CHAPITRE LI
Après sa première communion, Louise continua longtemps à se conduire d’une manière édifiante. Sa piété était tendre et solide. Quatre ans entiers s’écoulèrent pendant lesquels on n’eut rien à lui reprocher, que quelques petites fautes qui venaient de ce fonds de légèreté et de vanité qu'on
avait déjà remarqué en elle. C'était la seule chose qui donnât de l'inquiétude à ses parents. Mais un peu de légèreté se pardonne aisément dans une personne si jeune; d'autant plus que, dès qu’elle s’apercevait d’avoir commis quelque faute, elle se hätait d’en témoigner son repentir et d’en demander pardon. Et quant à la vanité, il ne faut pas en rejeter tout le tort sur Louise; Mathurin n’y contribuait que trop par son amitié aveugle pour sa fille ; il n’avait des yeux que pour elle, il la vantait en toutes rencontres. Il se plaignait souvent que plusieurs filles d'Ormoy n’eussent pas assez d’égards pour Louise, à cause que, n’étant pas riche, elle ne portait pas d’aussi beaux habits que les autres. Enfin il se plaisait à l’appeler son petit ange : c'était son expression favorite. Catherine avait plus de prudence que Mathurin; elle le reprenait quelquefois des éloges déplacés qu’il donnait à sa fille; mais dans le fond du cœur elle avait elle-même un faible pour Louise', dont celle-ci ne s’apercevait que trop. Geneviève était la seule qui ne flattait point Louise, et qui lui répétait souvent qu'une véritable chrétienne doit se tenir en garde contre la.vanité, remercier Dieu de l'avoir éloignée des occasions du péché, et mettre sa joie à vivre dans un état obscur, à porter des habits grossiers, et à souffrir le mépris des riches.
Ces discours de Geneviève servaient à soutenir
Louise contre les tentations de la vanité; et en suivant les conseils de cette bonne marraine, elle menait une vie pure et innocente. Jusqu'à l’âge de dix-huit ans elle goûta le véritable bonheur auprès, d’un père qu’elle rendait heureux, et d’une mère dont elle faisait toute la joie. Elle ne fut malheureuse que dès le moment où elle quitta les sentiers de la vertu en fermant l'oreille aux leçons de Geneviève , et en se laissant entraîner par son penchant à la vanité, par la légèreté de son esprit, et surtout par les mauvais conseils de Gabrielle. C’est ici que commence l’histoire de ses égarements, dont nous voudrions pouvoir effacer entièrement le souvenir. Mais nous devons en tracer une fidèle peinture pour l'instruction des jeunes personnes, afin qu’elles aient soin de se préserver des écueils contre lesquels Louise vint malheureusement faire un triste naufrage.
Sa conduite avait toujours été irréprochable, tant que son père avait élé appelé le pauvre Mathurin. Une petite fortune qui mit cette famille plus à laise lui devint bien funeste. Une tante de Mathurin le fit héritier d’un petit domaine de cinq à six mille francs. Il se vit ainsi, par la mort de sa lanle, assez riche pour quitter la ferme où il avait demeuré jusqu'alors, et il eut le plaisir de culliver désormais son propre bien. Elle lui avait aussi laissé quelque argent, dont il employa une
partie pour fournir aux dépenses les plus nécessaires ; 1l voulut ensuite se servir du reste pour acheter une belle robe à sa fille. Catherine s’y opposa; ses observations étaient justes, et si Mathurin les eût écoutées, que de maux il se serait épargnés ! Mais il s’obstina à vouloir que sa chère fille lui fit honneur par sa parure, c’est ainsi qu’il s'exprimait; et malgré toutes les représentations de sa femme, il acheta la robe : elle fut prête pour le dimanche suivant, et voilà Louise toute joyeuse de se voir habillée comme une dame. Geneviève étant venue la chercher pour aller avec eile à la messe, Louise n’eut rien de plus pressé que de lui dire : « Voyez ma belle robe! — Oui, lui répondit Geneviève, mais je vois aussi votre vanité. Ah! que je crains bien que celte parure ne vous soit funeste ! » Louise se tut et rougit. Elles allèrent à l’église, et toutes deux entendirent la messe, mais dans des dispositions bien différentes : Geneviève priait pour Louise, et Louise, quoiqu’elle fit des efforts pour entendre la messe avec attention, avait souvent des distractions causées par la pensée de sa belle robe. Après la messe elles sortirent de l’église , et Louise dit à Geneviève : « Je veux, ma chère marraine, vous reconduire jusque chez vous. » Elle avait bien ses raisons pour parler ainsi : Geneviève demeurait à l’extrémité du village ; il fallait done le traverser, ce qui donnait
occasion à Louise de faire voir à toutes les jeunes filles, ses compagnes, qu'elle était mieux parée que celles qui jusqu'alors l'avaient méprisée parce qu’elle était pauvre.
