‹ La Place de l'Étoile et l'Arc de Triomphe; la construction de l'Arc de Triomphe et ses ornements; les événements historiques--appendices et tablesChapitre 15 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Avant la construction de l'Arc de Triomphe il y avait non loin du rond-point un grand nombre de guinguettes comme nous l'avons dit au début du chapitre I. C'est à l'occasion de la suppression des octrois le 19 février 1791 que nous trouvons le premier document (1).

Le premier jour de l'application du décret, c'est-à-dire le 1er mai, l'Assemblée nationale offrit une grande fête aux habitants de Paris. Des Invalides et du Pont-Neuf, le canon tonne comme pour une victoire ; la garde nationale fit le tour de Paris musique en tête ; le soir toute la ville fut illuminée et toute la nuit, la foule se pressa vers la barrière de l'Etoile (2) où étaient établies des kermesses. La bière était alors à trois sous le pot, le vin à six sous la pinte, si bien que l'orgie dura plusieurs jours (3).

(1) Une caricature sur ce sujet est intitulée : Convoi d'un fermier général mort de chagrin de la catastrophe du 1er mai 1791, et la désolation de ses confrères et des rats de cave.

(2) La barrière de l'Étoile disparut le 31 décembre 1859. 4 (3) Article de M. Mar, Bull, de la S. H, A. P,

C'était le 25 juin 1791, à 7 heures du soir. Louis XVI et sa famille rentraient à Paris ramenés par une foule hurlante depuis Vincennes. « Lafayette qui craignait les attentats et les embûches dans les rues de Paris, fit prévenir le général Dumas, commandant de l'escorte, de ne point traverser la ville. Il plaça des troupes à rangs épais, sur le boulevard, depuis la barrière de l'Etoile jusqu'aux Tuileries. La garde nationale bordait la haie. Les gardes suisses étaient aussi en bataille mais leur drapeau ne s'abaissait plus devant leur maître. Aucun honneur militaire n'était rendu au chef suprême de l'armée. Les gardes nationaux appuyés sur leurs armes ne saluaient pas ; ils regardaient passer le cortège dans l'attitude de la force, de l'indifférence et du dédain » (1).

Tel fut le retour de Varennes.

La proclamation de la Constitution du 18 septembre 1791 fut une occasion de fête et la foule se rendit à la place de l'Etoile. « Cent et un coup de canon saluèrent la lecture de l'acte constitutionnel, faite à la nation du haut de l'autel de la Patrie. Un seul cri de Vive la nation ! proféré par trois cent mille voix, fut l'acceptation du peuple. Les citoyens s'embrassaient comme les membres d'une seule famille. Des aérostats, chargés d'inscriptions patriotiques, s'élevèrent, le soir, des Champs-Elysées, comme pour porter

(1) Lamartine. « Histoire des Girondins », édit. Hachette» T. I, page 121.

jusque dans les airs le témoignage de l'ivresse d'un peuple régénéré. Ceux qui les montaient lançaient d'en haut sur le peuple les feuilles du livre de la constitution. La nuit fut splendide d'illuminations. Des guirlandes de feu courant d'arbre en arbre traçaient depuis la porte de l'Etoile jusqu'aux Tuileries, une avenue étincelante où se pressait la population de Paris. De distance en distance, des orchestres de musiciens faisaient retentir en accords éclatants la gloire et la joie publique. M. de la Fayette s'y promena à cheval à la tête de son état-major. Sa présence semblait placer les serments du peuple et du roi sous la garde des citoyens armés. Le roi, la reine et leurs enfants y parurent en voiture à onze heures du soir. La foule immense qui les enveloppa comme dans un embrasement populaire, des cris de Vive le roi ! Vive la reine ! Vive le Dauphin ! les chapeaux lancés en l'air, les gestes d'enthousiasme et de respect leur firent un triomphe de cette môme route où ils avaient passé trois mois avant, au milieu des outrages de la multitude et du frémissement de la fureur populaire. La nation semblait vouloir racheter ces jours sinistres, et montrer au roi combien l'apaisement du peuple était facile, et combien lui serait doux le règne de la liberté ! » (1).

