‹ La Plata; (volume 2)Chapitre 6 sur 16 · SIS · texte numérisé non relu

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nurent le triumvirat comme le pouvoir suprême auquel toutes les provinces devaient obéissance , et Tancienne vice-royauté put se présenter à l'extérieur avec les apparences d'une nation constituée. Un délégué fut envoyé au Brésil pour maintenir les bonnes relations avec la cour de Rio-Janeiro , et spécialement cultiver l'amitié du ministre anglais, lord Strangford, qui dans d'autres circonstances avait servi si efficacement la révolution.

En même temps , d'importantes réformes étaient faites qui méritent d'être signalées. Le système financier fut réorganisé. L'entrée des marchandises étrangères fut affranchie des entraves dont l'avait embarrassée le gouvernement colonial, et la perception des droits de douane s'opéra d'une façon régulière. La torture en matière criminelle, abolie de fait par les mœurs, le fut légalement. Pour se faire des partisans parmi les Indiens des provinces péruviennes, le Sénat sanctionna une loi exemptant à l'avenir les Indiens de la taxe personnelle qu'ils payaient à l'Espagne. Le gouvernement reçut en outre l'autorisation de racheter des nègres, qui devenaient libres après avoir servi pendant un temps limité dans les rangs de l'armée patriote : c'était un moyen de créer de bons soldats et d'arriver bientôt à l'extinction de l'esclavage. Un grand nombre de patriotes, comprenant la portée de cette mesure , donnèrent la liberté à leurs esclaves, pour qu'ils entrassent immédiatement dans l'armée. Ainsi furent formés deux régiments entièrement composés de nègres libres : le n* 7, qui fut incorporé à l'armée du Nord , et le n"" 3 , destiné à renforcer l'armée qui assiégeait Montévidéo.

Abolition du triumvirat. Posadas directeur suprême des Provinces-Unies. — Congrès oriental. L^Uruguay, [à Tinstigation'd^Artigas , se déclare indépendant. •^Création d*une escadre argentine, qui est placée sous les ordres deTIrlandais Brown; ses succès contre la flotte espagnole. Prise de Martin-Garcia. Capitulation de Montevideo. — Le Chili; sa situation politique; progrès qu*y fiBdt l'esprit révolutionnaire. San-Martin songe à s*unir aux patriotes de ce pays pour chasser les Espagnols du Pérou. — Mouvement réactionnaire à Buénos-Ayrcs; tentatives pour replacer la Plata sous le régime monarchique. — Guerre civile dans rUruguay . Artigas se déclare chef des Orientaux. — Démission de Posadas.

Cependant, malgré les bonnes intentions des triumvirs, la révolution languissait, le nombre des indifîérents augmentait chaque jour; l'unanimité des créoles en matière politique avait entièrement disparu. Divisés en morénistes et en saavedrisles d'abord , beaucoup commençaient à se lasser de Tagitation politique , et la généralité avait fini par laisser aller les événements sans y prendre une part active. Mais , à mesure que le cercle des politiqueurs se rétrécissait , la société maçonnique prenait plus d'importance, et, dans les premiers mois de 1814, elle pouvait être considérée comme le véritable gouvernement de Buénos-Âyres. San-Martin et Âlvear en étaient, nous l'avons dit, les deux membres les plus influents. Marchant d'accord, ils avaient fait triompher le mouvement du 8 octobre 1813. Les triumvirs portés ce jour-là au pouvoir étaient affiliés à la société ; la loge f comme on l'appelait, était donc montée au pouvoiraveceux. Malheureusement, ce qu'onpouvait prévoir arriva: unis pour vaincre, les chefs du club tout-puissant devinrent rivaux après la victoire. Dès lors, ces deux hommes, qui devaient avoir une si grande influence sur les destinées du pays, se firent connaître tout entiers. Nous avons déjà fait entrevoir leur caractère respectif, nous croyons devoir y insister.

San-Martin, aussi bon soldat que politique médiocre, avait une grande et noble ambition : il voulait d'abord le triomphe

de la révolution , puis , pour lui-même , une haute position , mais qu'il voulait conquérir par des services réels. Pour être juste, nous devons même ajouter que, s'il ambitionnait le poste le plus élevé » c'était parce qu'il ne voyait nul autre plus apte que lui à l'occuper. Hais , nous le répétons , dans sa brillante carrière politique, il montra qu*il savait préférer la cause qu'il servait à ses intérêts personnels.

Âlvear, homme moins sérieux, aussi habile cabaleur que militaire médiocre , n'avait en vue que ses propres intérêts. Il était patriote parce que la révolution lui donnait plus de facilité pour monter en grade. Peu lui importait d'ailleurs la cause qu'il servait; ce qu'il voulait, c'était briller.

San-Martin ^tait un patriote ambitieux ; Âlvear, un ambitieux égoïste.

Âlvear se préoccupa tout d'abord d'éloigner son rival ; dans ce but , il avait fait tous ses efforts pour qu'on lui donnât un commandement éloigné ; il ne tarissait pas sur son éloge , et ne cessait de représenter à la loge que ses talents militaires pouvaient seuls réparer les désastres causés par l'ineptie de Belgrano. Il avait réussi , et le départ de San-Hartin pour Tucuman l'avait laissé presque maître de la société secrète où tout se décidait. Il en profita pour fomenter une nouvelle idée qui commençait à s'y faire jour, et dont il espérait que la réalisation lui assurerait un poste au moins égal à celui que San* Martin avait obtenu.

Il s'agissait de changer la forme du gouvernement. La division du pouvoir entre trois personnes a, disait-on, des incon* vénients qui sautent aux yeux. Si les triumvirs gouvernent à tour de rôle , la marche des affaires n'est pas uniforme , régulière ; si, au contraire, ils doivent se concerter avant de prendre une détermination, il se perd en discussions un temps considérable. D'où l'on concluait qu'il fallait encore une fois remanier la constitution , déjà si souvent modifiée depuis la révolution de mai.

Le congrès, réuni de nouveau le 21 janvier 1814, aborda cette question, et décida que les triumvirs seraient remplacés par un directeur suprême des Provinces-Unies , qui exercerait le pouvoir dans les mêmes conditions. Le choix des députés s'arrêta sur don Gervasio Posadas , parent d'Alvear, qui prit possession du pouvoir le 31 janvier 1814.

Ce changement ne produisit aucune émotion à Buénos-Âyres, et il fut accepté sans répugnance par les provinces , excepté pourtant l'Uruguay. Ârtigas ne pouvait voir sans déplaisir que les Buénos-Ayriens retournassent au système de la vice-royauté, en déposant le pouvoir entre les mains d'un seul homme , qui , par le fait, était exactement un vice-roi, avec cette seule différence que les vice -rois arrivaient d'Espagne, tandis que dorénavant ils seraient élus par une assemblée d'où ses députés à lui avaient été exclus. Il poussa donc les habitants à nommer de leur côté un congrès particulier pour l'Uruguay, lequel fonctionnerait en même temps que le congrès général qui tenait ses séances à Buénos-Âyres. Rondeau, qui, de son côté , n'avait pas vu d'un bon œil la nomination d'un des parents de l'intrigant Âlvear à un poste si important , laissa son chef de cavalerie cabaler tout à son aise.

Artigas en vint à ses fins. Un congrès oriental fut réuni, et il donna une entière satisfaction aux vues de l'ambitieux partisan. L'Uruguay fut déclaré province confédérée, et, dans l'acte qui consacrait son indépendance, on trouvait répété tout ce que Francia avait dit dans une circonstance analogue.

Une députation fut immédiatement envoyée à Buénos-Âyres pour s'entendre sur les bases d'une confédération entre l'Uruguay et les autres provinces. Mais si le gouvernement central avait accepté les captieuses raisons de Francia et accédé aux prétentions d'une province éloignée , il ne pouvait pas en agir de même avec l'Uruguay , ocËupé par ses troupes et où les Espagnols étaient encore puissants par leur marine el par la possession de la principale ville du pays. Les députés d'Artigas ne

furent donc pas reçus. Celui-ci aussitôt déclara la guerre à Buénos-Âyres. Les gauchos qu'il commandait, ainsi que ceux qui suivaient son parti» soit par crainte, soit parce qu'ils étaient intéressés à son système de déprédations , reçurent Tordre de se retirer au nord du Rio-Negro, ce qui réduisit l'armée patriote de plus de moitié. Il fit plus , il commanda à un de ses lieutenants, Frutor Rivera, d'enlever les chevaux dont pouvait disposer Rondeau. L'ordre fut exécuté, et le général se trouva ainsi réduit à l'immobilité , entre les Espagnols , qui pouvaient sortir de la ville pour l'attaquer, et Ârtigas, qui menaçait de l'aflamer en enlevant les bestiaux.

