SUISSE
Malgré l’abondance et les conditions excellentes pour la nourriture et la conservation du poisson que présentent les eaux de la Suisse, on n’en a pas moins constaté, depuis quelques années, une diminution sensible dans les produits de la pêche. Sous la pression de l’opinion publique, excitée par les résultats des pisciculteurs, les autorités ont dû se préoccuper du réempoissonnement des eaux et reviser la législation de la pêche, qui ne protégeait pas suffisamment le poisson ; et aujourd’hui il existe des établissements, dépendants du gouvernement, dans les trois cantons de Zurich , Neuchâtel et Vaud.
Le canton de Zurich possède, depuis 1856, à Meilen, un établissement qui verse annuellement dans son lac et dans les ruisseaux à truites de 200,000 à 300,000 alevins, presque tous truites des lacs (1). Meilen, placé sous la direction intelligente de M. Fremann, adonné d’excellents résultats, puisque le produit du lac a sensiblement augmenté depuis son organisation : une preuve, du reste, de son influence est donnée par l’apparition dans ses eaux de nouvelles variétés de truites inconnues jusqu’ici et dont l’origine doit certainement être rapportée aux croisements faits lors de la fécondation artificielle. Ce qu’il y a de particulièrement remarquable à Meilen, c’est la stabulation réalisée d’un stock important de truites qui fournissent chaque année les œuls nécessaires aux incubations, sans qu’il soit nécessaire de pratiquer des pêches spéciales, à un moment où il faut laisser la plus grande tranquillité au poisson.
Le canton de Neuchâtel (2) a, depuis 1859, pris des arrangements avec M. le Dr Vouga, de Chanelaz, pour favoriser le réempoissonnement du lac en mettant en liberté des alevins obtenus artificiellement (3).
M. le Dr Vouga, dans l’établissement qu’il a annexé à celui d'hydrothérapie qu’il dirige, a consacré plusieurs bassins à recevoir ses truites : l’un d’eux, de 1,000 mètres de superficie sur 50 centimètres de profondeur, est alimenté par l’Areuse et reçoit, six semaines après leur éclosion, les alevins destinés à être mis en liberté au moment des crues qui leur permettent de gagner la rivière (4).
(1) En outre des soins qu’il prend pour repeupler le lac, au moyen des produits de l’établissement de Meilen, le canton de Zurich a obligé les pêcheurs, habitant les bords du lac, à ménager des frayères, et déjà d’excellents résultats ont été constatés à la suite de cette obligation.
(2) Des essais tentés au moment de la renaissance de la pisciculture (1842) n’ont pas réussi dans le canton de Neuchâtel, et ont eu pour unique résultat d’apprendre aux pêcheurs des Arnous et de l’Areuse à féconder les œufs pour les vendre à l’étranger.
(3) M. le Dr Vouga afferma la pêcherie de l’Areuse, dont l’origine remonte au moyen âge, pour une période de vingt années, moyennant la redevance ordinaire, mais à la condition expresse de recueillir les œufs en temps utile, de les féconder, de les mettre en incubation et de donner la liberté aux alevins sous les yeux d’un délégué de l’État. Les premières années, son établissement, qui se trouvait subordonné à celui d’hydrothérapie, a par cette cause et pour d’autres fonctionné lentement, mais aujourd’hui il donne des résultats avantageux. Ses bassins d’éclosion sont alimentés par une source abondante, limpide, un peu calcaire, et ayant une température constante de 8° R.
(4) Bien que les jeunes truites puissent facilement gagner la rivière, chaque année, à l’automne, quand on assèche le bassin, on trouve quelques centaines de jeunes truites qui n’ont pas voulu profiter de la liberté qui leur était offerte.
Une particularité assez remarquable est que ces poissons, au lieu d’avoir le corps couvert de macules
CITEZ LES DIVERS PEUPLES
Les autres bassins, de dimensions moins considérables, mais présentant des sortes de grottes qui servent de refuge au poisson, sont destinés à recevoir en stabulation les truites de deuxième, troisième et cinquième année; ils sont peuplés de Chara, qui nourrissent une foule d’animalcules dont les truites font leur proie, mais cependant on donne aux animaux stabulés de la nourriture artificielle sur laquelle ils se jettent avidement (1). Les œufs qui sont mis en incubation dans un local spécial proviennent, soit des truites sauvages, soit des truites stabulées, dont le nombre augmente chaque année.
