‹ La piété réformée d'après CalvinChapitre 2 sur 6 · DEUTERONOME, XXXII · texte numérisé non relu

DEUTERONOME, XXXII

Nous sommes tous lassés de nos éternelles discussions ecclésiastiques. Et beaucoup d'entre nous ont une grande défiance à l’égard des questions dogrmatiques. Alors, j'ai réfléchi, et je me suis dit: Va et parle à tes frères de piété.

D'autant plus que, parmi mes auditeurs, il yena sans doute qui seraient bien aise d’apprendre à connaître le caractère le plus distinctif de notre Eglise, ou, du moins, de s’en rendre compte une fois exactement. Quelle est notre raison d’être ? Qui sommes-nous, ou qui devons-nous être? Une Eglise est caractérisée par sa foi qui est comme une racine, et par son organisation qui est comme une tige, et par sa piété qui est comme une fleur et un fruit. Et de même que les

racines et les tiges sont là pour les fleurs et les fruits, de même la foi et l’organisation sont là pour la piété. La piété est donc ce qu'il y a de plus caractéristique, en un sens, ce qui seul est caractéristique. Alors je me suis dit : Va donc, et parle à tes frères de piété.

Mais, des paroles, est-ce que tous nous n’en avons pas assez ? — L'heure de l’action sonne, sonne partout comme un tocsin d'alarme. C’est l’heure anxieuse;, angoissée où les Eglises doivent porter leurs fruits. Sinon la cognée du doute, de la libre-pensée est déjà mise à leur racine, et elles vont être coupées au ras du sol. — Alors, j'ai réfléchi de nouveau : et l'envie m'a pris de me taire. Car des mots suffisent pour parler d’une doctrine, des mots suffisent pour parler d’une organisation. Mais, pour parler de piété, sans hypocrisie, il faut un sentiment, une expérience, une vie inspirée par cette piété elle-même.

Je veux : et je ne puis.

Excusez-moi donc, Messieurs, si j'ai conçu un projet aventureux, celui de ne pas parler moi-même, dirais-je, celui de n’être qu’un écho, l’écho du prédicateur le plus autorisé et le plus puissant de notre Eglise, l’écho du prédicateur qui a le mieux connu notre foi, puisque c'est lui qui l’a le premier formulée, qui a le mieux connu notre organisation, puisque c’est lui qui l'a créée, et qui, par conséquent, a le mieux connu la piété de cette foi et de cette organisation, puisque aussi bien c’est lui qui, de cette piété, a pétri le moule, pas encore brisé, malgré les fissures et les fêlures des siècles.

— Je vous rapporterai plus ou moins bien ses propres pensées, je vous rapporterai mot à mot ses propres paroles, telles que je les ai recueillies en fréquentant ses sermons presque tous les jours depuis des années, et peut-être ne sera-ce pas, pour les membres de l’assemblée, un souvenir absolument banal que celui de ce Synode de Paris, dont le sermon d’ouverture aura été comme prêché par Calvin lui-même.

« Interroge ton père et il t’instruira. »

Tout d’abord, notre piété doit fixer le regard de sa contemplation sur Dieu : — non pas toutefois pour sonder curieusement le mystère de son essence. Le vrai théologien — à plus forte raison le simple fidèle — doit avoir trois vertus : la première, c’est l'humilité; la seconde, c’est l'humilité; et la troisième... c’est l’humilité. Nous ne pouvons savoir ce qu'est Dieu en soi; tout ce que nous pouvons entrevoir, c’est Dieu tel qu’il Jui a plu de se révéler à nous, par ses trois attributs, comme disent les théologiens : son Amour, sa Justice et sa Puissance. Et le fidèle a tout dit quand il a répété : Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant.

Père! Seulement, donnons bien aux mots de la

Révélation leur sens plein, complet. Dieu est notre à père, mais père vrai, père réel; point par phrase vague, par métaphore ou analogie, comme si, d’après la Bible, l’homme avait créé Dieu à son image et à sa ressemblance. La Bible dit : Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance. D'abord et de toute éternité, Dieu y est Père d’un fils unique, Jésus-Christ; puis, dans l succession des siècles, Dieu est Père aussi des hommes