La situation, on le voit, était des plus difficiles. Cependant le nouveau directeur ne céda point; il promit des renforts à Rondeau, déclara Artigas traître à la patrie, hors la loi , et mit sa tête à prix , comme celle d'un malfaiteur.

Comprenant que, tant que la marine espagnole dominerait les eaux de la Plata, il serait impossible de réduire Montevideo , Posadas voulut improviser une marine. Des bâtiments marchands en assez grand nombre qui se trouvaient dans le port, il acheta ceux qui parurent le mieux en état d'être armés, et il déploya une telle activité que le 7 mars 1814 sept bâtiments furent prêts à combattre. Le commandement de cette petite flotte fut donné à un Irlandais , ancien capitaine marchand, Guillaume Brown, dont le bâtiment avait fait naufrage trois ans auparavant, et qui s'était distingué par des coups hardis pendant le blocus établi par les Espagnols , qui même avait été assez heureux pour s'emparer d'une embarcation qui lui donnait la chasse. Les forces navales auxquelles il allait avoir affaire étaient de beaucoup supérieures. La flotte espagnole se composait en effet de deux divisions : huit embarcations de guerre et sept bâtiments marchands armés en guerre stationnaient dans le port de Montevideo ; six brid^ et goélettes et trois embarcations légères stationnaient à Martin-Garcia. C'étaient donc vingt-quatre bâtiments, et mieux armés que les siens, contre

lesquels Brown ne craignait pas de prendre Toffensive , et Ten treprise était d'autant plus périlleuse que tous les bâtiments espagnols étaient protégés par les batteries de terre.

Brown prit le titre de commodore de Tescadre argentine, et quitta le port de Buénos-Âyres le 8 mars. Le H, il canonna les fortifications et la flottille que Romerate commandait à Martin-Garcia. Le début de la flotte républicaine ne fut pas heureux. VHercule, que montait Brown» fut le seul bâtiment qui prit une part active au combat , et , quand il le vit criblé de boulets , le commodore fut obligé de se retirer , après avoir eu 45 tués et 50 hommes mis hors de combat. Il ne voulut pourtant pas rentrer, à Buénos-Âyres ; il répara comme il put ses avaries, et, dans la nuit du 15 au 16 mars, il put faire débarquer 1 50 hommes, aux ordres du lieutenant Oro&o, lesquels, au point du jour , attaquèrent les forts du côté de la terre, pendant que Brown les canonnait de la rivière. Cette double attaque déconcerta Romerate , qui , craignant de perdre ses bâtiments , mit toutes voiles dehors et remonta l'Uruguay, laissant Tlle et ses batteries au pouvoir des patriotes.

Après ce brillant fait d'armes, qui divisait la flotte espagnole, car Romerate ne pouvait plus rejoindre l'autre division sans essuyer le feu des batteries de Martin-Garcia, l'escadre patriote, augmentée de trois nouveaux bâtiments, se dirigea vers le port de Montevideo, qu'elle bloqua.

La flotte espagnole, malgré son incontestable supériorité, ne bougea pas du port pendant un long mois. De son côté , Brown n'osait l'attaquer sous le feu des remparts; mais durant ce mois il s'empara de plusieurs bâtiments chargés de vivres, et la disette ne tarda pas à se faire sentir dans la ville.

Cependant Posadas ne négligeait rien pour renforcer l'armée qui bloquait Montevideo par terre. La prise de Martin- Garcia était venue heureusement faciliter les communications entre Buénos-Ayres et la rive opposée. Le 1" régiment de noirs libres, discipliné par Alvear, fut d'abord envoyé à Roa-

deau, et fut bientôt suivi d'un régiment de cavalerie formé à rinstar des grenadiers à cheval de San-Martin. EnQn on crut devoir remplacer Rondeau par un homme qu'on disait plus énergique. On lui donna pour successeur Âlvear, qui arrivait ainsi à avoir le plus beau commandement que le gouvernement pût offrir à unmilitaire. De toute Farmée argentine , le corps à la tête duquel il était placé était le mieux équipé, celui qui pouvait le plus compter sur la victoire, que les succès de Brown avaient d'ailleurs rendue presque certaine.

Si assuré pourtant que parût le triomphe , Posadas ne cherchait pas moins à arriver à un accommodement avec les Espagnols. Mais les royalistes, dont les armes triomphaient dans le Nord, qui espéraient en outre profiter bientôt de la guerre civile suscitée par Ârtigas , ne voulurent rien entendre. Us résolurent au contraire de sortir de leur immobilité. Etroitement bloqués par Brown et se voyant menacés chaque jour plus sérieusement par les renforts qui arrivaient sans cesse àÂlvear,ils voulurent se dégager. Leur escadre sortit du port sous les ordres de Soria et courut sur Brown. Celui-ci évita d'abord le combat, et, pour éloigner son ennemi de sa base d'opération, fit mine de se retirer et manœuvra de manière à avoir le vent favorable. Le i6, les escadres s'attaquèrent sans qu'un succès marqué permit à aucun des deux chefs de s'attribuer la victoire. Le i7, un nouveau combat s'engagea dès le matin et tourna tout à l'avantage des patriotes; enfin, le 18, Brown reçut des propositions d'accommodement, qui furent repoussées par les patriotes.

L'insuccès de cette tentative pour faire lever le blocus jeta le découragement parmi les défenseurs de Montevideo , qui ne se sentirent pas le courage de tenter l'aventure du côté de la terre, bien qu'ils ne fussent pas inférieurs en nombre aux soldats d'Alvear. Par surcroit , le scorbut , engendré par le manque de vivres frais , remplissait les hôpitaux de malades. Bref, l'abattement fut bientôt tel dans la place, que Yigodet, le commandant des troupes de terre, demanda à capituler, comme Soria,

le commandant de la flotte, venait de le faire. Le 20 juin» les commissaires des belligérants se réunirent, et une capitulation fut signée sur les bases suivantes : La place de Montevideo serait remise au gouvernement de Buénos-Ayres en dépôt, jusqu'à la décision du roi ; la garnison sortirait de la ville avec les honneurs de la guerre, mais elle remettrait ses armes aux patriotes et serait renvoyée en Espagn.e.

Le 22 juin, les Espagnols évacuèrent la ville et allèrent camper à deux lieues des murailles qui les avaient si longtemps protégés. Dans la soirée du même jour, Âlvear prit possession des forts, et le 23 les troupes de Buénos-Ayres firent leur entrée à Montevideo. À peine étaient-elles dans les casernes qu'Alvear fit sonner le rappel. Un courrier de la campagne venait de lui apporter la nouvelle que Torguès approchait avec une troupe considérable de cavaliers, et proposait à Vigodet de s'unir à Artigas pour enfermer Alvear dans la ville qu'if venait de prendre.

Sans perdre de temps , le général patriote sortit avec le régiment du colonel Moldès ; il rencontra Torguès le 25, et n'eut pas de peine à sabrer ses gauchos indisciplinés. Retournant aussitôt à Montevideo, il fit savoir à Vigodet qu'il le rendait responsable des propositions qui lui avaient été faites par Artigas, et déclara la capitulation nulle et non avenue, sous prétexte qu'elle avait été violée par les Espagnols. Le général royaliste et son étatrmajor, traités en prisonniers de guerre, furent envoyés sur un des b&timents de Brown , et les soldats dirigés sur Buénos-Ayres.

La flotte espagnole se trouvait impuissante entre les canons des forts et ceux de Brown, et le même prétexte servit à Alvear pour s'en emparer.

En agissant ainsi, Alvear servait la révolution plus qu'il n'eût osé l'espérer. La ville et la flotte ayant capitulé, le vainqueur leur avait reconnu des droits , qu'il se crut dispensé de respecter dès qu'Artigas lui donna le mauvais prétexte que nous connaissons. Aussi,pour justifier ses actes, Alvear crut-il devoir

répaudre une proclamation où il disait qu'il y avait eu efTectivement des préliminaires de capitulation, mais que celte capitulalion n'avait pas été ratifiée, et que jusque-là les hostilités pouvaient être reprises; qu'à la vérité, il était entré dans la ville à la faveur de ces préliminaires , mais qu'il n'y avait pas eu capitulation, et que les circonstances ultérieures lui donnaient le droit de considérer la place comme bonne prise de guerre.

