‹ La Place RoyaleChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Voies aboutissant à la place. — Le pavillon construit sur la rue du Pas-de-la-Mule. — Le dessin et la symétrie des constructions. — Les pavillons du Roi et de la Reine. — La division des propriétés à travers les temps. — Le cadastre actuel. — Badigeonnage moderne. — Numérotages successifs et dénominations diverses.

Sauvai nous donne une description fort complète de la place, telle qu'elle était de son temps, c'est-à-dire vers le milieu du xvii* siècle. Comme aspect extérieur, cet état a fort peu changé et a conservé, plus qu'aucun autre coin de Paris, l'empreinte du passé.

« Elle est, dit-il, quarrée, régulière, longue et large de soixante-douze toises ; on y entre par quatre rues ^ »

De son côté, un auteur contemporain affirme qu'elle contient « cinq mil six cens seize thoises de superficie en carré » et que la chaussée qui fait le

* Histoire et recherches des antiquités de la Ville de Paris. par Henri Sauvai, t. I, liv. vu, p. 625.

tour des maisons, entre les arcades et la barrière, est « une rue pavée de huict thoises de large » ^.

Les quatre voies d'accès dont il vient d'être question sont encore les mêmes aujourd'hui :

La première, qui à cette époque était la rue principale, la rue somptueuse et de gala, se nommait rue Royale. On l'appela aussi rue du Pavillon-du-Roi, puis rue Nationale, en 1792, et des Vosges ensuite ; c'est aujourd'hui la rue de Birague. Elle reliait la grande rue Saint-Antoine à la place, en passant sous les arcades du pavillon du Roi.

La seconde était à l'opposé de la première et débouchait sur la place par les arcades du pavillon de la Reine. On la nommait alors rue du Parc- Royal, ayant été ouverte sur le parc-royal des Tournelles ; dans la suite elle devint la chaussée des Minimes , parce qu'elle conduisait au couvent de ces religieux, à la place duquel se trouve aujourd'hui la caserne de Gendarmerie. Cette voie se nomme actuellement rue de Béarn ; elle figure sur le plan de Mérian, gravé en 1615.

La troisième pénétrait dans la place par le coin nord-est, c'était la petite rue Royale ou rue Royale, qui fut ouverte en 1604, en pleine période du lotis-

1 Abrégé des antiquités de la Ville de Paris, par François CoUetet, 1664, p. 337.

sèment des terrains. Elle ne conduisait d'abord qu'à la rue des Tournelles, ce qui ne lui donnait que quelques mèlres de longueur; mais, en 1673, qui est l'époque justement de la transformation en promenade superbe avec rangées d'arbres et pelouses, des fortifications de la ville ou boulevart

— aujourd'hui boulevard Beaumarchais, — on la prolongea jusque là afin, sans doute, de procurer aux riches habitants de la place Royale une sortie agréable à la portée de leurs carrosses. Avant son établissement définitif, ou plutôt avant sa régularisation, elle existait déjà — en 1603 par exemple

— comme chemin venant du Marché aux Chevaux à la rue des Tournelles ; elle s'appelait alors rue du Pas-de-la-Mule * ; nom qu'elle porte aujourd'hui depuis 1893, après s'être dénommée rue des Vosges, de 1862 à 1893.

Un manuscrit daté de 1684 la désigne comme rue « nommée pas de muUe. »

On ne sait au juste d'où lui vient cette dénomination ; peut-être est ce en raison de sa pente escarpée et de la marche lente ressemblant au pas d'une mule que le piéton devait prendre pour la franchir ; peut être encore y avait-il là un de ces marchepieds publics que les gens graves em-

* Recherches critiques sur la Ville de Pari^, par Jaillot, quartier Saint-Antoine, t. III, p. 92.

ployaient pour enfourcher leur monture? Personne, jusqu'ici, n'a trouvé le mot de l'énigme.

