AU
gondage qui caractérise le gouvernement entre les mains des couches inférieures de la société.
Indépendamment de Faction de ces employés qui pénétraient jusqu'aux plus petites bourgades des vallons perdus desÂndes, et dont le dernier même était un élément de civilisation, le pays comptait, au commencement de la révolution, beaucoup de créoles qui avaient occupé une position marquante dans le vieux monde, et dont l'expérience devait être d'un grand secours à leurs compatriotes dans lenfantement de leur nationalité. De même que Belgrano était revenu imbu des idées économiques de Campomanes et de Florida Blanca , San-Martin , militaire élevé à l'école pratique qui s'était ouverte pour l'Espagne avec l'invasion française , avait rapporté les traditions de la hiérarchie militaire; habitué à faire mouvoir des masses, à modifier par la tactique les volontés diverses , il savait faire de mille bras, de mille volontés, cette admirable machine de guerre qui arrive à n'avoir qu'une seule volonté pour agir en masse, qu'un seul bras pour frapper des coups formidables. Rondeau, Âlvear et quelques autres, moins bien doués que San-Martin, mais sachant le métier de soldat, avaient formé des élèves, et l'armée qui triompha à Chacabuco ou à Maypu, comme celle qui porta le pavillon argentin jusqu'aux Andes équatoriales^ pouvait avec orgueil parler de son organisation , de ses officiers, aussi instruits, aussi civilisés que les hommes appelés à commander les armées européennes.
Mais la guerre qui interrompit tout d'un coup le courant de la civilisation, les lointaines expéditions au Chili, au Pérou, à l'Equateur, en Bolivie, qui éloignèrent les plus intelligents, décapitèrent le pays ; abandonné aux doublures, s'il est permis de s'exprimer ainsi, il commença à rétrograder vers la barbarie.
C'est surtout dans les provinces intérieures que le mal fit des progrès. Les gouverneurs, faute de mieux, placèrent sur les bancs des juges des hommes de bon sens assurément, mais qui
n*élaient pas des légistes. A défaut d'hommes plus capables, des soldats à peine en état de faire des sous-ofBciers devinrent commandants, colonels, généraux. Tous ces hommes qui, sans la révolution, n'eussent jamais pensé à s'élever au-dessus de leur position, prirent bientôt le goût du commandement et s'entourèrent d'hommes bien plus incapables encore ; non qu'ils n'eussent pu en trouver d'intelligents, mais c'était un calcul de leur misérable ambition : ils croyaient à la fidélité des hommes grossiers, et redoutaient tout homme capable comme un rival dangereux pour leur autorité. C'est ainsi que la nouvelle république vit bientôt surgir une aristocratie barbare, laquelle pèse encore sur le pays.
Il faut avoir vu de près un Etat qui fonde sa stabilité sur la glorification de la bêtise pour comprendre combien la masse d'un peuple est barbare, combien est restreint le nombre de ceux qui peuvent aspirer à diriger une nation en se tenant rigoureusement dans les limites du droit et du devoir.
Ce qui augmentait encore le mal, c'est que les hommes de quelque intelligence, voyant que leurs capacités leur étaient un obstacle, affectaient l'ignorance, les manières grossières des barbares au milieu desquels ils vivaient, et mettaient autant do soin à se ravaler que partout ailleurs on en met à s'élever. Et malheureusement cette éducation à Tenvers est beaucoup plus facile que l'autre. La barbarie ne se singe pas impunément, elle se gagne vile. Aussi se ferait-on difficilement une idée de l'abjection dans laquelle étaient tombés les hommes de Tintérieur. On y avait un tel mépris pour toute espèce d'instruction que les mots ûesavantj de docteur, de philosophe, étaient réputés de grosses injures.
Un riche habitant de Santa-Fé , homme d'esprit tombé dans la barbarie , causant un jour avec Lopez , celui-ci lui demanda pourquoi il ne faisait pas apprendre à lire à son fils, n A quoi bon? répondit le richard, je le destine à devenir gouverneur de notre province. »
Nous sommes entré dans ces détails parce que, à notre sens, ils donnent une idée plus exacte de l'état moral d'un pays que rénumération des décrets, des lois, des règlements, qui peuvent y avoir été promulgués, et qui sont, la plupart du temps, restés lettre morte.
Quiroga, qui nous a jeté dans cette longue digression, était le résultat de la barbarie, et il en fut un des principaux fauteurs. Il est temps que nous fassions connaître ce célèbre gaucho, dont le nom s'est déjà rencontré plusieurs fois sous notre plume, et qui a joué un rôle si important dans la République Argentine. Nous empruntons la peinture que nous allons faire à un remarquable ouvrage publié en 1845 par M. Sarmiento,et qui contient, outre une biographie de Quiroga, de très-curieux détails sur l'aspect physique et les coutumes des pays sur lesquels s'exerça son action.
Facundo Quiroga était fils d'un estanciero originaire de San- Juan et d'humble condition, mais qui, s'étant établi dans les plaines de la Rioja (los llams) , avait acquis une assez belle fortune dans l'élève des troupeaux. En 1799, il fut envoyé dans la ville natale de son père, pour y recevoir l'instruction qu'on y donnait dans les écoles, et qui se bornait à l'enseignement de la lecture et de l'écriture. L'enfant montra dès ces premières années ce que serait l'homme. Dur, acariâtre, il ne se mêlait aux autres enfants que quand il s'agissait de coups à donner ou d'actes de rébellion, auquel cas on le trouvait toujours en avant. A mesure qu'il grandit, son caractère prend une teinte plus prononcée ; tous les jours il se montre plus sombre, plus impérieux, plus sauvage. La passion du jeu, passion des âmes rudes qui ont besoin de fortes secousses pour sortir de leur sommeil, le domine d'une manière irrésistible dès T&ge de quinze ans. Cette passion, qui lui a fait une certaine réputation dans la ville, l'emporte jusqu'au meurtre, et lui fait faire le premier pas dans cette voie sanglante qui devait marquer son
passage sur la terre. Parvenu à l'âge adulte, il mène une vie vagabonde, dans laquelle il est difflcile de suivre sa trace, quelquefois caché, toujours poursuivi, jouant, travaillant comme journalier, mais partout dominant tout ce qui Tentoure par la terreur qu'inspire son poignard, toujours prêt à frapper.
Vers 1806, on le voit partir pour le Chili, avec un chargement de grains appartenant à ses parents : il le joue, avec les bêtes de somme et leurs conducteurs, et il renouvelle ce manège jusqu'à ce qu'il ait poussé à bout la patience de son père, et se soit complètement brouillé avec sa famille.
Quatre ans après, on le trouve à Buènos-Ayres ; il est engagé comme recrue dans le régiment d'Arribenos que commandait le 'général Ocampo, son compatriote. Trempé fortement comme il Tétait, il eût pu trouver la fortune dans la carrière des armes; mais il n'était pas homme à se plier au joug de la discipline, et à attendre son avancement du temps et de ses services ; il se sentait appelé à commander, et il voulait arriver d'un bond. Il quitta donc le service.
Recruté plus tard pour l'armée des Andes, et enrôlé dans les grenadiers à cheval, il déserte encore une fois et forme le projet d'aller se joindre aux bandes de Ramirès^ émules de celles du fameux Arligas, dont les crimes ont porté le nom jusqu'aux Uanos ; mais dénoncé aux autorités de San-Luis par ses compatriotes , qui savaient quelle force allait porter aux flibustiers de la Pampa un homme de ce caractère, il fut arrêté au passage et jeté en prison.
Par une étrange fatalité, cependant, cette prison de San- Luis devait être le premier échelon de sa fortune. San-Martin avait fait conduire à San-Luis un grand nombre d'officiers espagnols de tout grade, qui avaient été faits prisonniers au Chili. Un jour ces prisonniers se soulevèrent et ouvrirent les cachots des prisonniers ordinaires, parmi lesquels était Quiroga, espérant qu'ils en seraient aidés dans leur projet d'évasion. Facundo se vit à peine libre que, saisissant une barre de
fer, il ouvre le crâne à l'Espagnol qui l'avait délivré, puis, courant sur les révoltés, il jonche le chemin de cadavres, et, avec l'aide de quelques soldats et de quelques autres prisonniers, il parvient à étouffer la rébellion. Cet acte de férocité et d'ingratitude lui valut sa grâce, et, muni d'un certificat de civisme, il reparut à la Rioja, non plus en journalier obscur, mais en homme sur qui la patrie peut compter.
Dans un pays civilisé, les faits et gestes de Quiroga l'auraient infailliblement conduit aux portes du bagne; mais, dans cette société barbare, ses antécédents le mettaient au rang des hommes qui pouvaient aspirer au pouvoir suprême. Les partis qui divisaient la Rioja ne tardèrent pas à rechercher l'appui d'un homme que tous regardaient avec le respect et l'étonnement qu'inspirent toujours les actions hardies. Les Ocampos, qui arrivèrent au gouvernement en 1820, le firent commandant des milices de la campagne.
Une occasion de se montrer s'offrit bientôt à lui. Le premier régiment des Andes, revenu du Chili pour se reposer, s'était soulevé à la voix de Francisco Aldao et de Corro; mais, ayant échoué dans leurs projets, les insurgés avaient battu en retraite vers le nord, dans l'intention de se joindre à des partisans de Salta.
Le général Ocampo, gouverneur de la Rioja, résolut de leur barrer le passage, et, à cet effet, il convoqua toutes les forces de la province. Facundo accourut avec ses llaneros. Les deux armées en étant venues aux mains, peu de minutes suffirent au premier régiment pour montrer qu'il n'avait rien perdu de son ancienne valeur sur les champs de bataille ; les hommes d'Ocampo furent culbutés, et Corro et Aldao marchèrent sur la ville, pendantque les vaincus s'enfuyaient vers les llanos, où ils espéraient pouvoir attendre les forces qui, de San-Juan et de Mendoza, s'étaient mises à la poursuite des fugitifs. Facundo alors abandonne le corps d'armée, résolu à agir pour son propre compte. Il tombe surl'arrière-garde des vainqueurs, les harcèle,
leur tue beaucoup de monde et fait de nombreux prisonniers. Sous rimpression de ce retour offensif, le régiment victorieux s*inquiète et hésite, ses chefs se divisent. Âldao, refusant de suivre Corro, conclut avec Ocampo un arrangement qui lui permet de se retirer sur San-Luis en traversant les Uanos. Quiroga est chargé de le conduire jusqu'à la frontière de la province. Chemin faisant, Âldao, qui connaît l'homme, lui offre cent hommes de ligne pour s'emparer de la Rioja, en échange de son appui pour ses propres entreprises. Quiroga accepte avec empressement, s'achemine vers la ville, s'en empare, fait main basse sur les fonctionnaires, qu'il jette en prison, et leur envoie des confesseurs et l'ordre de se préparer à mourir.
Dès ce moment, la Rioja et ses habitants deviennent la propriété du bandit. Quiroga n'entend pas perdre son temps à gouverner ; mais c'est lui qui nomme le gouverneur de la province , réduit au rôle d'un commis qu'il approuve ou châtie , suivant le caprice du moment; c'est lui qui pergoit les impôts, et il se les approprie ; c'est lui qui a le commandement suprême de la force armée. Toute notion de droit se perd. Pour Quiroga, l'unique ressort du gouvernement , c'est la terreur , et chaque jour il se croit obligé d'augmenter le nombre de ses victimes, pour que chaque jour on le craigne davantage. Dans toute la province il n'y a plus qu'un sentiment, la peur de Quiroga, qui sème autour de lui , sans cesse, indistinctement^ l'outrage, la ruine , la mort.
Et , malheureusement , la Rioja n'est pas seule à souffrir de la cruauté de ce tigre, comme on l'ajustement appelé; son esprit inquiet , ses instincts, le poussaient hors du cercle étroit où il dominait, et les mille complications qui, à chaque moment, surgissaient du système de fédération , ou plutôt du morcellement prôné par Dorrego , l'état déplorable de la République Argentine, où tous les intérêts, toutes les passions étaient en jeu, lui donnaient de fréquentes occasions de sortir de sa tanière.
Ainsi , un colonel , du nom de Madrid , qui avait été envoyé par le gouverneur de Buénos-Ayres à Tucuman pour y lever un régiment de cavalerie destiné à Tarmée du Brésil , poussa le zèle jusqu'à renverser le gouvernement local. Le gouverùeur dépossédé se plaignit à Buénos-Ayres. Le gouvernement argentin , pour mieux prouver sa non-complicité, invita Quiroga à aller avec ses milices rétablir l'ordre. Quiroga s'empressa de répondre à cet appel ; il envahit le Tucuman et s'acquitta de sa mission avec un succès complet. Ce coup d'essai le rendit plus entreprenant encore ; tout d'ailleurs semblait servir son besoin de mouvement.
Peu de temps après, c'étaient les prêtres qui , dans une querelle religieuse, l'appelaient à leur aide ; voici à quelle occasion.
L'importance commerciale du port de Buénos-Ayres amenait dans cette ville un grand nombre d'étrangers. Le gouvernement, dans un but facile à comprendre, proposa de leur accorder la liberté des cultes ; une loi fut présentée à cet effet , et elle eut l'approbation de la partie la plus illustre et la plus éclairée du clergé. Les couvents furent sécularisés, et les prêtres , comme en France, devinrent un corps dépendant de l'État par le traitement qu'ils reçurent en échange de leurs propriétés.
Cette question de la liberté des cultes était pour l'Amérique une question vitale ; car qui disait là-bas liberté de culte, disait immigration, population. C'est ce que l'on comprenait parfaite* ment à Buénos-Ayres, mais il n'en fut pas de même dans les provinces : l'émotion fut grande partout ; on s'imagina qu'il s'agissait du salut ou de la damnation éternelle, et cette question divisa le pays en deux camps, les catholiques et les libertins, comme les prêtres appelaient les libéraux. Mais étaiUcebien réellement une question religieuse? Obéissait-on de part et d'autre à une conviction bien arrêtée, aux impulsions d'une foi bien sincère ? Les résultats permettent d'en douter. Quoi qu'il en soit, Témotion , nous le répétons, fut générale dans l'intérieur du pays. A Cordova, on voulut rétablir l'Inquisition.
Un soulèvement eut lieu à San-Juan. Promptement étoufTé, il n'aurait pas eu de sérieuses conséquences sans les prédications qui rayaient précédé. Hais du haut de la chaire on avait appelé Quiroga à la défense de la foi, noenacéepar les docteurs de Buénos-Ayres ; on le nommait Tenvoyé de Dieu , on engageait la multitude à suivre ses drapeaux.
L'occasion était trop belle pour que Quiroga, qui s'ennuyait dans ses plaines , et qui commençait à trouver que la Rioja était un pays bien pauvre , un théâtre bien étroit pour lui, ne la saisit pas au vol. Un ordre sufBt pour rassembler ses milices, et bientôt on le vit apparaître aux portes de San-Juan, précédé d'un drapeau noir écartelé d'une croix couleur de sang, avec cette devise : La Religion ou la mort.
Le parti catholique triompha , ce qui n'empêcha pas que les Jésuites ne fussent chassés et qu'on n'assassinât à Santos- Lugores quatre vénérables prêtres, avec toutes sortes de raffinements de cruauté. En revanche, le portrait de Rosas fut placé auprès du Saint-Sacrement et porté processionnellement sous un dais.
Après sa pointe sur San-Juan , Quiroga retourna à la Rioja. Il serait inutile de le suivre pas à pas dans sa longue carrière. Rappelons seulement que ce fut lui qui porta le dernier coup au parti unitaire. Battus à Buénos-Ayres, annulés comme parti politique par l'élection de Rosas, les unitaires étaient encore maîtres de la province de Cordova, où les membres les plus actifs et les plus dévoués du parti s'étaient groupés autour du général Paz, ce glorieux vétéran des guerres de l'indépendance. Nous avons dit ailleurs comment, à la suite du traité d'alliance deSanta-Fé» Quiroga avait été lancé par Rosas avec Lopez contre les débris du parti unitaire , et comment , après avoir essuyé plusieurs revers , il avait fini par l'anéantir à la bataille de Tucuman.
Ce succès éclatant, qui livrait toute l'ancienne vice-royauté aux fédéraux, avait porté trop haut le prestige de Quiroga, pour
que Rosas n'en prit point ombrage. De ce moment sa mort fut résolue. Il réussit à l'attirer à Buénos-Ayres , et il l'y retint deux ans, alors que, disposant de toutes les forces du pays, sous l'administration purement nominale de Balcarce et de Viamont, il préparait, avec l'adresse que nous savons, sa dictature. Nous savons comment il avait fini par amener la nation à se jeter dans ses bras et à lui donner le pouvoir absolu.
Peu de temps après arriva à Buénos-Ayres la nouvelle d'un dissentiment entre les gouvernements de Salta, de Tucumanet de Santiago del Estero, dissentiment qui menaçait de faire éclater la guerre entre les fédéraux. Rosas eut à ce sujet une conférence avec Lopez, qui avait une influence toute-puissante sur le gouvernement de Cordova , à la tête duquel il avait mis une de ses créatures. A la suite de cette conférence , Quiroga fut invité à aller s'entremettre entre les dissidents : lui seul , disait-on, pouvait remplir cette mission de paix.
Quiroga, sous l'empire de je ne sais quels pressentiments, hésita d'abord, mais il finit par se décider, et, le 48 décembre 4835, il quitta Buénos-Ayres pour se rendre dans le nord , accompagné seulement du docteur Ortiz, son secrétaire.
Ce voyage et son dénoûment sont tout un drame. Nous traduisons , en l'abrégeant , le récit pittoresque qu'en a fait Sarmiento.
A peine a-t-on fait une demi-journée qu'on est arrêté par un ruisseau fangeux, que le chariot qui porte Quiroga ne peut franchir. Le maître de poste accourt pour prêter main-forte; on met de nouveaux chevaux , on réunit tous les efforts , mais Ir chariot n'avance pas. Quiroga, dont les instincts brutaux, assoupis pendant son séjour à Buénos-Ayres , se sont réveillés dès qu'il s'est trouvé dans la campagne, au milieu de cette nature et de cette société demi-barbare, entre dans une fureur épouvantable et fait atteler le maître de poste lui-même. Ce premier obstacle vaincu, le chariot traverse la pampa comme lèvent,
roulant tous les jours jusqu*à deux heures du matin et se remettant en marche à quatre. A chaque poste, il s'informe de Theure à laquelle est passé un courrier de Buénos-Âyres. << Il y a une heure. — Des chevaux ! des chevaux, et ventre à terre ! » Mais le ciel semble conspirer contre lui. Une pluie diluvienne ne cesse pas un instant pendant trois jours, et convertit les chemins en torrents. Cependant on atteint la juridiction de Santa-Fé : Tinquiétude de Quiroga augmente visiblement; elle devient une véritable angoisse quand, à la poste de Pavon il apprend qu'il n*y a plus de chevaux et que le maître de poste est absent. Il passe là une heure mortelle. Lorsque enfin le chariot se remet en marche, on Tentend murmurer à voix basse : « Si je sors du territoire de Santa-Fé, plus de danger, n
Au passage du Rio-Tercero, les gauchos du voisinage accourent pour voir le fameux Quiroga, et portent presque le chariot sur leurs épaules. Enfin il arrive à Cordova, une heure après le courrier de Buénos-Ayres , sur les talons duquel il a toujours été depuis son départ. Un des membres du gouvernement accourt à la* poste, et le supplie de passer la nuit dans la ville, où on se prépare à le recevoir dignement. <( Faites-moi donner des chevaux! » répond laconiquement Quiroga. « Des chevaux! i> fépète-t-il à chaque nouvelle instance. Il se remet en route à minuit, sans être descendu de voiture.
Cependant Cordova était agitée par les plus étranges rumeurs. Tout le monde y savait les projets tramés contre Quiroga : il devait être assassiné près de là; on désignait le magasin où les armes avaient été achetées, on nommait les hommes qui s'étaient chargés de l'exécution. Quiroga les a surpris par la rapidité de sa marche, et son apparition inattendue a fait avorter tous les préparatifs.
Arrivé sans autre encombre à sa destination , il arrange les différends entre les gouvernements hostiles, et repart pour Cordova, malgré les représentations des gouverneurs de Santiago et deTucuman, qui lui conseillent de s'en retourner parle che-
min de Cuyo» ou le prient tout au moins d'accepter une escorte. Poussé par la fatalité» Quiroga ne veut rien écouter. II sait tout cependant : il a reçu avis sur avis à Santiago del Estero; il connaît le danger auquel il a échappé , celui plus grand qui le menace, car ses ennemis n*ont point abandonné leur projet. «A Cordova ! » crie-t-il aux postillons en se mettant en marche , comme si Cordova devait être le terme de son voyage.
Comme on arrivait à la poste de TOjo de Agua, un jeune homme sortant d'un bois voisin accoste le chariot et prie le postillon de s'arrêter. Quiroga met la tête à la portière et lui demande ce qu'il veut : « Je veux parler au docteur Ortiz. » Celui-ci descend, et il apprend ce qui suit : Dans les environs du lieu appelé Baranca-Yaco est posté Santos Ferez avec de nombreux bandits. A l'arrivée du chariot, on doit faire feu dessus des deux côtés, et tuer ensuite tout le monde, à com* mencer par les postillons; personne ne doit échapper: c'est l'ordre. Ce jeune homme, qui a reçu jadis les bienfaits du docteur, est venu pour le sauver : il a un bon cheval à l'entrée du bois et sa ferme est tout près, Ortiz, effrayé, va raconter à Facundo ce qu'il vient d'apprendre , et le supplie de pourvoir à sa sûreté. Quiroga interroge lui-même le jeune homme, le remercie de sa bonne action et le tranquillise, u L'homme qui doit tuer Facundo Quiroga , lui dit-il , n'est pas encore né. A mon appel, ces bandits se rangeront sous mes ordres et me serviront d'escorte jusqu'à Cordova. Allez sans crainte, mon ami. » C'est donc cette orgueilleuse confiance dans son prestige qui poussait Facundo à la mort.
Arrivés à l'Ojo de Agua, Ortiz appelle le maître de poste, et l'interroge , avec une anxiété facile à comprendre , sur ce qu'il sait à l'égard des avis étranges qu'il a reçus , lui promettant de ne pas abuser de ses confidences. Tout ce que lui a dit son jeune obligé lui est confirmé, avec des détails encore plus précis et plus effrayants. Il y a une heure à peine que Santos Ferez était là, avec sa bande, composée de 30 hommes; ils sont tous
armés de sabres et de carabines ; ils sont déjà postés dans le lieu désigné ; tous ceux qui accompagnent Quiroga doivent mourir, ainsi le lui a dit, à lui-même, Santos Ferez.
« Et, ajouta le pauvre diable, comprenez-vous, monsieur, ce que je dois soufTrir moi-même ? Car, enfin , il faut que je fournisse deux postillons, avec la certitude qu'ils seront les premiers tués. Il y a bien ici un neveu du sergent de la troupe...., mais l'autre ?... Qui enverrai-je à cette boucherie?»
Ortiz fait un dernier effort pour sauver sa vie et celle de ses compagnons de route ; il redit à Quiroga les épouvantables détails qu'il vient d'apprendre, et lui signifie qu'il ne l'accompagnera pas plus loin , s'il s'obstine à se faire tuer inutilement. Facundo, avec un geste de colère et des paroles énergiques, fait entendre au malheureux docteur que le danger de le contrarier en ce lieu est plus grand que celui qui l'attend à Barranca- Yaco, et lui impose] impérieusement silence. Et, après avoir pris une tasse de chocolat, il se met au lit et s'endort profendément.
Je laisse à penser quelle nuit passa Ortiz , assuré qu'il était de marcher à une mort certaine, quelles durent être ses angoisses en songeant à sa femme et à ses enfants, qu'il ne devait plus revoir. Peut-être il aurait pu fuir, mais, outre qu'il n'osait affronter le courroux d'un maître si terrible, il était retenu par un point d'honneur exagéré.
Enfin le jour parait ; on se remet en route , et on arrive bientôt au lieu fatal. Deux décharges transpercent le chariot, mais sans blesser personne ; les soldats alors se jettent dessus le sabre nu, et hachent et les hommes et les chevaux. Quiroga, levant la tête, fait hésiter un instant les assassins. Il demande le commandant de la bande, le fait approcher, et, à cette question : « Que signifie ceci ? » il reçoit pour toute réponse une balle dans l'œil, qui l'étend mort. Santos Ferez se délecte à larder à coups d'épée le cadavre de cet homme devant qui tout tremblait. Puis , voyant un postillon qui se tient encore en selle avec la
tête ouverte : « Qu'est-ce que ce jeune homme ? demaûda-lril. t — C^est mon neveu, répond son sergent ; je réponds de lui sur ma tête. )> Là-dessus , Santos Ferez s'approche du sergent , lui envoie*une balle dans le cœur, et, descendant ensuite de che?al, il prend Tenfant par un bras, Tétend sur le sol et l'égorgé, malgré ses cris
Restait Lopez; mais il était âgé, malade. Rosas lui envoya .. on propre médecin pour le soigner : la maladie fit alors des progrès si rapides qu'en quelques jours le gouverneur de Santa- Fé fut emporté. Ce fut Rosas qui se chargea des honoraires du médecin ; il le récompensa largement, et à peu de frais pour lui-même, en lui donnant une maison léguée par un chanoine à une église.
Système de Rosas à Tégard des étrangers. Ses relations avec les agents diplomatiques.— Difficultés entre la France et la Plata. Rupture. Déclaration de blocus. Effets de cette mesure. — Rosas, à Texpiration de son mandat , est réélu avec les mômes pouvoirs extraordinaires.
Rosas n'avait donc plus de rival , rien ne lui faisait plus obstacle. CependantlesdifB cultes semblaient surgir autour deluià mesure qu'il devenait de plus en plus maître du pays, et il devait s'en étonner. Ah ! s'il eût pu fermer la république au commerce du monde, comme Francia avait fermé le Paraguay^ une bonne tuerie d'unitaires, faite avec soin , aurait assuré pour toujours l'ordre public. Mais ce qui était possible au mélancolique docteur ne l'était pas à Rosas , malgré sa toute-puissance. Il n'eût pu d'ailleurs se passer aisément des produits de la douane, car, bien que son autocratie lui permit de gouverner à bon imarché, il lui fallait des ressources , ne fûtr-ce que pour donner on peu de crédit à sa banque et quelque valeur au papier qu'il émet-
tait, avec cours forcé. Et, fait étrange à observer, l'exercice même de l'autorité, en le civilisant un peu, amoindrissait &e$ forces; lui qui ne pouvait exister que par la barbarie, subissait à son insu Tinfluence du milieu dans lequel il vivait. On ne peut annihiler une ville qui aie souvenir de temps meilleurs , abrutir en peu de temps une population qui a la conscience de ses droits. La crainte rendait muets le plus grand nombre ; d'autres, sous mille prétextes, émigraient, et, pour la plupart, restaient aux portes de Buénos-Ayres, à Montevideo, où ils se sentaient libres et, qui plus est, protégés par le gouvernement de la jeune repu*blique de l'Uruguay.
Bon gré mal gré , Rosas , chargé des affaires extérieures de la confédération , se trouvait en contact avec les agents diplo* matiques ou consulaires que diverses nations entretenaient à Buénos-Ayres. Ces agents, mus par des considérations que nous examinerons plus tard, étaient assez souvent amenés à défendre leurs nationaux , car le nombre des étrangers établis à Buénos-Ayres était considérable, elles traités leur donnaient certains droits; or l'arbitraire de Rosas trouvait un obstacle jusque dans les formes courtoises qu'il fallait garder avec ces agents ; et disons-le de suite , c'était à peu près tout ce que ceux-ci exigeaient; mais toute espèce de contrainte était incompatible avec l'autorité telle que la rêvait ce brutal gaucho.
Ces relations entre Rosas et les agents diplomatiques ne sont pas faciles à expliquer; car on ne se fait pas une idée en Europe de la légèreté des motifs qui ont déterminé le blocus de Buénos-Ayres, l'alliance avec Rivera, l'envoi d'un corps d'armée, et ainsi occasionné des dépenses tout à fait disproportionnées avec les intérêts insigniGants que la France avait dans le pays , dépenses qu'un peu de prudence eût évitées.
C*est que la politique européenne , dans toute l'Amérique , repose malheureusement sur une base bien peu solide : sur les rapports des agents diplomatiques, rapports presque toujours admis sans discussion. Or, voyons comment s'écrivent ces rap^*
ports. L'agent arrive ennuyé , fatigué d'un long voyage , généralement mécontent d'avoir été envoyé si loin, et dans un pays de sauvages. Il n*y trouve pas les distractions auxquelles il est habitué , et » pour se désennuyer , il visite beaucoup. Mais son cercle, d'abord étendu, se rétrécit peu à peu, et bientôt il ne fréquente plus que les personnes qui lui sont sympathiques, et tout naturellement il prend les opinions politiques de ses amis. Si ceux-ci sont avec le gouvernement, malheur à ses nationaux! toutes leurs réclamations sont mal fondées, le gouvernement a toujours raison, et ils répondent très-sérieusement à un pauvre homme qui se plaint d'un abus d'autorité : a Monsieur, je suis ici pour défendre les grands intérêts de mon gouvernement, et non pour m'occuper de vos démêlés avec les agents subalternes de l'autorité du pays, i» Nous pourrions citer des faits.
Si le cas contraire arrive, et ce cas est le plus fréquent, malheur au gouvernement; tout est abus d'autorité, tout sert à motiver une note énergique : un ivrogne qui se fait maltraiter dans la rue pour tapage nocturne , un cabaretier à qui on a cassé quelques bouteilles et qui demande 50,000 ou 100,000 fr. pour une perte insignifiante ; la réclamation la plus absurde est admise , soutenue avec hauteur, et l'honneur de la nation se trouve engagé, non pas en raison de la réclamation, mais par le ton dans lequel elle est faite.
Pour peindre au vrai les relations entre l'Europe et les pays de la Plata , il faudrait entrer dans une foule de commérages qui lasseraient la patience la plus robuste , et nous ne nous en sentons pas le courage ; mais le lecteur prévenu pourra juger des causes par les faits.
Les difficultés entre la France et la Plata étaient de vieille
date. Nous avons vu, par exemple, un consul français, Mande^
ville , se laissant influencer par sa femme , prendre violemment
«fait et cause pour les fédéraux. Quand Rosas arriva au pouvoir
(n*ooblions pas qu'il était considéré comme conservateur, homme d'ordre) , les agents français en firent de' très-grands éloges , si bien que leur gouvernement crut que Rosas verrait avec plaisir l'arrivée d'un agent d'une classe plus élevée que les simples consuls auxquels il avait eu jusqu'alors affaire. M. de la Forest fut nommé chargé d'affaires à la Plata* Ce diplomate avait eu, pour des raisons assez habituelles aux agents diplomatiques en Amérique , des difQcultés avec le gouvernement chilien ; dans un moment d'effervescence, sa maison avait été menacée, plutôt que pillée : il avait, en conséquence, réclamé une assez forte indemnité , que le Chili avait dû payer. Cet incident était en quelque sorte une bonne aubaine pour Rosas; il' crut se donner de l'importance aux yeux de l'Europe^ et flatter l'amour-propre américain , en refusant de recevoir un agent diplomatique qui avait contre lui un pareil antécédent.
Le gouvernement de Juillet, mû par un esprit de conciliation assez intempestif, dévora cet affront, sans songer au tort que cette politique timide devait lui faire dans l'opinion publique, près de Rosas surtout, qui n'y verrait qu'un signe d'impuissance ; et , de fait , ses relations avec Buénos-Âyres s'en ressentirent longtemps.
La marche que suivit cette affaire , les graves conséquences qu'elle entraîna, ont été racontées . d'un point de vue qui n'est pas toujours le nôtre, mais avec une grande lucidité, par M. Alfred de Brossard, qui, en sa qualité d'attaché au ministère des affaires étrangères , était placé pour être bien renseigné. Nous ne pouvons donc mieux faire que de le prendre, sous toutes réserves, pour guide, dans la suite de ce récit.
M* de la Forest rappeléi M. de Vins de Peyssac fut envoyé à sa place comme consul général et chargé d'affaires. 11 obtint facilement son exequatur dans la première qualité , mais il ne put obtenir d'audience dans la seconde qu'après une année de démarches; et encore, quand Rosas céda sur ce point, il ne parut le faire qu*aux iqstantes sollicitations de M*"' de Mandeville, à
— iiO —
laquelle il écrivait à ce sujet : « J'ai connu autrefois une Maria Sanchez qui était une bonne et vertueuse fédéraie; mais je ne la reconnais pas dans le billet que j*ai reçu d'une petite Frao* çaise bavarde et coquette» et qui porte sa signature. »
M. de Vins fut enfin reçu, et jusqu'à sa mort, en 1837, il se maintint, par beaucoup de condescendance, dans les bonnes grâces de Rosas.
Cependant, la longanimité du gouvernement français devait avoir des bornes. Rosas avait la prétention d'assimiler complètement les étrangers aux nationaux, de les astreindre au service militaire , au logement des gens de guerre , aux contributions extraordinaires, etc. Il avait posé en principe que tous les enfants nés dans le pays en étaient citoyens, quelle que fût la nationalité du père. La France se refusa absolument à admettre ces principes, qui étaient en opposition avec sa propre législation. De là des conflits incessants. Des sévices exercés contre plusieurs Français mirent le comble à la mesure.
M. Roger, qui gérait le consulat en attendant l'arrivée du successeur de M. de Vins, eut ordre de réclamer énergiquement la réparation des griefs dont la France croyait avoir à se plaindre contre le gouvernement de Buénos-Ayres.
Après ce que nous avons raconté tout à l'heure , on ne s'étonnera pas que Rosas ait tenu peu de compte des menaces de la France; et puis , il se pourrait' faire qu'au fond il ne fût pas fâché d*une rupture qui devait, dans sa pensée, servir sa poli-* tique.
M. Roger n'ayant pu obtenir aucune espèce de satisfaction, d'accord avec l'amiral Leblanc , déclara le blocus de Buénos- Ayres, le 28 mars 1838. Avant de procéder à cette mesure, il avait convoqué les principaux résidents français et leur en avait fait part. Ceux-ci s'étaient hautement récriés sur son inoppor* tunité. « Rosas, disaient-ils, est dans une position très-diffi* cile; de toutes parts son pouvoir tend à se disloquer. L'émigrar tien argentine a un puissant appui dans le g^éral Rivera, qui
tieDt aujourd'hui presque toute la Bande Orientale. Le parti unitaire, toujours vivace dans les provinces de la confédération, et notamment dans Entre-Rios et Corrientes, se dispose à relever la tète ; une opposition formidable se prépare à Buenos* Ayres,ausein même du parlement (Maza n'avait pas encore péri). Il n'y a donc qu'à laisser marcher les événements ; Rosas tombera , par la force des choses , sous le choc de tant d'éléments hostiles. Mais si vous intervenez dans la question, si vous présentez à tous ces esprits jaloux et ombrageux la moindre apparence d'une intervention étrangère , vous prêterez à Rosas une force qu'il n'a pas en ce moment; vous rallierez autour de lui tous ceux qui ont moins de haine pour la dictature que pour les influences extérieures; vous lui donnerez beau jeu pour se poser en défenseur de l'indépendance nationale menacée, et vous consoliderez ainsi son influence sur la partie la moins éclairée et la plus nombreuse de la population. » M. Roger n'avait pas fait de difficulté de reconnaître la force et la vérité de ces observations; mais il était trop tard, et les ordres du gouvernement étaient positifs.
Les prévisions des résidents français se réalisèrent. Rosas, exploitant habilement les préjugés nationaux, excita les passions contre l'action étrangère, et, quand il soumit la question française à la chambre des représentants, ce ne fut que pour la forme; la façon dont il s'était exprimé, traitant de sauvages unitaires^ de vils soudoyés par For delà France^ les députés qui se préparaient à lui faire de l'opposition, ne leur laissait le choix qu'entre le silence et la mort. Toutefois, quatre opposants se levèrent dans cette assemblée vendue ou terrifiée, et le principal des quatre, Augustin Wright, écrivain distingué, orateur courageux, osa, dans la séance du 6 juin 1838, proposer la déclaration de principes suivante, que nous citons comme la der^ nière expression parlementaire du grand parti dont Rivadavia avait été le chef.
« Art. !•'. La province de Buénos-Ayres pose en principe
que tous les étrangers doat les gouverueaients ont reconnu Tiadépendance de la République Argentine devront être traités dans la province» comme ils Tont été de fait jusqu'à présent, de la même manière que Ta établi pour les sujets de S. M. Britannique le traité conclu entre la république et TAngieterre le 2 février 1825.
a Art* 2. Le gouvernement portera cette résolution à la connaissance de tous les gouvernements amis, étant bien entendu qu'elle devra être mise à exécution sur-le-champ dans la province, mais qu'elle cessera à l'égard des sujets de ceux de ces gouvernements qui, dans les dix-huit mois à dater de la notification, n'auraient pas accordé sur leurs territoires respectifs , aux citoyens des Provinces Unies du Rio de la Plata , la réciprocité que leur accorde le traité susdit dans les États de S* M. Britannique. »
Il eût été aussi politique que libéral d'adopter cette déclaration Sans faire aucune concession directe à la France, elle lui accordait tout ce qu'elle pouvait demander, et, par sa généralité, elle écartait le danger de l'influence exclusive d'une ou deux nations européennes, car toutes se trouvaient mises sur le même pied; mais elle était trop opposée aux maximes de Rosas pour pouvoir être adoptée : elle fut repoussée à une grande majorité, et Wright, avec les trois députés qui l'avaient soutenu^ fut réduit à chercher son salut dans l'exil, où il est mort.
Dès lors, les excitations de Rosas sur l'opinion publique^ et la servilité delà chambre, ne connurent plus de bornes. Par un décret du 9 septembre 1839, il rendit obligatoire l'usage de la moustache, comme « symbole de la guerre éternelle et d'extermination engagée avec les tyrans, pirates et immondes Français» ennemis de la liberté américaine » ; et, en reconnaissance, le portrait de Villustre restaurateur des hisy du défenseur de Vindépendance américaine^ fut promené dans les rues, exposé dans les églises, avec des honneurs presque divins et des élans d'adu-lation à peine croyables.
Rosas profita également de cette occasion pour rétablir, par la loi du 16 septembre 1840, la confiscation, que lui-même avait abolie en 1835. Bien avant cette loi, d'ailleurs, les représentants avaient par deux fois (novembre 1839 et avril 1840) mis .à la discrétion du gouvernement leur vie et leur honneur^ pour la cause sacrée de Tindépendance américaine; et c'est à la faveur de ce grand mot que don Juan Manuel, dont le mandat expirait le 5 mars 1840, obtint des passions surexcitées des uns, de la terreur des autres, sa réélection pour cinq ans, avec les mêmes pouvoirs extraordinaires.