La barrière de l'Etoile était alors la plus belle

(1) Lamartine. « Histoire des Girondins », édît. Hachette, T. I, p. 213.

entrée de Paris. En 1810, sa proximité de l'Arc de Triomphe en construction la rehaussait encore. Quelques-unes de ses parties s'élevaient à peine au-dessus du sol, lorsque, Marie-Louise, fille de l'empereur d'Autriche, dont le mariage avec l'empereur Napoléon avait été conclu le 7 février 1810, fit son entrée solennelle à Paris. Le mariage civil avait eu lieu au château de Saint-Cloud, le 1er avril 1810 ; le mariage religieux devait avoir lieu le lendemain au Palais des Tuileries et tout, sur le parcours que devait suivre le cortège, avait été préparé pour recevoir dignement les illustres souverains. On résolut de faire faire au cortège un détour et de le faire passer par l'Arc de Triomphe afin que la nouvelle impératrice eut une grande idée de la capitale de l'empire français .L'entrée et la sortie du Bois de Boulogne étaient pavoisées.

La construction de l'Are de Triomphe ne s élevant, comme nous le disions, qu'à la corniche du piédestal, « l'architecte Chalgrin avait fait exécuter habilement en c harpente, recouverte de toile, le simulacre de l'ensemble de L'édifice. » Le rond-point, les deux corps de bâtiment de la barrière de l'Etoile et les Champs-Elysées étaient ornés de somptueuses décorations.

Or, « le 2 avril, le cortège impérial partit de Saint-Cloud, traversa le bois de Boulogne et acheva de se former dans l'avenue de Neuilly. Précédé de sa garde, entouré de ses maréchaux à cheval, Napoléon passa sous la voûte de l'Arc de Triomphe, dans la voiture du sacre, dont les glaces permettaient de le voir aisément assis au-

Pl. III.

Spécimen de Técrilure de Victor Hugo

Envoi au poète Eugène Manuel {Cliché paru dans le Bulletin de la S. H. A. PJ

près de la nouvelle impératrice. Suivaient cent magnifiques voitures qui contenaient les membres de sa famille et les personnages de la cour. Sur tout le parcours, l'enthousiasme était immense : on croyait voir dans ce mariage un gage assuré de la paix. Un superbe feu d'artifice tiré à l'Arc de Triomphe termina la fête populaire (1).

En 1827, nouvelle fête à l'Arc de Triomphe, quand le duc d'Angoulême, vainqueur du Trocadéro, rentra d'Espagne à la tête de ses troupes.

Ce fut en effet une grande et belle fête qui a fait dire à Victor Hugo (2) :

Préparez Castillans, des fêtes solennelles Des murs de iSaragosse au champ d'Almonacid; Mêlez à nos lauriers vos palmes fraternelles : Chantez Bayard ; — Chantons le Cid.

Essayons, à l'aide des journaux du temps, d'en réveiller le souvenir.

Le 29 novembre, le roi avait travaillé avec M. le maréchal duc de Raguse pour préparer rentrée solennelle du duc d'Angoulême (3).

Enfin, le 2 décembre, « à midi et demi, monsieur, Madame, Monseigneur le duc d'Angoulême, et Madame la duchesse de Berry sont partis de Saint-Cloud pour venir à Paris. Le Roi

(1) Description des fêtes et cérémonies du mariage de Napoléon et de Marie-Louise (1810), par Fontaine et Percier.

(2) Ode* et Ballade* : La Guerre d'Espagne.