Le plan de Jaillot, qui est de 1775, montre fort clairement, pour cette rue et à l'endroit où elle pénètre sur la place, un rétrécissement très accentué, semblable à ceux des pavillons du Roi et de la Reine, qui indique bien qu'il n'y avait là qu'un passage sous les arcades d'une maison, ainsi que la chose existait sous les deux pavillons cités. Le plan de Blondel (1752) est plus explicite encore et montre les trois arcades dont se composait cette entrée.

Une haute construction fermait donc, dans ce coin nord-est, la perspective de la rue en question et existait encore en 1787, ainsi que le constate le Provincial à Paris, de Watin, disant que l'entrée de la rue de l'Echarpe était seule à ciel ouvert *. Cette maison fut démolie entre 1822 et 1825, puisque, d'une part, J.-B. de Saint- Victor, dans son Tableau historique de Paris, qui date de 1822, indique que, pour entrer dans la place Royale par la rue du Pas de-la-Mule, il faut passer sous les arcades du pavillon qui l'obstrue ^ et que, d'autre part, Béraud et Dufay, dans leur Diction-

* Le Provincial à Paris, année 1787, pai* Watin fils, quartier du Temple, p. 152.

' Tableau historique et pittoresque de Paris, par J.-B. de Saint-Victor, seconde partie, p. 1232.

naire historique de Paris, dalé de 1825, disent que le pavillon en question a été démoli depuis quelques années, laissant le passage à ciel ouvert ^.

L'existence de ce pavillon, au travers de la rue du Pas-de la-Mule, ne saurait d'ailleurs faire de doute, et Sauvai le confirme catégoriquement quand il dit que celui de dessus la petite rue Royale est plus étroit que les autres -. De plus, une estampe ancienne, du xvii® siècle, entie beaucoup d'autres, montre très clairement le dit pavillon supporté par trois arcades, dont celle du milieu plus élevée que ses deux voisines 3, On peut aussi constater son existence dans le plan de Turgot.

Le Commissaire Delamare, dans son Traité de la Police, la signale également en l'année 1722 :

« Cette place, qui est régulièrement carrée, a néanmoins un pavillon de moins à l'un de ses cotez qu'aux trois autres ; parce que le bout de la rue des Francs-Bourgeois est à ciel ouvert ; au lieu que celui de la petite rue Royale , qui lui est opposé, a été couvert d'un pavillon sur une arcade sous laquelle on passe *. »

' Dictionnaire hisloriqiic de Paris, par Beraud et Dufay, t. II, p. 535.

'^ Histoire et Recherches des Antiquités de la Ville de Paris, par H. Sauvai, t. I. liv. vi, p. 626.

3 Boisseau excn avec Prii>il. Collection Hartmann.

* Traité de la Police, par Delamare, 1722, t. I, p. i)8.

Il est juste d'indiquer, pourtant, qu'il n'exista pas toujours, ainsi que nous le disons ailleurs en parlant d'un tableau du Musée Carnavalet qui montre la place sans ce pavillon, vers 1612.

Un document de cette même année en donne également la preuve :

« Il y a trente-six pavillons, neuf de chascuu costé, dont les trente-quatre sont de liuict toises de large et d'unze.de haut jusqu'à l'enfestement de la couverture : tous uniformes et de mesme mesure, hormis celle qui se trouve insensiblement espargnée aux costez d'orient et d'occident, pour les yssues qui sont aux deux extremitez du pan septentrional K »

Les deux issues dont il est question ici ne sont autres, assurément, que celles de la rue de l'Echarpe ou des Francs-Bourgeois et de la petite rue Royale ou du Pas-de-la-Mule.

