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En dehors de l'action du gouvernement et du courant ordinaire de l'émigration, un autre fait considérable s'était produit : un essai de civilisation sui generis avait été tenté et poursuivi, avec toutes les apparences d'un succès durable. Nous voulons parler des missions du Paraguay , dont il est temps que nous disions quelques mots , d'autant plus qu'à l'époque où nous sommes arrivés» ces petites républiques chrétiennes, qui jusquelà étaient restées fermées, pour ainsi dire, vont entrer, par la force des choses, dans l'histoire du pays qui nous occupe.
C'étaient de hardis utopistes que les révérends pères de la Compagnie de Jésus ; on les traiterait aujourd'hui de socialistes. Ils voulaient faire des pays arrosés par le Parana et l'Uruguay le centre d'une société modèle, qui devait agir autour d'elle par attraction, attirersuccessivement tous les hommes dans son orbite pour les confondre dans le sein de la famille chrétienne. Grande et belle idée, qui, nous ne faisons pas difficulté de le reconnaître, fait honneur à ceux qui l'ont conçue : car l'erreur même, lorsqu'elle a des intentions si hautement humanitaires, mérite qu'on la respecte. Mais ce n'en reste pas moins pour nous une erreur. Les résultats de la colonisation jésuitique ont été si tristes, en effet, que, s'il y a quelque chose qui puisse prouver que la doctrine de saint Ignace est impropre à servir de base à une organisation sociale, ce sont bien ces missions que les révérends pères présentent comme un de leurs plus grands titres de gloire.
Pour justifier cette assertion, nous dirons simplement, avant de raconter comment le gouvernement espagnol a été amené à expulser les Jésuites des colonies de l'Amérique du Sud, ce que
nous a appris un long séjour aux missions, et Tétude des documents les moins passionnés sur une question dont on a toujours parlé avec partialité » soit pour justifier l'expulsion des révérends pères , soit pour exalter outre mesure les bons effets de leurs missions parmi les gentils de TAmérique.
Les Jésuites apparurent en Amérique vers 1600. Leur réputation d'hommes supérieurs était universellement admise ; aussi furent-ils accueillis avec autant de sympathie que de respect*
Le gouvernement espagnol , qui » à cette époque , n'avait aucun motif de les craindre, accordait aux révérends pères tout ce qu'ils demandaient. C'est ainsi qu'ils devinrent propriétaires d'immenses terrains dans toutes les parties de l'Amérique espa* gnole» terrains choisis avec une perspicacité qu'atteste la grande valeur qu'ont acquise aujourd'hui leurs anciennes propriétés.
Dès les premiers temps , leurs efforts eurent un double but : diriger l'éducation des enfants des colons, et soumettre, à l'aide de moyens moins violents que ceux employés jusque-là par les Espagnols, les indigènes, qu'ils se flattaient de convertir par la prédication. C'est pour y parvenir qu'ils entreprirent leurs importants travaux sur les langues américaines , et c'est à eux que nous devons les grammaires et les dictionnaires quichuas, guwanis, aucas et aymaras. '
Leur plan , en ce qui concernait les colons , fut couronné d'un plein succès. De 1600 à 1767, ils avaient fondé des églises et des collèges dans toutes les villes importantes des colonies. Les enfants des principaux colons étaient élevés dans leurs écoles, et leurs meilleurs élèves pouvaient compter sur leur protection et leur puissante recommandation, soit qu'ils voulussent entrer dans les ordres ou obtenir quelque emploi du gouvernement métropolitain.
Leurs églises, bâties avec goût, étaient toujours situées dans les quartiers riches, afin d'attirer à leurs sermons l'aristocratie
coloniale , qu'ils gouvernaient par le confessionnal , par la chaire et par Técole. Les services qu'ils ont ainsi rendus ont été immenses.
