CHAPITRE XI
Plus de vingt années s'étaient écoulées depuis que Louise était veuve. Elle avait éprouvé bien
des peines; mais la Providence semblait ne lui réserver à l'avenir que des consolations ; €l on était bien éloigné de prévoir les terribles événements dont les suites la conduisirent au tom- ‘beau.
Bastien n’avait qu’une fille, nommée Marianne. Elle avait épousé un homme assez riche et cousin de Louise, nommé Benoît. La conduite de Benoît avait toujours été bonne jusqu'à son mariage, et pendant les dix premières années de leur union il avait rendu sa femme heureuse; il en avait eu plusieurs enfants, qui faisaient sa joie et celle du grand-père Bastien; toute cette famille avait joui pendant ce temps-là d’un bonheur qui paraissait ne devoir point être troublé; mais Benoît eut le malheur de faire de mauvaises connaissances; il se mit alors à fréquenter les cabarets; il revenait souvent ivre, grondait Bastien, sa femme et ses enfants; peu s’en fallait qu'il ne portât les mains sur Bastien lui-même. Ce vénérable vieillard n’avait d’autre ressource que de verser bien des larmes: il avait conservé jusque dans l'âge le plus avancé toute la vigueur de son esprit, el ‘quoiqu'il n’eût pas autant de force pour le travail que dans sa jeunesse, cependant il ne laissait pas d’être toujours occupé. Quand Benoît était dans ‘ses moments de mauvaise humeur et de colère, on ne trouvait d'autre ressource que d'appeler Louise : elle était la seule qui pût l’apaiser : elle savait si bien lui parler, qu’elle le ramenait peu à peu à un état plus tranquille. Elle allait souvent dans cette maison pour s’y trouver quand Benoît revenait, et pour prévenir par sa douceur les disputes qui, sans elle, auraient eu lieu. Bastien et
Marianne étaient très-sensibles à ce service que leur rendait Louise; et la grande consolation de Marianne, quand elle avait quelque peine, c'était d’en faire part à sa bonne amie.
Il y avait quatre ans que Benciît leur donnait tous ces chagrins, lorsqu'il leur déclara qu'il vou- Jait se séparer de son beau-père Bastien, qui avait alors quatre-vingt-huit ans. Jusque - là ils avaient toujours vécu dans la même maison, et Merianne avait bien de la peine à se séparer de son père. Mais soit que Benoît ne pût souffrir les reproches que lui faisait de temps en temps Bastien, soit qu’on lui eût mis dans la tête qu'il gagnerait davantage s’il travaillait séparément, il annonça à sa femme qu'il y avait dans le village une pelile ferme qui appartenait à un bourgeois d'Étampes, et qu’il allait lui demander de l'y placer pour fermier. Marianne fit des efforts inutiles pour le détourner de ce projet; il partit le malin pour aller à Étampes, et la laissa dans une grande tristesse.
Elle ne manqua pas, quaud elle eut mis ordre aux affaires de son ménage, d'aller faire part de ses peines à Louise, qui y fut très-sensib'e; car elle prenait un grand intérêt à Bastien et à toute sa famille; elle fit ce qu’elle put pour consoler Marianne : elle lui dit qu'il failait se soumettre à la divine Providence, et que l’obéissance qu’une femme devait à son mari ne lui permettait pas de refuser de le suivre dans la ferme où il voulait s’élablir. « Du reste, ajouta-t-elle, soyez sans inquiétude sur votre père; j'aurai pour lui tous les soins de la fille la plus tendre; je lui ai des obligations que je n’oublierai jamais, et comme
nos maisons se touchent, je pourrai facilement veiller à ce qu’il ne Jui manque rien; vous savez combien j'aime ce bon vicillard; je le regarde comine mon père, et je n’épargnerai rien pour lui rendre la vie douce. » À ces mots, Marianne embrassa Louise et la serra affeclueusement entre ses bras, en la remerciant de l'intérêt qu'elle portait à son père. « Vous n'avez pas à me remercier, lui dit Louise : il faudrait que je fusse bien ingrate et que j’eusse un bien mauvais cœur pour ne pas prendre soin de ce bon vicillard, qui m'a reudu tant de services. » Elle parla ensuite pendant longtemps avec effusion de cœur des verlus de Bastien. Marianne se plaisait aussi à lui en reconter plusieurs traits. Elles passèrent au moins uue heure à s’entretenir du bon vieillard, pour qui elles avaient toutes les deux un attachement et un respect si bien mérités. Hélas! elles étaient loin de soupçonner le malheur qui venait de lui arriver.
