CHAPITRE PREMIER
Le tournoi fatal. — La fin de Thôtel des Tournelles. — Repaire de malandrins, bélîtres et mauvais garçons. — Décharge publique. — Marché aux chevaux. — Champ de manœuvres de miliciens et de gens de guerre. — Les manufactures de soie, or et argent filé à la façon de Milan. — Leur abandon. — Suppression définitive du marché aux chevaux. — La symétrie de la place Royale. — Le fief du monastère de la Culture- Sainte-Catherine.
La Place Royale, dont on entreprend d'écrire ici l'histoire, n'eut probablement jamais existé sans le terrible accident qui coûta la vie au roi Henri II et qui survint le 29 juin 1559.
En ce jour mémorable, la Grand'Riië Sainct- Anthoine, vers le château de la Bastille, la voie magistrale et solennelle d'alors, pleine de populaire, de bourgeois, de marchands et de gens de noblesse, présentait un éclat inaccoutumé par sa décoration de guirlandes et de draperies tombant de toutes les fenêtres, traversant la chaussée d'une maison à l'autre et faisant encore valoir davantage les logis princiers qui la bordaient.
Nous sommes devant l'Hôtel royal des Tournclles, demeure habituelle du roi Henri. Sur sa longue façade, dont \eplan de Saint-Victor, attribué à Jacques Androuet du Cerceau et daté de 1555, donne une figuration admissible, on a dressé « les lices, les arcs triumphans, eschauffaulx et aultres triumphes en la manière accoustumée es entrées de Roy s ^ ». Il s'agit des fêtes du mariage d'Elisabeth de France avec le roi d'Espagne, Philippe II, dans lesquelles sont compris des tournois et courses à l'endroit ordinaire, devant le palais des Tournelles, dans cette rue Saint-Antoine qui, de la Bastille à Sainte-Catherine, a les véritables proportions d'une place publique. Couramment, d'ailleurs, à cette époque et en raison de l'Hôtel royal, cet endroit se dénomme place des Tournelles 2.
On connaît l'issue fatale du célèbre champ clos qui se courut en ces jours de réjouissances et la blessure mortelle qu'y reçut Henri II du capitaine de sa garde écossaise, Gabriel de Lorges, comte de Montgommery. Le roi succomba le 10 juillet 1559. Catherine, superstitieuse et timorée, affligée autant de la mort cruelle de son époux
1 Registres des délibérations du bureau de la ville de Paris, année 1559, t. V, p. 33.
3 Registres des délibérations du bureau de la ville de Paris, oc. cit., t. VII, p. 169.
que jalouse des triomphes de beauté remportés dans ce logis même par la toujours séduisante Diane de Poitiers, décida, en son cerveau têtu de Médicis, que le palais des Tournelles, avec ses bâtiments, ses donjons, ses lices intérieures, ses jardins et son parc, ne survivrait pas au roi défunt .
L'édit du 28 janvier 1563, signé trois ans et demi après la mort de Henri II, fut la pièce officielle qui consacra cette destruction. Charles TX, sous l'habile suggestion de sa mère, fit valoir l'inutilité de ce logis, abandonné depuis la catastrophe arrivée à son père ; il le montra se délabrant et impossible à reconstruire en raison de l'insalubrité de l'égoût voisin qui coulait au milieu de la rue, aujourd'hui de Turenne ; dangereux à habiter à cause de la proximité d'un arsenal. Il ne manqua pas, également, d'indiquer que les places commençaient à manquer dans Paris pour la construction de ces beaux logis qui devaient faire son ornement et parla de ces riches habitants, obligés de sortir de l'enceinte pour chercher les terrains nécessaires à leur édification :
« Pour ces causes et aultres, dit-il dans son édit, et justes considérations à ce nous mouvans, avons, par ladvis de nostre Royne, nostre très honorée dame et mère, des princes de nostre sang et aultres seigneurs de nostre privé Conseil, dit...
que nostre Hoslel des Tourne) les, aiiisy qu'il se poursuit et comporte, appartenances et dépendances d'iceluy, soient et demeurent disjoints et désunis hors de noslre Domaine et venduz et alliencz à perpétuité, et à ceste fin adjugez aux plus offrans et derniers enchérisseurs ' ».
Cet édit de 1563 était fort détaillé et judicieusement rédigé, quant à l'util isalion des vastes terrains à provenir de la vente de l'Hôtel des Tournelles et de ses dépendances, et Henri IV, plus tard, n'eut qu'à s'en inspirer pour organiser la création de la place Royale. Charles IX, en effet, y avait prévu que tout un ensemble de constructions devrait y être édifié selon une symétrie fixée d'avance et que les acheteurs seraient tenus de respecter. « A la charge, disait-il, d'y faire bastir et édifier maisons et manoirs habitables, commodes et convenables pour la décoration de noslre dicte ville, selon les porlraicls et devis que en feront. » Et il semble si bien avoir voulu réaliser cette opération, qu'il nomma une sorte de grande commission de voirie chargée de régler l'aliénation dos terrains, de faire le tracé des rues et des places et de veiller à ce que les constructions
• Recueil des lettres patentes, ordonnances royales, décrets et arrêtés préfectoraux concernant les voies publiques. Publié parla ville de Paris. Deuxième supplcment, 1902, p. 1.
soient bien exécutées conformément aux plans dressés à cet effet :
« Le tout diviser et séparer par rues et places de telle longueur et largeur qu'ils verront estre requis pour bâtir maisons uniformes et semblables si possible et faire aussi arrêter patrons et devis du front sur une chacune des dictes maisons.»
Ces immeubles devaient être bâtis dans l'espace de deux années, selon la « symétrie » indiquée et à charge de deux sols parisis de cens payables au Roi. Le grand conseil que, dans son édit, le roi Charles avait chargé de la liquidation des Tournelles, se composait des compétences indiscutées du Parlement et de la Ville, parmi lesquelles : Messire Christophe de Thou, premier président au Parlement; Guillaume de Bailly, président de la Chambre des Comptes ; Jean Grollier, trésorier de France ; François Briçonnet, conseiller au Parlement; Claude Guyot, maître ordinaire de la Chambre des Comptes et Jean Delorme, maître des œuvres de maçonnerie, assistés des maîtres maçons et charpentiers.
En dépit de la précision de cet acte et de ses conditions si bien prévues et réglées, le Parlement se montra tout à fait rebelle à cette mise en vente d'une partie du domaine de la couronne. Il y eut entre lui et Charles IX de nombreux pourparlers au cours desquels il fit remarquer au roi combien
serait préjudiciable la perte des immenses terrains des Tournelles sur lesquels se faisaient, avec une si parfaite commodité et depuis l'abandon de l'Hôtel, les exercices militaires et les manœuvres des milices bourgeoises. Poussé par sa mère, le jeune roi tint bon, répliquant qu'il se trouverait bien assez d'autres emplacements vers les nouveaux remparts et vers le Temple où les troupes pourraient tout à leur aise, aussi bien s'exercer. Après de nombreux tiraillements, l'édit fut enfin publié le 24 février suivant ^.