Quant à la soumission des Indiens par la prédication, leur entreprise fut doublement malheureuse. Toutes les fois que leurs prédicateurs se trouvèrent en présence de ces formidables brutes à crâne plat qui avaient résisté à la politique patiente des Incas et au bras vigoureux des soldats espagnols , ils ne purent se faire entendre. Là où avait échoué Tépée des conquérants» la parole des prédicateurs échoua également. Les martyrs qui ont versé leur sang au Bio-Bio, au Tolten , à Nabuelhuapi comme au cap Gorrientes, prouvent trop cruellement notre assertion. Leur histoire parmi ces tribus féroces n'est pas longue à raconter. Dès qu'ils n'étaient pas protégés par les soldats, les Indiens Aucas, Tobas ou Pampas , massacraient les pères et brûlaient la mission. Aussi ne persistèrent-ils pas à vouloir convaincre los Indios bravos^ — c'est le nom qu'on a donné aux tribus inaccessibles à la civilisation. Ils furent plus heureux . avec los Indios mansos , c'est-à-dire avec les Indiens à crâne bombé, tels que les Quichuas, les Tapes et les Guaranis, tribus que nous connaissons déjà comme portées à la vénération et aimant le surnaturel, véritables moutons qui dès les premiers temps de la conquête s'étaient mis d'eux-mêmes au service des soldats espagnols.
Ge fait était important à établir , car , même en Amérique , beaucoup de personnes sont portées à croire que les révérends pères réussirent là où d'autres avaient échoué , ce qui est une erreur. Irala et Ayolas avaient, en effet, tout aussi bien soumis les Guaranis en prenant femme parmi eux, et cela longtemps avant que les Jésuites les eussent réunis dans leurs missions pour les soumettre par la prédication et le travail en commun ; et des Indiens soumis ainsi par les Espagnols il reste une race de métis assez nombreuse, tandis que des Indiens des missions il ne reste rien, pas même des sauvages. G'est ce qui nous
a fait dire que les révérends pères avaient été doublement malheureux dans leurs tentatives de civilisation. Pourtant il est impossible de rencontrer un pays plus beau, une race plus docile , en un mot des conditions plus favorables pour expérimenter la grande utopie dont ils ne cessent de poursuivre la réalisation » pour le plus grand bonheur du genre humain.
Ce fut 9 nous l'avons dit , Saavedra, qui appela les premiers Jésuites venus au Paraguay, les pères Mazeta et Cavaldini. Les renseignements donnés par ces révérends sur la docilité des Indiens , sur les facilités qu'offrait le pays pour l'étarblissement de colonies modèles» furent bien accueillis des hommes influents de l'ordre; leurs projets furent approuvés et ils se mirent immédiatement à l'œuvre. Le plan qu'ils conçurent dès lors était basé sur la possibilité de former avec les Indiens seuls des villages où l'on instruirait les indigènes dans les métiers nécessaires à la satisfaction de tous les besoins d'une communauté civilisée » et surtout où on leur inculquerait les principes de la morale chrétienne» pour en faire de bons sujets. Et pour que les Indiens ainsi parqués ne fussent pas pervertis par les Espagnols laïques arrivant d'Europe, qui, à ce qu'il parait, auraient gêné les efforts de la Compagnie, les révérends pères demandèrent pour l'établissement de leurs missions des terrains dont ils auraient la toute propriété et où ils seraient les miûtres de n'admettre que ceux qui pourraient leur convenir, prétendant d'ailleurs ne relever d'aucune autre autorité que de l'autorité spirituelle établie par eux.
Ce plan fut accepté par le gouvernement espagnol , et les éléments nécessaires pour le mener à bien furent mis à leur disposition. C'était créer un empire dans l'empire, inconséquence dont les ennemis des Jésuites ne pouvaient manquer de se faire une arme contre eux.
Nous avons dit de quelle sagacité firent preuve les révérends
pères dans le choix de remplacement de leurs missions. lis prirent sur les deux rives de l'Uruguay, du 27* au 31' degré de latitude sud , et sur les bords du Parana et du Paraguay , du 26* au 28« degré , autant de terrain qu'ils le jugèrent bon. On ne pouvait avoir la main plus heureuse. Toutes les cultures réussissent à merveille dans cet admirable pays : le blé, le mais, la yuca, le tabac, la canne à sucre, le café, le chanvre, le caraguata, — plante textile plus belle que le chanvre, — tout ce que rhomme peut demander à la terre y vient admirablement. Le cultivateur , plus que partout ailleurs , y trouve un sol fertile, un climat égal , des récoltes abondantes et certaines. Les fruits des tropiques prospèrent dans les terres basses qui avoisinent le cours des grands fleuves ; les fruits des climats tempérés réussissent sur les plateaux plus élevés. D'immenses forêts fournissent des bois admirables pour la construction et Tébénisterie. L'oranger, l'arbre des missions, y pousse aussi rapidement que le peuplier en Italie, aussi vigoureux et luxuriant que le chêne dans les forêts de France. Dans les parties non boisées, les plaines sont couvertes de graminées qui per^ mettent d'élever, sans aucune espèce de travail, de nombreux troupeaux, comme dans les Pampas du Sud. Enfin, les deux grands fleuves qui arrosaient les missions pouvaient faciliter le transport de leurs produits d'une mission à une autre ou des missions à la mer.