Soalèvenient contre Rosas.— Guerre entre Buënos-Ayres et Montevideo. Invasion du territoire argentin par les émigrés. Alliance de la France avec TEtat oriental et les patriotes argentins. — La Mazhorca. — Arrivée de lamiral de Mackau. Négociations de paix. Traité du 29 octobre 1840. Ses effets.
Ces faits coïncidaient avec des événements non moins graves qui se déroulaient de Fautre côté de la Plata. Les émigrés argentins, qui, nous Tavons dit, y étaient très-nombreux, avaient aidé le général Rivera dans ses prétentions politiques. Pour cette seule raison. Rivera était un ennemi dont Rosas devait se défaire à tout prix. Le moyen le plus simple était de se prononcer pour ses ennemis. C'est ainsi qu'Oribe, qui avait été obligé d'abdiquer dans les circonstances que nous avons racontées, fut reconnu par Rosas comme le président légal de la république de l'Uruguay.
C'était la guerre déclarée. Rivera la commença en favorisant l'invasion du territoire de la confédération par les émigrés argentins, sous la conduite de Lavalle; et, un moment, il put croire qu'il allait faire disparaître son rival.
Rosas, en effet, ne trompait plus personne. Les gouverneurs des provinces s'effrayaient de son ascendant dominateur ; ceux qui avaient voté pour lui avec la conviction qu'il gouvernerait
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despotiquemeat» mais aussi dans l'espoir qu'en échange on aurait la paix, voyaient leurs espérances déçues et s'alarmaient de la tournure des affaires : aussi l'invasion de Lavalle eut-elle d'abord un plein succès.
Les émigrés traversèrent l'Uruguay, et défirent les fédéraux au Yerua, dans l'Entre-Rios. Cette province se prononça contre Rosas; celles de Corrientes et de Santa-Fé firent de même peu de temps après, et un vaste soulèvement eut lieu dans les campagnes du sud de la province de Buénos-Ayres, précisément parmi les hommes qu'on avait jusqu'alors considérés comme les plus chauds partisans de Rosas.
Les Français qui bloquaient le port de Buénos-Ayres et les Argentins qui attaquaient le dictateur avaient des intérêts trop identiques pour qu'ils ne s'unissent pas dans un but commun. Aidé par l'escadre française, Lavalle avait traversé le Parana, et au mois de septembre il se trouvait aux portes de Buéaos- Ayres, quand l'amiral Mackau parut dans la Plata.
On y savait quelle était la situation de la France vers la fin de 1840, et qu'une rupture, motivée par la question d'Orient, était imminente entre les deux grandes puissances maritimes européennes. On y avait également appris la nomination de l'amiral Baudin, qui s'était prononcé pour une action vigou* reuse contre Rosas, puis sa destitution. Aussi l'envoi de l'ami* rai Mackau fut-il, dès les premiers jours , considéré comme un malheur pour les unitaires , comme un triomphe pour Rosas. Bientôt après on apprit que la rébellion du sud avait été étouffée. Ces deux circonstances firent hésiter Lavalle, qui, craignant d'être pris à revers, n'osa attaquer la ville avec les forces qu'il avait conduites jusqu'à Moron.
On vit alors la face des choses changer tout d'un coup. Rosas, à deux doigts de sa perte, commença à se relever. Il disposait à son gré de la chambre des représentants, qui était un jouet daos ses mains, et dont l'unique occupation était de sanctionner ^ ënormités. Et quant à l'opinion publique, il la terrifiait par les
moyens qui avaient si bien réussi à Quiroga dans les provinces intérieures. Le nerf véritable de Tadministration était une société populaire connue sous le nom de Maahorca.
Bien que nous nous proposions de glisser le plus rapidement possij)le sur cette triste période de Tbistoire du pays, nous devons dire quelques mots de cette fameuse société » car nous ne sachions pas qu'il ait existé ailleurs une pareille institution. Voiei comment elle avait pris naissance et quel rôle elle fut appelée à jouer :
Les partisans de Rosas , sur son invitation , s' étaient réunis en association dans le but de défendre Tindépendance du pays, menacée par Tescadre de blocus et par les unitaires alliés aux étrangers. La société n*avait aucun caractère officiel , bien que les employés de la police , les chefs de* corps, en fissent partie. Elle faisait en masse une besogne analogue à celle de Fouquier- Tinville sous la Terreur. Elle désignait les suspects; mais elle ne les foisait pas companJtre devant un tribunal , elle les frappait directement. Le poignard était Tanne avouée de la société. Ses membres les plus considérables s'honoraient d'assassiner, de piller, tant dans la ville même que dans les faubourgs. La police était à sa disposition, et, en cas de résistance de ta part des victimes désignées, lui prêtait aide et appui.
On comprend ce que pouvait oser une pareille association. Ajoutons que le rebut de la société s'y était affilié , car c'était un refuge assuré contre toute poursuite, pour le passé comme pour Tavenir. Or, à l'exception des amis de Rosas, tous les autres citoyens leur étaient abandonnés, corps et biens.
Quoique le nombre des personnes assassinées dans les rues de Buénos-Ayres ait été exagéré dans les écrits d'Indarte , la terreur produite par ces exécutions était plus grande encore que celle qui régna en France dans les plus mauvais jours de 93 et 94 : car, sous Robespierre , l'homme véritablement patriote, ou celui qui vivait obscur, n'avait rien à craindre ; il y
avait d'ailleurs un emprisonnemisnt » un jugement; c'était déjà une garantie. Mais sous Rosas, une dispute avec un masiu^ quef'Of même un crédit qu'on lui aurait ouvert, peut-être pour se le rendre propice » tout pouvait être une cause de mort.
L'odieux de ces exécutions , faites en pleine rue y souvent en plein jour, était aggravé encore par les mutilations que subissaient les cadavres. Un pauvre boutiquier espagnol fut brûlé, en place publique, dans une barrique de poix, qui servit de feu de joie pendant une partie de la nuit. Les cadavres, chargés sur les voitures des marchands de fruits , étaient conduits an cimetière, au milieu d'un concert de sarcasmes, par les fédéraux , qui croyaient, par ces ignobles plaisanteries, faire leur cour àRosas. La ville, terrifiée, était plongée dans une morne stupeur. Nous aurons occasion de citer les paroles d'un historien impartial, et nous le ferons avec plaisir, car ces horreurs, que rien ne motivait pour ainsi dire , ont besoin , pour être crues , de témoignages irrécusables.
« Rosas et ses amis, qu'avaient un instant intimidés le soulèvement du sud et l'approche de Lavalle, une fois débarrassés de ce double souci , se déchaînèrent avec une inconcevable furie sur cette pauvre ville de Buénos-Âyres. Le dictateur s'était établi dans un camp retranché , à deux lieues de la ville , et de là il jugeait des exploits de ses partisans, qui molestaient , dépouil*laient, tuaient, avec la plus méritoire émulation, les ennemis du tyran, et affermissaient ainsi son pouvoir. »
Tel était l'état du pays à l'arrivée de l'amiral Mackau. Sans doute un militaire français ne pouvait voir avec indifférence de pareilles atrocités; mais une guerre européenne pouvait survenir, une division navale perdue dans ces lointains parages courait mille dangers. Il avait pour mission de traiter, et il traita tout à l'avantage de Rosj^ , qui, connaissant les préoccupations de l'amiral français, crut pouvoir se montrer exigeant, même er
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présence de la formidable escadre que Mackau avait sous ses ordres.
Voici Texamen que M. de Brossard fait du traité qui fut signé le 29 octobre i840, « traité qui a une grande importance dans rhistoire des États de laPiata, et est le point de départ de la situation actuelle de ces États respectivement entre eux et visà-vis de l'Europe. »
« En i840, dit-il, la France avait besoin d'en finir avec la Plata, par des raisons étrangères à la question même qui s'agitait dans ces parages. Du moment donc que son gouvernement ne cherchait plus ce qui convenait le mieux aux intérêts de la France» considérés d'une manière absolue et spéciale , le traité avait sa raison d'être dans les rapports généraux de la France à la même époque; aussi, comme expédient pour sortir d'une situation donnée et à un moment donné , est-il irréprochable. 11 n'en est pas de même lorsqu'on l'envisage au point de vue des intérêts que sa conclusion avait pour but de régler en Amérique.
«( Les instructions de M. l'amiral de Mackau lui enjoignaient « d'exiger une indemnité pour les Français qui avaient souffert « des cruautés de Rosas , la garantie qu'ils ne seraient plus te sujets à certaines exigences du gouvernement argentin, et « des conditions honorables pour nos alliés. Ces alliés étaient «( de deux espèces : les insurgés de Buénos-Âyres , armés «( contre Rosas dans le sein de la république qu'il tyrannisait, <f lesquels avaient reçu des subsides de nous, et l'État de Monte tévidéo, qui était un allié, agissant avec nous comme un État <c indépendant. Pour les uns, il y avait à obtenir une amnistie ; « pour les autres, une garantie d'existence. ... (1). >>
<f En d'autres termes, M. de Mackau avait des intérêts purement français à faire prévaloir, des intérêts américains à sauve*
(i) Lettre de M. Thiersau ConsUtuUanml, 16 mai 1846.
garder : ceux-ci étaient encore des intérêts frangais» car il sV gissait du sort actuel et de l'avenir de nos alliés.
« Et, quoiqu'on ait refusé oe titre aux Argentins qui marchaient avec nous , et même au gouvernement oriental, les vos et les autres y avaient droit, car ils avaient reçu nos subsides, agi de concert avec notre escadre. Sur la foi de notre amitié, le gouvernement oriental avait déclaré la guerre h Rosas; et, à la proposition qu'il avait faite au gouvernement français de conclure un traité régulier d'alliance défensive , le président du conseil du {'"^mars avait répondu par cette déclaration, qui constituait à elle seule un engagement formel : «c Quant à l'ai- « liance que votre gouvernement désire conclure pour les cir- H constances de la guerre actuelle contre le général Rosas, je H n'ai pas besoin de rappeler que cette alliance existe de fait, A et certes les preuves d'amitié que la république orientale « de l'Uruguay a déjà reçues de la France garantissent assez «f en tout état de cause f dans la guerre comme dans la paix, Us a mêmes sympathies et les mêmes témoignages d'intérêt qui H H sont assurés (l)^ »'
M Quant aux Argentins , ils ne pouvaient pas être considérés comme de simples émigrés armés » puisqu'ils s'appuyaient sur les gouvernements des provinces de Gorrientes et d'Entre-Rios, indépendantes et souveraines , aux termes mêmes des divers traités qui les unissent à Buénos-Ayres. Il y avait donc là pour la France une question de loyauté, d'honneur, et par conséquent de considération et d'influence présente et à venir.
H En ce qui concerne les intérêts purement français, l'amiral de Mackau obtint (article l"*') une indemnité pour les Français qui auraient éprouvé des pertes ou souffert des dommages sur le territoire argentin, et (article 5) le traitement de la nation la plus favorisée pour les Français établis sur ce territoire, à charge de réciprocité.
(1 ) Note de M. Thiers au ministre de lUruguay en France , du 31 juillet 1810.
« Si défectueuse qu*ait pu être rexécutiou de TarUcle 1*' du traité, quelques plaintes qu*elle ait soulevées (plaintes dans lesquelles nous n'entrerons pas), il n'est pas douteux que la conquête du principe de Tindemnité était un grand point de gagné. C'était beaucoup que d'avoir amené un gouvernement dictatorial, irresponsable envers ses nationaux, à se reconnaître responsable vis-à-vis des résidents étrangers.
« Le bénéfice de l'article 5 se trouve malheureusement restreint par les réserves de l'article 6, ainsi congu :
« Nonobstant ce qui est stipulé dans l'article précédent, si le « gouvernement de la confédération argentine accordait aux f citoyens ou naturels de tout ou partie des Etats de l'Âmé- <c ri que du Sud des droits spéciaux, civils ou politiques, plus « étendus que ceux dont jouissent actuellement les sujets de « toutes et chacune des nations amies et neutres , même les 41 plus favorisées, ces droits ne pourraient être étendus aux ci- (( toyens français établis sur le territoire de la république, ni u être réclamés par eux. »
<f On a dit, à la vérité , que « cette réserve n'est point une < exclusion, mais une garantie, contre ce qui pourrait compro- « mettre nos compatriotes dans les affaires du pays , puisque , « dans le cas où la ligue amphictyonique longtemps rêvée entre M les républiques espagnoles s'établirait , les Français , comme n tous les autres Européens, et les Américains du Nord, se- « raient tenus en dehors de l'exercice des facultés électorales, (( de la nomination aux emplois publics, ainsi que de tout ser- « vice dans les milices (1). »
« Ceci serait parfaitement juste , si la réserve ne s'appliquait qu'aux droits politiques; mais elle comprend aussi les droits civUs , ce qui est bien différent, et extrêmement grave.
« Il est encore à remarquer que l'article 5 ne résout en au-
(1) Ijn officier de la flotte , Revue des Deux-MondeSy t. XXV, p. 366.
cune manière la difficulté relative à la nationalité des fils de Français nés dans le pays ; car, l'Angleterre ayant, comme nous l'avons dit, accepté la doctrine du gouvernement de Baénos- Âyres à ce sujet, ce gouvernement est autorisé à dire qu^ennons traitant comme les Anglais, il ne viole pas la disposition qui nous accorde le traitement de là nation la plus favorisée.
« Enfin, et ceci est non moins grave, les dispositions du traité ne sont valables que pour la province de Buenos- Ayres, quoi qu'on en ait dit et quoique la rédaction du traité les présente comme applicables à la confédération argentine. On se rappelle que cette qualification est purement nominale; que, sur quatorze provinces, cinq seulement sont unies par des actes synallagmatiques ; que , si la loi fondamentah^ de 1825 a établi un lien fédéral, ce fut à la condition de convoquer le congrès général, dissous par le parti fédéral lui-même ; que, si cette loi et les conventions préliminaires de 1830 attribuent à Buenos- Ayres la direction des relations extérieures , ce n'est qu'à la charge de ratification par les diverses provinces.
« Il y a plus : les dispositions de la loi fondamentale et les conventions préliminaires de 1830 ont été modifiées, en ce qui concerne les cinq provinces de Buénos-Ayres , Corrientes , Santa-Fé, Entre-Rios et Cordova, par le traité du 4 janvier 1831 , qui a transporté à la commission représentative de Santa- Fé le droit de conclure tous traités, sauf ratification parles provinces alliées. Si le général a violé les stipulations de 1831 en dissolvant la commission de Santa-Fé et en ne convoquant pas le congrès général qui devait la remplacer , s'il a constamment éludé l'application complète de la loi fondamentale, si même la plupart de ses actes sont autant de dérogations à cette loi, il ne peut arguer du lien fédéral qu'elle a créé, et il ne saurait résulter pour lui de ces usurpations aucun droit de représenter exclusivement au dehors la prétendue confédération argentine.
<( Il n'y a pas , h cet égard , de contestations sérieuses et
loyales possibles. Le traité de i840, parfaitement régulier vis» à-vis de la province de Buénos-Ayres , ne peut avoir vis-à-vis des autres provinces argentines qu'une valeur de fait basée sur le pouvoir de fait du général Rosas.
« Quant aux intérêts américains, ils furent réglés par les articles 3 et 4.
<f Le premier de ces deux articles , rdatif aux Argentins proscrits depuis le i" décembre 1828, stipula une amnistie, mais rédigée dans des termes si peu précis , si favorables aux restrictions mentales dont abonde toujours le général Rosas, qu'elle peut être considérée comme illusoire. C'est ainsi qu'elle fut envisagée par le plus grand nombre des intéressés : ceux qui s'y abandonnèrent n'eurent qu'à s'en repentir, et , depuis , 15,000 nouveaux proscrits ont quitté le pays.
c A cet égard, le traité du 29 octobre 1840, dont l'intention était bonne , mais la rédaction défectueuse , fut pris , non sans raison, comme un abandon de nos aiUiés argentins. Notre considération , la foi dans notre parole , en reçurent un irréparable échec.
<c Quant à l'article 4 , relatif à l'Etat oriental , il est ainsi conçu : <i II est entendu que le gouvernement de Buénos-Ayres <c continuera à considérer en état de parfaite et absolue indexe pendance la république orientale de l'Uruguay, de la manière « qu'il l'a stipulé dans la convention préliminaire de paix (c conclue le 27 août 1828 avec l'empire du Brésil, sans préjuge dice de ses droits naturels , toutes les fois que le demande- <f ront la justice , l'honneur et la sécurité de la confédération <( argentine. »
Cet article a été violemment critiqué , comme captieux et comme livrant, par la réserve qui le termine, la république orientale aux attaques plus ou moins colorées de Rosas.
Ce n'est pas un reproche que l'on doive faire, selon nous, au traité de 1840 et à son auteur :
M. l'amiral de Mackau, pressé par les circonstances, crai-
^nant d'entraver les négociations par la présence d'un tiers , refusa d'admettre aux conférences un envoyé de Montevideo. En cela M. de Mackau est tombée ce nous semble , dans une grande erreur de fait et de droit. Le gouvernement orientai, notre allié de fait, avait un droit incontestable à être représenté dans les négociations. En le faisant figurer dans la convention, nous établissions immédiatement la paix entre les deux républiques riveraines de la Plata , et Rosas eût sans doute regardé à deux fois à rompre plus tard un accord auquel nous aurions été partie, et dont nous aurions été dès lors garants. En l'obligeant à traiter directement avec le gouvernement de Montevideo , nous aurions étouffé dans leur germe les chicanes qu'il a élevées plus tard sur la légalité de ce gouvernement , et dont il s'est prévalu pour envahir l'Etat oriental , sous prétexte de rétablir Oribe, qualiiSé par lui de président légal. Ce prétexte lui eût échappé ; la guerre, terminée en 1840, ne se serait pas prolongée pendant dix ans, et n'aurait pas nécessité une seconde intervention française.
« Il y a plus : les proscrits argentins se seraient probablement décidés plus facilement à poser les armes, s'ils avaient vu, dans l'État occidental en paix avec tous ses voisins , un asile assuré et tranquille contre la mauvaise foi et les vengeances qu'ils redoutaient de Rosas. Mais alors que l'État qui les avait généreusement accueillis , secourus et armés , restait en lutte contre leurs persécuteurs , pouvaient-ils loyalement , honorablement, ne songer qu'à eux-mêmes et l'abandonner dans sa nécessité ?
a Nous n'hésitons pas à le dire , M. l'amiral de Mackau eût rendu à la France un service plus grand que celui qu'il a rendu en effet s'il eût dès lors pacifié les deux rives de la Plata, car il eût prévenu les crises postérieures; mais, ne l'ayant pas fait, n'ayant pas voulu , d'un autre côté , abandonner complètement notre allié , il prit le parti le plus honorable , mais aussi le moins sûr , qui lui restait à prendre : il s'efforça du moins de garantir Montevideo contre les chances de la lutte qui allait se
poursuivre. II réserva à la France la faculté de revenir « s'il le fallait, dans des circonstances plus favorables; il lui ménagea un droit éventuel d'intervention.
« Le sens de Tarticle 4 du traité du 29 octobre 1840 n'est donc pas douteux » même avec la réserve qu'il renferme. M. Guizot Ta très-bien interprété à la tribune de la Chambre des pairs, le 15 janvier 1842.
a Le sens que nous attachons à cet article , dit-il , c'est que «c le gouvernement de Buénos^-Ayres est tenu de respecter Tinte dépendance de la république de l'Uruguay , et de ne point «( conquérir cette république , de ne point se l'incorporer , de <f ne point en faire une province de la confédération , sans que a cependant il lui soit interdit, comme cela peut toujours se (f faire entre États indépendants , de faire la guerre à la répuu blique de l'Uruguay, si l'honneur et la sûreté de la confédét( ration argentine l'exigent. »
<c Ce commentaire, M. Daru l'a parfaitement complété, comme il suit, dans son rapport du 17 décembre 1849 sur les affaires de Montevideo :
*i Cette réserve, constatant le droit de toute nation indépen- <c dante de faire la guerre à ses risques et périls, ne peut chan- « ger la signification de l'article lui-même. Il y avait là, •( évidemment, deux droits consacrés : celui du général Rosas « d'intervenir, les armes à la main, si son intérêt ou son « honneur le lui commandait ; celui de la France , d'examiner «( si le gouvernement argentin , sous prétexte de venger son (f honneur ou de servir ses intérêts , ne porterait pas atteinte « à l'indépendance de l'État oriental. »
« En résumé, le traité du 29 octobre 1840 nous laissa dans la Plata, avec des droits acquis et reconnus, mais incomplètement définis pour nos nationaux, sous le coup du reproche plus ou moins fondé d'avoir abandonné ou mal soutenu nos alliés , et avec l'éventualité, qui n'a pas manqué de se réaliser, d'une in-* tervention obligée dans un délai peu éloigné. »
Rosas , lui , y gagna la dissolution de la ligue formée contre sa puissance, la méfiance et rkostilité semées entre sefr adversaires , la retraite de la France et la liberté d'agir ,. sans avoir à se heurter à nos armes, contre ceux de ses ennemis qui restaient debout devant lui.
Guerre et proscripiiong dans les provinces argentines. Lopez, Rivera. r-E^palsioti des Jésuites. — Mort de luivalle. — Cruautés d*Oribe. — ConspiratiDn de Maza. — Bataille d'Arroyo-Grande. —Invasion de TËtat oriental. Siège de Moatévidéo — Médiation anglo-française repoussée par Rosas. — Légion française et italienne. Garibaldi. — Détresse du gouvernement oriental. Bataille d*lndia-Maerla. Urquiza.
Tout» en effet , n'était pas fini pour Rosas; Lopez, neveu du gouverneur de Santa-Fé, empoisonné par le médecin de Rosas # était à une dizaine de marches de Buénos-Ayres; les provinces d'Entre-Rios et de Corrientes étaient au pouvoir de Rivera, et, dans la capitale même, les mécontents étaient nombreux. Rosas, moitié par la force, moitié par la terreur, étouffa, en moinsde deux ans , toutes les hostilités, ouvertes ou cachées.
Une loi du 16 septembre i840, dont nous avons déjà parlé, affectait aux dépenses du gouvernement, et à la rémunération des services de ses adhérents, tous les biens meubles et immeubles desunitaires;elleportaitenoutredespeines discrétionnaires contre tout unitaire qui aliénerait ses biens, contre les complices de ces aliénations et contre les officiers publics qui y préte^ raient la' main. Le gouvernement argentin usa largement de cette arme des gouvernements despotiques et révolutionnaires. A chaque succès des armes fédérales, des primes énormes étaient accordées aux soutiens de la dictature; les simples soldats recevaient jusqu'à deux cents tètes de bétail, et les généraux jusqu'à cinq ou six mille.
Un décret du 26 mars i841 , renchérissant encore sur ce système, exempta pour vingt ans de toutes contributions directes et de rimpôt des patentes tous les citoyens armés pour ia
fédération. Or, toute la population virile étant sous les armes, le poids des impôts pesait entièrement sur les vieillards , les femmes, les orphelins et les étrangers, qui n*y pouvaient suffire : nouveau prétexte pour justifier la nécessité des confiscations.
Si cette épée de Damoclès toujours suspendue sur la tête des citoyens ne suffisait pas à étouffer leurs murmures, les poignards toujours prêts de la Mazhorca recommençaient à jouer. Grâce à ces moyens, rordre régna à Buenos- Ayres. Pour mieux l'assurer, Rosas crut encore devoir se débarrasser des Jésuites, non qu'il pût leur reprocher de se mêler des affaires politiques, mais parce qu'ils gardaient une neutralité coupable à ses yeux.
« Malgré leurs vertus chrétiennes et morales , disait-il dans un message à la législature, les Pères de la compagnie de Jésus, réunis en communauté et sujets à Tobéissance d'un supérieur opposé aux principes politiques du gouvernement , n'ont point répondu aux espérances de la confédération généreusement consignées dans le décret de leur rétablissement. Depuis longtemps leur marche de fusion^ opposée au sentiment fédéral, choquait hautement l'opinion publique, contenue par ses égards pour le gouvernement. Enfin elle se prononça fortement, et les Pères quittèrent d'eux- mêmes leur collège. Le gouvernement communiquera cet événement et les circonstances qui s'y rattachent à Sa Sainteté. >»
Tout en s'occupant de pacifier Buénos-Âyres , Rosas poursuivait à outrance l'extermination de ses ennemis extérieurs.
Aussitôt après la signature du traité du 29 octobre 1840, l'amiral de Mackau avait envoyé le commandant Penaud auprès du général Lavalle , pour l'engager à accepter l'amnistie , lui offrant ujn asile et une pension en France ; mais Lavalle avait refusé de se séparer de son parti et préféra tenter la fortune des armes. Il soutint pendant longtemps une lutte inégale contre l'armée de Rosas, commandée par Oribe, mais il finit par suc-
corober à Famalla (octobre 1841), où il fut mortellement frappé.
Après cette victoire, Oribe, devenu Taveugie instrument d'une politique qui se Tinféodait à jamais en le compromettant dans ces vengeances , parcourut les provinces argentines , le fer et la flamme à la main , pour les soumettre au pouvoir de Rosas.
Les gouvernements institués sous cette influence semblèrent prendre à cœur de marcher sur les traces du dictateur de Buénos-Ayres. À Tucuman, à Gatamarcà, à Mendoza, des décrets, calqués sur celui du 16 septembre 1840, et enchérissant encore sur ses dispositions , mirent hors la loi les unitaires et prononcèrent la conSscation en masse de leurs biens. Des scènes de carnage ensanglantèrent toutes les provinces ; nous en détournerons les yeux : nous ne nous sentons point le courage de supputer le nombre des victimes du système de Rosas.
Le voyant tout-puissant, beaucoup songèrent à tort que Rosas était tout le mal ; on voulut s'en défaire , et il est à noter que ceux qui pensèrent à l'assassiner furent les fédéraux euxmêmes. C'est ainsi qu'un complot fut tramé contre sa vie par un des hommes les plus importants du parti fédéral. Maza, après être resté longtemps dévoué àRosas, dont il avaitété le secrétaire, et par qui il avait été porté àlaprésidence de l'assemblée et à celle de la haute cour de justice , s'était éloigné de lui , comme tous les hommes de ce parti qui n'étaient pas d'humeur à se laisser complètement absorber. Les jeunes gens des premières familles de Buenos- Ayres entrèrent dans cette conspiration, et le fils du docteur Maza y prit le premier rang. Mais il fallait à cette réunion , plus ardente que solide, un chef capable de la mener au combat, pendant que don Yicente Maza provoquerait, dans l'assemblée dont il était le président, une démonstration contre Rosas. Les conjurés s'adressèrent à Alvéar. Ce général, auquel on a reproché de n'avoir jamais montré beaucoup de franchise dans sa vie politique , hésita , se fit prier, et finit, assure-t-on,
par demander une somme de huit mille piastres » qui lui était, disait-il , nécessaire pour gagner quelques officiers. Les conjurés ne purent réunir immédiatement cette somme ; dans Tintervalle, Rosas fut averti. Alvéar» à ce qu'on prétend , compléta lui-même les révélations faites au tyran , et regut pour prix de ses aveux, ou tout au moins de ses hésitations, le poste de ministre à Washington*
La Mazhorca fut déchaînée contre les maisons des principaux citoyens compromis, et les saccagea. Don Vicente Maza, assailli dans la sienne, s'était réfugié au sein de l'assemblée. Il songeait à fuir, lorsqu'il regut un billet laconique et non signé , dans lequel on lui disait de ne pas s'éloigner, qu'il n*avait rien à craindre, qu'un vieil ami viendrait bientôt le visiter. Maza crut, à quelques indices, que ce billet venait de Rosas, que ce dernier allait lui-même le secourir. Il espérait le désarmer par sa soumission, et sauver ainsi son fils. Dans cette pensée, il écrivait au gouverneur pour lui offrir sa démission de ses doubles fonctions , et faire appel à leur ancienne intimité , lorsque quatre hommes se précipitèrent dans le cabinet où il se trouvait ; s'étant avancé à leur rencontre , il tomba frappé de deux coups de poignard. Les autres conjurés furent arrêtés et fusillés, et leurs biens furent confisqués.
Cependant Rivera, de concert avec le général Paz et les proscrits, et avec Ferré, gouverneur de Corrientes, soutenait laguerredans cette province contre les forces de Buenos- Âyres, commandées par Ëchague, et sans doute il les eût tenues longtemps en échec, si la mésintelligence ne se fût mise parmi les confédérés.
Rivera, d'accord en cela avec Ferré, voulait réunir dans une même confédération l'État oriental et les provinces argentines delà rive gauche du Parana ; mais ce projet, assez rationnel cependant, rencontra la plus vive opposition chez le général Paz, qui -voulait maintenir Tintégrité de la confédération argen-
Une. Une rupture s*easuivit : Paz se retira à Montevideo, la ligue se rompit, et, le 6déceinbre 1842, Rivera fat complètement défait à TArroyo-Grande. L'armée argentine franchit aussitôt rUruguay sous les ordres d'Oribe^ dont elle venait, disait-elle, rétablir l'autorité légale, et, le 18 février 1843 , l'ancien président mit le siège devant Montevideo.
Si , profitant de la terreur qu'inspirait son nom , terreur augmentée, encore par sa récente campagne dans les provinces du nord , Oribe eût attaqué immédiatement la place , nul doute qu'il ne l'eût emportée. La ville ne dut son salut qu'à la lenteur de sa marche ,, qui permit au généra) Pacheco, nommé ministre de la guerre, d'organiser la défense avec une vigueur inespérée, secondé qu'il fut par ce pauvre général Paz , que la fatalité ne cessait de poursuivre ^ mais aussi que la bonne étoile de la République Argentine mettait toujours en travers des projets envahisseurs de Rosas. Oribe fut donc forcé d'entreprendre un siège régulier et de serrer la ville du plus près qu'il hii fut possible.
Cependant la campagne, dévastée par les soldats argentins, était le théâtre d'horribles dépradations.
Les résidents étrangers, les résidents français principalement, ne furent pas ceux qui eurent le moins à souffrir dans cette guerre de sauvages^ C'est ce qu'avait parfaitement prévu le ministre montévidéen près la cour de France.
<( I>epuis le traité , disait M. EUauri dans une note à M. Guizot en date du 9 janvier 1841 , la guerre est de plus en plus acharnée et sanglante dans ces pays. L'ordre et la régularité seront violés par les inimitiés , la cruauté et la mauvaise foi d'un ennemi féroce et sans frein. La nombreuse population française établie sur notre territoire et celle qui s'y réfugie verront redoubler leurs embarras, et qui sait jusqu'à quel point elles se trouveront en danger au milieu d'une lutte désespérée pour soutenir notre indépendance ? Le cooimerce sera paralysé , car le
général Rosas peut facilement dominer la rivière et même bl^ quer les ports. Telles seront les conséquences naturelles de Tétat actuel des choses dans la Plata , et je ne crois pas m*aventurer en prédisant que la France se verra de nouveau obligée de prodiguer ses trésors et le sang de ses eafants pour remédier à tant de malheurs, à moins que la Providence, favorisant la justice de notre cause, ne couronne par le triomphe nos énergiques efforts. M
Le gouvernement français n*était pas sans se préoccuper de cette situation , mais il ne voulait à aucun prix rentrer daas les embarras dont il était sorti par le traité de i840. Cependant, dès avant Tinvasion de TUruguay , les cris d*alarme de ses nationaux, qui envoyaient Timminence, Tavaient forcé à sortir de sa réserve. Il s'était entendu avec le gouvernement anglais, qui avait dans ces parages de plus grands intérêts encore à sauvegarder que la France, et les deux gouvernements avaient offert conjointement àRosas leur médiation, « aQn démettre un terme à la lutte déplorable dans laquelle étaient engagés depuis longtemps Buénos-Ay res et Montevideo. » Mais le dictateur s'était dès Tabord prononcé contre tout arrangement qui n'aurait pas pour résultat la réintégration d'Oribe dans la présidence de l'État oriental. C'était là le prétexte ; au fond , ce que Rosas voulait, c'était l'annexion de l'Uruguay ou sa ruine. Aussi les agents anglais et français s'épuisërent-ils en vains efforts pour lui faire comprendre l'inadmissibilité de la condition mise par lui en avant. A leurs notes il opposait la plus absurde inter* prétation des traités, et des délais insultants; et, quand il n'avait plus eu rien à répondre, il avait donné l'ordre à son armée, commandée par Oribe, de s'emparer de Montevideo.
L*armée ai^entine, nous l'avons dit, avait envahi, sans rencontrer de résistance , toute la campagne de l'Uruguay ; il ne restait aux unitaires que la capitale, serrée chaque jour de plus en plus près , et par m&t et par terre. Cependant le soutien moral qu'ils trouvaient dans les mauvaises relations de Rosas et
des agents diplomatiques les excitait à garder comme an espoir pour Tavenir cette petite langue de terre où est bâti Montévidéo, et qui , de toute la Plata, était Tunique endroit qui n^eût pas été envahi par la barbarie. Mais ils n'eussent pu résister longtemps aux forces supérieures d*Oribe sans un renfort inespéré que les imprudences de leurs ennemis jetèrent dans leurs bras.
Le 1*' avril 1843, Oribe rendit un décret dans lequel il menaçait de traiter comme sauvages unitaires les étangers qui prendraient parti contre lui. Ce décret fut révoqué quelques jours après sur les représentations énergiques du commodore anglais Purvis; mais il n'en porta pas moins ses fruits. Dès le â avril , les résidents français prirent les armes pour ne plus les déposer depuis. Ils formèrent un corps de volontaires qui prit le nom de légion française , avec le drapeau et la cocarde nationale. Le gouvernement français désapprouva hautement cet armement, que justifiait la situation , mais qui engageait en quelque sorte son drapeau, et pouvait un jour ou l'autre le faire sortir malgré lui de la neutralité impossible qu'il s'était imposée. Ses agents eurent ordre d'en poursuivre la dissolution ; « mais , chose remarquable , écrivait le commandant de la station française , toutes les mesures prises pour amener le désarmement de la légion semblèrent raviver le zèle, souvent presque éteint, des légionnaires. »
Les, Italiens, établis en grand nombre à Montevideo, s'organisèrent également en une légion, sous les ordres de Giuseppe Garibaldi , auquel le ministre de la guerre confia en outre le commandement de l'escadrille orientale , composée de quatre petits bâtiments.
La brillante carrière parcourue depuis par le grand patriote italien nous dispense d'en faire ici l'éloge; nous n'en pourrions d'ailleurs parler qu'avec l'admiration que tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître ont conçue pour son beau ca* ractère. Montrant dès lors ce que l'on pouvait attendre de
son énergie , il fit des prodiges avec l'escadrille qui lui avait été confiée ; il parcourut la Plata et l'Uruguay, et dégagea un instant Montevideo du côté de la mer. Mais les moyens que pouvaient lui fournir les assiégés étaient trop faibles pour qu'il pût lutter longtemps contre Brown, qui commandait Tescadre de Btténos-Ayres ; et, après avoir dominé sur l'Uruguay, pris et défendu longtemps le Salto , il dut rentrer à Montevideo , où il contribua puissamment à repousser les attaques des assaillants. En parlant de Garibaldi , n'oublions pas un autre homme de bien , Ânzani , que la mort a enlevé à l'admiration de ses concitoyens. Anzani, à la Plata, avait été pour Garibaldi ce que Desaix fut pour le premier consul à Marengo.
Cependant la position du gouvernement oriental devenait de plus en plus précaire. L'occupation du territoire avait empêché de procéder aux élections présidentielles , à l'expiration des pouvoirs de Rivera. En mars i843, le gouvernement intérimaire avait été dévolu, d'après la constitution , au président du sénat, don Joaquin Suarez, qui, pour suppléer à l'assemblée générale, qu'on n'avait pu réélire, avait convoqué une assemblée de notables. Le gouvernement ainsi constitué avait été reconnu par les gouvernements étrangers, il était animé des meilleures intentions , mais que pouvaitr-il , dépourvu comme il était de toute espèce de ressources? Le blocus du port de Montevideo par l'escadre argentine , bien que non reconnu par les amiraux des grandes puissances maritimes , n'en avait pas moins anéanti les produits de la douane ; tout le mouvement commercial s'était reporté vers Buénos-Ayres et sur les points de la côte orientale occupés par Oribe , et c'est à peine si la douane de Montevideo rapportait encore i 2,000 piastres (60,000 fr.) par mois. Dans cette détresse , les Montévidéens ne pouvaient plus g^ère compter que sur le secours qui leur viendrait de Rivera, dont ils connaissaient les mouvements. Après la bataille d'Arroyo- Grande , l'ex-président avait réussi à reformer une armée , et
il avait repris la campagne; mais son bonheur habituel Tavait abandonné. Après diverses alternatives de revers et de succès^ battu coup sur coup à Malbajar et à Arequito» il se vit acculé à la frontière brésilienne par Farmée argentine, aux ordres de don Juste de Urquiza. Il avait 4,000 hommes de troupes, et il traînait à sa suite les misérables débris de la population des campagnes, qui, pour échapper aux cruautés des Argentins, avaient cherché un asile dans son camp. Le 28 mars 1845, il fut totalement défait à Tlndia-Muerta ; les restes de l'armée orientale, avec tous les malheureux fugitifs qui la suivaient, se réfugièrent sur le territoire brésilien.
Cette bataille fonda la réputation d'Urquiza, qui, tout-puissant dans TEntre-Rios, acquit bientôt une importance telle qu'un observateur a pu dire avec raison que « Rosas ne se couchait jamais sans songer au moyen de se débarrasser d'Urquiza, ,et qu'Urquiza ne s'endormait jamais sans avoir pensé à la manière de se délivrer de Rosas. »
Le désastre d'India-Muerta ruinait les dernières espérances de Montevideo , et cette place était à deux doigts de sa chute quand l'intervention franco-anglaise , provoquée par le Brésil, vint changer la face des choses.
Le Brésil ; sa situation ; sa politique vis-à-vis de la Plata. Ses ouvertures aux gouvernements européens. Intervention anglo-trançaise. — Etat dans lequel elle trouve le pays. — Les unitaires font alliance avec Urquiza. — Portrait du dictateur de TEntre-Rios. — L'Entre-Rios retire à Rosas les pouvoirs qu'il lui avait délégués. Son exemple est suivi par Corrientes. — Intervention active du Brésil; il fait alliance avec la république de l'Uruguay et la province d Entre- Bios. — L'armée entre-riane entre dans la Banda Oriental. Défection de i armé? argentine. Délivrance de Montevideo..