Bientôt, à défaut sans doute d'acquéreurs, le parc et ses immenses jardins tombèrent dans un état d'absolu abandon. Il arriva même que les propriétaires des maisons qui bordaient ce parc du côté des remparts — aujourd'hui boulevard Beaumarchais — c'est-à-dire qui longeaient le fossé de l'enceinte vers les rues des Tournelles et Jean de Beausire, profitèrent de cet état de choses pour ménager à leurs immeubles des accès clandestins dans les anciens fourrés et parterres non encore vendus du palais abandonné.
Ces maisons se voient fort distinctement dans le plan de Saint-Victor déjà cité (1555) et dans celui de François de Belleforest (1575). Elles existaient déjà, d'ailleurs, au temps où le Roi habitait
1 Histoire de Paris, par Michel Felibieii. 1725, t. II, p. 1090.
son Hôtel, et leur emplacement est resté limitrophe de la place Royale, sol de l'ancien parc des Tournelles. « Il y avoit aussi tout joignant cet hostel un petit bois, nommé le Parc des Tournelles. Et en cet hostel s'alloient récréer souvente fois nos Roys, pour la beauté et commodité du lieu, mais il a esté depuis abbalu, et le bois couppé... * »
On comprend facilement cette sorte de mainmise occulte des bourgeois du quartier, sur un endroit qui devait avoir conservé à cette époque tous les attraits d'un vaste domaine champêtre. Aussi, à la requête du Procureur du Roi et de la Ville, prit-on des mesures pour faire cesser cet abus. Une ordonnance du 30 octobre 1574, prescrivitaux ditspropriétaires, sous peine de saisie des louages et de prison, d'avoir, par de bonnes et solides murailles, à séparer leurs immeubles des anciens jardins du Roi :
« ... il est ordonné que tous les huis de derrière des maisons, descendeans du rampart Sainct Anthoine de ceste ville et respondans dedans l'ancien parc des Tournelles, seront murez de l'espoisseur des murs dedans huittaine, aux despens des propriétaires des dittes maisons 2. »
* Le théâtre des Antiquitéz de Paris, par Jacques du Breul, parisien, 1612, p. 1050.
2 Registres des délibérations du bureau de la ville, loc. cit., t. VII, p. 217.
Il faut même croire que des choses insolites et répréhensibles se passaient dans ces terrains vagues et que leurs coins sombres ou leurs taillis abandonnés abritaient des malandrins et mauvais garçons, puisque des mesures spéciales et très sévères furent édictées à ce sujet. Il en résulta que les propriétaires des dits immeubles, rendus responsables de la déplorable population qu'ils abritaient, furent obligés de fournir un homme de garde par maison, pour faire le guet dans les jardins, aussi bien le jour que la nuit :
« Et feront, dit l'ordonnance du 30 octobre 1574, vuider hors de leurs diltes maisons les locatifz mandiens, belistres, et mal vivans, et incongnus qui y sont demeurans, eticelles louer et bailler à personnes solvables, receans et bien vivans et desquels les dictz propriétaires respondront. Et deffences aus dictz propriétaires de ne tenir ne souffrir tenir aulcuns jeux ne berlans es dittes maisons ne jardins : sur peine de pugnition corporelle et d'amende arbitraire * . »
Ces prescriptions semblent bien indiquer qu'une population de rufians, d'escarpes et de libertins, s'était installée en cet endroit, prenant ses ébats dans le parc abandonné et à proximité du fossé de
1 Registres des délibérations du bureau de la pille, loc. cit. t. VII. p. 217.
l'enceinte lui permettant de gagner facilement la campagne.
A ce moment, le vaste enclos des Tournelles, parc, jardins, lices, constructions, dont une partie va devenir bientôt la place Royale, comprenait les territoires que l'on pourrait à peu près délimiter aujourd'hui par les rues Saint-Antoine, au sud ; des Tournelles, à l'est ; de Turenne, à l'ouest et peut-être de Saint-Gilles, au nord.
Dix-huit mois après la promulgation de cette ordonnance de sûreté publique du 30 octobre 1574, concernant la police du lieu et la surveillance des abords, le roi Henri lîl, pris d'un beau zèle envers la ville, songea à lui abandonner une partie du parc non encore vendu. Ce cadeau était quelque chose comme la réparation d'un déni de justice commis par François !"■ et continué par Henri II, à l'occasion des terrains de la grange de l'Arsenal, loués à la ville en juillet 1533 et que ces deux rois, oublieux des engagements pris, incorporèrent purement et simplement au domaine royal. En 1576, donc, les territoires des Tournelles "étant toujours inoccupés, le roi, qui l'eût cru! se souvint de la dette de l'Arsenal et pensa que là se pouvait trouver la compensation réclamée depuis si longtemps par la Ville.
Le bureau, avisé de la tardive aubaine qui lui arrivait, s'empressa, par une ordonnance du
14 mars, d'envoyer son maître des œuvres afin de reconnaître et d'estimer la valeur des terrains offerts :
« ... et oultre ce, demander à Monsieur le Trésaurier de France qu'il face visiter par ,les maîstres des œuvres du Roy, vous appeliez, une place aus dittes Tournelles de la valleur de la grange et lieulx appartenans à la ville, que sa Majesté a pris et emploiée à son Arsenal ; ont esté cy devant prises et estimées parce que le Roy a tousjours promis à la ville de la rescompenser en la place de ses Tournelles *. »
Que résulta - 1 - il de cette négociation et la ville entra-t-elle réellement en possession des terrains en question? Les registres de ses délibérations sont muets à cet égard et il n'en est plus question dans la suite.
D'après les auteurs Bonfons et du Breul, on aurait commencé à démolir les bâtiments, sur les commandements de la reine-mère, vers le mois d'août 1565 : « Au mesme mois on commença à démolir l'ancien hostel royal dit des Tournelles et à vendre au plus offrant les places des corps d'hostel, jardins et parcs d'iceluy, où maintenant sont eslevées plusieurs maisons particulières sans
1 Registres des délibérations du bureau de la ville, loc. cit., t. VII, p. 355.
gucune remarque de cet ancien hostel^. » Tout n'alla peut-être pas aussi vite, pourtant, que veut bien le dire cet auteur puisque, une ordonnance du bureau de la Ville, du 26 août 1587, accorda à Jehan Fontaine, maître des œuvres de charpenterie du Roi, deux places sises près la porte Saint- Antoine, pour y établir un chantier de bois. Getle cession élargissait la dite rue de neuf toises par suite d'un retranchement opéré sur l'ancien hôtel des Tournelles. Ce qui prouve qu'il en subsistait encore des parties à cet époque 2.