Les vainqueurs se voient rarement obligés d'expliquer comment et pourquoi ils ont vaincu ; Âlvear fut donc approuvé et applaudi à Buénos-Ayres.

Les résultats, en effet, étaient des plus heureux pour la cause de l'indépendance: 3,154 prisonniers de l'armée régulière, 2,186 hommes de milices, 176 canons de bronze, 159 de fer, une escadre avec 210 pièces d'artillerie, plus toute la flottille de Romerate, qui, après les succès de Brown et d'Alvear, s'était rendu à discrétion; 8,200 fusils, une très^grande quantité de munitions de toute espèce, et enfin la ville même de Montévidéo, qui ne pouvait plus servir de base d'opérations aux troupes que l'Espagne aurait pu envoyer : tel était le fruit de cette campagne.

Le 7 juillet, les huit drapeaux pris aux huit régiments qui formaient la garnison de Montevideo furent présentés au directeur Posadas, et un Te Deum fut chanté à cette occasion à la cathédrale. Les vainqueurs furent dignement récompensés. Un avancement fut accordé à tous les officiers qui étaient entrés à Montevideo ; le commodore Brown reçut en récompense le bâtiment qu'il montait, et les soldats eurent le droit de porter au bras un écusson sur lequel étaient inscrits ces mots : <( La patrie reconnaissante aux libérateurs de Montevideo. »

Le triomphe de la révolution était donc complet au pays des grandes rivières ; et , après la prise de Montevideo , elle eût marché libre d'obstacles sans la guerre civile suscitée par Ârtigas, qui fut pour Buénos-Ayres un mal bien

plus grand que la présence des Espagnols sur la rive gauche.

Aussitôt Montevideo au pouvoir des patriotes, Posadas s'empressa de nommer don Nicolas Rodriguez Peiia gouverneur de la province ; Moreno et Gascon lui étaient adjoints comme secrétaires. Tous les trois étaient Buénos-Ayriens. C'était une grosse maladresse : en choisissant, pour administrer la ville nouvellement annexée, un patriote montévidéen, et certes il n'en manquait pas , on eût contenté les habitants ; agir comme on le faisait, leur imposer des Buénos-Ayriens, c'était se conduire en conquérants plutôt qu'en libérateurs.

Au premier moment, on eut l'idée de traiter le reste du pays comme on avait traité la capitale. On voulait en finir avec les prétentions des chefs gauchos et châtier Artigas. Dans ce but, Alvear sortit de Montevideo avec une grande partie de son armée. Artigas ne pouvait lui résister, aussi se contenta-t-il de fatiguer ses ennemis pa;* des escarmouches, s'esquivant dès que les balles des Buénos-Ayriens pouvaient atteindre ses cavaliers.

Bientôt las de poursuivre un ennemi insaisissable , Alvear ne tarda pas à entrer en pourparlers avec ce bandit. Il fallait être vraiment bien aveugle pour ne pas comprendre qu'en se soumettant, le chef gaucho ne chercherait qu'une trêve, une suspension d'hostilités , pour attendre une occasion plus propice. Toujours est-il qu'après de longs pourparlers, le décret du 11 août 181 3, qui mettait Artigas hors la loi, fut rapporté, et un nouveau décret, du 1 1 février, le reconnut dans son grade de colonel de Blandengues et lui confia le commandement des milices des campagnes. Artigas vainqueur n'aurait pu prétendre davantage. On mettait entre ses mains tout le pays, moins la ville; mais on assurait ainsi la paix du moment, et c'était tout ce que voulait Alvear.

Après cet arrangement , on s'occupa enfin de Vigodet et de ses soldats, qui, par le fait du même Artigas, avaient été traités en prisonniers de guerre, alors qu'ils étaient couverts par une capitulation. Le général et son état-major furent envoyés à

Rio-Janeiro, et les soldats» incorporés dans l'armée patriote , furent répartis entre différents corps , spécialement dans ceux qui devaient aller renforcer Tarmée du Nord, que San-Martin organisait à Tucuman.

La prise de Montevideo, peut être considérée comme une des étapes de la révolution. Nous ferons donc ici une halte» et, pour que nos lecteurs puissent nous suivre plus facilement dans le récit des faits qui nous restent à raconter» nous jetterons un regard en arrière et récapitulerons les faits accomplis de 1810 à 1814.

Les Provinces-Unies étaient entièrement maîtresses de tout le territoire qu'occupe aujourd'hui la République Argentine.

La ville et la province de Buénos-Ayres étaient déjà habituées à se considérer comme un pays entièrement libre» pouvant et devant se gouverner par lui-même. Le nom du roi Ferdinand VII figurait bien encore dans certains documents officiels ; mais c'était une formule à laquelle on n'attachait pas plus d'importance qu'au titre de roi de France et de Navarre que prenaient les Bourbons.

Les provinces de Jujui, Salta» Catamarca» Rioja, San-Juan» Mendoza» Tucuman» Cordova» Santiago, San-Luis^ Gorrientes, Entre-Rios et Santa-Fé, enfin toutes les provinces que nous avons appelées des Andes, du centre et riveraines» étaient animées des mêmes sentiments à peu près que les Buénos-Ay riens. Mais on n'y voyait pas sans jalousie la juste prépondérance de ces derniers ; on ne pouvait se faire à l'idée, après s'être affranchis des Espagnols^ de tomber sous la domination des Portenos» comme on les appelait. Ce n'est pas qu'on eût à se plaindre de leur tyrannie , mais les peuples, comme les individus, ont une grande répugnance à accepter la suprématie de ceux qui ont été leurs égaux, et à leur céder le pas.

Le Paraguay s'était caché dans ses bois. Le docteur Francia, toujours aussi ombrageux, exaspéré par la bêtise» l'idiotisme

de sei^administrés , opprimait ce malheureux pays» comme un cavalier brutal maltraite une bête faible et qui peut à peine le porter.

A la Banda Oriental^ le sentiment de baine jalouse contre les Portenos était soigneusement entretenu par Ârtigas.

Les provinces péruviennes étaient au pouvoir des royalistes , dont la domination s'y était affermie davantage à mesure que celle des patriotes s'implantait plus fortement dans le reste de la vice-royauté.

Le pays conquis à la révolution était donc ainsi limité : au nord, le Brésil, leParaguay et les provinces péruviennes; à Test,

le Chili ; au sud et à Touest, Tocéan Atlantique.

Le Brésil, hostile à Buénos-Ayres , guettait toujours l'occasion de s'emparer de l'Uruguay, le constant objet de ses convoitises. Cette manie d'avoir le Parana au sud pour frontière était pour les Brésiliens ce qu'avoir le Rhin au nord est pour beaucoup de Français.

Nous connaissons la situation du Paraguay et des provinces péruviennes.

La grande chaîne des Andes séparait les Provinces-Unies du Chili , dont nous devons dire un mot , car nous approchons du moment où les événements de la révolution vont se confondre dans les deux pays.

Le Chili , longue et étroite langue de terre qui s'étend du 43* au 23'' degré de latitude sud, entre les Andes et la mer, était, au commencement du siècle, très-peuplé relativement, et si on compare sa superficie à celle de la République Argentine. Il pouvait avoir un peu plus des deux tiers de sa population actuelle, un million environ d'habitants. Ses principales relations commerciales étaient alors avec le Pérou ,• dont l'Espagne le considérait comme une province; l'administration en était cependant confiée à un président nommé directement par le roi , mais qui relevait du vice-roi du Pérou. De toutes les' contrées de l'Amérique , le Chili était celle où les Espagnols avaient eu

à soutenir la plus longue guerre contre les Indiens Araucans , que le poëte Ercilla a sauvés de Foubli où sont tombées les autres peuplades aborigènes qui n'ont pas eu de poëme épique pour perpétuer leur mémoire. Il y avait donc là une population guerrière et un arsenal dont on s'exagérait l'importance à Buénos-Ayres. Donner cet arsenal à la révolution et lui gagner cette population paraissait aux patriotes une entreprise digne de tous leurs eflbrts; aussi , dès 1810 , des émissaires partis de Buénos-Ayres avaient mis en rapport les patriotes des deux versants des Andes.

Les motifs pour se séparer de l'Espagne étaient les mêmes dans les deux pays. La marche fut à peu près la même : d'abord les explosions de loyauté envers le roi Ferdinand VII captif de Napoléon» puis une junte , puis la guerre entre les populations et les troupes royales, puis la rivalité entre créoles et péninsulaires. Enfin , vers l'époque où Castelli fusillait Liniers , au Chili on fusillait» à peu près pour les mêmes motifs, un Figueroa ; et quand Saavedra cherchait à affermir son autorité par une émeute à Buénos-Ayres, les Carreras devenaient les maîtres du Chili en devenant les maîtres de la force armée qui s'y trouvait. La révolution marcha donc de front sur les deux versants des Andes jusqu'en 1842.

