson, vin, chandelles, panier ou maison en paille remplis de papier d'argent, chaises en papier, chevaux, bateaux, papier à écrire, pinceaux, etc. (10). Tout ce qui ne peut être

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mangé est livré aux flammes, qu'on alimente au moyen d'alcool, qui est consacré également aux esprits. Les aliments

sont consommes pins tard par la famille. Quand la cérémonie est finie, on place trois morceaux de terre OU de gazon pour retenir les longues bandes de papier rouge et blanc qui entourent la tombe et qui ont pour but de montrer que la famille a bien rempli ses devoirs. Une fosse qui aurait été négligée pendant trois ans, est souvent ouverte, creusée de nouveau et vendue. Les fêtes du tsing-ming durent trois ou quatre semaines. Les pauvres se contentent habituellement de nettoyer la sépulture et de brûler devant la fosse des papiers. Mais riches ou pauvres, grands ou petits, sans distinction de classe ou de rang, tous les Chinois considèrent ce devoir comme sacré et Poseraient y manquer.

Les esprits errants et ceux qui sont condamnés à tourmenter l'humanité sont servis par la charité publique. Trois fêtes ont été instituées chaque année dans ce but, elles ont lieu à l'époque dite

tsing-ming, le quinzième de la septième lune, et le premier de la dixième lune. Cette coutume remonte aux premiers temps de la dynastie des Ming. ^empereur ayant perdu le corps de son père et de sa mère ordonna que Ton sacrifierait trois fois par an aux mânes de ceux dont la sépulture serait restée inconnue. Ces jours-là sont de grandes fêtes dans les villes; on promène, dans toutes les rues les idoles portées dans des chaises à porteurs qui sont suivies quelquefois de pénitents heureux de profiter de la circonstance pour faire amende de leurs fautes, et demander pardon à l'esprit inconnu qui les frappe. Les rues par où passe la procession sont couvertes de banderolles, de festons de soie aux plus brillantes couleurs; des lustres en verre sont suspendus de distance en distance, et, sur des tréteaux on aperçoit des scènes historiques en papier, préparées pour amuser les spectateurs. La nuit, des milliers de lumières donnent à la fête un aspect féerique. On brûle partout dans les rues des papiers d'argent que

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Ton offre aux esprits; on élève en même temps un autel à Yen-Ouang, le chef

des esprits du monde des ténèbres, et les prêtres lui adressent des prières. On dispose également des tables que Ton couvre de mets pour les esprits affamés. Des musiciens jouent pendant que le repas est censé s'opérer. Quand les prêtres supposent que les malheureux esprits ont pris ce dont ils avaient besoin, pour le présent et pour Pavenir, ils permettent alors à la foule de se jeter sur les mets qui disparaissent en un clin d'oeil.

Au mois d'août, il y a une autre fête appelée Chao-Y, dans laquelle on brûle des quantités considérables de papiers représentant des vêtements, ainsi que des papiers d'argent pour l'usage des esprits en souffrance. On livre également aux flammes, toujours dans le même but, des maisons meublées en papier, des serviteurs, des chevaux, etc., et on met quelquefois sur le papier le nom de l'esprit auquel les objets sont destinés, ainsi que celui de l'expéditeur, pour

qu'il n'y ait pas d'erreur dans l'autre monde. Les tablettes ancestrales de ceux qui ont eu le malheur de mourir sans enfants sont réunies dans une chambre du temple nommée Tao-Tze-Tane, et confiées aux soins d'un gardien qui fait brûler constamment de l'encens devant elles.

Lorsqu'un fléau frappe une cité, on fait des cérémonies analogues à celles dont nous avons parlé plus haut. De même, chaque fois qu'un événement malheureux survient dans la famille, on cherche à apaiser l'esprit auquel l'événement est attribué, en faisant des sacrifices, en brûlant du papier, etc. On estime à plus d'un milliard de francs les dépenses occasionnées par l'achat seul du papier employé inutilement pour ces superstitions.

Le culte des ancêtres est un puissant stimulant de la piété filiale, mais il est, en même temps, la source de beaucoup de maux sociaux et politiques, et le plus grand obstacle aux progrès de la civilisation.

Maintenant que nous avons Fait connaître les principaux devoirs tic la piété filiale, il ne nous reste plus qu'à dire quelques mois sur la manière dont les Chinois remplissent réellement ces devoirs et sur les moyens employés par le gouvernement pour les taire exécuter.