Suivant Félibien, Catherine de Médicis aurait profité d'une absence de Charles IX pour faire activer la démolition, on pourrait presque dire le démantèlement, en raison des tournelles où petites tours qui en jalonnaient les murailles. On démolit les bâtiments, on détruisit les jardins, les murs furent renversés, les fossés comblés et la cour intérieure réduite à l'état de place publique où l'on se mit à venir vendre des chevaux. La cour extérieure aurait été abandonnée, ce qui veut sans doute dire vendue, à des particuliers pour y construire des maisons 3.
* Les antiquitéz et choses plus remarquables de Paris, par Bonfons et du Breul, 1608, p. 430.
■^ Registres des délibérations du bureau de la ville, loc. cit., t. IX, p. 62.
^ Histoire de Paris, par Michel Félibien, 1725, loc. cit., t. II, p. 1090.
Ce marché aux chevaux, dont il vient d'être question, fonctionna immédiatement après le déblaiement des bâtiments détruits et la désaffectation des jardins; puis, pour une cause et à une date qu'il m'a été impossible de découvrir, il fut transféré à la porte Saint-Honoré, où se tenait le marché aux pourceaux. En 1585, à la suite d'une ordonnance du bureau de Ville, datée du 6 avril, il revint se réinstaller dans le parc des Tournelles « ainsy qu'il a esté aultresfois » et s'y tint à partir dudit jour^. M.Paul Guériu,annotateurdu registre qui renferme cette ordonnance, affirme qu'il fonctionna en ce point jusqu'à la construction de la place Royale, c'est-à-dire jusqu'en 1605,
Sans doute , l'édil de 1563 ne se réalisa pas rapidement au point de vue de la vente des terrains, puisque le vaste emplacement ne servit guère qu'aux maquignons, pour leur commerce et aux soldats, pour leurs manœuvres. C'est là, qu'en cas d'alarme, soit de jour, soit de nuit, doivent se réunir, en 1587, les miliciens des quarteniers Parfaict, père et fils, Guillaume et Claude, deux "vieux habitants de la région qui, plus tard, seront dans la combinaison des manufactures de soie et.
* Registres des délibérations du bureau de la ville, loc. cit . , t. Vlli, p. 438.
qu'ensuite, nous retrouverons comme propriétaires de terrains à la place Royale ^.
En 1589, une réquisition est faite pour y loger les chevaux de l'artillerie « es escuries des Tournelles », ce qui voulait dire vraisemblablement, les écuries du marché aux chevaux ^.
C'est là, aussi, en cette même année que, par les ordres de la Ville et en vertu d'une ordonnance du 5 janvier, on rassemble « les pauvres manouvriers, mercenaires et gens de peine vallidcs qui vouldront estrc employez aux atteliers de la dicte ville et du boys de Vincennes. » Tous ceux qui posséderont les outils propres à remuer la terre seront embauchés et « payez raisonnablement ^. »
Ce sont les travaux du siège pour défendre la ville contre le Béarnais. Aussi sera-t-il interdit à l'avenir, contrairement à ce qui se faisait assez couramment en raison de son caractère de terrain vague, de déposer dans cette place des Tournelles « terres, gravois, cures des rues et vuidanges ». Toutes ces décharges publiques seront réservées, dorénavant, à la consolidation des remparts et manipulées par les gens de peine vallides dont il
1 Registres des délibérations du bureau de la ville, loc. cit., t. IX, p. 74.
2 Ibidem, t, IX, p. 321.
3 Ibidem, i. IX, p. 228.
vient d'être question * ; ce qui permettra aux troupes bourgeoises des colonels du Blanc-Mesuil, de Grand-Rue et Midorge, d'y évoluer tout à leur aise et d'en faire leur « place de bastaille ~ ».
Telle fut la destinée plutôt modeste des antiques jardins et de l'Hôtel des Tournelles, après leur abandon et jusqu'en 1605 : repaire de vagabonds, marché aux chevaux, décharge publique, champ de manœuvres de miliciens et de soldats !
Mais voici venir, avec Henri IV, la période de transformation dont le résultat définitif sera la Place Royale.
Ce vaste espace, couvert de pans de murs en ruines, de maisons éventrées, de parcs défoncés et saccagés, devait présenter, avec son va-et-vient de chevaux et de maquignons, ses dépôts de fumier et de fourrages, un aspect peu réjouissant pour ce quartier du Marais qui commençait à se peupler d'hôtels à la mode, quand Henri IV entreprit sa transformation.
Il y voulut tout d'abord installer des manufactures « de soie et argent filé h la façon de Milan » et y créer un centre industriel des professions de la tapisserie. Les terrains nécessaires furent cédés
1 Registres des délibérations du bureau de la ville, loc. cit. Ordonnance du 19 mars 1590, t. IX, p. G27.
2 Ibiden}, t. IX, p. 500 et 617.
à cet effet, qui ne mesuraient pas moins de cent toises de long sur soixante de large, et offerts à une sorte d'association composée de cinq industriels français, habiles en l'art du tisseur, nommés Jehan de Moisset, Pierre Sainctoî, Jehan-André Lumagne, Nicolas Camus et Claude Parfaict.
Il n'était pas encore, à cette époque, question de Place. L'idée ne semble en être Avenue qu'après à Henri IV, mais sans toutefois lui faire abandonner celle des manufactures, à laquelle il tenait avec un certain entêtement. La pensée du Roi, en créant la Place Royale adjacente à ces ateliers d'ameublement, fut vraisemblablement d'amener dans ce quartier, que la noblesse de robe et d'épée commençait d'occuper, les ouvriers de ces métiers de luxe, qui eussent été à portée des somptueux logis à construire et à décorer.
Les emplacements cédés aux manufacturiers le furent en vertu d'un arrêt du Conseil du 4 mars 1604 dans lequel le Roi, regrettant de n'avoir aucun logis à mettre à la disposition des ouvriers appelés de l'étranger, décida : « d'en faire bastir ung exprès en la Place entiennement appelée le Parc des Tournelles, à lui appartenant ))i. La chose était d'autant plus propice qu'une abon-
' Recueil des Lettres patentes, ordonnances Royales, etc., publié par la Ville, 2<* snpplément, p, .3.
dante prise d'eau existait en cet endroit, sous la forme d'un regard alimenté par la Fontaine du Roy, qui venait à travers les remparts voisins, et que Pierre Guillain, maître des œuvres de maçonnerie, étaitdéjà chargé de surveiller dès 1595^
Dans l'esprit de Henri IV, cet ensemble industriel ne devait pas être laissé au hasard et il voulut, par l'arrêt ci-dessus relaté, lui donner une physionomie susceptible de contribuer à la décoration de ce nouveau quartier. Il prescrivit donc que les maisons destinées à loger les ouvriers et à servir d'ateliers seraient construites suivant le dessin qu'il en fit tracer et qu'il accepta.
En ce qui concerne la concession des terrains, l'arrêt du 4 mars 1604 s'exprimait ainsi :
« Après esté nous-mesmes sur les lieux, nous en avons promis et accordé en dons aux sieurs de Moisset, Sainclot, Lumagne, Camus et Parfaict, entrepreneurs du dict establissement, jusques à la quantité de cent thoises de long sur soixante de large pour y faire construire et baslir les maisons propres et nécessaires pour les dictes manufactures et ouvriers dicelles, suivant le dessein qui nous en a esté monstre. »
Jaillot, l'impeccable historien parisien, affirme.
* Registres des Dclibéralions du Bureau de la Ville, lûc. cit., T. XI, p. 180.
sans peut-être se rendre bien compte de la superficie, que la totalité de ces terrains fut occupée par les fabriques :
« Ce prince, dit-il, en parlant de Henri IV, y avoit fait construire quelques bâtiments pour y placer des manufactures d'étoffes de soie ; ils conlenoient cent toises de long sur soixante de large *. »
Ces mesures, en effet, représentent une surface considérable que l'on ne se figure guère entièrement recouverte d'ateliers et de maisons ouvrières.
Les seuls bâtiments qui furent vraisemblablement édifiés vers le côté Nord de la place, sont ceux, sans doute, que les lettres patentes de juillet 1605 appellent : « le logis qui a esté basty depuis peu par les entrepreneurs des manufactures », lequel logis élait loin, il est permis de le supposer, d'occuper tout le territoire donné en mars 1604.
D'autre part, dans son Traité de la Police, le commissaire Delamare semble dire que les manufactures furent construites aux frais des concessionnaires, devant une grande place restant inachevée et provenant du logis des Tournelles, ce qui aurait incité le roi à la terminer :
* Recherches sur Paris, par Jaillot, T. III, quartier Saint- Antoine, p. 126.
« Henri IV amena 200 ouvriers tisseurs et les logea dans ce qui restoit du Palais des Tournelles. En 1605, ceux qui avoient l'intendance de cette manufacture firent élever à leurs dépens un grand et magnifique logis faisant face à une grande place qui restoit des Tournelles. Ce dessein plut tant au Roy qu'il résolut de le continuer et de faire de ce lieu une place publique qui seroit nommée Place Royale. Il en fit faire un plan qui se trouva contenir soixante-douze toises en carré qui font 5184 toises de superficie. » *
Ramenée aux mesures du système métrique — la toise valant 1 m. 98 c. — la surface indiquée par cet auteur, pour la future place Royale, eût été de 20.323 mètres carrés. Elle en contient exactement aujourd'hui 17.780, mesurant, en elïet, 127 mètres de long sur 140 de large.
Nous devons ajouter que, un peu plus loin, le même Delamare, en parlant de l'entreprise générale des manufactures créées par Henri IV un peu partout, annonce bien à tort que celles de la place Royale eurent un grand succès et enrichirent leurs propriétaires :
« Le Roy, dit-il, établit ensuite une manufacture dans son ancien château des Tournelles, à Paris. Les quatre ouvriers qui l'entreprirent la pous-
» Traité de la Police, de Delamare, 1722. T. 1, p. 97 et 98.
sèrent à un si haut point de perfection et y firent des gains si considérables, qu'ils achetèrent du Roy les débris et l'emplacement de ce château et y firent bâtir la place Royale telle que nous la voj^ons aujourd'hui. Cette riche manufacture, jointe à celles de Lyon et de Tours, acheva de fournir abondamment la France d'étoffes desoye h.
On verra plus loin, au contraire, que ces ateliers ne réussirent pas et qu'au lieu d'être un succès ils furent une débâcle.
Quoi qu'il en soit, il est constant qu'au commencement de l'année 1604, le roi concéda une vaste partie de l'emplacement du marché aux chevaux pour y établir des manufactures de drap de soie et or de Milan aux cinq industriels dont il vient d'être question. Il stipula dans ses lettres patentes que l'emplacement ainsi donné : « étoit situé vis-à-vis et à l'opposite du logis du sieur de Vitry, tirant à la rue Neuve de la Culture Sainte-Catherine. »
Cette rue est aujourd'hui celle des Francs-Bourgeois ; l'hôtel de Vitry, d'autre part, occupant une large surface vers les rues actuelles des Minimes et du Foin, il s'agissait donc bien des immenses terrains représentés maintenant par tout le côté nord de la place des Vosges, depuis la rue des Francs-Bourgeois jusqu'à la rue du Pas-de-la-
1 Traité de la Police, de Delamare, 1722. T. I, p. 426.
Mule et au milieu duquel se dresse le pavillon de la Reine.
Le logis dont il a élé question plus haut avait, sous le règne du fils du concessionnaire de ces terrains, une grande réputation de luxe et de confortable, ainsi que nous l'apprend le document ci-après :
« Au delà de la place Royale et joignant le couvent des pères Minimes est le grand et somptueux hostel de Vitry, très bien basly au milieu d'une belle et spacieuse court, lesescuries sont larges et fort commodes ; cet hoslel estoit bien commencé au règne du feu roy Henri le Grand, mais souz celuy de Louis 13, il a esté parfait, agrandy et accreu de beaucoup de logemens et d'offices pour le maréchal de Vitry i. »
L'acte du 4 mars 1604, qui fut enregistré au Parlement le 9 avril suivant, laissait libre les trésoriers de France de fixer le prix de la cession aux entrepreneurs : il disait seulement :
« Nous mandons à nos amez et féaux conseillers et trésoriers de France dresser bon et ample procès-verbal pour y avoir recours à Tadvenir et par mesnie moïen informer bien etdeïiment si la dicte
* Supplément des Aiitiqiiilez de Paris, avec tout ce qui s'est fait et passé de plus remarquable depuis l'année 1 6 tO jusqu'à présent, par D.-H. J., avocat au Parlement. Bibliothèque nationale, manuscrit français, 1970, 3".
place est en iiostre censive, affin de faire tomber en nostre recette du Domaine la somme de laquelle il sera trouvé à propos en nostre dict Conseil charger de cens et rentes annuelles chacun corps des d. maisons basties dans la d. quantité de cent thoises de long sur 60 de large, suivant le d. alignement qui en sera pris. »
Il s'agit maintenant de faire le toisé du terrain concédé, afin de voir s'il sera possible au grand voyer d'exécuter l'engagement donné par le Roi aux cinq manufacturiers.