Le fait de la non existence de ce pavillon, au commencement du xvn"^ siècle, est encore péremptoirement indiqué dans un autre ouvrage daté de 1616. Le chiffre de trente-six pavillons y est

1 Le camp de la Place Roijalle on relation de ce qui s'y est passé le cinquiesme, sixiesme et septiesme jours d'Avril 1612, pour la publication des mariages du Roy et de Madame avec l'Infante et le Prince d'Espagne. Le tout recueilly par le commandement de Sa Majesté. A Paris, de l'imprimerie de Jean Laquehay. 1612, p. 18.

mentionné, neuf de chaque côté, ce qui est le nombre exact sans celui de la rue du Pas-de-la- Mule :

« Geste Royale place est de forme quarrée et longue de soixante et douze Ihoises, qui font de tour deux cens quatre vingt et huict thoises. Elle est embellie de trente et six pavillons. »

Et le document ajoute qu'ils sont tous pareils :

« Si ce n'est que pour les issues qui sont aux deux extremitez du pan du Septentrion, on a insensiblement avancé quelque chose, du coslé de l'orient et de l'occident ^ »

Ce quelque chose, que l'on a insensiblement avancé aux deux bouts du côté nord, doit être, selon nous, une arcade ajoutée à chacun des deux pavillons formant les extrémités de cette rangée et afin de régulariser l'entrée à ciel ouvert de la place. El c'est pourquoi, d'après l'ouvrage cité, ces deux pavillons ne sont pas pareils aux autres. Lors de la démolition de celui de la rue du Pas-dela-Mule, construit après cette époque , l'ancien état de choses réapparut, ainsi qu'on peut le constater aujourd'hui aux immeubles portant les n'^^21 et 24.

• L'Histoire du Palais de la Félicité, contenant les aventures des chevaliers qui parurent aux courses faictes à la place Rogalle pour les alliances de la France et de l'Espagne, par F. de Kosset. Paris, 1616. (B. N. L. 36, b. 144.)

Un autre ouvrage, daté de 1648 mais rendant compte du carrousel de 1612, est plus explicite encore. En indiquant les rues et accès pénétrant dans la place, il dit, en parlant de la petite rue Royale, qu'elle est une « autre rue pour sortir de la Place Royalle, du costé du Rempart de la porte S. Anlhoine ^ »

Et il appuie son dire d'une planche gravée dont il sera question plus loin et dans laquelle la rue dont il s'agit est à ciel ouvert.

Reprenant la nomenclature des rues pénétrant dans la place Royale, après cette longue digression relative à l'existence et à la non existence d'un pavillon au travers de la rue du Pas-de-la-Mule, nous dirons que la quatrième voie qui y accédait était celle dénommée aujourd'hui des Francs- Bourgeois. Lors de son ouverture, vers 1605, on l'appelait la rue Henri IV; plus tard, en 1636, l'enseigne d'une maison lui fit donner le nom de rue de VEcharpe-Blanche'^ que l'on simplifia bientôt en supprimant le qualificatif Blanche pour ne lui laisser que le nom de rue de VEcharpe. En 1664, elle s'appelait la rue Neuve-Sainte-Catherine, du

* Le vray Théâtre d'honneur et de chevalerie ou le miroir héroïque de la noblesse, par Marc Wilson de la Colombière. 1648, t. I, p. 370.

- Dictionnaire des Rues de Paris, par De La Tynna. 1812, p. 148.

moins est-elle dénommée ainsi dans un ouvrage de cette époque*; comme aussi, d'ailleurs, dans le plan de Gomboust daté de 1652.

On peut suivre avec grand intérêt, à travers les anciens plans cavaliers de la ville, les développements successifs, mais pas toujours exacts, de la place Royale. C'est sur celui de François Quesnel, qui est l'état de Paris en 1609, qu'elle apparaît pour la première fois. Elle y figure complètement terminée et les pavillons du Roi et de la Reine y émergent très visiblement au-dessus des autres. Le nombre de ceux-ci, par exemple, est inexact et ne répond pas à la vérité, étant plus nombreux que ceux qui existent réellement. Les quatre rangées de maisons se rejoignent fort exactement, ne semblant laisser d'autre accès à la place, que la voûte du pavillon du Roi, vis-à-vis d'une rue non dénommée sur ce document et qui est aujourd'hui celle de Birague. La voie ouverte eu 1604, dénommée actuellement du Pas-de-la-Mule, appelée alors rue Royale ou Petite-Rue-Royale, n'y figure pas et rien n'indique — sur ce plan — qu'il y avait là un accès voûté passant sous la maison. Le pavillon de la Reine apparaît bien aussi avec son passage, mais celui-ci, au sortir de la place, débouche sur

< Abrégé des anliqiiités de la Ville de Paris, par François Colletet. 1664, p. 337.

une voie qui ne peut exister en cet endroit. Quant à l'entrée principale par la rue actuelle des Francs- Bourgeois, elle n'y figure pas, puisque les maisons de la rangée nord et celles de la rangée ouest se rejoignent rigoureusement.