Mais, si dès les premiers temps les Argentins avaient été divisés en Saavedristas et en Morenistas , les divisions entre les patriotes chiliens étaient bien plus marquées encore. Il y eut tout d'abord, au Chili, un parti de la dictature militaire, et un autre qui voulait un gouvernement normal. A la tête du premier étaient les Carreras ; O'Higgins devint plus tard le représentant du second.

Le vice-roi du Pérou avait un trop grand intérêt à maintenir le Chili dans le devoir pour ne pas s'efTorcer par tous les moyens d'y vaincre la révolution. Connaissant les divisions qui affaiblissaient les patriotes, il n'hésita pas à envoyer, en janvier 1813, une petite armée, aux ordres de Pareja, qui, s'em-

barquanl au Pérou, vint prendre terre au sud de Talcahuano. Les troupes chiliennes qui tenaient garnison à la Conception s'unirent à lui, et il put marcher sur la capitale du pays, Santiago» avec 4,000 hommes de bonnes troupes.

Carreras réunit en toute h&te 6,000 hommes, attaqua résolument Pareja à Yerbashuenas , et obtint un avantage assez considérable pour Tobliger à reprendre la route du Sud et à s'enfermer dans Chillan. Malheureusement, les patriotes, divisés entre eux , n'agirent pas avec la vigueur nécessaire, et la guerre traîna jusqu'en 1814. Alors de nouveaux renforts arrivèrent aux Espagnols avec le général Osorio, qui, après avoir vaincu Carreras et O'Higgins à Rancagna, entra en vainqueur à Santiago , et put croire un moment avoir étouffé complètement l'esprit révolutionnaire au Chili.

Carreras, O'Higgins et 600 hommes, restes de l'armée, ainsi que tous les patriotes notables qui craignaient les persécutions des péninsulaires, émigrërent à Mendoza. Us s'y trouvèrent bientôt 2,000, nombre très-considérable pour ces pays si faiblement peuplés.

Pendant que la révolution était ainsi muselée au delà des Andes, et que les révolutionnaires chiliens étaient refoulés vers les provinces argentines, San-Martin, à qui pesait son inaction à Tucuman , songeait à venger leur échec.

Il comprenait que le meilleur moyen d'en finir avec les Espa* gnols serait d'aller les attaquer à Lima même, centre des ressources et du pouvoir espagnol dans l'Amérique du Sud. Chasser le vice-roi de la capitale du Pérou , c'eût été blesser au cœur l'ennemi du nouvel ordre de choses que la révolution voulait établir. Mais on ne pouvait songer à arriver à Lima par la route de terre, à conduire une armée à travers les neiges des hauts plateaux et les sables brûlants des côtes. Les sept cents lieues qui séparent Tucuman de Lima étaient à elles seules un obstacle invincible , en supposant même que les troupes espa-

gnoles s'enfuissent partout comme des vigognes, que les populations se montrassent partout sympathiques aux patriotes.

Si San-Martin comprenait qu'il était impossible d'arriver à abattre le pouvoir espagnol en allant l'attaquer au Pérou , il voyait la possibilité de rendre de grands services à la cause révolutionnaire en portant la guerre au Chili. Là, il était sûr de trouver une population amie, attachée déjà à la révolution par ee qu'elle avait souffert pour elle. Les émigrés de Mendoza pouvaient lui être dé très-utiles auxiliaires; en les voyant mêlés à ses soldats, les populations regarderaient les Buénos-Ayriens non comme des conquérants, mais comme des amis. Il y avait loin , il est vrai, de Mendoza à Santiago, — la distance est de plus de cent lieues , — et il fallait traverser les Andes ; mais cette difficulté n'effrayait pas le général patriote, qui savait déjà quelles rudes fatigues, quelles privations peut supporter le soldat américain. Et une fois au Chili , on pouvait songer à attaquer le Pérou avec quelque probabilité de succès , avec la chance de chasser les royalistes de leur capitale , de Lima.

San-Martin avait soumis son plan favori au gouvernement de Buénos-Ayres , et il ne cessait d'insister pour le faire adopter; il ne demandait d'ailleurs, pour mener à bonne fin cette gigantesque entreprise , que deux choses : qu'on le nommât gouver^ neur des provinces de Cuyo (Mendoza, San-Juan et San-Luis) et qu'on lui fournit quelques armes. La loge maçonnique, avec laquelle il était en constantes communications , l'aidait de tout son pouvoir, et le projet fut secrètement adopté par les meneurs révolutionnaires.

Pour ne pas donner l'éveil à l'ennemi , San-Martin allégua que sa santé ne lui permettait pas de rester plus longtemps à la tête de l'armée du Nord. On envoya en conséquence le général Rondeau pour le remplacer, et, vers le milieu de 4814, il alla prendre possession du gouvernement qu'il avait sollicité.

Toute cette comédie fut assez bien jouée pour que les Espagnols ne se doutassent pas des projets de San-Martin, qui , une

fois à Mendoza» donna tous ses soins à la formation d'uile armée destinée , selon les apparences , à repousser les attaques dont on pouvait se croire menacé de la part des royalistes.

On voit quels immenses progrès, matériellement parlant, la révolution avait faits depuis le 25 mai. Elle possédait une immense étendue de territoire, elle avait quelques bons capitaines et des troupes aguerries; enfin elle avait un commencement d'histoire, chose importante, caries peuples oublient difficilement ces premiers actes de leur vie politique. Mais les progrès moraux étaient loin d'être aussi satisfaisants.

Le monde entier, vers 1814, souffrait de la réaction monarchique. En Europe, le droit divin était revenu à la surface, et les hommes qui , au commencement du siècle, s'étaient montrés les zélés défenseurs des droits du peuple , retombaient nonseulement dans les croyances , mais dans les superstitions politiques d'autrefois. Parvenus diplomates , parvenus militaires, parvenus financiers, tous les satisfaits, en un mot, revenaient de leurs erreurs de jeunesse; tous voulaient rétablir le droit divin, et ils y mettaient d'autant plus d'ardeur qu'ils n'avaient pas à souffrir de ce retour vers le passé. La Révolution avait fait leurs affaires privées, et ils ne comprenaient pas qu'il y eût de motif pour la suivre plus loin. Le peuple , ce grand troupeau qui n'agit généralement que par boutades, laissait faire, sans croire pourtant à la stabilité que le droit divin devait apporter aux choses de ce monde.

La même réaction sévissait à Buénos-Ayres. Les théoriciens de la République, qui parlaient tant des droits de l'homme chez Belgrano, quand ce dernier n'était que secrétaire du consulado, se montraient effrayés des difficultés qu'ils avaient franchies, épouvantés de la guerre civile qui les menaçait. Désireux de conserver leurs positions acquises et croyant avoir assez fait, ils voulaient placer le pays sous le régime monarchique , considéré partout alors comme une panacée souveraine à cette

époque contre les maladies sociales. Le directeur Posadas, tout le premier, était chaud partisan de la forme monarchique, ainsi du reste que presque tous les hommes influents du congrès. Aussi n'eut-il pas de peine à se faire autoriser à ouvrir en Europe des négociations dans ce but.

Belgrano et Rivadavia furent chargés de ces négociations. Leurs instructions portaient qu'ils devaient s'arrêter à Rio- Janeiro, et s'y aboucher avec lord Strangford, afin de connaître les intentions de l'Angleterre et savoir quels secours nouveaux ils pouvaient en espérer au besoin. Ils devaient aussi voir le prince régent et sa femme Dona Carlotta, sœur du roi d'Espagne, afin de se faire recommander à Ferdinand VII , et encore pour obtenir que le Brésil n'accordât pas sa protection aux partisans d'Artigas réfugiés à Rio-Grande, où ils se donnaient pour fidèles sujets du roi.

En Europe, les envoyés, sans s'humilier, devaient s'efforcer d'obtenir des conditions telles pour l'avenir que les droits des citoyens n'eussent pas à souffrir de l'exercice des droits de la couronne , et la sanction de tout ce qui avait été fait jusqu'alors. Ils devaient, si les circonstances le permettaient, solliciter l'indépendance du pays, tout en demandant, pour le gouverner, un prince de la maison de Bourbon, lequel pourrait compter sur le concours du pouvoir révolutionnaire pour établir soit une monarchie constitutionnelle indépendante de la métropole, soit une monarchie qui resterait liée à l'Espagne par un tribut et des privilèges commerciaux.