À mesure que les révérends pères obtenaient du gouvernement espagnol des concessions de terrain , ils obtenaient des gouverneurs des concessions dlndiens, c'est--à-dire que telle ou telle tribu errante de Guaranis ou de Tapes qu'ils convoitaient était cernée, battue si elle s'avisait de résister, et conduite militairement aux révérends pères, qui la parquaient là où ils croyaient convenable d'établir un centre de population. Quêtaient , nous le répétons , les Jésuites qui provoquaient cette chasse humaine ; mais, une fois les Indiens en leur pouvoir, ils les traitaient avec douceur, les faisant surveiller de loin jusqu'à
ce qu'ils s'habituassent au régime de la Compagnie. Les pauvres sauvages s'y soumettaient d'ailleurs très-volontiers, surtout sachant le sort qui les attendait s'ils tentaient de recouvrer leur indépendance , car les gouverneurs étaient là pour châtier les déserteurs.
Ainsi se formèrent successivement soixante-dix-sept établissementSy qui sont :
Sur la partie de la rive droite de l'Uruguay qui aujourd'hui appwtient à la République Âi^entine (province de Gorrientes) , et en suivant le cours du fleuve :
1 SanJavier. 13 San Fernando.
S Santa Maria Hayor. 14 La Cruz.
3 Santa Maria Menor. 15 Yapeyu.
4 Martires. 16 San Felipe.
5 San José. 17 San Juaquin.
6 Apostoles. 18 Santa Ana.
7 San Ildefonso. 19 El Rosario.
8 La Concepcion. SO San Roquito.
9 Santo Tomas. Si San Pedro.
10 San Antonio. 22 San Pablo.
il San Isidore. 23 San Gregorio.
IS San Alonso. 24 Mandisovi.
Sur la partie de la rive gauche appartenant maintenant au Brésil :
25 San Lucas. 30 San Juan.
26 San Nicolas. 31 San Borja.
27 San Luis. 32 San Juaquin.
28 San Miguel. 33 San Roque.
29 San Lorenzo. 34 La Cruz de Mbutuy.
35 Itaqui.
En s'éloignant de l'Uruguay, mais toujours sur le territoire brésilien et en suivant le cours de l'Ibicuy-Guassu :
36 La Asuncion. 41 San Miguel.
37 U>ipita. 42 San Antonio.
38 San Francisco. 43 San Blas.
39 Santa Maria de la Sierra. 44 Santa Rosa.
40 San Lifls TapebL 45 Beleo.
Sur la rive gauche du Parana, dans la province aetuelle de Corrientes» en descendaat le cours du fleuve :
46 Sauta Maria de riguasu. 86 Santa Teda.
47 Ibiray. 57 San Geronimo.
48 Corpus. 58 San Javier.
49 Loreto. 59 Soriano.
80 San Cosme Viejo. 60 San Agustia.
51 San Cosme Nuevo. 61 San Miguel.
52 Santa Ana. 62 San Antonio.
53 La Candelaria. 63 Caacati.
54 San Carlos. 64 ItaU.
55 San José. 65 San Cosme.
66 San Luis.
Le long de la rive droite , sur le territoire de la république actuelle du Paraguay :
67 Jésus. 72 San José.
68 Itapua. 73 Santiago.
69 San Cosme. 74 Santa Rosa.
70 Trinidad. 75 Santa Maria.
71 Nembucu. 76 San Ignacio Mayor.
77 Nembucu del Paraguay.
Ces dernières missions sont celles qui se sont le mieux conservéeSy parce qu'elles ont été habitées jusqu'à nos jours.