Ce sont là, on le voit, de grossières inexactitudes qui se répercuteront de plans en plans pendant une cinquantaine d'années et jusqu'à la publication de celui de Jacques Gomboust dont la figuration se rapproche beaucoup plus de la vérité et qui porte la date de 1652. Dans ce document, les quatre rues qui accèdent à la place : la rue Royale (de Birague) ; la rue Neiwe-Sainte-Catherine (des Francs-Bourgeois) ; la me du Parc-Royal (de Béarn) ; et la petite rue Royale (du Pas-de-la-Mule) apparaissent pour la première fois dans toute leur exactitude géométrale. Il nous faut, pourtant, y signaler encore une légère erreur portant sur le nombre des pavillons qui y sont dessinés. La rangée est a bien ses dix et celle ouest ses neuf, mais les deux rangées nord et sud n'en comptent chacune que huit au lieu de neuf. Une innovation de ce plan est aussi l'inscription de quelques noms d'hôtels : de Chaulnes et des Hameaux, à l'ouest, au sud, de Rohan, à l'est de Saint-Géran.

Le Roux de Lincy, dans la notice qu'il a écrite de ce plan, en 1858, a consacré une large rubrique à la place Royale et indiqué les documents d'Ar-

chives concernant quelques concessions de terrains en 1()06 ».

Nous avons dit que les lettres-patentes de 1605 prescrivirent une symétrie absolue entre tous les pavillons de la place ; la construction devait être de brique, pour les murs, et de pierre pour les arcades, les cliaînes, les embrasures des fenêlres, les entablements et les pilastres. Chaque maison devait comporter deux étages au-dessus des arcades et être couverte de hauts toits d'ardoises — combles à deux croupes — percés de mansardes et d'œils de bœuf; les combles, de leur côté, devaient être ornementés, au faîte, de décorations en plomb.

Ces plombs, presque partout, ont disparu, sauf pour les maisons portant les n'^ 5, 9, 12 et 14 qui ont conservé aux extrémités de leurs toits les vases chargés de fleurs que l'on nomme des épis de faite. Un document du temps donne la description ciaprès des mansardes et œils-de-bœuf :

« Au dernier étage qui est celuy d'exaussement, il y a deux os avec leurs rouleaux, doussines et €ongez : et deux lucarnes enrichies de frontons, ayans pour base de leurs tympans une corniche recoupée par des clefs. . . » -.

* Notice sur le plan de Gomboiisl , par Le Rou.x de Lincy. Paris, Techener, 1858, p. xxviii.

■^ Le camp de la place Royalle, ou relation de ce qui s'y est passé, etc. 1612, p. 30.

La brique naturelle des façades a été, pour beaucoup d'immeubles, remplacée par un revêtement en plâtre peint en rouge à filets blancs, à l'exception de la maison portant le n° 14, qui a conservé sa façade ancienne de briques avec chaînes de pierre, et qui est justement celle que le gouvernement a classée comme monument historique.