Tout à coup leur conversation fut interrompue par des cris perçants. Elles sortirent précipilamment ; elles trouvèrent les enfants de Benoît qui venaient annoncer à leur mère que leur grandpapa avait reçu une blessure grave dans une vigne où il travaillait. Louise et Marianne y courureat aussitôt; elles trouvèrent en route Baslien qui était porté par deux hommes; il avait une large pleie à la tête, faite par un coup de pioche qu'il avait reçu. Il les regarda avec tendresse, leur dit de ne pas s'inquiéter et de se soumeltre à la volonté de Dieu, On se hâta de le porter chez lui; tout le village était dans les larmes, car tout Île monde aimait beaucoup Bastien : le chirurgien,
qui fut appelé aussitôt, déclara, après avoir sondé la plaie, qu’elle était mortelle; que Bastien n’avait plus que peu de temps à vivre, et qu'il fallait lui faire recevoir les derniers sacrements. Il interrogea vainement Bastien, pour savoir quel était celui qui avait fait ce mauvais coup; le vénérable vieillard persista toujours à dire qu’il ne le nommerait jamais.
Le curé, qu’on avait fait avertir, arriva bientôt : il donna les derniers sacrements au malade, qui les reçut avec une tranquillité d'âme et une piété dont tous les assistants furent édifiés. Après cette touchante cérémonie, Bastien appela Benoît, Pembrassa et lui recommanda de se conduire en bon chrétien. Depuis lors on ne vit plus Bastien occupé que de Dieu et de son salut. Il souffrait avec une patience admirable; la paix de son âme était peinte sur son visage; il ne parlait que du bonheur qu'on trouve à servir Dieu. Louise était toujours auprès de son lit; elle voulut passer la nuit auprès d’un malade qui lui était si cher. Elle lui parlait de la mort; elle lui suggérait tous les actes les plus propres à un mourant, Bastien répétait ces actes avec des transports d'amour pour Dieu, qui faisaient bien voir combien son cœur était pénétré de ce divin amour; il ne pensait plus qu’à la Jérusalem céleste, et ne parlait que du bonheur de quitter cette vie pour aller se réunir à son Dieu. Vers minuit il tomba dans une douce agonie: il ne parlait plus; mais tantôt il élevait les yeux vers le ciel, tantôt il les fixait sur le crucifix qui était attaché au pied de son lit. Enfin à deux heures du matin il expira, sans aucune convulsion , comme un homme qui s'endort.
