CHAPITRE VII
Les scandales. — Les scènes ridicules ou burlesques. — Les amoureux et les amoureuses de la place Royale. — La Blondeau et sa maison de jeu. — Soudard et fille de joie. — Maîtres cartiers et marmitons. — Les scènes de la Présidente Aubry. — Marion Delorme. — Son aventure avecle chevalier de Gramont. — Aux coquettes de la Place. — Le mariage de M"* deNicolaï. — Les débordements de M"'' de Boufflers. — Les ardeurs de la Présidente Portail. — La mort de Rachel.
Le tableau que nous venons de tracer de la place Royale ne serait pas complet si nous ne disions combien, à certaines époques, la vie y fut intense et mouvementée, sérieuse et burlesque ; combien on s'y aima, combien les haines y furent vigoureuses ettenaces. Bien des faits, d'ailleurs, que nous avons déjà enregistrés, sont là pour en témoigner, et montrent quelle existence menaient, dans ce milieu créé pour eux, ces privilégiés d'alors, que la fortune et la mode y avaient groupés. Et combien apparaîtraient encore davantage toutes ces manifestations si diverses de la vie, dont la Place fut le théâtre aux xvii^ et xviii® siècles : galanteries,
inimitiés, avarice, prodigalités, ridicules, si les épistoliers et auteurs de mémoires de l'époque, les Tallemant des Réaux, les Saint-Simon, les Sévigné, lesDangeau, les Mathieu Marais, les Barbier et tant d'autres, avaient pris soin de mettre dans leurs écrits, les indications des logis à côté des noms cités. On verrait alors que tous les personnages, ou presque tous, si malicieusement mis en scène ou sur la sellette, vivaient, s agitaient, venaient en visite, grimpaient les escaliers, arpentaient les salons de tous ces pavillons dont nous avons entrepris d'écrire l'histoire. Malheureusement pour nous, ces spirituels lettrés, dont les travaux sont maintenant de l'histoire, semblaient n'écrire que pour eux et pour leur temps, négligeant de préciser des points que tout le monde devinait alors, et qui n'eussent rien appris aux quelques rares contemporains succeptibles de lire leurs mémoires.
Sans cette omission si regrettable, combien eussent été plus nombreux les cancans, les potins, les scandales à recueillir.
Nous en conterons pourtant quelques-uns, de façon à ne pas trop laisser de lacune dans notre ouvrage.
Dès sa création, la place à la mode n'abrita pas que des fils de noblesse et de hauts personnages de la Finance ou du Parlement; quelques rulïians s'y glissèrent pour y pêcher en eau trouble, basant
leurs opérations sur l'avarice ou la vanité de ceux auxquels ils s'adressaient. En voici un, vers 1618, qui passe pour faire de l'or et y fit surtout de nombreuses dupes. C'est un Allemand qui a nom et titre de baron de Crussembourg. Pour en imposer à sa future clientèle, il s'installe dans l'un des plus somptueux pavillons, prend équipage et semetàfréquenterla noblesse. L'une de ses victimes fut M. des Hagens, favori de M. de Luynes, qui lui remit dix mille écus devant en produire, naturellement, un nombre beaucoup plus considérable. Fautil dire que M. des Hagens ne revit jamais ses écus ? C'est avec Crussembourg qu'habitait à la place la célèbre intrigante du nom de Lisette, dont les propos furent si souvent taxés d'imposture : se disant fille de Henri IV et de la princesse de Conti *.
La maison de la Blondeau, « qui tenoit académie à la Place Royale », avait vraisemblablement l'honneur de recevoir souvent la visite de ce couple intéressant. On y jouait, en effet, un jeu d'enfer au milieu d'un mobilier luxueux, dans des tentures de haute lice, sur des tapis de haute laine. On y vit, un jour, un gros perdant quitter précipitamment la table de jeu, descendre l'escalier, remonter avec une échelle, l'appuyer contre la tapisserie
1 Historiettes de Tallemant des Réaux. Edition Techner, T. I,p. 207.
el, armé d'une paire de ciseaux, faire sauter le nez d'une superbe reine Esther qui y figurait en belle place.
« Mordieu ! s'écria-t-il en redescendant, il y a deux heures que ce chien de nez me porte malheur ! ' »
C'est en cette peu recommandable académie que le fameux Gallet, celui-là même qui commença l'édification de l'hôtel Sully dont les jardins aboutissaient à la Place, perdit les douze cent mille livres gagnées par lui au jeu. Il y perdit tout, jusqu'aux pierreries empruntées à sa fille, qu'il remplaça par des fausses après la dilapidation des vraies. Tallemant raconte la mésaventure qui lui arriva à cette occasion, en voulant sauver du désastre 100.000 livres confiées sur parole à Habert- Montmor. Les lui ayant réclamées plus tard, ce dernier le taxa de folie, sembla s'apitoyer sur cette prétendue manie et le fit doucement mettre dehors par ses gens.
Parmi les vices de l'époque, qui, d'ailleurs, sont un peu ceux de tous les temps, le jeu n'est pas seul à avoir droit de cité en ce coin privilégié. Il n'était même pas besoin de maisons similaires à celle de la Blondeau pour en cacher d'autres d'un ordre plus accentué dans l'échelle de la débauche.
^ Historiettes de Tallemant des Réaux, Techuer, T. VII, p. 400.
Le pavé de la place y suffisait largement, théâtre scandaleux improvisé par quelques raffinés d'alors, enchantés sans doute de procurer un peu de distraction aux désœuvrés de marque somnolents derrière les moroses et symétriques façades. Un jour, donc, plusieurs jeunes seigneurs y voulurent donner, sous le grand soleil, au beau milieu de la place aristocratique et princièrement habitée, un spectacle qui envalûllapeineet qu'ils supposaient, peut-être à tort, devoir tant impressionner les spectatrices, que sans doute le trouble envahirait leur visage et y plaquerait un peu de rouge naturel sous celui du parfumeur.
Sans savoir si ces jeunes débauchés réussirent dans leur projet — qui était d'émotionner les nobles habitantes de l'endroit — nous laisserons, pourconter l'aventure, la'parole à l'auteur lui-même qui gardera ainsi la responsabilité de ses expressions, au cas où elles seraient trouvées un peu hasardées :
«M. de Candalle ^ avoit amené deux ou trois capelets - de Venise à Paris ; luy et Ruvigny ^ en trouvèrent une fois un couché avec une garce dans
' Henry de Nogaret-la-ValetlC; comte, puis duc deCandaile, mort en 1639, fils du duc d'Epernon.