Malgré cette grande latitude laissée à ses ambassadeurs, Posadas avait si peu de confiance dans le succès, qu'il crut devoir donner à Rivadavia des instructions secrètes, qu'il devait tenir cachées à Belgrano aussi bien qu'à Zarratea , qui se trouvait déjà en Angleterre comme commissaire du gouvernement. Ces instructions confidentielles portaient qu'en cas de non-réussite, Rivadavia solliciterait le protectorat de l'Angleterre, soit avec un prince anglais qui viendrait former une vice-royauté , soit

par tout autre moyen » pourvu que les Anglais sanctionnassent ce qui avait déjà été fait. Et, si l'Angleterre refusait, Rivadavia devait s'adresser à la France , à TAu triche, même à la Russie. Belgrano et Rivadavia, dès leur arrivée à Rio-Janeiro, éprouvèrent un premier désappointement. Le ministre portugais ne permit pas qu'ils eussent une conférence avec le prince régent, et lord Strangford leur fit entendre qu'après la paix générale qui venait d'être signée à Vienne , ils ne pouvaient espérer

qu'aucune des grandes puissances européennes consentît à protéger les révolutionnaires, car c'eût été trahir les Espagnols, qui avaient puissamment contribué au renversement de l'usurpateur. Ils partirent donc pour l'Europe sans avoir rien obtenu, et ne pouvant plus guère espérer qu'une chose, que le roi d'Espagne voulût bien se dessaisir de ses colonies en faveur d'un de ses frères.

A leur arrivée à Londres, les deux commissaires argentins s'y joignirent à Zarratea. Ce dernier, n'ayant pu entrer en rapports avec le ministre anglais , se servait du comte de Cabarrus, grand ami du prince de la Paix, qui croyait pouvoir, à la faveur de ses relations avec la famille de l'ex-roi Charles IV d'Espagne, obtenir que Ferdinand consentît à envoyer à la Plata son frère, l'infant don François de Paul, comme roi constitutionnel.

L'idée de Cabarrus, accueillie avec enthousiasme par Zarratea , le fut également par les deux nouveaux commissaires , et Rivadavia, comme chef de la mission , se chargea de la mener à bonne fin. Mais cette négociation était basée sur une supposition erronée. Après la première abdication de Napoléon, le vieux Charles IV s'était cru obligé de ratifier son abdication en faveur de son fils Ferdinand VII, et s'était retiré à Rome avec sa femme et leur favori , le célèbre Godoy. Mais , le retour de l'île d'Elbe annulant toutes les abdications, selon la pensée de Cabarrus, celui-ci avait agi activement, pendant les Cent Jours, pour que Charles IV, de nouveau roi par le fait du bouleversement que produisit en Europe le retour de Napoléon , voulût

bien donner une couronne en Amérique à un de ses enfants. Waterloo mit fin à toutes ces négociations, qui n'aboutirent, en fin de compte, qu'au payement d'un fort mémoire présenté par Cabarrus.

Cette intrigue, dans laquelle on s'était jeté avec une incroyable légèreté , amena de tels dissentiments entre Belgrano et Zarratea, que le premier, voyant qu'il n'y avait rien à faire, reprit le chemin de Buénos-Ayres, laissant Rivadavia seul pour poursuivre la mission chimérique qu'on leur avait donnée •

Sans se décourager, Rivadavia vint à Paris, toujours en quête de son roi constitutionnel* Â force de démarches et de persévérance, il obtint qu'on lui permit de se présenter à Madrid. Il y alla en effet; mais, par une de ces fatalités qui font que souvent les causes les plus futiles produisent les efTets les plus graves, à peine y était-il arrivé qu'on y apprit qu'un corsaire de la République Argentine avait fait une prise sur les côtes d'Espagne. Ordre lui fut donc signifié de quitter immédiatementl'Espagne, où l'on se décidait à employer la force pour faire rentrer toutes ses colonies dans le devoir.

Peu de personnes en Amérique eurent connaissance de ces démarches pour trouver un monarque , et cette tentative demeura sans portée. Nous en avons parlé seulement pour faire voir que, si les Argentins sont aujourd'hui en république, le mérite n'en est pas aux hommes d'État des premiers temps de la révolution , mais à l'aveuglement des monarchistes , et à la Providence, qui voulut bien délivrer ce pays des institutions dynastiques , institutions qui , si elles sont un palliatif contre les secousses révolutionnaires, dégénèrent à la longue en une maladie plus grave que les révolutions elles-mêmes.

Heureusement, ces fausses démarches n'arrêtaient pas le progrès de la révolution. San-Martin préparait avec patience l'armée qui devait balayer les Espagnols du Chili ; et la guerre civile suscitée par Ârtigas, en faisant comprendre aux hommes

.véritablement patriotes rimmensité de la tâche que s'étaient imposée ceux qui d'une colonie voulaient faire une nation , leur faisait sentir aussi la nécessité de serrer leurs rangs et de redoubler de vigilance et d'énergie. Il nous faut revenir à ce bandit, dont les nouveaux exploits appellent impérieusement notre attention.

L'accommodement entre Alvear et Artigas n'avait servi qu'à donner à ce dernier le temps de se préparer à la guerre. Depuis la prise de Montevideo , l'Uruguay (Banda Oriental) avait été gouverné par un délégué de Buénos-Ayres, comme l'étaient les autres provinces. Ce gouvernement imposé déplaisait aux habitants, qui se croyaient plus esclaves que sous la domination espagnole, où, du moins, ils avaient pour gouverneur un haut fonctionnaire nommé par le roi et ne relevant que du roi : étrange aberration , qui leur faisait mesurer le degré de liberté sur l'importance de celui qui nommait le maître.

Ce fui le cependant l'unique raison que donna Artigas pour justifier sa nouvelle levée de boucliers.

Le titre qu'il prit indiquait assez qu'il ne voulait pas de maître. Se parant du nom de chef des Orientaux^ il refusa obéissance à Posadas, et la guerre civile recommença. Les groupes de cavaliers qui formaient son armée, dispersés d*arbord, furent réunis en corps, et, 'habilement conduits par un des chefs de Montoneros, don Frutos Rivera, ils réussirent ù battre une division de Portenos commandée par le colonel Dorrego. Après cette défaite, l'armée régulière reçut l'ordre de se replier sur Montevideo, et elle y fut bientôt assiégée par les populations des campagnes , comme elle-même, qlielques mois auparavant, y avait tenu les Espagnols bloqués.

La mauvaise fortune de la révolution retomba comme d'habitude sur le chef de l'État. Les hiesures qu'il avait prises, et auxquelles personne n'avait trouvé à redire, furent autant de sujets d'accusation. Une suspension d'armes demandée à Pezuela fut considérée comme une trahison; l'envoi en Europe de

commissaires dont on ignorait les instructions , trahison ; l'incorporation d^ns l'armée du Nord des soldats pris à Montevideo, trahison.

La défense de Posadas fut aussi absurde que les attaques dirigées contre son administration. Le colonel Moldes , député de Salta y ayant parlé au congrès contre les mesures prises par Posadas , fut arrêté et exilé à Patagones. Un autre colonel , French, un des héros du 25 mai , fut destitué pour la même cause. Ces actes arbitraires ne pouvaient que rendre le directeur plus impopulaire, et les choses en vinrent bientôt au point que Posadas se décida à réunir le congrès pour lui présenter son abdication.

Il y avait, ne l'oublions pas» deux pouvoirs à Buénos-Ayres : an pouvoir ostensible et très en discrédit, et un pouvoir occulte, la loge, où se préparaient avec une entière certitude de succès les mesures de toutes natures. La société toute-puissante avait décidé que, pour faire cesser le mécontentement, Posadas se retirerait et qu'Alvear serait nommé à sa place. Aussi, quand, le 5 janvier 1815, les députés se réunirent, ils étaient parfaitement au courant du rôle qu'ils devaient jouer. Posadas, après avoir exposé tout ce qu'il avait cru devoir faire pour le pays , ayant offert sa démission, elle fut acceptée par l'assemblée, qui lui donna d'ailleurs un bill d'indemnité , et Âlvear fut nommé directeur.

Âlvear directeur. 11 livre Montevideo à Artigas. Déplorables effets de son administration. 11 est contraint de se démettre. Il est remplacé par Rondeau, qui commande Tarmée du Nord. L'intérim est confié à Alvarès, puis à Dalcarce. — Junte d'observation. Statut provisoire. —Revers de Tarmée du Nord. —Progrès des idées de fédération. — Congrès de tucuman. H proclame rindépendaoice des Provinces Unies du Rio de la Plata. Etat de désorganisation dans lequel ce grand acte trouve ces provinces. Puirredon est nommé directeur suprême.

