‹ La Plata; (volume 2)Chapitre 3 sur 16 · I.E8 aOUYERNEURS · texte numérisé non relu

I.E8 aOUYERNEURS

Eut moral du pays. Continuels démêlés des Espagnols et des Portugais.

Système commercial.

Saavedra peut être coDsidéré comme le dernier des aventuriers qui conquirent , pour TEspagne , le pays des grandes rivières du sud-est. L'Amérique méridionale, à sa mort, n'était pas toute occupée par les hommes de race latine, mais Timmense continent avait été parcouru en tous sens. Les tribus indiennes n'inspiraient plus aucune crainte. Celles qui avaient tenté de s'opposer à la conquête avaient été anéanties ; celles qui ne voulaient pas accepter la domination des nouveaux venus s'étaient dispersées, et étaient allées chercher un refuge dans les vallons perdus des Andes, dans les immenses forêts de Tintérieur, ou dans les plaines arides de la Patagonie, d'où elles n'inquiétaient plus ni les établissements espagnols, ni même les rares voyageurs qui allaient d'un établissement à un autre.

Les Indiens soumis s'assimilaient au peuple espagnol et vivaient avec les Européens sans paraître se souvenir de leur ancienne indépendance. Les grands coups d'épée des conquérants, l'habitude, généralisée par les bons exemples d'Ayolas et d'Irala, de prendre femme parmi les Indiens, et surtout l'influence du clergé espagnol, les prédications, le confessionnal, avaient fini par faire des aborigènes les meilleurs sujets de la couronne de Castille.

L'administration d^ pays était facile : gouverneurs et gouvernés, admettant dans toutes ses conséquences, et avec une parfaite bonne foi, l'axiome catholique que ce bas monde n'est qu'un séjour provisoire, un lieu d'épreuve pour les âmes, se préoccupaient fort peu de cette vie passagère et beaucoup^ au

contraire, de la vie éternelle. De là la grande importance donnée aux églises, aux couvents, aux cérémonies du culte, à la généralisation des prières et des pratiques pieuses.

Pour maintenir le pays dans la voie de salut, l'Amérique fut interdite aux juifs et aux mahométans; pour en éloigner toutes les hérésies possibles, les ports des vastes possessions espagnoles furent fermés à tous les étrangers. L'Espagne poussa ce système d'isolement, cet égolsme, jusqu'à l'absurde. Dans la crainte que ces colonies ne servissent à enrichir d'autres nations, les lois fiscales ne leur permirent le commerce qu'avec la métropole, et encore y mirent-elles tant de restrictions et d'entraves que les objets manufacturés d'Europe étaient d'un prix inabordable en Amérique. Les acheteurs étant peu nombreux, et rares les occasions de faire des échanges, les matières premières que l'Amérique eût pu exporter en abondance demeuraient sans valeur, et personne ne se préoccupait de produire, à cause du bas prix qu'on obtenait des produits que pouvait donner le pays.

Sous un beau ciel comme celui de l'Amérique du Sud, les besoins sont insignifiants, et l'on est naturellement porté à ne travailler que juste autant qu'il faut pour vivre ; ce système fiscal si inintelligent contribua encore à donner aux Américains les habitudes d'indolence qu'on leur reproche avec tant de sévérité. Il eut un autre effet, désastreux pour le commerce de la métropole, en les habituant à se passer de ses produits, et son influence se fait encore voir dans le costume des créoles et dans Tameublement de leurs habitations. Le prix des objets de pre* mière nécessité étant trop élevé et au-dessus des moyens du plus grand nombre, les créoles les remplacèrent par ce qu'ils avaient sous la main; ils s'habituèrent, par exemple, à se servir des ustensiles indiens, qu'ils n'auraient jamais employés sans cela. Ainsi le prix élevé du verre et de la porcelaine généralisa l'usage des courges, des vases en bois et en corne, des poteries grossières du pays. De même pour les selles, qu'on

remplaça par Vapero, encore en usage» fait de bois ou de paille recouverts de peau qou tannée.

Le costume éprouva des effets analogues. Le haut prix du drap» ainsi que de tous les tissus» fit qu'on abandonna une partie des vêtements européens. Un morceau d'étoffe» d'un mètre de largeur» attaché autour des reins, tint lieu de pantalon : c'est le chiripa actuel ; un autre mcHrceau, de deux mètres de long» avec une fente au milieu par où l'on passe la tète» remplaça la veste et le manteau : c'est le poncho.