Le Brésil » nous le savons déjà , avait acquiescé avec non moins de déplaisir que la République Argentine à rindépeudancede rÉtaldeTUruguay. Il ne pouvait se résoudre à perdre
cette frontière naturelle que les Portugais avaient si longtemps disputée aux Espagnols. Aussi , pendant les premières années qui suivirent la paix de i828 , la politique du cabinet de Rio se montra-tr-elle généralement peu favorable à la prospérité de Montevideo. Il semblait que tout ce que TÉtat oriental gagnait en importance et en richesse était dérobé à la prospérité de Tempire. On croyait volontiers, à Rio» que la ruine de Montevideo assurerait la prospérité de Rio-Grande. Le Brésil , comme bien d'autres pays , avait la manie de vouloir se sufBre à lui* même; il consommait par exemple une grande quantité de viandes salées , et ces viandes lui avaient été fournies jusque-là par Buéno^-Ayres et Montevideo; il ne voulait plus avoir à payer ce tribut à Tétranger et espérait que sa province de Rio* Grande pourrait les lui fournir.
C'était une idée fausse, comme la plupart des idées commerciales qui ont si longtemps contrarié le développement naturel du commerce ; et, pour servir cette idée , le Brésil applaudissait aux discordes politiques qui déchiraient les pays espagnols.
Mais à la longue ces dispositions mesquines disparurent devant les événements et leurs conséquences probables , pour faire place à des considérations d'un ordre plus élevé et plus puissant. Le gouvernement du Brésil commença à comprendre la véritable portée de la politique de Rosas, quand il vit son insistance à vouloir détruire de fait Tindépendance de la république de rUruguay, en la donnante son lieutenant Manuel Oribe. Rosas ne pouvait vivre que par la guerre, àon triomphe sur les unitaires de l'Uruguay n'aurait été qu'une étape dans l'interminable route que, malgué lui, il aurait été obligé de parcourir. Son insolence habituelle dans ses relations diplomatiques , sa mauvaise foi et sa haine pour tout ce qui échappait à son joug, étaient connus à Rio , et on l'y craignait d'autant plus qu'on savait qu'il était homme à ne reculer devant aucune mesure. Il avait au Brésil des alliés naturels : c'étaient les nègres, auxquels il aurait promis liberté, grades, brillants uniformes
pour les entraîner dans la plus horrible des guerres , la guerre servile. Outre les nègres, il pouvait compter sur les républicains de Rio-Grande » qui depuis 1835 tenaient tête au gouvernement impérial.
Ces considérations , plus puissantes que les faux calculs mercantiles dont nous avons parlé, avaient conduit à cette persuasion, que le rétablissement de la paix dans la république de rUruguay serait pour le Brésil une garantie de stabilité, en mettant une barrière entre Tempire et ce voisin incommode. Le gouvernement impérial voulut arriver à ses fins par les voies diplomatiques ; il conclut avec le ministre argentin , le 14 mars 1843, un traité ayant pour objet de mettre fin par un accord commun à la guerre de l'Uruguay et aux troubles des provinces brésiliennes du sud.
Rosas , qui ne voulait pas de cette pacification , parce qu'elle l'aurait obligé à modérer son action à Montevideo, et parce que la paix dans le Rio-Grande aurait contrarié ses projets ultérieurs , refusa de ratifier le traité , rendant ainsi manifeste son mauvais vouloir à l'égard de l'empire.
La cour de Rio-Janeiro , ne pouvant plus conserver le moindre doute à ce sujet, ne perdit point de temps pour se mettre à couvert des dangers qui pouvaient lui venir de ce côté. Le moyen le plus sûr, le plus immédiatement praticable, lui parut être l'alliance de tous les États situés à l'est des rivières Parana et Paraguay : c'étaient au nord le Paraguay , indépendant de fait, sinon de droit; au sud, l'État oriental, indépendant de droit , sinon de fait , et les provinces intermédiaires de Corrientes et d'Entre-Rios. La réunion de ces quatre États, présentant ensemble une superficie de quarante mille lieues carrées et une population de quinze cent mille âmes, était évidemment capable de maintenir l'équilibre entre les deux puissants États de cette partie de l'Amérique méridionale, la République Argentine et l'empire du Brésil.
. Ce projet, bien arrêté dans les conseils du gouvernement
impérial 9 il se préoccupa, sans perdre un instant, d'en poursuivre la réalisation. Après avoir, pour se débarrasser d'autant , conclu un arrangement avec les républicains de Rio-*Grande, il reconnut Tindépendance du Paraguay par une déclaration du i4 septembre 1844, et, au mois d'octobre de la même année, il envoya en Europe le vicomte d'Abrantès, pour sonder les dispositions de la France et de TÂngleterre, qui avaient, on le sait, garanti l'indépendance de TËtat oriental.
Le vicomte d'Abrantès, arrivé en Europe, exposa les vues de son gouvernement dans un mémorandum remis le 9 novembre 1844 à lord Âberdeen , et le 9 décembre à M. Guizot. Les conclusions de ce mémorandum étaient résumées dans une lettre adressée, le 11 janvier 1845, par l'envoyé brésilien au ministre des affaires étrangères de France ; il y était dit textuellement :
l"" Que l'on devait maintenir l'indépendance de l'Etat oriental de l'Uruguay , conformément à la convention du 27 août 1828;
S"" Qu'il convenait d'empêcber que l'indépendance de la république du Paraguay ne fût violée ;
3"* Qu'enfin l'humanité et l'intérêt général du commerce exigeaient que l'on mit un terme à la guerre entre Buénos- Ayres et Montevideo , guerre qui d'ailleurs tendait à compromettre l'indépendance de ce dernier État.
Il proposait, en outre, de s'entendre sur les moyens de résoudre à l'avenir les difficultés qui pourraient naître entre Buenos- Ayres, l'État oriental et le Paraguay.
Le vicomte d'Abrantès fut accueilli favorablement par lord Aberdeen, qui tout d'abord se montra disposé à intervenir pour sauvegarder l'indépendance de l'Uruguay ; et , le 28 novembre, le chef du Foreign-Office informa l'envoyé de l'empereur que le gouvernement anglais était prêt à agir , soit seul, soit d'accord avec le Brésil, soit même enfin avec la France, dont la coopération, provoquée d'ailleurs par le Brésil, était d'autant plus naturelle, d'autant plus nécessaire, dans cette question, que
rintérôt, évident el réel , qu'elle y avait , n'avait, chose rare, rien d'exclusif de l'intérêt anglais.
Les ouvertures du vicomte d'Abrantès furent non moins favorablement accueillies par M. Guizot, qui, dans sa réponse, reproduisit textuellement les conclusions de l'envoyé brésilien.
Une fois décidés à intervenir en commun , les deux cabinets de Paris et de Londres se mirent bientôt d'accord sur le but et les moyens.
Ici nous laisserons parler M. de Brossard.
« Quant aux moyens, ditr-il, les deux gouvernements repoussèrent d'abord la coopération du Brésil. Ils pensèrent qu'il était plus prudent de ne pas engager cet empire dans une lutte avec ses voisins; d'éviter ainsi , pour l'avenir, de nombreux motifs de rivalité entre la cour de Rio-Janeiro et les républiques belligérantes ; ils jugèrent que l'intervention , ou pour mieux dire la médiation armée , à laquelle ils s'étaient arrêtés , offrirait aux parties intéressées plus de gages de sincérité et d'impartialité lorsqu'elle serait exclusivement conduite par des Etats évidemment étrangers, par leur situation géographique et par leur puissance acquise , à toute espèce de pensée ou de nécessité d'agrandissement territorial. »
Ces motifs , bien plus apparents que réels (car un refroidissement survenu entre les cours de Londres et de Rio-Janeiro, à l'occasion de la répression de la traite des noirs, fut un grand élément de décision), ces motifs, disons-nous, n'étaient pas néanmoins sans valeur. Il est fâcheux cependant qu'ils aient prévalu, car, en les adoptant, les puissances médiatrices se privèrent de leur auxiliaire le plus immédiat, du plus économique, et, partant, le plus puissant, du concours des troupes de terre que leur offrait le Brésil. Elles se réduisirent ainsi elles-mêmes à remploi de leurs forces navales, et au futur contingent, fortin* certain, et, dès lors, fort inefficace, des troupes de débarquement venues d'Europe. Aussi , parmi beaucoup d'autres, le général San-Martin, juge compétent dans la question , prévil^il dès To*
rigine Fiaipaissance de la médiation. « Ma ferme conviction écmait-il le 20 décembre i845» dans une lettre insérée au Moming-Chramcle , est que les parties intervenantes n*obtien* dront pas , avec les mesures adoptées , le but qu'elles poursuivent. Leur intervention n'aura d'autre effet que de prolonger indéfiniment les maux auxquels elles veulent porter remède ; et il n*ya pas de prévoyance humaine qui puisse assigner un terme à la pacification à laquelle elles aspirent, m
Quant au but, les deux puissances médiatrices concentrèrent leur vues sur Tindépendance de l'État oriental » et cela devait être. Indépendamment de leurs intérêts matériels» profondément engagés dans cette question , et que la prolongation de la lutte ne pouvait que compromettre davantage» la France et TÂngleterre n'avaientr-elles pas des devoirs d'honneur à remplir » des considérations politiques du plus grand poids à mettre en ligne de compte? L'Angleterre n'avail-elle pas contribué à l'indépendance orientale par ses bons offices lors du traité de i828 ? La France n*avail-elle pas garanti cette indépendance par le traité de 1840? N'avaitrellepas, en outre» des obligations plus étroites» en raison du concours que l'Etat oriental lui avait prêté lors de la guerre de i838? Si» d'ailleurs» on abandonnait l'Etat oriental à Oribe» restauré par Rosas; si» en d'autres termes» on le livrait à l'influence de Rosas, n'était-ce pas rendre à l'empire du Brésil » ipso jure^ tous ses droits sur la Bande Orientale » droits auxquels il n'avait renoncé qu'à la condition de placer cette province dans un état d'indépendance et de souveraineté parfaite et absolue. Mettre la condition à néant» c'était annuler la renonciation. Aussi la question fut-elle posée et résolue d'une manière nette et tranchée par les deux gouvernements. Voici comment s'exprimait lord Aberdeen dans ses instructions dn 25 février 1845» identiques d'ailleurs par le fond» si ce n'est par la forme » à celles de M. Guizot :
«f Les deux pays ont résolu d'agir d'accord ; ils auront r^ (c cours à la force» si cela est nécessaire. La guerre est sans ca-
« ractère national pour ce qui concerne Buénos-Ayres; le a général Rosas , de son propre aveu, y est engagé uniquement n comme auxiliaire , et non comme partie principale.
a 11 faut absolument que vous observiez une grande impar- « tialité dans les propositions que vous ferez aux parties belli- (( gérantes ; mais le caractère de la lutte et Tabsence de toute « cause réelle et nationale (au moins du côté de Buénos-Ayres) (( rendent difficile de Qxer ces conditions comme base de né- (( gociation.
(c Cependant l'objet important pour les parties médiatrices, c( celui que surtouton ne doit pas perdre de vue un seulinstant» (( c*est la conservation de l'indépendance de Montevideo. L'hoa- « neur de l'Angleterre, comme celui de la France et du Brésil, a est engagé à soutenir cette indépendance. Sur ce point aucune (( transaction n'est admissible.
« Buénos-Ayres n'est pas moins obligé que les puissances a médiatrices de maintenir cette indépendance de Montevideo. « Il n'y a aucun motif pour supposer que le général Rosas puisse « hésiter à le reconnsûtre.
u Cette reconnaissance serait pourtant sans valeur tant que (( celui-ci persistera à soutenir legméral Orihepar les armes^ par <( Vargentj ou même par toute autre influence. )>
Nous avons emprunté à dessein l'exposé de ces négociations à M. Alfred de Brossard , pour faire voir combien le point de départ en était faux. Les gouvernements de France et d'Angleterre faisaient une Plata à leur guise ; ils s'efforçaient d'expliquer Rosas d'après les idées reçues en Europe. C'était se fourvoyer de gaieté de cœur. Rosas agissait par des considérations toutes personnelles , par haine pour les unitaires, qui, selon lui , étaient l'unique obstacle à l'immobilité à laquelle il voulait arriver , par aversion contre les Portugais ; en un mot, par barbarie. Les Européens voulaient traiter avec lui comme avec un homme civilisé ; ils ne pouvaient arriver à s'entendre. Aussi toute cette grosse affaire , dont il serait oiseux de suivre les pé-
ripéties, n'aboutît qu'au blocus de Buénos-Ayres , et n*eut d'autre effet que de prolonger l'existence des unitaires à Montévidéo. Si» pourtant, elle en eut un autre encore : elle grandit singulièrement Rosas. Les pauvres d'esprit (et leur nombre n'est pas à dédaigner) devaient concevoir la plus haute idée d'un homme qui traitait de puissance à puissance avec les rois de France et d'Angleterre.
Le pays , pendant ces démêlés , jouissait d'une espèce de calme intérieur, qui profitait peu aux peuples, mais dont les gouvernements de province tiraient parti. Les gauchos , après avoir été au gouvernement dix ou quinze ans , se civilisaient un peu, se créaient des intérêts qu'ils avaient à défendre, et osaient penser, bien en secret, qu'il pourrait leur convenir d'échapper à la lourde tutelle de Buénos-Ayres. Montevideo, libre du côté de la rivière (le premier effet de l'interveation anglo-française ayant été de détruire complètement l'escadre de Buénos-Ayres), soutenu par les subsides de la France, résistait presque sans efTorts à l'armée d'Oribe, et, comme les peuples s'accommodent de tout, on trouvait presque régulière cette singulière manière d'être. Montevideo vivait résigné à son sort; Oribe continuait à l'assiéger tranquillement; Buénos-Ayres s'habituait à Rosas, les provinces à leurs caciques.
Pourtant il se faisait tout autour de Rosas un travail qui ébranlait son pouvoir bien autrement que les escadres européennes , bien autrement que les diplomates et leurs incompréhensibles négociations. Les unitaires se servaient des presses des pays voisins pour attaquer le dictateur de Buénos-Ayres. De Montevideo , de la Bolivie , du Chili surtout, la lumière se répandait dans tout le pays. Les écrits de Valéra, d'Alsina, de Mitre , d'Alberdi , ceux de Sarmiento surtout, pénétraient jusqu'au fond des provinces et y faisaient l'effet des termites, qui rongent le bois tout en cachant leur œuvre redoutable. Les écrits hostiles à Rosas ne circulaient pas publiquement, mais
ils étaient avidement recherchés , comme tout fruit défendu. Le nom des hommes qui de loin faisaient la guerre à la barbarie était connu et aimé de toute la jeunesse. Malgré les persécutions, les tueries, le parti unitaire vivait toujours. Les anciens du parti se maintenaient dans leur foi politique, et, ce qui devenait plus dangereux , les fédéraux commençaient à les regarder avec moins de défiance ; bien plus , parmi les fonctionnaires de Rosas, il s'en trouvait qui , tout bas, désapprouvaient son système : on était étonné de rencontrer partout cette opposition sourde, mais pourtant qui ne laissait pas d'être menaçante.
Rosas, cependant, suivait imperturbablement la route qu'il s'était tracée; ses journaux ne se lassaient pas d'insulter les unitaires; sa police s'efforçait de faire revivre la terreur, sansy réussir. Tous les jours avaient lieu de nouvelles arrestations, et ces malheureuses victimes de la tyrannie étaient envoyées dans un camp retranché , à quelques lieues de la ville , où elles étaient fusillées ou martyrisées de mille manières; mais ces actes, auxquels on s'était habitué, inspiraient plutôt du dégoût que de la terreur. Après avoir été si longtemps au pouvoir, Rosas n'avait réussi qu'à se créer partout des ennemis, qui, s'ils n'osaient encore l'attaquer, étaient loin de vouloir rien faire pour sa défense.
Parmi les gouverneurs de province , il en était un surtout qui affectait une grande indépendance : c'était celui d'Entre- Rios, don Justo Urquiza. Nous savons avec quelle jalouse défiance Rosas et lui s'épiaient mutuellement. Après avoir été le plus puissant soutien de la fédération, ou plutôt de la barbariet dans le pays des rivières, le vainqueur d'India-Muerf^ conunençait à apparaître comme l'espoir de la civilisation. Les unitaires, crédules comme tous les proscrits , en étaient venus à penser qu'il pourrait être le libérateur de la patrie , et quelques-uns n'avaient pas craint de le lui faire entendre.
Avaient-ils raison de s'appuyer sur un homme qui avait de
tels antécédents? Oui, si Ton songe que Rosas était la plus haute manifestation du mal ; non , s'ils pensaient à cet homme pour organiser le pays. Quels étaient, en efTet, les antécédents d'Urquiza? Nous devons les rechercher, pour que sa conduite à Tayenir ne paraisse pas une contradiction perpétuelle.
L'étude du caractère yéritable de ces héros de la fédération nous parait toujours indispensable. En Europe, l'homme peut toujours se deviner à travers ses actes officiels; à la République Argentine, les actes officiels ne signifient rien. Les fédéraux des derniers temps signaient les documents officiels pour cacher leur jeu. Ils n'étaient pas assez naïvement barbares pour ne pas rougir de leurs actes de barbarie ; mais ils ne pouvaient se résoudre à gouverner sans s'aider des moyens qui avaient fait la fortune d'Ârtigas et de Quiroga. Être barbare pour réussir, et paraître! civilisé , a été dans ces derniers temps l'idéal des chefs argentins ; et de là cette discordance entre leurs documents officiels et leur véritable manière d'être.
De là ces mensonges continuels dans les actes publics, mensonges dans les lois, mensonges dans toutes les transactions. Et l'homme qui, dès 1848, se présentait comme l'ennemi de
Rosas , s'il pouvait se résumer en un seul mot , devrait s'appeler mensonge.
Celte disposition à tromper était-elle chez Urquiza le fait d'un caractère complètement dépravé ? Nous ne le croyons pas. C'était plutôt le résultat du milieu barbare dans lequel il avait vécu, de l'éducation qu'il s'était faite et de la tyrannie qu'il avait servie, pour des motifs sordides plutôt que par passion ou par conviction. C'est afin de prouver autant que possible ces assertions que nous étudierons les antécédents du gouverneur d'Entre-Rios , avant de continuer notre récit historique.
La famille d'Urquiza était établie dans l'Entre-Rios, lors de la guerre de l'indépendance. Ses parents , assez à l'aise pour pouvoir donner à leurs enfants une bonne éducation , l'envoyèrent, fort jeune encore, étudier à Buénos-Âyres. Un de ses
oncles le reçut dans sa maison , et il resta assez de temps à Técole pour apprendre la lecture , l'écriture , suffisamment d'orthographe pour faire une facture» et, des mathématiques, les quatre règles. C'en était assez , selon lui, pour être commerçant ou estanciero , c'est-à-dire fermier, éleveur de bestiaux ; et , sous prétexte que la vie de savant l'ennuyait , il quitta un beau jour la maison de son oncle, et retourna àl'Entre- Rios. Son père lui pardonna d*autant plus facilement cette escapade qu'il ne le destinait pas à autre chose qu'au commerce ; il le plaça donc comme employé dans une boutique.
Les magasins d'Europe ne sauraient donner une idée de ce qu'est une boutique dans les villages d'Amérique. Le boutiquier là-bas occupe le rang du grand industriel ou du banquier en France. Devant fournir à tous les besoins , il vend de tout, et comme il accapare les produits des campagnes, les gros commerçants des villes sont obligés d'avoir affaire à lui. Bref, le boutiquier est réellement l'homme important des villages d'Amérique. Les parents d'Urquiza avaient donc raison déplacer leur fils derrière un comptoir, car c'est assurément la meilleure école pour devenir un grand commerçant en Amérique.
L'Arroyo de la China , où vivait le patron du futur général , était un tout petit village de six ou huit cents habitants ;.mais les campagnes environnantes y faisaient leurs achats, et le commerce y était actif. Le jeune commis se trouva donc bientôt en contact avec tous les gauchos du district. Souvent aussi son patron l'envoyait faire des achats dans les campagnes et jusqu*à la frontière de Corrientes. Dans ce milieu, les quelques bonnes manières qu'il avait pu prendre à Buénos-Ayres s'étaient bien vite perdues. Il jouait avec assez de bonheur, et fut heurenx dans quelques combats au couteau avec ses compagnons de jeu. Aussi acquit-il la réputation d'homme brave , actif et instruit , parmi les estancieros de l'Entre-Rios , généralement plus ignorants encore que lui.
— An —
Quoique mauvais sujet , Urquiza était économe : il finit par amasser quelques centaines de piastres, et, aidé par son père, il ouvrit, vers 1820, une boutique pour son propre compte. Le futur héros y détaillait des mouchoirs et des petits verres d'eaude-vie ; mais, tout en faisant son commerce, il s'occupait des affaires publiques; son arrière-boutique devint un centre politique , et son importance , comme homme d'État , grandissait avec sa clientèle. Bavard et fanfaron, il dominait ses pratiques, et se posait comme l'homme appelé à gouverner l'Ârroyo de la China. C'était à cette époque toute son ambition.
Dans une de ces révolutions si fréquentes à la Plata , il finit par être nommé commandant de la garde nationale. Tout fier de ce haut poste , dès qu'il eut une douzaine d'hommes sous ses ordres, il se montra dur et impitoyable. Il poursuivait à outrance les mauvais sujets de l'endroit, surtout ses anciens compagnons de jeu. Il ne reculait pas devant les mesures les plus arbitraires. Il voulait absolument se faire craindre, moyen, comme nous ne l'avons que trop vu , de se faire la plus solide popularité dans les pays barbares , où la force tient lieu de talent et de raison. Et bientôt, en effet, les différents chefs d'Entre-Rios eurent à compter avec le commandant de l'Ârroyo de la China.
La politique cependant ne faisait pas oublier à Urquiza son commerce , bien au contraire ; le commandant avait gardé sa boutique; les affaires marchaient de front avec l'ambition, s'aidant mutuellement. Se fournir chez le commandant était la plus grande marque de civisme qu'on pût donner; l'aider en tout et le prôner comme la meilleure des autorités, le plus sûr moyeii de lui vendre avantageusement ses cuirs , ses graisses , son crin , tout ce enfin dont il faisait commerce.
De 18S0à 1830, le désordre avait atteint ses dernières limites dans l'Entre-Rios. La guerre civile y était permanente; les vols , les assassinats, incessants. L'estanciero ne se trou-
vait à l'abri d*un coup de maia que dans les petits villages; les campagnes se dépeuplaient d'hommes et de bestiaux.
La réputation d'homme inflexible qu'Urquiza avait su se faire, son activité à poursuivre les malfaiteurs dans son district, ses moyens de coercition toujours extrêmes, toujours violents, furent la base de sa fortune politique. Son influence , d'abord limitée à sa localité , s'étendit sur tout le littoral de l'Uruguay. Les milices qu'il avait sous ses ordres devinrent plus nombreuses ; et quand Echague luttait contre Paz , Urquiza figurait déjà comme une des fortes colonnes de la fédération dans l'Entre-Rios. En 1843, déjà gouverneur de fait de l'Entre-Rios, il envahit l'Uruguay avec ses milices, et y remporta de grands succès. Rentré dans saprovince après la bataille d'India-Muerta, il fut élu gouverneur en 1846.
Tel s'était montré le commandant , tel se montra le gouverneur, et il se fit craindre de toutes les milices du pays , comme il s'était fait craindre de ses administrés de l'Arroyo de la China. Ce n'était guère, d'ailleurs, que par la terreur qu'il pouvait leur imposer son autorité et s'en faire suivre dans ses expéditions, lui qui en était encore à prouver ses capacités militaires. Après tout, Urquiza pouvait être aussi bon général que n'importe quel gaucho, sans compter qu'il était heureux.
La guerre alors avait perdu tout caractère régulier, et les notions de l'art militaire , qui , sous Belgrano et San-Martin , étaient une des conditions pour commander, étaient devenues inutiles du temps de Rosas. Sur ce point, la république était retombée dans l'état sauvage : surprendre l'ennemi , lui voler ses chevaux, fuir et se disperser à temps, était le née pins ultra de la tactique. Savoir réparer un échec en reformant uue nouvelle armée, était le premier et le plus utile des talents d'un général en chef. Et on le comprendra aisément. Avec des armées presque entièrement formées de cavalerie, et où l'artillerie comptait à peine , les batailles étaient beaucoup moins meur-
U'ières qu'ea Europe. Un choc de cavalerie dëeidait presque * toujours du combat. Les vainqueurs restaient sur le champ de bataille, les vaincus se dispersaient. Voilà pourquoi un général habile à gagner des batailles, comme Pas , était inférieur à un général comme Rivera, qui savait en peu de jours reformer une armée de ses soldats débandés.
Cette facilité de réunir ses hommes qu'avait Rivera faisait le désespoir d'Urquiza. C'est qu'il ne pouvait pas compter sur les campagnards d'Entre -Rios comme son rival sur ceux de l'Uruguay.
Rivera connaissait personnellement presque toute la population des campagnes de l'Urugpiay, où il guerroyait depuis les temps d'Artigas ; il était le compère aimé de tous les gauchos inOuents de son pays. Son caractère se prétait singulièrement à cette intimité avec tous ses soldats ; le général jouait avec eux au monté. Généreux comme un voleur, il donnait tout ce qu'il prenait, et ses soldats vivaient contents de leur sort. Son camp était une tribu en mouvement; les femmes y étaient presque aussi nombreuses que les hommes. On y faisait à peu près ce qu'on voulait. On y avait pour nourriture habituelle la came can euero, viande rôtie dans son cuir, et l'eau-de-vie ne manquait jamais. Aussi guerroyer avec Rivera était pour les gauchos une véritable fête. Il ne donnait pas de solde régulière ; mais parfois, quand il était de belle humeur, et c'était souvent, il lui arrivait de donner à un soldat une estancia, le bétail pris sur l'ennemi. Or cette chance d'une bonne aubaine, cette perspective d'une fortune qu'on n'aurait pas gagnée par dix années de travail et d'économie , et qu'on pouvait obtenir d'un bon mouvement du général, était plus attrayante pour le gaucho qu'une solde régulière , qui lui profite peu , car le barbare est toujours imprévoyant, presque jamais économe.
D'un autre côté, le pays, bouleversé par la guerre civile, n'offrait que de faibles ressources aux hommes qui auraient voulu travailler. Le passage d'une armée, d'un bataillon, pou-
vait faire perdre en un jour le fruit de dix ou douze années de travail. Les gauchos préféraient donc vivre en combattant quelquefois» en chantant» buvant, mangeant bien» jouant toujours. La vie régulière, qu'ils n'aimaient pas» ne leur avait pas donné d'autre résultat que la vie indolente et dissipée du camp. Aussi se groupaient-ils d'eux-mêmes aiîtour de Rivera» et» après une défaite» ils le rejoignaient bientôt» par attachement quelquefois» généralement parce qu'ils n'avaient rien de mieux à faire.
Urquiza aurait voulu que les populations de l'Entre-Rios fussent pour lui ce que les populations de l'Uruguay étaient pour Rivera ; mais son caractère avare ne lui permettait pas de se faire aimer comme celui-ci. L'arbitraire de Rivera profitait à tous ses amis ; Urquiza ne faisait de l'arbitraire que pour luimême. Mais il arriva aux mêmes résultats par un moyen qui ne lui coûta rien. Il sut» par ses cruautés» inspirer une crainte telle» que pas un homme n'osait rester chez lui quand il appelait les milices sous les armes. Un exemple fera comprendre comment il parvint à se faire suivre par toute la population d'Entre-Rios quand il avait besoin de soldats.
Après sa campagne de l'Uruguay^ Urquiza appela sous les armes toutes les milices» pour aller combattre les unitaires de Corrientes. Les contingents arrivèrent de toutes parts ; mais les gauchos des bords du Mocoreta» petite rivière qui coule à l'extrémité nord de la province» croyant qu'il serait défait dans cette expédition» désertèrent pour la plupart et s'enfuirent dans la province voisine. Urquiza fit la campagne sans eux, mais il n'oublia pas cette désertion. La guerre achevée» il avait gardé quelques troupes à Cala : il envoya un détachement à Mocoreta avec ordre de ramener les déserteurs; mais ceux-ci» pour se soustraire à son courroux» s'étaient expatriés. Urquiza ordonna alors qu'on lui amenât les familles de ces déserteurs, vieillards» femmes et enfants» sans distinction. Quand ces infortunés furent arrivés au camp de Gala» il les fit conduire sur une colline qu'il voyait de la porte de la hutte qu'il s'était fait
construire. L'hiver commençait, les nuits étaient froides et le vent faisait grelotter les pauvres prisonniers. Urquiza ne leur permit pas une couverture, pas une branche d'arbre à laquelle ils auraient pu suspendre une couverture qui les aurait abrités. Pour toute nourriture , il leur faisait distribuer les pattes, les intestins et les parties des animaux que les gauchos ne mangent pasj ou bien la chair maigre et bleuâtre des bêtes mortes de fatigue. Les sentinelles préposées à leur garde les menaient une fois par jour au ruisseau de Cala, où ils étaient obligés de s'abreuver comme le bétail. Il était expressément interdit à leurs gardiens de leur adresser la parole : un vieillard, ayant voulu parler au général, fut immédiatement fusillé.
Ce supplice dura près de trois mois ; au bout de ce temps^ il permit aux nègres, qui formaient un peleton d'infanterie, mais aux nègres seulement, de prendre des femmes parmi les prisonnières blanches. Les pauvres filles qui eurent le bonheur de plaire aux nègres furent ainsi délivrées, mais pour devenir les servantes des soldats. Du reste , la plupart de celles qui avaient survécu étaient si décharnées et dans un tel état de malpropreté, que même les nègres n'en voulurent pas.
Enfin, au commencement de l'été, Urquiza délivra ses prisonniers. On en avait amené plus de trois cents, il en restait à peine une quarantaine. Jamais il ne leur avait adressé laparole ; jamais il n'avait souffert qu'on lui en parlât; et malheur au soldat qui eût osé leur donner le moindre signe de compassion.
Quel homme se serait exposé, après un si terrible exemple, à la colère du gouverneur? Vainqueur ou vaincu, protégé par les fédéraux , il pouvait toujours revenir au pouvoir ; on le savait inflexible, on connaissait sa prodigieuse mémoire, et l'on ne pouvait espérer échapper à sa vengeance.
Les cruautés d'Urquiza envers ses administrés peuvent donner une idée de sa manière de faire la guerre. Aucun des chefs fédéraux ne s'était montré plus impitoyable pour les vaincus; ses tueries faisaient oublier celles de Quiroga ou
d'Oribe. Ce n'était pas assez pour lui de vaincre ses ennemis; il voulait les anéantir.
C'est précisément cette froide cruauté qui avait donné à Rosas une si haute idée du gouverneur d'Entre-Rios , qu'il jalousait, qu'il redoutait même.
La passion dominante d'Urquiza n'était cependant pas le pouvoir, c'étaient toujours les affaires ; son ambition politique était subordonnée pour ainsi dire à son négoce , aux calculs du marchand ; ce qui fait de ce type des ambitieux argentins quelque chose de plus repoussant encore que Quiroga , le franc bandit, ou que Rosas lui-même. Pour lui, le plus clair de chaque expédition heureuse , c'étaient les milliers de têtes de bétail qu'elle ajoutait à celles qui paissaient déjà dans les grands terrains qu'il avait acquis à bas prix. Il était devenu promptement le plus grand propriétaire foncier de l'Entre-Rios, dont il semblait vouloir s'approprier tout le territoire ; mais cela ne l'empêchait pas de continuer ses affaires de boutiquier, et il ne se faisait aucun scrupule d'user de son pouvoir en faveur de ses spéculations. C'est ainsi qu'il résolut un beau jour de tuer la concurrence et de s'assurer le monopole des affaires de détail. Voici comment il s'y prit : Sous prétexte que les boutiques et cabarets étaient des centres pernicieux pour la moralité de ses administrés, qui s'y réunissaient pour boire ou jouer, il prohiba toute boutique, à moins que le propriétaire n'eût une autorisation signée de lui-même. Or, on le comprend aisément , il ne donnait d'autorisation qu'à ses créatures, qui se trouvaient d'autant plus obligées de le servir, ou bien encore à ceux qui lui proposaient une association , généralement ainsi basée : le gouverneur donnait pour sa part l'autorisation d'établir la bou* tique, le commerçant fournissait le capital nécessaire, et l'on partageait les bénéfices. Cette très-simple méthode de faire le commerce a rapporté à Urquiza bien des piastres, et expliqae ses affaires en participation avec plus de trois cents boutiquiers de la province. Là ne s'arrêtait pas sa soif de Iticre.
Ainsi j il s'avisa une fois de semer du blé, et, pour le vendre plus avantageosement, il prohiba l'entrée des farines, sous prétexte de protéger Tagriculture. Hais le blé réduit en farine et en pain donnant encore plus de bénéfices que la farine vendue aux boalangers^ il se réserva le privilège de la boulangerie. Et ainsi de tout.
Nous terminerons cette esquisse par un trail qui achèvera de peindre l'homme et le pays. Urquiza, président de la république, s'était fait bâtir une grande et belle maison de campagne , où il résidait, et à peu de distance de son habitation il avait établi un camp où il exerçait constamment de 1 ,500 à 2,000 hommes, qui composaient son armée de ligne. Or il voyait dans ses soldats, non ce qu'un chef d'État européen y eût vu : des soutiens de l'ordre à l'intérieur, de l'honneur du pays au dehors, ou tout au moins une garde pour sa personne, mais des consommateurs. Il avait donc établi sur un des côtés de sa résidence une grande boutique où l'on vendait non-seulement le pain de ses boulangeries, le fromage de ses vacheries, les fruits de ses jardins, etc.» mais encore tout ce dont on pouvait faire argent. Et comme les troupes ne recevaient pour ration que de la viande , leur solde passait tout entière dans le cabaret du président, qui ne dédaignait pas de visiter chaque matin sa boutique, et s'informait minutieusement des résultats de la vente de la veille.
Tel était l'homme qui, dès 1848, se levait contre Rosas. Après ce que nous venons de .dire, on comprendra que ce qui le faisait agir, ce n'était ni le patriotisme, ni le sentiment de la dignité de la patrie insultée, tyrannisée, paralysée dans son développement, mais son intérêt personnel, et peut-être la perspective de plus vastes opérations commerciales, s'il parvenait à prendre la place de Rosas.
Au point de vue de Torganisation future de la république, un pareil homme ne pouvait être évidemment qu'un obstacle; mais pour renverser la tyrannie de Rosas, ce pouvait être un
puissant instrument. Les unitaires qui s'unirent à lui firent donc sagement, car pour sauver le pays il fallait avant tout chasser Rosas. Les soulèvements de 1829 , 183S, 1838, 1839 et 1840, n'avaient abouti qu'à d'horribles massacres, et on courait risque d'échouer encore tant qu'on n'aurait pas renversé le gouvernement de Buénos-Âyres , gouvernement qui ne pouvait pas être amélioré, qui , ne vivant que par la violence, ne pouvait être modifié que par la violence. On a reproché aux Argentins ces constantes révoltes, cette guerre civile incessante ; mais ce leur est au contraire un titre de gloire : des hommes qui ont si longtemps lutté contre les mauvaises passions, filles légitimes de l'ignorance produite par le régime colonial, ont montré qu'ils sont dignes d'un gouvernement régulier, dignes de cette liberté qu'ils auront conquise au prix de tant de sacrifices et de tant de sang. C'est non moins à tort qu'on a reproché aux unitaires leur alliance avec Urquiza, avec une des plus viles personnifications de la barbarie : nous le répétons, dans l'extrémité où l'on se trouvait, il fallait se décider à user des seuls instruments qui se présentaient.
Urquiza, lui, avouons-le, en s'unissant aux unitaires se montrait hardi. La ville de Montevideo, leur dernier boulevard, assiégée depuis dix ans^ était au bout de ses ressources. Rien ne faisait plus obstacle au pouvoir de Rosas, qui semblait monté* à son apogée. L'Angleterre avait traité avec lui après d'inutiles tentatives de médiation , et la France avait hâte de sortir de cette longue et ruineuse affaire.
Mais, sur ces entrefajites, un nouvel allié, apportant aux unitaires une aide plus efficace que toutes les frégates européennes, entrait franchement en scène. C'était le Rrésil , qui , désespérant de tout arrangement avec Rosas , et voyaût , d'un auti*e côté , que l'intervention anglo-française , qu*il avait lui-même ' provoquée, n'avait fait qu'affermir le gouverneur de Buénos- Ayres , avait décidé de faire cause commune avec ses ennemis. Le Brésil offrait sa marine, un contingent considérable et beau-
coup d'argent* Cette dernière offre , la plus importante pour Urquiza, fut la véritable cause du revirement complet du gouverneur d'Entre-Rios , jusqu'alors si bon fédéral.
Rosas avait l'habitude de se faire renouveler de temps à autre les pouvoirs extraordinaires qui lui avaient été conférés, en présentant périodiquement sa démission de gouverneur. Cette farce, bien connue de tous, avait toujours le même résultat. La chambre des représentants de Ruénos-Âyres le suppliait de se sacrifier encore quelques années au bonheur des Argentins, et les gouverneurs des provinces faisaient chorus, le priant de vouloir bien conserver la direction des relations extérieures de la confédération pour maintenir l'indépendance américaine. Et Rosas se sacrifiait.
Cette comédie, il la renouvela au commencement de 1851, en se fondant sur l'état de sa santé et sur les difficultés du moment, qui lui rendaient le pouvoir un trop lourd fardeau. Urquiza, qui attendait l'occasion, répondit que la province d'Entre-Rios acceptait, quant à elle , cette renonciation en ce qui touchait les relations extérieures et les affaires de paix et de guerre de la république ; que , par suite , elle reprenait l'exercice des droits et prérogatives attachés à sa souveraineté, en attendant la convocation d'un congrès général appelé à fixer l'organisation définitive de la confédération.
