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La pieuse paysanne

Louise Deschamps naquit le 25 août 1682, à Ormoy, petit village près d'Étampes, à quatorze lieues de Paris. Ses parents, qui étaient fermiers, n'avaient pour tout revenu que le peu qu'ils pouvaient gagner à la sueur de leur front; mais ils étaient riches en vertus, et ils s'étaient atliré l’estime de tout le village. Son père s'appelait Mathurin, et sa mère Catherine. Depuis neuf ans qu'ils étaient mariés, ils n'avaient point eu d'enfants: ils désiraient ardemment un fils qui fût un jour leur bâton de vieillesse. C’est là ce qu’ils demandaient sans cesse au Seigneur; et quand Catherine devint enceinte, ils se flattèrent l'un et l’autre que Dieu les avait exaucés. Aussi, dès que Louise fut née, Catherine éut quelque chagrin de voir que

c'était une fille; mais Mathurin la consola. « Rappelle-toi, lui dit-il, que notre curé nous a répété souvent que le bon Dieu sait mille fois mieux que nous ce qu'il nous faut. Si j'avais eu le garçon que je désirais, qui sait ? il n’aurait été peut-être qu’un mauvais sujet, et j'en serais mort de chagrin. Dieu soit béni de tout.» Et à ces mots il embrassa sa femme de tout son cœur; puis, prenant sa petite fille dans ses bras, il embrassa aussi, mais bien doucement, de peur de la faire crier; ensuite la rendant à sa mère: «Tiens, pauvre Catherine, dit-il, quand on m’aurait donné tout Paris, je ne serais pas moitié si content. »

Dès le lendemain on porta lenfant à l’église. Mathurin et Catherine avaient trop de religion pour vouloir exposer le salut éternel de leur chère enfant en différant son baptème. On l’appela Louise, du nom de son parrain, qui s'appelait Louis Bastien; c'était un neveu de Catherine; et quoiqu'il w’eût encore que vingt-quatre ans, il était estimé de tout le village à cause de sa probité et de la droiture de son esprit: la marraine de Louise se nommait Geneviève; elle n’avait que quinze ans, mais tout le monde parlait déjà de sa sagesse et de sa piété. Catherine et Mathurin pensaient, avec raison, qu'on doit choisir pour ‘parrain ‘et pour marraine des personnes d’une vertu et d’une piété exemplaires, On verra par la suite de cette histoire

LA PIEUSE PAYSANNE. à

combien ils eurent à se féliciter d’avoir fait un si bon choix. |

Pendant les deux premières années Louise se porta fort bien, et, grâce aux soins assidus de sa tendre mère, il ne lui arriva pas le moindre accident. Mais elle avait environ trente mois quand Catherine faillit la perdre par une malheureuse imprudence, ;

Catherine, obligée de sortir pour quelques affaires, et se promettant de rentrer bientôt, ne crut pas qu’il y eût d’inconvénient à laisser, dans un coin de la cuisine, Louise attachée à un clou par les lisières de sa robe. En sortant elle n’eut pas la précaution de bien fermer la porte. Il y avait près de là une étable à pourceaux. Un de ces animaux s'étant échappé de ce lieu, où on le tenait enfermé, va droit à la porte de la maison, et l'ayant poussée avec effort, entre dans la cuisine, mange quelques morceaux de pain qu’il trouve sur une chaise, etensuite court vers l'enfant, dont il commençait à déchirer la robe, quand heureusement le parrain de Louise, qui demeurait presque vis-à-vis, entend les cris de cette pauvre enfant ; il accourt, chasse l’animal, et reste auprès de sa chère filleule, qu'il s'efforce de,consoler. Alors arrive Catherine, qui s’empressait de revenir. « Vraiment vous faites debelles choses, lui dit-il; sans moi votre enfant . était mort. Peut-on abandonner ainsi son enfant?

In LA PIEUSE PAYSANNE.

Il ne s’en est pas fallu de cinq minutes qu’elle ne fût dévorée. » Catherine ne chercha pas à se justifier, elle avait évidemment tort; elle remercia mille et mille fois son neveu, qui venait de sauver la vie à ce qu’elle avait de plus cher au monde, et elle lui promit bien que, dans la suite, elle prendrait plus de précautions.

Pendant quelque temps elle fut bien exacte à ne jamais faire un pas hors de la maison sans laisser quelqu'un pour garder sa fille; mais les affaires du ménage l’cbligeaient à sortir souvent ; elle craignait d’abuser à la fin de la complaisance de ses voisines; et au bout d'environ deux mois, elle commit encore une autre imprudence.