Cette altération du costume national» cette habitude prise de se passer d'une foule d'oints qui sont indispensables à l'Européen» paraissent à première vue de peu d'importance; elles eurent cependant une influence très-marquée sur la manière d'être des créoles. Quand on vit comme les sauvages» on devient insensiblement sauvage. Aussi les Espagnols qui arrivaient dans la colonie» vers le commencement du dix-septième siècle» trouvaient-ils» sauf la couleur» bien peu de différence entre les Indiens et les descendants des conquérants. La civilisation importée d'Europe ne faisait qu'effleurer la barbarie primitive. Malgré tout cela» cependant» le pays gagnait en bien-être; la condition» je ne dirai pas seulement des colons» mais même des Indiens soumis» était infiniment supérieure à ce qu'était celle des peuplades des rives des grands fleuves avant l'arrivée de Solis ou de Gabotto. Les plantes alimentaires d'Europe» le blé» l'orge» le chou » poussaient au milieu des mais et des maniocs des Guaranis. Nos animaux domestiques» moutons» vaches» chevaux» broutaient côte à c6te avec les gàmas des plaines et les autas des forêts.

La population n'était jamais exposée à la famine par le manque de vivres. Le terrain n'ayant pas de valeur» le premier venu était propriétaire da champ qu'il voulait cultiver ; et» dans ce pays admirablement fertile» il suffisait du travail de quelques jours pour s'assurer une récolte abondante. Quant au vêtement» on était arrivé aux dernières limites de la simplification : on

allait pieds nus ; un chapeau de feuilles de palmier tresséest un chifTon roulé autour des reins, c'était tout ce qu'il fallait pour vivre aux champs.

Dans les villes, où la civilisation était entretenue parles arrivages périodiques d'Europe, on avait une tenue plus convenable et l'on était réellement plus civilisé. Si l'on veut, en effet, observer attentivement les conséquences de l'indifTérence en matière de superfluités, on comprendra toute la fausseté du proverbe qui dit que l'habit ne fait pas le moine. L'habillement donne des habitudes de propreté, crée des besoins qui obligent à l'ordre et au travail; l'habit, en disciplinant le corps, discipline l'esprit. Les superfluités sont toute la partie matérielle de la civilisation. Jetez deux mille Français ou Anglais tout nus sur une des lies de l'Océanie , avant trois ans vous aurez de vrais sauvages, au physique comme au moraU

Mais tout mal social porte en soi son remède. Les lois fiscales appelèrent la contrebande. La contrebande ftat la cause des guerres entreprises par l'Espagne pour éloigner les Portugais de ses établissements , guerres qui sauvèrent le pays du plus terrible des ennemis des sociétés, le quiéismef le marasme politique.

Après Saavedra , les pays de la Plata furent gouvernés par des fonctionnaires espagnols , généralement des militaires , qui étaient nommés pour cinq ans , mais qui pouvaient être continués dans leurs fonctions , et même avaient la perspective de monter en grade. Ainsi , ils pouvaient passer du gouvernement de Cordoue, par exemple, à celui de Buénos-Ayres, déjà la plus considérable , quoique la plus moderne , des villes fondées par l'Espagne ; puis à un gouvernement dans les établissements , plus importants alors, du Pacifique ou de la Bolivie. Les plus heureux , après une longue pratique des choses américaines , arrivaient à être vice-rois , soit au Pérou , soit au Mexique. Du reste, la besogne était facile. L'exercice du pouvoir absolu dbr

vient une affaire toute paternelle quand la majorité est d^accord ou ne connaît rien de supérieur aux lois qui la régissent.

Après 1620, la tranquillité eût été complète aux colonies de la Plata » sans un peuple rival qui était venu s'établir dans le voisinage des pays cédés aux adelantados Mendoza et Cabéza

de Vaca; les officiers espagnols y eussent vécu comme au Mexique ou au Pérou » si les Portugais ne les eussent obligés à prendre les armes pour s'opposer à leurs empiétements.

Il peut sembler étrange que l'Espagne » si jalouse de sa souveraineté exclusive , après avoir été la première à occuper la baie splendide de Rio-Janeiro » dont Mendoza avait formellement pris possession ; après avoir occupé Cananea, d'où Cabéza de Vaca était parti pour gagner par terre les rives du Paraguay, ait souffert qu'un autre peuple s'établit dans ces parages» auxquels elle avait seule droit en vertu de la bulle d'Alexandre VI et du traité de Tordesilias. Pour expliquer cette tolérance, il faut bien se pénétrer du mobile qui poussait les Espagnols , au seizième siècle, à travers les flots de l'Atlantique : ils ne voyaient que le Pérou et ses trésors fabuleux. L'occupation de la côte orientale d'Amérique n'était pour eux qu'un moyen de se mettre plus facilement en communication avec ce merveilleux empire dont les princes pouvaient payer des rançons qui eussent épargné à François I*' les ennuis d'une longue captivité à Madrid ; un acheminement vers ces villes indiennes où le dernier soldat trouvait plus de butin que le plus heureux des guerriers du connétable de Bourbon n'en avait fait au sac de Rome.