Tel était le sens de la déclaration du 1*' mai , qui ne laisse pas d'être curieuse dans sa rédaction :
fc Considérant , y est-il dit notamment , que réitérer auprès du général Rosas les instances faites antérieurement pour qu'il reste à son poste, c'est n'avoir aucun égard pour sa santé affaiblie , et que c'est aussi contribuer à la ruine des intérêts na* tionaux, qu'il confesse lui-même ne pouvoir suivre avec toute l'activité qu'ils exigent... n
On voit que la dextérité et la ruse n'étaient pas seulement du côté du dictateur de Buénos-Âyres. En même temps Urquiza
abolissait la devise «( Meurent les unitaires ! ^ pour lui en substituer une qui , à la vérité , n'était guère moins sauvage : f( Meurent les ennemis de l'organisation nationale ! »
En levant l'étendard contre Rosas , Urquiza devait songer ii se faire des alliés. Il envoya donc des émissaires à Gorrientes, dont le gouverneur, Virasoro, était son ami intime. Celui-ci savait que Rosas était la guerre en permanence, une menace perpétuelle pour la sûreté non-seulement des gouvernés» .mais aussi des gouverneurs ; il comprenait qu'étant l'intime d'Urquiza, il serait toujours en butte aux coups de lamazhorca, si son ami succombait ; il connaissait d'ailleurs les puissants secours que promettait le Brésil. Ces considérations le décidèrent, et il lui fut aisé de faire entrer sa province dans ce nouveau soulèvement contre le tyran de Buénos-Ayres.
Cette scission de deux des plus importantes provinces argentines opérée, les conséquences allaient se dérouler avec rapidité ; le mouvement prit toute sa signification par le trailé d'alliance signé le 29 mai 18lil entre le Brésil, la république de l'Uruguay et la province d'Entre-Ribs , pour la pacification du territoire orientai, dévasté par une guerre civile de dix années.
La question, on le voit, se montrait ici sous une face nouvelle, et dans toute son importance. L'œuvre entreprise parles gouvernements européens était reprise dans des conditions différentes. Le but de l'alliance était de rejeter hors du sol d(' l'Uruguay le général Oribe et les forces argentines sous ses ordres, sauf à poursuivre ensuite la lutte, avec les armées coiqbinées des trois pays, contre Rosas. Les parties contractantes, •du reste, se garantissaient mutuellement leur indépendance, et déterminaient la mesure de leur coopération à la lutte engagée.
Le traité du 29 mai était lui-même expliqué par des conventions signées à Rio-Janeiro le 12 et le 13 octobre. Par ces conventions, le Brésil promettait de mettre en ligne 12,000 hommes
et de fournir au gouvernement de Montevideo 138,000 piastres d*abord, pour payer les premières dépenses, puis un subside de 60,000 piastres par mois.
Mais comme le Brésil n'aime pas la gloire pour la gloire , il exigeait que Montevideo hypothéquât au payement de cette avance défends une partie de ses rentes, et, en outre, consentit à une démarcation nouvelle de frontière , qui lui donnait une grande partie des terrains si longtemps disputés aux Espagnols par les Portugais. Le gouvernement de Montevideo , épuisé de toute manière, promit tout ce qu'on voulut. Les Brésiliens avaient beau jeu, et ils en profitaient.
Ces négociations n'avaient point empêché les alliés de faire leurs préparatifs de guerre ; ils avaient été, au contraire, poussés avec la plus grande activité. Dès le mois de juillet, Urquiza était sur l'Uruguay, à la tête de 4,000 hommes environ, formant l'armée dite libératrice ; les 12,000 Brésiliens étaient sur la frontière du nord ; . le général Garçon , ancien fédéral et ami d'Urquiza, avait passé sur le territoire oriental, avec un noyau de troupes destinées à former l'armée nationale, et campait au nord de Paisandu. D'un autre côté, Virasoro couvrait le Parana contre les attaques de Rosas, et l'escadre brésilienne , aux ordres de l'amiral Graenfell, maltresse des rivières, interceptait les communications entre Buénos-Âyres et Oribe. Celui-ci ne pouvait songer un instant à résister à des forces aussi considérables.
Nous avons déjà dit que Rosas, en absorbant tout le pouvoir, n'avait laissé aux fédéraux qu'un seul espoir, celui d'échapper à ses persécutions en se montrant dévoués à sa personne. Ces hommes, comme parti politique, n'avaient donc aucun intérêt à le défendre. De son côté, Urquiza, qui, dans ces circonstances, se montra très-adroit,' ne cessait de répéter à ses anciens amis que la guerre était uniquement dirigée contre la personne de Rosas; que , s'il recevait dans son armée les anciens unitaires , c'était
pour arriver plus sûrement à son but, et qu'il ne souffrirait pas qu'ils ravissent le pouvoir à ceux qui l'occupaient après tant de triomphes. Il s'abstenait d'ailleurs de menaces , et prodiguait au contraire les promesses. Si bien que le pouvoir de Rosas, fragile comme toutes les tyrannies, s'évanouissait partout à l'approche du libérateur.
A peine Urquiza eut^il franchi l'Uruguay que Paisandu , une des villes les plus importantes , tombait en son pouvoir, sans coup férir. Tout le territoire oriental compris entre l'Uruguay, le Rio-Negro et le Tucuarembo, se prononçait pour lui. Le général Servando Gomez , commandant une division d'Oribe, venait se joindre, avec ses troupes, à l'armée d'Entre-Rios. Ce que voyant, Urquiza, sans attendre les Rrésiliens, s'avança immédiatement sur Montevideo , comptant sur le double effet de ses promesses et du sentiment d'une défaite inévitable qui devait paralyser Oribe.
Le 8 octobre , les cavaliers d'Urquiza arrivèrent en vue des campements des Argentins. Il n'y eut pas la moindre hésitation parmi ceux-ci , pas plus parmi les chefs que parmi les soldats. Une capitulation, prévue partout le monde, eut lieu immédiate* ment. Les troupes orientales passaient sous les ordres du général Garçon, ce qui restait de troupes argentines était incorporé dans l'armée d'Urquiza. Toute distinction d'ailleurs entre les opinions devait être effacée. Il était stipulé qu'un congrès se réunirait pour procéder à l'élection d'un nouveau président. Les dettes contractées régulièrement par Oribe étaient reconnues. Quanta lui, il restait libre de sa personne, et pouvait continuer à séjourner dans le pays, en se soumettant aux autorités constituées.
Montevideo , après le long siège qu'il avait soutenu, était donc libre ; mais était-il vainqueur? Non. Les défenseurs de Id place passaient sous les ordres de l'homme qui, quelques années auparavant, était venu , à la tête d'une armée argentine , pour soutenir les assiégeante; qui avait gagné la bataille décisive de
rindia-Muerta; qui avait» avec une cruauté, une férocité sans pareille, massacré les prisonniers, dans le désir d'anéantir celte armée de Rivera qui , après chaque défaite , se retrouvait toujours prête à la lutte* Mais si Urquiza employait les civilisés comme moyen, les civilisés, à leur tour, se servaient du barbare comme d'instrument ; ils le laissaient faire dans l'espoir de renverser Rosas, qui, malgré sa décrépitude, était encore le véritable et le plus fort obstacle à l'établissement d'un gouvernement possible.
tibératoiœ franchit le Parana et marche sur Buénos-Ayres. Combat de Honte Caserofi, — Chute de Rosas. — Urquiza à Buénos-Ayres. Son impopularité. — Les unitaires se rendent maîtres de Topinion publique. Election d'une chambre libérale. — Convention de San-Nicolas de los Arroyos. Urquiza est nommé directeur suprême provisoire. — La nouvelle chambre refuse de sanctionner cette convention. — Lutte entre Buénos-Ayres et Urquiza* Coup d*£tat. Révolution du il septembre. Triomphe de Buénos-Ayres. Le colonel Mitre.
Le premier objet de l'alliance du 29 mai rempli, restait la seconde partie de Tentreprise, que tout faisait croire bien plus difficile.
En effet, malgré les offres d*Urquiza, tout le pays à l'ouest du Parana demeurait fidèle à Rosas. De Jujuy à Mendoza, de San* Juan à Santa-Fé, Içs gouverneurs rivalisaient de protestations en faveur du tyran de Buénos-Âyres. A Buénos-Âyres même , pas une voix ne s'élevait pour les anciens unitaires qui entouraient Urquiza; au contraire, l'opinion publique paraissait unanime, et tous les plus grands honneurs qu'on peut décerner à un triomphateur étaient prodigués à Rosas. La salle des représentants , réunie en septembre , se hâtait de voter de nouvelles lois destinées à augmenter encore son autorité. L'une de ces lois déclarait crime de lèze-nation les traités conclus par le fbu^traitre'' sauvage unitaire UrquiTM avec le pré^ tendu gouvernement de Montevideo , et avec le perfide et anti--
américain gouyernement du Brésil. Un autre iave&tissait de nouveau Rosas de la toute-puissaocet l'exonérait pour le temps de la guerre et trois ans après de tous les devoirs ordinaires et extraordinaires, en le .déclarant irresponsable de rexercice de sa dictature. Enfin , dans une ovation que les Buénos-Ayriens firent à Rosas dans sa villa de Palermo , Tenthousiasme fut poussé si loin que ce barbare put se croire Tidole de la ville qu'il avait si longtemps martyrisée.
Mais Rosas avait des moyens de défense plus sérieux que ces décrets qui mettaient l'enthousiasme à l'ordre du jour : il avait , dans la province de Buénos-Ayres » 35,000 hommes parfaitement armés, plus de 80,000 chevaux, et une nombreuse artillerie ; le tout commandé par des hommes comme Pacheco , Mansilla , Chilabert , Lagos , et d'autres officiers , qui, en matière militaire, valaient plus que le gouverneur de TEntre-Rios. Ajoutons que l'ancienne société patriotique, la fameuse Mazhorcà, s'était réorganisée à l'approche du danger , et menaçait ceux qui se seraient montrés tièdes dans leur enthousiasme fédéral pour la personne sacrée du grand Américain.
Malgré ces démonstrations , Rosas était comme paralysé ; il n'osait rien entreprendre, dans la crainte d'être trahi, et cette
méfiance avait son contren^oup chez les officiers de son année : la lutte qui allait s'engager les laissait indifférents, comme des hommes désintéressés dans le résultat, n'ayant pas plus à craindre de l'ennemi que de leur autocrate , et moins peut-être à espérer de celui-ci que de ses antagonistes. Urquiza , en effet, avant même d'avoir franchi le Parana, avait fait savoir aux ofBciers de Rosas que la guerre était uniquement dirigée contre le gouverneur, et nullement contre ses amis. < La guerre, leur avait^il fait dire, est conduite par les fédéraux. Si j'ai des unitaires avec moi, c'est pour faire nombre; mais je ne ne leur donne •aucune importance. Quant à ces singes du Brésil ( c'est ainsi qu'il appelait ses alliés impériaux ) , nous les renverrons chez
eux aussitôt après la chute de Rosas. » Et » en. parlant .ainsi» Urquiza était de bonne foi. Son idéal était le fédéralisme, tel que l'avaient pratiqué Rosas , Lopez et Quiroga, et il n'entendait rien changer à ce qui existait. Il ne rusait réellement qu'avec les unitaires , dont il méprisait souverainement les idées : des gouverneurs responsables » des chambres librement élues, une administration contrôlée, tout cela était autant de balivernes, qui ne pouvaient , au sentiment de l'ex-épicier de l'Entre-r Rios, entrer dans la tête d'un homme de bon sens.
Rosas connaissait toute cette diplomatie d'Urquiza , et il en était d'autant plus méBant. Voulant que toutes ses troupes fussent sous ses yeux , il accumulait tous ses moyens d'action à Santos-Lugares, à trois lieues au nord de Buénos-Ayres ; mais le pauvre gaucho était aussi embarrassé de ces 35,000 hommes qu'un détaillant le serait s'il avait à faire manœuvrer les millions de Rothschild. 11 commandait en chef, mais il ne donnait aucun ordre , passant ses journées à s'occuper de détails insignifiants. Aussi , avant même qu'Urquiza eût franchi le Parana, les 35^000 hommes de Rosas étaient à moitié vaincus par les soupçons , les hésitations et l'incroyable incapacité du chef.
Après la capitulation de Montevideo , les confédérés avaient choisi pourpoint de réunion des troupes destinées à opérer dans les autres provinces argentines un village d'Entre-Rios, le Diamante, situé sur le Parana, en face de la province de Santa-Fé. Là se dirigèrent, en novembre et en décembre, une division orientale sous les ordres du général César Dias, et dans laquelle étaient entrés les ofQciers unitaires qui avaient concouru à la défense de Montevideo, ainsi que le contingent argentin qui servait naguère sous Oribe ; une division brésilienne, détachée de l'armée qui avait occupé Montevideo , et commandée parle marquis de Souza; les milices d'Entre-Rios, aux ordres d'Urquiza, et celles de Corrientes, conduites par Virasoro. Ces forces réunies présentaient un effectif d'environ 30,000 hommes. Le comman-
dément en chef de cette armée » appelée dans les bulletins la grande armée libératrice de V Amérique du Sud ^ fut dévolu à Urquiza.
Le passage du Parana commença le 22 décembre et s^opéra sans obstacle ; le 8 janvier 1852 il était achevé , et 28,000 hommes, avec40 pièces d'artillerie et 5,000 chevaux, se trouvaient en ligne sur la rive opposée. Â peine le passage était-il effectué que^la province de Santa-Fé se prononça en faveur d*Urquiza, et ses milices se joignirent à la grande armée libératrice. Une division de Tarmée de Rosas campée auRosario, sous les ordres du colonel Santa-Colonna , s'était retirée , sans faire mine de résistance , vers Buénos-Âyres.
Le 12 janvier, Tarmée passait TArroyo deMedio, qui sert de frontière à la province de Buénos-Âyres. Rosas , pour toute défense, avait brûlé les herbages , pour que les chevaux dlJrquiza ne trouvassent rien à manger sur la route ; mais celui-ci en fut quitte pour faire un grand détour à Touest.
Quelques chocs insignifiants de cavalerie eurent lieu à huit ou neuf lieues de Buénos-Âyres , sans arrêter un moment la marche des libérateurs, et le 8 février les deux armées se trouvèrent en présence près d'une ferme appelée Monte Caseros.
Quand on suit avec attention les mouvements d'Urquiza , et qu'on voit l'immobilité de Rosas , on ne sait à qui donner la palme de l'incapacité ! Urquiza disposa ses troupes de manière à ce que Chilabert, qui commandait l'artillerie de Buénos-Ayres, pût les canonner à son aise. L'artillerie de la grande armée fit feu à son tour, sans attendre les ordres du général en chef; puis l'infanterie orientale , la division brésilienne et les Correntinos de Virasoro chargèrent, péle-méle, chacun de leur côté. Alors les 35 ,000 hommes de Rosas se mirent à fuir comme si c'eût été une chose convenue d'avance ; et c'est à peine s'il y eut quelques hommes tués dans la poursuite. Seul, un régiment d'infanterie fit une certaine résistance dans la ferme ; mais , vigoureusement attaqué par les Orientaux et les Brési-
liens, il déposa les armes , après avoir prouvé» toutefois, que rarmée de Rosas se serait battue si ou l'avait conduite au combat. Quant à Rosas, il avait été des premiers à fuir. Il gagna Buénofr-Âyres, passa la nuit à empaqueter des paperasses destinées à justifier plus tard ses mesures administratives, et, tremblant comme un lièvre , se réfugia à bord d'un bâtiment anglais en rade de Buénos-Ayres.
Qu'il y a loin de Monte Caseros à la belle bataille de Chaca-* buco , au passage des Andes par San-Martin , à la prise de Tucuman, même aux malheureuses journées de Vilcapujo et d'Ayouma ! C'est que les peuples ne peuvent pas supporter impunément vingt années de despotisme : tout s'énerve sous ce régime abrutissant; le courage disparaît; la science militaire, plus que toute autre, fille de laliberté,péritaussi sous l'influence de ce redoutable fléau.
Vaincus et vainqueurs arrivèrent pêle-mêle dans la ville , et tout le monde se mit à piller. Mais Buénos-Ayres , une fois son tyran embarqué , parut se réveiller de sa longue léthargie : les bourgeois s'armèrent et se mirent à tirer sur les voleurs; on en massacra quelques centaines , et tout rentra dans l'ordre. Pendant ce temps , Urquiza s'établissait à Palermo , la villa de Rosas , à une demi-lieue de Buénos-Ayres , et Tarmée campa dans les environs , à sa guise, ou au gré des chefs de corps.
Dès le 5 février, tous les Buénos-Ayriens étaient allés remercier le libérateur et lui offrir leurs services, dans cette même villa où quelques mois auparavant ils étaient allés vociférer des vivats en l'honneur de Rosas, et crier mort au fou^traitre^ sauvage unitaire Urquiza.
Quant au héros, installé dans le Versailles de la Pampa» comme quelques érudits ont surnommé Palermo, il ne demandait qu'à se reposer sur ses lauriers. Pourtant il fallait songer à établir à Buenos- Ayres quelque chose qui eût l'air d'un gouvernement, non qu'à ses yeux ce fût bien nécessaire, car, pour
le gouyernement réel, lui seul sufflsait. Cependant^ après avoir tant parlé d'institutions, de garanties, il fallait bien faire quelque chose ; mais il entendait que Tadministration à établir, en le débarrassant du fatras des affaires administratives , lui laissât une entière liberté d'action sans lui enlever sa liberté de volonté. Il crut atteindre ce double but en désignant comme gouverneur provisoire de la province de Buénos-Ayres don Vicente Lopez, président de la haute chambre de justice, auquel il adjoignit comme ministres quelques hommes notables, mais dociles. Don Luis de la Pena fut nommé aux relations extérieures, le colonel Escalada à la guerre, Garostiaga aux finances, et enfin Tex-rédacteur du Comercio del Plaia^ don Valentin Âlsina, unitaire éprouvé, à l'intérieur.
Ce ministère pouvait satisfaire tout le monde, sans embarrasser Urquiza : habitué à traiter tous ses subordonnés comme des valets, il devait peu se préoccuper de ses ministres, entendant bien gouverner la république tout entière comme il avait gouverné ses premiers administrés de TArroyo de la China ; et les actes arbitraires du vainqueur de Caseros ne laissèrent bientôt aucun doute à cet égard. Pour éviter un conflit, les ministres cédaient toujours, et Urquiza gouvernait à sa guise.
Les anciens fédéraux, à qui un retour soudain à une administration régulière aurait pu porter préjudice, poussaient Urquiza dans cette voie. Pour les enrichis et pour les importants du temps de Rosas , il était plus facile de devenir Tami du nouveau dictateur que de vivre en paix avec la loi ; et leurs offres de service, leurs protestations d'amitié, chatouillaient agréablement le gaucho entreriano, qui se trouvait autant à Taise avec les fédéraux qu'il était dépaysé avec les unitaires. Ceux-ci, en effet, avaient peine à se faire aux manières de ce sasvage, et ne savaient pas toujours se contraindre. Ainsi, une des premières pensées d'Urquiza avait été de faire venir à Palermo sa maîtresse et deux ou trois de ses filles naturelles. Le gouverneur d'Entre-Rios avait toujours vécu en Mormon dans
sa province, sans que personne songeât à y trouver à redire» A Buénos-Ayresy cela fit le plus mauvais effet. Les dames chuchotèrent et commencèrent contre lui une guerre à coups d'épingles. On le trouvait ridicule, immoral ; et les mêmes personnes qui avaient courbé la tète devant Rosas, plus immoral, plus barBare qu*Urquiza, affectaient le mépris pour ce gouverneur provincial. Une circonstance insignifiante acheva de le perdre dans Tesprit des civilisés.
Le jour où l'armée libératrice de rAmérique du Sud fit son entrée triomphale à Buénos-Ayres pour assister au Te Deum de rigueur, les balcons étaient remplis de Portenas qui jetaient des fleurs. Urquiza portait un habit d'uniforme et un chapeau rond, haut de forme; et, comme il savait déjà que les belles dames n'avaient pas de sympathies pour lui, il était fort maussade , il saluait gauchement quand il saluait, ou passait tête baissée. Le malheureux triomphateur perdit ce jour-là toute sa popularité. Son malencontreux chapeau noir et ses gauches salutations firent plus contre lui que sa politique tortueuse et ses actes arbitraires. Peu s'en fallut qu'il ne fût siffié par la classe aisée, qui dès ce jour le détesta, d'abord parce qu'il était étranger à la ville, ensuite parce qu'il ne s'était pas montré charmant pour les dames de Buénos*Ayres.
A ce premier échec s'en ajouta bientôt un autre qui contribua beaucoup à le dépopulariser parmi la population des faubourgs et les gauchos de la campagne. Peu après sa triste entrée triomphale, Urquiza voulut assister à des courses. Croyant posséder le cheval le plus rapide du pays, il le fit monter par un de ses Entrerianos, et il tint tous les paris qu'on voulut faire. Un gaucho porteno se présenta avec un cheval de la vitesse duquel il ne se croyait pas moins sûr. Les Buénos-Ay riens parièrent contre le général, les soldats pour le cheval qu'ils avaient amené. L'issue de cette course avait excité un intérêt aussi vif, plus vif même que n'avait fait le codh
bat de Caseros. Le cheval d'Urquiza fut distancé, et les gauchos pprtenos se crurent vengés de leur récente défaite.
Ces deux faits insignifiants en apparence firent plus de tort à Urquiza qu'on ne le pourrait croire. Les esprits sérieux profitèrent habilement de Timpopularité croissante du vainqueur de Rosas. 11 avait encore toute la force matérielle entre ses mains : les unitaires, qu'il avait bien vite mis de côté, se ren* dirent maîtres de l'opinion publique. Us établirent plusieurs journaux, les uns sérieux, comme les Debates et le Prograo} d'autres légers, frondeurs, comme VAvispa et le Padre CostanedéL Urquiza, qui, dans ce temps-là, n'attachait pas une grande importance à la presse^ les laissa dire. Cependant il voulut les modérer par une proclamation basée sur ces lieux commuas auxquels les pauvres d'esprit applaudissent toujours, à savoir que des abus de la presse naît l'anarchie, et de la licence eiïrénée le despotisme. Mais l'opinion publique lui était trop contraire pour que ses sages avis fussent écoutés, et Buénos-Ayres, avide de discussions après le long mutisme dans lequel elle avait vécu, prodiguait les encouragements à la presse. Les journaux, insignifiants, même quand ils sont violents, dans les pays où le gouvernement fonctionne de bonne foi , sont terribles là où les administrateurs travaillent pour eux, et non pour leurs administrés. A Buénos-Ayres, ils acquirent une importance proportionnelle à la manière toute personnelle dont Urquiza voulait administrer le pays; et lorsque, après les fêtes qui sui-virent la victoire, on dut songer à mettre en pratique ce qu'Urquiza avait tant prôné pendant la guerre, c'est-à-dire à organiser une véritable représentation nationale , le général , au lieu d'une population inerte ou servile, trouva devant lui un peuple qui comprenait toute l'importance des choix qu'il était appelé à faire, et bien décidé à ne confier le soin de lui don-ner des lois qu'à des hommes sur lesquels il pût compter*
L'imprudent gaucho ne tarda pas à s'apercevoir que» si avec ses soldats et ses promesses menteuses il avait conquis la villa de Rosas, les unitaires» eux, avec leurs journaux» avaient conquis la ville de Buénos-Ayres. Il n'était pas d'ailleurs très-fort en matière d'élections» et sur ce point les unitaires en savaient plus que lui. Il fut donc complètement battu. Ce n'est pas que les représentants nommés par Buénos-Ayres lui fussent précisément hostiles» mais pour la plupart c'étaient des hommes qu'un long exil avait disciplinés» et qui comprenaient que la chambre devait cesser d'être une machine à voter comme l'aurait voulu Urquiza.
La nouvelle salle des représentants ne chercha donc point à entraver la marche du gouvernement d'Urquiza ; elle confirma même le choix qu'il avait fait de Lopez comme gouverneur. Mais l'occasion devait bientôt s'ofTrir à elle' de faire acte d'indépendance» et de dévoiler au pays les véritables projets de l'homme qui avait tant parlé de gouvernement régulier» sans avoir eu un seul moment l'idée de remplir ses promesses.
Le principal motif donné par Urquiza de son soulèvement contre Rosas avait été la nécessité de réunir un congrès qui donnât à cette malheureuse république une organisation définitive» qu'elle attendait depuis près d'un demi-siècle. Pour y parvenir» la marche naturelle eût été de consulter la nation; mais des élections générales auraient pu donner le même résultat que celles de Buénos-Ayres. Urquiza» qui n'avait pas travaillé pour la nation» mais bien pour lui» prit une autre route; il imagina de convoquer les gouverneurs de province à San- Nicolas de los Arroyos. Ces gouverneurs étaient les mêmes que sous Rosas. Urquiza espérait donc s'entendre facilement avec eux, et arriver ^vec leur concours à composer un congrès docile » complaisant » qui eût aidé le gouvernement » comme l'ancienne chambre des représentants de Rosas» un congrès disposé à tout accorder» tout sanctionner» dont l'u-
nique mission eût été de couvrir d'une apparence de légalité tous lès actes du dictateur, un congrès, enCn, qui eût confirmé à Urquiza le titre, qu'il se donnait, de directeur suprême pro^ visme de la confédératioti. Et Dieu sait si cet état provisoire n'était pas l'organisation définitive qu'on voulait donner au pays.
La réunion eut lieu en effet, et le gouverneur de Buenos- Âyres y assista au même titre que les autres.
De ces conférences sortit, le 31 mai 1852, ce qu'on a nonimè la convention de San-Nicolas de los Arroybs, d'après laquelle un congrès général devait se réunira Santa-Fé, au mois d'août suivant, pour donner une constitution à la république. Jusquelà Urquiza, sous le titre de directeur suprême provisoire, restait chargé des relations extérieures et des affaires générales intérieures de la confédération ; il exerçait le commandement de l'armée nationale et pouvait disposer des contingents des provinces; enfin, il avait dans ses attributions le règlement de la navigation des rivières intérieures, l'administration des postes, la sécurité du territoire. On lui avait, pour la forme, adjoint un conseil d'État, chargé de l'assister dans l'exercice de son pouvoir.
Pour quiconque a suivi l'histoire des gouvernements argentins, la position ainsi faite à Urquiza n'était autre chose que celle de Rosas, consolidée par une convention de gouverneurs. Aussi, à peine le traité de San-Nicolas fut-il connu à Buenos- Ayres, qu'il y souleva la plus vive irritation. La presse et la salle des représentants comprirent que ce congrès pour le mois d'août et ce semblant d'organisation n'étaient qu'un piège, qu'on voulait renouveler dans la personne d'Urquiza la dictature qui venait de s'écrouler.
D'abord , la salle des représentants prit prétexte de ce que la convention n'avait pas été soumise à sa sanction pour en interdire l'exécution par un décret du 12 juin; force fut donc delà
lui soumettre, et elle fut Tobjet d'une discussion qui passionna la ville tout entière. La vie politique reparut, et Buënos-Ayres ' se sentit renaître à la voix de Mitre, de Vêlez, dé Portela et d*Ortiz. Devant cette explosion, Lopez se vit contraint d'aban* donner le pouvoir ; la chambre lui donna pour successeur à litre provisoire son propre président, le général Pinto.
Mais ce premier triomphe du véritable esprit d'ordre ne pou* vait être qu'éphémère. Urquiza résolut de TétouiTer par la force. Revenant en toute hâte de San-Nicolas, le i3 juin, il adressa un manifeste à la nation, signifia au général Pinto que les cir^ constances lui créaient l'obligation de sauver le pays de l'anarchie, après l'avoir sauvé de la tyrannie; qu'en conséquence, il déclarait, en vertu des pouvoirs provisoires qu'il croyait devoir assumer, la salle des représentants dissoute. En même temps, tous les journaux étaient suspendus, et plusieurs députés, dont l'opposition avait été la plus vive, MM. Mitre, Vêlez SarsQeld, Portela, Ortiz, Manuel de Toro y Pareja, étaient embarqués sur un bâtiment de l'État pour être conduits à la destination qu'ils assigneraient eux-mêmes. Ajoutons que la ville de Buénos-Ayres avait été tout d'abord occupée militairement, de façon à rendre impossible toute résistance.
Le triomphe fut donc facile à Urquiza, et il n'avait pas lieu de s'en montrer fier; mais il n'en croyait pas moins avoir fait un acte de bonne politique en éloignant ces brouillons qui osaient parler de l'organisation nationale par un congrès constituant , de l'établissement du sufTrage universel direct, de la liberté de la presse, sans autre limite que l'inviolabilité de la vie privée ; du droit de réunion , de la réorganisation de la municipalité , de la réforme postale , de l'ouverture de nouvelles voies de communication , de l'organisation de la garde nationale d'après le système électif, de la libre navigation des rivières, de l'établissement du jury pour les délits de presse et les causes criminelles, de la difTusion de l'éducation primaire, de l'organisation
de la bienfaisance publique comme moyen de guérir les plaies du corps social.
Ne nous étonnons pas d'ailleurs si ces grandes aspirations n'obtinrent que les sarcasmes d'un homme sans éducation. N'ont-elles pas été traitées avec le même dédain par les pnblicistes européens qui se sont occupés de la Plata? Et cependant il a suffi de quelques années pour que les députés exilés, arrivés au pouvoir, les aient presque toutes réalisées.
Après ce coup d'État, Urquiza prit directement le gouvernement de la province , et installa son conseil d'État, composé d'hommes connus pour bons et serviles fédéraux. Mais une animosité sourde régnait à Buénos-Ayres ; toutes les irritations couvaient dans cette population, qui avait passé en si peu de temps du despotisme de Rosas à la liberté la plus entière, pour retomber bientôt dans un nouvel asservissement. Tous les griefs contre Urquiza étaient soigneusement entretenus et exagérés. Celui qu'on appelait , il y a peu de temps encore , le libérateur, n'était plus qu'un chef de gauchos faisant plier sous le fer de sa lance la fière Buénos-Ayres. Des rivalités fermentaient dans les contingents unitaires eux-mêmes. La présence d'Urquiza, qui imposait encore aux timides, retardait seule une explosion désormais inévitable. L'heure approchait pourtant : on arrivait au mois de septembre, et Urquiza était obligé de quitter Buénos-Ayres pour aller présider à l'installation prochaine du congrès de Santa-Fé. Il partit en effet , laissant le gouvernement de la province à un de ses lieutenants, le général Gal^n. C'était le moment choisi pour secouer le joug. Dans la nuit du iO au 11 septembre, les généraux Jose-Maria Piran et Juan Madarriaga soulevèrent la garnison, et le matin du 11 le peuple était convoqué sur la place de la Victoire pour sanctionner le mouvement; ce qu'il fit par acclamation. Quant au général Galan, qui n'avait ni prestige ni autorité, il avait à peine le temps de battre en retraite, avec le peu de troupes qui lui étaient restées fidèles, pour rejoindre Urquiza.
Buénos-Ayres était donc redevenue maltresse d'elle-même. Le général Pinto fut réintégré dans ses fonctions de gouverneur provisoire, la salle des représentants se rouvrit naturellement, et un de ses premiers soins fut d'adresser un manifeste aux autres provinces et au monde. La révolution du il septembre y était présentée sous son véritable jour : c'était le triomphe de la liberté, le triomphe de la civilisation sur la barbarie. Urquiza était dévoilé , pour la première fois peutêtre , dans un document sérieux dû à la plume du colonel Mitre.
Arrêtons-nous à ce moment solennel, où après de si étranges vicissitudes, la République Argentine vit remonter au pouvoir des hommes de la trempe de Belgrano.
Sans occuper le premier rang, Mitre avait été Tàme du mouvement de septembre. J^une encore, il avait servi son pays comme officier d'artillerie au siège de Montevideo. Obligé par les événements de s'expatrier, il avait servi de sa plume la cause de la liberté en Bolivie et au Chili ; quand Urquiza eut levé l'étendard contre Rosas , il avait rejoint l'armée libératrice à Montevideo, et il s'était distingué à la bataille de Caseros, où il commandait une batterie qui avait éteint le feu de l'artillerie de Chilabert. Rentré dans la vie civile, il avait, comme rédacteur principal du Journal des Débats, ravivé l'esprit public à Buénos-Ayres , et , comme orateur à la cham^ bre , contribué plus que tout autre à faire échouer les combinaisons d'Urquiza et des gouverneurs assemblés à San- Nicolas.
Le nom de Mitre ne nous force heureusement pas à entrer dans ces longues digressions qui étaient nécessaires pour expliquer Rosas, Quiroga et Urquiza. Quand nous aurons dit que c'était un homme studieux , d'une grande érudition , plein de franchise et de bonne foi , comprenant la valeur des mots et
voulant faire ce qu'il disait, il nous suffira ensuite de le suivre dans ses actes.
Peu après la révolution de septembre , le docteur Alsina fut nommé gouverneur de la province, et le colonel Mitre ministre de l'intérieur et des relations extérieures.
Urquiza était dans TEntre-Rios quand la nouvelle de ces événements lui parvint. Son premier mouvement fut de se mettre à la tête de son armée et de marcher sur Buénos-Âyres. Toute réflexion faite , il jugea plus prudent de laisser la révolution à elle-même en l'isolant et en interceptant les rapports que Buénos- Ayres pourrait essayer d'entretenir avec les autres provinces pour les entraîner. Il crut néanmoins devoir protester, dans des proclamations adressées aux Argentins, ainsi que dans une note qu'il remit aux représentants des puissances étrangères et où il maintenait son titre de directeur provisoire de la confédération.
C'était là une situation qui ne pouvait évidemment se prolonger. Par cela même qu'Urquiza agissait pour que la révolution de Buénos-Ayres s'épuisât dans son isolement, cette dernière devait chercher à s'étendre, à se créer des alliés et des points d'appui. Le général Paz fut envoyé en mission dans les provinces de l'intérieur, mais il se vit interdire le territoire de Santa-Fé, qu'il devait traverser.
On fut plus heureux du côté de Corrientes ; une alliance fut conclue entre le gouvernement de cette province et celui de Buénos-Ayres , qui prit immédiatement l'offensive. Les généraux Madarriaga et Hornos pénétrèrent dans l'Entre-Rios, mais ils ne purent s'y maintenir, et bientôt ils se virent contraints de rentrer à Buénos-Ayres.
Urquiza eut donc lieu tout d'abord de se féliciter du système qu'il avait adopté. Ses temporisations d'ailleurs avaient encore un autre but, celui d'attendre la réunion du congrès constituant,
retardée par la révolution de septembre, mais qui ne pouvait être longtemps différée.
Le congrès s*ouvrit, en effet, le 20 novembre, dans la ville de Santa-Fé. Toutes les provinees.y étaient représentées, sauf celle de Buénos-Ayres, qui avait refusé d'envoyer ses députés.
Le jour de l'ouverture, Urquiza adressa aux représentants une allocution, où, après avoir rappelé les événements depuis le 1'' mai 1851 , il exposait la situation présente. En ce qui touchait particulièrement Buénos-Ayres, il disait que tout liait cette province à la nation, qu'elle ne pouvait vivre sans les autres provinces, comme les autres provinces ne pouvaient vivre sans elle; que cependant sa volonté seule ne pouvait réduire la confédération tout entière à rester plus longtemps sans organisation. H terminait en invitant le congrès à délibérer en toute liberté et à voter une constitution qui empêchât également l'anarchie et le despotisme.
Et, en réalité, le congrès deSanta-Fé jouit complètement de culte liberté que lui assurait le directeur provisoire.
Tel est le simple exposé des faits. Au point de vue européen, Buénos-Ayres persistant à se séparer des autres provinces, lorsque le vainqueur de tlaseros fait de si grands eflbrls pour organiser le pays, en s'appuyant non plus cette fois sur les gouverneurs de province, mais sur un congrès régulièrement nommé, parait, sans contredit^ dans son tort; mais, pour quiconque connaît ce que ces mots : congrès^ discussion libvc^ veulent dire sous la pression d'un homme comme Urquiza, Buénos- Ayres avait raison jJo se tenir à l'écart : pour en être convaincu, il sufHtde voir quelle organisation Urquiza donna «à sa province d'Entre-Rios, organisation conçue de manière ù ce qu'il lui fût loisible de faire tout ce que bon lui semblerait à un moment donné, en dépit du congrès. Et ses amis en agissaient de même dans les autres provinces. Ce qu'on ne saurait nier, c'est que l'attitude de Buénos-Ayres fut un obstacle, un frein aux vel-
léités arbitraires d'Urquiza, et que» sans cette résistance, il aurait probablement montré moins de déférence pour le congrès.
Le nouveau dictateur, en effet, n^était pas pour les moyens légaux, pour la conciliation. Ainsi, par exemple, pensa-t-il que ie meilleur moyen pour lui d'avoir raison de la révolution qui avait triomphé en septembre serait de provoquer un soulèvement dans la campagne de Buénos-Ayres. Les éléments ne manquaient pas pour cela. L'imminence de la guerre civile causait des mécontentements, les vieilles haines des campagnes contre la ville se réveillaient , ia présence au pouvoir des anciens unitaires ravivait les instincts du parti fédéral. Ces éléments, habilement exploités, donnèrent le résultat qu'Urquiza en attendait. Le i'''^ décembre, éclatait un mouvement, à la tête duquel était le colonel Hilario Lagos , et dans lequel s'étaient jetées des troupes régulières avec les milices des campagnes. Buénos-Ayres se réveilla ce jour-là ayant une insurrection menaçante à ses portes.
Une proclamation de Lagos expliquait le but de cette levée de boucliers : c'était de renverser le gouvernement existant à Buénos-Ayres, et de permettre ainsi à cette ville, de faire la paix avec les autres provinces et de coopérer à l'organisation nationale, telle que l'entendait Urquiza, c'est-à-dire à une organisation qui, sous un semblant d^institutions libérales, aurait consacré l'arbitraire des gouverneurs de provinces.
Au premier moment, la ville fut tellement effrayée par ce soulèvement des campagnes que l'on songea à se soumettre. Alsina crut faciliter les moyens d'arriver à une transaction en se démettant de son poste , et le général Pinto fut de nouveau mis à la tête du gouvernement. Mais les prétentions élevées par Lagos furent de telle nature que le nouveau gouverneur dut les repousser. D'un autre côté, les hommes qui avaient si longtemps résisté derrière les murailles de Montevideo faisant entendre aux Buénos-Ayriens qu'un peu d'énergie suffirait pour repousser
les attaques de Lagos, doot les troupes, sans ressources et sans appui, ne tarderaient pas à se débander, on finit par les croire, et la défense s*organisa vigoureusement. Un décret du 24 décembre interdit toute communication avec les insurgés, sous peine de passer devant un conseil de guerre, et déclara que tous ceux qui auraient pris part à Tinsurrection ou ne se seraient pas mis à la disposition du gouvernement seraient rayés des cadres de Tarmée buénos-ayrienne.