Les alevins sont nourris avec les animalcules qu’ils trouvent dans leur bassin, ou bien au moyen d’albumine d’œuf coagulée, de poussière de sang, etc. L’établissement de Chanelaz a donc une action multiple, en dehors de l’intérêt scientifique, puisqu’il contribue au repeuplement des eaux, soit directement en versant ses produits dans le lac, soit indirectement par la vente d’œufs ou d’alevins aux divers propriétaires d’eau : il a surtout le mérite d’avoir démontré que la stabulation industrielle des truites est possible dans les eaux du Jura.
Le canton de Vaud, à l’instigation de M. le D* 1 2 3 4 Cbavannes, si bien connu pour son zèle pour activer les progrès de l’histoire naturelle appliquée, et auquel a été confiée la haute surveillance de ces établissements, possède depuis six ans un établissement à Gland, sur le Léman (2), entre Genève et Lausanne, et, depuis quatre ans, un autre sur le lac de Neuchâtel, au moulin Cosseau, près d’Yverdon.
A Gland, on obtient annuellement de 160,000 à 300,000 alevins seulement, bien que l’établissement puisse incuber de 600,000 à 800,000 œufs, mais jamais on n’a pu s’en procurer cette quantité (3). Le produit est versé chaque année dans le Léman ou ses affluents. Il y a quelques années, M. le Dr Chavannes a obtenu , à Gland, 10,000 jeunes saumons du Danube ( Salmo hucho }, qui ont été mis en liberté dans le Léman. On en a pêché quelques-uns depuis et on en prend encore, mais rarement, quelques individus (4). Ces poissons se sont-ils reproduits,
noires comme les truites des lacs, les ont rouges. Parmi les truites stabulées, les unes ont les macules noires les autres rouges.
(1) Les truites de cinq ans, en stabulation, acquièrent le poids de 1 à 2 kilogrammes.
(2) Dès 1854, le Dr Junod soumettait au conseil d’État du canton de Yaud une pétition x’elative à la Pisciculture naturelle et artificielle , ou à la reproduction et propagation du poisson dans les affluents des lacs et des rivières de la Suisse, spécialement dans l’Arnon (a) , et demandait qu’on vînt aider au repeuplement des eaux par l’application des meilleurs procédés de pisciculture et par l’adoption de mesures préservatrices de la pêche.
(3) Les premiers essais de pisciculture faits dans le Léman ont été dus à MM. les Drs Mayor et Duchosal, de Genève. Ces expériences, qui avaient donné tout d’abord un grand nombre d’alevins obtenus dans un appareil imaginé par ces messieurs, ont cessé bientôt par suite de la malveillance, car on rompit les digues qui séparaient leurs bassins du cours du Rhône.
Depuis, d’autres expériences ont été faites à Pont-Foubel, près de Nyon, par M. le Dr Chavannes, qui y avait établi un appareil à éclosion combiné avec un système de bassins d’alevinage. Mais par suite de la cession des sources, qui ont été réunies au domaine de S. A. I. le prince Napoléon, elles ont pris terme. Ce qui est à regretter, car les eaux étaient exceptionnellement favorables, et il serait désirable qu’à côté de la magnifique exploitation agricole de Prangins, il fût organisé une exploitation aquicole qui pourrait se faire fructueusement et sans grands frais.
(4) Le plus gros saumon du Danube, qui a été capturé dans le Léman, pesait 2 kilogrammes. M. Cha-
(a) Journ. de la Soc. vaudoise d’utilité publique, p. 18, 1855.
c’est ce que la vaste étendue du lac n’a pas permis de vérifier. On se demande aussi, bien que cette espèce ne cherche pas à gagner la mer, si ces saumons n’ont pas été disparaître en partie à Bellegarde, dans la perte du lîhône. Les dépenses de l’établissement de Gland, supportées par l’État, s’élèvent à 5 ou 600 francs par an.
Les produits du moulin Cosseau, exclusivement destinés au lac de Neuchâtel, donnent annuellement de 60,000 à 100,000 alevins. Les œufs mis en incubation proviennent de la pêcherie des Arnous, qui est peu éloignée d’Yverdon , et qui fournit aussi ceux destinés à Gland.
Outre ces établissements, il en existe, dans le canton de Vaud, plusieurs appartenant à des particuliers et destinés uniquement à l’élève de la truite; tels sont ceux de MM. de Lerber, à Remainmotiers (1), de Loës, expert forestier (2), à Aigle (3), et Joly, ancien conseiller d Etat, à Moudon (4).
vannes a publié depuis, dans le Bull, de la Soc. d’acclim., 2e série, t. VI, p. 361, des détails intéressants sur les résultats obtenus déjà par l’introduction du saumon dans le lac Léman.
