‹ La pieuse paysanneChapitre 10 sur 11 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les moissonneuses qui avaient été cause de la maladie de Louise furent au comble de leur joie de sa pleine guérison. Elles et plusieurs autres de à résolurent que, dès que Louise aurait son bien entre les mains, elles iraient toutes les années

passer un jour chez elle au temps des moissons pour lui aider à recueillir son blé. Mme d’Arlis voulut contribuer à faire de ce jour un jour de joie ; elle se chargea d’y envoyer le repas, pour que Louise n'eût point de dépenses à faire. On pressa Louise de retirer sa ferme des mains de celui à qui elle Pavaeit confiée, et dont elle avait eu beaucoup à se plaindre. On lui représenta que Robert était devenu assez fort et assez habile pour pouvoir cultiver luimême ce bien, qui n’était pas considérable. Louise accueillit ces représentations d'autant plus facilement, quelle savait que Robert avait une pleine confiance en Bastien, dont il était bien décidé à suivre tous les conseils pour la culture des terres.

C'est pourquoi, dès qu’elle fut revenue à Ormoy, elie fil venir son fermier, et traila avec lui de cette affaire à l'amiable. Elle céda une partie de ses droits, dunnä du temps au fermier pour le paiement, et fit avec lui un arrangement dont il fut content, et que toutes les personnes sensées approuvèrent, En tout ceci elle s’était conduite d’après les conseils d’un avocat d'Orléans que Bastien était allé consulter, et dont il connaissait les lumières et la probité.

Il se trouva cependant des personnes assez indiscrètes pour la blâmer et pour faire entendre à Robert que sa mère lui avait fait par là un tort considérable, Louise méprisa de pareils discours; mais ils firent quelque impression sur son fils, jeune encore, et par là même un peu crédule. Dès que celte bonne mère s’en aperçut, elle en parla à Bastien, qui prélexta un voyage à Orléans, et proposa à Robert de l’y accompagner. Robert accepta volontiers la proposition. Dès qu’ils furent arrivés à

Orléans, Bastien dit qu'il avait quelque affaire chez son avocat; « ét je suis bien aise, dit-il à Robert, de vous y mener avec moi; vous pourrez prendre des éclaircissements sur Paffaire de votre fermier.» Robert répondit d’abord qu’il n’en avait pas besoin, qu'il s’en rapportait pleinement à ceux qui avaient dirigé cette affaire; mais il ne parlait ainsi que par politesse, car dans le fond il était bien aise de savoir par lui-même ce qu’il en était. Ainsi, il ne se fit pas beaucoup presser, et suivit Bastien chez l'avocat.

‘Comme Robert avait un bon cœur et un esprit droit, l'avocat n’eut pas de peine à lui faire entendre qu'un mauvais accommodement valait bien mieux qu'un bon procès. Prenant ensuite en main le contrat fait avec le fermier, il démentra clairement à Robert que les frais du procès qu’il aurait entrepris seraient revenus quatre fois plus cher que la Perte qu’il avait faite en s’arrangeant à l’amiable.

Robert témoigna à cet avocat combien il était sensible à la bonté qu'il avait eue de l’instruire sur un point aussi important; et en revenant d'Orléans il fit à sa mère les excuses les plus touchantes, quoiqu’il ne se fût laissé prévenir qu'un instant; il lui promit de nouveau qu’il suivrait toujours aveuglément ses moindres conseils, tant il avait de confiance en la sagesse d’une mère qui n'épargnait rien pour le rendre heureux! Il avait bien raison de parler ainsi, ét la prudence de Louise le garantit de bien des fautes et de bien des malheurs. Voïci une des occasions où il connut le mieux combien il était important pour lui de ne lui cacher absolument rien de ce qui se passait dans son cœur.