Chose étrange! la cause de la liberté, de la liberté vraie, après une année de troubles, était à peu près revenue au même point qu'avant la déclaration de mai du gouverneur d*Entre- Rios. Le pays tout entier se trouvait entre les mains des fédéraux, c'est-à-dire des barbares; les unitaires, c'est-à-dire ceux qui voulaient un gouvernement représentatif, dans le sens qu'on donne à ce mot en Europe, étaient assiégés dans une ville ; seulement ce dernier boulevard de la liberté , au lieu d'être Montévidéo , c'était Buénos-Ayres. Voilà tout ce que le parti libéral avait gagné aux grandes marches de la grande armée libératrice de l'Amérique du Sud, àTallianceavec le Brésil et aux proclamations vides ou fallacieuses d'Urquiza et des députés qui bavardaient à Santa-Fé.
Nous avons dit que tout le pays était dominé par les fédéraux. Qu'était donc devenu Montevideo, qui , pendant dix ans, avait si courageusement résisté à Rosas et à ses amis? Nous avons regret de le dire , la politique qu'Urquiza voulait faire prévaloir dans la République Argentine y avait triomphé. Le parti libéral, connu sous le nom de parti rouge, s'affaiblissait de plus en plus, tandis que le parti contraire, qui s'appelait conservateur ou blanc, et dans lequel figuraient principalement les hommes qui avaient assiégé la ville et qui reconnaissaient Oribe pour un de leurs principaux chefs, gagnait chaquejour du terrain. Aussi voyons-nous Montevideo , par le fait entièrement séparé de Ik République Argentine , mais ayant toujours avec elle les rela-
lions qui unissent deux pays voisins , parlant la même langue et ayant la même origine, sympathiser avec Urquiza» et demeurer impassible devant le sort de Buénos-Ayres» assiégée à son tour par les fédéraux*
Heureusement une ville qui veut $e défendre — en Amérique — est rarement prise. Lagos n'avait pas tardé à se mettre en rapport avec Urquiza; celui-ci, croyant à la complète réussite, se démasqua alors , et non-seulement il aida Lagos de tout son pouvoir, mais il vint lui-même activer le siège de la ville rebelle, qu'il fit bloquer du côté de la rivière par une petite escadre organisée à Montevideo et confiée au jcommodore Coe, bon marin de l'école de Brown , qui avait toujours combattu pour les fédéraux. Mais Buénos-Ayres ne cédait point.
Une tentative d'accommodement fut faite alors par le congrès de Santa-Fé. Le 22 janvier 1853, il autorisa le directeur provisoire de la confédération à employer tous les moyens que sa prudence et son patriotisme lui suggéreraient pour faire cesser la guerre civile et obtenir l'assentiment de la province de Buénos-Ayres à l'accord de San-Nicolas. Désespérant de réduire Buénos-Ayres par la force , Urquiza nomma trois plénipotentiaires : son ministre des affaires étrangères, M. Luis José de la Pena, le docteur Facundo Zubiria et le général Pedro Ferré.
Un armistice fut en effet conclu le 2 mars , et le 9 du même mois un traité de paix fut signé. Les stipulations principales de ce traité étaient une amnistie, la conservation de tous leurs grades et emplois pour tous les chefs et officiers des milices , le renouvellement régulier des représentants, qui se réuniraient le l"mai et nommeraient un gouverneur. La province de Buénos-Ayres devait se faire représenter au congrès de Santa-Fé ; mais elle se réservait le droit d'examiner et d'accepter la constitution qui serait votée. Jusque-là elle continuerait à se gouverner par ses institutions propres et avec les autorités établies. Elle déléguait cependant , en ce qui la coa^
cernait, au général Urquiza, la direction des relations extérieures, dont il était déjà chargé par toutes les autres provinces.
Tout semblait donc fini ; mais ce traité ne fut point ratifié par le directeur provisoire, qui y voyait des dérogations essentielles à la convention de San-Nicolas, auxquelles il n*était pas autorisé à consentir.
Les opérations du siège reprirent donc de plus belle. Les assiégés faisaient des sorties ; les assiégeants galopaient beaucoup autour des fossés dont on avait entouré Buénos-Âyres, sans beaucoup avancer. Le siège menaçait de se prolonger comme celui de Montevideo, et , pour n'être pas poursuivi avec la régularité européenne , il n'était pas moins meurtrier; beaucoup de pauvres diables succombaient de Tun et de Taulrecôté; le colonel Mitre fut grièvement blessé. Pendant qu'on se battait ainsi du côté de la terre , le commodore Coe bloquait Buénos- Âyres, mais, parait-il, avec les meilleures intentions du monde. Le 26 juin, en efTet, on ne fut pas peu surpris d'apprendre qu'il avait fait sa soumission aux autorités de la ville , illuminé qu'il avait été subitement sur la justice de leur cause. Malheureusement on ajoutait qu'une somme de 30,000 onces , transportée à son bord, avait singulièrement aidé à former sa conviction. Quoi qu'il en soit, ce coup de théâtre eut un double efTet : il exalta l'esprit de résistance dans Buénos-Ayres, et il désorganisa l'attaque.
Les ministres de France et d'Angleterre crurent pouvoir profiter de l'émotion qui s'ensuivit pour tenter un arrangement ; mais les défenseurs de Buénos-Ayres se montrèrent intraitables, d'autant plus que la démoralisation avait pénétré dans le camp des assiégeants ; la désertion même et la révolte s'étaient mises dans leurs rangs, si bien que peu de jours après , le 12 juillet , Urquiza était réduit à s'embarquer à bord d'un vapeur de la marine des États-Unis, pour se faire transporter dans l'Entre- Bios.
Le nœud de la question avait été tranché , non par le fer , mais par Tor, moyen moins héroïque que celui d'Alexandre.
La République Argentine divisée en deux gouvernements : Buénos-Âyres et Parana; les unitaires et les fédéraux. — Urquiza, n*ayant pu dompter Buenos^ Ayres par la force , essaye de la réduire par une guerre de tarifs. — Traité du 10 juillet 18SV3 qui assure la liberté des rivières. — Progrès moral et matériel de Buénos-Ayres. — Nouvelles tentatives d*Urquiza contre Tindépendance de Buénos-Ayres. Bataille de Cépéda. — Traité du tt novembre 1899. Accession de Buénos-Ayres à la Confédération.
Dès ce jour , la République Argentine fut scindée en deux parties égales en richesse, sinon en population; d'un côté, treize provinces obéissant à Urquiza, qui établit le siège de son gouvernement à Paraoa, chef-lieu de la province d*Entre-Rios et capitale provisoire de la confédération ; de Tautre côté, la ville et la province de Buénos-Ayres : ici, les principes des unitaires, les hommes qui avaient toujours lutté pour ces principes ; là, les fédéraux et la politique que Ton sait.
Les deux partis se détestaient cordialement ; mais Tépuisement était tel que fédéraux et unitaires vécurent à peu près en paix pendant quatre à cinq ans, tout en attendant le moment favorable pour s'attaquer, et cette trêve tourna au profit de la république, dont la position s'améliora sensiblement.
Il y avait eu dans cet intervalle plusieurs tentatives d'accommodement et aussi plusieurs entreprises contre Buénos-Ayres; mais elles n'avaient pas eu plus de succès les unes que les autres. i.a confédération d'Urquiza crut alors porter un coup mortel à la république dissidente en lui faisant une guerre de tarifs : les marchandises en provenant eurent à supporter des droits doubles ; mais Buénos-Ayres n'en souffrit nullement, et, loin d'user de représailles , son gouvernement facilita de tout son pouvoir les transactions commerciales entre la ville et les provinces confédérées.
Le iO juillet 1853, Urquiza signa, en qualité de directeur provisoire de la confédération , avec les représentants de la France, de l'Angleterre et des États-Unis, des traités identiques, qui consacraient la liberté de navigation dans les rivières. Ces traités portèrent rapidement leurs fruits. Le Parana, jadis solitaire, fut bientôt sillonné de vapeurs, qui le remontaient jusqu'à Corrien les, tandis que d'autres pénétraient dans l'Uruguay jusqu'au Salto; et, malgré les droits difTérentiels , le commerce prit chaque jour plus d'activité dans tout le pays. Les rivières, si longtemps inutiles, devinrent ce qu'elles auraient toujours dû être, si l'idée absurde qu'un courant d'eau ne peut être navigué que sous le drapeau qui flotte sur ses rives n'avait été maintenue comme un axiome indiscutable.
Dans la pensée de susciter une rivale à Buénos-Ayres , Urquiza avait ouvert au commerce du monde le Rosario , petit village sur le Parana, offrant un bon port aux embarcations qui remontaient la grande rivière. Le petit village avait, en effet, grandi avec une prodigieuse rapidité, c'était un excellent marché pour les marchandises venant de l'intérieur; mais cette rivale , qui devait ruiner Buénos-Ayres, en devint au contraire une succursale utile.
Ainsi , nous le répétons , l'impuissance où les deux camps opposés s'étaient trouvés après la levée du siège de Buénos- Ayres avait, malgré le mauvais vouloir d'Urquiza, tourné au profit de tout le pays. Mais c'est à Buénos-Ayres surtout que l'influence salutaire de la paix s'était fait sentir. Le progrès moral y était immense. La presse était entièrement libre, toutes les questions étaient librement discutées. Quelques journaux fédéraux pouvaient attaquer sans ménagement l'administration, qui avait alors à sa tête un homme de bien , don Pastor Obligado ; mais ces vociférations étaient impuissantes , parce que la presse n'est dangereuse que là où elle peut avec raison se poser en victime des exigences (Ju pouvoir. La liberté complète
est une muselière qui lui permet d*aboyer, qu*on me pardonne cette comparaison irrévérencieuse, mais qui Tempêche de mordre. Les délits de presse étaient jugés par le jury; mais il avait fort peu à faire, tellement les poursuites étaient rares. Le droit de réunion était entier, et il avait une brillante expression dans le club Libertad , où se discutaient en toute liberté les affaires et les intérêts de la république.
Le progrès matériel n'était pas moins sensible. La municipalité de Buénos-Ayres déployait la plus grande activité. Les travaux publics se multipliaient au point que les bras manquaient, malgré l'arrivée périodique d'ouvriers étrangers. Une nouvelle douane, deux immenses jetées destinées à faciliter le débarquement des marchandises, une grande usine à gaz, s'étaient élevées comme par enchantement. Les rues boueuses et sans trottoirs du temps de Rosas se transformaient à vue d'œil. Un chemin de fer, qui s'étendait à quatre lieues à l'ouest et qui se continuait vers la villa de Mercedes , facilitait les approches de la capitale. C'était bien peu, sans doute ; mais le sifflet d'une locomotive sur les bords de la Plata n'annoncait-il pas un immense progrès ?
L'instruction publique, qui devrait être le premier et le plus grand souci de tout pays qui aspire à la stabilité, recevait un grand développement sous la sage direction de M. Domingo Sarmiento , heureux de mettre en pratique ses longues études en Europe et aux Etats-Unis, qu'il avait parcourus dans l'intention de doter un jour son pays de ce premier élément d'ordre et de prospérité. Cet honorable citoyen ût faire à la République Argentine un pas immense, en y important tout d'un coup le système d'éducation de la Nouvelle-Angleterre : méthode, meubles d'école, et jusqu'à la disposition des bAtiments. Et la sollicitude de Sarmiento ne s'était pas renfermée dans la ville ; il avait réussi à établir des écoles dans tous les villages de la province : œuvre difficile, ingrate, mais féconde, et dont on ne saurait trop lui avoir de reconnaissance.
Le gouvernement et le corps législatif s^associaient à ce mouvement par des mesures intelligentes.
Une loi réduisit les droits sur les navires amenant des émigrants étrangers , proportionnellement au nombre de ces émigrants.
Les marchandises destinées à l'industrie furent affranchies des droits de douane.
Les droits de port furent supprimés sur tous les navires nationaux et étrangers.
La villa del Carmen (Patagones), sur le Rio-Negro, fut déclarée port franc.
L'administration des finances fut conduite avec tant d'ordre et d'honnêteté que le gouvernement put servir les intérêts de sa dette extérieure , et que le 6 p. 100 de Buénos-Ayres fut coté à la Bourse de Londres à 86.
Les utopies des unitaires, dont on s'était moqué avec tant d'impertinence, devenaient donc des réalités, malgré la guerre dont l'Etat de Buénos-Ayres ne cessait d'être menacé.
Urquiza, en effet, à cause même de cette prospérité, ne pouvait se résoudre à voir la plus riche des provinces de la confédé* ration en dehors de son influence, et privant, par sa séparation, son gouvernement, des immenses ressources qu'il aurait trouvées dans la douane productive de Buénos-Ayres.
Aussi ses efforts pour reprendre cette province étaient- ils incessants. On avait essayé des voies de conciliation , mais vainement : les Portenos se méfiaient avec raison de l'ex-épicier d'Ktttre-Rios , du bourreau de Corrientes et de l'India-Muerta , malgré ses belles promesses et son uniforme de général président. Les moyens pacifiques ne réussissant pas, Urquiza recourut de nouveau aux moyens violents. Le 24 décembre 1855 , quelques émigrés argentins qui résidaient à Montevideo , aidés sous main par le gouvernement de la confédération, débarquèrent sur son territoire, à Saata-Fé, pour de là ^ifalûr
la province de Buénos-Ayres. Le colonel Mitre, ministre delà guerre, marcha contre enx et les battit sans peine. Dans la chaleur de la poursuite, il pénétra dans la province d*où l'agression était partie. De là une protestation du cabinet du Parana, protestation à laquelle le gouvernement de Buénos-Ayres répondit en couvrant de son approbation la conduite du colonel, et en récriminant de son côté contre les autorités fédérales» qu'il accusait de connivence avec les insurgés.
Cet échange de notes aigres-douces acheva de rendre toute entente impossible. Urquiza alors se prépara sérieusement à la guerre , espérant profiter des divisions que, dans sa pensée, l'expiration des pouvoirs d'Obligado et les nouvelles élections ne sauraient manquer de produire , et comptant que le parti vaincu dans le scrutin s'unirait à lui pour renverser les vainqueurs.
Mais Urquiza fut trompé dans des espérances que les violences de la presse semblaient jusqu'à un certain point autoriser. L*élection se fit dans le plus grand ordre, et le gouverneur élu fut précisément le docteur Alsina , la personnification , en quelque sorte , du parti unitaire ; or ce parti n'était pas disposé à faire des concessions à Urquiza, il préférait la séparation à une union avec les hommes qui rappelaient l'époque désastreuse de Rosas.
Cependant Urquiza n'en pouvait prendre son parti , et, dans une grande revue qu'il passait de ses troupes le 21 mai , il faisait entendre des accents belliqueux, auxquels l'armée répondit par des adresses plus belliqueuses encore. D'autres considérations, d'ailleurs, le poussaient à la guerre. Les embarras financiers du cabinet de Parana allaient sans cesse augmentant. Les receltes des treize provinces de la confédération, en 1857, s'étaient à peine élevées à un million de francs, et elle n'avait de crédit nulle part. Buénos-Ayres, au contraire, avait du crédit, et ses recettes avaient produit, la même année, plus de 90,000,000 de francs (V. Annuaire des Deux Mondes, 1857-58).
Les arguments ne manquaient donc pas àUrquiza pour entraîner la confédération dans la guerre; il prouvait qu'on pouvait la faire, puisqu'on avait une armée qui ne demandait qu'à marcher au combat, et qu'il était utile de la faire, parce que la confédération était pauvre , et que Buénos-Ayres était riche*
L'année 1858 commença heureusement pour le directeur. Le gouvernement de Montevideo était entièrement à sa dévotion. Une tentative du parti rouge, dont les chefs sympathisaient avec les unitaires de Buénos-Ayres, avait échoué dans l'Uruguay; voici dans quelles circonstances.
Le 6 janvier 1858 , le général César Diaz» parti de Buenos- Ayres avec un premier contingent, entrait audacieusement dans le port de Montevideo et débarquait sans obstacle. S'il eût attaqué immédiatement la ville , il est probable que tout eût été promptement terminé; mais, au lieu d'agir ainsi, il allait battre dans la campagne le colonel Moreno, puis il disparaissait, et pendant près d'un mois une sorte d'obscurité enveloppait sa marche , jusqu'à ce qu'enfin , le 30 janvier, on apprit tout à coup que , enveloppé par le général Médina , il avait capitulé sur le Rio-Negro, et mis bas les armes. C'était donc un coup manqué , et Urquiza en avait été une des causes principales : agissant vraisemblablement en vertu de quelques arrangements secrets avec le gouvernement de Montevideo , il avait donné l'ordre à un corps de troupes de sa province d'Entre-Rios de passer l'Uruguay , pour se mettre aux ordres de ses amis les blancs menacés par Diaz ; et, disonsle , la répression de l'insurrection eut un caractère fédéri^ qui montra qu'il y avait entente cordiale entre le gouvernement de la confédération et le gouvernement de l'Uruguay. Malgré la capitulation , en effet , les généraux César Diaz et Manuel Freire , les colonels Tajes et Caballero , et vingt-trois autres ofBciers supérieurs, furent assassinés àQuineros, et l'armée
victorieuse de Médina , en se repliant sur Montevideo , marqua son passage par de nombreuses exécutions.
Le Brésil, quoiqu'il n'eût pas plus de motifs de mauvais vouloir contre Buénos-Ayres que d'amitié pour Urquiza, penchait pour ce dernier, dont la politique lui assurait la prépondérance sur la république de l'Uruguay.
D'un autre côté , les Indiens de l'oUest , protégés et payés par Urquiza, faisaient de continuelles invasions, qui obligeaient les Portenos à avoir une partie de leurs forces dans le sud et dans l'ouest de la province.
L'occasion était donc propice , et, si Urquiza n'attaqua pas dès les premiers mois de 1858, ce fut parce que la confédération était agitée par l'approche des élections, qui devaient bientôt lui donner un successeur. Il y avait plusieurs candidats : le vice-président de la république, M. del Carril; le ministre de l'intérieur, M. Derqui, homme actif et ambitieux; outre qu'on ne savait pas au juste si Urquiza lui-même ne gardait pas la pensée secrète de se faire réélire. En même temps, de véritables incidents de guerre civile éclataient dans les provinces de l'intérieur. A San-Juan , un chef militaire qui avait commandé autrefois sous Rosas , et qui était resté l'ami d'Urquiza, le brigadier Nazario Bénavidès, avait été surpris , disait-on, tramant le renversement du pouvoir local, pour s'emparer lui-même du gouvernement de la province. Arrêté et mis en prison , il allait être jugé, quand Urquiza, considérant l'affaire comme étant du ressort du gouvernement fédéral , envoya un commissaire avec une petite troupe pour la prendre en main. Il en résulta une échauffourée où Bénavidès périt assassiné par les hommes préposés à sa garde. Peu après, il y eut à Mendoza un autre mouvement qu'on disait provoqué par les partisans de la candidature de M. Derqui à la présidence. Le gouverneur, réputé peu favorable à cette candidature, était tout à coup évincé du pouvoir par l'assemblée législative de la pro-
vince, qui le remplaçait deux mois avant le terme légal de son administration par un homme plus sûr. De là conflit et guerre civile, résistance du gouverneur destitué, dissolution de l'assemblée. Là encore il fallait envoyer un commissaire fédéral : ce fut le général Echague, ancien serviteur de Rosas, homme complètement nul.
On pourrait citer d'autres faits semblables qui témoigneraient de rincohérence de la confédération; mais ces incidents s'effaçaient devant ce qu'on s'accordait, dans les régions officielles, à considérer comme la première nécessité de la situation : sans trop s'occuper de Mendoza ou de San-Juan, provinces reculées et peu influentes, on tournait plus que jamais les yeux vers Buénos-Ayres.
Le moment d'ailleurs paraissait opportun pour tenter encore une fois l'aventure. Sans dire ouvertement sa pensée, Urquiza se préparait certainement à signaler la fin de sa prési dence par un dernier effort. Peut-être même avait-il essayé d'obtenir le concours du Brésil et du Paraguay. Ce qui est certain, c'est qu'en signant, dans les premiers jours de janvier 1859, un traité avec le Brésil au sujet de Montevideo, et en interposant heureusement sa médiation entre deux puissances bien inégales, le Paraguay et les États-Unis, il avait acquis dans la Plata un certain prestige, dont il était assurément disposé à se servir pour pousser ses projets contre Buenos- Ayres.
Les symptômes de ses intentions belliqueuses ne tardèrent pas à se manifester, et se succédèrent rapidement dans les premiers mois de 4859. Le chef de la confédération ne demandait qu'à être ou à paraître poussé par l'opinion. Il y eut d'abord sur divers points de véritables pronuncidfnentos en faveur de la guerre contre la province dissidente. La première de ces manifestations eut lieu dans l'Entre-Rios, à la Conception de l'Uruguay, près de San-Jose, où le général Urquiza avait ses propriétés et sa résidence , et où tout était soumis à l'influence du
maitrc. De la Conception, le mouvement s'étendit à Parana même, au Rosario, à Santa-Fé. Le mot d'ordre était partout la reconstitution de l'intégrité nationale. Bientôt un fait singulièrement significatif se produisit : on rétablit comme signe de ralliement le fameux ruban rouge, la cinta, du temps de Rosas. La devise était, il est vrai, moins farouche; elle portait simplement ces mots: « Nous défendons la loi fédérale que nous avons jurée, et ceux qui la combattent sont des traîtres. » Ce n'en était pas moins une résurrection malheureuse d'un déplorable emblème de haine et de guerre civile. Dans le même temps, le cabinet de Parana exhumait un acte de 1856 par lequel il avait protesté contre tout acte de souveraineté extérieure de Buénos- Ayres portant atteinte aux propriétés nationales et engageant le crédit de la république.
On ne pouvait certainement se méprendre sur le sens de cette série de faits. On voulait la guerre à Parana, on la voulait ie plus promptement possible. Cette pensée se montra ouvertement dans le message par lequel le président de la confédération ouvrit la session législative lel"mail8S9.La question à Tordre du jour y était traitée dans un langage qui ne pouvait laisser aucune incertitude, et, si ce langage n'excita pas un enthousiasme démesuré, il trouva du moins les chambres dociles.
Le premier acte du congrès fut d'autoriser le chef de l'État à résoudre la question de l'intégrité de la république, même par la guerre, si les moyens pacifiques étaient impuissants, et, dans ce cas, à mobiliser les gardes nationales, à augmenter les trou pes de ligne, à faire toutes les dépenses nécessaires, enfin à prendre au besoin le commandement de l'armée. Par un dernier scrupule, un député proposa d'adresser une suprême invitation à Buénos-Ayres; mais cette motion elle-même échoua, non toutefois sans avoir été appuyée par une très-forte minorité. Ainsi autorisé par les chambres, le gouvernement de Parana se mit en mesure d'agir, hâtant les préparatifs militaires, et contractant, avec un capitaliste très-connu, M. Buchental, un em-
prunt de 1,500^000 piastres, dont les conditions n'étaient rien moins qu'avantageuses.
Telle était au mois de mai la situation du Parana.
Quoi qu'en pût dire Urquizadans son message aux chambres fédérales , ce n'était point Buénos-Ayres qui prenait l'initiative de l'agression dans cette lutte nouvelle qui se préparait. Sans doute la province dissidente était jusqu'à un certain point rebelle et agressive par sa position, par les principes qui inspiraient son gouvernement, par ses prétentions à la suprématie, par cette usurpation de souveraineté extérieure inhérente à la demi-indépendance qu'elle s'était donnée. En un mot, elle se trouvait dans une situation anormale, qui devait déplaire au chef de la confédération et qui ne pouvait durer. Au point de vue actuel et immédiat, il faut reconnaître qu'elle n'avait riert fait qui fût de nature à changer subitement cette situation irrégulière en un conflit déclaré ; elle restait plutôt * sur la défensive, non cependant sans observer avec une amertume croissante celte série d'actes d'hostilité qui s'accomplissaient à Parana, et qui ne pouvaient qu'enflammer les haines contre Urquiza.
Tandis que le chef de la confédération tenait un langage
menaçant, où se dévoilaient ses desseins, le gouverneur de
fiuénos-Ayres disait de son côté, dans le message annuel
adressé le 1*' mai aux chambres de la province dissidente :
« Buénos-Ayres n'a point provoqué et ne provoque point la guerre, mais elle ne la craint pas. » Trois jours après, le 4 mai,
svoyant les circonstances s'aggraver, il s'adressait de nouveau
aux chambres pour se faire autoriser à émettre un emprunt de
SO millions, et à disposer de toutes les forces de l'État, dans
l'intérêt de la défense et de la sûreté du territoire. Après avoir
exposé la situation dans ce second message, après avoir
énuméré tout ce qui s'était fait à Parana depuis trois mois, les
pronunciamentos pour la guerre, les emblèmes du temps de
iiosas réarborés, les armements, les protestations contre les
droits de Buénos-Âyres, les manifestations des pouvoirs publics, M. Âlsina ajoutait : u II nous est impossible de ne pas prendre
H une attitude décidée Le gouvernement comprend, et le
<( peuple entier le comprend de même, que, si le pays doit faire « tous les sacrifices compatibles avec sa dignité et sa sûreté « dans l'intérêt de la paix , il n'est pas possible de tolérer « plus longtemps un état de choses aussi violent, qui, finale- « ment, a tous les efiTets désastreux delà guerre, en prolongeant <( un malaise tous les jours aggravé. » Les chambres approuvèrent d'une voix unanime toutes les mesures qui leur étaient propû^Bées; Buénos-Ayres acceptait la lutte.
DC çé' moment donc la guerre était ouverte ; mais les deux adversaires ne se montrèrent pas pressés de se rencontrer. Urquiza, malgré sa bonne envie, ne put se mettre en campagne; il avait besoin de temps, car il manquait des moyens qui lui étaient tout d'abord nécessaires pour faire passer son armée de l'Entre-Rios sur la rive droite du fleuve. Puis la saison d'hiver arriva, et toute opération se trouva ainsi enrayée. Trois mois se passèrent sans amener aucun événement sérieux ; tout au plus y eut-il quelques escarmouches. De part et d'autre, des escadrilles sillonnaient le fleuve, mais sans s'attaquer. On s'observait et on se contrecarrait mutuellement. En attendant les opérations militaires, forcément ajournées, on essayait des deux côtés d'un moyen souvent employé dans ces contrées, et dont Buénos-Âyres s'était servie avec succès quelques années auparavant pour se délivrer du blocus par lequel Urquiza essayait de la réduire. Chacune des deux parties tentait d'affaiblir l'autre par la captation et la corruption. C'est ainsi qu'Urquiza provoqua à bord du Pinto une révolte qui le rendit maître de ce b&timent; c'est ainsi que Buénos-Ayres essaya, mais saus succès , de débaucher un corps d'artillerie de l'armée fédérale, commandé par le fils du général Santa-Gruz, au Rosario.
Ces quelques mois de trêve forcée permirent à des média-
tions désintéressées de se produire, et de tenter, sous les auspices d'un arbitrage étranger, un rapprochement qui avait toujours échoué sous la forme d'une négociation directe. Ce fut vraiment la période des médiations : médiation des États-Unis, médiation de la France, de TAngleterre et du Brésil agissant en commun, médiation du Paraguay.
La première en date fut celle du ministre des États-Unis, M. Yancey, et ce ne fut pas la plus heureuse. M. Yancey arriva à Buénos-Ayres au commencement de juillet 1859, et, immédiatement (le 6), il offrit sa médiation, qui ne devint toutefois oiftcielle qu'un mois après, le ministre américain s'étant vu obligé, à la suite de ses premières entrevues avec M. Âlsina, de retourner au Rosario et à Parana pour conférer de nouveau avec Urquiza.
Malheureusement, dès la première heure on put voir de quelles difficultés était hérissée cette tentative de pacification. Dans quels termes en effet se présentait la question? Les conditions de paix proposées par M. Yancey pouvaient se résumer ainsi : i** les deux parties admettraient comme base principale de tout arrangement le maintien de l'intégrité nationale, c'est-à-dire l'union définitive des quatorze provinces argentines sous un même gouvernement ; 3^ la constitution fédéraie alors en vigueur ne pouvant être révisée qu'après dix ans de durée, c'est-à-dire en 1863, la prochaine élection présidentielle aurait lieu suivant les règles qu'elle établissait ; 3"* Buénos- Ayres conserverait son gouvernement intérieur séparé jusqu'à la réunion d'un congrès constituant ; 4"* les lois fédérales sur les droits difTérentiels seraient abolies ; 5' les deux gouvernements s'engageraient solennellement et réciproquement à s'abstenir de toute hostilité ; &" amnistie pleine et entière serait accordée aux exilés et réfugiés des deux côtés; enfin, par une conséquence naturelle de l'arrangement, Buénos-Âyres cesserait d'entreteni» des relations diplomatiques avec les puis-
sances étrangères. M. Yancey joignait à ces propositions la demande d'une suspension immédiate des hostilités.
L'accueil fait à ces ouvertures par le gouvernement de la province dissidente fut évasif. D'abord il refusa formellement de souscrire à une suspension d'hostilités; en outre, s'il se montrait disposé à reconnaître de nouveau théoriquement le principe de l'intégrité nationale, il opposait aux bases présentées par M. Yancey des conditions non moins singulières. Il demandait trois choses : 1° l'abdication du chef actuel de la confédération et son éloignement de la vie publique pendant cinq ans , sans que cela impliquât du reste la réincorporation immédiate de la province séparée ; 2** le rétablissement provisoire de la situation créée par les conventions antérieures de 4854 et 1855; 3^ la garantie des États-Unis. Demander une garantie qu'on savait être en dehors de la politique de rUnion Américaine, exiger d'un autre côté la retraite préalable du chef de la confédération, c'était mettre la paix à des conditions impossibles. M» Yancey ne manqua pas de le faire observer. L'opposition de Buénos-Ayres avait visiblement pour mobile l'animosité personnelle à l'égard du chef de la confédération. Cela était si vrai, que, par une dernière concession, M. Alsina consentit à faire représenter la province dans un congrès qui se réunirait pour réformer la constitution fédérale aussitôt que le général Urquiza aurait abdiqué. C'était toujours la même difficulté, et l'on ne pouvait véritablement espérer qu'on arriverait à s'entendre sur ce terrain ; aussi M. Yancey déclara-t-il , le 15 août, sa médiation terminée.
Trois jours après cependant, le ministre des États-Unis voulut faire une nouvelle tentative et demanda une entrevue à M. Alsina. On l'ajourna à quelques jours, et, dans l'intervalle, on expulsa de Buénos-Ayres M. Saguier, plénipotentiaire envoyé par Urquiza pour assister le ministre médiateur. C'était une réponse anticipée à toute ouverture nouvelle» M. Yancey le
comprit^ et renooça bien définitivement à une intervention désormais fort inutile, au moins de sa part.
Ce n'était point , en effet , la dernière tentative de conciliation qui devait se produire. La mission malheureuse de M. Yancey fut suivie peu après , nous l'avons dit, de deux autres offres de médiation, Tune faite par le Paraguay, l'autre parles trois gouvernements réunis de la France, de l'Angleterre et du Brésil. Par une singularité de plus en cette affaire, ce fut la moins puissante en apparence de ces médiations qui amena un dénoûment. Cela tient à ce que l'intervention du Paraguay avait été offerte et acceptée à Parana dès le âS août, un mois avant que les représentants de la France et de l'Angleterre fussent en mesure d'offrir leurs bons offices; peut-être même étaitr-elle le résultat de conventions antérieures.
On eut un moment l'idée de réunir tous les efforts et de ne former qu'une seule et même médiation ; mais cela ne put réussir. Quoi qu'il en soit^ le fils du président du Paraguay, le général Solano Lopez, arriva au commencement d'octobre dans la Plata, muni de tous les pouvoirs nécessaires, et le ministre de France à Parana, M. Lefebvre de Secourt, ne tarda pas à se rendre lui-même à Buénos-Ayres avec le chargé d'affaires d'Angleterre à Montevideo et le plénipotentiaire brésilien, dont les lenteurs avaient peut-être contribué à entraver cette intervention de l'Europe. Dans tous les cas, cette médiation des grandes puissances restait une dernière ressource, et la présence des agents européens ne pouvait que venir en aide au médiateur qui avait réclamé son droit d'antériorité.
Le général Solano Lopez se mit à l'œuvre dès son arrivée à Buénos-Ayres, après avoir vu le général Urquiza en passant au Rosario. Le résultat de ses premières démarches ne fut pas d'un bon augure. Le gouvernement de Buénos-Ayres ne mettait pas moins d'obstination que par le passé à refuser une suspension d'hostilités, que le général Urquiza persistait non moins obstinément à exiger. Ce n'est pas tout : après l'insuc-
ces de la mission de M. Yaacey, Urquiza crut de sa dignité de montrer un peu plus de hauteur ; il ne consentait plus à envoyer ses plénipotentiaires à Buénos-Âyres, il exigeait que les plénipotentiaires de Buénos-Âyres se rendissent à son quartier général. Le médiateur essaya vainement de tout concilier en s'efTorçant d'obtenir en fait cette suspension d*hostilités à laquelle on ne voulait pas consentir par voie d'engagement; il était tout près de voir échapper de ses mains cette négociation» lorsqu'il reçut tout à coup des événements un secours inattendu.
Pendant que ces négociations avaient lieu, Tarmée d'Urquiza s'était rapprochée de l'armée de Buénos-Ayres, commandée par le général Mitre. Celui-ci, bien à contre-cœur, s'était vu forcé de rester immobile dans son camp de Gepeda, depuis le mois de septembre. Alsina , ne comprenant pas que ce qu'il y avait de plus pressé à faire était de se débarrasser de l'armée d'Urquiza , de prévenir l'attaque en envahissant la province de Santa-Fé, avait toujours refusé à Mitre de mettre à sa disposition, comme celui-ci ne cessait de le demander, toutes les troupes qui étaient dispersées, sans utilité immédiate, sur différents points du territoire. En revanche , on lui promettait continuellement des renforts, et on lui en envoyait bien de loin en loin, mais insuffisants , et la longue inaction où il fut obligé de tenir son armée, inaction qui , aux yeux des gauchos , était un signe de faiblesse, avait singulièrement ébranlé le moral des 7,000 hommes dont elle se composait, quand l'armée d'Urquiza , forte du double , parut en vue du camp de Cepeda.
Un premier engagement eut lieu dans la matinée du 23 octobre, entre l'avant-garde confédérée et les grand'gardes de l'armée de Mitre, qui ne purent résister au nombre et se replièrent sur le camp. Un accident qui ne saurait se comprendre dans une armée européenne vint encore ajouter à la confusion produite par cette surprise. Une partie des chevaux de réserve,
près de 2,000, se trouvaient entre le camp et les grand*gardes , broutant en liberté. Ces animaux , efTrayés par la fusillade , se précipitèrent vers le camp , renversant tout sur leur passage. Il s'ensuivit une panique de mauvais augure. Heureusement que Tarmée d*Urquiza n'était pas prête à profiter de ce premier moment.
Mitre eut donc le temps de former ses troupes et de rallier sa cavalerie et ses réserves de chevaux. Dès midi^ les deux armées étaient en présence, à un demi-kilomètre en avant des tentes des Buénos-Ay riens. Le combat s'engagea, vers deux heures, par un feu d'artillerie assez efficace des deux côtés. Une heure après, toute la cavalerie de Mitre se débanda, avant même d'avoir été attaquée. Urquiza alors lança son infanterie sur celle de Buénos-Ayres. L'aile droite, composée des milices de San- Nicolas , fort maltraitée par l'artillerie ennemie , se débanda également , malgré les efforts de ses officiers , et vers quatre heures il ne restait à Mitre que son infanterie et son artillerie de ligne, avec deux bataillons de milices de Buénos-Ayres et un groupe de cavaliers aux ordres du général Florès; en tout, 1 ,800 hommes, isolés dans la Pampa et complètement entourés. Le camp venait d'être envahi par les cavaliers d'Urquiza, qui avaient tout pris, transports, tentes, munitions. Un moment de découragement, et c'en était fait de la bonne cause de la Plata. Mais le général ne se découragea pas ; une nouvelle attaque fut repoussée. Les meilleurs fantassins d'Urquiza furent mitraillés dans une tentative pour prendre à la baïonnette les canons de Mitre , et les vainqueurs du matin , démoralisés à leur tour, se retirèrent devant cette résistance inattendue , croyant à Mitre plus de forces qu'il n'en avait en réalité. La nuit mit fin au combat, et Urquiza fit camper son armée autour du petit groupe des Buénos-Ayriens , qu'il espérait bien capturer au point du jour, V
Mitre restait donc mattre du champ de bataille, mais si affaibli , si pauvre de munitions, qu'il aurait été impossible de rien
tenter contre un ennemi dix fois plus nombreux. Vers dix heures du soir» formant sa petite armée en colonne » il se dirigea vers San-Nicolas. Les troupes d'Urquiza » surprises d*une attaque nocturne, s'ouvrirent après avoir échangé quelques coups de feu avec les éclaireurs, croyant sans doute que ce n'était qu'un détachement qui cherchait à s'échapper.
Marchant toute la nuit en bon ordre , Mitre arriva à San-Nicolas à neuf heures du matin , quand Urquiza en était encore à réunir ses troupes» afin d'en finir avec cette poignée d'hommes qui venaient de lui échapper. L'escadre de Buénos-Ayres s'y trouvait bloquée par celle d'Urquiza. Mitre, après avoir donné vingtr-quatre heures de repos à ses hommes , les fit embarquer et attaqua les vapeurs ennemis , résolu de les prendre à l'abordage; mais, après un combat assez court, la flottille confédérée s'enfuit vers le Rosario, et Mitre put ramener ses 1 ,800 hommes à Buénos-Ayres , au moment où Urquiza quittait Cepeda pour marcher sur la capitale.
Il fallait à l'armée d'Urquiza sept ou huit jours pour arriver à Buénos-Ayres. Ce temps permit à Mitre de mettre la ville ea état de défense, et le général confédéré se retrouvait après sa victoire de Cepeda dans la même position que lorsqu'il avait, quelques années auparavant, avec l'aide de Lagos, mis le siège devant la ville, siège malheureux dont il gardait le plus désagréable souvenir.
Ces circonstances devaient singulièrement faciliter un accommodement : Urquiza n'était pas sûr de vaincre ; Buénos- Ayres, de pouvoir résister. Les négociations se renouèrent en effet, et, cette fois, avec des chances plus sérieuses. Le petit village de San-Jose de Florès , à une lieue de Buénos-Ayres , fut désigné pour la tenue des conférences. Urquiza eut le bon esprit, ne pouvant d'ailleurs faire autrement, de maintenir à peu près les mêmes propositions qu'avant Cepeda. Buénos- Ayres, de son côté, ne pouvait plus songer à exiger l'éloignement du général ; c'était, au contraire, Alsina qui devait se rési-
gner au sacrifice patriotique qu'il voulait naguère imposer au chef de la confédération. Avant même que cet éloignement fût posé comme une des conditions de la paix , le gouverneur et ses ministres furent invités par l'Assemblée législative à se démettre de leurs fonctions ; ce qu'ils firent aussitôt. Le pouvoir exécutif passa entre les mains du président de l'Assemblée, don Felipe Llavallol, et, dès lors, les négociations suivirent leur cours sans nouvelles entraves. Elles aboutirent le H novembre à un traité portant les signatures de Tejedor, de Peiiaet de Juan Cruz Obligado pour Buénos-Ayres, des généraux Guido et Pedernera et de J. Araos pour la confédération, et enfin celle du médiateur, le général Lopez, qui dans cette occasion se montra aussi profond diplomate que le Héros sans le savoir.