(3) Journal des Débats (30 novembre, 1er, 2 et 3 décembre 1823). On y trouve des strophes d'un goût douteux en l'honneur du duc d'Angoulême. La guerre d'Espagne d'Alexandre Soumet ; la délivrance de l'Espagne par MracXXX.

avait envoyé au généralissime une voiture de sa maison attelée de huit chevaux ; mais S. A. R. est montée dans celle de Monsieur. Les princesses y ont pris place près de lui.

« A la Porte Maillot, Monseigneur le duc d'Angoulême est monté à cheval pour faire son entrée dans Paris. Le prince avait à ses côtés les maréchaux duc de Reggio, duc de Raguse et marquis de Lauriston ; les généraux Rourdesoulle, de Bethisy, de la Rochejaqueîein, duc de Guiche, qui se sont couverts de gloire en Espagne.

« A la barrière de l'Etoile, une tente magnifique avait été élevée, des colonnes rostrales se trouvaient à droite et à gauche ; un grand nombre d'écussons et de drapeaux rappelaient les faits les plus mémorables de la campagne.

« Monseigneur l'archevêque accompagné de ses grands vicaires avaient voulu se réunir au corps municipal. L'Ecole Polytechnique ayant à sa tête M. le général commandant l'Ecole, dont le prince est protecteur, firent la haie de droite et de gauche en avant de la tente, les dames de la Halle rangées au fond ont présenté des bouquets ; au dehors et à l'entrée les forts de la Halle et des Ports, les charbonniers et d'autres corporations, portaient au prince en offrande un bouquet d'argent. Le prince est arrivé à la tête de son brillant état-major, a quitté un moment son cortège, et s'est avancé avec cet air martial que donne l'habitude du commandement. Des acclamations universelles se sont fait entendre. Alors le grand maître des cérémonies de France,

accompagné de M. le marquis de Rochechouart, maître des cérémonies, de M. le baron de Saint- Félix et de M. le vicomte de Gasîin, aides des cérémonies, a présenté à S. À. R. Mgr le duc d'Angoulême, le corps municipal de la Ville de Paris, ayant à sa tête M. le comte de Chabrol, préfet de la Seine qui prononça un discours auquel le duc d'Angoulême répondit (1).

(( Puis il se dirigea vers les Tuileries précédé du 38 bataillon des 1er et 4e régiments de la garde royale qui étirent tant de part au fait d'armes du Trocadéro. M. le comte d'Ambrugeac, en cordon rouge était à leur tête ».

A la suite des trois journées de juillet 1830, Charles X s'était retiré au château de Rambouillet. De là, Je 2 août, il avait envoyé son abdication, mais ne paraissait pas vouloir quitter sa retraite avant que son petit-fils, le comte de Chambord, eût été proclamé roi. Le lendemain, à cette nouvelle « le peuple de Paris se lève, 20 à 30.000 hommes viennent se réunir à l'Arc de Triomphe et à la barrière de l'Etoile, et de là, cette petite armée patriote, sous le commandement du général Pajol, se dirige sur Rambouillet pour contraindre Charles X à s'éloigner (2).

Comme nous en avons dit quelques mots au

(1) Voir Appendices.

(2) Journal des Débat*, 4 et 5 août 1830,

chapitre précédent, les travaux de construction de l'Arc de Triomphe, interrompus en 1814, ne furent repris qu'en 1823, en vertu d'une ordonnance royale du 9 octobre. Goust conserva la direction des travaux sous la surveillance des architectes Fontaine (1), Debret (2), de Gisors (3), et Labarre (4). En 1828, le monument était élevé jusqu'à la première assise de l'architrave de l'entablement.