Une affaire pressée l'appelle à l'extrémité du vilage ; elle ne prend pas le temps d’avertir quelqu'un, seulement elle a grand soin de fermer la porte et de bien s’assurer qu’il est impossible de

J’ouvrir. Elle était bien loin de s’attendre au malheur qui la menaçait; mais cependant elle n’était pas sans inquiétude; aussi elle se hâta de rentrer le plus tôt qu'il lui fut possible. Il en était bien temps; un quart d'heure plus tard, Louise n’était plus. Catherine avait laissé dans la cheminée deux morceaux de Lois vert, qu’elle n’avait éteints qu’imparfaitement: ce bois fume longtemps; enfin il se rallume, il pétille, et une étincelle vole jusque sur le berceau de Louise: si elle se füt trouvée

dans son berceau, c’en était fait d’elle ; mais, selon la coutume de la campagne, sa mère l'avait attachée à l’une des extrémités de la chambre; cette précaution cependant ne Paurait pas sauvée. Insensiblement la couverture prenait feu, il en sortait une fumée épaisse qui aurait bientôt étouffé Louise, et qui déjà ne lui laissait plus même la force de crier.

La pauvre enfant allait rendre le dernier soupir; tout à coup Catherine ouvre la porte: aussitôt la flamme, qui a trouvé un passage plus libre, s’élance avec impétuosité. La chambre paraît tout en feu. À ce spectacle, Catherine pousse un cri perçant et tombe évanouie sur le seuil de sa porte. Tous ses voisins accourent : on emporte Catherine; l’intrépide Bastien se précipite au milieu des flammes pour en tirer Louise, qu’il trouve expirante et qu’il transporte dans la maison où était sa mère, qui, revenue de son évanouissement, 5e livrait aux plus vives inquiéludes. Comme Louise n'avait point eu de mal, elle donne des signes de vie; peu à peu sa frayeur cesse, elle se calme; son visage, auparavant livide et bleuâtre, reprend sa couleur naturelle, elle ne tarde pas à sourire à sa tendre mère: Catherine, transportée de joie, oublie que sa maison est encore la proie des flammes. « Mon Dieu, mon Dieu, » s’écrie-t-elle en pressant Louise contre son cœur, « ah ! Seigneur, je vous remercie !... »

Le zèle et l’activité de ceux qui étaient allés au secours éteignirent bientôt l'incendie: seulement le lit de Louise fut tout consumé. Mathurin et Catherine ne firent presque aucune perte. Mais cet accident donna une bonne lecon à tous ceux qui en furent témoins; ils virent par eux-mêmes combien il faut de prudence pour éviter les malheurs que le feu occasionne si souvent dans les villes et dans les campagnes. Pour Mathurin et Catherine, trop bien instruits par une si terrible expérience, ils prirent alors la résolution bien ferme de ne jamais sortir de chez eux sans éteindre les tisons fumants, ou sans les bien couvrir de cendres; et ils furent si fidèles à veiller sans cesse sur Louise, qu’il se passa plusieurs années sans qu’elle éprouvât le moindre accident, quoique, dans un âge si tendre, la négligence des pères et mères les rende ordinairement si fréquents, et souvent, hélas! si funestes.

Mais ce n’était pas: assez pour eux d’être bien attentifs à prévenir tout ce qui pourrait exposer la vie ou la santé de leur chère Louise: ils mettaient un intérêt bien plus vif encore à former dès son enfance son esprit et son cœur. Sitôt que Louise eut atteint l’âge de six ans, ils se hâtèrent de la faire instruire des vérités de la religion. « L'éducation, disaient-ils, est le bien le plus précieux. que nous puissions laisser à notre fille.» Louise allait tous

les: jours à l’école, et presque jamais ses parents ne la retenaient pour lui faire faire des commissions, dans la crainte de la dissiper et d’augmenter en elle le dégoût que les premières études inspirent toujours aux enfants. Tous les mois la maitresse d'école était exactement payée; plus Mathurinef Catherine étaient pauvres, plus ils craignaient d’accumuler leurs dettes: mais pour subvenir à cette dépense, Mathurin était forcé de faire bien des sacrifices. Chaque dimanche il mettait de côté, pour cet usage, le quart de l'argent qu’il avait gagné dans la semaine : épargne bien digne d’un père chrétien !

Louise profita si bien des lecons qu’on lui donna, qu'à l’âge de dix ans elle savait mieux lire qu’aucune fille de la paroisse, et commençait à écrire assez bien. Sa mère, qui voulait surtout en faire une bonne chrétienne. la remettait tous les dimanches entre les mains de Geneviève sa marraine, qui la conduisait au catéchisme, et, aussitôt après Poffice, la ramenait à la maison. Cette vertueuse fille n'avait pas attendu que Louise fût âgée de dix ans pour s'acquitter envers elle de tous les devoirs que la religion impose aux marraines; et à peine Louise avait-elle atteint sa sixième année, que Geneviève commença à lui inspirer tous les sentiments de la piété la plus tendre.