Cette préoccupation générale, cette idée fixe, peut seule nous expliquer la fondation d'une ville comme l'Asuncion , dans l'intérieur des terres, loin de toute communication, quand la belle baie de Rio-Janeiro restait déserte. On ne comprendrait pas autrement qu'ils eussent abandonné Cananea ou Sainte-Catherine, ce petit Madagascar de l'Atlantique, pour aller lutter avec les Timbtts des plaines marécageuses de Santi-Espiritu.

Mais pendant qoe les Espagnols poursuivaient leur chimère» les Portugais » qui n'avaient pas un Pérou où courir, s'étaient établis le long des c6tes où Cabrai avait touché par hasard en i 500, et la cour de Lisbonne avait fait choix de ce pays comme lieu d'exil pour les criminels qu'on ne voulait pas pendre. Ces déportés , une fois débarqués , étaient laissés libres de leurs mouvements. Ils s'étaient établis à la longue, par petits groupes , des bouches de l'Amazone aux bouches de la Plata , et ils s'y étaient constitué de vastes domaines qu'ils avaient peuplés d'Indiens et sur lesquels ils régnaient en maîtres souverains, absolument comme faisaient les aventuriers espagnols dans le reste de l'Amérique.

D'un autre côté , les connaissances géographiques , au seizième siècle , étaient encore si vagues , qu'on ne savait pas où placer cette fameuse ligne qui , suivant la bulle d'Alexandre YI et le traité de Tordesillas , divisait le monde entre les monarques d'Espagne et de Portugal^ et les Portugais, au Brésil, pouvaient se dire dans leur domaine. Ces actes solennels leur permettaient de s'établir à trois cent soixante-dix lieues à l'ouest des lies du Cap-Yert. Ils ne s'inquiétaient donc pas de savoir si les Espagnols avaient déjà pris possession du pays qu'ils rencontraient à cette distance , et ne s'arrêtaient guère devant les signes de leur passage , les marques de propriété qu'ils y avaient laissées, et qui consistaient ordinairement dans des incisions faites aux arbres , dans des croix élevées sur le rivage, ou quelquefois encore dans des pyramides de pierres.

Un de ces groupes de déportés s'était établi , sans que les Espagnols s'en fussent aperçus, dans le pays que Yaca avait traversé en allant de Cananea à l'Asuncion, et y avait fondé une bourgade qu'ils avaient appelée San-Paulo.

Moins scrupuleux qu'on n'était forcé de l'être aux colonies administrées par la couronne , les Paulistas avaient admis dans leur établissement, outre les pirates hollandais, tous les hommes de mer qui fuyaient la justice européenne et tous les aventu-

riers , quelle que fût leur nationalité , qui voulaient foire le commerce.

Cette étrange colonie , par cela seul qu'elle n'était pas protégée» avait prospéré bien plus que les établissements réguliers. Prenant leurs femmes parmi les Indiennes, les déportés s'étaient créé des familles, et ne songeaient nullement à quitter un pays où ils jouissaient d'une liberté illimitée. Sans douaniers ni contrôleurs qui entravassent leurs opérations commerciales , ils recevaient des marchandises européennes, qu'ils avaient à beaucoup plus bas prix que les Espagnols , et ils tiraient un bien meilleur parti des produits du pays^ qu'ils pouvaient donner en retour.

Ces avantages leur inspirèrent l'idée d'entrer en relations avec les établissements espagnols, auxquels ils pouvaient vendre des marchandises européennes , en gagnant pour le moins les droits dont elles étaient grevées quand elles leur arrivaient d'Espagne. Ils trouvèrent en effet des acheteurs , et la contrebande amoindrit ainsi un peu le détestable effet des lois prohibitives que l'Espagne « dans son ingénuité , avait cru devoir établir pour la plus grande prospérité de ses sujets.

Malheureusement les Paulistas ne se bornèrent pas à ces opérations, pacifiques si elles n'étaient pas légales. Pour voler quelques ornements d'église et enlever des femmes, ils commencèrent, vers 1625, à faire des razzias du côté du haut Parana, détruisirent quelques villages, comme Jerez et Yilla-Rica, et incendièrent les fermes environnantes.