NEA nom la paternité divine. C’est de cette paternité divine k EL A que tire son nom toute paternité, toute famille, dans : ve û le ciel et sur la terre. Au lieu de transporter les qua-. lités de l’homme à Dieu, il nous faut transporter les. qualités de Dieu à l’homme. Sur cette terre, les êtres Fe | Pa humains sont et surtout doivent être les représentants, “HE l’image auguste du Père qui est au ciel. "“e Père! Or qui dit père dit amour, et dit justice. O

soit un tyran capricieux. Dieu est Père. 24 | Malheureusement il est survenu un grand trou le dans la création. Le monde n’est plus le monde tele Dieu l'a fait, tel que Dieu l’a voulu. C’est le monde … que l’a produit la créature, douée par Dieu de liberté. alors notre œil cherche l'Amour de Dieu et parfois

ne le voit pas. Notre œil cherche la Justice de Dieu et parfois il ne la voit pas. Et le doute, l’effroi se glissent dans nos âmes scandalisées.

Pour nous rassurer et comme pour maintenir les deux premiers attributs de Dieu, son Amour et sa Justice, contesterons-nous le troisième, sa Puissance ? . Pour sauver sa Paternité, sacrifierons-nous pour ainsi dire sa Divinité ? Dirons-nous : Dieu n’est pas responsable. Il voudrait bien, mais il ne peut pas; car en face de lui est la résistance du mal, de la nature, d’une force mystérieuse dont Il ne triomphera que peu à peu, grâce au concours bienveillant de l’homme.

0 angoisse de la pensée ! O angoisse du cœur ! que, de siècle en siècle renouvellent des explications plus troublantes que le mystère lui-même.

Dieu est infiniment bon! Dieu est infiniment juste! Dieu est infiniment puissant! — Que reste-t-il? Sinon que notre foi aussi soit infinie.

Non pas : Dieu est moins miséricordieux que je ne le croyais, — mais malgré nos maux, et tous les maux, son Amour est infini. Je le crois d’une foi infinie, et un jour ma foi se changera en vue.

Non pas : Dieu est moins juste que je ne le croyais. Comment oserais-je demander à Dieu de me rendre des comptes ? Comment lui dirais-je que ce que mon cerveau ne comprend pas est incompréhensible? Non. Malgré les spectacles qui me troublent et me scandalisent, la Justice de Dieu est infinie. Je le crois d’une foi infinie et un jour ma foi se changera en vue.

Et non pas: Dieu est moins puissant que je ne le 2 croyais. Je ne dirai pas à Dieu : Je te pardonnel ce n'est pas ta faute. — Je lui dirai : Certes je sais bien que tu n’es pas l’auteur du mal, du péché, et quiconque fait le mal porte en lui-même le témoignage qu’il le fait parce qu’il le veut. Mais ni le péché ni le mal ne sont en. dehors de ta volonté. Tu te sers de Satan, tu te sers des 8 méchants comme un ouvrier habile se sert d’instruments mauvais. Tu penses en bien ce que les hommes et les démons pensent en mal. Tu es Tout-Puissant. LÉEM

Le

” à le crois d'une foi infinie et un jour ma foi se changera en vue.

En vérité, Messieurs, comment pourrais-je m'y. rl prendre pour vous expliquer, pour vous faire sentir. MUR que tout cela ce ne sont pas des mots, ce sont des on réalités, et des réalités non pas d'une pensée qui voltige au cerveau, mais d’une piété qui doit être enra- } 3 cinée au nie PHONE du cor NE

verselle, seule vraie cause. Dieu possède l’homi l'enveloppe, le dirige. En lui nous avons la vie, mouvement et l'être. — Mais ce Dieu est une personn une personne avec un cœur : Notre Père.

Je vous dirai plutôt avec Moïse: les bras de D u.

sont en bas; les bras, c AU à-dire 5 sypple même

siège est là-haut.Et cependant ses bras sont en bas, tout prochains, étendus jusqu’à nous, ses bras paternels, dans lesquels il nous prend, nous porte, avec lesquels il nous défend, nous protège toujours, à jamais...

Vision ineffable de la piété! vision du Dieu de loinet du Dieu de près !

Quel père est le Père que j'ai dans le ciel et sur la terre, là-haut et ici dedans. Où y aurait-il un Dieu plus adorable et plus aimable ?

Père tout-puissant, je suis ton enfant, faible, mais confiant !

Et tout de suite, Messieurs, après s’être ainsi perdue dans la contemplation de Dieu, notre piété doit se ressaisir pour fixer son regard sur l’homme. Car notre piété, qui est toute religion, est en même temps toute morale. Car aucune confession chrétienne n’a poussé l’union, la fusion, l'identité de la religion et dela morale plus loin que notre Eglise : c’est là le caractère de sa piété.