Âlvear n'était qu'une mauvaise doublure de Posadas. Moins

sérieux que son prédécesseur , il n'apportait aucune nouvelle force à la révolution, bien au contraire ; mais c'était un changement, et Tagitation se calma un moment.

Le jour môme où le nouveau directeur prêta serment, le 10 janvier 1810, on apprit àBuénos-Âyres qu'Artigas, triomphant dans rUruguay, tenait les patriotes enfermés dans Montevideo. Dans les moments difficiles, Âlvear ne savait que transiger; c'est ce qu'il fit encore une fois, et il signa une convention en vertu de laquelle la ville fut remise à Artigas. Mais il avait eu la précaution d'ordonner que toutes les armes et munitions de guerre qui se trouvaient dans la place fussent embarquées pour Buénos-Ayres.

Artigas se fit un nouveau grief de cette mesure, et, laissant comme gouverneur à Montevideo un de ses lieutenants, Torgués, il se remit immédiatement en campagne. Paré du titre pompeux de Protecteur des peuples libres, il envahit l'Entre-Rios, qui, à son instigation, se déclara indépendant de Buénos-Ayres, comme l'avaient fait le Paraguay et l'Uruguay.

Ce no\ivel échec fit perdre la tête au directeur. Pour y remédier, il envoya un nouvel ambassadeur à lord Strangford , lui demandant le protectorat de l'Angleterre et se soumettant d'avance à toutes les conditions que les Anglais voudraient lui imposer. En attendant, il crut se soutenir au pouvoir par des mesures de violence et en établissant une espèce de dictature militaire. En vertu d'un simple décret du 28 mars 1815, bon nombre des ennemis du directeur furent arrêtés , envoyés à bord des pontons, sans même qu'on se donnât la peine de formuler contre eux .une accusation. Le peu d'argent qui se trouvait dans le trésor ayant été bien vite épuisé, il décréta tout simplement un emprunt forcé. Ces mesures ne pouvaient qu'augmenter le nombre de ses ennemis; ce que voyant, il voulut essayer du système de la terreur, qui avait si bien réussi à Artigas : il fit pendre un officier , Ubeda , qui avait osé parler ouvertement contre lui, et ordonna que son cadavre restât sus-

pendu à la potence pour servir d'épouvantail. Vains efforts ! Cet attentat n'épouvanta personne, et ne fit qu'accroître l'aversion contre le directeur, qui succomba sous le poids du mépris gé* néral. Trois mois après qu'il avait prêté serment, il se voyait obligé de fuir la capitale , où il ne se trouvait plus en sûreté, pour se réfugier au milieu d'une petite armée qu'il formait à trois lieues au nord de la ville, emmenant avec lui les quelques soldats qui étaient à Buénos-Âyres.

Si courte qu'eût été l'administration d'Alvear, elle avait produit les plus déplorables effets. Dans les provinces comme à Buénos-Ayres, à l'armée du Nord comme à l'armée des Andes, on déplorait l'aveuglement qui avait présidé au choix d'un pareil directeur. Ce sentiment était si général que pour renverser l'indigne magistrat , il fallait seulement qu'un homme un peu énergique le v oulût. Un colonel, Âlvarès, l'essaya, et il eut un succès complet.

Alvarès avait été nommé chef de l'avant-garde d'une division qu'Alvear envoyait pour arrêter Artigas, qui , après avoir soulevé l'Entre-Rios, voulait envahir Santa-Fé. Il se porta à douze lieues de Buénos-Ayres, à Fontezuelas, et arrêtant les difi^érents corps en marche sur Santa-Fé , les invita à se joindre à ses hommes pour déposer Alvear. Les troupes y consentirent. £n même temps , le colonel envoyait courrier sur courrier à San- Martin à Mendoza, à Rondeau, qui se trouvait à Jujuy, aux gouverneurs des provinces, à Artigas même, avec lequel il voulait entrer en composition après avoir détrôné le tyran des Provinces-Unies.

Alvear comprit que. seul, abandonné des troupes sur lesquelles il croyait pouvoir s'appuyer, il essayerait vainement de résister. Son caractère égoïste et léger ne se démentit pas dans ces circonstances. 11 consentit à se démettre de ses fonctions, à la seule condition que sa sécurité personnelle serait sauvegardée, et il partit pour Rio-Janeiro, sans se préoccuper autrement de la position difficile où il laissait ses amis politiques*

Âlvear partie la municipalité, investie du pouvoir suprême, s'occupa de le remplacer. On flt un semblant d'élections : Rondeau fut nommé directeur, et, en attendant son retour, Tintérim fut confié à Âlvarès; puis, comme remède suprême, on songea à formuler une nouvelle constitution. Mais auparavant, il parut plus urgent encore de frapper les complices d'Alvear. Une commission militaire fut nommée , non pour juger, mais pour punir les militaires qui s'étaient montrés fidèles à Tancien directeur. Cette commission fit fusiller un pauvre diable de Français, Payllardell, qui fut choisi comme victime expiatoire> et exila les officiers supérieurs qui ne s'étaient pas réunis à Alvarès à Fontezuelas. Pour les amis non militaires d'Alvear, une commission civile fut chargée de prononcer sur leur sort. Les uns furent exilés et eurent leurs biens confisqués , d'autres furent condamnés à de très-fortes amendes. Ces rigueurs, méritées peut-être par la plupart de ceux qu'elles atteignirent , n'aboutirent, comme toutes les vengeances politiques, qu'à exciter des haines qui devaient éclater plus tard.

L'intérim d'Alvarès se prolongea toute une année, du 18 avril 1815 au 16 avril 1816. Voici les principaux actes qui marquèrent cette année.

De l'assemblée générale de 1814 était sortie une junte d'olhservation. Cette junte élabora, sous le titre de Statut pravisoirCf une constitution dont l'unique mérite était d'être diamétralement opposée à celle qui l'avait précédée , et sur laquelle nous ne nous arrêterons pas, Alvarès ayant d'ailleui^ refusé de la sanc-. tionner, parce qu'elle ne laissait aucune latitude au pouvoir exécutif.

Croyant rétablir la tranquillité par des concessions , Alvarès inclina d'abord vers le système fédéral, c'est-à-dire qu'il était disposé à laisser chaque province s'organiser comme elle le pourrait; mais les exigences d'Artigas, qui voulait qu'on lui rendit les armes prises sur les Espagnols à Montevideo, le rejetèrent dans le système unitaire ou de centralisation.

Pendant ces tâtonnements, la guerre civile continuait à Santa- Fé entre Artigas et les troupes de Buénos-Ayres. Au nord , au centre, des chefs de l'école de ce bandit commençaient à manifester les mêmes prétentions, et, sous prétexte de fédération , voulaient que leur volonté fut la loi suprême. Les provinces de Guyo, où San-Martin formait sa petite armée des Andes, paraissaient seules devoir échapper à la dissolution sociale qui menaçait le reste du pays.

Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Tarmée du Nord qui vinrent obscurcir l'horizon. Depuis 1814, cette armée ne recevait aucun secours de Buénos-Ayres , et elle se trouvait dans une telle pénurie, que, pour prévenir sa dissolution, Rondeau crut devoir reprendre l'offensive.

De Jujuy, il marcha sur Humahuaca. Près de là , le général Rodriguez, qui commandait l'avant-garde, fut battu et fait prisonnier par les royalistes; mais, peu de jours après , il put être échangé, et son échec fut vengé par le général Cruz, qui fut assez heureux pour surprendre et battre une division espagnole à Puerto del Marques.