Ce fut alors que Huyot prit la direction de l'édifice. En 1832, Blouet(5) fut appelé à le terminer. Une grande salle voûtée fut pratiquée au faîte afin d'alléger le poids des constructions, la plateforme fut dallée, etc. Il ne restait plus en suspens qu'une seule question, celle du couronnement de l'édifice, qui restera longtemps, probablement toujours indécise; nous croyons d'ail-

(1) Fontaine (Pierre-François-Léonard), né à Pontoise en 1762, mort à Paris en 1853. Second grand prix de Rome en 1785, Fontaine restaura la Malmaison avec Percier. Architecte des Tuileries en 1800, repara Saint-Clotid et Fontainebleau et fit l'Arc de Triomphe du Carrousel. Il devint premier architecte de l'Empereur en 1813 ; il avait été nommé membre de l'Institut en 1811 ; il fit aussi la galerie d'Orléans au Palais-Royal. On lui doit avec Percier la : Description des fêtes et cérémonies du mariage de Napoléon et de Marie-Louise (1810).

(2) Debret, né à Paris en 1777, mort à Saint-Cloud en 1850. Elève de Percier. Il construisit la salle Louvois, démolie après l'attentat de Louvel, et jeta les fondations de l'Ecole nationale des Beaux-Arts qui fut élevée par Duban. Il fut nommé membre de l'Institut en 1825.

(3) Gisors (Henri-Alphonse-Guy de), né et mort à Paris (1796- 1866). Deuxième grand prix de Rome en 1823 ; membre de l'Institut en 1854. On lui doit la salle de l'Observatoire, l'Ecole Normale, etc.

(4) Labarre (Etienne-Eloi), né à Ourscamp (Oise) en 1764, mort à Vitry-sur-Seine en 1833. Il travailla sous Chalgrin à la restauration du Luxembourg, continua en 1813 la construction de la Bourse de Paris, que la mort de Brogniart laissait inachevée. En 1827, il fut élu membre de l'Institut.

(5; Voir appendice.

leurs que le monument peut s'en passer, il n'a pas besoin d'une surcharge pour rester imposant et le plus beau du monde.

C'est ainsi que le 29 juillet 1836, l'Are de Triomphe fut inauguré solennellement.

Dans une de ses odes, Victor Hugo lui assure ainsi qu'à Notre-Dame et à la colonne Vendôme, le privilège d une durée éternelle :

Quand des toits, des clochers, des ruches tortueuses. Des porches, des frontons, des dômes pleins d'orgueil Qui faisaient cette ville, aux voies tumultueuses, Touffue, inextricable et fourmillante à l'œil. Il ne restera plus dans l'immense campagne Pour toute pyramide et pour tout Panthéon, Que deux tours de granit, faites par Charlemagne, Et qu'un pilier d'airain fait par Napoléon. Toi ! tu compléteras le triangle sublime !. . .

« Ce fut par la barrière de l'Etoile et passant sous l'Arc de Tromphe, que la princesse Hélène de Mecklembourg, mariée au duc d'Orléans, fit son entrée dans Paris, le 4 juin 1837 ». Les feuilles de l'époque ajoutent que les nouveaux époux furent reçus avec enthousiasme.

« Il faut remonter aux époques les plus mémorables des premières années de notre glorieuse révolution de Juillet ! ... pour se former une idée de l'accueil qui a été fait aujourd'hui, par les citoyens de notre patriotique cité, à la princesse Hélène de Mecklembourg, à l'épouse du prince royal, à la fille de notre monarque constitutionnel.

« Le roi monta à cheval, ayant, à ses côtés M. le duc de Nemours et M. le prince de Joinville. Derrière les ministres, les maréchaux, les géné-

raux, aides de camp et officiers, puis une calèche dans laquelle était montée la reine, la duchesse d'Orléans à sa gauche, Mme Adélaïde et la grande duchesse en face, les jeunes princesses sur la troisième banquette.

« Le prince royal était à cheval à la portière de la reine, M. le duc d'Aumale à celle de la duchesse d'Orléans, les dames de la reine et des princesses remplissaient les voitures de suite.