Louise fut vivement affectée de la mort de Bastien ;: cependant elle ent la force de se faire violesce pour s'occuper à consoler Marianne et toute sa famille; on ne saurait exprimer quelle fut la douleur de tout le village: on n’entendit à l’enterrement de Bastien que des cris et des sanglots; chacun pleurait en lui un père, un ami. Mais celui de tous qui fut le plus inconsolable, ce fut Benoît. Depuis la mort de Bastien, on le vit toujours triste, sombre, rêveur; en vain Louise et Marianne firent leurs efforts pour le tirer de cet état de mélancolie , il ne répondit rien à tout ce qu’on pouvait lui dire; les personnes qui cherchaient à le consoler lui étaient à charge, et, pour les éviter, tantôt il s’enfermait dans sa chambre, tantôt il partait de grand matin pour aller cukiver ses champs; mais après avoir travaillé pendant quelque temps, il jetait sa. bêche, s’asseyait sous un arbre et se livrait pendant des heures entières à l’excès de sa douleur. Il avait perdu l'appétit et le sommeil. Quelquefois, pendant la nuit, on l’entendait crier d'une voix lamentable : « Bastien ! Bastien ! » |
Louise et Marianne étaient d’autant plus étonnées de cette mélancolie de Benoît, que jamais on ne lui avait vu montrer beaucoup de sensibilité à Ja mort des personnes mêmes qui lui étaient les plus chères. On ne savait quel moyen prendre pour le tirer de cet état. Les consolations qu'offre la re-. ligion lui étaient étrangères; depuis longtemps il avait oublié les devoirs que la religion impose; ef quand on voulait lui parler d’avoir recours à Dieu, on ne faisait qu’aigrir sa mélancolie, Il dépérissait à vue d'œil ; et lorsqu'on l’exhortait à prendre soin. de sa santé, il répondait que la mort viendrait tou-?
jours trop tard pour lui. Enfin sor tempérament, quoique robuste, ne put résister longtemps; un mois après la mort de Beslien, il tomba daris une maladie très-violente. Marianne voulut encore l'engater à recevoir les sacrements; il répondit qu’il n’en ferait rien, qu’il était damné, et qu'il n’y avait plus d'espérance pour lui. Il dit la même chose à plusieurs de ses voisins qui lui faisaient la même exhertation. Louise, quoiqu’elle fût malade ellemême, se traîna comme elle put auprès du lit de Benoît; la, de concert avec Marianne et tous les amis de Benoît, qui s'étaient rassemblés dans sa chunmbre, elle lui fit les plus pressantes scllicitations. Louise crut devoir, pour l'exhorter plus puissamment, lui rappeler la mort édifiinte de Bastien. À ce mot le malade, poussant un profond soupir, s’écria : « Les remords me suffoquent; je ne puis taire plus longtemps mon secret, il pèse trap sur mon cœur ; sachez que l'infâme scélérat qui a tué Bastien, c’est moi. » À ces mots, Louise jette un cri et tombe évanouie : il fallut l'emporter ainsi que Marianne, qui avait également perdu connaissance.
À peine Louise eut-elle repris ses sens, qu’elle rentra dans la chambre du malade pour l'exhorter à la pénilence. Marianne rentra aussi avec ses enfants; il les fit approcher de son lit, et leur dit en sanglotant : « Que le malheur qui vient de n’arriver vous apprenne à fuir les cabarets; si je n'avais jamais mis le pied dans les cabarets, vous auriez encore votre père et votre grand’père. J'étais allé à Étampes pour demander à un bourgeois qu'il me donnât en ferme un bien qu'il a dans ce village. Dès que je lui eus annoncé que j'étais le gendre de
Bastien, il me fit beauconp d’accueit, « Nous n'au- « rons pas, me dit-il, de différend pour le prix ; « j'ai beaucoup entendu parler de In probilé de « Bastien, je suis bien aise que son gendre devienne « Mon fermier, J'ai besoin d’un hoinme qui tra- « vaille bien, qui soit tranquille, et qui n'aime « point les cabarets ; du reste, je veux vous passer « la ferme à meilleur marché qu'a.tout autre : il « faut seulement que Bastien vienne m'assurer que «Vous avez loules les qualités que je demande; je « m'en rapporte entièrement à sa parole, car ce « bon vieillard n’a jamais trompé personne, »
€ Telies furent les paroles du bourgeois d'Étampes. Je revins donc chercher Bastien, el je le trouvai dans une vigne où il travaillait; je lui fis part de la proposition qui m'était faite; il me répondit qu'il était bien fâché de ne pouvoir me rendre ce service; mais qu’en conscience il ne pouvait pas assurer que j'étais un homme tranquille el que je ne fréquentais pas les cabarets. Cette réponse me mit en fureur; je jurai, je tempêlai, mais tout fut ivulile : enfin je me retirai dans une violente colère. En retournant chez moi, je passai devant la porte d’un cabaret où je vais souvent boire: j'avais une forte tentation d’y entrer; cependant j'eus la prudence de ne pas le faire, dans la crainte que le vin ne me mit hors de moi, et ne me fit faire quelque mauvais Coup : car je senlais bien que j'étais fort en colère.