(1) M. de Lerber, qui, depuis six ans, s’occupe de l’élève de la truite au moyen de l’incubation artificielle, et qui met ses produits soit dans des bassins, soit en liberté dans l’Orbe, a constaté qu’il y avait grand avantage à lâcher ses poissons dans l’eau libre , pour qu’ils acquièrent toutes les qualités qui les font rechercher sur nos tables ; car, en même temps que la truite devient de beaucoup supérieure comme goût à celle qui est en stabulation dans des étangs, canaux barrés, etc., elle grossit beaucoup plus vite. Si le pisciculteur, nous écrit M. de Lerber, a intérêt à acheter au pêcheur de profession les truites qu’il a mises dans l’eau commune, plutôt que de manger celles qu’il tient en chartre privée dans ses eaux, il a, tout au moins, la consolation de penser que, grâce à lui, la rivière pullule de jeunes poissons et qu'il y en a pour tout le monde. Voilà le beau côté de la chose et son utilité! Pourquoi faut-il qu’en dehors des soins minutieux qu’exige l’éducation, on ait encore à compter avec les rats d’eau, les serpents et les loutres, qui diminuent les produits?
(2) M. Àloys de Loës, expert forestier à Aigle, s’est adonné avec le plus grand soin à la propagation des truites par la pisciculture et a déjà obtenu des résultats intéressants; il a été autorisé à pêcher, à l’époque de la fraye, pour se procurer les œufs et la laitance nécessaire à ses travaux de fécondation, à la condition de mettre en liberté un certain nombre d’alevins. Malgré quelques accidents, tels que développement d’algues et autres cryptogames sur des alevins, ce à quoi il remédie en aérant l’eau par des chutes qui la divisent. M. de Loës se trouve très-bien d’une nourriture exclusivement vivante, larves et insectes d’abord, puis plus tard de jeunes poissons blancs : cette nourriture est, de toutes, la plus économique.
M. de Loës s’est tout particulièrement occupé de la conservation de la truite sauvage, qui est très-difficile, surtout pour les animaux de forte taille : il est nécessaire de donner beaucoup de mouvement à l’eau au moyen d’une forte chute. Les accidents résultent surtout de ce que les grands individus refusent de manger et restent dans une sorte de nostalgie qui les laisse inertes. Les résultats sont plus satisfaisants avec les jeunes truites, qui s’habituent assez promptement à la prison : elles se décident, au bout de plusieurs jours, à manger, la nuit d’abord, puis le jour et sans crainte. La meilleure cause de succès en pisciculture, conclut M. de Loës, est la surveillance la plus vigilante (Soc. d’acclim., 2e série, t. VI, p. 460; t. VII, p. 146).
(3) Cet établissement est alimenté à la fois par des sources abondantes et l’eau d’un torrent, la grande eau, qui descend de la vallée des Ormonts; les poissons sont protégés du froid et des voleurs; les bassins qui les contiennent occupent l’intérieur d’un vaste bâtiment.
(4) M. Joly a commencé, en 1866, ses incubations artificielles pour faire des essais de stabulation et pour réempoissonner la Broyé, petite rivière qui descend des Alpes de Gruyère pour se jeter dans le lac de Morat. Cette rivière, jadis très-poissonneuse, ainsi que ses nombreux affluents, paraissait menacée de la complète disparition des meilleures espèces de poisson qui habitent ses eaux, et particulièrement de la truite. Depuis les introductions de M. Joly, on a pu pêcher dans la Broyé des truites en certain nombre, et on a constaté qu’elles avaient atteint, en un an, la longueur de 6 pouces. Les alevins en stabulation, nourris d’abord avec du sang coagulé passé à travers un tamis, puis avec du jaune d’œuf durci, reçoivent ensuite, aussi longtemps
CHEZ LES DIVERS PEUPLES
Nous devons signaler aussi les communes de Vallorbes (1) et de Vallée-de-Joux, en Brassus, qui ont cherché à repeupler leurs eaux par la pisciculture. Le résultat obtenu à Vallorbes, où déjà le produit de la pêche a doublé, est d’un heureux augure pour ce que peuvent espérer les pêcheurs de la Vallée-de-.foux , qui ont commencé cette année seulement leurs éducations dans un beau lac de montagne admirablement approprié à des essais de repeuplement artificiel.
La pisciculture va d’ailleurs recevoir une nouvelle impulsion en Suisse, où s organise en ce moment une société spéciale qui mettra en rapport tous ceux que cette question intéresse, donnera la publicité aux améliorations des procédés , qui trop souvent restent ignorés de ceux même qui auraient intérêt à les connaître, et favorisera ainsi les progrès de la culture des eaux. Qu elle nous permette de lui souhaiter la bienvenue!