: Il'avait près de vingt-cinq ans; sa mère, qui le

voyait aller bien souvent, depuis quelque temps, chez un charpentier du village, s’aperçut bientôt qu'il en voulait épouser la fille, qui s’appetait Adélaïde, Un jour qu'il se disposait à sortir, disant qu’il allait chez le charpentier, Louise-le prit à part et lui dit : « Parlez-moi franchement, Robert, n’estil pas vrai que vous voudriez épouser Adélaïde? — Qui, ma mère, répondit-il d’une voix émue. Voilà déjà plus de vingt fois que j'ai voulu vous en parler, et je n’osais jamais ouvrir la bouche. — Eh! pourquoi donc, mon cher enfant? pourquoi avez-vous tant de peur? ne suis-je pas votre meilleure amie? aviez-vous quelque raison de penser que je n'approuverais point votre mariage? auriez-Vous déjà trouvé des défauts dans Adélaïde? — Oh! non, ma mère, non, sans doute; Adélaïde est bien, sans contredit, la perle de toutes les filles; d’un caractère, ah! c’est un ange... d’une douceur, d’une modestie surtout... »

Robert n’était pas près de finir son discours; mais Louise l'interrompit. « Écoutez, lui dit-elle, je ne veux pas vous parler de moi-même, vous pourriez croire que c’est prévention de ma part, vu que cette fille n’a rien ,'et est au moins de six ans plus âgée que vous. Maisallez de ce pas chez la mère Cedrille. Vous savez qu’Adélaide n’est ici que depuis trois mois ; presque personne dans Ormoy ne Ja connaît bien. La mère Cedrille la vue plusieurs années de suite à Orléans; la mère Cedrille est, comme vous savez, une brave femme, point médisante, et vraiment incapable de vous tromper; iallez la trouver, mon enfant, ‘elle vous dira des mouvelles de la vertueuse Adélaïde. » Au bout d'une heure Robert fut de retour... « Hélas! dit-il en

soupirant et presque les larmes aux yeux, qui l'aurait pensé, qu’Adélaïde, que je croyais sage comme ma sœur, avait été déjà pour ses désordres chassée de deux ou trois maisons où elle était servante? Je ne veux plus me marier; c’est fini; exceplé vous et Charlotte, je vois que toutes les femmes sont des Lypocrites et des menteuses. — Pas si vite, pas si vite! répondit Louise. Rien que dans Ormoy, pour ma part, j'en connais piusieurs qui non-seulement se sont loujours très-bien conduiles, mais encore possèdent toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur d’un mari. — Eh! dit Robert, comment en être bien sûr? que n'a-t-on pas à craindre quand on s’est vu trompé comme je viens de l'être? — Cela vous apprend, mon fils, à ne vous pas fier aux apparences, et à ne vous pas laisser séduire par de beaux discours qui cachent souvent de grands vices. Au reste, il est assez rare que de grands désordres puissent longtemps demeurer inconnus, Surlout dans un peiit village comme le nôtre; mais ce que l’on voit tous les jours, ce sont de jeunes imprudents qu’un amour insensé aveugle sur les défauts insupportables des filles qu'ils ont résolu d’épouser. Leurs parents ont beau les en détourner, tout est inutile; ils se marient, et ils ont le reste de leur vie pour s’en repentir. — Oh! pour moi, répliqua Robert, je n'aurai pas, j'espère, un pareil malheur; après le service que vous venez de me rendre, je suis bien résolu de ne prendre une femme que de votre main. »

Louise fut enchantée des bonnes dispositions de son fils, et lui chercha en effet une épouse qui pât mériter à la fois et son estime et son amour. Après les plus exactes informations, et ayant longtemps

elle-même, sans que personne s’en doutât, observé toutes les démarches de la jeune personne qu’elle destinait à son fils, elle se décida en faveur de la fille d’un jardinier des environs, nommée Thérèse. Il était impossible de mieux choisir; non pas, il est vrai, du côté de la fortune, la dot de Thérèse élail très-modique; mais elle possédait des vertus aimabies et solides qui valent mille fois mieux que tous les trésors.

Robert, qui auparavant était disposé à prendre Adélaïde sans un sou de bien, fit quelques représentations à sa mère sur le peu de bien qu'avait Thérèse. Mais elle lui répondit : « Ce n’est pas l’argent qui fait le bonheur ; j'aimerais mieux voir mon fils mendier son pain avec une femme vertueuse, capable de le rendre heureux, que de lui savoir mille écus de rente avec un de ces démons, comme il s’en trouve quelquefois, qui font le malheur d’un mari el sont la cause de sa damnation. D’ailleursune femme économe et laborieuse vaut à elle seule un trésor, tandis qu’une femme riche et dépensière ruinera bientôt son mari. Au reste, mon fils, vous êtes très-libre ; j'ai tâché de faire pour le mieux, maintenant c'esi à vous de voir ce qui vous convient. »

Quand Robert eut vu Thérèse pendant environ six semaines, il fut tellement charmé de son caractère, que non-seulement il n’eut plus d'inquiétude sur sa pauvreté, mais encore qu’il se sentit plus d'estime et plus d'amour pour elle qu’il n’en avait eu autrefois pour Adélaïde. Il n’hésita donc pas à l’épouser, et la suite fit assez voir combien le choix de Louise avait été sage; il n’y eut jamais union plus parfaite que celle de Robert et de Thérèse. Il

‘en était en partie redevable aux soins et à l’expérience de Geneviève : c’est elle qui, ayant découvert les bonnes qualités de Thérèse, en avait fait part à Louise; et ce fut le dernier service que cetle sainte fille put rendre à son amie.

