ITALIE
Si, dans le royaume d’Italie, nous voyons encore les pêcheries de Comacchio (2) fournir, comme par le passé, des produits considérables, la pisciculture d’eau douce proprement dite ne paraît pas être sortie encore de la période des expériences, et nous n’avons pas appris que jusqu’à présent on ait retiré de son application des résultats bien importants. Cependant, des hommes pleins de dévouement et de talent (3) se sont mis à l’œuvre, et nous sommes en droit d’espérer
que la saison le permet, des œufs de fourmi, dont ils paraissent singulièrement friands. Les truites grossissent à vue d’œil , mais inégalement , les plus avancées abusant de leur force pour chasser et poursuivre à une assez grande distance les plus faibles ; l’inégalité est telle, que certaines truites avaient déjà atteint une longueur de 6 pouces, tandis que d’autres étaient restées à peu près stationnaires : on trouvait dans les bassins tous les degrés intermédiaires de longueur. M. Joly s’est particulièrement bien trouvé de planter dans ses bassins Y Anacharis alsiniastrum, qui pousse très-vite, nourrit beaucoup d’insectes et a l’avantage de végéter entièrement dans l’eau, sans projeter de tiges au dehors. Malgré de nombreux accidents, qui ont entravé ses éducations, M. Joly n’en pense pas moins que si la stabulation, en raison de ses nombreuses difficultés, n’a pas encore donné des résultats entièrement satisfaisants et n’est pas encore devenue une industrie , elle peut rendre de grands services , à la condition que le pisciculteur soit pourvu de la plus essentielle des qualités : la persévérance.
(1) Les truites de Vallorbes, village situé sur le versant méridional du Jura, ont une réputation justement méritée auprès des gastronomes suisses. Malheureusement la rivière se dépeuplait. Les autorités communales, jalouses de conserver à leur village un produit qui y attire de nombreux visiteurs dans la bonne saison, ont eu recours à la pisciculture; depuis quatre ou cinq ans, une centaine de mille alevins de truites des lacs sont versés dans l’Orne, sumptu publico. L’abondance commence à renaître dans ces eaux qui allaient devenir désertes ; les pêcheurs à la ligne (toute autre pêche est prohibée) sont émerveillés. Il est vrai que l’Orbe est admirablement disposée pour le réempoissonnement.
(2) Coste.
(3) R. Molin, Sulla piscicultura ( Atti del lnstituto Veneto , 3e série, t. III, p. 711, 1860-61). — G. Nardo,
Considerazioni sulla coltura degti animali acquatici nel Veneto dominio, etc. (idem, t. VIII et IX, 1862-63).
Le même, Notizie sull’attuale condizione delle Venete pesche, 1852. — E. de Betta, Ittioloqia Veronese per servire alla introduzione délia piscicultura , 1852. — Le même, Sulla piscicultura in generale e sulla possibilité ed utilité délia sua introduzione nel Veronese, 1862. — Ach. Costa, Délia piscicultura nel golfo di Napoli , 1865.
que leurs efforts pour doter leur pays d’une source nouvelle d'alimentation ne resteront pas infructueux.
M. le professeur de Filippi (1), que la science a perdu il y a quelques années, pendant un voyage en Chine, avait institué des expériences de pisciculture dans le lac d’Avegliana près du mont Ccnis, entre Suze et Turin. Ces expériences furent commencées en 1859 par M. Henpy, propriétaire des lacs d’Avegliana, qui avait formé, avec S. E. sir James Hudson, une société de pisciculture; on établit les appareils d’incubation dans une maison située près d’une rivière qui débouche dans les lacs, et on chercha jusqu’en 1803 à propager dans cette localité le saumon, la truite saumonée, la truite commune, la truite grande des lacs, l’ombre-chevalier et le fera, dont on reçut les œufs de l’établissement d’Ouningue. On avait fait usage pour l’éclosion des appareils ordinaires de M. Coste, et les alevins, après avoir été conservés quelque temps dans la rivière, furent ensuite mis en liberté dans le lac. Trois truites saumonées furent pêchées en 1802 dans le lac, et deux d’entre elles figurent au musée de Turin, mais ce fut la seule pêche qui ait été faite des produits de ces expériences; aussi en 18G3 cessa- t-on les essais. Quant aux feras et aux ombres-chevaliers, dont on avait répandu les œufs sur les rives des lacs, on n’en a pas vu un seul développé.
D’autres expériences de même nature ont été faites par MM. Conti frères à Milan, mais elles ne paraissent pas avoir encore donné des résultats sérieux.