Cette petite victoire, qui avait couteaux Espagnols leur meilleure cavalerie, alarma Pezuela, qui se replia sur le Pérou. Rondeau l'y suivit et entra à Potosi, où il trouva assez d'argent pour payer ses troupes et leur donner des vêtements. Mais cette bonne fortune lui fut fatale, car, au lieu de poursuivre l'ennemi, il s'endormit quatre mois dans cette ville , et la discipline de son armée eut fort à en souffrir. Ce ne fut que le 31 août qu*il se remit en campagne. Pendant ce temps, Pezuela avait reçu des renforts considérables, qui lui permirent de reprendre TofTensive, et Rondeau, vivement poussé, dut à son tour se replier sur les Provinces-Unies. Mais les Espagnols le serrèrent de si près qu'il lui fallut accepter le combat à Sipe-Sipe. Mis en pleine déroute, les patriotes fuirent jusqu'à Cochabamba, quMls furent même bientôt obligés d'abandonner. Rondeau ar^

riva enfin à Jujuy, où quelques renforts envoyés par lesproviaces de Salla et de Tucuman lui permirent de s'arrêter pour disputer à Pezuela le passage des défilés. Mais» le pays que Rondeau venait d'évacuer étant occupé par de nombreuses guérillas, le général espagnol n'osa s'avancer vers Salta et Tucuman, laissant entre son armée et le pays d'où il tirait ses ressources des populations hostiles. De leur côté, les armées patriotes, après le désastre de Sipe-Sipe, abandonnèrent toute idée d'incursions dans les provinces péruviennes, et Jujuy resta la frontière nord de la Révolution.

Les revers de Rondeau, joints aux calamités de la guerre civile, produisirent une profonde impression dans tout le pays. La situation n'était plus tenable, il fallait absolument en sortir. On en vint à penser, dans les provinces comme à Buénos-Ay res, qu'un congrès, mais un congrès sérieux et qui se réunirait hors de la capitale pour ne pas blesser les susceptibilités des provinces, pourrait seul relever le pays et asseoir son organisation sur des bases solides. Âlvarès partageait cet avis et il aida de toutes ses forces à la réalisation de ce projet; mais il ne devait pas lui être donné d'inaugurer cette assemblée pour laquelle il avait tant travaillé, et qui se réunit à San-Miguel de Tucuman le 25 mars 1816.

Cependant les troupes envoyées contre Santa-Fé, et successivement commandées par Viamont , par Belgrano et enfin par Diaz Vêlez, s'épuisaient en efforts inutiles, et ce dernier, au lieu de songer à combattre Artigas , jugea plus commode de traiter avec lui ; il signa donc à San-Tomé une capitulation tout en faveur du général rebelle , et par laquelle il s'engageait, lui , à obtenir 1^ démission d' Alvarès.

La nouvelle de ce traité parvint à Buénos-Ayres en même temps que celle de Tinstallation du congrès à Tucuman. Alvarès comprit que son temps était fini ; il se voyait déposé par les mêmes moyens dont il avait usé un an auparavant contre Al vear« Il se soumit de bonne grâce, et, i^rès avoir assisté à un Te

Deum chanté en Thonneur du congrès , il déposa sa démission entre les mains de la municipalité, qui, en attendant la décision du congrès, confia provisoirement la direction à Balcarcel.

Balcarcel était le même général qui, tout au commencement de la guerre , avait obtenu le premier triomphe sur les troupes royales; ayant été malheureux au Desaguadero, i) s'était retiré à Buénos-Âyres , où il avait vécu loin des affaires politiques. Mais rimportance de sa famille, et surtout ses relations intimes avec San-Martin, dont l'influence était grande encore à Buénos- Ayres malgré son éloignement, expliquent suffisamment son élection. Il était en outre bien vu des chefs qui avaient approuvé la convention conclue à San-Tomé avec Ârtigas, et ce dernier paraissait ne pas avoir de répulsion pour lui. On espérait donc que, Balcarcel directeur, la guerre civile cesserait.

Une nouvelle convention fut conclue d'après laquelle les troupes portenas se retirèrent au sud de TArroyo del Medio. C'était ce que voulait Artigas, pour marquer par un fait l'autonomie de la province de Santa-Fé, qui jusque-là avait été traitée comme une dépendance de Buénos-Ayres.

Ces divers actes furent soumis au congrès. La dépossession d'Alvarès fut approuvée ; la nomination de Balcarcel fut également confirmée, mais seulement à titre provisoire : l'assemblée, qui tenait à faire sentir sa suprématie , nomma directeur un de ses membres, le général Puirredon, lequel, néanmoins, ne devait entrer en fonctions qu'après que le congrès aurait terminé ses travaux. Quant à la dernière convention avec Artigas, il n'en fut dit mot.

Cependant la lassitude produite par la guerre civile devenait de jour en jour plus grande , et les idées de fédération , propagées par Francia et Artigas, gagnaient chaque jour du terrain. Appuyées d'abord par ceux-là seulement qui pensaient les faire tourner au profit de leur ambition personnelle, elles commençaient à l'être également par les impatients, qui craignaient

les sacriQces du moment. La ville de Buénos-Ayres elle-même» fatiguée des jalousies que son rang de capitale faisait naître dans les autres provinces, était toute prête à abdiquer cette vaine suprématie, qui l'obligeait à des sacrifices dont la plupart ne lui tenaient pas compte. Elle avait fait seule l'indépendance, et seule encore elle avait pris Montevideo et détruit la flotte royaliste : elle pourrait donc avec ses seules forces se défendre contre les Espagnols, comme elle s'était défendue contre les Anglais. C'était là assurément un légitime orgueil, et il était d'autant plus généralement partagé que l'on savait les Espagnols trop occupés au delà de Jujuy pour qu'ils songeassent à venir par le nord, et SaurMartin, à Mendoza, leur barrait le chemin des Andes. Or on s'effraye rarement d'un danger éloigné. Pourvu donc qu'on les laissât tranquilles, les bourgeois de Buénos-Ayres , comme les gauchos des provinces, étaient tout disposés à passer dans le camp fédéral.

Balcarcel , de son côté, n'était pas hostile à un système qui lui aurait permis de rester au pouvoir comme gouverneur de Buénos-Ayres. Mais quelques patriotes plus sensés , qui prévoyaient les dangers qu'un tel projet renfermait, s'y opposaient de toutes leurs forces. Ils ne voyaient dans ces tentatives de fédération qu'un palliatif du moment, qui plus tard augmenterait les difficultés encore à vaincre. En outre, ce morcellement mettrait le pays dans l'impossibité d'entreprendre les guerres ou les négociations qui seules pouvaient consolider l'indépen*dance, laquelle, bien qu'existant de fait, n'avait encore été reconnue par aucune puissance. A ceux qui parlaient de guerre civile les unionistes parlaient, avec raison, d'une guerre avec le Brésil, qui, comme État monarchique, était ennemi de la révolution. Le Brésil, en efTet, guettait la Banda Oriental, afin de réaliser l'ancien rêve des Portugais , qui persistaient à vouloir le Parana comme limite sud de leurs pays d'Amérique.

Si le Brésil n'avait pas profité des désordres et de l'affaiblissement produits par la rébellion d'Artigas et par la politique

fatale d'Âlvear pour envahir la Banda Oriental , c*était uniquement parce qu'il s'était fait scrupule de s'emparer d'une contrée qui avait appartenu de fait à son allié le roi d'Espagne , et qui lui appartenait encore de droit.

Ce danger très-réel aurait dû engager les Argentins à rester unis ; mais le parti séparatiste ou fédéral , formé d'ambitieux égoïstes, comme Ârtigas, qui ne voulaient que commander sans contrôle 9 sans jamais donner une pensée à l'avenir du pays , ou bien de peureux dont la fatale tactique était de céder toujours afin d'assurer la paix du moment, n'écoutait rien. On voulait se séparer, et pour y parvenir on imagina de faire signer par les municipalités des villages et les principaux propriétaires campagnards des pétitions demandant la fédération. Gela ne fit qu'augmenter l'agitation, et un moment on put craindre qu'unionistes et fédéraux n'en vinssent aux mains dans la ville même.

Cependant Artigas , voyant que le congrès ne ratifiait pas la convention de San-Tomé , avait recommencé les hostilités sur la frontière de Santa-Fé ; et enfin ce qu'avaient prévu les gens sensés arriva : le Brésil se décida à occuper tout le pays entre sa province de Rio-Grande et la rive gauche du Parana.

L'ancienne vice-royauté était donc de nouveau en complète dissolution.

Les difficultés de la situation occasionnèrent une crise à Buénos-Ayres. Le 11 juillet 1816, la municipalité et la junte d'observation, qui était restée debout après la chute d'Alvarès, publièrent un décret qui prononçait la déchéance de Balcarcel, comme indigne du haut poste qu'il occupait, par l'indifFérence avec laquelle il regardait l'état du pays, et portait que ses fonctions, jusqu'à l'arrivée de Puirredon, seraient remplies par le premier alcade Escalada et par don Miguel Irigoyen. Balcarcel ne fit aucune résistance ; mais les chefs de l'armée refusèrent d'obéir à la nouvelle autorité. Cependant on pa-

tien ta de part et d'autre, et on fut assez heureux pour que Tagitation , quoique très-*vive , ne dégénérât pas en eonflits san** gknts entre les miliciens et les soldats.