Gabrielle, la plus étourdie de toutes, la vit passer, et se tournant vers quelques jeunes filles qui se trouvaient là, elle leur dit tout ‘bas: « En voilà une qui se croit une grande demoiselle, parce qu’elle a une jolie robe, comme si on ne savait pas que son père n’avait pas quatre sous vaillant; maintenant, parce qu'il a une petite succession, elle lève la tête bien haut. Rien de tel que les gueux; quand il leur arrive quelque liard, ils croient être de grands messieurs. » Elle en aurait bien dit davantage; mais Étienne, son frère, et aussi mauvais sujet qu’elle, lui coupa la parole. « Arrête, ma sœur, dit-il en riant, respecte donc cette fille qui faisait de si beaux discours au catéchisme et prêchait si bien contre toi, parce que tu avais été à la danse. Si elle à prêché aussi contre L'amour de la parure, elle n’en a certainement pas profité, et je parie douze francs qu'il en sera de même de son sermon contre la danse, et qu’elle ne tardera pas à danser avec moi. » Un autre étourdi, nommé Philippe, qui était d’un village voisin, s’approche d’Étienne, et lui frappant dans la main : « J'accepte la gageure, lui dit-il, et je parie un louis contre douze francs que tu n’en viendras pas
à bout. — Eh bien! répondit Étienne , je prends tous ceux qui sont ici présents à témoin de notre gageure , et je ne demande que six mois. — C’est très-bien, mon frère, répliqua Gabrielle, il faut être homme de parole ; et je t’aurais arraché les cheveux si tu avais refusé de prendre Philippe au mot. Mais il n’y a pas besoin de demander six mois. La chose n’est pas si difficile qu'on le pense, et nous y réussirons facilement et en bien peu de temps. »
En disant ces mots, elle aperçut Louise qui reiournait chez elle après avoir accompagné Geneviève. Elle courut à sa rencontre, et lui prodigua les compliments dont Geneviève s'était montrée si avare. Louise était joyeuse d'entendre ce langage tout nouveau pour elle : la conversation fut longue; Louise lui dit enfin qu’elle était bien fâchée d’être obligée de la quitter si vite; « mais, ajouta-t-elle, nous nous reverrons, j'espère. — Dès ce soir si vous le voulez, répondit Gabrielle ; je vais ce soir à Saint- Martin, on y célèbre la fête du patron; c'est un grand saint, j’ai pour lui beaucoup de dévotion; si cela vous arrange, nous irons ensemble; il y aura beaucoup de monde, et vous ne serez pas fâchée d’avoir fait ce petit voyage. » Louise fit d’abord quelques difficultés; elle ne pouvait se dissimuler combien il était dangereux pour elle d’aller ainsi avec une personne dont la
conduite n’était pas édifiante. Mais Gabrielle lui avait fait tant de compliments, et elle entrait si bien dans les intérêts de sa vanité, qu’il lui semblait bien dificile de lui refuser quelque chose. Elle promit tout: on fixa l'heure et le lieu où l’on se rencontrerait; car Louise comprenait déjà qu'il fallait user, dans cette affaire, d’un peu de dissimulation, et les deux amies se séparèrent trèssatisfaites l’une de l’autre.