Depuis plusieurs années Geneviève était attaquée des infirmités les plus douloureuses, et les supportait avec une patience héroïque. Elle ne marchait plus qu'avec le secours de deux béquilles, et.encore ne pouvait-elle sortir de sa maison qu’à l’aide de deux personnes qui la soutenaient, parce qu'il Jui fallait descendre par un escalier de huit à dix marches, adossé au mur extérieur, escalier fort étroit où lon n'avait point d'appui. Un dimanche qu’elle n'avait personne pour lui donner le bras, elle entendit sonner le dernier coup de la messe et voulat se hasarder à s’y rendre seule. Elle s’avance donc en tremblart, et pose l’extrémité de ses deux bâtons sur la seconde marche; ses forces ne répondant pas à son courage, elle chancelle, un de ses bâtons lui échappe, elle tombe et roule jusqu'au bas. Louise, qui, ne la voyant pas venir àla messe, était sortie des premières pour voir s’il me lui serait pas arrivé quelque chose, la trouve par terre, couverte de sang, immobile, sans vie. Ses cris retentissent dans tout le village; de toutes parts on accourt, en s’empresse d’avertir le curé. flwient lui porter, s’il en est temps encore, les derniers sacrements ; il est trop tard, elle n’est plus.

Le curé aperçoit Louise dans un état de douleur qui faisait craindre pour ses jours; il lui reproche doucement son peu de confiance en Dieu et son manque de résignation aux desseins de la Proviidence; ensuite, se retournant vers la foule des pa-

roissiens émus d’un si touchant spectacle, et désolés de l'accident qui venait d’arriver à cette pieuse fille, qu'ils chérissaient tous : « Mes enfants, leur dit-il, voilà une mort bien subite; mais elle n’a pas été imprévue; Geneviève s’est disposée depuis son enfance à ce grand et terrible passage : toute sa vie n’a été, pour ainsi dire, qu'une continuelle préparation à la mort; elle est morte pleine de mérites et de bonnes œuvres. Ah! je n’ai point d’inquiétudes sur le sort qui l’attend, quoiqu’elle soit morte sans se confesser. Mes enfants, vivez comme (Geneviève, et vous pourrez mourir avec confiance en quelque temps et de quelque manière que le Seigneur daigne vous appeler. »

Ce discours ne put consoler pleinement Louise; mais il adoucit sa douleur; et l’espérance que son amie jouirait du bonheur des saints la rendit ellemême bien moins malheureuse. Thérèse, de son côté, fit tous ses efforts pour que Louise püt retrouver en elle la chère amie qu’elle venait de perdre. « Je n’oserais pas espérer, disait-elle un jour à Louise, non, je n’oserais pas espérer de remplir dans votre cœur la place que Geneviève était si digne d’y occuper; mais je puis du moins assurer que jamais elle n’eut pour vous une amitié plus sincère et plus tendre. Je ne puis pas vous offrir mes conseils, c’est moi qui ai besoin des vôtres; mais je puis du moins vous promettre de les suivre tous avec la docilité d’un enfant, car je vous regarde comme ma mère. »

Si Thérèse aimait tendrement Louise, Louise, de son côté, ‘avait pour Thérèse un sincère attachement; etelles élaient bien dignes-en effet de s’aimer. Thérèse tâchait de prévenir les moindres dé-