Le gouvernement portugais n'était pour rien , assurément, dans ces actes de brigandage ou de contrebande , actes également criminels aux yeux de l'Espagne , mais il était porté à les excuser, parce qu'ils contribuaient les uns et les autres à la prospérité de ses colonies du sud , formées presque à son insu , et ajoutaient ainsi indirectement à l'importance de Bahia, qui était à cette époque le principal établissement portugais sur la côte dn Brésil. Afin même de surveiller les Paulistas de plus près.

les Portugais fondèrent à Rio-Janeiro un établissement où ils placèrent un gouverneur qui fut subordonné à celui de Bahia.

Le chef du nouvel établissement n'eut rien de plus pressé que de se mettre en relation avec les déportés, qu'il sut se gagner en leur donnant force brevets de capitaine , voire même de commandeur, et en les confirmant dans la possession des domaines qu'ils s'étaient créés dans le sud de l'immense continent. Feignant même de croire que les provinces de Rio-Grande et tout ce qui forme aujourd'hui la république orientale de l'Uruguay étaient les limites naturelles de son territoire , il encourageait les expéditions dirigées contre le bétail importé par les Espagnols , et qui s'était multiplié avec une étonnante rapidité entre l'Uruguay, la Plata et la mer.

Mais les Espagnols considéraient tout le pays s'étendant entre la rive nord de la Plata et la rive orientale de l'Uruguay comme une dépendance et en quelque sorte une propriété communale de la petite ville de Buénos-Âyres. Les bestiaux laissés en entière liberté dans ces] immenses pâturages appartenaient en commun, ainsi que le territoire, aux Buénos-Âyriens. Deux fois par an, ils débarquaient du côté de Martin-Garcia, et abattaient un grand nombre de ces animaux , uniquement pour se procurer des cuirs ; car, après les avoir dépouillés de leur peau , ils abandonnaient la chair et les carcasses aux oiseaux de proie. Cette si vaste propriété n'était guère surveillée que par quelques Indiens établis à Soriano , sous la tutelle de moines espagnols, et qui servaient de guides aux Buénos-Ayriens dans leurs chasses. Les Pauiistas, pour être plus libres dans leurs razzias, assaillirent à l'improviste ces surveillants incommodes et brûlèrent leurs huttes.

Les gouverneurs de Buénos-Ayres se plaignirent vainement à Madrid des empiétements des Portugais. Ces plaintes avaient trop peu d'importance pour que l'Espagne de don Carlos lU le plus idiot des moines successeurs de Charles V, voulût en faire

l'olyet de réclamations sérieuses auprès de la cour de Lisbonne, gouvernée alors par des hommes plus intelligents et plus énergiques que la cour archidévote de Madrid.

Enhardi par l'inaction des Espagnols» qui ne possédaient d'ailleurs aucun établissement sur la rive gauche de la Plata, le gouverneur de Rio^Ianeiro résolut d'envoyer une expédition» aux ordres de Manuel Lobo» à l'embouchure même de la grande rivière» et» sentant toute l'importance d'un établissement permanent dans ces parages » il fit les plus grands efforts pour la réussite de cette entreprise. Il mit à la disposition de Lobo sept embarcations et quatre cents hommes » avec l'artillerie et les munitions de guerre suffisantes pour mettre en bon état de défense la colonie qu'il allait fonder.

Lobo » en homme expérimenté » comprit que le commerce de contrebande serait une source de richesse pour le nouvel établissement; aussi» sans s'arrêter à Maldonado ou à Montevideo» qui offraient cependant de bonnes rades voisines de la mer » il pénétra dans les eaux de la Plata» et» suivant le chenal du nord» il jeta l'ancre presque en face de Buénos-Ayres» et commença la construction d'un fort qu'il nomma Colonia del Sacramento, juste à l'endroit où existe encore le petit village de la Colonia.

Des bûcherons venus de fiuénos-Âyres pour faire du charbon sur les lies de l'Uruguay furent les premiers à découvrir l'entreprise des Portugais; ils retournèrent en toute hâte en donner avis à Garro » gouverneur de Buénos-Ayres. Celui-ci protesta de toutes ses forces contre cette usurpation » et fit signifier à Lobo qu'il eût à évacuer sans retard un territoire qui appartenait à la couronne de Castille.