Cette sj'métrie, pourtant, était rompue sur deux points, pour les pavillons du Roi et de la Reine, construits par Henri IV, et qui étaient sa propriété :

«Celui de la rue Royale s'appeloit en 1605 le Pavillon Royal, depuis il a été nommé le Pavillon du Roi ; l'autre porte le nom de Pavillon de la Reine, comme ayant été bàlis tous deux aux dépens du Roi, et même je pense qu'ils lui appartiennent encore » K

Edifié sur trois arcades plus hautes que celles des autres maisons, et celle du milieu dépassant encore ses deux voisines, le pavillon du Roi est agrémenté, du côté de la place et du côté de la rue de Birague, d'une décoration comportant le chiffre de Henri IV (des H palmés), de trophées d'armes antiques entourés de lauriers, d'attributs des arts (palette, burin, lyre, compasj. Sur la façade de la

' Histoire et Recherches des Antiquités de la ville de Paris, par Henri Sauvai, t. I, liv. vi, p. 625.

place et à la fenêtre du milieu du premier étage on a, à une épo^I^e indéterminée, entaillé le fronton circulaire pour y installer le t)uste de Henri IV, encadré d'une guirlande et de palmes, et surmonté de la couronne royale. Ce pavillon est le seul dont les fenêtres du premier étage sont munies d'appuis à balustres de pierre. Sauvai assure que, sur le faîte, des fleurs de lys doubles et dorées servaient d'amortissement.

Celui de la Reine est de mêmes proportions que le précédent, mais il n'est pas, quant à présent du moins, décoré d'ornements, ni de chiffres sculptés, sauf le grand soleil qui forme clef et qui semble supporter le balcon .

Tous deux sont également ornés, à rez-de-chaussée, chacun de six pilastres cannelés flanquant les trois arcades : deux bordant celle du milieu et une à droite et à gauche des deux autres.

Dans sa Description de Paris, de 1752, Germain Brice préconisa la démolition, afin d'embellir la place, des pavillons du Roi et de la Reine. Ces deux maisons, disait-il, empêchent de voir, de la rue Saint-Antoine, les avenues de la place, la statue équestre du roi et, dans le lointain, le portail de l'église des Minimes, situé dans l'axe de la rue de Béarn actuelle. On pourrait tout au moins, ajoutait-il, au cas où l'on ne voudrait pas démolir les pavillons en question, ne faire qu'une large et

haute arcade au lieu des trois sur lesquelles ils sont édifiés et, par la même occasion, enlever un fort disgracieux escalier qui obstrue l'une des baies du pavillon du Roi.

« Mais, écrit-il en terminant, on a si peu de soin des embellissemens publics de Paris, qu'on ne fait aucune difficulté de gâter un point de vue, ou une place entière, pour le léger intérêt de quelque particulier qui aura crédit auprès de ceux qui doivent veiller aux décorations de la ville ^ . »

L'observatioil de Brice tient toujours, puisque l'arcade ouest dudit pavillon du Roi est encore obstruée par l'escalier en question, qui est, d'ailleurs, le seul accès conduisant aux appartements.

Chacune des autres maisons était assise sur quatre arcades, comptait quatre fenêtres par étage, et mesurait environ huit toises de largeur, soit 15™ 85. Les hauts toits pointus qui les surmontaient se profilaient sur le ciel en une dentelure symétrique permettant d'en faire le compte d'un seul coup d'œil. Cette disposition fut rigoureusement observée pour tous les pavillons, sauf, comme nous l'avons dit, pour ceux du Roi et de la Reine et pour celui qui barrait la petite rue Royale ou du Pas-de-la-Mule , lesquels ne reposaient que sur trois arcades.

^ riescripiwn de la Ville de Paris. Germain-Brice, édition de 1752, t. II, p. 216.

Le Musée Carnavalet possède un tableau provenant de la donation Aniédée Berger et qui représente, dit réliquette, la place vers 1655, au moment du passage du roi et de la reine régente. Le tableau montre deux rangées seulement de pavillons, celle du nord, avec le pavillon de la Reine, et celle de l'ouest, dans laquelle se voient, entre chacune des mansardes, de longues gouttières destinées à projeter l'eau sur la chaussée. C'est le premier dessin de la place que nous voyons montrant des appareils de ce genre. Sur la chaussée sont représentés le roi et la reine dans un carrosse à six chevaux entouré de cavaliers et de gens de pied.

Sauvai, auquel nous faisons tant d'emprunts intéressants, a raconté plaisamment la faveur toute spéciale dont jouit auprès des classes nobles cette architecture nouvelle qui alliait d'une façon si douce à la vue, la rougeur de la brique, la blancheur de la pierre et la noirceur de l'ardoise et du plomb. Mais, ajoute-t-il malicieusement, dès que la bourgeoisie voulut l'appliquer à ses maisons, on ne la considéra plus qu'avec dédain et comme tout au plus bonne pour l'édification de châteaux de cartes ^.

Ces prescriptions, édictées par les lettres de 1605,

* Histoire et Recherches des Antiquités de la ville de Paris, par Henri Sauvai, t. I, liv. vi, p. 625.

concernant l'édification des immeubles, sont encore, nous l'avons dit, en vigueur aujourd'hui. Il convient d'ajouter que le Gouvernement de 1848, par un arrêté du Ministre de l'Intérieur Ledru- Rollin, daté du 26 mars de celle année, en raviva formeHeaient les dispositions :

« Sont et demeurent confirmées, en ce qui touche la décoration symétrique des bâtiments en bordure sur la place Royale, les conditions imposées aux propriétaires riverains par les lettres patentes de juillet 1605. »

Nous devons dire que cette symétrie tant prônée ne fut pas sans rencontrer des détracteurs parmi certains auteurs : Michel de Marolles, par exemple, qui vécut de 1600 à 1681, a écrit dans ses mémoires, en parlant de la régularité parfaite des places Royale et Dauphine :

« Ce nest pourtant pas, à mon avis, qu'une proportion si régulière fasse toujours un si bel effet à la vue. Les diverses architectures plaisent souvent davantage et marquent je ne sais quoi de plus riant et de plus nombreux, dont je ne voudrois point d'autre exemple que les nouveaux palais qu'on a bâtis dans les quartiers de Richelieu et des Marets du Temple... ^ »

^ Paris, ou description de cette ville, par Michel de Marolles. Introduction et notes par l'abbé Valentin Dufour, 1879, p. 304.

On trouve aussi, dans le Grand Dictionnaire de Moreri, la note discordante ci-après :

« La place Royale a été bâtie en 1G04, sous le règne de Henri IV. Son ordonnance, qui est de mauvais goût, est d'un architecte sans nom *. »

Le poète Malherbe ne semblait pas non plus très sûr du succès de la future place malgré la vogue, pourtant, dont elle commençait à jouir. La place Dauphine paraît lui inspirer une confiance plus grande, sans doule en raison de sa situation plus centrale et plus habitée que le quartier du Marais qui confine à la campagne. Il en fait part à son ami Peircsc, dans une lettre du 3 octobre 1608 : « On fait en ceste mesme isle [du Palais] une place que l'on appellera, à ce qu'on dit, la place Dauphine, qui sera très belle et bien plus fréquentée que la Royale... 2. »

Pour en revenir à l'ordonnance et à la symétrie imposées par Henri IV, aussi bien qu'à l'indivision des propriétés, dont on verra plus loin le détail, disons qu'elles ne résistèrent guère aux fantaisies des détenteurs de pavillons : C'est ainsi que plusieurs immeubles furent augmentés de balcons aux fenêtres des premiers étages. Les maisons portant les n^^ 2, 3, 12, 14, 15, 16, 19 et 20 en sont gar-

^ Diclioniiairc historique de Moreri, édition 1755), t. VIII, p. 70 (article sur Paris) * Nouvelles Lettres, p. 61.

nies de la largeur de deux fenêtres ; celle portant le n' 5 en a un d'une fenêtre, le n° 28, de quatre, et le pavillon de la Reine, de cinq. On a prétendu que le n''6, maison de Victor Hugo, avait également été muni d'un balcon au deuxième étage ; on le trouve même indiqué dans un ouvrage de M. Barbou, intitulé Victor Hugo et son temps. De plus, la forme de beaucoup de mansardes a été modifiée, principalement celle des œils-de-bœuf, et les hauts toils d'ardoises ont été percés de petites fenêtres indiquant l'utilisation des combles à l'usage de logements modestes. Rien de plus divers, aussi, que les accoudoirs en fer forgé des croisées, dans lesquels on reconnaît tous les styles, jusques et y compris celui dit de Louis- Philippe. Pour celui-là , par exemple, les accoudoirs sont en fonte.