2 Nom donné à des soldats albanais au service de la République de Venise.
•'' Henri de Massues, marquis de Bonneval sieur de Ruvignj' (beau-frère de Tallemaiit des Réaux).
la Place Royale. Ruvigny luy dit : « Je te donne un escii dor si tu la veus baiser demain, en plein midy, dans la place. » Il le promit, et, comme il estoit après, M. de Candalle, Ruvigny et quelques autres firent exprès un grand bruit ; toutes les dames mirent la teste àlafenestre et virent ce beau spectacle ^ . »
A ceux qui s'étonnerontque de pareils faits pouvaient se passer en plein jour, dans cet endroit réputé le plus aristocratique de la ville, nous citerons l'ordonnance du Lieutenant civil du 4janvierl656, qui est de cette même époque ou à peu près, prise justement contre l'envahissement des femmes galantes et de leurs acolytes :
« Défense à toutes filles et femmes de mauvaise vie, laquais, fainéans et vagabonds et autres personnes de se retirer sous les galleries de la place Royalle, rempart et porte Saint-Antoine, ny de s'y assembler, donner rendez-vous, ny s'y arrêter es dicts lieux sous prétexte dejeux de quilles, brelans ny autres ; mesme y commettre aucunes actions deshonnestes, juremens, ny blasphèmes à peine de foute à l'égard des femmes et filles de mauvaise vie et les fainéans de plusgrande peine s'ily eschet-.
Après les ébats lascifs dont il vient d'être ques-
1 Historiettes de Tallemant des Réaiix. Edition Techner. Notes de MM. de Moutmerqué et Paulin Paris. T. III p. 414.
2 Les Affiches des Jurés Grieurs de Paris. Bibliothèque Nationale. F. 49. N» 36.
tion, d'un soudard et d'une fille de joie, sous les yeux non prévenus d'une aristocratie peu collet monté, voici que la noble place va être encore le théâtre où vont s'escrimer, pourl'amourdela dam^ de pique, laquais et exempts de police déchaînés.
Vers cette époque, c'est-à-dire dans la première moitié du xyii* siècle, la place Royale fut mise un jour en ébullition par un soulèvement de palefreniers, marmitons, gens de service, à l'occasion de la perception de l'impôt sur les cartes à jouer, tarots, dés, prélevé au profit de l'Hôpital Général. Parmi les maîtres cartiers un nommé Morin, logeant au Marais, ayant refusé le paiement de l'impôt, huit archers du chevalier du guet et autant de l'Hôpital Général furent requis pour mettre le délinquant en état d'arrestation. Mais voici qu'en traversant la place, toute la valetaille des hôtels voisins, mue par un sentiment de pitié facile à comprendre en faveur des cartiers, se jeta sur les exempts, et, dans un vacarme épouvantable, les obligea de lâcher le contribuable récalcitrant.
Tous ces laquais, dit un rapport adressé à l'Hôpital Général, « auroient tiré quantité de coups de mousquetons et jecté quantité de pierres, dont deux archers auroient esté blessez ». Si bien que le dit Morin, après une lutte épique soutenue en sa faveur, « auroit esté raviz des mains des archers, i »
1 Supplément à l'Inventaire sommaire des Archives hospitalières antérieures à 1790, par Briéle, p. 259.
La Présidente Aubry, femme de Roberl Aubry, sieur de Brévannes, Président de la Chambre des Comptes, avait aussi son logis en cet endroit recherché .
Ses démêlés avec son mari et avec les enfants du premier lit de celui-ci sont restés légendaires.
Un jour, elle s'aperçut que pendant une absence, le Président avait fait percer une porte lui permettant de communiquer, de son cabinet, avec l'apparlement de ses enfants. Elle ne dit rien sur l'heure mais, profitant peu après du départ de son mari pour Brévannes, un maçon fut appelé à la hâte et reçut l'ordre de murer incontinent la porte ouverte à son insu.
Un fils du premier lit qui se trouvait là, apprend la chose, envahit la pièce et fait fuir les ouvriers.
L'aimable belle-mère, pourtant, ne lâche pas pied ; dès que Courcy est sorti — c'est le nom du fils du Président Aubry — elle fait revenir les maçons, met elle-même la main à la pâte, gâche et maçonne pour aller plus vite, puis s'arme jusqu'aux dents pour défendre ses positions au cas d'un retour offensif de Tagresseur. Celui-ci, en effet, rentre bientôt en scène et le combat devient épique :
« Pour elle, dit Tallemant, elle s'estoit armée, elle tenoit d'une main une escoupette et de l'autre un pistollet. Courcy retourne à la charge et, ayant
fait rondache d'un ais, luy oste ses armes sans beaucoup^ de peine. »
Arrive le Président qui demande des explications de tout ce tintamare et reçoit, comme réponse, de son épouse exaspérée, un formidable soufflet qui arrête tout net son réquisitoire. Le pugilat s'accentue encore par l'arrivée d'un autre fils, toujours du premier lit, lequel, furieux de l'affront fait à son vénérable père, renverse son irascible belle-mère d'une bourrade au moins aussi accentuée que le précédent soufflet. La Présidente, pourtant, se relève, et, trouvant sous la main un troisième fils, encore du premier lit, affaibli et sortant de maladie, l'envoie rouler dans l'escalier d'une gifle dont la violence semble résumer les deux autres.
La scène, on le voit, était plutôt joyeuse et bien digne de Molière.
Et les cris d'aller leur train, parmi lesquels on percevait, à l'adresse des enfants de l'infortuné Aubry, les mots aimables de « filz de putain ! »
Et Tallemant d'ajouter, en parlant du mari :
« Elle le mesprisoit beaucoup, de sorte qu'elle a pissé plus d'une fois dans les bouillons qu'elle luy faisoit prendre K »
La Présidente Aubry était fille de Nicolas de
^ Hislorieltes de Talkmant des Réavx. Edition Techner, T. VI, p. 82.
Préteval, sieur de Vatan. Elle mourut le 20 septembre 1657. M. Monmerqué, annotateur de Tallemant, a retrouvé son acte de décès dans les registres d'inhumation de la paroisse de Saint-Paul :
« Convoy général de defuncte dame Claude de Préteval, marquise de Vatan, veuve de feu Messire Robert Aubry, deuxième Président de la Chambre des Comptes, décédée à la Place Royale. »
Les enfants que le Président avait eus de son premier mariage avec Anne Gruël, étaient : Claude Aubry, sieur de Brévannes ; Robert Aubry, sieur de Courcy ; Louis-Claude Aubry, sieur de Trilport et Marie Aubry, dame d'Orgeval.