Louise cependant était inquiète sur la promesse qu'elle venait de donner, et qu’elle ne savait encore comment accomplir. Eile revint chez ses parents lesprit distrait et le cœur agité; mais elle eut grand soin de cacher son trouble, et Pon ne s’en aperçut point. Quoiqu’elle fût restée hors de la maison bien plus longtemps que de coutume, on ne songea point à lui faire de questions; on croyait qu'elle avait passé avec Geneviève toute la matinée. Jusqu’au Gîner Louise ne dit rien de son projet, mais après le diner elle dit à sa mère : « Je voudrais bien aller entendre les vêpres à Saint-Martin, c’est aujourd’hui la fête patronale; plusieurs filles de nolre village se sont réunies pour s’y rendre ; bonne maman, laissez-moi les accompagner ; je vous promets d’être ici de bonne heure. »
Catherine devina sans peine que la vanité entrait pour beaucoup dans la prétendue dévotion de sa fille. « Je ne veux pas, » lui dit-elle d’abord.
Louise se mit à pleurer, et Mathurin, attendri par ses larmes, dit à Catherine : « Pourquoi lui causer du chagrin? Quel mal y a-t-il d'aller à Saint- Martin ? — Quel mal? répondit Catherine ; il n°y a qu’à voir la conduite de toutes ces coureuses de fêtes, et l’on saura quel mal il y a d’y aller. Le prétexte qu’on apporte est beau; on dit comme Louise, c’est par dévotion, c’est par piété: c’est un si grand saint! Tout cela est à merveille; et moi je sais fort bien que la plupart de ces filles ne cherchent qu’à courir; mais enfin, Mathurin, puisque tu le veux, tout est dit. Elle ira, j'y consens; mais écoutez bien : Louise, je me fie plus à la dévotion de Geneviève qu’à la vôtre ; entendez-vous? Ainsi vous irez avec elle à Saint-Martin, vous en reviendrez avec elle, vous ne la quitterez jamais d’un seul pas; ce n’est qu’à celte condition que je vous permets dy aller. Est-ce entendu? » |
— Oui, ma mère, » reprit Louise fort embarrassée; car on pense bien qu’elle n’avait point proposé à Gabrielle de mettre Geneviève de la partie. Elle comprenait parfaitement que Geneviève aurait fait des représentations, donné des avis, adressé des reproches qui auraient tout dérangé.
Louise étant sortie de la maison, hésita quelque temps sur le parti qu’elle avait à prendre ; enfin, malgré les remords de sa conscience, elle se décida à ne point aller chercher Geneviève; et afin de ne
pas la rencontrer en route, elle prit un assez long détour pour arriver au lieu du rendez-vous qu’elle avait donné à Gabrielle. Mais en chemin, seule avec sa conscience, que de pensées la remplissaient de tristesse et d’inquiétudes ! « Que fais-je ? disait-elle en elle-même, voilà donc que j’évite ma meilleure amie ; et si elle vient me chercher, que deviendrai-je? Et s’il m'arrive en route quelque malheur, comme le jour où je me suis enfuie dans les champs, à qui la faute? Hélas! ce n’est pas là ce que j'avais promis au bon Dieu le jour de ma première communion; je n’aurais pas fait cette démarche il y a seulement deux jours; elle me coûtera peut-être bien des larmes!... » Louise en disant ces mots fait quelques pas en arrière; peu s’en faut qu’elle n’aille trouver Geneviève, et ne laisse Gabrielle l’attendre tant qu’elle voudra. D’un côté, elle avait promis à ses parents de ne point faire le voyage sans Geneviève ; d’un autre, Gabrielle aurait été fâchée que Louise amenât son ancienne amie. Devait- elle balancer? Non sans doute, si elle eñt été raisonnable et telle qu’elle était autrefois; mais une demi-heure de conversation avec Gabrielle l’avait déjà toute changée, tant les mauvaises compagnies sont funestes aux jeunes personnes !