Voici donc rendu sur les lieux, envoyé par Sully, Messire Jehan Fontaine, maître des œuvres, accompagné de Jehan de Fourcy et de Jacques Le Comte, conseillers du Roi et trésoriers généraux de France. Mesures en mains, et après avoir laissé une rue de six toises entre les dépendances du logis de Vitry et la place à concéder, il est trouvé du côté dudit logis, c'est-à-dire au nord, 97 loises; du côté de la rue Saint-Antoine, c'est-à-dire au sud, 102 toises; du côté de l'égout, c'est-à-dire à l'ouest, 53 toises, et du côté de la rue des Remparts, cest-à-dire à l'est, 53 toises ; ce qui donne un total superficiel de 5 300 toises.
Henri IV, on le voit, n'avait pas ce que l'on appellerait aujourd hui le compas dans l'œil, puisqu'il avait donné 6,000 loises alors qu'on n'en pouvait prendre que 5.300 :
« Ay trouvé, dit Jehan Fontaine dans son rapport, qu'en la d. place à l'endroit déclaré et spéeiffié par icelles lettres patentes, il ne peut estre pris et baillé une place de cent toises de long sur 60 de large. »
Puis, pour le remplacement des sept cents toises manquant :
« Il leur peut estre baillé lestrente-huict, trenteneuf et moitié de la cinquantiesme place estans vis-à-vis d'une des encoignures de la d. place du costé de la rue du rempart, qui contiennent à pareille quantité ou environ suivant le toisé qu'en avons fait suivant les pièces de bois qui en ont esté fichez en terre après les d. distance et estallonnemens en quoi faisant il sera de besoin de prendre quelques places du d. parc qui ont esté cy-devant alliennées à aucuns particuliers, lesquelles il conviendra rembourser ou leur bailler de pareilles et semblables places au d. parc de celles qui ne sont point alliennées. »
Il dut y avoir, à ce moment, pour toute l'immense étendue de l'ancien parc des Tournelles, une très importante opération de lotissement puisque, en dehors de l'emplacement considérable réservé aux manufactures, on voit dans le rapport de Jehan Fonfaine qu'il est question d'une cinquantième place concédée.
Les trésoriers généraux de France, dans leur
rapport du 24 mars 1604, approuvèrent les conclusions du maître des œuvres et s'occupèrent de la redevance à payer au domaine du Roi :
« Et après que nous avons requis les dicts entrepreneurs de l'establissement d'icelles manufactures de nous dire quel nombre de maisons et bastirhens ils entendent faire faire en la d. place affin d'arbitrer la censive et redevances qu'ils pourroient bailler à Sa Majesté, nous auroient dit que pour le grand nombre et diversité d'ouvriers qu'il leur convient emploïer en la d. entreprise, leur étoit besoin de faire faire jusqu'au nombre de vingt corps de maisons. Nous sommes d'avis que Sa Majesté peut permettre anx entrepreneurs de faire construire et eddiffier les maisons et bastimens qui leur convient pour icelles manufactures dans l'étendue de la d. place..., etc., à la charge de païer, par les d. entrepreneurs et ceux auxquels appartiendront les d. maisons, pour chacun corps d'icelles, cinq sols tournois de rente annuelle en la recette du Domaine de Sa Majesté et douze deniers parisis de cens portant lods, ventes, saisines et amendes quand le cas y escherra '. »
* Toutes ces citations relatives aux manufactures sont extraites des manuscrits placés aux Archives nationales sous ia cote AN. Q' 1234.
Voir aussi le Recueil des lettres patentes, ordonnances royales concernant les voies publiques. Publié par la ville, 2« supplément, 1902,
Nous venons de dire, d'après des manuscrits conservés aux Archives nationales, que les trésoriers généraux avaient adopté le rapport de Jehan Fontaine concernant l'adjonction de terrains à la parlie cédée par Henri IV pour la construction des ateliers.
Il nous faut signaler, néanmoins, qu'un document fort important relatif aux Domaines du Roi ne semble pas faire mention de cette adjonction et ne parle, en fait de concession, que du premier toisé exécuté par le maître des œuvres. On y trouve également le nom d'un sixième entrepreneur :
« Henri IV avoit annobli et rendu commensaux six personnes qui avoient formé l'entreprise des manufactures : Jean de Moisset, contrôleur de l'artillerie, Pierre Saintot, Jean-And)é Lumagne, Nicolas Camus, Claude Parfait el André Collebert, tous marclians . »
Pour les loger, il leur donna :
« Une place à prendre à six toises près du logis du s. de Vitry, la d. place ayant 97 toises de longueur du costé du logis du d. s. de Vitry et 102 toises de l'austre costé, vers la rue S. Antoine, sur sur 50 toises de largeur du costé de l'Egout et pareille largeur sur la rue qui devoit estre faite vers le rempart, et, à la charge de payer, par chacun an à la recette du Domaine, cinq sols de rente
et 12 deniers de cens pour chacun corps de logis.»
Et ce manuscrit délimite d'une façon très claire le pourtour de ladite concession faite aux manufacturiers et dont le midi était le côté nord de la place :
« Au septentrion la rue des Minimes, à l'orient, la rue des Tournelles alors projeltée, et, à Toccident, la rue S. Louis sous laquelle passe le grand égout. Ce terrein est traversé en son milieu en croix par la rue de la Chaussée des Minimes et par la rue du Foin qui se termine en cul-de-sac au couvent des Hospitalières i. »
C'est ce qui explique, ajoutc-t-il, que chacun des pavillons existant sur cet emplacement, c'est-àdire sur le côté nord, ne porte que 6 sols de cens et rente :
« A la différence de ceux des trois autres costés qui sont chargés d'un écus d'or chacun. »
Il est donc constant que les terrains destinés à l'aménagement des fabriques et ateliers de tapisserie sont représentés aujourd'hui par le vaste rectangle limité par le côté nord de la place des Vosges, la rue des TournelleS; la rue des Minimes et la rue de Turenne.
' Etat en détail des Domaines du Roy dans l'Etendue de la Généralité de Paris, dressé par Jacques Le Riche, conseiller du Roy, receveur de ses Domaines en Î729. Registre-Manuscrit des Archives de la Seine, f" 325 et suivants.