L'habitation et la mort de Marion Delorme à la place Roj^ale semblent être, aujourd'hui, de notoriété publique. M. Paul Lacroix de bibliophile Jacob), lui fixe, comme logis, « Le pavillon que le duc de la Meilleraie lui avait acheté des héritiers du Maréchal de Lavardin ' . »
Disons, de suite, que l'Hôtel en question était celui portant aujourd'hui le n° 6 et que Victor Hugo habita. Le grand poète, aux dires de plusieurs de ses biographes, n'aurait même loué son appartement que pour cette raison et en souvenir du drame consacré à la célèbre courtisane et écrit
^ Paris à travers les âges (HofFebauer). Le Temple, la place Roj'ale et le Marais. T. 11, p. 51.
par lui dans la petite maison de la rue Notre-Damedes-Champs.
Or, cet hôtel fut vendu par la veuve du Maréchal de Lavardin, en 1612, à Pierre Jacquet, Seigneur de Tigery, et par la fille de ce dernier, en 1639, aux Guéménée qui le conservèrent jusqu'en 1784.
Il y eut bien encore un autre hôtel appartenant à des Lavardin — Anne Louise de Noailles, épouse de Henri-Charles de Beaumanoir, marquis de Lavardin — mais celui-ci, qui n'est autre que la maison natale de M"^ de Sévigné et qui porte actuellement le n'^ 1, resta dans cette famille jusqu'en 1718, ayant été vendu à Saint-Simon, marquis de Sandricourt.
A vrai dire, il ne futjamais question de ce dernier logis pour la belle Marion et c'est bien du premier que toujours il s'agit. On nous permettra, pourtant, d'émettre un doute au sujet de cette attribution. Sans parler même de l'acquisition par La Meilleraie, qui est matériellement inexacte, et à ne retenir que la location dans l'hôtel de Guéménée, comment croira-t-on que la hautaine famille des Rohan aurait consenti à céder un appartement à cette fille perdue qu'était Marion Delorme? Car, pendant la période de 1640 à 1650, qui est l'époque radieuse de la courtisane, les Guéménée habitent intégralement leur maison. Il y a même une historiette de Tallemant, d'après laquelle la prin-
cesse aurait repris pour son compte un amant qui en avait assez de la « professional beauty », ce qui, on en conviendra, ne peut guère laisser supposer, pour les deux rivales, une co-habitation sous le même toit :
« Elle souffrit, dit cet auteur en parlant de M™^ de Guéménée, le gros d'Esmery dans le temps qu'il se desfit de Marion. On n'approuvoit pas trop cela ; la comtesse de Maure dit plaisamment : « C'est qu'elle veut convertir le bon larron *. »
E.t cette mauvaise langue de Tallemant profite de l'occasion pour soigner la réputation de la princesse parunephrasequi ne dirait pas grand'chose : « M™'' de Guéménée a eu quelques galanteries », si elle n'était suivie de la liste de ses amants : MM. de Montmorency, le comte de Soissons, M. de Boutteville, M. de Thou et autres -.
Il est à peu près certain, pourtant, que Marion logea à la place Royale, mais il serait bien difficile de dire exactement dans quel pavillon. MM. Monmerqué et Paulin Paris, dans leurs notes des Historiettes de Tallement des Réaiix, se gardent bien de préciser et ne se livrent qu'à des suppositions relativement à Y appartement que le Maréchal de La Meilleraie lui aurait donné à la place. Ce
^ d'Esmery, Surintendant des Finances.
^ Historicités de Tallemant des liéaax. Edition Techner. T. IV, p. 483.
mot donné semble d'ailleurs être pris par eux dans le sens de loué ^.
Et quand Tallemant, à propos de Cinq-Mars, dit que : « Presque toutes les nuits, il alloit donner la sérénade à Marion », ces mêmes annotateurs ajoutent simplement et sans insister : « à la place Royale. 2»
Dans son livre : Ninon de Lenclos et les Précieuses de la Place Royale (1864), M. Capefigue fait une revue critique fort intéressante de la place, de ses habitants, des mœurs aux époques de Louis XIII et de Louis XIV ; mais on n'y rencontre aucun fait précis, aucune indication topographique, aucun renseignement pouvant servir à l'histoire matérielle, si l'on peut dire, de la place Royale. C'est ainsi qu'il y raconte les amours de Marion de Lorme avec Cinq-Mars, qu'il montre celui-ci accourant à franc étrier de Saint-Germain où est la cour, pour venir passer une nuit avec Marion. Et la nuit passée, toujours à franc étrier, Monsieur le Grand quittant la place Royale pour arriver au petit lever du Roi. Mais où habite Marion ? Pas un mot. Où habite Ninon? Où habitent les Précieuses, sujet du livre ? Pas un mot.
On trouve dans les mémoires du chevalier de
^ Historiettes de Tallemant des Réaax. Edition Techner, T. IV, p. 71.
■•! Ibidem, T. III, p. 424.
Gramont une anecdote fort plaisante, racontant de quelle spirituelle façon le chevalier fit tourner à son profit un rendez -vous donné par elle à Brissac. La belle amoureuse y est clairement indiquée comme habitant la place, sans autre renseignement. C'est pour ce fait que nous donnons ici cette anecdote.
Marion, donc, était au mieux avec le chevalier quand, par un caprice inattendu, ses faveurs se portèrent vers le duc de Brissac. Un jour, le galant éconduit, apprend l'heure à laquelle son heureux rival sera attendu.
Gramont a de l'esprit, de l'audace, et peu de scrupules ; son plan est fait immédiatement pour se substituer au noble duc, et lui jouer un tour de sa façon. Ecoutez-le :
« Comme il y avoit fort loin du baigneur où je logeois jusques au fond du marais, dès que la nuict fut venue, je montai à cheval sans vouloir qu'on me suivît. Dès que j'eus gagné la place Roiale, le grison en sentinelle m'assura qu'il n'étoit encore entré personne chez Mademoiselle de l'Orme. Je poussai vers la rue Saint-Antoine : et, justement, comme je sortois de la place Roiale, j'y vis entrer un homme à pied, qui se cachoit de moi tant qu'il pouvoit, mais il eut beau faire, je le reconnus : C'étoit le duc de Brissac. »
Il fallait pourtant s'aborder, puisque l'on se con-
naissait. Gramont met pied à terre, et la conversation s'engage sur quelque futilité de la dernière mode ou sur le dénouement du dernier duel. Le chevalier, enfin, après plusieurs préambules destinés à le faire prendre pour un homme plongé dans toutes sortes d'ennuis, sollicite de son ami, d'un air bénévol, de lui prêter son manteau et de lui garder son cheval pendant quelques minutes. Il doit, ajoute-t-il, pénétrer incognito, l'espace d'un instant, dans une maison qu'il désigne, justement à l'opposé de celle de Marion.
Le Duc marcha, ainsi que l'on dirait aujourd'hui, et fit de la meilleure grâce du monde tout ce qu'on lui demandait :
« Il prit la bride de mon cheval et me conduisit de l'œil. Cela ne lui servit de rien, car après avoir fait semblant d'entrer dans une porte vis-à-vis de lui, je me coulai par-dessous les arcades jusqu'à la porte de la nymphe de l'Orme ; on l'ouvrit d'abord que j'eus frappé. J'étois si bien enveloppé du manteau de Brissac, qu'on me prit pour lui. »
Le voilà dans la place, auprès de la cruelle :
« Je la trouvai sur un lit de repos, dans le déshabillé le plus galant et le plus agréable du monde ; jamais elle n'avoit esté si belle ni si surprise. »
Reproches amers du galant, qui manifeste son dépit par les expressions les moins galantes qui soient. Riposte de la belle qui se fâche et prétend avoir le droit d'aimer qui elle veut.
— Sortez, Monsieur, la migraine est affreuse, que vous venez de me donner, et me laisser mettre au lit.
— Ne craignez rien, chère belle, Brissac ne viendra point en cet instant; tenez, regardez-le par cette fenêtre, il me garde mon cheval et m'a prêté son manteau pour que je puisse venir céans et en son lieu.
Et enfoui dans un fauteuil, le chevalier raconte tout, n'oubliant pas le moindre détail du rôle ridicule qu'il fait jouer à son rival.
Intéressée et curieuse, Marion feint pourtant la surprise et semble ne rien comprendre à cette histoire.
— Brissac ? De quel Brissac parlez-vous donc ? Puis, n'y tenant plus, ajoute Gramont vainqueur :
« Voilà l'éclat de rire qui la prend au fort de son étonnement et me jetant les bras au col, mon chevalier, me dit-elle, je n'y saurois plus tenir ; tu es trop aimable et trop extraordinaire pour ne te pas tout pardonner. Je lui racontai comme la chose s'étoit passée ; elle en pensa mourir de rire. Et, nous étant séparez fort bons amis, elle m'assura que mon rival n'avoit qu'à promener des chevaux tant qu'il lui plairoit ; et qu'il ne mettroit de la nuict le pied chez elle ^ ».
1 Mémoire de la vie du comte de Gramont. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1713, p. 250.
La mort de la gentedame fut enregistrée comme un événement d'importance et eut les honneurs de la Gazette de Loret :
La pauvre Marion de Lorme
De si rare et plaizante forme
A laissé ravir au tombeau
Son corps si charmant et si beau ;
Quand la mort avec sa faucille
Assassine une belle fille
J'en ay toujours de la douleur
Et tiens cela pour grand malheur *.
Tallemant des Réaux, que nous avons mis si sou vent à contribution, ne manque pas, à l'occasion de son trépas, de sortir quelques détails dont la crudité aurait fait rougir la célèbre courtisane ellemême, si elle en avait entendu de semblables :
« Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte; cependant elle esloit aussy belle que jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle a eues, elle eust esté belle jusqu'à soixante ans. Elle concevoit facilement, car elle estoit lascive, comme j'ay dit. Elle prit, un peu avant que de tomber malade, une forte prise d'antimoine pour se faire vuider, et ce fut ce qui la tua . »
Il dit encore plus loin :
« Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est morte quoi qu'elle n'ayt esté malade que
' La Muze historique de Loret. Livre l. Lettre huitième, du 30 juin 1650, p. 22.
deux ou trois jours. Elle avoit tousjours quelque chose de nouveau à dire. On la vil morte duranl vingt-quatre heures sur son lict, avec une couronne de pucelle. Enfin le curé de Saint-Gervais dit que cela estoit ridicule * . »
Sauvai semble reprendre le dire de Tallemant concernant le lit sur lequel on l'exposa, mais il est plus explicite que lui en ce sens qu'il la fait mourir dans un hôtel de la place Royale sans, bien entendu, préciser lequel.
Cette indication résulte de la note suivante, rédigée par M. Paulin Paris pour les Historiettes de Tallemant des Réaux :
« Et Sauvai, dans un chapitre inédit qui se trouve en la possession de M. Monmerqué, a écrit : « De nos jours, une très belle fille, entretenue publiquement par un grand Ecuyer, par un Surin tendant des Finances et par d'autres gens de cour et de fortune, a esté veue dans la place Royale, sur un superbe lict de parade, après sa mort, comme si elle avoit fait profession d'une grande vertu et qu'elle sf^ fust rendue considérable par autre chose que par ses débauches 2. »
Nous devons ajouter, pourtant, que ces annola-
1 Historiettes de Tallemant des Réaux. Edition Technei'. T. IV, p. 63 et 64.
2 Ibidem., T. IV, p. 70.
téurs ne semblent pas adopter la version de Sauvai en ce qui concerne le décès dans la place Royale, puisqu'ils disent simplement, et pour ne pas se compromettre :
« Elle mourut certainement à Paris, sur la paroisse de Saint-Gervais ou de Saint-Paul K »
Sauvai se trompait. L'acte de décès, retrouvé par Jal, nous apprend, en effet, que Marion décéda chez sa mère, rue de Thorigny :
« Le samedi 2™' dud. mois (juillet 1650) a étéfaict le convoy de deffuncte demoiselle Marie Delon, fille de feu messire Jean Delon, seig' de Lorme, cons"" du R. en ses Conseils, baron de Baye, seign' de Tallas, Bauny, Villenerard, Juchez et autres lieux, décédée en la maison de M'"^ de Lorme, sa mère, rue Thorigny. » (Reg. de S. Paul.) ^
Marie Delon ou de Lon, était née vers 1611 rue Diane ou des Trois-Pavillons, aujourd'hui rue Elzévir.
A propos de M^Ma princesse deGuéménée, dont nous venons de parler, il convient d'ajouter que cette famille des Rohan fut des plus fidèles à la place Royale et que d'autres pavillons eurent encore l'honneur d'en abriter quelques collatéraux.
* Historiettes de Tallemant des Réaux. Edition Techner, T. IV, p. 66.
* Dictionnaire critique de biograptiic cl d'insioire, par Jal, p. 799.