Les conditions se ressentaient naturellement des circon-^ stances nouvelles dans lesquelles on se trouvait. Buénos-Ayres se déclarait dès ce moment partie intégrante de la confédération argentine. Elle devait, dans un délai de vingt jours» réunir une convention provinciale, chargée d'examiner la constitution fédérale en vigueur ; et, dans le cas où cette convention aurait des observations à faire, elles seraient communiquées au congrès fédéral, lequel convoquerait une convention générale ad hoc^ où la province dissidente se ferait repré* senter, avec l'obligation de se conformer à la décision qui serait prise. Buénos-Ayres cessait hic et nunc d'avoir des relations diplomatiques d'aucune espèce avec les États étran* gers. Une amnistie générale était stipulée.
La dette extérieure et intérieure de la province était reconnue. La douane rentrant dans le ressort fédéral, la nation se chargeait pendant cinq ans de pourvoir au déficit du budget provincial.
Les lois commerciales seraient révisées.
Dans les quinze jours qui suivraient cet arrangement, Urquiza devait avoir retiré ses troupes du territoire de Buenos* Ayres.
Enfin, le Paraguay garantissait Texécution des engagements réciproques contractés sous sa médiation.
Tel était le traité du 11 novembre 1859. La paix était donc faite; mais était-on de bonne foi» ou était-ce impuissance des deux côtés? Nous penchons pour cette dernière hypothèse.
Retraite d'Urquiza. Derqui président. — Mitre gouverneur de Buenos- Ayres. — Traité d'union du 6 juin 1860. Fêtes de la paix. — Nouveaux conflits. Antagonisme des vieux partis. — Révolution à San-Juan. Exécution fédérale à Cordova. — Nouvelle rupture. Bataille de Pavon. — Dissolution de la confédératioa. Mitre directeur provisoire. — Congrès général. Mitre président de la république.
Cependant Urquiza songeait très-sérieusement à abandonner la présidence. Ce qui lui importait par-dessus tout, c*était de conserver la grande position qu'il avait à l'Entre-Rios. En approuvant le traité, il mettait fin à la guerre, dont il était très* las; il laissait le pays en paix, après l'avoir rétabli dans son intégrité ; il croyait en outre mériter la bienveillance des unitaires en ne les poussant pas à bout; puis, en se retirant, il échappait aux complications de l'avenir, et laissait à son successeur les difficultés de l'exécution du traité.
De son côté, Buénos-Ayres gagnait du temps , et elle comptait beaucoup sur son influence dans la convention ad hoc qui devait plus tard se réunir, et sur l'habileté de ses députés, pour regagner le terrain perdu par le désastre de Cepeda.
Le changement de situation après le traité du 1 1 novembre était donc plus apparent que réel ; les événements allaient bientôt le prouver.
Le gouvernement de Llavallol se montrait enclin aux conces* sions , mais ce gouvernement, qui ne devait vivre que six mois, jusqu'au mois de mai , époque fixée pour l'élection du gouverneur définitif, n'avait aucune force, et tout ce qu'il faisait avait
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un caractère essentiellement provisoire. Cependant, poussé par les unitaires, Llavallol , malgré ses pacifiques dispositions» mit bientôt des entraves à Texécution du traité. Le gouverne* ment national voulait administrer directement la douane de Buénos-Ayres; le gouvernement provincial s'opposa à cette prétention, qu'il représentait eomme mal fondée» tant que Tincorporation de la province à la confédération ne serait pas consommée ; mais il offrait de donner au gouvernement national, une fois son budget équilibré, le surplus de ses revenus. Il fallut bien que le gouvernement de Parana en passât par là. Cette difficulté aplanie , un nouvel élément de discorde surgit bientôt. La convention réunie à Buénos«Ayres pour examiner la constitution fédérale y proposait tant de réformes, qu'en réalité elle la changeait complètement, et le gouvernement de Parana refusait d'admettre le résultat d'un examen fait dans un esprit d'hostilité évident.
Une autre complication encore ne tarda pas à se produire. Don Santiago Derqui était élu président pour six ans. Or, l'élec* tion ayant eu lieu avant la réincorporation définitive de Buénos- Ayres et sans la participation des Portenos , ceux-ci prétendirent qu'elle était sujette à révision, comme la constitution elle-même. Cependant cette prétention ne revêtit pas la forme d'une protestation officielle.
Pendant qu'on élisait un président au Parana, on s'agitait beaucoup à Buénos-Ayres pour l'élection du gouverneur. Les partisans de la paix, ou plutôt de ce statu quo qui n'était ni la paix ni la guerre , portaient don Carlos Tejedor. Ceux qui voulaient une position plus franche, plus nette, se prononçaient pour le général Mitre, qui avait sauvé l'armée à Cepeda, qui avait défendu Buénos-Ayres et permis aux Portenos de traiter, au lieu de se rendre à discrétion, comme ils auraient été obligés de le faire sans son énergie.
Mitre fut élu. Cette nomination avait une évidente signification. C'était la condamnation des hésitations d'Alsina, qui avait
amené le désastre de Cepeda ; c'était la condamnation du gouvernement de LiavalloI , qui avait combattu de tout son pouvoir la nomination du jeune général.
On paraissait donc fort loin de s'entendre et marcher à la guerre plutôt qu'à la paix. De son côté, le gouvernement de Parana, voyant la prépondérance croissante du parti unitaire à Buénos-Ayres 9 faisait tout pour augmenter celle du parti fédéral dans les provinces , qu'il s'efforçait de maintenir sous l'influence des hommes les plus opposés aux Portenos.
Mais, à la Plata, les hommes et les événements trompent souvent les combinaisons les plus logiques. Mitre, gouverneur, loin de se montrer un élément de discorde , fut un élément de conciliation.
Au commencement de juin » il envoya à Parana un commissaire , le docteur Dalmasio Vêlez SarsQeld , chargé de traiter déflnilivement et de poser les bases d'un avenir réellement stable. Non moins connu que le général Mitre lui-même, pour sa participation à toutes les luttes soutenues par Buénos-Âyres, le docteur Vêlez devait donc apporter dans les négociations une bonne volonté personnelle dont personne ne pourrait douter, et il était porteur des instructions les plus conciliantes.
Le gouvernement de Parana fit un pas de son côté , eu ne s'opposant plus à l'examen immédiat du plan de réformes proposé par Buénos-Ayres. Il nomma pour traiter avec Vêlez deux commissaires, le colonel Benjamin Victorica, ministre de la guerre , et un député , Daniel Araoz ; et de cette négociation sortit un nouveau traité d'union , signé le 6 juin et qui ne faisait à vrai dire que compléter le pacte du 11 novembre en réglant la situation présente jusqu'à l'exécution définitive de toutes les conditions de la paix. Voici, du reste, quelles en étaient les principales stipulations.
Le plan de réformes de Buénos-Ayres serait communiqué immédiatement au congrès législatif fédéral , qui convoquerait dans le plus bref délai possible une convention générale ad hoc.
Cette convention se réunirait à Santa-Fé , et ne pourrait pro* longer ses travaux au delà de trente jours; elle se prononcerait sur les réformes proposées; le résultat de ses délibérations serait aussitôt communiqué aux deux gouvernements, et celui de Buénos-Âyres promulguerait dans un délai de quinze jours la nouvelle constitution qui en serait sortie. Cela fait, le congrès fédéral suspendrait ses séances jusqu'à ce que Buénos- Ayres y pût envoyer ses représentants. Jusque-là, le gouvernement de Buénos-Ayres continuerait à administrer les services inscrits à son budget, même quand par leur nature ils seraient du ressort des autorités nationales , et il contribuerait aux dépenses générales de la confédération pour une somme mensuelle de iin million et demi de piastres en monnaie courante , c'està-dire un million et demi de la monnaie de Banque de Buénos- Ayres. Les produits de Buénos-Ayres entreraient dès ce moment libres de tout droits dans les autres provinces , et le prochain congrès aurait à édicter une législation douanière uniforme.
Cet acte du 6 juin était réellement, on le voit, un pas en avant , une victoire nouvelle de l'esprit de conciliation ; aussi fut-il accueilli partout avec une évidente satisfaction. On se félicitait mutuellement , on se complimentait sur le spectacle glorieux qu'on donnait au monde.
Le fait est qu'on échappait ainsi à une crise nouvelle , devenue imminente, et qui eût infailliblement conduit à une séparation définitive. Une fois dans cette voie, l'idée vint, et l'occasion s'en présenta naturellement, de célébrer la paix par quelques démonstrations ostensibles parlant à l'imagination. Le 9 juillet était l'anniversaire de la proclamation de l'indépendance des provinces argentines , jour de fête nationale , célébré périodiquement depuis un demi-siècle, et qui avait éclairé dans ce long espace bien des scènes diverses, bien des révolutions., Les autorités de l'ancienne province dissidente pressèrent le président de la confédération de se rendre à Buénos-Ayres pour
assister à cette solennité. Le général Urquiza reçut la même invitation. Le corps diplomatique se rendit aussi pour le 9 juillet dans celte ville, qu'on a appelée l'Athènes de la Plata. Les fêtes durèrent plusieurs jours. Depuis longtemps Buénos-Ayres n'avait vu réunis des hôtes aussi divers » aussi peu accoutumés à vivre en paix. La réconciliation d'ailleurs semblait sincère. On en faisait honneur au général Mitre , à M. Derqui , au général Urquiza , au corps diplomatique. Il y eut surtout un banquet au Cabildo , où les manifestations chaleureuses se multiplièrent et prirent le caractère de l'enthousiasme. Le président se leva, et, faisant vibrer avec un tact infini un sentiment populaire à Buénos-Ayres, il porta un toast à la mémoire du général Paz , l'ancien chef unitaire. Ce fut alors un tonnerre d'applaudissements, car peu de noms ont conservé autant de prestige , et le toast de M. Derqui avait le mérite de l'imprévu. Le général Mitre prit à son tour la parole , et, dans un discours plein d'une habile hardiesse, il alla jusqu'à s'applaudir de tout ce qui était arrivé , puisque cela avait amené le jour où Buénos-Ayres, dans le plein exercice de sa liberté, pouvait fêter le général Urquiza comme un hôte dont elle ne se rappelait plus que les services. Enfin, le ministre de la guerre, le colonel Victorica, gendre d'Urquiza, fils d'un ancien fonctionnaire de Rosas , décernait au gouverneur de Buénos-Ayres le grade de brigadier général de la nation.
Deux personnages avaient une position exceptionnelle dans ces journées de fêtes. Le général Urquiza était visiblement heureux , et il ne ménagea rien pour attirer ses anciens adve^ saires. Dans l'événement qui le ramenait à Buénos-Ayres , il voyait la paix de la république et la consécration de la grande existence qu'il s'était faite. D'un autre côté, le général Mitre, par le rôle conciliant et modéré^qu'il avait joué, par son habileté, qui était réelle, par l'attitude qu'il prenait , se révélait comme le candidat à la présidence de la confédération pour la troisième période constitutionnelle, après M. Derqui.
La plupart des anciens chefs du parti dominant à Buenos- Ayres cédèrent à ce mouvement de réconciliation universelle, et de ce nombre fut M. Pastor Obligado. M. Alsina, au premier instant, se tint quelque peu à Técart, et sembla se réserver, mais sans rien faire toutefois contre l'entrainement du jour. Somme toute, les fêtes de Buénos-Ayres eurent le mérite de rapprocher les hommes, d'effacer à demi de vieilles et ardentes animosités. C'était tout ce qu'on pouvaitespérer pour le moment.
Il y avait pourtant encore à mener à bonne fin l'œuvre de la paix réelle , c'est-à-dire de la fusion définitive , dont les difficultés nétaient pas moindres pour avoir été un moment éclipsées par ces démonstrations un peu théâtrales.
On s'en occupa aussitôt après les fêtes. Un ancien membre du gouvernement de Buénos-Ayres , M. Riestra , entra comme ministre des finances dans le cabinet de la confédération, et le gouvernement de Parana présenta au congrès un projet d'organisation du régime douanier tendant à le rapprocher de celui de Buénos-Ayres.
Pendant ce temps , les élections se faisaient dans toutes les provinces pour la convention chargée de reviser la constitution.
Cette assemblée commença ses travaux le 30 septembre. Trois jours après, le 23, le plan de réformes proposé par BuénosrAyres était adopté par acclamation, et le 21 octobre la constitution fédérale ainsi réformée était solennellement promulguée à la fois à Buénos-Ayres et à Parana. Trois semaines auparavant, le 30 septembre^ le congrès ordinaire des provinces avait été clos à Parana, en attendant la réunion d'un nouveau congrès où siégeraient les représentants de Buénos- Ayres.
Tout semblait fini, la reconstitution de la confédération argentine dans son unité paraissait complète ; il s'en fallait cepen dant qu'on fût au bout des difficultés. Dans tous ces incidents ,
OÙ Tespril de conciliation semblait dominer, il est certain que les hommes de Buénos-Ayres avaient manœuvré avec une habileté singulière, soit lorsque, contraints parla fortune des armes, ils avaient signé le pacte du H novembre 1850, soit lorsque , un peu plus tard , après quelques tergiversations , ils avaient dû se prêter aux projets de fusion; ils n'avaient cessé d'agir de façon à tirer le plus grand parti possible des circonstances, et à maintenir l'ascendant de Buénos-Ayres dans cette silualion nouvelle. Us avaient fait adopter leur plan de réformes ; ils avaient fait entrer un des leurs dans le conseil de la confédération. C'était, du reste, le véritable moyen d'arriver à une paix solide. Buénos-Ayres voulait bien admettre Derqui, mais à la condition que celui-ci entrât franchement dans la voie de la justice , qu'il fît des pratiques constitutionnelles une réalité, et non un abri pour l'arbitraire, qu'il abandonnât les mauvais éléments dont Rosas et ensuite Urquiza s'étaient servis pour mener le pays selon leur caprice.
Mais Derqui , élevé à la présidence par les fédéraux , observé par Urquiza, qui était constamment tenu en éveil par la crainte de compromettre la fortune qu'il avait acquise pendant son long règne sur l'Entre-Rios, ne marchait pas droit. Si, par exemple, l'élément unitaire relevait la tête dans quelques provinces, le gouvernement de Parana tâchait aussitôt de l'écraser. Aussi les symptômes d'agitation et de conflit se multipliaient-ils à Santiago de l'Estero, à Mendoza et à San-Juan.
L'antagonisme entre les vieux partis se réveillait donc de nouveau. La prospérité à laquelle Buénos-Ayres s'était élevée sous le régime unitaire était un exemple et une force pour les unitaires des provinces, qui aspiraient pour leurs localités à une prospérité relative , et le parti fédéral , après avoir eu la prépondérance dans le reste de la république , après avoir porté Derqui à la présidence, se sentait menacé d'être totalement annulé.
L'embarras des gouvernants soit à Parana , soit à Buenos-
Ayres, était grand pour des causes diverses. Tandis que le général Mitre , en essayant d'être modéré, de ne rien précipiter, était accusé à Buénos-Ayres de trahir la province et son parti, Derqui , de son côté , était accusé d'abandonner ses amis pour les livrer à ses adversaires. Ce dernier surtout était dans une singulière perplexité ; car, s'il tenait son pouvoir et s'il tirait sa force de l'ancienne confédération des treize provinces, il lui fallait compter avec l'élément nouveau introduit dans la politique nationale par la réincorporation de Buénos-Ayres. Les fédéraux s'apercevaient un peu tard que la victoire de Gepeda , qui avait ramené la province dissidente dans le giron de la république, n'avait pas tout terminé. Jeté au milieu de ces tiraillements, et n'ayant peut-être que le choix de ses fautes, Derqui prit résolument un parti : un décret du 29 octobre prescrivit le renouvellement partiel des chambres selon les règles posées dans la constitution réformée, et convoqua le congrès général en session extraordinaire pour le 1*' avril 1861.
C'était donner gain de cause à Buénos-Ayres ; aussi cette ré* solution détermina-t-elle aussitôt la retraite de deux de ses ministres , Pujol et un des fils du général de l'indépendance , Alvear. Derqui essaya inutilement de reconstituer son cabinet; il s'adressa à Alsina, à Carril, à Pico, mais il n'éprouva partout que des refus, et il fut contraint de confier l'intérim des deux ministères vacants aux autres ministres.
Les difficultés , on le voit, allaient en croissant, et les embar^ ras intérieurs du gouvernement étaient d'autant plus graves qu'une grande agitation régnait dans les provinces , particulièrement à San-Juan , où une révolution devenait imminente par suite de la lutte ouvertement engagée entre le gouverneur, le colonel José Yirasoro, imposé à la province par Urquiza, et le parti favorable aux unitaires.
Le danger parut assez pressant pour que la pensée vint aux
trois principaux personnages de la république , Derqui , Mitre
et Urquiza, d'avoir une entrevue afin de s'entendre sur ce qu'il
y avait à faire. Cette entrevue , dont l'initiative appartient sans doute à Derqui , le plus embarrassé des trois , eut lieu le 1 1 no* vembre à San-Jose, chez Urquiza.
Particulièrement préoccupés de l'agitation croissante de San- Juan 9 les trois hommes d'État tombèrent d'accord d'adresser une lettre collective au gouverneur de la province si gravement troublée , pour lui conseiller une démarche qui , suivant eux » lui ferait beaucoup d'honneur et résoudrait d'une manière honorable pour tout le monde] la crise, qui s'envenimait chaque jour.
« Considérez sérieusement la situation, disaient-ils, et ayez assez d'abnégation et de patriotisme pour vous démettre spontanément de votre gouvernement; ce qui d'ailleurs permettrait d'utiliser vos capacités militaires sur un autre terrain, avec plus de profit pour le pays et plus d'honneur pour Votre Excellence elle-même... Si , malgré nos désirs, nos espérances et le patriotisme dont nous vous croyons animé, nos conseils demeuraient sans effet, il nous resterait la conscience d'avoir accompli un devoir sacré, et nous aurions mis à couvert pour le présent et pour l'aVenir notre responsabilité et notre liberté d'action complète, comme hommes publics qui devons nous assujettir strictement à la loi et aux convenances les plus élevées du bien public. »
Cette lettre était du 16 novembre. Elle devait malheureusement arriver trop tard. Le jour même où elle était écrite, le colonel Virasoro se voyait assiégé avec un de ses frères et quelques personnes réunies à l'hôtel du gouvernement par une multitude passionnée qui demandait à grands cris son abdication. Virasoro, cédant à un instinct de fierté, se dispose à un combat inégal et ordonne une décharge qui fait plusieurs victimes dans la foule. Aussitôt le peuple, furieux, se précipite dans la maison du gouvernement, massacre le gouverneur, son frère et tous ceux qui opposent de la résistance. Les Virasoro s'étaient défendus avec le plus grand courage, le frère du
gouverneur surtout , qui était tombé en tirant son dernier coup de feu.
Leur mort fut le signal d'une révolution soudaine » qui travailla immédiatement à s'organiser. Un nouveau gouverneur, le docteur Aberastain , prit la direction des affaires de la pro-vince. Le pouvoir issu de ce mouvement» en communiquant ce qui venait de se passer au ministre de l'intérieur de la confédération» s'exprimait ainsi : « Le peuple de San-Juan est tranquille ; il a la conscience d'avoir agi en vertu de son droit en voulant renverser son tyran. Il regrette que Fobstination de ce dernier à ne pas vouloir descendre du pouvoir» malgré les représentations qui lui étaient faites» l'ait conduit jusqu'à lui ôter la vie; mais celui qui fait usage de son droit ne commet pas de crime. Nous déplorons tous une nécessité aussi cruelle. Quant à présent» le soussigné s'occupe à remplir la mission qui lui a été confiée. L'ordre et la tranquillité ne laissent rien à désirer. »
Ces événements ne pouvaient manquer de retentir dans toute la république et d'être envisagés d'une fagon différente. Buénos-Ayres» qui y voyait un succès pour son influence» devait nécessairement en pallier la gravité ; ils causèrent» au contraire» une vive préoccupation» de la terreur même» à Parana» où l'on commençait à se sentir débordé par cette réaction violente contre l'ancien état de choses et contre les hommes qui le représentaient plus ou moins. Les vieux fédéraux» et Urquiza était du nombre» voyaient dans la mort de Virasoro les premiers symptômes du ch&timent que les peuples pourraient infliger à leurs oppresseurs. Le -sentiment fédéral assoupi se réveilla avec force.
Ce fut sous la pression de ce sentiment de la nécessité de se défendre contre les attaques des unitaires que Derqui agit ou fut obligé d'agir. Il nomma une commission» à la tête de laquelle fut placé le gouverneur de San-Luis» le colonel Juan Saa» pour aller dans la province de San-Juan y rétablir Vordre » qui » d'à-
près Aberas tain, ne laissait rien à désirer, et interposer Tautorité du pouvoir fédéral.
Une sage politique aurait voulu que cette commission agit avec circonspection et qu'elle s'abstint autant que possible de recourir à la force; mais il n'en pouvait être ainsi avec Juan Saa. Le gouverneur de San-Luis était plus qu'un fédéral: c'était un sauvage. Fuyant ses ennemis, il avait passé la plus grande partie de sa vie parmi les Indiens , et il en avait les idées ; il ne comprenait pas qu'on pût envahir une province sans en tirer quelque profit, sans la dévaster. Rétablir l'ordre voulait dire, pour lui , châtier ceux qui l'avaient troublé. C'est ce qu'il fit, croyant de bonne foi remplir au mieux la mission dont on l'avait chargé. Il se rua sur la province de San-Juan, et, au lieu de rétablir la paix, il ralluma la guerre civile.
Le 11 janvier 1861, il rencontra l'armée révolutionnaire de San-Juan , qui fut complètement défaite , après une lutte assez acharnée. A la suite de ce combat, le docteur Aberas tain, fait prisonnier, périt assassiné, sans que rien justifiât cette inutile barbarie. Un grand nombre des insurgés faits également prisonniers ou blessés furent égorgés à coups de couteau ou achevés à coups de lance. Quiroga était surpassé.
La province tout entière tomba dans une anarchie qui n'était contenue momentanément que par une compression implacable. Du reste l'esprit qui avait engendré la révolution de novembre n'était nullement vaincu ; il ne tarda pas à se manifester de nouveau par une tentative dirigée contre le gouvernement imposé à San-Juan par Saa.
Ces événements aflectaient d'une façon notable la situation générale de la confédération , et compromettaient singulièrement l'œuvre de la pacification , mettant à néant les illusions qu'on s'était faites. Le vieil esprit fédéral se réveillait, par une réaction contraire, dans certaines provinces, telles que Gorrientes, où se manifestaient des velléités de révolte contre le
décret présidentiel qui avait ordonné des élections pour le renouvellement du congrès. Urquiza lui-même, ému de la catastrophe deSan-Juan» semblait revenir de ses dispositions fa-' vorables au parti de Buenos- Ayres et se rejeter dans une politique de résistance. Derqui» chargé de conduire cette machine détraquée, ne savait à quel saint se vouer.
Ainsi» au lieu de la paix définitive qu^on avait rêvée» on marchait, à travers de nouveaux et plus redoutables désordres, à la réunion, devenue problématique, du congrès où les députés de toute la confédération devaient se trouver rassemblés le 1" avril 1861. Après une année d'efforts exclusivement tendus vers la conciliation, on était revenu au seuil de la guerre civile, et la lutte, au lieu d*étre concentrée entre Buénos-Ayres et Parana, était partout.
Etait-ce un mal? Les unitaires, c'est-à-dire les civilisés, longtemps renfermés dans Montevideo, puis dans la ville et ensuite dans la province de Buénos-Ayres , luttaient pour assurer à tout le pays des institutions libérales ; les fédéraux, c'est-àdire les barbares plus ou moins déguisés , de leur côté, ne négligeaient rien pour maintenir la prépondérance dont ils avaient joui si longtemps.
Après l'invasion de San-Juan par Saa , motivée au moins par le meurtre de Yirasoro, le gouvernement de Parana envahit sans motif une autre province, celle de Cordova, où l'on n'avait pas fait de révolution, où l'on ne voulait tuer personne, mais accusée par les fédéraux du crime de s'être donné pour gouverneur un homme ami des unitaires de Buénos-Ayres.
Saa, dont la conduite avait été sévèrement critiquée par la presse de Cordova , ne demandait qu'un prétexte pour envahir cette province, qu'il croyait pouvoir saccager comme il avait fait celle de San-Juan. Or, il est toujours facile à deux gouvernements qui veulent se battre de trouver d'excellents pré*
textes^ et les unitaires de Cordova eux-mêmes étaient sur le point de déclarer la guerre.
Derqui s'inquiétait fort de ces dispositions belliqueuses, qui menaçaient de détruire l'unité de cette partie de la confédération qui l'avait nommé président. Il résolut de les étouffer; mais comment? en renversant le gouvernement établi, pour le remplacer par un gouvernement fédéral qui vivrait en paix avec le terrible Juan Saa, lequel, depuis ses exploits de San- Juan, aspirait à devenir un personnage. Il se fit donc autoriser, le 28 mai , par le congrès, à se rendre à Cordova , pour juger par lui-même la situation et prendre les mesures nécessaires, et il partit avec cinq cents hommes. Le premier effet de sa présence fut un mouvement devant lequel disparut le gouverneur ami des unitaires.
Ainsi le président se faisait homme de parti ; le président se servait de l'armée nationale pour aller faire des révolutions dans les provinces.
L*émotion fut grande à Buenos- Ayres. Ce que le président afait à Cordova, y disait^on, il tentera de le faire ici aussitôt qu'il le pourra. Dès ce moment on commença à se préparer à la guerre.
Une tentative de médiation fut faite, assez mal à propos, par les ministres de France et d'Angleterre, MM. Lefebvre de Bécourt et Thornton. Cette tentative ne fit que mettre au grand jour ce qu'on voulait dissimuler encore, c'est-à-dire la rupture de Buénos-Ayres et des autres provinces. A Parana on la considéra comme un acte d'hostilité ; on ne voulait voir dans la province dissidente que des rebelles, des traîtres et des anarchistes, qu'il fallait réduire. Un acte du congrès annula les traités du 11 novembre 1859 et du 6 juin 1860, et autorisa le pouvoir exécutif national à intervenir à Buénos-Ayres , « pour rétablir l'ordre légal troublé par le gouvernement de cette province. » Sans même attendre cet acte significatif, on s'était
hâté de mobiliser des troapes; Urquiza avait été chargé de l'organisation et du commandement de l'armée de la confédération. A Buénos-Ayres , les esprits n'étaient pas moins montés ; le parti de la résistance et de la guerre y dominait. « En présence des scandales dont la province de Cordova était le théâtre, et quand le gouvernement national lui-même , qui demandait qu'on désarmât, mobilisait toutes ses forces, » on proclama qu'il n'était plus possible désormais de reconnaître ce gouvernement. (Déclaration du 17 juin.)
Mitre réunit toutes ses troupes à Rojas , près de la frontière de Santa-Fé , et alla en prendre le commandement.
L'offre de médiation qui avait été si mal accueillie peu de temps auparavant à Parana fut acceptée au dernier moment, quand Derqui et les fédéraux virent Mitre, non plus général seulement, comme à Cepeda, mais revêtu du double titre de général et de gouverneur de la province, à la tête d'une nombreuse armée, sur la frontière même de Santa-Fé, à vingt lieues à peine du Rosario.
Tout ce que les médiateurs purent alors combiner de mieux fut une entrevue personnelle entre Derqui, Urquiza et Mitre. Celte entrevue eut lieu, en effet, le 5 août, à bord du bâtiment britannique Oberan^ dans le petit port de Las Piedras. Elle fut animée, mais courtoise. Elle n'avait point du reste un caractère officiel; les ministres étrangers n*y assistaient que comme spectateurs, comme témoins. Urquiza inclinait visiblement à la paix , et , quoique chef de l'armée , il n'eût pas demandé mieux que d'en finirparla conciliation. La discussion s'engagea principalement entre M. Derqui et le général Mitre, et elle porta d'abord sur l'admission des députés de Buénos-Ayres au congrès, puis sur la subvention mensuelle de la province dissidente, que M* Djsrqui voulait élever à 2 millions de piastres, tandis que Mitre voulait la réduire à 1 million. De là le président en vint à soulever toutes les antres questions : représentation extérieure, occupation de l'Ile de Martin-Garcia, dés-
armement de Buénos-Ayres, vente de la marine de guerre. Le général Mitre défendit sa cause avec habileté» avec élévation, et on se sépara, ne sachant trop, en définitive, ce qui TempoKait de la paix ou de la guerre , et n'ayant pu en venir à rien de positif, puisque Tentrevue était censée n'avoir aucun caractère officiel, mais après s'être engagés à nommer des commissaires respectifs pour reprendre la négociation et serrer la question de plus près.
C'est ce qu'on fit en effet ; M. Derqui, à peine rentré à Parana, choisit pour commissaire son ministre des relations extérieures, M. Nicanor Molinas, et M. Riestra fut désigné par Buénos-Ayres. Peu de jours après, les deux plénipotentiaires se réunirent ; ils eurent deux conférences, l'une à bord d'un navire français, la Fulminante y Vautre khor A du bâtiment anglais VOberon. Dès cette seconde entrevue , qui eut lieu le 22 août, on s'aperçut qu'il n'y avait nul moyen de s'entendre ; les négociations furent immédiatement rompues, et les commissaires se séparèrent après avoir fixé un délai de cinq jours pour l'ouverture des hostilités.
C'était donc la guerre, et dès le 26 août M. Derqui adressait au congrès fédéral un message où il résumait à son point de vue les événements, se montrant du reste prêt à entrer dans la lutte, et faisant de ses forces et des dispositions des autres provinces un tableau trop flatteur pour n'être pas exagéré. « Une armée puissante, disait-il, aux ordres du capitaine général des armées de terre et de mer, se trouve en ce moment sur TÀrroyo delMedio,et nos forces navales s'apprêtent comme toujours à triompher. »
La vérité est que le capitaine général des armées de terre et de mer, Urquiza, était à contre-cœur entraîné à la guerre, et qu'au fond il n'avait confiance ni en son état-major, dans lequel il soupçonnait la présence d'espions, ni en ses troupes, assez nombreuses, mais qui formaient un assemblage incohérent et étaient fort novices , excepté les soldats venus de
TEntre-Rios. Il avait d'ailleurs auprès de lui , et comme pour amoindrir son autorité, un commissaire national, M. Molina.
Quelques jours se passèrent encore sans aucun incident. Les deux armées s'observaient à peu de distance Tune de Tautre, auprès de TArroyo del Medio. Le 17 septembre, enfin, la rencontre eut lieu à Pavon. La cavalerie de la confédération, commandée par le général Saa, eut d'abord quelques succès; mais, d'un autre côté , l'infanterie fut complètement enfoncée par les troupes de Buénos-Ayres, et bientôt ce fut une confusion générale, au milieu de laquelle le combat se termina.
Qui avait gagné , qui avait perdu la bataille ? Question difficile. Matériellement, l'armée de la confédération n'avait pas été maltraitée ; elle n'avait pas eu peut-être plus de 50 morts et 100 blessés, et les pertes du général Mitre étaient plus considérables. Moralement, c'était tout autre chose. L'armée de la confédération, saisie d'une véritable panique, s'était débandée et dispersée. Le commissaire national s'était jeté sur un bateau à vapeur et avait regagné précipitamment Parana, en disant que tout était perdu. Dès le lendemain, Urquiza lui-même quittait le théâtre de la guerre, repassait le Parana, s'arrêtait un instant au Diamante, et regagnait sa province d'Entre-Rios, malade, dégoûté, déclarant cette lutte insensée, inutile, sans issue^ et en laissant à qui voudrait la responsabilité. Le 20 septembre, il écrivait du Diamante à M. Derqui pour lui annoncer sa retraite. En un mot , un combat réellement insignifiant s'était tourné pour la confédération en un véritable désastre. Cela changeait complètement la face des choses. Tandis que la confédération restait sans défense, l'armée de Buénos-Ayres, forte de 6,000 hommes et de quelque cavalerie, s'avançait, après quelques jours d'inaction apparente, vers le Rosario. Une s'agissait plus pour son jeune général de défendre l'indépendance provinciale de Buénos-Ayres, mais de poursuivre le renversement du gouvernement de la confédération, le triomphe de son parti et de sa cause dans toute la république. Sous ce rapport,
Toceupalion de Rosario, qui est la capitale commerciale de la province de Santa-Fé » avait de Timportance : elle pouvait et devait déterminer des soulèvements dans les autres provinces, à Gordova, à San-Luis, à Mendoza, à San-Juan, et même, moyennant des ménagements» on pouvait espérer qu'on amènerait Urquiza à entrer , comme chef de TEntre-Rios , dans une organisation nouvelle de la république.
Mitre occupa donc le Rosario» le 13 novembre , mais en ami plutôt qu'en ennemi , mettant tous ses soins à maintenir la tranquillité publique et à faire respecter les personnes et les propriétés.
A partir de ce moment et jusqu'à la fin de I86I9 on voit se développer trois ordres de faits concourant au même bat » la transformation de la république tout entière au profit de la prépondérance de Buénos-Ayres.
D'abord , ce qu'il était facile de prévoir , et ce qu'on était d'ailleurs bien décidé à provoquer, des révolutions ne tardèrent pas à éclater successivement dans les provinces » qui , l'une après Tautre » se prononcèrent en faveur de Buénos-Ayres , et déléguèrent leurs pouvoirs au général Mitre pour toutes les affaires nationales, notamment pour la convocation d'un congrès général. La question la plus grave et la plus délicate , c'était celle qui concernait la province d^ntre-Rios; car là était Urquiza, tout-puissant encore, et disposant d'une force rëeUe, au moins pour sa défense. Mais de ce côté même Mitre avait des raisons d'espérer; sa confiance était justifiée par des ouvertures qui lui avaient été faites au nom de l'ancien président, dès le mois d'octobre, c'esi-à-dire peu après la bataille de Pavon. En effet, Urquiza, ancien chef de l'Entre-Rios 1 passant par-dessus la tête du gouvernement de Parana, négocia avec Mitre, pour la paix et pour la réorganisation de la république. Cette négociation épineuse se poursuivit pendant quelque temps avec des chances diverses. Urquiza n'était
pas éloigné de dégager FEntre-Rios des liens de la confédération, en laissant tomber le gouvernement de Parana; mais il voulait des garanties pour lui-même et pour sa province. Il admettait très-bien la nécessité d'une réorganisation , de la convocation d'un congrès général ; mais il aurait voulu que dès ce moment on s'abstint de révolutionner les autres provinces, qu'on respectât leurs autorités, et qu'on les appelât telles qu'elles étaient à une délibération commune. Les divergences étaient grandes sur ces points. Mitre ne pouvait consentir à livrer l'œuvre de la reconstitution nationale aux provinces organisées comme elles l'avaient été , sous l'influence du parti de Parana, dans des principes contraires à ceux qui triomphaient; d'ailleurs ce qu'il désirait au fond , ce qu'il finit par demander, à mots couverts , c'était le désistement d'Urquiza lui-même du gouvernement de l'Entre-Rios ; mais le général s'y refusait absolument, laissant suffisamment entendre qu'il se défendrait à outrance si on venait l'attaquer, comme les gens passionnés de Buénos-Ayres le voulaient.
Quoi qu'il en soit, le fait seul de cette négociation attestait la victoire de Buénos-Âyres , en même temps que les intentions pacifiques d'Urquiza ; elle laissait le gouvernement de Parana seul, livré à lui-même et impuissant. Ce gouvernement, en effet, avait perdu toute autorité au milieu de tant decomplicalions qui le pressaient chaque jour davantage; il n'avait plus ni force morale ni force matérielle , et il n'aurait pu opposer que quelques bandes à la marche de l'armée de Buénos-Ayres. M. Derqui eut un instant la velléité de refaire une armée , et il se rendit à cet efTet sur le théâtre de la guerre i mais il ne tarda pas à comprendre l'inutilité de tout effort ; il fut même si effrayé de sa propre situation, que, sans prendre le temps de retourner à Parana pour y déposer ses pouvoirs d'une façon plus régulière et moins lamentable , il s'embarquait en toute hâte , le 5 novembre , sur le bâtiment anglais V Ardent , pour se retirer à Montevideo.
On touchait évidemment au dénoûment. Les événements se précipitèrent dans le courant du mois de décembre 1861. Le 12, ce qui restait du gouvernement de Parana abdiqua définitivement; et, le 13, les forces de Buénos-Ayres s'emparèrent de Tescadre fédérale. D'un autre côté , Urquiza, qui s'était déjà complètement séparé delà confédération dans les derniers jours de novembre, enlevait au gouvernement de Parana le sol même sur lequel il siégeait , le district fédéraiisé qui appartenait à TEntre-Rios.
De la confédération il ne restait plus rien. La victoire de Buénos-Ayres était complète , et pour le moment définitive , à cette condition, toutefois, qu'on ne toucherait pas à Urqmza, qui , en cédant au vainqueur sur tout le reste , n'entendait pas se livrer lui et sa province. C'avait été son dernier mot dans les négociations poursuivies avec Mitre, et celui-ci avait dû, par prudence, souscrire à cet accommodement.
Voilà où l'on en était au commencement de 186S. La confédération n'existait plus ; elle avait vécu à peu près huit ans, telle que l'avait primitivement organisée Urquiza, et telle que l'avait reçue Derqui , huit années de luttes presque constantes, dont Buénos-Ayres la dissidente sortait enfin victorieuse.
A dater de ce moment a commencé une situation qui dure encore. Il s'agissait d'organiser la victoire et de ne pas laisser se prolonger l'acéphalie , comme on dit dans le pays, c'est-àdire une république sans direction et sans tête. Mitre , déjà gouverneur en titre de Buénos-Ayres, et investi par délégation des pouvoirs des autres provinces, devint, de fait et provisoirement y chef de l'État, sous le nom de « gouverneur de Buénos-Ayres, chargé du pouvoir exécutif national ». A ce titre, et pour mettre fin le plus tôt possible au provisoire, il convoqua un congrès général, qui se réunit le 25 mai 1862, jour anniversaire de la première révolution.
