LUI
Un descendant de Thomas de la Marche en Chypre ?
Thomas de la Marche capitaine de Sivori pour la reine Charlotte.
Ce volume était imprimé jusque-là, lorsque la publication de la chronique de Florio Bustron nous a révélé l'existence d'un Thomas de la Marche en 1460. Etait-il un des descendants du bâtard de France ? L'identité du prénom et du nom est quelque chose ici, parce qu'il était rare que le prénom du chef de race ne se reproduisît pas dans sa famille lorsqu'il avait eu quelque célébrité. Mais d'autres circonstances accentuent la présomption. C'est dans l'île de Chypre, à la cour et au service militaire du roi Hugue IV de Lusignan, dont il était <c aimé et honoré », que nous avons vu Thomas, mort en i36i, débuter dans la carrière ; il y combat les Turcs. Lorsqu'il a besoin d'un renfort de troupes en iSSg pour repousser l'invasion de Robert KnoUes dans la France centrale, il
1 II y avait une famille et un fief de Lépine non loin des Martres-sur-Morge aux XIV" et XV" siècles.
2 Revue dAuv. floç, citj, pp. Sy-bS.
35o THOMAS DE LA MARCHE
va les chercher et les obtient en Savoie. De même c'est en Chypre que nous trouvons le Thomas de la Marche de ï4()o ; il y exerce un commandement militaire au service de la reine Charlotte de Lusîgnan, femme de Louis de Savoie ; il y défend le petit royaume contre les Turcs alliés de Jacques l'usurpateur; et, dans la forteresse de Sivori qu'il commande, il a une garnison composée en partie de soldats savoyards.
Le bâtard de France étant mort rebelle, sous le coup de l'accusation de lèse-majesté, après confiscation de tous ses biens de France* il serait assez naturel que sa veuve si elle vivait encore et ses enfants, forcément jeunes alors, se fussent réfugiés hors de France, et de préférence là où ils avaient déjà des attaches et pouvaient trouver des protecteurs. Avant de connaître la chronique de Florio Bustron, nous admettions (p. 21) la possibilité que le premier Thomas de la Marche ait épousé une fille de Marie de Bourbon et de Guy de Lusignan, prince de Galilée, fils de Hugue IV ^ Ce n'était et ce n'est encore qu'une conjecture. Il est certain, en revanche, que sa cousine Bonne de Bourbon, fîUe du duc Pierre, à qui l'unissait l'affection autant que la naissance, épousa au mois d'août i333 Amé VI comte de Savoie, surnommé le Comte Vert^. La Savoie et Chypre s'offraient donc comme lieux d'asile tout indiqués à ceux que Thomas de la Marche laissait derrière lui en présence d'une cour hostile et irritée.
Le temps nous manque pour remonter la piste historique du second Thomas, rechercher les liens qui peuvent l'unir au bâtard de France et les préciser oar documents. Nous devons donc nous borner au court récit des événements où figure Thomas de la Marche, capitaine en Chypre pour la reine Charlotte en 1460,
Jean III de Lusignan, roi de Chypre, avait eu Charlotte, son unique enfant légitime, de son premier mariage avec Aimée de Montferrat, morte en 1435, et de Marie ou Marguerite de Patras un fils naturel, Jacques. Il n'en eut pas de sa seconde femme Hélène Paléologue, fille de Théodore, despote de Morée. Cette princesse n'en prit pas moins un souverain ascendant sur son esprit, se fit nommer
1 Marie de Bourbon épousa en secondes noces Robert de Sicile, prince de Tarente et d'Achaïe.
2 Cette princesse n*c8t morte que le 19 janvier 1402.
par lui régente du vivant de son mari et se laissa dominer ellemême par Thomas, chambellan de Chypre, fils de sa nourrice. Elle mourut le 12 avril 1458 et son mari Jean III la même année. Charlotte, veuve depuis un an de Jean de Portugal duc de Coïmbre', convola le 7 octobre 1469 avec Louis de Savoie comte de Genève et fut couronnée avec lui. Profitant de l'incapacité de Louis de Savoie et des divisions du royaume, Jacques résolut de les détrôner. Trop faible pour combattre à la fois le parti national et le parti vénitien qui dominait dans Tîle, il se rendit au Caire, jura au soudan d'Egypte Mélek-Ellah de se reconnaître son vassal s'il lui fournissait le moyen de reconquérir le petit royaume, en obtint une flotte et une armée, débarqua en 1460 avec un corps de musulmans et obtint de si rapides succès qu'il put se faire proclamer roi. Charlotte, enfermée dans Cérines avec son mari et quelques troupes, y soutint bravement un siège qui se prolongea pendant quatre ans^. Mais, dès 1460, chaque jour voyait diminuer dans le surplus de l'île le nombre de ses partisans.