Au commencement de l'année 1605, la question de la place à créer au devant des manufactures préoccupe si vivement Henri IV, qu'il prie son ministre Sully de hâter cette entreprise et d'en terminer avec la cession des terrains en bordure et la construction des maisons :
« 29 mars 1605. A mon cousin, le marquis de Rosny, mon amy, ceste-cy sera pour a'ous prier de vous souvenir de ce dont nous parlasmes dernièrement ensemble, de ceste place que je veulx que l'on face, devers le logis qui se faict au marché aux chevaulx, pour les manufactures, affin que, si vous n'y avies esté, vous y alliés pour la faire marquer. Car baillant le reste des aultres places à cens et rentes pourbastir, c'est sans doute qu'elles le seront incontinent, et je vous prie de m'en mander des nouvelles K.. »
Toujours en cette année 1605, au mois de juillet, un changement d'orientation semble se produire à propos des fabriques. Un seul bâtiment a été construit auquel il n'est plus question d'en adjoindre d'autres. A ce moment, l'idée de la place se précise dans l'esprit du Roi, laquelle il veut établir « vis à vis du logis qui a esté basty depuis peu par les entrepreneurs des manufactures. »
^ CoUcclion de documents inédits sur l'Histoire de France. Lettres missives de Henri IV, t. VI, p. 385.
Elle sera maintenant d'aspect monumental et s'appellera la Place Royale.
Ce changement, pourtant, ne vise pas encore l'arrêt de l'organisation des ateliers, que le roi ne semble pas vouloir abandonner. Le texte de ses lettres patentes de juillet 1605, ordonnant l'aménagement de la future place, est forriiel à cet égard ; il y est écrit :
« A3'ant délibéré pour la commodité et l'ornement de nostre bonne ville de Paris d'y faire une grande place baslye des quatre costez, laquelle puisse estre propre pour ayder à establir les manufactures des draps de soye et loger les ouvriers que nous voulions attirer en ce royaulme le plus qu'il se pourra... ^ »
D'autre part, le document en question semble bien dire que le bâtiment déjà existant destiné aux fabriques de drap, constituera l'un des quatre côtés de la place qu'il s'agit de créer :
« Tellement que les trois costez qui sont à faire pour le tour de la dicte place devant le dict logiâ des manufactures soient tous Ijastiz d'une mesme cimettrie pour la décoration de notre dicte ville. »
Il ajoute, qu'à côté de ces bâtiments, une grande place contenant soixante-douze toises en carré sera réservée, et que les places « situées autour
1 Recueil des lettres patentes, ordonnances royales, concernant les voies publiques, publié par la Ville, 1886, p. 1.
du dict carré » et appartenant au Roi seront cédées par lui pour y construire selon « son desseing », moj^ennant un écu d'or par an pour le sol, des pavillons ayant la muraille de devant en brique et pierre de taille avec des galeries au-dessous et des boutiques « pour la commodité des marchandises. » Le commerce, on le voit, trouvait également un débouché à côté des fabriques et des ateliers de tapisserie. Quant au populaire, que nous appelons aujourd'hui le public, il n'était pas oublié par le signataire de l'acte, puisqu'il devait trouver sous les galeries des promenoirs fort commodes et des abris contre le mauvais temps, tandis que l'intérieur même de la place devait être fort utilement employé pendant les jours de réjouissances générales.
Ce document présente donc une importance considérable, puisque ce fut lui qui décréta la création de la place qui nous occupe et qui prescrivit l'obligation d'édifier les maisons suivant un plan déterminé. Il est encore en vigueur aujourd'hui pour faire respecter les réserves imposées aux propriétaires contrevenants.
De son côté. Sauvai nous apprend que le bâtiment construit par les cinq industriels en 1605, comprenait tout un côté de la place ». C'était assurément le côté nord.
^ Histoire et rectxerches des antiquités de la Ville de Paris, par Henri Sauvai. T. I, livre VI, p. 624.
Disons tout de suite que la tentative des manufactures ne réussit pas et qu'elle semble même avoir été rapidement abandonnée, ainsi qu'on en peut juger par l'extrait suivant dune lettre écrite par le roi à Sully, le vendredi 27 avril 1607 :
« ... Je vous recommande la place Royale : j'ay appris par le Controlleur Donon qu'il se trouvoit quelque difficulté avec les entrepreneurs des manufactures, pour ce qu'ils vouloient abattre tout le logis; ce n'est pas mon advis, et me semble que ce seroit assez qu'ils fissent une forme de galerie devant qui auroit la face de mesme le reste... K »
Le roi lui-même, on le voit, en acceptait la disparition mais, en liomme qui connaît le prix de l'argent, pensait que l'on pourrait conserver les bâtiments en les embellissant de galeries, c'est-àdire, sans doute, d'arcades semblables à celles prescrites pour les pavillons des trois autres côtés.
Il faut croire, pourtant, que, malgré cette lettre royale et l'intervention de Sully, les choses ne s'arrangèrent pas encore, puisque le Père du Breul, religieux de Saint-Germain-des-Prés, écrivait en 1612 que :
« Le deffunct Roy Henry 4 s'ennuiant de voir
* Mémoires de Sully. Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France. Edition Petitot. T. VII, p. 212.
ceste place Royale ainsy mécaniquement occupée, en l'an 1604, lit commencer les nouveaux bàlimens qui se voyent maintenant au dit lieu, l'un des plus grands et spalîeux qui soit en la ville de Paris: outre que les maisons qui sont es environs, sont de semblable structure et hauteur, ce qui contente infiniment la veuë des spectateurs, joint aussi qu'a tous les environs sont plusieurs arcades ou allées couvertes pour eslre à couvert tant de la pluye que du soleil, qui est une commodité non pareille *. »
Les emplacements du quatrième côté, du côté nord, concédés pour l'édification de manufactures aux industriels Moisset, Sainctot, Lumagne, Camus et Parfaict, restèrent néanmoins en leur possession et se meublèrent, après la démolition des fabriques, de maisons établies selon le plan unique fixé et la symétrie admise.
Nous venons d'indiquer la non réussite des ateliers de tapisserie, conformément aux prévisions de Sully qui poussait plutôt le roi vers l'agriculture :
« Il en a cousté, dit un écrivain de l'époque, de grands deniers à Sa Majesté, perte et ruyne à ses auhjects; lesmoins les tapisseries de Bruxelles à
^ Le Théâtre des Antiquitez de Paris, 1612, du Breul, p. 1051.