« Mais à peine eus-je fait quelques pas, que j'entendis quelqu'un qui courait après moi et qui n'appelait de toutes ses forces : c'était la femme du cabarelier. « Eh! Benoît, me dit-elle, comme vous « passez sans dire mot! il fait bien chaud, vous
«: avez besoin de venir boire un coup; nous venons « de mettre un tonneau en perce, c’est du vin ex- « cellent. Oh ! il faut absolument que vous en goù- « tiez. » Je me laissai entraîner. Le vin était bon, j'en bus trop, et ayant le cerveau échauffé par les fumées du vin, je résolus de retourner à la vigne parler à Bastien. Je lui fis de nouveau les instances les plus vives;.et comme il refusait toujours, je me livrai aux plus violents transports de colère. Je lui arrachai la pioche qu’il tenait à la main, et je lui dis, avec des jurements effroyables, que s’il ne consenteit pas à ma demande, j'allais le tuer. Bastien me répondit tranquillement que je pouvais lui Ôter la vie, mais que je ne pourrais jamais le déterminer à dire un mensonge. Alors la fureur me saisit, et je lui donnai un grand coup de pioche sur la tête. Bastien tomba tout couvert de sang: « Je te pardonne de bon cœur, me dit-il, et je prie « Dieu de te pardonner le coup mortel que tu viens « de me donner. » Ces paroles me firent rentrer en moi - même. Je fus saisi d'horreur à la vue de mon crime ; je me servis de mon mouchoir pour arrêter le sang qui coulait en abondance. « Tes soins sont « inutiles, me dit Bastien, je sens que je mourrai « bientôt; songe seulement à te sauver auplus vite, « parce que c’est l'heure où d’autres personnes « doivent venir dans cette vigne, » Je suivis le conseil de ce bon vieillard, je n'éloignai en pleurant. Depuis lors j’ai porté sur ma conscience un poids insupportable ; il me semblait toujours que j'avais devant les yeux Bastien expirant. O mes enfants, je vous en conjure, fuyez toujours le cabaret comme la peste. » Ses enfants le lui promirent en versant des torrents de larmes.
Le curé, quientra dans ce moment, espérait que Benoît serait assez repentant pour qu’on pût lui parler de remplir ses devoirs de religion; il Py exhorta avec beaucoup de force et de douceur; mais Benoît lui répondit avec colère de le laisser tranquille et d’aller porter ses sermons ailleurs. Marianne s’approcha alors du curé, et lui dit qu’elle avait toujours remarqué que Benoît écoutait volontiers les discours de Louise, et qu’il serait bon d’essayer encore si elle ne pourrait pas réussir à le convertir. Le curé avait de la peine à cela, parce qu’il voyait Louise si accablée, qu’elle ne pouvait parler qu'avec beaucoup de peine; mais Louise s’y offrit d’elle-même, et s’étant placée auprès du malade, elle commençait à lui dire quelques paroles, quand le médecin entra. Après avoir tâté le pouls de Benoît, il déclara qu’il n’avait que deux ou trois heures à vivre; ensuite se tournant vers Louise, qui pouvait à peine se soutenir el dont tout le corps était couvert d’une sueur froide, il dit à ceux qui étaient présents de l'emporter promptement sur son lit, qu'autrement il ne répondait pas qu’elle fût en vie le lendemain. « Peu importe, répondit Louise, que je vive ou que je meure; mais il Importe beaucoup que Benoît ne meure pas en réprouvé. » Elle resta donc auprès du malade, elle lui parla de Dieu et de son salut d'une manière pleine de force et de tendresse. Benoît l’écoutait attentivement, mais il répondait toujours qu’il ne voulait passe confesser, qu’il n’y avait plus d’espérance de salut pour lui.