Tels étaient les sentiments de Geneviève; elle

était le modèle de sa filleule, qui ne voyait toujours en elle que les exemples les plus édifiants ; mais elle eut un jour le chagrin d’être sur le point de la perdre, pour lavoir laissée seule à l’église l’espace de quelques minutes. C'était un dimanche ; Geneviève avait conduit Louise au catéchisme, selon sa coutume; le catéchisse terminé, Geneviève voulut passer à la sacristie pour recommander sa filleule au curé d’Ormoy, et lui parler en même temps de quelques petites peines de conscience qui la fatiguaient depuis plusieurs jours. Elle dit à Louise de l’attendre un peu, d’être bien sage, de prier le bon Dieu et de ne pas se permettre de dire à ses compagnes un seul petit mot, parce qu'il ne faut point parler dans l'église. Louise promnit tout et était bien résolue de tenir parole; mais elle avait une voisine nommée Gabrielle, âgée de quatorze ans, et qui n’avait point fait encore sa première communion, car c’élait bien la plus étourdie du village. Gabrielle presse Louise de sortir un peu pour s'amuser quelques moments à la porte. « Viens, lui dit-elle, tu seras revenue avant que Geneviève sorte de la sacristie... » Elle fit des instances si vives, qu'à la fin Louise se laissa entraîner, et sortit de l'Église pour s'amuser avec plusieurs autres jeunes filles. Louise paya bien cher ce moment d’étourderie. Le premier pas, dans le mal comme dans le bien, coûte toujours à faire, mais une fois

fait, on va bien loin. A peine Louise est-elle sortie, qu'elle craint la présence de Geneviève autant qu’auparavant elle la désirait. Gabrielle propose à ses compagnes d’aller dans un endroit où l’on serait, disait-elle, bien plus à l'aise pour courir et pour s'amuser; toutes applaudirent à cette imprudente proposition, et Louise fut entraînée par le sentiment des autres.

On part, on s’écarte du village de près d’un quart de lieue, et on se trouve dans une prairie tout émaillée de jolies fleurs, et arrosée par un large ruisseau. Sauter, danser, courir les unes après les autres, faire des petits jeux, que de plaisirs qui se succèdent! les heures ne leur semblent que des moments. On s'amuse à cueillir les plus belles fleurs; Louise court en prendre une qu’elle remarque entre toutes les autres : Gabrielle s’écrie : « C’est moi qui l'aurai; » elles courent toutes deux ensemble, elles y portent la main; Louise, plus adroite, réussit à cueillir la fleur; mais Gabrielle, plus forte, repousse Louise avec violence; c’élait sur le bord du ruisseau: Louise y tombe, elle pousse des cris, se laisse entraîner au courant... Elle va mourir. Mais la Providence permit que celui qui lui avait déjà deux fois sauvé la vie, fût encore en cette circonstance son libérateur. Averti par les cris piloyables que poussent les compagnes

de Louise, Bastien, qui était allé visiter les blés

dans un champ voisin, accourt, il se jette dans Peau, malgré le péril de se noyer lui-même, et parvient à la tirer du danger.

Elle donnait à peine quelques signes de vie: il: la rapporta chez elle, où Mathurin et Catherine lui prodiguèrent les soins les plus tendres; peu à peu elle reprit ses sens; le médecin qu’on fit appeler la saigna promptement: ce qui lui fit beaucoup de bien. Ainsi elle en fut quitte pour une maladie d'environ quinze jours, et bientôt après sa santé se rétablit promptement.

‘ Geneviève fut quelque temps sans oser revoir sa chère Louise: elle venait seulement tous les jours en savoir des nouvelles dans le voisinage. Dès que Louise put faire quelques pas, elle pria sa mère de la conduire chez sa bonne marraine, justement le jour de sa fête. Catherine en entrant dit à Geneviève: «Il ne faut pas, ma chère amie, vous affliger ainsi d'un malheur que vous ne deviez pas prévoir et que vous avez fait votre possible pour éviter. » Geneviève, en effet, ne trouvant plus Louise dans l’église, l'avait cherchée partout dans les environs; et si elle n’avait point été jusque dans le pré, c ’est qu’elle ne pouvait soupconner qu'un. enfant. qui avait toujours été si sage et si docile, se fût permis une telle faute. Louise, les yeux baïgnés de larmes, fit à Geneviève les excuses les plus simples et les plus touchantes. Sa fatale étour-

derie avait été la première qu’elle eût faite depuis qu’elle allait au catéchisme; ce fut la dernière: et pendant les deux ans qui s’écoulèrent jusqu’au grand jour de la première communion, le curé d’Ormoy n’eut rien’ à lui reprocher qu'un peu d’amour-propre.