« Le cortège s'est mis en marche et s'est bientôt trouvé entre les deux haies formées par la troupe de ligne et la garde nationale en avant de l'Arc de Triomphe. Arrivé sous le monument, le Roi s'est arrêté. M. le Préfet de la Seine, à la tête du conseil municipal et des principales autorités du département lui a adressé un discours auquel le Roi a répondu.

<( Le Roi est alors entré dans Paris, et a suivi le milieu de la chaussée de l'avenue des Champs- Elysées jusqu'aux Tuileries, au milieu d'acclamations non ininterrompues » (1).

Dis aux siècles le nom de ce chef magnanime. Qu'on lise sur ton front que nul laurier sublime A des glaives français ne peut se dérober. Lève-toi jusqu'aux cieux, portique de victoire

Que le géant de notre gloire

Puisse passer sans se courber (2).

<( Plus de trois années se sont écoulées. Par cette bise glaciale, que va-t-il se passer à la barrière de l'Etoile dont les grilles ont été enle-

(!) Journal des DébaU, 4 juin 1837. On trouve au n° du du i juin, l'Acte de Mariage au complet. (2) V. Hugo, Odes et Ballades : Ode à l'Arc de Triomphe.

vées ? L'Arc de Triomphe est surmonté d'une apothéose, et de son sommet au bas des socles, retombent de longues guirlandes de lauriers et de fleurs. Aux angles du monument, d'énormes trépieds antiques brûlent en flammes de couleurs ; aux coins de l'attique, deux Renommées à cheval représentent la Gloire et la Grandeur. Autour de l'Arc, douze mâts pavoisés sont ornés de boucliers, de trophées d'armes et de bannières tricolores, et sur la place même stationnent deux batteries d'artillerie. De la barrière de l'Etoile à la place de la Concorde on ne voit que colonnes triomphales et statues de Victoires. Dans les Champs-Elysées, plus de 400.000 spectateurs attendent avec anxiété, dans un silence religieux, maintenus par une haie de gardes nationaux et de troupes de ligne. Il est onze heures et demie ; le soleil brille, le canon tonne ; sur la route de Neuiliy s'avance traîné par seize chevaux noirs, caparaçonnés de drap d'or, un splendide char funèbre sur lequel sont placées quatorze cariatides supportant un cercueil ; le cortège fait halte sous l'Arc de Triomphe. Un cri spontané de Vive l'Empereur ! sort de toutes les poitrines : ce sont les cendres du héros, qui, de Sainte- Hélène, rentrent triomphalement à Paris, ramenées par le prince de Joinville.

Oui, Victor Hugo l'avait prédit : (lv.

Sire, vous reviendrez dans votre capitale, Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, Traîné par huit chevaux, sous Tarche triomphale, En habit d'empereur.

(1) Les Rayons et les Ombres.

Cette journée du mardi 15 novembre 1840 restera comme une des plus mémorables et des plus émouvantes de notre histoire. »

Jour beau comme la gloire Froid comme le tombeau!

Le 3 août 1842, c'est-à-dire moins de deux ans après, un autre char funèbre passait sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile. Il venait également de Neuilly et portait le corps de l'héritier de la couronne, du duc d'Orléans, mort d'une façon si tragique à Sablonville, aujourd'hui Neuilly, route de la Révolte où un mausolée fut élevé à sa mémoire. Ce monument de style byzantin se nomme chapelle Saint-Ferdinand.

L'Arc de Triomphe vit le 20 avril 1848, une cérémonie d'un autre genre. Placés au pied de l'Arc, les membres du gouvernement provisoire, assistés des représentants du peuple, remettaient solennellement les nouveaux drapeaux à l'armée et à la garde nationale venus pour prêter serment à la nouvelle République. Cette cérémonie prit le nom de Fête de la Fraternité.