Une autre anomalie, due aussi aux temps actuels, est l'existence des persiennes extérieures dont sont munies presque toutes les fenêtres. Il est certain qu'à l'époque de la construction des pavillons, ce genre de fermeture n'existait pas, la mode étant aux petits volets se repliant à l'intérieur des appartements et dont beaucoup existent encore, en plus de la persienne moderne. Nous devons dire, pourtant, que la maison portant le n° 6 — maison de Victor Hugo — et celle portant le n° 4, sont restées dans leur état primitif, c'est-à-dire qu'elles n'en sont pas pourvues ; il en est de même du pavillon

du Roi. Certains autres immeubles n'en présentent qu'au premier étage, à l'exclusion du second.

La dimension variable des fenêtres, montrant la hauteur grandiose et les proportions imposantes de certains appartements, indique également que plusieurs pavillons devaient être plus luxueusement aménagés que d'autres, et souligne la différence qui devait exister dans la hiérarchie sociale de leurs habitants.

Au sujet du mode de construction et de la qualité des matériaux employés. Sauvai raconte la ladrerie du Roi, lors de l'édification de pavillons entreprise par lui dans la rangée sud et qu'il aurait revendus après à bon compte.

La parcimonie de Henri IV se révéla, paraît-il, en cette occasion d'une façon assez ingénieuse : la plupart lies constructeurs de maisons firent voûter en pierre de taille les arcades supportant leurs immeubles ; le roi se contenta, en fait de voûte, pour ses propres maisons, d'un simple plancher. Seulement, grâce à l'habileté de son maçon, le plancher fut recouvert de plâtre peint simulant la pierre. Le roi, au grand préjudice de la solidité de ses bâtisses, tournait ainsi une difficulté de construction et ménageait en même temj)s ses écus*.

* Histoire et Recherches des Antiquités de Paris, par Sauvai, t. I, p. 626.

Ce que fit le roi, d autres, sans doute, ne manquèrent pas de le faire, par économie et par esprit d'imitation.

Il n'est plus possible, aujourd'hui, de se rendre compte des maisons qui furent jadis voûtées en pierre ; elles sont toutes, en effet, enduites d'un fort revêtement de plâtre qui cache la vue de la pierre ou du plancher.

Cette information, donnée par Sauvai, n'est peut-élre, après tout, qu'une légende. Il me souvient, en effet, avoir vu eu février 1905, à propos de réparations faites dans la maison, mettre à nu la voussure de l'arcade centrale formant voûte audessous du pavillon de la Reine qui est justement l'un de ceux qui passent pour avoir été édiliés par Henri IV. Or, cette voûte était faite de bonne et solide maçonnerie de brique avec chaînes et nervures de pierre.

Tous les jours, le bon roi Henri s'en venait à la place Royale avec son valet de chambre, le page Racan, pour surveiller les ouvriers et faire activer la besogne.

Depuis la construction délinitive et complète, comprenant le pavillon de la rue du Pas-de-la- Mule, jusqu'au premier quart du xix'^ siècle, c'està-dire avant la démolition de ce pavillon, la répartition des immeubles, sur chacune des rangées de la place, était celle-ci : côté du pavillon du Roi,

parallèle à la rue Saint-Anloine, neuf pavillons ; côté du pavillon de la Reine, perpendiculaire à la rue de Béarn actuelle, neuf pavillons ; côté parallèle à la rue des Tournelles, dix pavillons, y compris celui qui est démoli aujourd'hui et dont il vient d'être parlé; côté parallèle à la rue de Turenne actuelle, neuf pavillons. Ce dernier côté ne comptait que neuf pavillons, puisque le sol de la rue de l'Ecliarpe, actuellement des Francs-Bourgeois, prenait la place de celui qui ne fut jamais bâti. Le total de ces constructions était donc de trente-sept.