Saint-Marcel, les toilles façon de Hollande à Mantes, les draps de soye et or de Milan, au Parc- Royal, le plan et semence des meuriers blancs, la nourriture des vers à soye, fillage et terrage d'icelle, savon au pied de Chaliot, cuivre, assier et autres, dont auroient esté faict party par Sa Majesté, en party commencez à exécuter, et dont aujourd'huy il ne paroit marque ne vestige... K » En ce qui concerne cette tentative, on a pu se rendre compte qu'elle avait traversé, avant de disparaître et de sombrer définitivement, trois phases bien distinctes. La première avait été le rêve grandiose conçu par Henri IV de couvrir de manufactures tout cet immense terrain de 6.000 toises carrées où se trouve aujourd'hui approximativement la place des Vosges, rêve auquel il donnait un corps par ses lettres du 4 mars 1604. La seconde était déjà une large atténuation de la première, en ce sens que remplacement concédé plus haut devait être aménagé en une place publique comportant quatre côtés dont un seul réservé « au logis des Manufactures », suivant le texte des lettres patentes de juillet 1605. La troisième phase, enfin, était celle de l'abandon définitif des ateliers, à
' Mémoire concernant les pauvres qu'on appelle enfermez, 1612. Arch. curieuses de l'Histoire de Fi-ance, l^^ série, t. XV. (Note de M. Lacordaire dans sa Notice sur les Gobelins, p. 45).
propos duquel le roi, déçu de son idée, écrivait mélancoliquement à son fidèle Sully :
« J'ay apris que les entrepreneurs des manufactures vouloient abattre tout le logis... »
Ainsi s'effondra ce grand projet industriel dont la réussite eut sans doute modifié profondément les destinées du quartier du Marais.
Affranchi de cette obsession, le roi poussa à l'achèvement de la place Royale avec une activité fébrile. Presque toutes les concessions de terrains ayant été faites à partir de l'année 1605, il n'eut d'autres soucis — du moins à ce moment ~ que celui de voir se réaliser cet ensemble architectural dont il voulait doter sa bonne ville de Paris et pour la réalisation duquel il signa de nombreux arrêts destinés à secouer la torpeur des acquéreurs, souvent peu pressés d'en finir. Jusqu'en 1606, pourtant, on vendit encore des chevaux sur le marché, au milieu des maçons, des matériaux et des échafaudages. Cet état de choses n'était pas, il est vrai, sans gêner beaucoup les travaux et sans nuire au chantier établi en cet endroit. Un beau jour le roi s'en émut et promulgua, le 8 août de cette même année, un arrêt visant les mauvaises odeurs provenant des fumiers, le va-et-vient des chevaux et des maquignons, et interdisant formellement la continuation de ce marché :
« A cause de la quantité de personnes qui y
affluent et des chevaux qui y sont amenez, toutes choses incommodant fort les ouvriers qui travailloient aux bastimens de Sa Majesté en la place Royalle ^ . »
Nous devons ajouter que deux années après la mort du cardinal de Richelieu, c'est-à-dire en 1644, il fut de nouveau question de créer une foire à la place Royale qui se serait appelée la foire Saint- Antoine. Mais les habitants, hostiles à cette idée, firent des démarches auprès du Chancelier de France qui leur donna raison et s'opposa à la création 2.
Une autre préoccupation devait également surgir du fait de la propriété des cens et rentes que possédaient, sur l'ancien parc des Tournelles, les religieux du monastère de Sainte-Catherine du Val des Écoliers.
Cette propriété incontestée et remontant à saint Louis, avait toujours été reconnue par les rois qui occupèrent le palais des Tournelles , lesquels ne manquèrent jamais d'acquitter la redevance due par eux au Prieuré. Quand la place fut entièrement édifiée, la totalité du reveau des terrains concédés ne pouvant tomber, de ce fait.
» Archives Nationales. E. II, b., f» 87.
2 Histoire et recherches des antiquités de la Ville de Paris, par Henri Sauvai. T. I, livre VI, p. 660.
dans la cassette du souverain, Henri IV résolut de traiter avec les moines d'un échange du fief qu'ils possédaient sur le parc des Tournelles contre un autre fief appartenant à la couronne. La mort l'empêcha de terminer cette affaire et ce fut Louis XIII qui signa le contrat, le 4 iujllet 1615. En échange des cens et rentes et des droits de lods et ventes qu'il possédait sur huit arpents et demi de terre situés au marché aux chevaux, du côté de l'égout, le monastère de Sainte-Catherine reçut les mêmes droits à prendre sur le fief de Bezée, au circuit de l'hôtel de Bourgogne, et portant sur les vingt-six maisons qui en faisaient partie et qui étaient situées dans les rues Françaises, Pavée, Montorgueil et Manconseil *. La tour de Jean- Sans-Peur, qui existe enco) e aujourd'hui, occupait à peu près le centre de ce fief.
Les Archives Nationales possèdent un très curieux dessin, en double exemplaire, l'un sur papier ordinaire, l'autre sur parchemin, représentant d'une façon naïve et non dépourvue d'exactitude, la partie de la place Royale dont le fonds était la propriété des moines de Sainte-Catherine.
Ce dessin, ou plutôt ce jplan cavalier, que vraisemblablement un religieux du couvent dessina et enlumina pour joindre à l'appui du dossier
1 Archives Nationales, S. 1025.
d'échange, montre le derrière de fous les pavillons du côlé ouest avec leurs jardins bordant l'égout. On y voit encore deux pavillons du côté sud, puis le grand terrain, alors vague, appartenant aux Montmagny et sur lequel furent construits depuis l'hôtel Sully, le petit Sully et planté le jardin qui les séparait. Le plan montre également Tégout coulant à ciel ouvert entre les murs postérieurs des hôtels de la place Royale et celui du monastère et aussi, dessinée d'une façon fort intéressante, l'église Sainte-Catherine du Val des Écoliers à une époque où elle était encore entièrement gothique. On y voit également les quatre premiers pavillons de la rangée nord à partir de la rue Neuve-Sainte-Catherine — aujourd'hui des Francs- Bourgeois — lesquels faisaient sans doute aussi partie du fief échangé.
Sur la rue Saint-Antoine, depuis le coin de l'égout et en remontant vers l'Est, sont encore figurées quinze maisons, toutes de forme, de largeur et de hauteur différentes, bordant le terrain Montmagny et à la place desquelles a été édifiée en partie la façade de l'hôtel Sully. Ce dessin, on le voit, est donc antérieur à la construction de l'hôtel en question, lequel, on le verra plus loin, fut élevé sur l'emplacement des maisons et terrains appartenant à Louis Huaut de Montmagny. C'est là que le célèbre agioteur Gallet fit commencer les pre-
miers bàlimenls du logis qui devint plus tard celui du grand ministre de Henri IV.
Quelques légendes inscrites çà et là, dans ce plan-dessin, probablement inédit, en indiquent sommairement les parties principales; nous en citerons une annonçant, dans une maison qui est peut-être aujourd'hui le pavillon portant le n" 3 de la place, des vestiges importants de l'ancien hôtel des Tournelles.