Gabrielle attendait depuis près d’une heure, et commençait à se lasser; enfin elle allait partir
quand elle vit venir Louise d’un air assez triste ; elle lui fit quelques petits reproches d’avoir tant tardé, Louise répondit qu’une commission à faire pour ses parents l'avait obligée à prendre un détour. Elle n’osait pas avouer qu’elle avait redouté la rencontre de Geneviève. Gabrielle recut son excuse et prit avec elle la route de Saint - Martin. Dès qu’on fut arrivé, Louise dit qu’il fallait aller à église entendre les vêpres. Gabrielle s’en serait dispensée bien volontiers; mais elle qui avait dit à sa nouvelle amie que le voyage serait de dévotion, ne savait comment s'opposer à une demande si juste. Elle y consentit donc d’assez bonne grâce; on arrive à l’église: il était trop tard, l'office était fini. Louise fut sincèrement aflligée d’avoir manqué les vêpres, Gabrielle la consola : « Que voulez-vous y faire, ma chère amie? ce n’est pas notre faute, et le bon Dieu nous en saura le même gré à cause de notre bonne intention; une autre fois nous serons plus heureuses, et pour aujourd’hui contentons-nous d’une courte prière; je sais que vous aimeriez à la faire longue; mais vous pourrez ce soir tout réparer, et il faut bien, après tout, aller voir un peu le village et les réjouissances que lon y fait. »
C'était dans l’église même que Gabrielle parlait ainsi; Louise, heureusement, n’avait pas encore la funeste habitude de tenir, dans la maison de Dieu,
des discours inutiles : sans rien répondre à Gabrielle , elle se mit à genoux, et fit sa prière. La prière de Louise durait depuis un demi - quart d'heure. « Il ne faut pas prier ainsi pendant deux heures, » dit alors Gabrielle, qui avait tout à fait perdu patience. « Il est temps de partir, si vous ne voulez pas vous en retourner sans avoir rien vu. » Comme elle s’aperçut que Louise était scandalisée d’un pareil discours, elle fut assez habile pour se radoucir à l'instant, et lui dire d’un ton presque dévot : « Et moi aussi j'ai bien des prières à faire, mais je les réciterai ce soir, je ne veux pas vous priver d’une récréation bien innocente; ce n’est pas que je prenne grand intérêt à ces sortes de fêtes, j’y suis accoutumée; mais Vous, je sais que vous n’en avez jamais vu. Allons, ma bonne amie, j'espère que le bon Dieu se contentera de notre petite visite. » Louise, toujours étonnée qu'on püût si longtemps parler dans l’église, sortit avec Gabrielle. Elles n’eurent pas besoin d’aller bien loin pour arriver au lieu de la fête : hélas! tout près de l’église il y avait une place qui était ce jour-là le rendez-vous général de tous les libertins et de toutes les étourdies des environs. Aussi, quel spectacle ! les uns sont plongés dans l'ivresse et peuvent à peine se soutenir; les autres se disputent, plusieurs se battent comme des furieux, un grand nombre de jeunes garcons et de filles effrontées s’a-
musent à des jeux qui ne sont rien moins qu’innocents; ici des injures atroces; là des blasphèmes et des jurements effroyables; plus loin des chansons indécentes et des discours plus indécents encore : partout des clameurs, un vacarme, un désordre qui rendent cette place semblable à une ville qu’on a prise d'assaut. Tout ce bruit divertissait beaucoup Gabrielle, qui, comme elle l'avait dit elle-même, y était accoutumée ; mais tous ces scandales révoltaient Louise, qui n’avait connu jusqu'alors que la vertu.