Nous citerons par exeir.ple Ihùtcl de Blérancourt, représenté acluellement par le n° 26, avec issue, il n'y a pas l)ien longtemps, dans l'impasse de Béarn et qui fut loué à Marguerite, duchesse de Rohanet de Fontenay, veuve d'Henri Chabot duc de Rohan et de Fontenay, prince de Léon.
Cette locataire, quoique de haute et puissante lignée, paie fort mal son loyer, elle essaie même de ne pas le payer du tout, ainsi que le constate l'avis suivant, daté du 8 avril 1672, envoyé à l'Administration de l'Holel-Dieu :
« On a donné avis au Bureau que Madame de Rohan déménage et enlève ses meubles de la maison qu'elle tient de l'Hostel-Dieu et de Mademoiselle de Tresme, en la place Roiale, et M. le receveur aiant dit qu'elle doit 3 quartiers de loïer, a esté propozé de faire saizir lesdits meubles, atendu qu'on ne doit point déménager sans paie les loïers écheus K »
MargueritedeRohan était la fille unique du célèbre capitaine calviniste, Henri P', duc de Rohan, celui-là même qui avait épousé Marguerite de Béthune fille de Sully, en 1605, deux années après sa création de duc et pair. L'illustre locataire de l'Hôtel- Dieu et de M"* de Tresmes, Marguerite de Rohan, avait épousé en 1645, contre le gré de sa mère,
^ Archives de l'Assistance publique, Tome I des délibérations du Bureau de l'Hôtel-Dieu, p. 195.
Henri Chabot, en faveur duquel fut rétabli le duché de Rohan, éteint en 1638 à la mort de son beaupère, Henri de Rohan, susnommé.
C'est à Marguerite de Rohan, petite-fille de Sully, qu'arriva cette déconvenue, en 1646, de voir inopinément surgir un frère jusque-là ignoré, que sa mère, la veuve de Henri P"" de Rohan, produisit dans le monde sous le nom de Tancréde. On ne sutjamaisexactement «quel était ce jeune homme » auquel sa mère voulait faire reconnaître la fortune et les titres de son soi-disant j)ère, contre l'opposition acharnée de sa prétendue sœur qui voyait ainsi échapper une partie de ses espérances. Les méchantes langues prétendirent que le jeune Tancréde était un enfant adultérin qu'avait eu la fille de Sully, fort sujette à caution, vingt-cinq ans après son mariage. Quoi qu'il en soit, le Parlement s'en mêla et repoussa la demande de la mère et du fils. Ce qui n'empêcha pas ce dernier de se faire tuer trois ans après, en 1649, pour le même Parlement, en combattant dans les rangs de la Fronde contre l'armée royale. Le pauvre enfant avait dixneuf ans. On blâma fort, alors, la dureté de la duchesse de Rohan-Chabot envers son « frère » ; elle le poursuivit de sa haine jusque dans la mort, en faisant enlever de son tombeau l'épitaphe qu'avait fait apposer sa mère et qui rappelait le lien qui l'unissait à Henri 1" de Rohan.
Cette locataire acariâtre de l'hùtel de Blérancourt mourut en 1684, c'est-à-dire douze ans après le déménagement clandestin qui mit si fort en émoi les bons administrateurs de l'Hôtel-Dieu de Paris.
Avec Marion Delorme disparut l'une des grandes coquettes de ce quartier. Mais il en restait d'autres pour soutenir la brillante réputation des célèbres arcades ou des gazons fleuris, dans ces promenades autour de Louis le Juste, où la mode nouvelle exhibait ses dernières créations, où les œillades sollicitaient les rendez-vous, où les moustaches follement hérissées accrochaient en passant les cœurs des plus récalcitrantes.
La coquetterie, le goût de la parure, le désir de plaire ne sont-ils pas là dans leur empire, souvent poussés à lexcès, presque toujours exagérés, et que les pamphlétaires ne manquent pas, à l'occasipn, de railler, comme dans la proclamation suivante, retrouvée par MM. Monmerqué et Paulin Paris :
« A nos très chères et honorées coquettes, salut !
« Nous vous faisons savoir, de la part de tous les Gestes, mouchés, Frisotés et Souspoiidrés, que vous ayez à vous rendre à deux heures précisément, durant les beaux jours d'hyver, à la Place Royale, pour exposera leurs yeux vos gestes, grimaces et contenances estudiées, armés de toute votre boutique artificielle, blanc estandié, rouge restrocint.
mouches séparées, longues, rondes, assassins, la gorge ouverte et couverte d'un mouchoir de toille de soye que le vent puisse faire voltiger, afin de donner dans la visière de la trouppe coquetière, que vous saluerez avec un branslement de teste concerté, et un souris my-party de la bouche et des yeux, en sorte que vous ne les desadjustiez pas ; vous gardant de parler aux mourants ; l'œil suffira pour les faire trouver en lieux où vous aurez moins de tesmoings. Et au cas que quelque prude veuille se coquetiser, elle n'aura qu'à faire un tour à ce rendez-vous général, eten prendre acte de M™^ Pilou, qui tient registre universel de la chambre des Druées. A Paris, rue des Fourbes, à l'enseigne du Poulet sans plumes, chez Toinette laffectéeK »
Il semble que ce soit là le théâtre où se jouent les scènes les plus extravagantes de l'amour et du mariage ; rien de ce qui s'y passe en ces matières, ne s'y passe comme dans les autres quartiers de la ville :
« Un Gobelin, sieur Duquesnoy, maître des requêtes, demeurait en un pavillon de la place Royale où il mit le feu pour prouver son amour à M"® de Tonné-Charente, qui se moquait de lui 2. »
' Note de MM. Monmerqué et Paulin, Paris. — Historiettes de Tallemani des Réaux. Edition Tecliner, T. IV, p. 342.
■^ Bibliothèque Nationale. — Origine des anciennes familles de Paris. — Manuscrit français, 32, 353.
Ce Gobelin, du prénom de Pierre, seigneur du Quesnoy, qui voulut ainsi faire voir à la future M"™' de Montespan que son logis était pour le moins aussi inflammable que son cœur, fut conseiller au Parlement, puis maître des Requêtes. Il épousa en 1626 Marguerite Le Bret, tille de Cardin Le Bret, avocat général de la Cour des Aides. Thomas Gobelin, son frère, Secrétaire des finances, puis Maître des Comptes, épousa Hélène Luillier, fille de François Luiilier, conseiller d'Etat, mais le mariage fut dissout pour cause d'impuissance. Pierre habitait la place Royale, — nous avons parlé plus haut de sa maison dont la principale entrée était du côté des Minimes, — Thomas logeait rue Neuve- Paroisse-Saint-Paul. Tous deux étaient fils de Baltazar Gobelin et d'Anne de Raconis. Ils furent les oncles d'Antoine Gobelin, Seigneur de Brinvilliers, mari de Marie d'Aubray, la trop célèbre empoisonneuse.C'estla branche noble des Gobelins, issue des teinturiers du faubourg Saint-Marcel.