A ce plan est joint un document datant du commencement du xvii" siècle et relatant les diverses maisons déjà édifiées en 1615, c'est-à-dire au moment du contrat, sur les huit arpents et demi du monastère ^.
On y trouve indiqués :
« Le pavillon de M. de La Salle, acquis et possédé à présent par M. de Curson ;
« Une place vuide faisant le coin de la place appartenant à Madame de Montmagny et à ses enfans, preste àbastir et joignant au sieur de Curson et à M. Descures;
« Deux pavillons appartenant à M. Descurres (contrat d'avril 1607);
« Deux pavillons appartenant à M. Pierrard;
« Un pavillon appartenant à M. de Lomenie;
« Quatre pavillons appartenant aux héritiers cappitaine Marchant (contrat d'avril 1607);
1 Archives Nationales. S. 1025.
« Un pavillon appartenant à M. Limagne;
« Deux autres maisons tenant aux nouvelles manufactures ;
« Partye de la maison de M. de Vitry;
« Partye du chantier du sieur Fleury. »
En rapprochant ce texte du dessin que nous venons de décrire, on peut se rendre compte que le pavillon de M. de La Salle était celui qui porte actuellement le n° 5, avec ses quatre arcades ; que la place vide est devenue le domaine de Sully ; que les deux pavillons de M. Descures forment aujourd'hui les huit arcades du n° 9; que les deux pavillons de M. Pierrard sont les cinq arcades du n"" 11 et les trois premières du n° 13; que celui de M. de Loménie constitue les quatre secondes arcades du dit n" 13; et que, enfin, les quatre pavillons qui appartiennent aux héritiers Marchant sont représentés par : les quatre arcades du n° 15, les six arcades du n° 17 et les six arcades du n° 19.
En ce qui concerne les autres propriétés mentionnées au document, elles sont situées de l'autre côté de la rue Neuve-Sainte-Catherine, vers la rangée nord, et représentées sans doute par les quatre pavillons dont on voit fort distinctement les arcades. C'est de ce côté, en effet, que se trouvaient la concession de l'industriel Limagne, les manufactures et l'hôtel de Vitry.
-SS- II nous faut ajouter à ce que nous venons de dire du terrain sur partie duquel furent édifiés les hôtels et jardins de Sully, que, dans les premières années du xvii^ siècle, le sieur de Montmagny, maitre des requêtes, possédait déjà une importante superficie entre la rue Saint-Antoine et le Marché aux chevaux. Quand on traça le dessin de la place Royale, une grande portion de ses jardins fut englobée dans le métré, ce qui obligea Henri IV d'entrer en négociation avec lui afin d'acquérir ce qui était indispensable :
« Pour donner l'espace nécessaire aux maisons qui borderont la dicte place '. »
On trouve même, de la part de ce propriétaire,
certaines résistances que le bon roi Henri n'osa
pas trop froisser, ainsi que le démontre la lettre
suivante :
« 27 mai 1605. A mon cousin le marquis de
Rosny Pour le regard de l'opposition que le
sieur de Montmagny a faicte, lorsque vous avés esté après à faire tirer les fondemens pour les maisons qu'il faut faire bastir au marché aux chevaulx, je suis d'advis que vous luy en parlies de ma part, et qu'estant une chose que j'afïeclionne pour l'ornement et embellissement de ma ville de Paris, il ne s'y devroit opposer; au pis aller, eu
1 Archives Nationales. E 12», f" 18.
luy payant la terre que l'on est contrainct de prendre dans son jardin, et luy dire qu'estant une œuvre publique, on luy pourroit mesme contraindre à la vendre, non à son mot, mais comme il seroit jugé juste. A Dieu, mon Amy. Ce xxvip may, à Fontainebleau K »
L'estimation en fut faite par les trésoriers généraux des finances, qui lui attribuèrent une somme de sept à huit mille livres.
Nous croyons utile d'ajouter que, lors de l'édification et de la formation de la place, plusieurs censives seigneuriales, outre celle du Roi, s'en partagaient les territoires. Il y avait l'évêque de Paris, comme prieur de Saint-Éloi; les prieurs et religieux de Sainte-Catherine du Val des Écoliers et les chanoines de Sainte-Opportune. C'est ce que ÏEtat détaillé des Domaines du Roy appelle les exceptions à la censive royale. Deux autres exceptions existaient encore : « L'une, dans la rue Saint- Antoine, depuis et non comprises deux maisons contiguës dont une fait l'encoignure occidentale de la rue Royalle, jusques et comprise partie de l'hôtel de Sully : les maisons de cet intervalle forment le fief du Grand et Petit Chaumont, mouvant du Roy, avec cette singularité que la princi-
* Collection de documents inédits sur l'Histoire de France. Lettres missives de Henri IV. T. VI, p. 439.
palle maison ou chef-lieu du fief a esté reconnue chargée de 3 deniers de cens envers Sa Majesté. »
« L'autre exception est, dans ceste même rue Saint-Antoine, depuis et comprise la plus grande partie de l'hôtel de Sully, jusques au coin de la rue de l'Egout et dans celte dernière rue depuis le coin jusques à l'emplacement de l'hôtel de Nicolaï, dont l'entrée principalle est dans la place Royalle. Le quarré qui résulte de ces deux côtés en ecquierre est demeuré la censive et seigneurie des Prieurs et Religieux de Sainte-Catherine du Val des Écoliers K »
La cession des terrains de l'ancien parc des Tournelles aurait été, assure-ton, pour le roi, des plus profitables en raison de la pression que, vraisemblablement, il ne manqua pas d'exercer auprès des acquéreurs, presque tous attachés à la cour. On a dit aussi, sans le prouver — on ne prouve jamais ces dires-là — que l'affaire en question avait été également rémunératrice pour M. le grand-voyer Maximilien de Béthune. La réputation de Sully a reçu sans faiblir plus d'un brocard
^ État en détail des Domaines du Roy dans l'étendue de la généralité de Paris, dressé par Jacques Le Riche, conseiller du Roy, receveur de ses Domaines en 1729. Registre manuscrit des Archives de la Seine, f" 335. (Voir, au sujet du fief du Grand et Petit Chaumont, le travail de M. Charles Sellier. Procès-verbal de la Commission du Vieux Paris, du 9 février 1905).
semblable, dont beaucoup, d'ailleurs, sont attribués à son illustre successeur, le cardinal de Richelieu II est certain, pourtant, qu'il obtint d'importantes concessions de terrains vers le nord de l'ancien parc et avoisinant les manufactures et l'hôtel de Vitry. Très certainement, encore, la nature de son caractère ne permet pas de croire qu'il les céda à perle.