Tous les dimanches nous entendons la lecture des Dix commandements. En ce point, notre liturgie se distingue de la liturgie catholique et même de la litur-

AN A 9 Érte 7. ee 1 12 LA PIÉTÉ RÉFORMÉE

Ho gie luthérienne. Seule, elle ouvre notre culte principal, a __ elleouvre chacun de nos dimanches, elle ouvre chacune de nos semaines, en disant au peuple: Voici les deux tables de la loi: devoirs envers Dieu, d’abord ; devoirs LS envers les hommes ensuite; les premiers étant. la cause et la garantie des seconds, les seconds étant la Sac conséquence et comme la preuve des premiers. x ( Car une morale indépendante est pour notre piété une conception incompréhensible, contradictoire, qui choque notre raison tout autant que notre foi. | Car la morale, c’est l'échelle mystérieuse, dont le

pied repose sur la révélation de Dieu, sur Dieu même |

dans notre conscience, et dont le sommet s'appuie -

sur le trône de Dieu, sur Dieu même dans le ciel. De

Dieu, qui est descendu jusqu’à nous, à Dieu jusqu’au- “Ÿ

quel nous montons. 42 Le premier degré de cette échelle, ce sont les actes.

être plus morale. Pas nécessaire d'accomplir un acte pos RES un péené j intention FA

… péché. 10 Et même il y a un degré supérieur : et notre pié $

devrait être plus morale encore. Car il peutse faire qu’une pensée coupablese présente à notre esprit. Nous la repoussons immédiatement. Mais si elle n’est pas venue du dehors, comme pour le premier homme ou le second Adam ; si elle est venue du dedans; si, involontaire et fugitive, elle est montée spontanément du fond de notre cœur, elle en trahit la corruption intime ; elle est sinon un péché, au moins l'ombre d’un péché, et l’ombre atteste le corps, alors même qu'on ne le discerne pas.

Alors on nous dit avec ironie, sinon avec colère: Mais cette morale à l’usage peut-être des anges, n’est pas à l’usage des hommes. Votre prétendue austérité, votre puritanisme vous met hors de sens, hors du sens moral. Dieu serait injuste s’il réclamait autre chose qu’une morale possible.

Et notre piété répond : Morale angélique! oui, mais en même temps morale humaine, et seule morale. Car il n'y a pas plusieurs morales, une pour les hommes, une pour les anges, une pour Dieu. Il n’y en a qu’une, la morale absolue. Ah! sans doute, cette morale est impossible. Mais faites-y attention : parler d’une morale possible, c’est blasphémer la morale. Parce que dans l’état où il se trouve, l'homme n'est plus l’homme normal. Il est déchu, entraîné par le poids des péchés de sa race, depuis celui du premier homme jusqu'aux siens.

Or, la loi n’est pas ce que tel ou tel homme peut, la loi c’est ce que tout homme doit. La chute a

abaissé l’homme : elle n’a pas abaissé la loi. Il y a eu. :

une chute de l’homme: il n’y a pas une chute de la

loi, c’est-à-dire de la morale. à

Et tandis que, pour combler l’abîme, les hommes, 4

dans leur scepticisme accommodant, s’en vont répétant:. £ 1

En bas! abaissons la loi à la portée de l’homme! rat Toujours plus bas! — pour combler l’abime, notre :

dr piété intransigeante s’en va répétant : Plus haut !

M élevons l’homme à la hauteur immuable et inaccessible A:

de la loi, car ce qui est impossible à l’homme est pos-.» 4

sible à Dieu. Là où la chute est survenue, la grâce est.

‘intervenue; là où le péché a abondé, la grâce a sura- ral

bondé ; la grâce, c’est-à-dire le pardon et la force, qe REX

dit : En haut ! et toujours plus haut! :

Alors, sur la chrétienté avilie, sur les bas-fonds où.

se mêlent confusément la morale des conseils, la morale K

des préceptes, les péchés véniels, les péchés mortels, les

| mérites surérogatoires, les indulgences et toutes les

| subtilités de toutes les casuistiques, passe le me Le

fiantes où, dans la sainteté parfaite, Dieu habite. Ce s MATE une atmosphère plus pure que l'air le plus pur, u SE DRoCepatre qe Agnes notre piété, la pénètre, la

religion ; ou, comme disaient nos Pères, avant tout, pa 22 tout, pour tout, et du -dessus tout l'honneur Dieu!