En 1656, le mariage de M"' de Nicolai avec François-René du Bec, marquis de Vardes, donna lieu, aussi, à des scènes fort amusantes. Il s'agit ici de Catherine de Nicolai, fille d'Antoine de Nicolai, premier Président de la Chambre des Comptes.
La mère de la future désirait beaucoup ce mariage, alors que le reste de la famille était contre. Afin de faire échouer le projet, le Président de
Champlâtreux, allié aux Nicolaï, fit un jour amener la jeune fille, par sa femme, en son logis de la place Royale et manifesta le désir de l'y garder pendant quelque temps. Il n'en fallait pas plus pour faire croire, dans le camp opposé, à une séquestration. Voici donc les parents el amis du marquis de Vardes en ébullition. L'abbé Fouquet, M. de Candalle, ses plus fidèles partisans, entourés d'autres personnes, envahissent la place, font cerner le logis du Président de Champlâtreux par plusieurs compagnies de gardes, lesquelles, au son du tambour, prennent position el occasionnent une véritable révolution :
« Des gardes partirent de leur quartier, tambour battant, et vinrent prendre leurs postes aux environs du logis de M. de Champlâtreux et mirent des sentinelles aux portes. Comme il logeoit à la place Royale, cela fit un bruit enragé*. »
Tout s'arrangea, pourtant, grâce à Mazarin, qui fit bien vite rentrer les gardes dans leur caserne, et houspiller les badeaux attroupés. Il gronda aussi Fouquet et Candalle et ne fut pas étranger, assure-t-on, à la célébration du mariage, cause de tout ce vacarme.
Dans un autre quartier de Paris, la chose eut peut-être passé inaperçue, mais à la place Royale,
1 Mémoires de M^'" de Monlpensier. Edition Charpentier, 1868. T. II, p. 163.
c'est Mademoiselle qui nous le dit, « cela lit un bruit enragé ».
Voici encore un amoureux illustre, le maréchal de Villeroy, grandement épris de M""^ de Vaubecourt, qui était Catherine Amelot de Gouriiay, et épouse fort légère de Louis-Claude de Rettancourt-Haussonville, comte de Vaubecourt, lieutenant-général. Ne voulant sans doute rien laisser ignorer de sa passion aux hôtes si avides de scandales des pavillons rouges, le vert-galant ne trouva rien de mieux que de donner dans la place, où habitait la belle, la représentation à grand fracas de son importance guerrière et de l'éclat dont il resplendissait au milieu de ses troupes, qu'il devait justement rejoindre, en cette année 1705.
Il eut donc la fatuité, dit Saint-Simon, « de faire faire le tour de la place Royale, où elle logeoit (^me (Je Vaubecourt), à son magnifique équipage qui ijartoit pour l'armée * ».
L'entreprenant et inflammable maréchal laissa une petite fille qui devait aussi compter parmi les grandes amoureuses du temps, M™« de Boufflers, et dont les écarts illustrèrent cet hôtel de Bouîflers, que le plan de Jean de la Grive (1728\ montre, dans la place Royale, comme le dernier
1 Mémoires de Saint-Simon. Kdition des grands Ecrivains Français, T. XIII, p. 43.
de la rangée nord, près de la rue du Pas-de-la-Mule, et qui porte aujourd'hui le n" 24.
Elle était fille du duc de Villeroy et petite-fille du maréchal aux brillants équipages, que Saint- Simon appelait l'osier de cour. On la maria à quatorze ans au duc de Boufflers, qui vivait avec sa mère, la maréchale de Boufflers, dans le vénérable hôtel de la place Royale. Cette co-habitation permettait à la belle-mère d'exercer ainsi une surveillance active et de tous les instants, sur sa déjà trop légère belle-fille. Celle-ci fut reçue à la cour en 1721.
Le célèbre couplet rimé par Tressan à son sujet, indique assez le caractère de ces débuts :
Quand Boufûers parut à la Cour, On crut voir la mère d'amour; Chacun s'empressait à lui plaire.
Et chacun l'avait à son tour.
Dans le portrait qu'il fit de la duchesse, le prince de Ligne raconte qu'il arrivait quelquefois à cette charmante femme de chanter le fameux couplet, mais qu'elle n'en prononçait correctement que les trois premiers vers, marmottant seulement entre ses dents le quatrième. Soupçonnant que le comte de Tressan en était l'auteur, elle lui dit un jour qu'elle serait heureuse de connaître le poète de cette jolie chanson, qu'elle l'en récompenserait même d'un baiser. Tressan, pris au piège, avoua
et au lieu du l)aiser promis, reçut une paire de soufflets ' .
L'un de ses premiers amants, son amant de jeune mariée, l'amant que toute femme devait avoir sous peine d'être ridicule, fut M. de Fimarconqui, pour tromper le féroce gendarme qu'était la vieille marquise de Boufflers, ne crut mieux faire que d'entrer dans sa livrée. Il s'enrôla parmi les laquais de la maison, ne manqua pas de se faire voir en ce costume, sous les arcades, à quelques amis qui en pourraient témoigner dès qu'il raconterait l'aventure et, dès qu'il en eut assez, lâcha son agréable mais incommode fonction ~.
M. de P^imarcon, bien entendu, publia partout son histoire galante, mais la réputation de M""^ de Boufflers n'en souflrit guère car, déjà son nom était au tableau d'honneur de bien des gentilshommes de la Cour, dans la colonne des conquêtes. Bientôt la charmante Boufflers passa en pied à M. de Luxembourg qui avait déjà M'"* de Noce. Un jour que, dans le cabinet de la Reine, ces deux femmes s'y trouvaient, et enceintes, M. du Luxembourg entra. On entendit M"'^ de Boufflers chantonner dans un coin, à la cantonade, en montrant
' h'Inlerwédiaire des chercheurs et des curieux, année 1899, 2« sem. 222.
' Mémoires de Bezenval. T. 1, p. 140.
d'un geste expressif le ventre de M""^ de Noce et le sien : « C'est le père à treliiis, tretous. »
On sait que, en 1750, M™ de Boufllers devint la femme du Maréchal de Luxembourg et qu'après avoir eu les nombreux amants cités par Bezenval dans ses mémoires, elle finit sa vie dans la majestueuse dignité d'une grande dame, semblant se souvenir à peine des peccadilles sans importance d'une lointaine et frivole jeunesse.