Le 1er mars 1871, à huit heures du matin (1),

(1) La veille, les troupes avaient cantonné dans les villages situés autour des remparts, Boulogne, Auteuil.

l'avant-garde d'un corps d'année allemand (1) commandé par le général de Kameke, franchissait les fortifications de la porte Dauphine et la porte Maillot. Chaque colonne était en ordre de marche comme devant l'ennemi et précédée des éclaireurs de cavalerie. L'avant-garde tourna autour de l'Arc de Triomphe sous lequel elle ne put passer, parce que les chaînes étaient mises et que le bâtiment avait été barricadé avec des pavés et des charrettes. Un peu dépités de n'avoir pu afficher, de n'avoir pu imprimer un affront suprême à ce témoin de nos gloires passées, les Allemands descendirent l'avenue des Champs- Elysées jusqu'au palais de l'Industrie, où ils firent halte. Alors letat-major partit en avant et vint faire le tour de la place de la Concorde, au milieu des statues toutes voilées de noir. Sur le parcours, toutes les maisons, toutes les fenêtres étaient closes, les boutiques avaient mis leurs volets ; non seulement là, mais dans les quartiers les plus lointains, et sur beaucoup d'entre elles on lisait, écrite à la main, cette inscription « Fermé pour cause de deuil national ». D'espace en espace, pendaient aux murs des drapeaux noirs : les rues aboutissant à la place de la Concorde étaient hermétiquement bouchées par des draperies de mort !... (2). Le cortège

(1) Il comprenait six régiments et deux batteries (bavarois) trois régiments prussiens (dont un de la garde) un escadron de hussards, un de dragons, un régiment de uhlans, le tout avec un état-major extrêmement nombreux.

(2) La plupart des détails de cette entrée des prussiens dans Paris, ont été empruntés par nous à l'ouvrage très intéressant et très documentés de M. Ch. Yriarte : « Les prussiens à Paris et le 18 mars ». Paris. Pion, 1871.

avait défilé dans les avenues désertes, où seuls, quelques grooms anglais et quelques rares étrangers étaient venus les voir. Il n'y eut à Paris, pendant ces jours de deuil, ni bourse, ni tribunaux, ni journaux. Cependant vers trois heures de l'après midi, le 2 mars, quelques personnes poussées par une curiosité peu convenable, se portèrent aux Champs-Elysées pour voir les prussiens ; pendant la soirée du 1er mars, des femmes sans pudeur firent mine de venir chercher fortune dans ce quartier réprouvé, et causèrent avec des officiers ou des soldats, mal leur en prit, car certaines d'entre elles reconnues par la foule, furent poursuivies, huées et publiquement fouettées. Une, entre autres, de ces malheureuses, qui s'était assise sur un banc à coté d'un officier bavarois eut ses jupons mis en pièces ; une autre faillit être jetée à l'eau.

A trois heures de l'après-midi, le même jour, eût lieu l'entrée à Paris du gros du corps d'armée allemande, qui venait d'assister à une revue passée à Longchamp par le roi de Prusse et le prince royal (1). Cette entrée se fit dans les mêmes conditions que celles de la matinée et sans amener d'incident.

Le grand poète, le génie que la France avait eu venait de s'éteindre. C'était le 22 mai 1885. Dans

(i) Ni le roi de Prusse, ni son fils n'entrèrent dans Paris immédiatement après la revue, ils retournèrent à Versailles en voiture.

Il ne restait alors plus rien de l'abbaye de Longchamp.

l'ode célèbre que nous avons déjà citée, il avait dit à l'Arc de Triomphe :

J'admire, et fils pieux, passant que l'art anime, Je ne regrette rien, devant ton mur sublime Que Phidias absent et mon père oublié !

La Chambre et le Sénat avaient levé leur séance en signe de deuil. La Chambre décida en outre que les funérailles, faites aux frais de l'Etat seraient nationales, et que le corps de Victor Hugo irait reposer sous l'Arc de Triomphe (1). Pendant tout un jour la foule pourrait aller saluer le catafalque qui y serait dressé.