L'un des plus fidèles parmi eux était Thomas de la Marche. Il tenait la forteresse de Sivori appelée le Château Franc avec une garnison composée de « maîtres », arbalétriers ou artilleurs chypriotes et de Savoyards. Et ici nous laissons la parole au chroniqueur italien qui, sous Tannée 1460, raconte la conquête de Chypre par le fils de Marguerite de Patras :
« Le roi (Jacques) fit Nicolas de Napoli chevalier à 5o [hommes d'armes] et l'institua vicomte de Nicosie ; Bizzo de Marino fut créé chambellan de Chypre ; Morabito reçut le casai de Nissu avec ses prairies ; Rizzo reçut Genagra et frère Juliano l'archevêché de Chypre. Ensuite le roi confia une compagnie de mamelouks à Marchio3 et le chargea de s'emparer du château Franc de Sivori dont le capitaine était Thomas de la Marche, qui avait avec lui le
I Empoisonné, a-Non prétendu, par la reine Hélène.
3 Au bout de quatre ans, à bout de ressources, elle se retira à Rhodes, puis à Rome où elle mourut après avoir donné son royaume à Charles de Savoie.
3 Markios (diminutif d^ Mirkos), oncle du roi Jacques le bâtard. Ce personnage était le frère de Marguerite, femme grecque de la ville de Patras, mère du nouveau roi. (De Mas-Latrie. Hist, de Vile de Chypre sous le règne des princes de la Maison de Lusignan, lU, 83. sous l'année 1458. Voir aussi les Anncui Venetij II, 610, du vénitien Dominique Malapiero). Marchios est le nom de Melchior altéré à la vénitienne. II n'a aucun rapport avec Marchia, Marchiœ, la Marche.
sicilien Gilardin et [5 savoyards ; et si le chef de la maîtrise de ce château avait obéi au capitaine et à Gilardin, il n'eut pas été facile de le prendre. Mais lorsque le chef des arbalétriers et des niaîtres eut appris l'arrivée du roi dans File, il alla au-devant de lui et lui fit sa soumission. Se voyant abandonné, le capitaine sortit de la place vie sauve et emportant son avoir. Alors les gens du roi Jacques entrèrent dans le château. Ils n'inquiétèrent pas le capitaine dans sa retraite, licencièrent les Savoyards, et les maîtres furent laissés dans le pays. Le roi Jacques fit venir sans retard un gentilhomme vénitien nommé Philippe, de la maison de Pesaro, qui, après s'être évadé des prisons de Cérines où la reine Charlotte et son conseil l'avaient fait enfermer parce qu'il était partisan de Jacques, l'avait rejoint au Caire et accompagné à Chypre ; et il le fit sur l'heure capitaine de Sivori, etc — » ^
I « E il re fece cavalier Nicolo de Napoli a 5o et l'ordino visconte de Nicosia, et Bizzo de Marino fu tatto zamberian de Cypro e donc al Morabito il casai Nissu con li suoi prasiii, et al Rizzo, Genagra ; et fra Guilanu fu ordinato arcivescovo dî Cipro. Mando poi Marchio, suo barba, con una compagnia de mamolucchi, a prender il Caste! Franco a Sivori, dove era capitano Tomaso Marchiœ (*) e Zilardin siciliano am i3 savoiani ; e, se li capi del maestranze di quel castello haveressero ubbedito al capitano et a Zilardin, non rnria stato preso con tanta facilita ; ma li capi delli balestrteri e maestri corne interscro la venuta del re, andorno avanti e gli dcttero obedientia. Il chc vedendo il capitano, si rese ancora lui, salva la persona sua, la maglie c haverrono. Entrati poi nel castello, lasciorno andar via il capitano e licenciorno li Savoiani, et il resto delli compagni, e maestri furono lasciati comterano. Et immédiate il re Giacomo mando un gentilnuomo venetiano nominato Filippo, di casa de Pesaro, che per cssere stato amico del detto rc. la regina Carlotta et il suo conscglîo lo fecero mettere in prigione a Cerincs, d'onde scampo et andanto al Cayro, trovo il re, et venne con iui ; et air hora il fece capitaneo de Sivori. Mando poi fra Guilano arcivescovo con 5o mammalucchi, etc.... {Chronique de Vile de Chyjpre de Florio Bustron, parue en 1899 dans le 5' volume des Mélanges historiques, pp. 394-395. Imprim. nation.).
(*) A remarquer que le nom de La Marche est le seul mot latin de tout le récit, comme si ce nom était inconnu pour le chroniqueur en Chypre. Il dut rédiger ce passage de sa chronique sur le vu de textes latins.
Sceau de Thomas de la Marche
apposé sur les lettres du 26 juin i36o
(grandeur aaturelle]