SAVERNY
Tandis que l'on vous cherche à la place Roj'ale, Vous retrouvè-je à Blois, cachée? Ah! Déloj'ale*.
Qui le croirait! Ce vers est le seul qui fasse allusion à cette place dans laquelle on prétend qu'habita la belle Marion, à 1 hôtel de Guéménée, où le poète ne serait venu loger qu'à cause de ce souvenir profane.
Peut-être M. Larroumet n'a-t-il pas donné l'explication exacte du titre choisi par le grand Corneille pour sa comédie. Il faudrait y voir, assure l'un de ses confrères et contemporains, Claveret, un acte de malice, de jalousie et de méchanceté perpétré contre lui, également auteur d'une pièce dénommée aussi La Place Royale.
Cela faisait, au même moment, deux comédies du môme titre, inspirées par la vogue extraordinaire dont jouissait alors, vers 1635, ce centre incontesté de toutes les élégances. Claveret en garda à Corneille une rancune fort vive et, à deux années de là, ne craignit pas de le traiter de plagiaire dans un opuscule intitulé : « Lettre du sieur Claveret au sieur Corneille, soy-disant autheur du
• Acte I. Scène I.
2 Paris, 1637, in-8"(B. X.).
Dans cette brochure, l'auteur inconnu et mécontent reprochait à son illustre confrère de n'avoir donné à sa pièce le titre de La Place Royale, que pour satisfaire contre lui sa passion jalouse. Il ajoutait qu'il aurait aussi bien pu l'appeler La Place DauphinCy n'ayant établi son titre que sur une seule rime, celle que nous reproduisons justement plus haut.
Puis, avec un air de triomphe qui semblait être sa vengeance, il ne manquait pas d'affirmer que son œuvre à lui : « avait eu la gloire et le bonheur de plaire au Roi, étant à Forges, plus qu'aucune autre des pièces qui parut lors sur son théâtre... »
Et de fait, d'après Beauchamps, son succès aurait été aussi grand à Forges qu'à Paris, en cette année 1635*.
Nous devons dire, à la décharge de Claveret, qu il était loin de nier le génie du Grand Corneille ; il lui fit même connaitre, toujours par la lettre citée plus haut : « qu'il était tout près de lui signer qu'il éloit plus grand poète que lui sans qu'il fut nécessaire d'emprunter les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire éclater par toute la France. »
En ce qui concerne la comédie de Claveret, qui
' Recherches sur les Théâtres de France depuis l'année 161 1 jusqu'à présent, par de Beauchamps. Paris, 1735, in-f», T. II, p. 151.
d'ailleurs ne fut jamais imprimée, le mémoire de Mahélot s'exprime ainsi au sujet de son ordonnance et de sa mise en scène :
« La place Royalle de M. Claverei. — Le feinteur doit faire paraître sur le théâtre la place Royalle ou l'imiter à peu près et faire paraître un pavillon au milieu du théâtre, où sont les armes du Roy, et sous le pavillon, au travers de l'arche, faire paraître les minimes. A un des costés de la place, une fenestre ou paroît quelqu'une, et, aux deux costés du théâtre, deux salles garnyes de tables et tapis, sièges, chandeliers^ chandelles ; dans une des dicte chambre, l'on porte de la lumière en un temps. Il faut un écritoire, des plumes, du papier ; il faut encore un bouquet de fleurs beau, un verre plein d'eau ; il faut aussi un sac, un carreau pour une dame qui doit estre accompagnée d'un page qui porte le dit sac et le carreau. Plus, un habit do suisse et une hallebarde et des lettres. Au premier acte, une nuict K »
Quant à la Place Royale de Corneille, elle ne fut jamais jouée à la Comédie Française depuis sa
' Recueil de décorations qui ont servi aux comédies, opéra et ballets donnés par les comédiens ordinaires du roi Louis XI\', commencé en 1673 par Laurent Mahélot, et continué par Miciiel Laurent. Imprimé et annoté par les soins de M. E. Dacier sous le titre de : La mise en scène à Paris au xvii» siècle. Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile de France. Année 1901, p. 105.
constitution, en 1680,jusqu'à nos jours. Le mémoire de Mahélot, d'ailleurs, n'en parle pas dans ses mises en scène au xvii^ siècle '.
Dans le Menteur, du même Pierre Corneille, écrit en 1642, dont le premier acte se passe aux Tuileries et les quatre autres à la place Royale, se trouvent des allusions plus directes, cette fois, et des sousentendus qui s'y rapportent très certainement :