Etant sur le chapitre des folies amoureuses dans la place Roj'ale, un nom, naturellement, vient solliciter notre plume, celui du Maréchal de Richelieu :
« Illustre entre les illustres de la galanterie, la mode avait fait du célèbre Maréchal le courtisan d'élite qu'on aimait à voir et à écouter * . »
Fleury, de la Comédie Française, raconte dans ses mémoires qu'il fut un jour invité par le Maréchal à une soirée donnée dans son hôtel de la place Royale. C'était justement à l'époque où il venait de reprendre du goût pour ce logis, dont les meubles avaient été renouvelés et les peintures refaites luxueusement. Ou assurait alors qu'il y avait fait installer un laboratoire secret et mystérieux où il préparait les drogues destinées à pro-
1 Mémoires de Fleury, de la Comédie Française 1757-1789. Edition 1847. T. 1 p. 196.
longer ses forces et à entretenir son ardeur. Ce qui lui permettait de dire des jeunes courtisans tourbillonnant dans sa demeure :
« Ces Messieurs viennent me voir comme le Nestor de la galanterie ; mais leurs maîtresses pourraient leur dire que j'en suis VAchille, de temps en temps * ».
Le même auteur, à propos de cette soirée, nous dit la cohue envahissant les appartements du Maréchal et où se rencontraient, en un mélange extraordinaire, des grands seigneurs, des généraux, des académiciens, des comédiens, des artistes et des courtisanes.
On y admirait, dit-il, « de riches salons, des boudoirs charmants, une table toujours splendidement servie, et un homme de qualité qui fait les honneurs de tout cela avec un charme parlait ».
Et il ajoute que, fort souvent, les soupers intimes de la maison étaient présidés par M""" de Wasser — lady Mantz — ayant en sautoir le grand cordon et la croix de Malle, cette femme énigmatique, émule de Cagliostro, qui joua un rôle si singulier sous la Révolution.
On sait que les exploits galants de l'immortel amoureux laissèrent loin derrière eux ses exploits guerriers. Nous n'entreprendrons pas ici de les
' Mémoires de Fleury, loc. cit., p. 197.
conter. Disons seulement qu'il se vanta un jour d'avoir été, tous comptes laits, l'heureux possesseur de l'ensemble des dames logeant dans les pavillons de la place Royale.
Sans savoir jusqu'à quel point et avec quelle précision sa comptabilité était tenue, on peut dire qu'ilnefutpas le seul à enlever d'assaut semblable victoire et que le même succès fut remporté, mais par une dame, vis-à-vis de tous les messieurs du même endroit.
Il s'agit de la femme du premier Président, Jean- Louis Portail.
La charmante Présidente avait un jour été distinguée par le duc de Richelieu, à cette époque de l'histoire de France où il était question, pour les courtisans, de donner une maitresse au jeune Louis XV. Parmi celles qui furent proposées, dont M"*= de Charolais, M^^deRohan, et «jusqu'à de petites filles », était M™^ Portail à laquelle avait songé Richelieu. Le roi, paraît-il, ne mordit pas à cet hameçon enchanteur, trouvant la candidate trop malicieuse, trop coquette, un peu folle et, de plus, ayant au cou une difformité désagréable.
En suite de cet échec, M"'e Portail donna un libre essor à sa vie libertine. Le nombre de ses amants fut considérable et « aucuns de son quartier ne lui échappa ». Ce fut à ce moment qu'elle se vanta d'avoir appartenu, suivant l'ordre méthodique des pavillons, à tous les habitants de la place :
« On remarqua qu'elle avoil fait le tour de la place Royale sans intercaler, imitant le duc de Richelieu qui se vantoit d'une égale victoire '. »
Le scandale de ses débordements la fit envoyer au couvent, puis au donjon de Vincennes, où elle fut enfermée en 1746. Elle en sortit, grâce à la protection de M""^ de Pompadour, et au grand désespoir du premier Président, son mari, qui prit la résolution de quitter sa fonction, pour éviter les sarcasmes de ses collègues du Parlement et pour ne pas y montrer, à chaque séance, « un front des plus ornés », disent les mémoires du maréchal.
Nous terminerons ce chapitie d'anecdotes burlesques ou ridicules, cette suite de folles amours un peu à travers les âges de la place Royale, par une note plus sombre, mais non moins historique, par le deuil d'une grande artiste de nos jours, par la mort de Racliel.
L'illustre tragédienne était déjà touchée par l'aile de la mort quand elle vint habiter le somptueux appartement du premier étage de l'ancien hôtel des ducs de Chaulnes et des Nicola'i. Elle avait là, dans ce magnifique logis qui porte aujourd'hui le n° 9, huit grandes fenêtres de façade sur la place'-.
1 Mémoires du Maréchal duc de Richelieu. Edition de 1793, T. V, p. 70.
- L'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 1897. N" 760, p. 543.
C'est là qu'elle fut ramenée : «morte avant d'être rassasiée de sa gloire, jeune, désespérée de mourir et ayant, elle aussi, le bec de vautour dans la poitrine ^ »
Le sombre pressentiment d'une fin prochaine lui avait fait choisir ce vaste et silencieux logis, plein de silence, de grandeur et de recueillement. Elle avait rêvé de faire de cette maison, où tant de gens illustres étaient morts, la maison de son dernier jour. Sa joie ultime avait été de penser que son convoi triomphal, escorté de tout un peuple, partirait, dit Jules Janin :
« De cette place Royale, où ses instincts l'avaient poussée, à la façon d'une princesse du xvir siècle qui veut mourir dans une maison convenable aux grandes funérailles'^. »
Cet écrivain délicieux, qui fut son historien éloquent, a raconté en des lignes émues son dernier départ de Paris, quittant, pour le midi, cette place Royale où elle ne devait revenir que morte, passant par le Gymnase, théâtre de ses premiers succès, donnant un dernier adieu à la Comédie Française, son royaume, le temple de sa gloire.
Elle devait mourir trois mois après, le 3 janvier 1858, àonzeheures du soir, dans une maison hospi-
1 Voyage autour du IV" arrondissement. Edouard Thiéry. Paris, 1877, p. 25.
2 Rachel et la Tragédie, par Jules Janin, 1859, in-4'', p. 502.
talière, au Canet, près de Cannes, soignée par sa sœur, Sarah Félix, qui fut pour elle « la plus vigilante, la plus dévouée et la meilleure des gardesmalades ».