Le capitaine portugais prétendit qu'il se trouvait à moins de trois cent soixante-dix lieues ouest des lies du Cap-Vert, et» par conséquent » sur des terres qui » par le traité de Tordesillas» appartenaient au roi son maître ; et» sans s'inquiéter davantage de la protestation de Garro» il continua tranquillement ses travaux*

Celui-ci en réfftra immédiatement à Madrid ; mais, sans perdre un temps précieux à attendre des instructions du gouvernement, il rassembla à Buénos-Ayres une petite armée, composée de deux cent soixante Espagnols , fournis , savoir : cent vingt par Buénos-Ayres, soixante par Sant^-Fé, quatre-vingts par Corrientes , et de deux cents Indiens Guaranis. L'arrivée de forces si imposantes — quatre cent-soixante hommes — à la Colonia , surprit grandement les Portugais , qui , comptant sur la lenteur des communications avec l'Espagne , se croyaient en parfaite sécurité. Don Antonio Véra y Mujica, qui commandait l'expédition, profitant de cette première impression, donna Tassaut le 7 août 1680, prit la forteresse, et emmena prisonnière de guerre toute la garnison , ainsi que les familles qui étaient venues avec Lobo.

Pendant que ce brillant fait d'armes donnait aux colons espagnols la mesure de leur puissance militaire, l'ambassadeur d*Espagne à Lisbonne avait reçu l'ordre de réclamer auprès du gouvernement portugais contre la violation du territoire espa~ gnol. La cour de Lisbonne laissait l'affaire traîner en longueur, et elle n'avait point encore donné de satisfaction quand arriva la nouvelle du triomphe complet de don Antonio Véra. Loin de se montrer convaincus par la défaite de Lobo , les Portugais, prétendant être dans leur droit, demandèrent à leur tour satisfaction, menaçant, en cas de refus, de rompre avec l'Espagne. La cour de Madrid , afTaiblie par la série de revers qui avaient abouti à la paix de Nimègue , ne voulut pas faire d'une question si secondaire un casus belli, et, en mai 1681, les deux gouver^ nements stipulèrent que la nouvelle colonie serait rendue aux Portugais, mais à la condition qu'ils n'y élèveraient aucun ouvrage de défense, et ne formeraient, ni dans les alentours, ni dans l'intérieur du pays, aucun établissement permanent, jusqu'à ce que la question eût été pacifiquement examinée par des commissaires spéciaux qui prononceraient sur le fond du litige.

à savoir si le territoire où Lobo avait établi la Colonia de! Sacramento se trouvait en dedans ou en dehors de la ligne établie par le traité de Tordesillas comme limite des domaines maritimes de l'Espagne. Pour le cas où les commissaires ne pourraient s'entendre, on convint de s'en remettre au pape, qui déciderait souverainement cette question purement de latitude et de longitude, reconnaissant ainsi implicitement Alexandre VIII, qui occupait alors le saint-siége, pour le plus fort géographe de la fin du dix-septième siècle.

Les commissaires royaux, réunis tantôt à Badajos , tantôt à Yelves, ne purent se mettre d'accord. La cour de Lisbonne, plus rusée que celle de Madrid, espérait tout du temps , et suscitait, à chaque nouvelle conférence, des difficultés nouvelles. Lassés enfin par une si insigne mauvaise foi , les Espagnols se décidèrent à recourir au saint-père ; mais là on rencontra les mêmes hésitations, les mêmes lenteurs, et vingt ans s'écoulèrent sans que la question reçût une solution.

Elle fut reprise en i700, à l'avènement du petit-fils de Louis XIV au trône d'Espagne. Désireux d'entretenir de bonnes relations avec ses voisins , le nouveau roi leur céda la Colonia; mais ensuite, les Portugais ayant pris parti contre lui dans la guerre de succession, il révoqua cette cession, et, en 1704, des instructions en conséquence furent adressées au vice-roi du Pérou , de qui dépendaient tous les gouverneurs de l'Amérique méridionale. Celui-ci envoya immédiatement à Valdès luclan , qui commandait à Buénos-Ayres , l'ordre de chasser les Portugais du Rio de la Plata. Une expédition forte de mille Espagnols et de quatre mille Indiens fut dirigée contre la Colonia. Vigoureusement attaqués, les Portugais durent s'embarquer avec précipitation , abandonnant l'artillerie et les munitions de guerre qu'au mépris des traités ils avaient accumulées dans cet établissement.

Cette seconde victoire des colons fut tout aussi inutile que la première. La rive gauche de la Plata fut, il est vrai , débar-

rassée d'intrus de 1704 à i7i6; mais, à la paix d'Utrecht, TEspagne céda de nouveau cette rive, et, en 1716, le gouverneur de Buénos-Ayres dut , par ordre supérieur, remettre à un commissaire portugais la place deux fois conquise par les armes des créoles. Celui-ci même demandait qu'on lui reconnût le droit de posséder et de coloniser tout le pays compris entre rUruguay et la Plata ; mais le commandant espagnol^ qui n'avait obéi qu'à contre-cœur en livrant au Portugal une conquête espagnole , soutint que le traité ne parlait que de la petite ville et de la zone placée sous le feu de ses canons , et nullement de cet immense territoire, qui avait toujours été considéré comme bien communal de la ville de Buénos-Âyres.