Le 30 mai, à 6 heures du matin, un fourgon des pompes funèbres aussitôt couvert de couronnes et de fleurs, fut conduit devant la porte, puis ayant reçu le triple cercueil se dirigea vers l'Arc de Triomphe suivi par la famille, les amis et une foule considérable.

L'architecte de l'Opéra, Charles Garnier(2), avait décoré le monument. Un cénotaphe de 22 mètres qui se dressait sous la voûte semblait en atteindre le sommet. En bas, « un grand médaillon de la République ; au sommet de grandes larmes d'argent entouraient les initiales de Victor Hugo. Un immense voile de crêpe, partant du groupe de Falguière (3) qui couronnait provisoi-

(1) Un décret du 26 mai. disait que Victor Hugo serait déposé au Panthéon dans un tombeau qui ferait face à celui de J.-J. Rousseau.

(2) Garnier (Jean-Louis-Charles) né et mort à Paris (1825- 1898).

(3) Falguière (Jean-Alexandre-Joseph), né à Toulouse en 1831, mort à Paris en 1900. Elève de Joufïroy, grand prix de Rome en 1859. On lui doit le Triomphe de la République, qui couronna en maquette l'Arc de Triomphe, de 1881 à 1886. Comme sculpteur il fit : La Femme au Paon, La Danseuse, etc. Comme peintre : Les Lutteurs, LTncendiaire, etc.

rement le monument triomphal descendait sur la gauche comme jeté par une main surhumaine; il y avait aussi de gigantesques oriflammes tricolores, voilés de deuil. Aux deux côtés, en face de l'avenue de Wagram et de l'avenue Marceau, se voyaient d'énormes médaillons surmontés du portrait du poète et portant cette inscription : La France à Victor Hugo. A tous les candélabres qui entouraient la place étaient liés des faisceaux de drapeaux tricolores voilés de crêpes, avec des écussons sur lesquels étaient inscrits les titres des différents ouvrages du défunt » (1).

La foule continuait à passer par petits groupes devant le cénotaphe.

Le monument, masse noire, se détachait au milieu de la place. La place était vide ; une double haie de cuirassiers, garde d'honneur, portaient des torches dont la lueur se mêlait à celle des trente-six lampadaires à flammes vertes. Les becs de gaz recouverts de crêpe ne projetaient qu'une faible lueur.

Dans la soirée du dimanche la foule diminua, mais les bancs, les chaises et les rebords des trottoirs furent envahis. Certains installèrent des échelles et en louèrent des échelons, mais les gardiens de la paix les firent disparaître. Au jour les lampadaires s'éteignirent. Seuls les becs de gaz de l'avenue des Champs-Elysées restèrent allumés sous leur crêpe.

Dès la première heure, la foule, des groupes et des délégations accompagnant leurs emblê-

(l)Article deM.le docteur Ch.Chandebois.Bul. de la S. H. A.P.

mes se rendirent vers l'Arc de Triomphe. Les troupes se rendaient aux postes désignés. A neuf heures et demie, chacun était à son poste et la tête du cortège en ligne sur l'avenue des Champs-Elysées.

« La tribune des orateurs était placée sur la droite et regardant le monument ; à sa droite et à sa gauche, les bancs réservés à la famille ; derrière l'emplacement destiné à la presse ; sur le flanc, les autorités militaires ; puis faisant suite au tournant à droite, les invités de la famille, les maires et les administrations de Paris, les corps académiques, les tribunaux, les officiers ministériels.

<( A gauche, en regardant le monument, face aux orateurs, étaient, en s'éîoignant de l'Arc de Triomphe, le général Pittié, représentant le président de la République ; le grand chancelier de la Légion d'honneur, les ministres, le corps diplomatique, le président du Sénat, le président et le bureau de la Chambre des Députés ; sur le flanc gauche, la députation de Besançon, les délégués de la société des Gens de Lettres, les députés et les sénateurs ; puis en tournant à gauche, le Conseil d'Etat, la Légion d'honneur, la Cour de Cassation, la Cour des Comptes, le conseil supérieur de l'Instruction Publique, 1 Institut, la Cour d'Appel, les fonctionnaires des ministères, les préfets, les conseillers de préfecture, conseillers généraux, d'arrondissement et municipaux » (1).