sirs de Louise, et Louise, à son tour, s’empressait d'aider Thérèse dans tous ses travaux: loin de chercher à la contrarier, elle ne lui faisait jamais aucune représentation qu'avec la plus grande douceur. « Savez-vous bien, ma chère, lai dit un jour une vcisine qui avait aussi une belle-filie dans sa maison, savez-vous bien que si vous continuez toujours sur ce pied-là, vous finirez par faire de Thérèse une fille qui voudra toujours être maitresse? Jamais vous ne criez contre elle, jamais un seul petit mot de reproche; on m'a dit que vous faisiez plus de Ja moitié de l'ouvrage. Oh! moi je ne suis pas si simple, je vous en réponds : il faut voircomme je mène notre belle-fille; allez, je sais me faire craindre un peu plus que vous, vous pouvez en être bien sûre. — Pour moi, lui répondit Louise, je cherche plutôt à me faire aimer; j'ai gagné la confiance de ma Thérèse, elle ne fait rien sans me consulter; el loin de tirer vanité des petits égards qu’elle voit bien que j'ai pour elle, elle n’en à pour moi que plus de respect; elle ne fait pas la muitresse, il s’en faut bien; car elle ne voudrait pas disposer de la moindre des choses, ni faire faire dans la maison le plus petit changement sans me demander mon avis avant tout. En un mot, elle me regarde comme sa mère et comme son amie. Je souhaite de tout mon cœur que votre belle-fille ait les mêmes sentiments pour vous. »

Nanelte, c’est le nom de cette femme qui croyait qu’il était si bon de se faire plus craindre qu’aimer, avait pour belle-fille Madelon, qui deux à trois jours après vint trouver Thérèse et Louise pour leur confier ses chagrins; et après avoir exposé combien elle avait à se plaindre de sa belle-mère,

elle finit par dire que si son mari ne voulait pas enfin la séparer de cette femme insupportable, elle s’en séparerait bien elle-même, et que, les laissant là tous les deux, elle retournerait chez ses parents. Une autre jeune femme qui se trouvait présente ct qui avait aussi une belle-mère dont elle croyait avoir à se plaindre, loua les projets de Madelon, ct ajouta qu’elle était bien décidée aussi à donner le bonsoir à sa belle-mère. Mais Louise répondit à celte dernière : « Je connais beaucoup votre beilemère, je ne crois pas qu'il existe de femme plus respectable ; ne soyez donc pas injuste envers eile: si elle gronde quelquelois, permetlez-moi de vous le dire, c’est sans doute que vous le méritez; elle n’est point d’un naturel grondeur ; vous pouvez êlre fort heureuse avec elle, vous n’avez pour cela qu'à bien recevoir ses avis et en profiter. »

L'arrivée de Robert mit fin à cet entretien; les deux jeunes mariées se retirèrent, parce qu’il paraissait de mauvaise humeur : sa femme lui fit avec douceur quelques questions auxquelles il ne répondit qu’un peu brusquement. Louise vit bien qu'il y avait entre eux quelque petite querelle de ménage : elle leur demanda ce qui en était, el en un instant les raccommoda. « Voilà mon emploi, leur dit-elle, je ne suis bonne qu’à cela; venez loujours me dire vos différends, et je vous promets de vous arranger. »

Personne, en effet, r’était plus capable d’y réussir ; mais elle avait tort d'ajouter qu’elle n’était pas capable de faire autre chose ; du matin au soir elle travaillait, et se chargeait toujours de l’ouvrage le plus pénible, sans que sa belle-fille pût l'empêcher. Faire le pain, préparer les repas, laver la lessive,

raccommoder les habits et le linge, soigner les enfants, tout roulait sur elle.

Robert était marguillier, et la fabrique ‘s’avisa de faire une mauvaise chicane à monsieur le curé. Robert se rangea du parti des autres fabriciens. Sa mère eut beau lui représenter que ce n’était pas à des gens sans étude, sans instruction, qu'il appartenait de vouloir donner des leçons à un pasteur aussi habile, aussi respectable et aussi prudent. « Vous prétendez soutenir, disait-elle, les intérêts de votre église; mais je vous le demande, notre bon curé n’est-il pas cent fois plus zélé que vous? Pourquoi donc, mon ami, ne pas l'écouter avec docilité et reconnaissance? pourquoi vous engager dans une affaire dont vous ne retirerez les uns «et les autres que de la honte et toute sorte de désagréments? » Robert ne voulut pas l’en croire; ‘on plaida; le procès fut perdu; les juges condamnèrent tous les marguilliers à se rendre en corps devant leur pasteur et à lui demander excuse de tous les propos qu’ils avaient osé tenir sur son compte. Robert, confus d’un semblable résultat, promit bien à sa mère de ne plus se laisser séduire par des conseils imprudents ; et il tint parole.

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