Les deux peuples restèrent donc , après la paix des rois conclue à Utrecht , tout aussi hostiles qu'ils l'avaient été avant la guerre de succession.

Ces faits sont dignes de fixer l'attention , ne serait-ce que comme une preuve de la lenteur avec laquelle cheminent les idées les plus simples avant de passer dans la pratique, se heurtant à toutes les misérables entraves opposées par notre ignorance du bien-être qui doit résulter de la connaissance des lois naturelles morales. Dans ces lointains parages, les colons avaient plus à cœur les intérêts du roi que le roi lui-même : car, en somme, le voisinage des étrangers, loin d'être pour eux un sujet d'inquiétude, leur était un bien. Grâce au petit établissement portugais , le commerce de contrebande palliait un peu les effets de cette odieuse fiscalité qui était, en définitive, le plus grand obstacle au progrès et au développement industriel de ces pays. Le sentiment général devait être évidemment hostile aux ennemis des intérêts royaux ; mais , individuellement , les colons tiraient profit de la faiblesse de la cour de Madrid. Ainsi, quand un bâtiment anglais ou hollandais relâchait à la Colonia, les marchands espagnols de la rive droite en profi-

latent pour échanger leurs pelleteries, leurs suifs ou leurs graisses contre les marchandises européennes.

Mais personne ne songeait encore à faire de ces échanges accidentels un commerce régulier et suivi, qui aurait eu sur la condition des créoles l'influence la plus salutaire. Ces lois fiscales, qui aujourd'hui nous semblent incompréhensibles, mais qu'il ne faudrait pourtant pas juger au point de vue de la science moderne, étaient imposées et subies comme une nécessité. On ne s'imaginait pas alors qu'il fût possible de combiner les transactions commerciales de manière à augmenter le bien-être des gouvernés sans diminuer les ressources des gouvernants.

Le code qui régissait le commerce des colonies américaines était basé sur ce qu'on a bien voulu nommer système protecteur; c'était une série de règlements restrictifs ayant pour but de leur fermer tout marché qui ne f&t pas l'Espagne. On n'avait eu en vue , en les édictant , que les intérêts du trésor royal et ceux des compagnies privilégiées auxquelles avait été concédé le monopole du commerce américain.

Sévilie et Cadix étaient les seules places d'Espagne qui eussent des relations suivies avec la rivière de la Plata. Les commerçants de ces deux villes connaissaient fort bien l'état du pays. En n'envoyant qu'une petite quantité de marchandises, ils maintenaient le bas prix des matières premières que les colons pouvaient exporter, et vendaient fort cher les objets manufacturés qu'ils introduisaient; si bien que , grftce aux énormes profits qu'ils réalisaient sur les retours , ils faisaient de fort beaux bénéfices, tout en n'exposant qu'un très-faible capital.

Ce système, ruineux pour les colons, avait deux soutiens : le gouvernement et les compagnies, celui-là aveuglé par son ignorance , celles-ci par un intérêt du moment.

Dans les premiers temps de la conquête , le commerce avait été presque nul , et les compagnies privilégiées avaient suffi au peu de besoins qu'éprouvaient les colons. Mais aussitôt que ces besoins eurent augmenté, le commerce en fraude fit voir.

OU plutôt aurait dû faire voir que les règlements dictés par le conseil des Indes étaient défectueux. Mais, nous Tavons dît, le gouvernement avait des yeux pour ne pas voir. Au lieu de tuer dès le commencement la contrebande , en harmonisant les rè glements avec les besoins , en diminuant les droits de manière à permettre au commerce autorisé de lutter avec elle, TËspagne accumula restriction sur restriction, et envoya en Amérique une armée de douaniers, qui lui coûtaient bien au delà des droits qu'ils étaient chargés de percevoir, et qui, en définitive, n'empè«» chaient rien. Le commerce de contrebande, en dépit de toutes les précautions^ avait pris, dès i6âO,[de telles proportions^ que les compagnies privilégiées mirent le gouvernement en demeure de faire respecter leurs chartes.

Cette mise en demeure eut un étrange résultat. Pour ne pas ruiner tout à fait les colons , le gouvernement espagnol donna aux BuénoS'^Ayriens la permission d'exporter aux colonies portugaises deux mille fanègues de blé , cinq cents quintaux de suif et cinq cents quintaux de viande salée. C'était reconnaître l'absurdité du système en vigueur; mais il n'y persévérait pas moins sur tous les autres points , notamment en continuant à contraindre les Américains à aller s'approvisionner à la grande foire de Porto-Bello, qui devait rester Tunique marché pour toute l'Amérique.