(1) Chandebois, Art, déjà cité,

Les discours commencèrent à 11 heures. Les orateurs furent : M. Le Royer, président du Sénat ; M. Floquet, président de la Chambre des Députés ; M. Goblet, ministre de l'Instruction publique, au nom du gouvernement ; M. Emile Augier, de l'Académie française ; M. Michelin, au nom du conseil municipal et M. Lefebvre au nom du conseil général de la Seine.

Comme on le sait ce fut dans un corbillard de la dernière classe, selon sa volonté, celui-là même assure-t-on qui venait peu de jours auparavant de servir à l'enterrement de Jules Vallès, que le corps de Victor Hugo suivit jusqu'au Panthéon, la longue file de chars empanachés et caparaçonnés, qui portaient d'innombrables couronnes.

« Alors lui, tumultueux encore et déjà légendaire, il traversa Paris à la tête du cortège prodigieux qui rejoignait la colline de Napoléon à la colline de Clovis, et il fit rouvrir devant lui les portes du Panthéon pour y ramener la Gloire » (1).

Certes, ce monument sera peut-être ébranlé par les siècles, mais il restera debout et la parole de Victor Hugo sera vraie :

Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre, Menant son jeune fils sous l'arche pleine d'ombre, Nomme Napoléon comme on nomme Cyrus, Et dise en le montrant de ses mains décharnées : « Vois cette porte énorme ; elle a trois mille années ; « C'est par là qu'ont passé des hommes disparus. »

(1) Péroraison du discours de M. Hanotaux, directeur de l'Académie française, prononcé au Panthéon le 26 février 1902.

loi du 22 juin 1854

Article premier. — Le ministre des Finances est autorisé à concéder à la Ville de Paris les portions de l'ancien promenoir de Chaillot réservées à l'Etat par la loi du 8 juillet 1852.

Article 2. — La Ville de Paris est autorisée à vendre toutes les parties de ces terrains et de ceux concédés par la loi précitée, qui ne sont pas nécessaires pour achever et embellir les abords de l'Arc de Triomphe à la charge par elle :

1° De remplacer cet ancien promenoir par des promenades nouvelles établies conformément aux délibérations de la commission départementale de la Seine, du 24 novembre 1853, et de la commission municipale de Paris, du 9 décembre 1853, sur les parties latérales de la route départementale (avenue du Bois de Boulogne) qui doit être ouverte entre la place de l'Etoile et la porte Dauphine du Bois de Boulogne ;

2° De conserver et entretenir ces promenades.

Article 3. — Un décret impérial déterminera les dispositions de constructions et de clôture qui devront être observées sur les terrains provenant de l'ancien promenoir de Chaillot, et en façade sur la place de l'Etoile.

Le même décret déterminera également les genres d'industrie et de commerce dont l'exploitation sera interdite dans les maisons construites sur ces terrains.

Article 4. — Les terrains joignant les parties latérales de la route départementale devront être clos par des grilles de îer établies suivant un modèle uniforme.

Aucune construction ne pourra être élevée à une distance moindre de dix mètres de ces grilles.

Les prohibitions portées par le décret à intervenir, en vertu du dernier paragraphe de l'article 3, seront applicables à ces terrains et constructions.

Article 5. — Aucune plus-value ne pourra être demandée aux propriétaires des terrains qui sont assujettis à ces servitudes.

Article 6. — Les propriétaires des terrains grevés qui, dans les trois mois de la notification à eux faite par l'administration, n'auront pas déclaré se soumettre aux servitudes créées par la présente loi, seront expropriés de leurs immeubles dans les formes de droit.

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