Aujourd'hui, bien entendu, il n'en reste que trente-six.

Le partage, à travers les temps, des immeubles entre les propriétaires, est loin d'être le même qu'au moment de la création et dénonce de nombreux accrocs aux fameuses lettres-patentes de 1605. Celles-ci, en effet, et afin que les pavillons ne soient jamais divisés, partagés, modifiés, par des héritages successifs, avaient déclaré qu'ils seraient, à perpétuité, indivis entre les co-héritiers. Cette unité de propriété, d'ailleurs, ne tarda pas à être bientôt rompue et tel grand seigneur, trop petitement logé dans son pavillon, ne craignit pas de s'étendre par l'adjonction d'un pavillon voisin : « En ce temps-là, dit Sauvai, rappelant les commencements de la place, c'étoient les plus grandes

et les plus superbes maisons de Paris, mais tant s'en faut qu'elles soient telles à présent, qu'un pavillon et demi et même deux tout entiers, sont encore trop peu pour loger quelques particuliers, tant le luxe et la vanité se sont fait valoir et ont acquis de crédit*. »

Un document manuscrit, des plus précieux à ce point de vue, datant du milieu du règne de Louis XIV, de 1684, nous le prouve surabondamment, puisque, pour trente-six pavillons — ou trente-sept, si celui de la rue du Pas-de-la-Muîe est construit à cette date — la place ne compte que vingt- sept propriétaires. Il s'agit de: U Estât et partition de la Ville et faiixboiirgs de Paris en seize quartiers, chacun des d. quartiers dirigé sous les ordres de Messieurs les prévost des Marchands et Eschevins par un quar tenter assisté et aidé de ses cinquanteniers et dizainiers, divisé de sorte que Von y peut connoislre et voir le nombre des paroisses, églises, chapelles, monastères, communautez, hostels et maisons, ensemble les noms des habitans, propriétaires et principaux locataires des d. maisons. Le tout réduit au premier jour de janvier de Vannée mil six cens quatre vingtz quatre ainsi qu il ensuit'^.

' Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, par Henri Sauvai, T. I., L. VI, p. 626. * Bibliothèque Nationale. Manuscrit français. 8603, f« llî).

Dans cet état, chacune des maisons d'un même quartier est dotée d'un numéro, ce qui fait pour les seize quartiers de Paris, seize numérotages distincts, comprenant tous les immeubles d'une rue ajoutés à tous ceux d'une autre rue et ainsi de suite, de 1 à la fin. Pour le quartier de la Place Royale, qui nous occupe plus particulièrement, ces numéros vont de 1 à 1873, ce qui veut dire que l'on y compte 1873 propriétés.

Bien entendu, cette numérotation ne fut pas créée pour la commodité des habitants ni pour , leur permettre de retrouver plus facilement la * maison cherchée, elle les eut plutôt mis dans un embarras extrême ; il faut n'y voir qu'une simple j nomenclature, par quartier, de toutes les maisons de la capitale.

Dans la série du quartier de la Place Royale, la place y est représentée par les numéros 639 à 665, soit, comme nous le disions tout à l'heure, 27 propriétés.

Si nous savons par cet état, le nombre total des immeubles qu'elle contient, les noms des propriétaires ou principaux locataires, nous n'y trouvons pas, par contre, comment se divisaient les propriétés et quelle superficie chacune d'elles possédait. Nous y voyons une suite de vingt-sept maisons désignées par leurs numéros, par les noms de leurs propriétaires, et c'est tout. Nous igno-

rons si telle propriété comprenait un pavillon, un pavillon et demi ou deux pavillons.

En voici, au surplus, l'énumération, commençant à la rue actuelle des Francs-Bourgeois, tournant à droite et suivant les quatre faces pour revenir au point de départ :

« Place Roialle en commançant à droit du costé de la rue de l'Egout. »

639. La maison de Mrs les Directeurs occupée par M. Bellingant.

640. La maison de M. Pollard, occupée par M. l'Evesque de Meaux.

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