Cependant les habitants de Buénos-Ayres finirent par faire comprendre au gouvernement combien étaient injustes les entraves mises ainsi à leurs exportations ; ils obtinrent le privilège d'entretenir deux bâtiments de cent tonneaux pour leur commerce avec la métropole. Cette concession , si mince qu'elle fût , motiva de nouvelles réclamations de la part des monopolistes/De peur donc que les commerçants de Buenos -Ayres nuisissent aux marchés du Pérou , en introduisant à Lima les marchandises qui leur venaient d'Espagne sur ces deux bâtiments , le conseil des Indes établit un cordon de douanes au centre des terres , et de cette manière la monarchie espagnole se fit à elle-

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même la plus rude guerre de tarifs qu'eussent jamais pu inventer deux nations rivales. Aussi, grâce à ce système inintelligent, les environs de Buénos-Ayres et l'immense territoire qui forme aujourd'hui la république orientale de l'Uruguay, malgré les razzias fréquentes qu'y faisaient les Portugais et les Espagnols, regorgeaient de bétail, qui , faute d'écoulement, n'avait qu'une valeur insignifiante. Un bisuf valait 5 francs; un mouton, de 3 à 4 sous ; une jument , 10 sous ; un cheval dressé, de 3 à 4 francs. Cependant les habitants vivaient pauvres au milieu de ces richesses, et personne ne paraissait songer aux ressources qu'on aurait pu tirer de ces troupeaux si le commerce eût été libre.

Tel était l'état des choses, état qui nous semblerait intolérable , mais que subissaient cependant sans trop se plaindre ceux qui en souffraient , quand la paix d'Utrecht vint ranimer quelque peu le marché de Buénos-Ayres et donner de la valeur à ces richesses demeurées improductives.

Cette paix fit faire à l'Espagne un progrès notable. La nation, après avoir, depuis Charles V et Philippe II, combattu sans relâche l'esprit de liberté civile, qui s'était réveillé dans les Provinces-Unies avec la réforme, et l'esprit de liberté religieuse, qui faisait tant de progrès en Hollande, en Angleterre, en France, partout ailleurs enfin, parut vouloir oublier cette politique, en s'unissant étroitement à la Hollande et à l'Angleterre , pays hérétiques et libéraux.

Par une convention qui suivit la paix d'Utrecht, les Anglais s'engagèrent à fournir des esclaves nègres aux colonies espagnoles. Buénos-Ayres fut une des places où ils pouvaient établir un comptoir, et ils furent autorisés à y introduire mille (}eux cents noirs par an , sur quatre navires , et à en rapporter la valeur en produits du pays : cuirs , graisses , viandes , etc. Mais il leur était interdit d'importer aucun objet manufacturé ; les marchandises de cette nature qui se seraient trouvées à bord devaient être saisies et brûlées.

Les Anglais prenaient là un engagement qu'ils n'avaient aucune envie de tenir ; la traite des nègres , qui à cette époque était un commerce parfaitement honorable et aussi licite que Test encore de nos jours le commerce des armes de guerre» n'était qu'un prétexte pour ouvrir un nouveau marché aux manufactures anglaises ; ce qui n'empêchait pas d'ailleurs leurs négriers de faire de fort bonnes affaires.

Il semble que l'Espagne eût dû comprendre que , dans un pays qui avait un besoin si urgent de marchandises étrangères, et fort habitué déjà au commerce de contrebande» les clauses restrictives du traité ne devaient pas tarder à être éludées. Effectivement » l'introduction des nègres et des marchandises qu'on débarquait en même temps fut un rude coup porté aux monopoleurs de Séville et de Cadix. Le privilège des Anglais ne dura que jusqu'en 1728, qu'il fut annulé après une nouvelle rupture entre l'Espagne et l'Angleterre ; mais la route de la Plata était connue, et, malgré tes douaniers, malgré les réclamations constantes des consulados) tribunaux de commerce de Cadix et de Séville), Anglais, Hollandais, Français et Portugais réussissaient à vendre leurs chargements et à prendre des cuirs en retour au marché de la Plata, en atterrissant à la Colonia, cet établissement portugais que connaissent nos lecteurs, et qui conti«> nuait à être une pomme de discorde entre Lisbonne et Madrid.

Le privilège donné aux Anglais eut un autre bon résultat. En 1724, les Buénos-Ayrieus , pour surveiller les contrebandiers-, avaient établi un petit poste de douaniers sur le rivage opposé , dans une petite baie à laquelle Solis avait donné le nom de Montevideo. Ce poste se convertit bientôt en un bourg destiné à devenir la deuxième ville des grandes rivières du Sud.