D'après le code, l'impiété, qui est mise par la loi au rang des plus grands crimes, n'est autre chose que le manquement aux devoirs de la famille; c'est, dit le code, le manque de respect et de soins pour ceux à qui l'on doit l'être, de qui l'on tient l'éducation et par qui on est protégé. C'est encore être impie que d'intenter des procès à ses proches parents, de les insulter, de ne pas porter leur deuil et de ne pas en respecter la mémoire. Les peines encourues pour le crime d'impiété sont terribles. On est puni de la peine de la décapitation, pour avoir frappé ses ascendants paternels, pour avoir porté contre eux une fausse accusation, pourvu que l'ascendant ait porté plainte lui-même. L'outrage envers les parents est puni de la peine de la

strangulation, à la condition toutefois que les plaignants aient entendu les paroles outrageantes. Le parricide est soumis à la peine du ling-che, c'est-à-dire au supplice des couteaux ; il est coupé en morceaux jusque ce que la mort s'en suive; s'il est mort en prison, son cadavre subit la même peine.

La loi fixe le mode et la durée du deuil auquel on est tenu après la mort d'un membre de la famille, et il y a des peines sévères pour ceux qui ne l'observent pas. Les fonctionnaires publics qui ont perdu leur père ou leur mère sont obligés de cesser toutes fonctions pendant trois ans. Le mariage leur est interdit, durant tout ce temps.

En cas d'infraction à la loi, ils sont de même que ceux qui sont pourvus d'un grade littéraire, dégradés et jugés comme un simple particulier. Il existe également un article du code concernant les fonctionnaires qui n'ont pas pour leurs parents les égards qui leur sont dus. La loi, comme on le voit, veille à ce que l'on suive les traditions

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de l'antiquité et à ce que le dogme de l;i piété filiale soit observé strictement.

En outre, le gouvernement cherche, par tous les moyens, à encourager la pratique de cette vertu, et il n'est pas de mois que la gazette officielle de Péking ne fasse connaître quelque trait remarquable de piété filiale signalé à l'empereur par les vice-rois ou gouverneurs des provinces. « Sous la sainte dynastie actuelle, disait dernièrement le gouverneur du Honan, dans un mémoire à l'empereur, la piété filiale gouverne l'empire, et les femmes sont pénétrées de sa doctrine. Dans le district de Tchin-Yang, vivait une jeune fille qui épousa plus tard un nommé Ouang. La cinquième année du règne de l'empereur Hien-Fong, son père tomba dangereusement malade. Se prosternant alors et allumant des bâtons d'encens, elle annonça (on ne dit pas à qui) son désir de se sacrifier pour sauver son père. Sa demande n'ayant pas été écoutée et, le médecin ayant déclaré le mal irrémédiable, elle coupa secrètement un mor-

ceau de chair de son bras gauche, et le mélangeant à la potion prescrite par le docteur, la fit prendre à son père qui recouvra aussitôt la santé (n). Quelque temps après, ses suivantes, apercevant la blessure quelle s'était faite au bras, la questionnèrent et connurent la vérité.

Tous ceux qui apprirent un pareil fait furent profondément touchés de tant de dévouement. La jeune fille en question s'est mariée ensuite, mais lorsque son père mourut dix ans après, elle en eut tant de chagrin qu'elle ne tarda pas à le suivre. » Le mémoire finissait en demandant qu'un arc de triomphe fût élevé à la mémoire de la courageuse et dévouée jeune femme, ainsi que cela a lieu dans les cas extraordinaires de piété filiale. L'empereur s'empressa d'accéder à la demande du gouverneur, et un arc de triomphe fut construit aussitôt dans la ville de Tchin-Yang.

Que d'autres traits du même genre nous pourrions citer et qui sont devenus de véritables légendes connues dans tout l'empire!

en c ni 5y

M. l'abbé Mue a dit :« Quoique le dogme de la piété filiale ail été beaucoup

préconise, il n'en est pas moins constant qu'on retrouve bien moins de véritable harmonie dans la famille chinoise que chez les peuples européens, et cela s'explique facilement quand on sait qu'en Chine la loi et le bambou seuls, au lieu du sentiment du devoir et de la religion, inspirent et dirigent l'amour filiale. » Nous sommes loin de partager cette opinion. Pendant les nombreuses années que nous avons passées en Chine nous avons été frappé, au contraire, de l'union intime qui existe entre les parents et les enfants. Chaque fois que nous avons pénétré dans une famille, nous avons été témoin oculaire des honneurs rendus aux grands parents et des égards respectueux que Ton avait pour eux (12). Nous n'oublierons jamais qu'un jour un des plus grands mandarins de l'empire nous ayant manifesté le désir de montrer le consulat de France à sa vieille mère âgée de 85 ans, lorsqu'il nous la présenta, s'agenouilla