Depuis 1865, des expériences de pisciculture ont été faites par les ordres de S. M. Victor- Emmanuel dans les lacs de la royale Mandria, près Turin, et, grâce aux soins de M. le chevalier Comba, directeur de cet établissement, où S. M. a réuni une collection très-remarquable d animaux intéressants, quelques résultats satisfaisants ont déjà été obtenus, et les saumons, truites saumonées et feras, se sont assez bien développés pour qu’on puisse en pêcher d’une manière continuelle durant les séjours de S. M. à Turin; les truites saumonées âgées d’un an ont acquis le poids de 100 à 120 grammes; les truites pèsent 60 grammes; quant aux saumons, ils ont pris un accroissement moindre encore. En dépit de tous ses efforts, M. le chevalier Comba n’a jamais pu obtenir l’éducation que d’un petit nombre d’ombres-chevaliers (2).
Les provinces lombardo-véni tiennes (3) offrent les conditions les plus favorables à la production du poisson; en effet, elles sont arrosées par des eaux très-variées, abondantes, que traversent des pays dont les altitudes sont differentes. Elles devraient donc produire d immenses quantités de poisson; tout au contraire, on déplore, dans de nombreuses localités, que la production se soit considérablement amoindrie, que les espèces aient perdu de leur taille et de leurs qualités (4).
(1) M. de Filippi chargea aussi M. Kuffer, de Munich, de lui envoyer des œufs d’ombre-chevalier tirés des lacs des environs de Salzbourg, et en rapporta lui-même 70,000 en janvier 1862.
\L2) Coste, Voyage d’exploration sur le littoral de la France et de l’Italie, p. 3, 1861.
(3) Les provinces lombardo-vénitiennes possèdent 96 fleuves, parmi lesquels on compte le Pô, l’Adige et la Bien ta, 53 fleuves torrentiels, 106 torrents, 243 canaux, et en outre beaucoup d’autres petits cours d’eau et canaux de moindre importance. 11 faut joindre à cela 17 lacs, parmi lesquels le lac de Garde, commun à la Lombardie et au Tyrol; puis d’immenses quantités de marais, de rizières et de nombreux ruisseaux qui sillonnent les campagnes.
(4) On attribue la diminution de la taille et la perte de la qualité de la chair de quelques espèces aux changements opérés dans les conditions hydrauliques et topographiques, et aussi à ce que, par une pêche incessante, on ne permet plus au poisson de prendre tout son développement.
Tout ceci provient, comme l’a parfaitement démontré M. le chevalier de I3etta (1), du changement qu’ont apporté aux conditions hydrauliques du pays, l’envasement des embouchures, la destruction des plantes utiles pour la fraye des poissons, l’affluence des résidus des fabriques et des immondices jetés dans les eaux, la perturbation causée par la navigation à vapeur, et enfin, surtout, l’emploi, malgré leur prohibition, d’engins de pêche destructeurs. A toutes ces causes vient s’ajouter le dessèchement de terrains autrefois couverts d’eau, et aujourd’hui consacrés à l’agriculture. Malgré tout, les provinces lombardo-vénitiennes pourraient fournir une beaucoup plus grande quantité de poisson, si les eaux douces étaient aménagées aussi bien que le sont les eaux saumâtres des lagunes sur les côtes de la mer Adriatique. Mais plusieurs obstacles paraissent s’être opposés jusqu’ici à une exploitation sérieuse de ces eaux. D’une part, le paysan, qui trouve des ressources alimentaires suffisantes dans la polenta, le lait et le fromage, qui forment la base de sa nourriture, dédaigne le poisson d’eau douce, qu’il pourrait se procurer, sans frais, dans son voisinage, et lui préfère de beaucoup le poisson de mer salé, qui lui est vendu à bas prix. D’autre part, comme il trouve plus d’avantages à faire produire au sol les plantes qu’il cultive, produits dont l’exportation est assurée, il ne serait pas disposé à imiter l’exemple des peuples du Nord, qui trouvent tant de profit dans la culture des eaux.
Sans nier qu’il puisse y avoir, dans les provinces lombardo-vénitiennes, avantage à convertir les étangs et les marais en terres arables, il n’en est pas moins incontestable qu’on pourrait tirer profit des eaux qui restent pour en obtenir un rendement aussi considérable que possible, et il serait à souhaiter qu’on fît pour la culture des eaux douces quelque chose d’analogue à ce qui se pratique, avec tant de succès, sur les bords de F Adriatique. Il y aurait là à inaugurer un système nouveau, puisque ni l’histoire ni les mémoires particuliers ne relatent qu’il y ait eu autrefois des viviers dans ces provinces (2). Pour obtenir un résultat favorable, il faudra, comme l’ont fait remarquer si judicieusement des hommes dévoués au progrès de ! Italie, obtenir une protection plus efficace du poisson, surtout à l’époque de la reproduction, et venir en aide à la multiplication des espèces les plus précieuses par la fécondation artificielle; il serait également nécessaire de réserver des cantonnements où le poisson pourrait se reproduire sans être inquiété, et l’établissement de piscines communales, qui pourraient être très-utiles pour les pauvres, rendrait de grands services, ainsi que l’a fait si judicieusement observer M. le professeur Nardo.