Le médecin qui, jusqu'au bout, lui prodigua ses soins, a écrit de ses derniers moments une relation pleine d'intérêt :
« La célèbre tragédienne, dit-il, occupait, au Canet, une portion de la Villa Sardou, demeure de l'homme de bien dont elle porte le nom : paysage et température à souhait, l'Italie en deçà du Var, avec son ciel et son soleil de printemps en janvier. Mais le climat, pas plus que la médecine, n'opère des miracles '. »
Son corps fut ramené à Paris, dans l'appartement de l'hôtel Nicolaï, d'où le cortège funèbre devait partir :
« Elle mourut le troisième jour du mois de janvier, dit encore Jules Janin, et la nouvelle de sa mort arriva presque en même temps que ses lettres et ses vœux d'une bonne année. Elle mourut un dimanche, et le samedi suivant, après une attente cruelle, son double cercueil de plomb et de noyer fut introduit dans ce vaste appartement de la place Royale, qu'elle avait loué tout exprès, disait-elle, (avec un sourire 1 ) pour que ses amis y fussent à
' Dernières heures de Rachel, par le Df Tanipier, 1858. p. 2.
l'aise le jour de ses funérailles. Son hôtel, disaitelle encore, était trop petit et trop doré, il n'avait pas été bâti pour les fêtes de la mort.
« Par un étrange accident, nous pouvions saluer de ce salon funèbre de la place Royale, en attendant le signal du Maître des Cérémonies, la maison poétique et glorieuse du poète exilé, le logis de Victor Hugo lui-même, hospitalier rendez-vous de tout ce qui fut naguère la beauté, le talent, la jeunesse et le vrai mérite! O révolutions ! qui mettaient porte à porte la mort de la classique Rachel, l'exil du rénovateur Victor Hugo^ »
Par la voie de la presse, l'avis de l'inhumation fut annoncé au public :
« Les obsèques de M"" Rachel auront lieu demain vendredi 8 janvier, à heures du matin ; on se réunira à son domicile, place Royale. 9, au Marais. La famille prie les nombreux amis et connaissances de M"*^ Rachel de considérer le présent avis comme billet de faire part ^. »
Le jour était sombre et pluvieux, taudis qu'une foule énorme et recueillie stationnait dans l'anceinte des pavillons, attendant le départ pour le cimetière du Père Lachaise. Tout ce que Paris comptait alors d'hommes illustres dans les lettres, les arts et les sciences, s'était donné
^ Rachel et la Tragédie, par Jules Janin, 1859, iu-4°, p. 519. ' Gazette des Tribunaux du 7 janvier 1858.
rendez-vous dans la place Royale, derrière le char de la grande artiste. Les cordons du poêle étaient tenus par le baron Taylor, Geoffroy, de la Comédie Française, Auguste Maquet et Alexandre Dumas. Parmi la suite nombreuse, soigneusement notée par Jules Janin, se voyaient Halévy, Jules Sandeau, Victor Séjour, Edouard Thierry, Léon Gozlan, Jules Lacroix, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, Charles Edmond, Adolphe Dumas, Prosper Mérimée, Auguste Barbier, Méry, Mario Uchard, Arsène et Edouard Houssaye, Achille Denis, Louis Ratisbonne, John Lemoinne, Paulin, Latour de Saint-Ybars, Michel Lévy, Barthet, Henri Murger, Aubryet, Taxile Delord, Georges Bell, Arnould F'rémy, Caraguel, Edmond Texier, Albéric Segond, F. Girard, Charles Monselet, Emile Fontaine, Villemot, Félix Solard, Emile de Girardin, Villemain, Viennet, Scribe, Sainte- Beuve, Vitet, de Rémusat, Lebrun, Alfred de Vigny, Emile Augier, Legouvé, Ponsard, Camille Doucet, Cabanis, Bataille, Pelletier, Louis Lurine, Delacour, Marc Michel, les deux sœurs Augustine et Madeleine Brohan, M™' Rose Chéri, M'"'' Guyon, M"'^ Hugon, M"« Fix, M'»-^ Doche, M'"" Plessy, M"* Georges, M'"^ Jeanne Essler, M'"'^ Félix Luther, et un grand nombre d'artistes des théâtres de Paris. C'est autour de ce cortège imposant, conduit par toute la grande famille artistique et littéraire d'alors.
que papillonnaient de louches camelots, errant e vendant une venimeuse brochure relative aux amours de la défunte. On raconte que les deux sœurs Brohan, ne pouvant contenir leur indignation, remirent ce qu'elles avaient d'argent aux vendeurs, leur arrachèrent les libelles des mains et les jetèrent dans un égout voisin qui, par hasard, ouvrait non loin de là sa bouche malsaine K
La vente des meubles d'art, des collections, de la Bibliothèque eut lieu place Royale, quelques jours après les obsèques 2.
Le Moniteur, à cette occasion, publia l'annonce ci-après :
« La vente du riche mobilier que possédait M"^ Racliel a commencé aujourd'hui, place Royale, n° 9, dans l'appartement qu'elle a occupé pendant de longues années. Depuis quelques jours le public avait été admis à visiter ce mobilier, très riche en objets d'art et en souvenirs se rattachant à la grande tragédienne 3. »
Et l'organe officiel d'alors, tout en affirmant à tort que Rachel avait occupé cet appartement pen-
^ Je tiens ce fait de mon distingué collègue de la Commission du Vieux Paris, Lucien Auge de Lassus qui l'a entendu narrer par les dames Brohan elles-mêmes.
2 De Ménorval, Intermédiaire des chercheurs et des curieux. 1897, no 760, p. 543.
3 Le Moniteur Universel de mardi 13 avril 1858.
dant de longues années, continue en montrant l'altluence et l'empressement du public à venir admirer et envier la riche collection laissée par l'artiste. On y vendit, ajoute-t-il, entre autres choses précieuses, une petite tasse et sa soucoupe provenant de M"* Clairon, quatre livres ayant appartenu àTalma et annotés de sa main, une montre ovale, datée de 1571, jadis propriété de l'impératrice Catherine de Russie, une aquarelle de Crapelel représentant les ruines que Rachel habita sur les bords du Nil, alors que sa santé réclamait le soleil d'Orient.
La curiosité était surtout sollicitée par les nombreux costumes que la comédienne portait au théâtre, dans les rôles qu'elle a illustrés et qui étaient là au grand complet ; ses bijoux, ses diadèmes, tous de grande valeur, et, enfin, souvenir pieux du temjis lointain des commencements difficiles, la guitare sur laquelle ollo s'accompagnait en chantant, alors qu'elle n'était encore que le petit ménestrel de la rue.