Le médecin vint encore interrompre Louise.
« Vous vous tuez inutilement, lni dit-il, vous voyez bien que vous ne gagnerez rien auprès de cet
opiniâtre. — Laissez-moi, lui répondit Louise, il ne faut jamais désespérer de personne; ma santé ni ma vie ne sont rien quand il s’agit du salut d’une âme. » Elle resta ensuite quelque temas en prières, implorant les miséricordes de Dieu sur le malheureux Bencît; alors elle aperçut sur une table le cruciix qui avait servi à Bastien dans sa dernière maladie ; elle se le fit apporter, et le présentant à Benoît, elle jui parla avec tant d’onction de la mort de Jésus-Christ et de la confiance que nous devons avoir en ses mériles, que Lous ceux qui étaient présentis ne purent relenir icurs larmes. Benoît même en fut si touché, qu'il prit le crucifix et l'embrassa avec beaucoup de piété.
Louise, voyant que le malade commençait enfin à prendre de bons sentiments, continua à lui parler avec toute la ferveur que le zèle lui inspirait; mais ses forces ne répordirent pas à son courage; la voix Jui manqua, elle fut saisie d’un vomissement de sans que le médecin eut beaucoup de peine à arrêter; elle ne consentit cependant à être emportée dans son lit que quand elle vit Benoît faire des excuses à monsieur le curé, et le prier de vouloir bien entendre sa confession. Ge n’était plus le même homme: il se confessa avec de vifs sentiments de douleur de ses péchés, et en même temps d’une grande confiance en la miséricorde de Dieu; il reçat le saint viatique avec un respect et une piélé qui attendrirent tous les assistants, et pria instamment le curé de ne point le quitter, et de rester auprès de lui jusqu’à son dernier soupir, pour lui parler de Dieu. G'était bien l'intention du curé; il savait combien il faut prendre de soin d’un pécheur nouvellement converti. Le malade continua à don-
ner toutes les marques da repentir le plus sincère jusqu’à sa mort, qui arriva une heure après qu'il eut recu les derniers sacrements.
Aussitôt que Benoît eut expiré, le curé se rendit promplement chez Louise; il craignait beaucoup pour elle, et il sentait pien vivement quelle perte ferait la paroisse, si elle venait à mourir. Il la trouva cependant dans un état qui donnait de grandes espérances; la tranquillité avec laquelle elle souffrait, la paix de son âme qui était peinte sur son visage, la joie qu’elle avait de la conversion de Benoît, tout cela lui donnait un air si calme et si riant, qu'on n'aurait pas pensé qu'elle fût si proche de son heure dernière. Mais Louise, qui sentait son état, pria monsieur le curé de vouloir bien lui donner tout de suite les derniers sacrements, Le curé ne crut pas devoir s'opposer à ses désirs. Il en prévint Robert; celui-ci, effrayé de celte nouvelle, à laquelle il ne s’était pas attendu, demande aussitôt si l’on ne peut pas différer quelques jours encore. « Oui, mon enfant, répondit le pasteur, je crois que l’on: pourrait différer de trois à quatre jours, mäis pourquoi s’exposerait - on aux dangers d’un pareil délai? Voudriez -vous avoir pour votre mère l’aveugle tendresse de tant de parents insensés qui, à force de vouloir se persuader qu'il leur reste quelque espérance, meltent dans le plus grand danger le salut éternel de ce qu’ils doivent avoir de plus cher au monde? Oh! combien j'en ai vu d'exemples ! Mon ami, la plus grande preuve d’attachement que vous puissiez donner à votre mère, c’est de lui procurer à temps tous les secours de notre sainte religion; et si elle n’était pas la première à s'occuper des affaires de sa conscience, ce