Et maintenant, paraissez, fidèles de l'honneur de Dieu, Ô mes pères ! Ce n’est plus seulement votre pasteur que je veux entendre, c’est vous que je veux voir. Je vous vois!

Le fidèle se lève. Plus d’un, dit-on, dans nos montagnes huguenotes priait : Seigneur, ton serviteur se lève; et le soir : Seigneur, ton serviteur se couche. Ton serviteur, c'était tout. Devant son capitaine, le soldat répond : présent. Et c’est assez.

Le fidèle s’habille : et à son costume on le reconnaîtra. Car s’il doit fuir une austérité ridicule, un sens intime ne lui fait pas moins éviter les vaines superfluités. Il recherche les étoffes simples, qu'il appelle lui-même loyales, parce qu’elles semblent être davantage, sans déguisement, les dons même de la nature, c’est-à-dire de Dieu. Il recherche ces ornements intérieurs, mystiques, dont son Père céleste veut que nous soyons toujours parés. Sur son front, pour en régler les pensées les plus secrètes, la loi de Dieu est attachée comme un bandeau, et à son doigt, pour en accompagner les plus petits mouvements, la loi de Dieu brille comme une bague de grand prix.

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Le fidèle va à ses affaires. Est-ce à un métier di mécanique? Est-ce à une fonction dite libérale? Peu à importe. L'un n’est pas inférieur, l'autre n’est pas supérieure ; tous deux sont également humbles et. nobles. Ce sont des vocations auxquelles il faut obéir, mais des vocations divines. AC

Le fidèle travaille. Avant de se mettre à l’œuvre, il D présente ses mains à Dieu comme en sacrifice et prie : Seigneur! il te plaît que je travaille? Eh! bien, jy vais. Mais je sais que je ne profiterai rien, sinon nr tu me conduises. Fais prospérer mon labeur par ta. | bonté toute gratuile. k ou Le fidèle se met à table pour réparer ses forces. Ta Ê on prie avant de manger pour demander à Dieu sa bénéru diction. Il prie après avoir mangé pour rendre grâces à" au Père dont la bonté le nourrit. Car c'est Dieu qui . préside la table et dit: Tenez, enfants! Mangez. Car 0 < pour Diet il n’y a pe chose peus sh chose grande:

laquelle il attend son pardon, son salut, la félicité Ne nelle, — que le fidèle prend le moindre morceau de pain, de viande ou de légume. nine 554

Le fidèle se réjouit. Car Dieu n’est pas un avare qui nous donne à contre-cœur le strict nécessaire. C Père libéral qui ajoute volontiers le superflu. N'est pas lui qui a semé Fr la une les pItnies de

réjouir tous nos sens. Il suffit que nous fassions tout en sa présence, avec bonne conscience, pensant que plus encore que nos corps, ce bon Père veut nourrir et réjouir nos âmes.

Le fidèle souffre. Car il n’est pas une pierre ou un tronc de bois. Loin de lui cette philosophie dure et orgueilleuse d’après laquelle ce serait un vice de se contrister, d’êtreen sollicitude, degémir, de pleurer. Le vice serait de ne pouvoir pleurer. Seulement si la maladie vient, le fidèle l’accueille comme un message de Dieu. Et si c’est la mort elle-même qui vient, eh bien! c'est Dieu aussi qui l'envoie. Elle n’est pas pour l’effrayer. Nous avons les promesses ; Jésus-Christ a payé notre rançon; nous sommes pardonnés ; la vie éternelle nous attend; et, ayant toujours un pied levé, le fidèle répond vite dès qu’il l’entend, à l’appel de son Dieu : « Me voici, Seigneur, je suis prêt de venir à toi. »

Lorsque Pilate montra Jésus au peuple, il put dire : Voilà l’homme. Et moi, en vous montrant ce fidèle, je crois pouvoir vous dire : Voilà un homme.

Un homme qui a ce qui fait le plus l’homme, le caractère, la trempe solide du caractère, — un homme qui ne méprise rien de ce qui est naturel, car la nature c’est l’ensemble des dons de Dieu, qui soigne son corps, comme le temple même du St-Esprit, sachant que toujours et partout le corps est au service de l’âme, — un homme indépendant de tout pour ne dépendre que de Dieu, qui ne craint rien, ni personne, parce qu'il craint

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