L’importance de cette question n’a pas échappé à l’académie de Vérone, qui , après avoir eu communication de l’important travail de M. le chevalier de Uetta, en décembre 1861, a chargé une commission de s’occuper de répandre la pisciculture dans le Véronais.
Dans la province de Como, où le poisson a beaucoup diminué (3), mais où l’existence de dixneuf lacs et de plusieurs rivières considérables donne des conditions exceptionnellement favorables au développement du poisson, on commence à s’occuper assez sérieusement de la culture des eaux. Si les résultats, malgré l’impulsion des comices agricoles, ne sont pas encore aussi
(1) Mémoire sur la pisciculture , Vérone, 1862.
(2) Cependant quelques particuliers ont ensemencé quelques pièces d’eau et laissé croître le poisson qu’ils y avaient mis , mais ce n’a jamais été que dans un intérêt privé, pour satisfaire quelque caprice ou suffire à leur consommation personnelle, et jamais cela n’a été organisé industriellement comme dans les lagunes vénitiennes.
(3) En 1864, cependant, à l’époque du frai, la pêche de l’alose ( Arjone ) fut si considérable qu’elle dépassa d’un bon tiers la moyenne des années précédentes.
importants qu’on pourrait le désirer, cela peut être attribué en grande partie à ce que les habitants ne sont pas encore suffisamment persuadés de l’importance de produit que leur donnerait la culture de leurs eaux, et ont jusqu’à présent sacrifié toutes leurs ressources pour se procurer des graines de ver à soie du Japon.
En 1860, le préfet de Como, M. Valerio, fit commencer des études sur la réglementation de la pêche et sur les avantages qu'il y aurait à appliquer la pisciculture, dont 1 introduction en France excitait vivement l’attention et la curiosité du public. Le premier résultat de l’instruction de M. Valerio fut la promulgation d’un décret royal du 25 août 1861, portant règlement de la pêche dans la province de Como. Lors d’une interpellation relative à ce décret qu’on taxait d’illégalité, le ministre Cordova prit occasion de cette discussion pour faire valoir les avantages de la pisciculture (1).
Le Dr P. Carganico, de Como, qui tenta, sans grand succès, en 1865, de former une société de pisciculture, a entrepris, pour son propre compte, dans le petit lac de Montorfano des essais d’empoissonnement et de fécondation artificielle qu’il poursuit encore. D’autre part, M. le professeur Piegazzoni s’est occupé également de pisciculture, mais il paraît avoir eu en vue plutôt l’introduction d’espèces étrangères que la multiplication des bonnes espèces qui vivent naturellement dans le pays et qui tendent à disparaître (2). MM. Gavazzi frères, à la suite d’une introduction faite en 1863, par le comité promoteur de la pisciculture, dans la province de Como (3), ont institué dans le lac de Valmadrera, près de Lecco, des expériences de culture des eaux. Ils ont fait éclore, en 1868, environ 20,000 oeufs de saumon, ombre-chevalier et truite , provenant en partie d’Huningue et en partie de Munich; l’éclosion, qui s’était parfaitement faite, donnait les plus belles espérances, mais, sans doute par suite de la trop petite étendue des bassins, elle subit, le quatrième mois, une mortalité considérable. Sans se laisser décourager, MM. Gavazzi ont continué leurs essais et ont fécondé artificiellement environ 40,000 oeufs de truite. Indépendamment des Salmonidés, ils ont fécondé une grande quantité d’œufs de perche, de tanche et de carpe, dont une partie a été réservée pour les bassins de Valmadrera et le reste versé dans les cours d’eau et les lacs du voisinage.
MM. Brebbia, qui ont introduit dans les petits lacs de Varèse plusieurs milliers de petites tanches, se sont occupés depuis à y propager les truites qu’ils avaient obtenues par fécondation artificielle.
(1) Le ministre Cordova profita de la discussion du Parlement pour faire connaître les avantages de la pisciculture; il rappela, à ce sujet, la mission donnée par lui à MM. de Filippi et Comba, qui rapportèrent du lac de Constance des œufs de corégone et en jetèrent 600,000 dans le lac Majeur. M. de Filippi écrivit à ce sujet, au ministre Cordova, une lettre en date du il janvier 1862, dont ce dernier donna lecture le même jour à la Chambre des députés.
(2) En 1868, on a pêché dans le petit lac de Montorfano quelques saumons provenant des expériences de MM. Carganico et Regazzoni et pesant déjà 750 grammes. Les truites n’ont pas paru avoir aussi bien réussi.
(3) On fit venir d’Huningue 200,000 œufs d’ombre-chevalier dont l’éclosion fut confiée à M. Carganico, et qui furent placés en partie dans le lac de Como et en partie dans l’Adda , près de Colico, et à Lierna. On sait seulement, sur les résultats de cette expérience, qu’on a pêché depuis plusieurs ombres-chevaliers du poids d’un demi-kilogramme.
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