serait à vous de vous empresser de l’avertir du danger qui la menace, Je l’ai confessée, elle désire ardemment recevoir le saint viatique; je vais le lui apporter; faites préparer ce qu’il faut. Ne vous troublez pas, mettez votre confiance dans le bon Dieu, il est assez puissant pour vous conserver votre mère, si telle est sa volonté sainte, »
Dès qu'on entendit le son de la cloche, tout Ormoy sut en un instant que l’on allait administrer Louise. De tous côtés on court à l’église accompagner le très-saint Sacrement. À voir la consternation qui était peinte alors sur tous les visages. on aurait dit que tous les habitants d'Ormoy craignaient pour les jours de leur propre mère. Mais ce qui augmenta encore leur estime pour Louise, aussi bien que leur douleur de la perdre, ce fut de voir le recueïllement profond, la foi vive, la tendre dévotion qu’elle fit éclater quand elle reçut le saint viatique. Le curé en fut lui-même si touché, qu’à peine eut-il la force de lui faire une courte exhortation : au milieu de la cérémonie on fut obligé de faire sortir de la chambre Charlotte, Thérèse et Robert, dont les sanglots, qu’ils s’eflorcaient en vain d’étouffer, déchiraient le cœur de la malade et même celui de tous les assistants. Quand tout le monde se fut retiré, elle fit prier ses enfants de la laisser seule une demi-heure pour remercier son Dieu de Ja grâce qu’il venait de lui accorder. Ils rentrèrent ensuite dans la chambre pour voir si elle aurait besoin de quelque chose; mais ils se tenaient à l'écart, voulant lui cacher leur douleur.
« Approchez, mes enfants, leur dit-elle avec un air serein qui annonçait le calme délicieux dont jouissait son âme, venez vous asseoir auprès de
mon lit; que j'ai de choses à vous dire, avant de me séparer de vous pour jamais ! Pour jamais, mes chers enfants ! ah! que ce mot ne vous afilige pas : vous avez de la foi et vous m’aimez; prenez donc, s’il vous est possible, quelque part à mon bonheur; nous ne nous verrons plus sur cette terre misérable, mais j'espère qu’un jour nous nous retrouverons tous dans le sein de Dieu. Ah! mon fils, ne vous aflligez pas, séchez vos larmes, ou plutôt priez Dieu d’être lui-même votre consolateur. Vous avez en lui un bon père qui jamais ne vous quittera. Je vous laisse entre les bras de la Providence; méritez sa protection par la pratique de toutes les vertus qui font l’honnèête homme et le bon chrétien. Fuyez comme la peste toute mauvaise compagnie, évitez toutes les querelles, pardonnez toutes les injures, aimez toujours tendrement votre femme, ayez le plus grand soin de bien élever vos enfants, et soyez sûr que Dieu vous bénira. Et vous aussi, ma chère Thérèse, élevez bien vos enfants; apprenez-leur à connaître, à aimer et à servir Dieu; surtout donnez-leur bon exemple; c’est de toutes les instructions la plus efficace. Je ne vous parle pas de vivre avec Charlotte comme avec votre meilleure amie, je connais trop votre bon cœur à l’une et à l’autre, pour qu’il me soit possible d'en douter. Pour vous, 6 ma pauvre Charlotte !..….» Elle ne put en dire davantage. Elle tomba dans une défaïilance dont on ne put la faire revenir qu’au bout de quelques instants. Louise, rouvrant les yeux, croisa sur sa poitrine ses mains, d’où coulait déjà la sueur de la mort. « Ah ! dit-elle aux assistants, je recommande à vos prières une pécheresse! Mon Dieu ! mon Dieu! ayez pitié de moi. » En disant ces mots elle mourut
paisiblement, âgée de soixante- quatre ans, le 149 juillet 1746.
Sa mort fut une vériteble calamité pour tout le viliage d’Ormoy, dont elle était le conseil et la bienfailrice. Son fils et surtout sa fille marchèrent fidèlement sur ses traces. Fasse le Ciel que toutes les personnes qui vivent à la campagne s’appliquent avec le même soin à imiler les vertus dont Louise donna constamment l'exemple depuis sa conversion!