devant elle et nous fit en quelques mots bien sentis l'exposé de tous les bienfaits qu'il en avait reçus depuis sa naissance. Ce que nous pouvons ajouter c'est que la plus grande partie de ce que gagnaient nos domestiques ou coolies de Chaise était consacré à l'entretien des parents. Que de fois aussi est-on venu nous demander la permission d'aller passer quelques jours auprès du père ou de la mère malade. Et qu'on ne croie pas que ces soins, cette obéissance soient limités par Page. Un serviteur de 32 ou 33 ans environ, que nous avions depuis de longues années, refusa de nous accompagner dans une autre province et préféra rester chez lui dans une position très-infime, parce que sa vieille mère alarmée de son départ lui avait fait part de la crainte qu'elle avait de ne plus le revoir. Souvent des fonctionnaires d'un rang élevé se retirent des affaires pour se consacrer entièrement à leurs parents. Il arrive en Chine, comme dans tous les autres pays, que quelquefois les enfants entraînés

par la débauche mènent une conduite très-irrégulière. Mais dans ce cas, ils sont obligés de prendre des précautions pour que leurs parents ne s'en aperçoivent pas. Ils n'oseraient pas s'exposer ouvertement à leur malédiction ou à leur colère. Une simple accusation devant l'autorité locale suffirait pour attirer sur le coupable une punition très-sévère. — Du reste, le chef de la famille est armé de pouvoirs tels qu'il peut, en cas de désobéissance grave, se rendre justice lui-même.

Cette autorité n'est pour ainsi dire pas limitée; c'est lui seul qui décide du mariage de ses enfants; aucun mariage ne peut être contracté sans sa volonté et son intermédiaire. Lorsqu'un fih épouse une jeune fille dont la famille est riche et que celle-ci met pour condition au mariage que les deux époux continueront à vivre dans la famille, il est toujours stipulé dans ce cas que le père et la mère de l'époux seront con* sidérés et traités par la famille de l'épouse de la même manière que le père

et la mère de l'épouse, et que répoux, par conséquent, pourra avoir toujours avec lui son père et sa mère, si tel est son désir. Une coutume bizarre et qui prouve jusqu'où les Chinois poussent l'exagération des sentiments de la piété filiale, c'est que souvent Ton a vu des enfants après la mort de leurs parents, renoncer au monde et s'absorber dans le souvenir des chers morts, en demeurant le plus près possible du lieu de leur sépulture à laquelle ils consacrent tous leurs soins.

En résumé, le dogme de la piété filiale a atteint en Chine un tel degré d'élévation et 'de puissance, qu'on peut dire qu'il gouverne l'empire depuis 4,000 ans. — Comme résultats, il a fait que la Chine a pu traverser les révolutions sans être brisée par elles, pendant que les autres nations disparaissaient l'une après l'autre ; il a produit également de grandes choses ainsi que des hommes remarquables, et l'on serait souverainement injuste en ne tenant aucun compte à ce vieux peuple de sa civilisation qui existait déjà

! N cil i m: 6l

quand nous étions plongés dans les

ténèbres de la barbarie. Mais on ne peut nier que, d'un autre côté, il a créé

la Stabilité dans la civilisation qui semble avoir peur de progresser, l'exclusivisme, Fégoïsme, le formalisme; qu'il a fait une famille, une société factices, et que, conduisant l'homme d'erreur en erreur, de doute en doute, il finit par le laisser comme un nautonnier sans boussole, devant ce terrible inconnu qu'on appelle la mort. C'est au christianisme, qui, lui aussi, regarde la piété filiale comme le premier des commandements qu'il appartient de changer ce vaste système qui, sapé par les idées modernes, ne peut durer longtemps. C'est à lui qu'il appartient d'enseigner à ce peuple sceptique et matérialiste les vrais devoirs qui incombent à chacun dans la famille, la société et l'Etat. Enfin, c'est à lui qu'il appartient d'apprendre à ces masses idolâtres, abruties parla superstition, que nous sommes, avant tout les enfants d'un Dieu créateur, qui veille sur nous du haut descieux, que nous devons à ce pèreinfi-

niment bon respect, obéissance et amour, que notre âme immortelle paraîtra un jour devant lui, et que nous serons récompensés ou punis suivant la conduite que nous aurons tenue ici-bas envers la divinité et envers nos semblables.

Quand cette doctrine sera acceptée et comprise comme elle doit Têtre, la Chine régénérée sera plus puissante, plus forte que jamais et pourra prendre la vraie place qui lui revient dans la grande famille des nations.

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