Gabrielle, voyant que Louise s’obstinait à ne pas danser, lui avait dit avec un peu d’humeur : « Chacun pour soi; restez là comme une stalue, vous en êtes bien la maîtresse; pour moi, j'aime la danse, et je vais danser; » elle tint parole, et de si bon cœur, qu’elle aurait dansé jusqu’au lendemain, si, à la nuit tombante, tout le monde ne se fût retiré. Il est vrai que de temps en temps elle revenait vers Louise, qui ne lui cachait pas ses inquiétudes et la pressait de s’en aller; mais elle trouvait toujours de nouveaux prétexies, et ne cessait de lui dire pendant plus d’une heure : «Encore une contredanse, et nous partirons. »
Elles partirent enfin, et Étienne les accompagna. Gabrielle, qui s’élait amusée beaucoup et qui n’était pas peureuse, riait, chantait, folâtrait tout le long du chemin, Louise était bien loin d’avoir
envie de Pimiter; elle n’emportait de sa promenade que le regret de l’avoir entreprise en si mauvaise compagnie, la crainte d’éprouver en route quelque accident, et la certitude qu’à son retour elle serait, pour le moins, bien grondée ; sa frayeur était pour Gabrielle un sujet de continuellesrailleries ; Étienne ne s’en moquait pas; il avait Pair au contraire de témoigner à Louise le plus grand intérêt.
Saint-Martin n’était qu'a une demi- lieue d’Ormoy, on marchait vite; le voyage ne fut pas long; mais il fut interrompu par un accident. Tout près du village ils virent deux hommes armés qui paraissaient en sentinelle. Étienne crut qu’ils l’attendaient; car, avant l’arrivée de Louise, il avait eu, à Saint-Martin, une dispute assez vive. « Ne craignez rien, dit-il à ses deux compagnes, je vais voir ce que c’est, et je suis à vous dans l'instant. » La peur grossit toujours les objets ; dès qu'Étienne fut à vingt pas, Louise s’imagina voir les deux inconnus se précipiter sur lui : le cœur lui bat, elle respire à peine, ses genoux chancellent, elle n’a plus la force de se soutenir , elle tombe dans un bourbier. Au cri qu’elle pousse en tombant, Étienne accourt et saute dans le fossé pour en retirer Louise, qui n'avait point d’autre mal que d’être couverte de boue de la tête aux pieds. Son premier mot fut : «Ah ! que j'aieu peur !.....» Mais Étienne lui ayant dit que c’étaient deux de ses amis qui voulaient sur-
prendre un lièvre, elle ne songea plus qu’au triste accident qui venait de lui arriver.
. Gabrielle ne put s'empêcher de rire en voyant les beaux habits de Lovise dans un si pitoyable état. Étienne, plus adroit, lui témoigna beaucoup d'intérêt et parut s’affliger presque autant qu’elle, ce qui n’est pas peu dire; car je ne sais si la pauvre enfant n’aurait pas mieux aimé s’être cassé un bras ou une jambe. Quoiqu’elle désiràt ardemment rentrer au plus tôt, elle ne put refuser de s'arrêter quelques moments chez les parents de Gabrielle, afin de remettre ses ajustements dans le meilleur état possible. Il fallait traverser encore tout le village, et jamais Louise ne s'était trouvée dehors à une telle heure; cependant, quelque instance que lui fit Étienne pour l’accompagner jusqu’à la porte de sa maison, jamais elle n’y voulut consentir. « Maintenant, dit-elle, il fait clair de lune, j'aurai moins peur. » Étienne n’eut garde d’insister ; il lui fut aisé de comprendre qu’elle craignait que Catherine sa mère ne se tint à la porte pour la voir venir; et c’est en effet ce qui arriva.
En proie aux plas vives inquiétudes, Catherine attendait depuis plus de deux heures sa chère enfant ; et dès que la lune vint à paraître, elle courut à la porte et tint les yeux toujours fixés sur. le chemin que Louise devait prendre. Elle l’aperçut d’assez loin, mais elle n’eut pas besoin de lui dire de
se presser : la pauvre Louise courait de toutes ses forces ; cela ne l’empêcha pas cependant d’être bien grontlée , comme elle s’y était attendue. « J’ai eu la faiblesse , lui dit Catherine, de vous laisser aller à Saint-Martin; mais c’est bien la première et la dernière fois, je vous assure... Ah! comment avezvous eu le cœur de me tenir inquiète jusqu’à ce point? » Louise avait sa réponse toute prête ; elle l'avait concertée avec Gabrielle. « Chère maman, dit-elle, je n’ai pu mieux faire, l'office était si long, si long! on a chanté les vêpres bien gravement; ensuite un sermon qui ne finissait point; ensuite un salut des plus solennels; ensuite la procession ; j'ai cru qu'il faudrait coucher là : car Geneviève n’a voulu partir qu'au moment où le sacristain se disposait à fermer l’église ; je lui disais bien qu’il serait trop tard, elle a voulu faire à sa tête, j'ai été forcée d’obéir : mais aussi comme je lui ai fait doubler le pas! elle n’en peut plus, et voila pourquoi elle n’est pas venue me reconduire jusqu'ici. » Pendant que Louise parlait de la sorte, le son de sa voix, l'air de son visage, sa contenance embarrassée, tout la trahissait ; elle le sentit bien, et prenant un prétexte pour se retirer au plus vite : « Je suis tout en nage, dit-elle, permettez-moi d’aller changer d’habits. C'était le seul moyen de cacher son trouble et l'accident qui était arrivé en chemin.