Chacun de ces établissements occupait une superficie de soixante-quatre lieues. Pour fonder une mission, les révérends pères demandaient quatre lieues aux quatre vents ; c'est-à-dire, en prenant leur chapelle comme point central» quatre lieues au nord 9 quatre au sud y quatre à l'ouest et quatre à l'est • en se réservant néanmoins de prendre un peu plus dans un sens , un peu moins dans un autre, si les accidents de terrain s'opposaient à un tracé régulier.
C'était tout près de cinq mille lieues carrées que possédait la Compagnie dans un des plus beaux pays du monde. Et nous croyons, dans cette appréciation, rester bien au-dessous de la réalité , car, en outre des quatre mille neuf cent vingt-huit lieues carrées des soixante-dix-sept missions, ils avaient, dans
les meillears endroits, des fermes , des parcs à bestiaux , qui ensemble représentaient peut-être une superficie égale.
Dans ces soixante-dix -sept missions, les Jésuites avaient réuni , vers 1 660 , époque de leur plus grande prospérité , de cent soixante à cent soixante-dix mille Indiens, c'est-à-dire de cent quarante à cent cinquante mille individus capables de travailler » qui ne demandaient jamais de salaire , qui se prêtaient avec résignation à toute espèce de travail ; aussi la prospérité matérielle des missions était-elle grande.
De chaque côté de l'église s'élevaient le cabildo^ l'habitation des directeurs , et une prison pour enfermer les incorrigibles. Ces trois édifices , bâtis toujours en ligne droite , formaient un des côtés d'une place carrée, plus ou moins grande, selon l'im** portance de la mission. Les trois autres côtés étaient occupés par de grands hangars divisés en chambres exactement pareilles, où logeaient les habitants de la mission.
Dans leurs grands centres, comme Santa Rosa, San Ignacio- Mayor, Itapua, Candelaria, Âpostoles, Goncepcion, de longues lignes de chaumières, toutes semblables, s'alignaient en rues régulières de chaque côté de la place centrale.
En visitant ce qui reste encore des missions , on reconnaît que le même plan a été suivi partout. L'église est plus ou moins grande, plus ou moins belle , mais les habitations des pères et celles des Indiens sont partout les mêmes , et pour les dimensions et pour les dispositions. Dans les petites comme dans les grandes missions , les places et les rues étaient ombragées par de belles allées d'orangers , ce qui devait leur donner l'air de jardins charmants aux yeux des quelques voyageurs qui purent les visiter dans le temps de leur prospérité.
Par les fossés qui marquent encore la place des haies, et par la nature des herbes qui couvrent tout champ qui a été labouré, on voit que les Indiens cultivaient une assez grande superficie de terrain. D'un autre côté, la tradition nous apprend que, vers 1667, les pères possédaient d'immenses troupeaux : aussi eic-
portaientrils à Buénofr-Ayres oa au Brésil une grande quantité de cuirs et de graisses, dont le produit leur permettait d'acheter toutes les étoffes dont ils avaient besoin , ainsi que les riches ornements d'église qu'ils faisaient venir d'Europe.
Cette grande prospérité matérielle dit assez que les Jésuites n'avaient pas été contrariés par le gouvernement espagnol , et qu'ils avaient trouvé dans les Tapes et les Guaranis un peuple facile à élever , des travailleurs habiles et persévérants. A quoi donc attribuer la disparition de cette race? A quoi attribuer l'abandon de tous ces travaux qui durent coûter de si longs , de si persévérants efTorts? A l'expulsion des pères? Ce motif n'est pas suffisant et n'explique rien ; car» s'il était possible que demain on expuls&t de Paris les fonctionnaires de tous les ordres , et avec eux tous les banquiers et tous les fabricants, la machine gouvernementale éprouverait quelque perturbation sans doute, mais on trouverait parmi les prolétaires des gens qui pourraient parfaitement les remplacer dans la rude tâche qu'ils sont appelés à remplir. A quoi donc attribuer la ruine complète des missions dès que les révérends pères ne furent plus là pour les diriger? Leurs Indiens étaient des hommes comme les autres hommes ; mais ils avaient été tellement travaillés qu'on en avait fait des machines , inférieures aux brutes à forme humaine que l'on jtrouve au Chaco ou en Patagonie , et , une fois laissés à eux-mêmes , ils s'étaient trouvés incapables de pourvoir à leur subsistance.