C'était là un grand changement, sans doute ; la révolution ce-
pendant était moins complète qu'on n'aurait pu le croire. Le nouveau congrès n'avait reçu aucune mission constituante. On se souvient qu'à la fin de 1860 et au commencement de 1861 une constitution réformée avait été adoptée de concert entre la confédération et Buénos-Ayres » comme moyen et gage de pacification. La révolution n'est pas allée au delà du maintien de cette constitution réformée , avec cette différence toutefois que l'influence et la direction avaient passé de Parana à Buénos- Ayres.
Mais si on n'avait pas à s'occuper de réorganiser encore une fois la république » il y avait à résoudre deux questions qui n'étaient pas moins graves : celle de l'élection d'un président définitif, et celle du choix d'une capitale de la confédération.
La dernière fut tranchée provisoirement en faveur de Buénos- Ay res .
Le vote sur la première fut renvoyé à trois mois ; mais après la bataille de Pavon , après tout ce qui s'était passé depuis l'occupation du Rosario , le choix du congrès ne pouvait être douteux : Mitre , désigné par l'opinion unanime, fut élu président de la république.
Si nos lecteurs ont suivi attentivement les événements qui se sont succédé depuis la chute de Rosas , il est à peine besoin de dire quel fut le plan de conduite du nouveau président. Mitre ne peut se comparer à aucun des hommes qui l'ont précédé. Élevé dans la guerre civile , il avait lutté avec une ardeur infatigable pour assurer à son pays la vérité dans les institutions républicaines ; et , comme publiciste , il avait donné trop de gages de ses opinions pour qu'arrivé au pouvoir il lui fût possible de les renier. L'administration de Mitre ne fut ni purement théorique comme celle de Rivadavia , ni apathique et conservatrice comme aurait pu l'être celle de Derqui , si ce dernier, animé de meilleures intentions, eût pu se débarrasser de ses amis les fédéraux. Monté au rang suprême. Mitre montra
ce qu'un homme de bonne volonté peut faire dans ces pays réputés gangrenés par Tanarchie , à cause des révolutions constantes qu'ils ont eu à traverser pour arriver précisément à pouvoir mettre à leur tête des hommes comme Mitre.
Car, disons-le à la grande gloire de Buénos-Ayres et à celle
de toutes les provinces argentines , de même qu'en 1830 Rosas
était la personnification de l'état moral du pays, de même Mitre,
en 1860, en était le fidèle représentant. Après ces longues
luttes intestines , après les souffrances de toute espèce endurées
par ces malheureuses provinces , on était las de barbarie ; on
demandait pourgouverner le pays autre chose que des hommes
de bon sens : il fallait au peuple des hommes instruits, intègres.
L'intelligence , en un mot , avait reconquis ses droits ; et Mitre
trouvait dans l'approbation de ses concitoyens , comme dans le
sentiment du devoir, dont il était profondément pénétré , les
éléments , pour le pays , d'un bien-être matériel et moral que
ni Rosas ni Quiroga , malgré leur toute-puissance barbare ,
n'auraient pu lui donner, même en leur supposant la bonne
volonté et l'intelligence suffisantes.
C'est qu'il y a toujours complicité entre les gouvernés et les gouvernants , pour le mal comme pour le bien. Et si l'on se demande d'où pouvait venir cet immense progrès , comment ce même pays qui avait supporté Lopez , Ramirez , Quiroga , Rosas, avait pu se transformer au point de soutenir Mitre et les saines idées qu'il personnifiait, on est bien forcé de reconnaître que ce fut grâce à la guerre civile , grâce à l'indépendance qui avait permis à tous les mauvais éléments recelés dans le système colonial de l'Espagne de surgir à la surface, et, entrés en action , de se montrer dans toute leur laideur.
Les peuples avaient vu le mal et avaient compris qu'on ne peut impunément demeurer indifférents à la chose publique. Dans les premiers temps , croyant que les malfaiteurs étaient les plus forts , on les avait suivis , espérant qu'en les laissant agir à leur guise, on aurait la paix. Mais l'incapacité administra-
liye de ces barbares , l'inquiétude dont ils étaient constamment tourmentés , leur ridicule ambition, ne leur permettaient pas de s'afTermir, et fort heureusement il se trouva dans ce pays si bien façonné pour l'esclavage des hommes énergiques qui firent tête à la barbarie , qui , malgré leur petit nombre , ne cessèrent de croire au triomphe du droit. Moreno, Belgrano, Rivadavia, Lavalle» Paz, Varela, Sarmiento, Mitre, souvent malheureux^ souvent battus , ne désespérèrent jamais de la bonne cause ; réagissant sans cesse contre le mal, qui parut longtemps devoir triompher, ils sauvèrent le pays par la guerre civile , par ces luttes incessantes qu'on a si fort reprochées aux républiques espagnoles, et qui pourtant ont abouti à fonder le droit, à faire de la république dans le monde de Colomb une vérité éternelle , comme le sont toutes les vérités acquises à l'humanité.
Notre foi dans l'efficacité de la guerre civile peut paraître un étrange paradoxe ; cependant comparons les fruits d'une indépendance agitée avec ceux d'une tyrannie pacifique ; examinons le sort des peuples organisés pour vivre sous une sage tutelle.
Nous en avons précisément un exemple dans la vice-royauté même dont nous venons d'esquisser l'histoire.
Le Paraguay, qui n'a pas eu à déplorer un seul jour d'agitation politique , où pas une cartouche n'a été brûlée par les révolutionnaires, peut nous faire voir où mène la paix quand même, le quiétisme parfait, l'absolutisme agissant sans entraves et sans autre préoccupation que celle du plus grand bonheur possible des peuples. Voyons donc ce qu'est devenue cette contrée durant les longues luttes que nous venons de raconter, et la comparaison de son sort avec celui des provinces argentines fera peut-être comprendre de quelle utilité est une guerre presque continuelle pour faire disparatbre le mal qui reste toujours après un premier efTort dans les voies de la liberté. On peut par un heureux coup de main chasser les soldats d'un roi ;
mais il faut de très-longues luttes pour rejeter hors du pays les institutions royales et tout le mauvais qui en est Tinévitable conséquence.
I.e Paraguay. — Caractère et administration de Francia, d*Ântonio et de Fraodsco Lopez. — Situation de cette république après quarante ans de paix et d'isolement , comparée à celle de la République Argentine après quarante ans de luttes à Tintérieur et à Textérieur. — Conclusion.
Nous avons suivi le sort du Paraguay jusqu'aux derniers mois de 1811 ; nous avons vu la révolution y pénétrer avec Belgrano, puis se faire avec Taide de Somellera , puis Francia — tellement le pays était pauvre d'hommes politiques — devenir rhomme de la situation; nous connaissons les longues notes diplomatiques du docteur pour expliquer et justifler la séparation de son pays.
Quelle idée se former de cet homme étrange? Faisait-il le mal pour le mal ? Est-ce par cruauté qu'il se plaisait à fusiller, à emprisonner? En isolant le Paraguay, se proposait-il de l'appauvrir? Non, Francia» comme Rosas, comme Pierre deCastille, comme Louis XI, comme tous les tyrans, en un mot, pensait bien faire; il se croyait dans son droit : il isolait le pays pour le bonheur du pays; il châtiait quelques Paraguayens pour le plus grand bonheur de la généralité des Paraguayens; s'il était cruel, c'était pour inspirer un^ salutaire terreur et empêcher que d'autres ne tombassent dans les mêmes erreurs; c'était pour économiser les châtiments qu'il se montrait impitoyable : toutes les tyrannies ont la même origine, l'inintelligence de la chose publique, le manque de respect pour le droit des autres.
Mais comment expliquer cette absence de toute notion du droit chez un homme comme Francia? Ce n'était point, en eiTet» un barbare à la façon de Quiroga , ni un ignorant à la façon de
Rosas; il n'était pas sans intelligence, il aimait même le travail intellectuel. Il faut chercher Texplication de sa conduite dans ses études mêmes, dans la manière dont il avait vu traiter par ses maîtres le peuple peu digne de respect qu'il fut appelé à gouverner. Le mutisme, laservilité de ses administrés, expliquent et, jusqu'à un certain point, justifient son gouvernement despotique. Qu'on veuille bien le suivre, avec nous, dans sa vie privée et dans ses rapports avec ses concitoyens, et Ton jugera si nous nous trompons dans notre appréciation.
Francia était fils d'un Brésilien établi depuis de longues années au Paraguay. Son père, qui le destinait à l'état ecclésiastique, l'avait envoyé faire ses études à l'université de Cordova, encore florissante à cette époque, et entourée du prestige qu'elle avait acquis sous la direction des révérends pères jésuites, ses fondateurs. Qu'y apprit-il? un peu de latin, la théologie et l'histoire romaine comme on l'enseignait alors, c'est-à-dire une histoire de convention, qui avait pour but de montrer la lourde tâche qu'avaient à supporter ceux qui étaient appelés à gouverner, histoire qui s'occupait peu du droit des peuples et beaucoup du respect dû aux souverains, histoire où tous les crimes étaient atténués sous le nom mystérieux et vide de sens de raison d'État.
Francia, d'un caractère fougueux et, dans ses premières années, très-passionné, se sentit peu disposé à re\rêtir la soutane : aussi profita-t-il avec empressement de l'occasion que vint lui offrir la mort de son père, arrivée quand il était encore à Cordova, pour retourner au Paraguay. Ses études telles quelles lui servirent à fureter dans les livres de loi, et, à son retour à l'Assuncion, il se fit avocat.
Il ne fallait pas être un Heineccius pour être considéré comme grand avocat dans le pays où le nouveau docteur allait exercer. Ayant quelques livres à sa disposition, studieux d'aillours par caractère, il plaida avec succès quelques procès
importants, et il acquit une réputation d'homme de bon conseil qui grandit rapidement et lui valut le poste d'alcade.
C'est pendant cette première période de son existence qu'un refus essuyé développa en lui cette humeur sombre et méfiante dont ^es compatriotes devaient avoir tant à soufTrir plus tard.
Éperdument amoureux de la fille d'un des principaux colons» Zavala, il la demanda en mariage; les parents, qui jusqu'alors l'avaient traité en visiteur insignifiant, non-seulement repoussèrent sa demande, mais encore lui firent fermer les portes des salons aristocratiques de l'Assuncion, en le représentant comme un mulâtre audacieux qui ne savait pas se tenir à sa place.
Cet affront fit un tel efTet sur Francia, qu'il est à croire qu'il ne se trouvait pas exempt de toute tache; car, au Brésil, les Portugais, dès les premiers temps, s'unissaient sans répugnance aux sang-mélés. Dès ce moment il ne parut plus dans le monde. Retiré dans une habitation qu'il possédait dans les faubourgs de la petite ville, il se servit de sa position comme avocat pour faire sentir sa haine à la classe aisée. Il était en effet considéré comme le meilleur légiste du pays, et on venait sans cesse le consulter. Jamais cause injuste ne souilla son ministère; jamais il n'hésita à défendre le faible contre le fort, le pauvre contre le riche. Il exigeait des honoraires considérables de ceux qui pouvaient payer, de ceux surtout qu'il savait aimer les procès; mais il était d'un désintéressement rare envers les plaideurs qui n'étaient pas aisés ou que des prétentions injustes traînaient devant les tribunaux. Héritier d'un modique patrimoine, il ne chercha jamais à l'augmenter; la moitié d'une maison en ville, une petite propriété à la campagne {chacra), constituaient toute sa fortune et suffisaient à ses désirs ; c'est au point que, se voyant un jour possesseur de 800 piastres, il trouva cette somme beaucoup trop forte pour un homme, et la joua.
Peu sociable , aimant le travail du cabinet , et à cet amour de
l'étude joignaot le goût du libertinage, il resta célibataire. 11 ne connut donc poii^t les affections de la famille ; repoussant d'ailleurs tous les sentiments tendres , il ne connut pas davantage l'amitié. Enfin le peu de fruitqu'il retirait du commerce de ses compatriotes , généralement assez mal policés, et le manque absolu de ressources littéraires , ne lui permirent guère d'acquérir quelque connaissance du raondie. De là cette inflexibilité de caractère qui le conduisit par la suite d'écarts en écarts, n avait encore le malheur d'être sujet à des accès d'hypocondrie qui allaient quelquefois jusqu'à la démence; c'était une maladie héréditaire , car son père avait déjà passé pour un homme trèssingulier, son frère est aliéné , et une de ses sœurs Ta été pendant quelque temps. Voilà les antécédents de Francia; voyons maintenant ce qu'il avait appris dans son contact avec le monde , dans cette seconde école où l'homme se forme plus encore qu'aux université».
Il avait toujours vu l'autorité agir dans la plénitude de sa puissance sans que jamais personne eût songé à contester au roi ou à ses délégués le droit die tout faire , de tout oser ; il avait toujours vu les hommes courber la tête et accepter comme une nécessité le mal même qui venait/ du< pouvoir.
Les idées de droit qui , dans lesrpremières années du siècle avaient pénétré à Buénos-Ayres , avec les écrits dès encyclopédistes , n'étaient pas encore arrivées jusqu'au Paraguay , et avant i8i0 Prancia aurait écouté les hommes qui lui auraient parlé de droits , de souveraineté du peuple, avec le même dédain qu'un homme sérieux de nos jours écoute les fous qui parlent de la possibilité de détruire le paupérisme , d'assurer à chaque homme la nourriture et le logement, du travail attrayant et autres utopies qui pourtant passeront , dans un avenir plus ou moins rapproché , à l'état de faits , et dont la mise en pratique paraîtra aussi simple et juste qu'il nous parait simple et juste aujourd'hui d^imposer aux gouvernants des devoirs envers les gouvernés.
Dans la seconde époque de sa vie , Francia n'avait donc appris qu'à détester ce qui dans les colonies s'appelait la première classe , et cela parce qu'on lui avait refusé une flUe qu'il aurait voulu épouser. Cependant ^ malgré sa mauvaise volonté pour l'aristocratie coloniale , il s'était toujours montré disposé à obéir à l'autorité tant qu'il était demeuré au nombre des administrés ; il devait donc exiger pour lui , une fois qu'il fut revêtu du pouvoir, l'obéissance muette avec laquelle il s'était lui-même soumis aux ordres de ses supérieurs.
Tel était l'homme qui au moment de la révolution fut, comme nous l'avons dit , appelé à faire partie de la première junte en qualité de secrétaire.
La transition dut être bien brusque pour un homme du tempérament de Francia.
Les chefs paraguayens, comme Yedros et Caballero, après la déposition du gouverneur espagnol Velasco , étaient un peu comme des enfants en vacances ; ils ne pensaient qu'à jouir de la liberté acquise , sans se préoccuper des moyens de la conserver.
Le docteur, au contraire, voulut s'occuper et administrer. Par paresse d'esprit , par timidité , on le laissa d'abord faire seul , puis on ne sut plus s'en passer.
Francia, de son côté, voyant qu'on lui laissait toute la besogne , prétendit bientôt être le seul maître ; et l'homme politique tel que ses antécédents l'avaient fait se développa rapidement.
Prenant la place de ceux qui l'avaient précédé , il gouverna despotiquement comme eux. Et pour cela il n'eut pas besoin de soutenir une longue lutte. La première junte fut bientôt dissoute, plutôt par l'insouciance de ses membres que par les petites intrigues de Francia. Celui-ci, qui, comme nous l'avons dit, avait étudié l'histoire romaine , proposa pour remplacer l'administration espagnole un gouvernement consulaire. On s'em-
pressa d'accepter, sans trop savoir ce que cela voulait dire. Un congrès fut réuni en conséquence en 1813. Veut-on savoir ce qu'était un congrès au Paraguay , à cette époque ? Nous l'avons appris d'un honnête Paraguayen qui, en 1843, nous contait l'histoire du pays. Dans ces circonstances , disait-il, le gouver^ nement faisait comparaître les principaux habitants des différents districts pour former un congrès. Ces malheureux députés arrivaient en effet plutôt en accusés qu'en législateurs, et s'empressaient de voter tout ce qu'on voulait, pour qu'on les laissât retourner chez eux.
Habitués à obéir aveuglément au gouverneur, dont la volonté leur servait de loi^ les députés de 1813 s'inquiétèrent fort peu de définir les pouvoirs des consuls ou de les limiter. Ils agirent comme le fait une horde d'Indiens qui se donne un cacique. Francia avait parlé de deux consuls élus pour un an , ils s'empressèrent de voter la proposition telle qu'elle leur était présentée.
La cérémonie imaginée par Francia pour l'inauguration de la république est vraiment curieuse. On installa sur la place publique deux chaises curules , c'est-à-dire deux fauteuils e| cuir, décorés du titre de siège de César et siégé de Pompée. \ Francia s'assit sur le premier et laissa le second à Yedros.
Les consuls convinrent qu'ils auraient chacun la moitié des troupes sous leurs ordres, et qu'ils exerceraient alternativement l'autorité pendant quatre mois. Francia, bien entendu, s'arrangea de manière à commencer la rotation et , par conséquent , à la finir.
Pendant ce consulat, Yedros, entièrement dominé par l'habile docteur, suivit sapolitique, qui consistait à se faire craindre au dedans et à s'isoler le plus possible, afin de ne pas tomber dans la guerre civile , qui à cette époque éprouvait si rudement les autres provinces de l'ancienne vice-royauté.
Malgré la docilité de son collègue, Francia ne s'accommodait
délassement par la lecture» surtout par celle des auteurs français qu'on pouvait se procurer , ayant appris le français peu de temps avant la révolution. Les belles-lettres, l'histoire, la géographie, les mathématiques, faisaient tour à tour l'objet de ses études. Les secours de la médecine étant bien insuffisants au Paraguay , il lisait Tissot et Buchan , et se traitait lui-même d'après leurs prescriptions. Un ouvrage ancien sur les arts et métiers l'intéressait particulièrement, et ce fut là qu'il puisa les connaissances dont il fit plus tard une application si extraordinaire. Mais ce qu'il cherchait à connaître avec le plus de soin, c'était tout ce qui se rapporte à l'art militaire, parce qu'il sentait que l'existence politique du pays , et surtout la sienne, dépendait delà manière dont il organiserait la force armée. Afin de pourvoir au matériel , il établit le monopole des bois , trèsrecherchés à Buénos-Ayres, ne permettant leur exportation qu'à ceux qui lui apporteraient des armes et des munitions de guerre ; plus tard il fit la même chose pour toutes les branches du commerce , et se procura, au moyen de ces licences, tout ce dont il avait besoin , en même temps qu'il s'attachait par ces faveurs les employés et les négociants qui pouvaient y prétendre.
tt Dans l'armée , il commença par éloigner , sous divers prétextes, tous les officiers qui pouvaient lui donner quelque ombrage , et dont l'influence sur les soldats lui paraissait trop grande. Ces officiers , la plupart sans instruction, avaient causé différents désordres ; mais le véritable motif de leur renvoi était qu'ils appartenaient à de bonnes familles , et que le dictateur ne voulait pas laisser en place des hommes qui pouvaient en même temps être citoyens. Il les remplaça , non par des sujets plus capables, mais par des individus qui n'avaient rien à perdre et qui ne pouvaient s'élever que par lui au-dessus de la basse condition d'où il les tirait.
« Il congédia de même tous les soldats dont les opinions lui paraissaient douteuses, et les remplaça par de nouvelles recrues. Gela fait, il organisa différents corps, les exerça journellement
et les assujettit à une discipline sévère ; mais cette discipline se bornait au temps où le soldat se trouvait sous les armes ou dans la caserne ; hors de là, celui-ci ne connaissait aucun frein. Le dictateur, seul juge des militaires, avait trop besoin d'eux pour ne pas les ménager. Des grenadiers composaient sa garde et faisaient tout à la fois le service de gendarmes. C'est par eux qu'il envoyait des ordres dans les environs, qu'il faisait appeler les personnes à qui il voulait parler, et exécuter les arrestations. Ils devinrent ainsi la terreur de la ville, surtout lorsque, pour plaire au dictateur, ils se firent ses espions. Le sergent de la garde introduisait les personnes qui demandaient une audience^ en sorte qu'il fallait être dans les bonnes grâces de ce sousofQcier pour être annoncé. Comme ces grenadiers ne savaient pas bien l'espagnol et ne pouvaient rendre exactement ni les ordres dont ils étaient porteurs, ni les réponses qu'ils recevaient des particuliers , ils occasionnèrent souvent des malentendus qui étaient punis comme des actes de désobéissance.
« Dans l'administration civile, le dictateur ne fit d'abord aucun changement important ; il se borna seulement à écarter les hommes indépendants et à mettre ses créatures à leur place ; il s'empara de la nomination des cabildos et alcades, qui, de défenseurs des droits du peuple qu'ils étaient auparavant, devinrent ainsi des instruments serviles du despotisme ; il aug* menta le nombre des cercles ou commandancias qui forment la division territoriale du Paraguay, et en confia l'administration à des hommes dévoués; il changea jusqu'aux zeladores^ espèce d'agents subalternes de police qui veillaient au bon ordre. Les institutions religieuses fixèrent aussi ses regards ; mais ici du moins il débuta par une réforme salutaire, en abolissant l'inquisition, dont il existait un commissaire au chef-lieu. L'évéque ayant été affecté de la révolution au point d'en avoir la raison troublée, le dictateur le forga de remettre ses pouvoirs à son provisor ou vicaire général, qui gouverna le diocèse sous la direction de ce dernier. Les processions, ainsi que le culte noc
turne dans les églises, furent supprimés, comme pouvant donner lieu à des rassemblements suspects.
ce Tous ces changements ne se firent pas à la fois ; le dictateur ne les exécuta qu*à mesure qu'il sentit son pouvoir s'affermir. Il observa même, dans les premiers temps, certaines convenances : ses ordres étaient moins absolus, et il cherchait à les justifier aux yeux du public. En particulier, il se montrait plus affable et recevait des visites de politesse de la part des fonctionnaires civils, des officiers et d'autres personnes nota))les. Alors il ne croyait pas déroger à sa dignité en leur offrant des sièges, et ne les obligeait pas à se tenir debout durant tont le temps qu'il leur parlait, comme cela se fit dans la suite.
« Cependant les trois années de sa dictature allaient expirer; un nouveau congrès devait s'assembler en 1817. Il eut soin de le faire composer de ses créatures, en employant à cet effet les commandants des cercles, et se fit nommer dictateur à vie. Une fois établi, il ne se déguisa plus et éclaira bientôt ses compatriotes sur la nature du pouvoir qu'ils lui avaient confié. Quelques caricatures dirigées contre sa personne avaient été • affichées aux coins des rues. Ceux qui les avaient faites les mirent sur le compte des Espagnols. Francia ne se laissa pas abuser; il les fit saisir, et, sans autre forme de procès, ils forent mis aux fers. Comme cela regardait des individus qui n'étaient pas aimés et qui passaient pour turbulents, leur condamnation fît peu d'effet sur le public. On était d'ailleurs accoutumé, dès le temps des Espagnols, à voirie gouvernement juge dans sa propre cause. Il fit aussi, à cette époque, arrêter un ancien colonel de Buénos-Ayres, Volta-Vargas, natif du Paraguay, qui s'était rendu suspect de quelque trame contre lui. Cette arrestation en entraîna plusieurs autres, qui cependant ne donnèrent au dictateur aucune lumière ; mais un tel incident ne laissa pas d'accroître sa méfiance et sa sévérité. Dès lors il se fit escorter par des hussards quand il sortait à cheval ; deux le précédaient et un le suivait. Ils veillaient à ce que tont le
monde sur son passage se rangeât respectuensement ; plus tard ils eurent l'ordre de faire rebrousser chemin à quiconque s'y présentait. Les coups de plat de sabre qu'ils distribuèrent dans ces occasions dégoûtèrent bientôt les curieux. Chacun fuyait à rapproche de l'escorte» on fermait portes et fenêtres, et désormais le dictateur traversa toujours la ville comme un désert. )»
Ce système» pour se soutenir» avait besoin du plus •complet isolement.. Le dictateur le comprit» et ce qui avait été fait dans les premiers temps» soit pour éviter des rapports difficiles avec des voisins qui étaient en guerre avec l'Espagne ou en guerre entre eux, soit pour pouvoir jouer le rôle de Monk visà-vis de l'Espagne» si elle finissait par triompher dans la lutte» devint la base de l'administration de Francia. Tout commerce fut interdit» tout passe-port refusé» sans distinction» aux nationaux comme aux étrangers. De là mille mesures vexatoires im* possibles dans un pays où la population eût eu conscience de ses droits. Mais Francia» qui ne voyait dans ses administrés que des idiots» se conduisait en conséquence. Rien ne lui coûtait. Dans tout le pays» il s'avait ni un ami ni un égal. Dans tous les Paraguayos il ne voyait que du bétail» qu'il fallait soumettre par une terreur constamment renouvelée. Aussi tout dans le pays marchait par la terreur et pour la terreur.
Quand on avait le malheur de s'exprimer avec trop de liberté sur les mesures du gouvernement» ou qu'on ne savait point exécuter les ordres» parfois très-laconiques» du docteur Francia» selon sa fantaisie» on était mis aux jfers. Souvent une parole innocente, mais mal interprétée» sufBsait pour attirer cette punition ; et lorsqu'un homme était jeté dans les cachots» il était rare qu'il parvint à connaître le motif de sa détention. A ces rigueurs s'ajoutait encore la dérision. Deux moines espagnols» se regardant par leur état comme inviolables» s'étaient permis quelques propos ofTensants. Le dictateur les fit mettre au cachot» après avoir ordonné qu'on leur rasât toute la télé et qu'on les revêtit de jaquettes jaunes» afin» disaitr-il» de les dé-
pouiller de leur auréole. Un autre Espagnol, don José Casimiro, fut traité d'une manière encore bien plus dure : les fers donton le chargea lui entrèrent dans la chair, et, le dictateur en ayant été instruit, sa réponse fut : « S'il veut porter d'autres fers, qu'il s'en fasse forger. » La femme- du prisonnier eut donc la triste commission de commander les fers qui devaient enchaîner son mari.
Les prisons, sous une telle administration, étaient', on le conçoit, la base de l'ordre social. Elles étaient à la hauteur du système. Voici comment un témoin oculaire les décrit :
a A l'Assuncion, on distingue deux sortes de prisons, la prison publique et la prison d'État. La première, quoiqu'elle contienne aussi quelques prisonniers d'État, sert essentiellement de lieu de détention pour les autres condamnés, et en même temps de maison d'arrêt. CTest un bâtiment de cent pieds de longueur, qui, à l'instar de toutes les maisons du Paraguay, n'a qu'un plain-pied, distribué en huit pièces, et une cour d'à peu près douze mille pieds carrés. Dans chaque pièce se trouvent entassés trente à quarante détenus, qui, ne pouvant tous être couchés sur le plancher, suspendent des hamacs par étages. Qu'on se Ogure maintenant une quarantaine de personnes enfermées douze heures sur vingt-quatre dans une petite chambre sans fenêtres ni soupiraux, et cela dans un pays où la chaleur monte, les trois quarts de l'année, de vingt-deux à vingt-huit degrés Réaumur, et sous un toit que le soleil échauffe, durant le jour, à plus de cinquante degrés. Aussi arrive-t-il que la sueur des détenus ruisselle, de hamac en hamac, jusque sur les carreaux. Si l'on y joint en outre la mauvaise nourriture, la malpropreté et l'inaction de ces malheureux, on concevra qu'il faut toute la salubrité du climat dont jouit le Paraguay pour que des maladies meurtrières ne se déclarent pas dans ces antres. La cour de la prison est encombrée de petites cabanes, qui servent de réduits aux individus en état de prévention, aux condamnés pour délits correctionnels et à quelques prisonniers
d'Etat. On leur a permis de construire ces huttes parce que les chambres n'étaient pas assez spacieuses. Là, au moins, ils res* pirent la fraîcheur de la nuit, quoique la malpropreté y soit aussi grande que dans l'intérieur de la maison. Cependant une partie des prisonniers de la cour, sortant tous les jours pour travailler à des ouvrages publics, peuvent prendre ainsi quelque exercice. Â cet efTet, ils sont enchaînés deux à deux ou portent simplement la grillette^ c'est-à-dire un gros anneau de fer au pied, pendant que la plupart du reste des détenus traînent une autre espèce de fers appelés grillos (1), dont le poids, qui est souvent de vingt-cinq livres, leur permet à peine de marcher. L'État fournit un peu de nourriture et quelques vêtements aux prisonniers qu'il occupe à des travaux publics ; et quant aux autres, ils se soutiennent tant à leurs propres frais qu'au moyen des aumônes que deux ou trois d'entre eux vont recueillir tous les jours en ville, accompagnés d'un soldat, ou qu'on leur envoie, soit par pure charité, soit en accomplissement de quelque vœu.
« Nous avons visité plusieurs fois ces prisons affreuses, tantôt pour des cas de médecine légale, tantôt pour porter des secours à quelque malade. Là on voit mêlés ensemble l'Indien et le mulâtre, le blanc et le noir, le maître et l'esclave; là sont confondus tous les rangs, tous les âges, le coupable et l'innocent, le condamné et le prévenu, le voleur de grands chemins et le débiteur, enfin l'assassin et le patriote; souvent même ils sont attachés à la même chaîne. Mais ce qui met le comble à cet affreux tableau, c'est la démoralisation toujours croissante de la majeure partie des prisonniers, et la joie féroce qu'ils montrent à l'arrivée d'une nouvelle victime.
a Les femmes détenues, dont heureusement il n'y a qu'un très-petit nombre, habitent une chambre et un enclos de palissades, renfermés dans la grande cour , où elles peuvent com-
(1) Co sont deux anneaux de fer passés autour des chevilles et réunis par une barre transversale. Souvent on en met deux paires à un seul prisonnier.
muniquer plus ou moins avec lesprisonaiers. Dea femmes d*uD certain rang qui s'étaient attisé le courroux du dictaieur y furent mèiiëes avec des prostituées et des criminelles, et exposées à toutes les insultes des hommes. Elles portent les fers aussi bien que ceux-^ci» et la grossesse mâme ne saurait adoucir leur condition.
ce Les détenus de la prison publique , pouvant entretenir des relations avec leurs familles et en. recevoir des secours, s'estiment encore bien heureux lorsqu'ils comparent leur sort à celui des infortunés qui occupent les prisons d'État. Gelles-ci se trouvent dans les différentes casernes, et consistent en de petites cellules sans fenêtres et dans des souterrains humides, où l'on ne peut se tenir debout qu'au milieu de la voûte. Là les prisonniers particulièrement désignés comme objets de la vengeance du dictateur subissent une réclusion solitaire. Les autres y sont enfermés de deux à quatre par cellule. Tous sont au secret et aux fers, avec une sentinelle qui les garde à vue. Le jour on leur ouvre la porte à moitié ; au soleil couchant on la referme. Il ne leur est pas permis d'avoir de la lumière, ni de s'occuper de quoi que ce soit. Un captif de ma connaissance étant parvenu à apprivoiser des souris qui visitaient sa prison, sa sentinelle les poursuivit pour les tuer. La barbe, les cheveux, les ongles, leur croissent , sans qu'ils obtiennent jamais de les pouvoir couper. Il n'est point permis à leurs familles de leur envoyer plus de deux fois par jour de la, nourriture, et cette nourriture ne doit consister qu'en aliments réputés les plus vils dans le pays, en viande et en racine de manioc. Les soldats, à qui on les remet à l'entrée de la caserne, les fouillent avec leurs baïonnettes pour voir si l'on n'y a point introduit quelques papiers ou quelques outils , et souvent ils les gardent pour eux ou les jettent à terre. Lorsqu'un de ces prisonniers tombe malade, aucun secours ne lui est accordé, si ce n'est quelquefois à ses derniers moments, et encore n'est-ce que le jour qu'on peut alors le visiter; la nuit, la porte se re-
fermi^ sjur lui» et le 0x<M*iboad est abandonné à ses souffrances.; aux approches même de la mort, on ne lui ôte point ses fers* J'ai vu le docteur Zavala, que par une faveur singulière du dictateur je pus visiter dans les derniers jours de sa maladie, mourir les grUlos aux pieds, et sans qu'on eût permis de lui administrer les sacrements. Ce traitement des prisonniers d'État a été souvent rendu plus inhumain encore par les commandants des casernes , qui cherchaient ainsi à plaire à leur chef.
<( Lors de notre départ du Paraguay, le nombre total des dé*tenus pouvait s'élever à cifiq cents (à peu prèsle quinzième de la population de la capitale), dont la dixième partie, pour le moins, étaient prisonniers d'État. »
Le bon médecin suisse à qui nous empruntons ces affreux détails n'avait rien à prouver , écrivait sans parti pris ; il racontait naïvement ce qu'il avait vu. Il ne comprenait pas que Francia^ isolé, ne pouvant plus descendre du poste où il était monté, devait, pour s'y maintenir^ agir comme il agissait; que ce qui était licite ailleurs pouvait devenir un crime au Paraguay. Ce qui est certain , c'est qu'une paix inutile coûtait ainsi plus cher à ce malheureux pays que la guerrre civile à ses voisins.
La guerre civile, en effet, permet au moins l'espoir, elle retrempe le courage , elle crée des réputations ; tandis que la paix sous une tyrannie comme celle de Francia anéantit tout sentiment généreux, en nivelant tout sous le même hébétement. Et il faut bien le répéter, Francia ne pouvait faire autrement, il ne pouvait s'arrêter dans sa marche sans se perdre : tel est le sort des tyrannies, triste pour les tyrans, triste pour leurs victimes.
Mais si ce système odieux servait à maintenir Francia dans son inutile tyrannie, il se minait lui-même, en privant le dictateur de toute ressource. Le manque total de commerce avec les pays voisins , en ruinant les citoyens, ruinait le trésor. Les droits de douane auraient pu suffire aux besoins de la jeune ré-
publique; en se privant de cet élément de richesse, Francia, si économique que fût son administration , et malgré sa propre parcimonie, se trouva bientôt sans argent. Il crut y remédier pendant quelque temps par les amendes, moyennant qu'on en infligeât de très-fortes pour la moindre faute; mais cette ressource se trouva bientôt insufflsante. Il eut recours alors à la spoliation : tel individu supposé riche était obligé de donner 4, 10, 20,000 piastres, et cela dans les vingt-quatre heures, et cela sous peine de mort, comme l'avait montré le docteur en faisant fusiller en sa présence quelques retardataires. Mais le pays finit par être tellement appauvri, que le temps vint bientôt où il ne fut plus possible de lui rien demander. Dans cette extrémité, ne pouvant plus rien extorquer à ses administrés , Francia fit main basse sur tout objet en argent qu'il trouva dans les églises.
Cependant tout cela était en somme bien peu de chose ; le véritable mal était dans Tapathie où tombèrent les Paraguayens quand ils virent que tout travail était inutile. Sous Tadministration espagnole , le Paraguay exportait annuellement dans les autres pays d*Amérique de 5 à 600,000 arrobes de yerba mate (thé du Paraguay), qui rapportaient aupays unmillion depiastres. Une fois les ports fermés , la plus grande partie de la yerba moisit dans les magasins et se perdit.
Cette yerba est préparée avec la feuille torréfiée d*un arbre qui vient spontanément dans les forêts du Paraguay; après que Francia eut monopolisé les forêts , on cessa d'en fabriquer. Ce n*est pas tout ; Buénos-Ayres et Montevideo achetaient primitivement leurs bois de construction au Paraguay ; après la fermeture des ports, ils le tirèrent de Corrientes , et en même temps les Brésiliens commencèrent à faire de Tyerba mate. De sorte que les principaux produits du Paraguay furent remplacés; et le sombre docteur, qui se donnait tant de mal pour gouverner ce malheureux pays , ne réussit qu'à le ruiner. Les objets qu'on ne savait ou qu'on ne pouvait y fabriquer, et le nombre
en était grand , montèrent à des prix extraordinaires ; et comme ils ne pouvaient vendre à personne, les Paraguayens ne savaient que faire du surplus de leurs récoltes ou de leurs cuirs.
Cependant Francia finit par voir que son système de monopolisation était illusoire ; personne ne se présentait pour troquer des armes contre des bois de construction. Il eut alors Tétrange idée de se faire lui-même commerçant et de finir d'accaparer le peu d'argent monnayé qui restait encore au fond des bourses de ses administrés. Il ne voulut pourtant pas ouvrir les ports naturels du pays qui se trouvent sur la rivière du Paraguay. Il désigna comme marché , comme entrepôt du commerce trèsrestreint qu'il voulut bien autoriser avec le dehors » un petit village appelé Itapua y situé à l'endroit où le Parana se rapproche le plus de l'Uruguay. Les Brésiliens du Rio-Grande furent les seuls qui purent profiter de ce marché en miniature ; quelques petits commerçants vinrent s'y établir et firent des aflaires trèslucratives.
Le dictat'Cur entra d'abord en affaires avec les importateurs : il vendit ses cuirs et acheta ce qu'il lui fallait pour établir, à TAssuncion même et dans quelques villages, des boutiques exploitées par l'État. Ces magasins ne s'ouvraient qu'une ou deux fois par semaine, et la foule alors était si grande , qu'on dut placer à la porte de chacun d'eux un factionnaire chargé de mettre , à coups de plat de sabre , un peu d'ordre parmi les acheteurs trop pressés. Ce grand empressement, qui rendait rapproche des boutiques difficile , dangereuse même , donna naissance à une industrie nouvelle. Tel individu qui était ami du soldat de garde ou qui ne craignait pas les coups de plat de sabre se chargea des achats, et ces courtiers se faisaient payer une forte prime, qui renchérissait encore pour les Paraguayens les objets que Francia leur vendait déjà très-cher. En dépit de ces entraves , le dictateur réalisa d'assez beaux bénéfices en vendant les produits du pays, soit contre argent , soit contre
les produits d'autres pays, pour qu'il laissât subsister le marché d'Itapua.
Disons enfin , pour prouver jusqu'à quel point le bon doctear poussait la sollicitude pour ses administrés , qu'il alla jusqa'à établir à l'Âsuncion une pharmacie de l'État, qu'il confia heareusement à un homme de bien et de mérite , le médecin Esti> garribia.
Malgré ces pauvres expédients , Francia n'était pas bien riche , et il ne se trouva guère mieux d'une foule d'autres mesures qui produisaient bien une petite économie » mais qui abrutissaient chaque jour davantage le pays. C'est ainsi qu'au grand détriment du peuple , presque tous les emplois civils furent supprimés , que toutes les écoles furent fermées , que la plupart des églises restèrent sans prêtres.