Le mensonge est toujours odieux; mais il est
aussi presque tow ours imprudent. À quoi Louise ne venait-elle pas de s’exposer? Ses parents ne l'auraient-ils pas crue bien plus coupable encore qu’elle ne l'était en effet, si ce jour-là même Geneviève était venue lui rendre visite et demander pourquoi elle n’avait pas assisté aux vêpres de la paroisse? Il n’en fut pas ainsi. Geneviève, au sortir de l’oflice, était rentrée chez elle, elle y avait trouvé une de ses parentes qui venait de Paris, et n'avait pu s’en séparer. Le lendemain, après avoir entendu la messe, elle s’empressa d'aller voir Louise; tout était encore perdu si elle ne leût pas trouvée seule. Hélas! ce qui parut alcrs à Louise un grand bonheur était plutôt un malheur véritable; les justes reproches qu’on lui aurait faits lui auraient sans doute épargné bien des fautes. Geneviève commença par lui demander si elle avait été malade : «Non, » dit Louise d’un ton assez froid ; et ensuite entassant mensonges sur mensonges, elle prit tout à coup un air dévot et compatissant. «J'ai rencontré, dit-elle, une pauvre femme qui avait affaire à Boissy; elle était partie d'Étampes à cinq heures du matin, et n’avait plus la force de se trainer; un petit enfant qu'elle tenait par la main était encore plus fatigué qu’elle. Cette pauvre femme me faisait pitié. J'ai employé à lui acheter du pain le peu d'argent que j'avais sur moi, et je l'ai accompagnée jusqu’au terme de son voyage, la soutenant
d’un bras, et portant de l’autre son petit enfant. J'ai eu le temps de revenir ici vers la fin de l'office. Mes parents ont cru que j'avais entendu les vêpres: avec vous, comme à l'ordinaire; je ne les ai pas détrompés. Je vous prie, ma chère Geneviève, ne leur parlez point de cela : il faut qu’il n’y ait que vous et le bon Dieu qui le sachiez. »
Louise avait arrangé d'avance toute cette histoire, ét elle la raconta avec tant d'assurance et même de candeur apparente, que Geneviève y fut trompée. * Mais quelle que fût la malheureuse habileté de Louise, Geneviève, pendant le reste de la conversation, trouva en elle je né sais quoi de distrait et de réservé qui lavértissait qu’il s’en fallait bien que Louise l’aimât comme auparavant. Elle ne put s'empêcher de penser que Louise, pour la première fois, avait quelque chose de caché pour elle; et, sans pousser plus loin ses soupçons, elle partit le cœur navré de tristesse.
Cependant Louise, déchirée par ses remords, résolut de ne plus aller à aucune fête patronale. Ce n’était pas assez; elle aurait dû prendre la résolution de fuir désormais la compagnie de Gabrielle, qui lui avait été si nuisible. Elle sentait bien ellemême combien elle avait tort de fréquenter une si dangereuse amie, Mais elle lui avait promis de l'aller voir au plus tôt. Si elle y manquait, que penserait, que dirait Gabrielle? Le respect humain
détermina donc Louise à saisir la première occasion de lui faire la visite qu’elle lui avait promise, et malheureusement cette occasion ne tarda pas à se présenter.