Les Tapes et les Guaranis, n'ayant aucune idée religieuse préexistante » avaient accepté avec une entière bonne foi , sans la moindre contradiction , les doctrines qui leur étaient constamment préchées. Gr&ce à leur ingénuité, à leur prédisposition à la vénération , ils se trouvaient au bout de quelques mois dans un état parfait pour la pratique de la vie dévote. Chez ce peuple qu'ils avaient formé selon leur cœur, les travaux apostoliques des révérends pères étaient loin d'être aussi ardus que
dans nos villes; là ils n'avaient pas à lutter, par les retraites» par le confessionnal , par les prédications » contre le mauvais esprit du siècle.
Ces populations étaient réduites à cet état d'hébétement habituel que les dévots regardent comme Tétat de perfection. Aucune ambition ne venait les distraire de leur solitude , d'où les soldats espagnols eux-mêmes , tout bons catholiques qu'ils étaient» se voyaient soigneusement écartés , comme des libres penseurs dont on devait redouter le contact.
Les Guaranis craignaient l'enfer comme le feu; ils désiraient le ciel comme un commerçant la réalisation d'une longue et pénible spéculation qui doit lui assurer une inépuisable richesse. Cette vie terrestre n'était pour eux qu'un temps d'épreuve qui permettait au bon Dieu de distinguer ceux qui méritaient le paradis. Les Pères profitaient de ces dispositions pour en obtenir tout ce qu'ils voulaient, pour les plier à tous les travaux. En compensation, ils ne les laissaient manquer de rien, les nourrissaient bien, les habillaient, et les amusaient parfois par de grandes processions.
Mais le communisme jésuitique avait tué le moi humain. Ce n'était pas pour eux que travaillaient les Guaranis , c'était uniquement pour ne pas déplaire aux directeurs ; il leur manquait l'aiguillon de l'individualité. Maintenus dans une perpétuelle enfance, ils vivaient sans désir, sans émulation, sans cet attirail de passions enfin qu'on trouve dans la société, où chacun travaille pour soi, — passions contre lesquelles les moralistes orient beaucoup, mais qui, mises en nous par le Créateur, sont nécessaires à la créature , tout comme les veines et les nerfs.
C'est à cette éducation étroite, qui avait détruit chez les Guaranis tous les sentiments que nos dévots croient l'inspiration du démon , c'est à cette réussite complète qu'il faut attribuer la ruine totale des missions , aussitôt que la direction des révérends leur manqua.
Toutes les fois que la balance , soit au physique , soit au
moral » penche trop d'un côté , il en résulte un manque d'équilibre dans nos facultés, qui 6st fatal à la société. Si l'homme n'a aucune idée de religion ni de justice, si les forces morales restent dans l'ignorance d'elles-mêmes , il y a manque d'équilibre et l'homme se ravale à l'état de brute. Tel est le Patagon , qui vit comme les loups; le Toba du Chaco, qui ressemble aux ours; tels sont ces groupes de nègres sauvages, fils d'esclaves marrons , que l'on rencontre parfois sur les bords du Madeira ou de l'Amazone , et qu'on serait tenté de prendre pour des groupes de gros singes.
Mais ce n'est pas là le cas le plus dangereux : la brute abandonnée à elle-même peut vivre^ se perpétuer; l'instinct de l'animal sufBt à l'existence isolée. Le danger est bien plus grand quand le manque d'équilibre provient de la prédominance absolue des pensées ultramondaines, quand la vie de ce monde n'est considérée que comme une épreuve à laquelle on se résigne : un peuple qui est sous l'empire de pareils sentiments ne peut plus exister dès qu'il est abandonné à lui-même. C'est ce qui arriva aux Guaranis.
Mais comment cette puissante tutelle vint-elle à leur manquer? Comment le gouvernement espagnol fut-il amené à porter la main sur ces établissements si longtemps protégés? C'est ce que va nous apprendre la suite de ce récit; disons cependant dès à présent que la ruine des missions a été un des résultats de cet antagonisme des Espagnols et des Portugais auquel nous faisions allusion tout à l'heure , antagonisme qui a été toute l'histoire de la Plata, de la Conquête à l'Indépendance, et dont nous allons suivre les péripéties.