Le dictateur ne songeait qu'à son armée , et encore , dans sa manie économique, lui donna-t-il la plus étrange organisation. Ainsi, sous prétexte que dans une république il ne devait y avoir ni titres inutiles ni vains costumes , il supprima tous les grades: il n'eut ni généraux, ni colonels, ni capitaines; sa hiérarchie militaire fut fort simple : soldats, caporaux et sergents , voilà tout, et, ce qui est très-caractéristique, dans les endroits où, comme à Itapua^ il avait une force considérable, 1 ,500 à 2,000 hommes , ce n'était pas un sergent qui commandait : c'était un individu désigné par le docteur, soldat, caporal ou sergent, qui prenait le titre de lieutenant ; mais ce titre, qui ne lui donnait aucun droit à avancement, il le quittait pour reprendre son rang aussitôt que sa mission était terminée, et Francia avait soin de ne jamais laisser personne trop longtemps dans une position comparativement élevée.
Toujours sous l'empire des mêmes préoccupations , il voulut que le pays contribuât à vêtir ses soldats. Depuis le temps des Adelantados on semait, récoltait et filait du coton au Paraguay; les Indiens mêmes fabriquaient quelques étoffes , mais en
quantité insignifiante. Cependant peu à peu l'impossibilité de se procurer autrement des vêtements obligea les femmes à tisser plus qu'elles ne le faisaient d'abord. Le dictateur songea non pas à développer cette industrie» en l'encourageant^ mais à en profiter. Il fit semer dans les villages d'Indiens guaranis une assez grande quantité de coton et le fit tisser pour ses troupes. Il payait très-peu ou point ses ouvriers ; mais, en revanche^ il punissait très-sévèrement ceux qui ne travaillaient pas.
Et c'est d'un pareil homme qu'une encyclopédie française , le Dictionnaire de Bouillet , a osé dire que son administration fut utile au Paraguay; que ce pays lui doit son organisation » ses manufactures^ son commerce et sa civilisation! Nous venons de voir ce dont le pays lui est redevable sous ces divers rapports , et , en fait de civilisation , il le ramena tout bonnement à l'état où le bon Nunès Cabeza l'avait trouvé !
Tournant dans ce cercle vicieux y Francia gouverna pendant ses vingt dernières années sans que personne songeât à l'inquiéter ; ses voisins étaient trop occupés chez eux pour penser au Paraguay. L'exercice d'un pouvoir sans contrôle, la toutepuissance^ produisit sur lui son efTet ordinaire. Pour satisfaire un caprice , réaliser la première idée venue , il n'y avait sorte d'extravagance dont il ne fût capable. Ainsi, par exemple, en 1837, le bétail, dans quelques provinces , ayant été attaqué par une épizootie qui se manifestait par des bubons , il envoya des soldats avec ordre de tuer tous les bestiaux , et cet ordre fut exécuté à la lettre. Une autre fois , ennuyé sans doute de se promener — c'était toujours seul — dans des rues tortueurses , il eut l'idée de percer de larges voies dans sa capitale ; il fit abattre en conséquence un grand nombre de maisons , puis il abandonna cette idée , et la pauvre ville , où pas un édifice ne s'était construit depuis 1810, prit un aspect plus misérable encore qu'auparavant.
Cependant personne ne parlait , personne ne lisait , personne
ne criait, peu riaient ; le pays était devenu silencieux comme un tombeau. On laissait les édifices tomber en ruines. Jusque sous le rapport du vêtement , on était revenu à Tétat sauvage : dans les campagnes on. allait nu, dans la ville presque nu; en 1835, il n'y avait pas dix habits noirs dans tout le pays. Ce qui est plus étrange, c'est qu'on s'était habitué à cette manière de vivre; et nous pouvons dire, sans crainte d'être démenti, que, quand même Francia, dans ses dernières années, n'eût pas eu un seul soldat, le pays tout entier aurait ponctuellement obéi à ses [ordres. La paix et le despotisme avaient fait leur œuvre : le Paraguay était un^ grande ferme mal exploitée par un seul homme; les habitants y avaient juste la même importance que les bestiaux.
En 1840, Francia sentit que sa fin approchait. Bien qu'il n'entretint que de rares correspondances, il avait des espèces d'archives, connues de lui seul; il brûla tous ses papiers avec une précipitation dont on ne devine pas le motif. L'altération de sa santé se traduisait par de fréquentes attaques d'hypocondrie. Les arrestations sans motif apparent devenaient plus nombreuses ; c'est ainsi qu'un jour il eut la velléité , que rien ne justifiait, de faire emprisonner, sans distinction de nationalité, tous les étrangers qui se trouvaient dans le pays. Les exécutions aussi se succédaient plus fréquemment ; des malheureux étaient arrachés sans motif de leur prison et fusillés sur la place publique, en présence de l'impitoyable docteur.
Le 19 septembre, le pharmacien Estigarribia, l'unique médecin (^ui se trouvât dans te pays , fut appelé au palais. 11 trouva le dictateur assez mal pour oser, tout en lui administrant un médicament , lui parler de faire venir un prêtre. Le dictateur s'emporta en injures contre l'imprudent apothicaire, et Dieu sait quel sort il lui aurait fait , si le mal, ne faisant de rapides progrès, lui eût permis de parler; mais il perdit la parole dans la soirée même. Le 20 au matin , les commandants des casernes
se présentèrent pour recevoir les ordres du maître ; Estigarribia, qui ne l'avait pas quitté, dut leur répondre que le dictateur était trop mal pour parler, qu'ils fissent selon l'habitude.
Vers onze heures du matin, Francia avait cessé de vivre. Cependant Estigarribia n'osa rien dire ; vers trois heures seule^ ment, il fit sonner la cloche des agonisants. L'inquiétude était grande, comme si un événement de la dernière importance allait s'accomplir. A quatre heures, enfin, on sut la mort du protecteur perpétuel de la république du Paraguay.
La ville pourtant resta muette ; ce ne fut que dans les prisons qu'une lueur d'espoir vint sourire aux malheureux détenus, en les tirant d'une angoisse bien justifiée par l'événement; car, parmi les quelques papiers qu'on trouva plus tard, était une liste de soixante personnes condamnées à être fusillées.
Mais qui succéderait à Francia ? On n'osfiit même pas poser la question.
Pour écrire ses ordres, le dictateur se servait d'un homme obscur et brutal nommé Patino. Ce fut^cet homme qui eut la hardiesse de prendre la place vide ; mais il ne fit aucun acte d'autorité , et tout alla comme devant. Il lui eût suffi d'un peu d'énergie pour accaparer sans partage le triste héritage que personne ne réclamait ; mais Patino , qui n'avait été qu'un outil , ne savait que faire. Il fureta dans la maison du gouvernement , dans les appartements du dictateur, pourvoir s'il n'y trouverait pas de l'argent. Il en trouva, dit-on, et en profita pour s'amuser. Il fit venir les commandants des casernes , joua et but gaiement avec eux.
Cependant personne ne bougeait, tout continuait dans le même silence , et Dieu sait combien de temps le pays fut resté sans gouvernement aucun , si un des sergents , nommé Duré, qui commandait la caserne de San-Francisco , et qui n'aimait pas Patino, n'eûtfait sortir cette population idiote de son apathie.
Ayant préparé sans bruit l'exécution de son projet, il arma une compagnie , se rendit à la maison du gouvernement , garrotta Patino , lui mit les fers aux pieds et renferma dans le cachot de sa caserne. Le pauvre diable, fou de terreur, se pendit dans sa prison , de peur d'être pendu*
Duré , nous ne savons trop pourquoi ni par quelle inspiration , peut-être poussé par un sentiment de justice qui se comprend dans l'homme fort et brave quoique illettré , au lieu de prendre lui-même le gouvernement, et certes on lui aurait obéi, eut ridée d'assembler les commandants des casernes pour former un gouvernement provisoire qui préparerait la réunion d'un congrès.
On se souvenait vaguement des premiers temps de l'indépen* dance, de ce fameux consulat de Francia et Yedros. On élut donc deux consuls, qui furent don Martin Roque Âlonso et don Carlos Antonio Lopez.
Ce consulat eut à peu près le même sort que le premier ; l'autorité fut bientôt accaparée par Lopez. Plus adroit que Francia, un peu avocat comme lui, Lopez croyait, ainsi que son prédécesseur, que l'autorité donnait à qui l'exerçait le privilège d'être infaillible et inviolable. Comme son prédécessear, il était méfiant , soupçonneux , emporté ; mais il lui était bien supérieur en fait d'administration , comme aussi en fait de com merce. Lopez n'aimait pas seulement le pouvoir pour le pouvoir, il l'aimait encore comme moyen d'acquérir des richesses pour lui et pour sa famille.
Ces deux hommes n'étaient ni des exceptions ni des monstres; c'étaient des hommes comme nous tous , mais gâtés par une éducation que l'on à peine à comprendre lorsque l'on a vécu en dehors de l'atmosphère des pays barbares gouvernés comme l'avait été le Paraguay. La toute-puissance , l'inviolabilité de l'autorité, étaient comme un dogme pour ce peuple, qui ne comprenait pas qu'il pût avoir des droits. Il était naturel que ce
sentiment des gouvernés fût partagé par les gouvernants : de là cette prédisposition à la tyrannie chez tous ceux qui ont formé leur intelligence sous la tyrannie.
La différence entre Lopez et Francia s'explique par la famille. Le premier, arrivé au pouvoir déjà vieux, avec les idées de par^ cimonieque nous connaissons, se contenta d'exercer le pouvoir pour le pouvoir; pour lui le monde finissait avec lui : de là son administration arbitraire et imprévoyante. Le second, au contraire, avait une famille nombreuse ; il aimait le pouvoir autant que Francia, mais, en dehors du pouvoir, il aimait sa famille et songeait aux siens en même temps qu'àlui-même. Il avait un patriotisme qui n'était pas sans quelque analogie avec le patriotisme qui a fait com mettre les fautes que l'on sait au dernier roi des Français.
Le consulat de Lopez et d'Alonso servit au premier pour se préparer à la dictature , mais à la dictature légale. Aidé d'un prêtre de Buénos-Ayres, le père Palacios, il formula une constitution absurde, où tout était calculé pour assurer la toute* puissance au président, qui pouvait se perpétuer au pouvoir par une simple cérémonie, qui devait, sous mine de réélection, avoir lieu de dix en dix ans. Un de ces congrès où l'on fait eampa^ rattre les députés comme des criminels à un tribunal fut assemblé. La constitution proposée par les consuls fut sanctionnée en 1 844, et don Carlos Antonio Lopez installé dans la présidence.
Lopez régna sur ce qu'on a bien voulu appeler République du Paraguay de 1844 à 1862. Que fit-il pendant ces dix-huit années de paix et de toute-puissance ? Heureusement pour la tâche que nous nous sommes imposée et pour la patience de nos lecteurs, son règne n'est pas long à raconter. Redevable de son rang, non à l'opinion publique, mais à l'esprit de justice, à l'équité naturelle du brave sergent Duré, il avait reçu des mains du congrès une ferme horriblement mal administrée, où tout était misérable, depuis le dictateur, mort la menace àla bouche, jusqu'au malheureux soldat qu'il transformait en bourreau. Au
bout de dix-huit années, Lopez laissa une ferme très-bien administrée ; comme toute communauté dans les mains d*un maître intelligent , la misère morale se cachait sous un peu de bienêtre matériel. Mais pendant ces dix-huit années Lopez n'avait rien fait pour le Paraguay, il avait tout fait cour lui ; si ses concitoyens étaient un peu plus à leur aise , ils ne lui en devaient aucune reconnaissance : c'était uniquement parce que , pour s'enrichir lui-même, il n'avait pu éviter d'enrichir les antres.
En un mot, si, comme nous l'avons dit, le Paraguay était, en 1844, une ferme où le citoyen ne comptait pour rien, c'était encore, en 1862, une ferme où le citoyen ne valait pas davantage.
Quand Lopez s'éleva à la présidence , à l'intérieur toute industrie était morte, et le pays avait avec l'extérieur autant de relations que* le Japon en i830. Lopez comprit tout d'abord que l'isolement était la ruine, la continuation de la misère dont Francia avait souffert aussi bien que le pays. 11 commença donc par ouvrir au commerce le port d^El Pilar, sur le Paraguay ; il envoya ensuite à Buénos-Ayres un agent pour sonder le terrain et savoir si Rosas, alors au pouvoir, voudrait reconnaître l'indépendance du Paraguay. Rosas s'y refusa net, déclarant, au contraire, que, ayant fait partie de l'ancienne vice-royauté, le Paraguay devait être considéré comme une des provinces de la Confédération Argentine ; et c'est ce que Lopez ne pouvait admettre.
Ayant échoué de ce côté, Lopez fit alliance avec la province deCorrientes, alors enguerreavecle dictateur de Buénos-Ayres, et, si les entraves mises par Rosas au commerce du Paraguay l'empêchèrent de prendre une importance immédiate, il se fit néanmoins des affaires plus importantes que celles des Brésiliens à Itapua : les magasins purent vendre librement, et les Paraguayens trouvèrent à se défaire de leur tabac.
Lopez s'occupa en même temps d'organiser ses finances. Pour se créer des ressources, il permît le travail dans les yer-
baies ; mais il achetait ce qu'on y fabriquait, et Texportait ensuite pour le compte de TEtat, c'est-à-dire pour son compte, avec un bénéfice de 4 à 500 p. 100 (1).
Il autorisa également l'exportation des bois de construction, qui avaient à payer 20 p. iOO ad valorem; mais les appréciations étaient faites de telle façon qu'en résumé ce que le travailleur avait à payer au gouvernement pour l'exploitation des forêts ne montait à guère moins de 80 p. 100.
Enfin l'habile dictateur trouva encore une autre ressource dans le papier timbré, qu'il rendit obligatoire pour tous les actes.
Ces contributions, jointes à la dtme sur tous les produits agricoles , relevèrent bientôt le trésor et permirent à Lopez d'envoyer à Corrientes, pour aider les unitaires, un corps d'armée^ organisé non plus à la façon de Francia , mais selon les règles ordinaires, et qu'il plaça sous les ordres de son fils, jeune homme aussi inepte qu'inexpérimenté, qui fut élevé d'emblée par son père au grade de général.
Cette armée, ou plutôt ce ramassis d'hommes, ne fit absolument rien; il ne tarda pas d'ailleurs à être rappelé au Paraguay, quand Lopez vit la mauvaise tournure que l'affaire de Corrientes prenait pour les unitaires.
La chute de Rosas fut un événement heureux pour le Para* guay. Il suffisait que Rosas lui eût été hostile pour que les unitaires lui fussent favorables. Il fut d'abord reconnu par le Brésil, puis par la république de TUruguay. Après Caseros, Urquiza ouvrit à ses navires la navigation du Parana, et le 4 5 juillet 1852 il reconnut son indépendance. Enfin, en mars 4853, Lo-
(I] L'homme qui obtenait une licence poar fabriquer la yerba partait pour les bois, el traTftillail pour son compte avec le nombre dliommee qu*ii voulait. L'arroba (ii kilogrammes) de yerba lui était payée 5 fr. par le gouvernement, qui la revendait, en Texportant, 30 à 40 francs. Quant au thé ou yerba qui se consommait dans le pays , le gouvernement revendait 15 francs ce qull avait payé 5 fr.
pez signa avec les plénipotentiaires de France, d'Angleterre, de Sardaigne et des États-Unis, qui s'étaient rendus à TAsuncion, des traités d'amitié, de commerce et de navigation, pour la régularisation des relations entre ces États et la république, dit, avec un grand sérieux, un écrivain officiel du Paraguay.
Dans tout cela, Lopez ne cherchait autre chose que des débouchés pour ses marchandises, et des antécédents à opposer aux protestations éventuelles contre la séparation complète d'une province qui, en réalité, devrait faire partie de la République Argentine, tout comme Corrientes ou Jujuy. On connaît l'histoire de la République Argentine de i852 à 1862, et l'on sait si le Paraguay avait quelque chose à craindre d'un pays divisé et continuellement en guerre. Lopez n'aurait donc eu avec l'extérieur que des relations pacifiques sans son caractère susceptible, sans son sot orgueil, qui occasionna quelques disputes, du reste sans conséquence, avec les agents du Brésil. Il eut, vers 1859, un démêlé plus sérieux avec les États-Unis. Gomme nous l'avons dit, rindépendance du Paraguay avait été reconnue, en 1853, par ces Etats, qui y avaient envoyé un consul, M. Edouard Hopkins. Celui-ci, tout en représentant son pays, voulut entreprendre de grandes opérations commerciales; il monta des fabriques de cigares, des services de bateaux à vapeur, des scieries. Dans les meilleurs termes avec le président, il s'entendit avec hii et en reçut 50,000 francs pour commencer ses opérations. Mais l'accord ne fut pas de longue durée ; Lopez ne tarda pas à prétendre traiter le Yankee comme il était habitué à traiter ses Paraguayens: de là bientôt mésintelligence et mauvais vouloir réciproque.
Vers la même époque , le capitaine Page, de la marine de l'Union, avait été envoyé à la Plata pour des travaux géographiques ; d'abord très-bien accueillie par Lopez, la mission américaine ne tarda pas à ressentir le contre-coup des démêlés du président avec le consul.
Un petit vapeur américain , le Water-^Witch , dont se servait
Page pour ses travaux hydrographiques, faiblement armé d'ailleurs , comme il couyenait à sa destination » ayant voulu étudier les bords du Parana, en fut empêché par le fort Yapiru. Une altercation s'ensuivit» et quelques coups de canon furent échangés. Le Water-Wiich, ayant eu son gouvernail cassé et sa machine mise hors de service, dut abandonner sa mission. I /insulte faite à la bannière étoilée ne pouvait rester sans réparation. En 1859, un agent de TUnion apparut à la Plata , appuyé par une escadre américaine. Il n'aurait fallu que quelques troupes de débarquement pour obtenir tout ce qu'on aurait voulu , et c'en eût été fait dé Lopez et de sa famille , si les hostilités avaient commencé ; mais une double circonstance détourna le danger qui le menaçait. La grande querelle du Nord et du Sud se prévoyait déjà ; les Yankees, qui se savaient à la veille d'une guerre civile , avaient donc hâte de terminer cette sotte affaire. D'un autre côté; Urquiza, président de la Confédération Argentine , qui croyait pouvoir compter sur le Paraguay pour mener à bonne fin ses projets contre Buénos-Ayres , recherchait l'occasion de servir Lopez , avec lequel il avait d'ailleurs plus d'une affinité ; et puis il devait être désireux de voir finir au plus tôt cette complication nouvelle , car, si la guerre se fût engagée , Buénos-Ayres serait devenue l'alliée naturelle des Yankees, ce qui eût singulièrement compromis son parti. Sans donc demander l'autorisation des chambres, et avec une spontanéité qui lui fait honneur, Urquiza s'embarqua sur le Soito de Guayra, un des vapeurs de Lopez, et arriva à TAsuncion dans la nuit du 16 janvier. Il offrit sa médiation ; Lopez et les Yankees l'acceptèrent, et une convention fut conclue, par laquelle Lopez consentit à payer une indemnité de 250,000 francs , si les ar^ bitres qui devaient connaître de cette affaire à Washington trouvaient justes et fondées les réclamations de l'Union. Bref le Paraguay , bien servi à Washington , sortit de cette affaire sans bourse délier.
Lopez eut aussi et le Paraguay a encore des démêlés avec
TAngleterre, et ces difficultés ne cesseroot jamais, parce qu'en ouvrant le pays au commerce étranger , on n'a pas adopté un système administratif intérieur qui concorde avec les usages des nations civilisées. De là, de la part des étrangers, des plaintes constantes et presque toujours fondées qui rendront chaque jour plus difBciles , et enfin tout à fait impossibles, les relations avec un gouvernement arbitraire qui ne peut rien respecter.
Disons donc quel est ce régime intérieur qui maintient les Paraguayens dans Tabrutissement , et rend les relations avec l'extérieur si difficiles.
Depuis son arrivée à la présidence , Lopez n'avait pas eu à vaincre une seule résistance à l'intérieur ; ses ordres, quels qu'ils fussent, étaient ponctuellement exécutés , et cela sans peine, tout naturellement. Il était l'autorité, il devait être obéi. Son unique souci était ce brave sergent Duré , qui avait voulu des garanties pour son pays. Oublié en apparence pendant le court consulat de Lopez et Alonso, il fut , peu de temps après l'institution de la présidence , jeté en prison , sous le plus futile prétexte, une question de discipline, et bientôt après fusillé sans bruit : car, tout chargé de fers qu'il était , il inspirait encore de la terreur à Lopez , qui aurait voulu ensevelir dans un éternel oubli l'homme à qui il devait le pouvoir. C'est au point que le nom de Duré n'est pas même mentionné dans une histoire du Paraguay écrite par l'ordre du président, et dont le manuscrit lui a été communiqué avant l'impression.
Rappelons encore un autre meurtre commis par Lopez. Un homme de bien , Espindola, avait pris un permis pour envoyer une barrique d'eau--de-vie à la villa del Pilar. Ce permis était sur papier timbré et signé par Lopez. A la douane , on fit à Espindola je ne sais quelles difficultés ; toujours est-il qu'ennuyé de ces tracasseries, il déchira le permis devant les employés. C'était presque un crime de lèse-majesté. Le fait
ayant été rapporté à Lopez, le malheureux Espindola fut fusillé cinq minutes après.
Ce n'était point pour inspirer la terreur que Lopez tuait ainsi sans droit ni raison : il n'avait pas besoin de ce ressort. On comprend néanmoins TefTet de pareilles exécutions , et si le mutisme continua d'être profond. Somme toute, sauf la faculté de commercer avec l'extérieur, les citoyens n'avaient pas plus de droits , pas plus de garanties que sous le protectorat de Francia.
Après cela, il est à peine besoin de dire si les actes arbitraires contre la propriété ont été fréquents. Une maison convenait-elle à Lopez ou à sa famille , elle était expropriée pour cause d'utilité publique , et c'était l'acheteur qui en fixait le prix. Et ce que nous disons des maisons , nous pourrions le dire également de toute autre propriété.
Lopez, avec une incroyable bonne foi, s'était dit, comme Louis XIV: « L'État, c'est moi, » et, personne ne le contredisant, il avait fini par en être convaincu.
Le commerce que faisait Lopez ne pouvait qu'être très-lent, très-restreînt, vu l'enfoncement du Paraguay dans le centre de l'Amérique, et l'insuffisance des moyens de transport : les b&timents à voiles mettaient quinze à vingt jours pour descendre de l'Assuncion à Buénos-Ayres, et de cinquante à soixante-dix jours pour remonter le grand fleuve. La navigation à vapeur pouvait changer la face des choses ; Lopez finit par s'en aviser. En 1854 , il acheta son premier vapeur en Angleterre , le Tacuary. Bientôt après il comprit de quelle importance il serait d*en pouvoir construire au Paraguay même. Sous la direction d'ouvriers anglais, il établit donc des chantiers, où il fit construire quelques vapeurs, qui font grand honneur aux directeurs de son arsenal ; il en acheta quelques autres et, bref, il se créa une marine qui non-seulement lui permit de donner tout le développement nécessaire à son commerce , mais fit de la république du Paraguay le plus puissant État maritime delà Plata.
Aussi le commerce , presque nul lors de la mort de Francia , s'élevait-il en 1860, d'après les documents officiels publiés au Paraguay, à 42,898,725 francs, savoir :
Importations 4,429,205 francs.
Exportations. ... .... 8,449,520
12,898,725 francs.
Mais il est à remarquer que le seul article du thé du Paraguay, dont le gouvernement a le monopole, représentait 65 pQur 100 du montant de la valeur des produits exportés, toujours d'après les documents officiel^ ; que la plus grande partie des cuirs exportés appartenaient à Lopez ou à TÉtat, ce qui était la même chose; qu'il encaissait plus des deux tiers des produits des bois ; enfin que l'État profitait aussi d'une grande partie des transports : si bien que l'on peut dire que les neuf dixièmes des exportations se faisaient pour le compte de Lopez.
Cependant ce dixième que Lopez laissait à ses administrés valait mieux que le rien qu'ils avaient sous Francia«
Somme toute, il y avait un immense progrès, nous ne voulons pas le nier, mais le pays n'en profitait que dans une très-faible mesure. Dix-huit années de bonne administration avaient enrichi Lopez, l'Asuncion se relevait de ses ruines. — Il est vrai que sur cinq maisons nouvellement bâties, il y en avait quatre qui appartenaient à la famille Lopez. — Plusieurs églises avaient été construites; l'une d'elles, la Trinidad, élevée en face de la maison de campagne du président, fut le Panthéon de la famille; Lopez l'avait désignée pour recevoir ses restes vénérables. La capitale était éclairée la nuit sur le parcours que suivait Lopez de sa maison de campagne à sa maison de ville. Pour suppléer aux réverbères dans les autres endroits, un décret étrange obligeait tout habitant à ne sortir la nuit que muni d'une lanterne bien allumée, ni plus ni moins que les voitures en Europe. Il y avait des écoles où l'on enseignait à lire et à écrire, et surtout à vénérer le président. Les maîtres devaient y former des em-
ployés ; malheur à celui dont renseignement aurait tendu à faire des citoyens ! A TÂrsenaUde nombreux apprentis paraguayens, très-durement tenus, étaient soigneusement instruits, de manière à ce quMls pussent un jour remplacer les ouvriers anglais, qu*on était obligé de payer très-cher. Enfin Lopez avait même un journal, mais quel journal! Les feuilles gouvernementales russes, le Court Journal anglais, qui se pâme d'amour pour Taristocralie britannique, rougiraient de la tiédeur de leurs sentiments s'ils pouvaient se comparer au célèbre Semanario de l'Asuncion.
Mais aussi ces dix-huit années de mutisme avaient affermi le servilisme des Paraguayos. Je sais bien qu'aux yeux des myopes dix-huit années de prospérité sont une suffisante justification du despotisme de Lopez. Beaucoup se sont dit : Le despotisme est bon, pourvu que le despote soit bon. Erreur que Lopez, heureusement, mais bien à son insu sans doute, s'est chargé de détruire.
Francia avait laissé une ferme mal administrée, mais il n'avait rien laissé après lui, ce qui est une circonstance atténuante : un sergent avait pu prendre sa place. Lopez, à sa mort, laissa une ferme bien administrée ; mais, circonstance aggravante, il laissait un fils armé de toutes pièces pour lui succéder.
Enfant encore, sans éducation aucune, Francisco Solano Lopez avait été, comme nous l'avons vu, fait d'emblée général. Depuis lors il se croyait destiné à succéder à son père. Les hommes qui l'entouraient avaient la même conviction, et de là une cour de flatteurs de la pire espèce, qui avaient développé dans ce jeune cœur tous les plus mauvais instincts.
Lopez crut faire beaucoup pour son fils et un peu pour le pays en l'envoyant en Europe comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la république du Paraguay. Rien ne fut épargné pour que le jeune ambassadeur, improvisé diplomate comme il avait été improvisé général, fit bonne figure dans
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los cours européeûnes. Le docteur Gelly, uo homoiede mérite, citoyen du Paraguay, mais qui avait vécu hors du pays pendant lu dictature de Francia, lui fut adjoint comme secrétaire, afin qu'il pût passer des notes compréhensibles et sans faute d'orthographe. Les officiers de la plus belle prestance, et portant très-sérieusement des uniformes militaires (pour être vrai, nous devrions dire la livrée de la.famille Lopez), lui furent attachés comme aides de camp.
Le iils de Lopez ne causa point la sensation qu'il espérait; il fut reçu, dans les différentes cours qui avaient reconnu le Paraguay, avec la froide courtoisie qui est d'habitude ; mais toujours entpuré de subalternes, n'ayant de relations intimes qu'avec des industriels qui désiraient faire des affaires, n'osant demander ce qu'il ne comprenait pas, de peur de laisser voir son ignorance, il n'apprit rien, et son voyage, loin d'être un bien pour le pays qu'il était appelé à gouverner, fut au contraire un mal.
Quand nous disons que don Francisco n'apprit rien en Europe, nous nous trompons : il y apprit la haine contre les républicains, il y apprit les précautions à prendre contre les partis audacieux, il y apprit la nécessité d'affermir le pouvoir par l'hérédité ; enfin sur ce pauvre sauvage se greffèrent toutes les préoccupations des adorateurs quand même du pouvoir. L'unique élément civilisateur qu'il ramena dans son pays fut une dame galante de Paris, qui devait introduire la mode au Paraguay et saper le respect porté aux unions légitimes. Ah ! il en rapporta encore force uniformes, plus superbes les uns que les autres, pour lui et lessiens> et assez de connaissances dans l'art du tailleur pour se déguiser en personne civilisée.
De retour au Paraguay, don Francisco^ placé à la tête de l'armée, usa et abusa de l'influence que lui donnait l'amour de son père, lequel^ par une aberration étrange, mais qui n'est pourtant pas incompréhensible, respectait déjà en lui son futur successeur. Il fut le mauvais génie du vieux Lopez, dont il aug* menta la morgue. 11 voyait partout des conspirateurs. Nous ci-
terofisjia exemple de ces hallacinations, parmi un grand nombre de faite bien connus de ceux qui ont habité ie pays. En 1859» se méfiant de quelques pauvres diables qui lui étaient antipathiques, il les fit arrêter et jeter en prison. Au Paraguay, il n*y a pas un seul avocat, pas de défenseur possible ; les juges ne sont que des agents de police, et leur besogne est des plus faciles : ils n*ont qu*à se préoccuper de bien exécuter les ordres qu'ils reçoivent. Ces inoffensifs conspirateurs auraient langui Dieu sait combien d'années dans leurs cacbote si l'un d'eux, un nommé Constatt, ayant invoqué sa nationalité, n'avait été réclamé par le consul anglais Henderson. Cette affaire souleva des difficultés dont on se tira d'une étrange manière : on n'eut pour le moment aucun égard aux réclamations du consul ; au bout d'une année seulement on mit Constatt en liberté, ainsi que les autres accusés; mais, pour prouver qu'on avait eu raison d'arrêter l'homme qui avait motivé les réclamations anglaises, on fusilla une couple de Paraguayos, les frères Découd, qui certes étaient aussi innocents que Constatt. Ces faits, où le grotesque se mêle à l'horrible, furent fréquents dans les dernières années du vieux Lopez, qui se laissa de plus en plus gouverner par son fils. ,
Le successeur de Lopez était trop clairement désigné pour que sa mort fût suivie du moindre désordre. Les admirateurs de son administration — et toutes les administrations en ont — n'osèrent pas crier sans doute : Le roi est mort, vive le roi ! mais le 10 septembre 1862, son père mort, don Francisco assembla Tévéque et les fonctionnaires, et leur donna lecture d'un testament de Lopez qui l'investissait de la vice-présidence jusqu'à ce qu'un congrès eût nommé un président. *
Nous savons ce que ce mot de congrès veut dire au Paraguay. Cette fois pourtant un fait inouï se produisit : un des députés, le vieux Yarela , fit observer que dans la constitution promulguée par Lopez se trouvait une phrase ainsi conçue:
4C La république ne pourra jamais '^devenir le patrimoiaç d'uoe personne ou d'une famille ; » et il demanda humblement si en élisant le fils on ne se mettait pas en contradiction avec la loi fondamentale jurée par tous. Don Francisco, qui présidait le congrès, s'adressant à un de ses amis, qui n'était pas député et se trouvait là en amateur : «c Père Roman , lui dit-il , répondez à ce que dit cet homme. » Le père Roman leva facilement les scrupules du député trop consciencieux en matière de serment » et Lopez fut élu à l'unanimité.
Une fois au pouvoir, don Francisco devint plus soupçonneux encore; ses frayeurs grandirent avec son importance. Tout homme de quelque mérite qui avait été distingué par le père devint supect au fils. Laisser poindre seulement la velléité de porter un jugement sur un gouvernement quelconque , c'était s'exposer à être traité en ennemi , parce qu'on montrait par là qu'on ne croyait pas à l'infaillibilité de l'autorité. Ainsi un prêtre , le père Mais , très-estimé du vieux Lopez , en faisant en chaire le panégyrique du président défunt , fut amené à dire que Francia avait été un tyran stupide ; ce fut assez pour le perdre dans l'esprit du nouveau président: quelquesjours après il était jeté, avec huit de ses collègues, les fers aux pieds, dans une prison où il est resté oublié depuis. C'était décapiter d'un seul coup le clergé paraguayen •
Parmi les personnesque Lopez avait plus particulièrement distinguées étaituncolonelMarin, âgé de soixante-dix ans, etcomp* tant quarante-cinq ans de service ; c'était un soldat exemplaire : don Francisco le fit mettre aux fers, ainsi que sa femme et sa ftlle^ sans qu'ils eussent d'autres torts que d'être parents du député trop consciencieux qui avait soulevé au congrès l'incident dont nous venons de parler. Rref , les prisons se remplirent en peu de semaines; on y entassait femmes , vieillards , enfants; et l'on vit se renouveler les scènes du temps de Francia. Ainsi un vieillard, Lescano, qui avait rempli le premier poste dans 1 l'administration civile sous Lopez, et qui était coupable , par
conséquent ; d^avoir eu de Timportance et porté de Tamitié au président défunt , fut condamné au cachot; mais il n'y avait plus de place : on lui mit alors les fers aux pieds et on l'installa sous un escalier, dans une dépendance des prisons , où il mourut sur la terre nue ^ sans avoir pu seulement obtenir qu^on lui donnât un matelas. Nous n'en finirions pas si nous voulions rapporter un à un tous ces crimes inutiles , tant de supplices immérités » que rien ne motivait.
Le jeune Lopez ne remplace pas son père ; il est le continuateur du sombre Francia. Déjà le commerce de la « Yerba», habilement exploité par l'administration précédente , diminue » les contributions augmentent, l'impôt du timbre a été étendu à toutes les transactions , si minimes qu'elles puissent être , et sans qu'on se soit préoccupé de proportionner l'impôt à l'importance de la transaction. Ces folies de la tyrannie ont produit leur effet ordinaire, elles ont appauvri le tyran trop avide: ainsi les billets de banque , qui étaient au pair sous le vieux Lopez , éprouvent déjà une baisse de 50 pour 100, et l'on peut dire que la science économique et administrative du nouveau président a fait diminuer de moitié le crédit du Paraguay , ou , pour mieux dire , de la maison commerciale Lopez et G'*. En revanche , la police est plus sévère, plus brutale, l'espionnage est partout, se faisant au grand jour ou dans l'ombre, encouragé, provoqué par les récompenses données aux délateurs. Et les choses iront ainsi de mal en pis jusqu'à ce que quelque Duré mette la main sur un pouvoir qui n'est à craindre que parce que personne n'ose toucher à ce hérisson de fer aux pieds d'argile.
On ne conçoit vraiment pas comment un tel pays , ou plutôt comment cet immense bagne des forêts tropicales , a pu être admis au rang des nations. II est vrai de dire que les deux Lopez n'ont rien épargné pour se faire voir tout autres qu'ils ne sont; ils ont trouvé des hommes pour écrire leur Semanario , et des écrivains pour dissimuler la vérité. D'un autre côté , les agents diplomatiques venus au Paraguay, n'ayant d'autre mis*
sion que de faire des traités , d'augmenter les débouoliés commerciaux des pays qui les envoyaient » ont fermé les yeux sur cette déplorable administration, oubliant que les relations sont impossibles avec ces fantômes de nation. Le temps prouvera aux grandes puissances d'Europe que pour le Paraguay, comme pour les puissances barbaresques , il faut une diplomatie à part, et que les gouvernants qui ne respectent rien doivent être mis hors du droit des gens. Car un jour viendra enfin ou le voile tombera, et alors la vérité apparaîtra dans toute sa hideur.
On connaît maintenant ce pays où la guerre civile n'a jamais pénétré , on voit ce que le Paraguay a gagné à ses quarante ans de paix : il est encore où en étaient les différentes provinces argentines en 1810; il s'est appauvri, il a souffert, il s'est abruti. La guerre civile ne lui aurait-elle pas mieux valu? Elle l'aurait tiré tout du moins de l'état d'hébétement où vivaient les colonies, et qui a été si soigneusement maintenu par Francia et les deux Lopez.
Mais détournons les yeux de tant de misères, et disons un dernier mot des autres pays de la Plata. Deux années se sont écoulées depuis le triomphe des libéraux. Leur arrivée au pouvoir n'a pas été sans doute le remède à tous les maux : les fédéraux ont relevé parfois la tête , des chefs de bandits plutôt que des hommes politiques ont agité les provinces des Andes; mais les ennemis du repos public ont été domptés, et cela sans qu'on ait vu se renouveler les horreurs qui souillaient les victoires des fédéraux. Enfin, sans rigueurs, sans terrorisme» le pays vit en paix et prospère.
On pourrait demander à Mitre plus qu'il ne fait. Nous souhaiterions: 1"* une organisation plus économique etplusefScace de l'armée ; 2^ un peu plus d'ordre dans l'administration des res-
sources de FÉUt; enfin 3" un peu d'initiative de la part du gouvernement dans la question du papier-monnaie de la province de Buénos^-Ayres, dont les fluctuations constantes sont une entrave et un danger pour le commerce. Mais Mitre n'agit guère que lorsqu'il y est poussé par l'opinion publique ; il aime le progrès assurément, il lui ouvrira volontiers les portes, il le laissera venir, mais il ne le provoquera pas.
C'est peutr-étre un grand tort. Pourtant, nous devons le reconnidtre, ce système a toujours réussi dans la pratique, et, malgré l'inertie de l'administration, le commerce augmente, l'émigration commence à voir qu'on peut trouver sur les bords des grandes rivières du Sud sécurité, richesse et liberté, et les rails des chemins de fer, qui pénètrent déjà dans la Pampa, les vapeurs qui sillonnent les rivières, tout annonce que les plus mauvais temps sont passés pour la Plata. Les générations à venir pourront à peine croire, en voyant leur pays si prospère, que leurs pères ont eu à soutenir de si longues et si sanglantes luttes pour leur donner la liberté et la justice, seules bases de la prospérité et delà stabilité des États.
Un fait encore, de moindre importance sans doute, mais que cependant nous sommes heureux de consigner ici, a signalé l'administration du général Mitre : un traité d'amitié a été signé entre l'Espagne et la République Argentine. Reconnue ainsi comme nation par l'ancienne métropole, ayant longtemps souffert pour conquérir ses droits, la jeune république n'a plus qu'à suivre la voie qui lui a été tracée par les fondateurs de sa nationalité. Espérons donc dans son avenir, espérons qu'elle pourra un jour rivaliser avec sa sœur idnée du Nord, qui, elle aussi, aura tôt ou tard à s'applaudir de sa grande guerre civile, entreprise et soutenue avec tant d'héroïsme, pour le triomphe du droit et de la vérité sociale.
nN.