Huit jours avant le carnaval, il avait parlé à ses enfants du danger qu’il y a d’aller à la danse, et de l’horreur que doit avoir une fille sage et modeste pour ces assemblées profanes et scandaleuses, d’où Von ne sort presque jamais sans avoir entendu de mauvais discours et sans avoir vu de mauvais exemples. Toutes les filles du catéchisme paraissaient l’avoir écouté bien attentivement; cependant plusieurs d’entre elles allèrent, dès le même soir, non dars Ormoy (le curé ne l’eût point souffert), mais dans le bourg de Saclas, qui n’en est pas

éloigné.

On se doute bien qu’à leur tête était cette Gabrielle qui avait jeté Louise au milieu du ruisseau :

e fut elle que, le dimanche suivant , le curé interrogea sur ce qu’il avait dit précédemment contre la danse; elle rougit, et n’osa lui répondre. Toutes ses compagnes se mirent à rire, et Louise la première: le curé fit semblant.de ne point s’en apercevoir; il fit à Louise la même demande. Louise, qui avait fort bien retenu. tout ce qu'avait dit le curé, et qui en avait mieux profité que Gabrielle,

répondit aussitôt: « Vous nous avez dit, Monsieur, qu’une fille qui veut rester vertueuse ne doit point aller dans les danses; qu’elle n’y apprendrait rien de bon; qu'en n’en sort guère que l'esprit tout plein de mauvaises pensées; que c’est là qu’on se dissipe, qu'on perd Ja ferveur, qu'on prend de la vanité, du goût pour la parure; que c’est là que les jeunes personnes s’accoutument à écouter de vilains propos qu’une fille honnête ne doit point entendre, et qu’en un mot, aimer les danses, c’est ne point aimer son salut, — C’est fort bien, » dit le curé.

Louise alors est transportée de joie; elle promène sur Gabrielle un regard malin qui semble lui dire : « Je ne vais pas danser, moi, et je suis sage au catéchisme. » Le curé comprit bien tout ce que voulait direun pareil regard, et aussitôt d’un ton de voix sévère : « Louise, dit-il, c’est bien de faire attention à l'explication du catéchisme, mais ce serait encore mieux d’yajouter la vertu d'humilité, »

Louise alors ne put retenir seslarmes, elle pleura même pendant presque tout le cetéchisme; mais pendant vêpres elle se consola peu à peu; et l’office fini, elle revint avec Geneviève, qui lui dit: « Ma chère enfant, c’est pour votre bien que monsieur le curé vous à grondée ce soir. Je vois avec plaisir que vous commencez déjà à le sentir vousmême, Demain nous irons ensemble remercier ce

charitable pasteur des soins qu’il veut bien prendre de vous. » Elles y allèrent en effet dès le lendemain, Louise en entrant se mit à genoux, et dit à monsieur le curé: « Monsieur, je vous demande bien pardon d’avoir jusqu’à présent si mal profité de vos bontés pour moi, mais j’espère qu’à l'avenir tout ira mieux, » C’élait sincèrement et de tout son cœur que Louise parlait ainsi; cependant de grosses larmes roulaient dans ses yeux; ces larmes venaient peut-être d’un reste d’amour-propre, autant que du regret de sa faute; mais, quoi qu’il en soit, depuis que Louise eut fait ses excuses, qui certainement lui coûlèrent beaucoup, Dieu, comme pour la récompenser de ce premier acte d’humilité, lui fit la grâce d’être modeste, recueillie, en un mot un modèle d’édification. C’est surtout pendant les offices qu’on lisait, pour ainsi dire, sur son visage, la tendre piété dont son cœur était pénétré. Tous les mois elle demandait à sa mère la permission d'aller à confesse, et ses parents remarquaient, avec la plus douce satisfaction, que ses fautes devenaient plus rares et plus légères; du reste, les deux péchés que nous avons racontés étaient les seules choses un peu considérables qu’elle ait eues à se reprocher pendant toute son enfance.

Quand elle eut alieint sa onzième année, et qu’on la vil si sage, on parla au curé de lui faire faire sa première communion. Le curé exigea qu’on

Al LA PIEUSE PAYSANNE,

l’éprouvât encore pendant un an; il trouvait qu’elle avait encore de la légèreté et de la vanité; et il voulait lui faire profondément sentir toute l’importance et toute la dignité de cette action, d’où dépend ordinairement le reste de la vie. Louise trouva ce délai bien long; elle était dans une sainte impatience de se nourrir de son adorable Sauveur; mais elle se soumit sansse plaindre. Enfin le grand. jour arriva où, pour la première fois, il lui fut permis de s’approcher de la sainte table: son recueillement parut si profond, sa joie si vive, et sa piété si touchante, que tout le monde en était attendri.

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