Huit jours se passèrent ainsi. Le 19 juillet, enfin, arriva la nouvelle que le congrès de Tucuman avait déclaré Tindépendance des Provinces-Unies du Rio de la Plata. La commission annonça ce grand événement en termes pompeux, que nous traduirons mot à mot, pour donner une idée du style du temps :

« Ce jour, amer pour les tyrans, qui peut se comparer à celui où Gortès brûla ses vaisseaux avec une résolution magnanime , pour ne laisser à ses compagnons d'autre ressource que la victoire, va faire battre les plus pures démonstrations de joie parmi les citoyens élevés enfin à la gloire d'appartenir à un État libre.

ff Le Gouvernement, à cause de la pauvreté du moment, ne pouvant célébrer cet événement si mémorable avec la pompe convenable , fait savoir aux citoyens que sa résidence sera illuminée durant six nuits consécutives , et que la municipalité a décidé d'en faire autant; il laisse aux habitants de cette insigne cité la liberté de manifester leur joie , soit par des démonstrations analogues, soit par d'autres, jusqu'à ce que le temps arrive où l'on puisse préparer les fêtes qui correspondent à ce moment heureux , sans oublier d'en rendre grâce à la Provi^ dence. »

Ce grand acte du congrès , et la nouvelle de l'envahissement de la Banda Oriental par les troupes du Brésil, que l'on pouvait craindre de voir arriver jusque sous les murs de Montevideo , mirent fin à l'agitation, et l'idée de se constituer en nation puissante reprit faveur.

La déclaration de l'indépendance était certainement un fait important , eu égard à l'immense superficie territoriale à laquelle elle s'appliquait ; mais on n'y pouvait voir qu'un docu-* ment de fort peu de valeur, presque une lettre morte , si l'on envisageait l'état moral des populations au nom desquelles par-

lait le congrès de TucumanEi, et il était permis de douter qu^elle mit fin aux incertitudes , aux tâtonnements , aux discussions » au milieu desquels on se débattait depuis six ans. On avait secoué le joug de la royauté, mais on n'avait pu effacer encore les mauvais plis que contractent les peuples en tutelle. Les troupes royales avaient disparu de tout le pays ; le long des rivières, depuis les Jarayes au 22* degré de latitude sud jus-^ qu*à Patagonès au 44* degré , Tune et Tautre rives étaieât aux colons, et le long des Andes, depuis Jujuy jusqu'aux sources du Colorado , sur le versant oriental , l'Espagne n'avait pag un seul homme armé. Mais ces populations débarrassées de leurs anciens maîtres ne formaient pas une nation ; aban-* données à elles-mêmes, elles n'avaient pas- tardé à devenir la proie de l'anarchie.

Francia s'était barricadé au Paraguay. La grande majorité des Paragayos , abrutis par le despostime bénin des jésuites , qui avait anéanti tonte notion de droit , puis par le despotisme brutal des commandants militaires qui avaient succédé aux ré* vérends pères, obéissaient comme des bêtes dociles au fouet, et , pour asseoir sa domination , le docteur n'avait eu besoin que de fusiller une demi-douzaine des plus intelligents , et de mettre les quelques récalcitrants sous les verrous.

Ârtigas et ses cobandits dominaient Montevideo et la Banda Oriental. Là, pas de gouvernement régulier, personne avec qui s'entendre, personne sur qui compter. On y était ennemi de Buénos-Ayres comme du Brésil et de l'Espagne , et l'on n'y reconnaissait d'autre loi que la volonté , les caprices d'Artigas.

L'état des provinces de Corrientes , Entre-Rios et Santa-Fé, sous différents chefs qui se modelaient sur Artigas, était à peu de chose près celui de la Banda Oriental. A l'extrême nord, un autre campagnard, plus'civilisé pourtant, Guemes, travaillait à établir sa domination. Un Caparros à la Rioja, Borjes et Bulnes à Cordova, d'autres partisans encore, mais si obscurs que leurs noms ne valent pas qu'on les cite, agitaient les campagnes

de Cordova ou de Santiago de l'Estero. EnQn^ dans toutes les provinces qui s'occupaient de Télève du bétail et où la politique d'Ârtigas avait pu s'appliquer avec succès, on était retombé en pleine barbarie.

Seules les provinces de Tucuman, de Mendoza et de San-Juan, avaient échappé à la désorganisation y grâce à leur population presque tout entière agricole. Il n'est pas aussi facile d'arracher à son champ l'homme qui vit en cultivant la terre ; et puis les habitants y moins disséminés , n'y étaient pas à la merci d'un groupe de cavaliers maraudeurs. Ajoutons que San*Marlin était près de là, à Mendoza, d'où son influence s'étendait sur les pays environnants. Ces provinces reculées étaient donc, avec Tucuman, où siégeait le congrès, les seuls endroits où l'on pût, en 1816, trouver quelques éléments pour l'organisation du pays.

Si le spectacle présenté par la nation était si affligeant , celui qu'offrait le congrès n'était guère plus consolant.

Le triste résultat de l'essai de république en France, le triomphe de l'Angleterre en 1815, et surtout l'engouement des écrivains de l'époque pour les monarchies constitutionnelles, avaient eu leur retentissement en Amérique. Nous avons vu Posadas envoyer une mission en Europe pour y chercher un roi. Belgrano, qui avait été un des premiers apôtres et un des instruments les plus actifs de l'indépendance , Belgrano , qu'on peut appeler le passé de la révolution , malgré son voyage en Europe, malgré les difQcultés qu'il avait touchées de si près, était encore monarchiste. San-Martin, qui, à cette époque, était l'avenir de la révolution, était atteint de la même épidémie. Plusieurs députés du haut Pérou poussaient la folie monarchiste jusqu'à vouloir relever pour la vice-royauté le trône des Incas.

La monarchie constitutionnelle est un état maladif que l'on comrprend jusqu'à un certain point quand de puissants intérêts

créés rendent nécessaire le maintien de ce simulacre d'autorité pour une classe qu'eflraye le mot de république; elle a une raison d'être quand une série de siècles a habitué les classes non pensantes, et il y en a au haut comme au bas de l'échelle sociale, à ces pompes qui, pour les pauvres d'esprit, sont l'ordre et la stabilité, devant lesquelles se pâment tous ces simples qui ne conçoivent le pouvoir que doré et empanaché comme une poupée^ qui ne respectent le juge qu'afTublé d'une énorme perruque ou d'une longue robe noire , dont la foi religieuse se maintient non par la parole divine, mais par cette mise en scène sacerdotale si habilement disposée pour frapper les yeux. Mais sur les bords de la Plata rien ne justifiait l'introduction de ce rouage inutile, ni intérêts créés, ni habitudes prises. Aussi le pays ne s'émut-il guère de toute l'érudition qui fut dépensée à propos de cette question dans le sein du congrès. On avait, et les députés surtout devaient avoir de bien autres préoccupations. Les actes de rébellion se multipliaient dans les campagnes, les provinces tendaient de plus en plus à s'isoler les unes des autres, l'anarchie étendait tous les jours ses ravages ; enfin, l'attitude menaçante du Brésil pouvait aboutir au rétablissement du système colonial.

Après d'oiseuses et interminables discussions , les députés avaient fini cependant par tomber d'accord sur deux points : la déclaration d'indépendance , et la nomination comme directeur suprême de Puirredon , sur l'énergie duquel on comptait pour mettre fin à la guerre civile. Après quoi ils avaient décidé qu'ils suspendraient leurs travaux, pour se réunir de nouveau, mais cette fois à Buenos- Ay ères, quand Puirredon aurait ramené un peu d'ordre et de calme dans le pays.

Direclorat de Puirredon.— Les Brëftilîens envahissent la Banda Mental, ballent Arligas et entrent à Montevideo. *- San-Martin pénètre dans le Cbili. Victoires de Chacabuco et de Naypu. — Agitation fédéraliste. Ramirez, Lopez» Carreras. — Le congrès réuni à Buenos -Ayres proclame une nouvelle Constitution des Provinces-Unies de TAmérique du Sud. — Oémission de Puirredon.

Tout le monde à Buénos-Ayres n'avait pas vu d'un bon œil la nomination de Puirredon. Le colonel Dorrego, qui commandait le peu de forces qui existaient dans la province, et les fédéraux, intriguèrent pour empêcher son installation. Mais le nouveau directeur était moralement appuyé par le congrès , et il l'eût été matériellement, au besoin, par les armées du Nord et des Andes. