SCAPIN
Que le lieu me paroît enchanté ; Et que, plus je parcours Paris, plus il me semble Que l'on a ramassé trente villes ensemble. Pour venir jusqu'ici, du faubourg Saint-Germain, Quel chemin ! je croyais n'arriver que demain : J'ai trois fois, dans la marche, ouï sonner l'horloge ^.
Trois quarts d'heure du faubourg Saint-Germain à la place Royale ? Le bon Scapin venait pour le rnoins des Invalides. Mais Hauteroche a plus souci de son intrigue que de ce détail topographique et il dédaigne de nous renseigner plus amplement.
Dans une édition des œuvres de Regnard, une planche gravée du Retour imprévu montre trois personnages — le marquis, Géronte et Merlin, — causant sous un balcon de la place Royale, dont les pavillons s'aperçoivent dans la perspective, ainsi qu'un pilastre de la grille monumentale. Comme légende, un fragment de la scène XX : « que veut donc dire tout ce tintamare-là ? »
Le Retour imprévu, comédie en un acte, et en prose,
* Bibliothèque Nationale, Y Th. 6220.
fui représenté pour la V'' lois le 11 février 1700.
Le tableau de la pièce indique simplement que la scène est à Paris et raverlissemenl de l'éditeur ne fait aucunement mention de l'endroit où elle peut se passer. Les trois personnages sont devant la maison de Géronte, mais il n'est nulle part question de la place Royale. Pour l'édition de 1790, J. -M. Moreau le jeune dessina également un frontispice dans lequel se voient les trois mêmes acteurs, mais les architectures du décor sont de fantaisie et ne rappellent la place en aucune façon. Dans la planche que nous avons signalée la première et qui appartient à une édition postérieure à celle de 1790, il ne faut donc voir qu'une fantaisie du dessinateur qui a voulu, sans doute, rendre hommage à la place Royale en la donnant comme décor à l'œuvre de Regnard.
Au xix" siècle, quelques stylistes de grand talent lui ont aussi consacré d'élégantes et sonores tirades, chantant, chacun sur le mode qui lui est cher, les grandeurs et les magnificences de ce milieu si éminement historique. Victor Cousin, dans Madame de Longueville, y évoque, en quelques lignes, tout le passé du xvii^ siècle. Cela est écrit avec un tel bonheur d'expressions que l'analyse ne saurait le rendre et qu'il est plus simple de le reproduire :
« Que d'événements publics el domestiques n'a
pas vus cette place pendant tout le xvii® siècle, que de nobles tournois, que de fiers duels, que d'aimables rendez-vous ! Quels entretiens n'a-t-elle pas entendus, dignes de ceux du Décameron, que Corneille a recueillis dans une de ses premières comédies, la Place Royale, et dans plusieurs actes du Menteur ! Que de gracieuses créatures ont habité ces pavillons! Quels somptueux ameublements, que de trésors d'un luxe élégant n'j^ avaient-elles pas rassemblés ! Que d'illustres personnages en tout genre n'ont pas monté ces beaux escaliers ! Richelieu et Condé, Corneille et Molière ont cent fois passé par là. C'est en se promenant sous cette galerie que Descartes, causant avec Pascal, lui a suggéré l'idée de ses belles expériences sur la pesanteur de l'air. C'est là, aussi, qu'un soir, en sortant de chez M"^° de Guéméné, le mélancolique de Thou reçut, de Cinq-Mars, l'involontaire confidence de la conspiration qui devait les mener tous deux à l'écliafaud. C'est là, enfin, que naquit M"'^ de Sévigné et c'est à côté qu'elle habitait. 1 »
Jules Janin, en 1855, a également composé une délicieuse monographie de la place Royale qui est un étincelant feu d'artifice, plein de verve et d'esprit, en même temps qu'un cadre délicatement
' Madame de Longiieville, par Victor Cousin, 3» édition, T. I, p. 242, notel.
ciselé pour ce merveilleux tableau. Rien de charmant comme ces pages alertes et spirituelles, dans lesquelles l'aimable facilité du célèbre critique se joue avec une suprême désinvolture des multiples faits dont les traditionnelles arcades furent le théâtre. Peut-être même s'y meut-il un peu trop facilement et y prend-il trop de privautés, n'hésitant guère à en faire le rendez-vous de tous les grands personnages de France et de Navarre et la scène de tout ce qui s'est passé d'extraordinaire dans le royaume, pendant la première moitié du xvii^ siècle. Sa décadence, pourtant, l'attriste comme son abandon le remplit de mélancolie :
« Que peuvent-elles penser, ces nobles murailles à se voir ainsi dévastées, silencieuses, dédaignées? Quel silence dans ces salons si remplis naguère de causerie puissante ! Quelle tristesse sous ces plafonds dorés, tout chargés d'amours et d'emblèmes ! Quelle révolution incessante, quelle misère ! Et ne faut-il pas bien du courage, encore une fois, pour suivre à la piste tous les souvenirs de ces beaux lieux, dans lesquels ont vécu, ont pensé tout haut, les plus rares esprits, les plus beaux génies, les plus charmants railleurs, les plus excellents caractères de cette singulière époque.... Illustres habitués de la place Royale qui composent, en effet, toute son histoire. ^ »
Il serait injuste d'oublier les pages vibrantes de
* Paris chez soi. Hevue historique, monumentale et pitto-
François Victor Hugo, écrites dans un modeste ouvrage que signèrent pourtant beaucoup de belles plumes de notre temps et où il avait accepté la tâche de raconter la place Royale, chère, entre toutes, à sa mémoire. Celui-là, il est vrai, était bien placé pour la rédaction d'un tel travail, qui y fut élevé et y habita, auprès d'un tel père que le sien, à côté d'un tel maître. Aussi, s'en dégage-t-il, au milieu d'une érudition prise un peu partout encore qu'établie avec discernement et circonspection, la douce impression d'une enfance heureuse, avec des visions émues de choses vues autrefois et que rien n'effacera plus :
« Pour celui qui trace ces lignes, la Place Royale est pleine de souvenirs personnels. C'est sous les arcades de cette place, à une humble école, qu'il a appris à lire et à écrire. C'est de là que datent ses premières impressions C'est là qu'il a éprouvé ses premières joies et porté son premier deuil. C'est là
qu'il a été initié à la vie Pour lui, il l'avoue, il
a peine à maîtriser son émotion quand, de si loin, il contemple par la pensée cette chère demeure où, tout petit, il a vécu parmi de si grands esprits, où, tout enfant, il a été tutoyé par tant de gloires ! ' » Il est impossible de ne pas reproduire également
resque, par l'élite de la littérature contemporaine, 1855. La Place Royale, par Jules Janin, p. 145.
^ Paris-Guide, par les principaux écrivains et artistes de la France, 1867 (Le Marais et la place Royale), par François, Victor Hugo, T. II, p. 1321.
la superbe citation de tel étrange écrivain qui s'appela Gérard de Nerval, et dans laquelle il a su exprimer d'une façon si éloquente et surtout si originale, toute lî( dévotion et toute la piété que lui inspirait ce grand souvenir :
« Rien n'est beau comme ces maisons du siècle dix-septième dont la place Royale offre une si majestueuse réunion. Quand leurs faces de briques, entremêlées et encadrées de cordons et de coins de pierre, et quand leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du couchant, vous vous sentez à les voir la même vénération que devant une cour des parlements assemblée en robes rouges à revers d'hermine; et, si ce n'était un puéril rapprochement, on pourrait dire que la longue table verte où ces redoutables magistrats sont rangés en carré figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la place Royale et en complète la grave harmonie '. »
Nous devons signaler aussi, dans un ordre d'idée plus documentaire, l'importante monographie due à M. Paul Lacroix (Le Bibliophile Jacob) parue sous le titre : V Hôtel des Tournelles, la place Royale et les Hôtels du Marais ; qui est le travail le plus étendu que nous ayons rencontré sur la matière '^.
* La Bohême galante. (La main enchantée, par Géi'ard de Nerval.
- Paris ù travers les âges, Hoffebauer, T. II, p. 46.