En résumé , malgré les hésitations et les entraves de toute natvre, malgré les vicissitudes qu'éprouvèrent les colonies par suite des succès ou des revers de l'Espagne en Europe, dont elle ressentait forcément le contre-coup , la tranquillité n'avait

cessé d*y régner. Les établissements voisins des ports prospéraient; ceux de Tintérieur, comme TÂsuncion, Gordoue, Corrientes, se maintenaient.

Cependant un épisode mérite que nous le signalions. L'état de décadence comparative où se trouvait l'Âsuncion, longtemps la ville la plus importante de ces parages » avait amené la formation d'un parti politique. Quelques hommes hardis, se donnant le nom de comuneras » s'étaient mis à agiter le pays , prétendant que la souveraineté populaire , dans ces lointaines régions, était supérieure à la souveraineté du roi, qui n'avait rien fait pour conquérir le pays qu'occupaient les descendants des conquérants. Mais le gouverneur, don Bruno Zavala, n'avait pas eu de peine à faire rentrer dans l'ordre ces brouillons révolutionnaires, qui s'étaient trompés d'heure, et qui, d'ailleurs, n'avaient trouvé aucun appui dans la généralité des colons , et encore moins dans les Indiens, qui les écoutaient sans comprendre.

Après ce léger incident, les colonies de la Plata retombèrent dans le calme plat, et bien triste sans doute eût été leur avenir sans les continuels démêlés entre les Espagnols et les Portugais , qui appelèrent plus impérieusement l'attention de l'Espagne sur ces pays , et l'obligèrent à y renforcer son autorité en les détachant de la vice-royauté du Pérou, pour en former . une vice-royauté particulière.

Mais, avant de continuer à étudier les causes et les effets de la discorde qui s'était élevée entre les colonies espagnoles et les colonies portugaises , récapitulons ce qui s'est passé dans cette partie du nouveau monde pendant les trois siècles que nous avons parcourus, et peut-être arriverons-nous à cette conelusion si consolante du bon docteur Pangloss , que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

Par TefPet de l'administration trop centralisée du Tavantisayouy la prise de Tlnca Atahualpa livre aux Espagnols le pays tout entier.

L'organisation sociale de cet immense empire était basée sur l'abrutissement 9 sur l'abjection humaine : l'épée de Pizarre» à Gajamarca, renverse d'un coup et le trône de ces Incas si puissants et sa base fragile.

La rançon payée par Atahualpa et les trésors de Cusco produisent en Espagne une fièvre d'émigration qui a pour résultat de peupler le monde découvert par Colomb.

Le désir d'arriver par des voies plus courtes à ce pays de l'or pousse à travers l'immense continent des bandés d'aventuriers» qui sèment y si l'on pouvait ainsi dire, des colonies sur leur route. Les uns s'arrêtent à l'embouchure des grandes rivières; d'autres à moitié chemin, sur les bords du Paraguay ; d'autres, enfin , parviennent Ijusqu'au Pérou, mais, n'y trouvant plus de bonnes places, ils vont s'établir sur les versants des Andes australes ou dans quelque oasis au milieu des plaines du centre; et, un siècle à peine s'était écoulé depuis que Balboa avait découvert le Pacifique, que les Européens étaient maîtres de tout le pays, du cap Horn à Maracaibo.

Sans doute ces nouveaux occupants n'étaient pas parfaits , tant s'en faut : leur haine pour tout ce qui n'était pas catholique, l'exclusivisme qui leur faisait repousser tout ce qui n'était pas espagnol, l'absurdité de leurs lois en matière commerciale, maintenaient l'immense continent séquestré du reste du monde, presque autant qu'il l'était lorsque l'Océan le cachait encore dans le far west; mais il n'y en avait pas moins progrès.

Les Espagnols sacrifiaient moins de victimes humaines que les Astèques. L'inquisition seule se permettait, de temps à autre, quelque petit aulo-da-fé.

Les Espagnols avaient rendu l'homme à lui-même dans l'empire des Incas.

Les Espagnols avaient tiré les tribus du sud de l'état de béte fauve dans lequel elles vivaient.

Somme toute y Tavarice des uns , les chimériques espérances des autres t rintolérance des colons, Fesprit étroit et exclusif de la cour d'Espagne , toutes ces mauvaises passions , toutes ces entraves, avaient, en fin de compte, tourné au profit de Thumaoité. L'homme , dans le pays qui nous occupe , comme partout ailleurs , devait (obéir ,à cette loi qui le fait marcher dans une voie fatalement ascensionnelle .

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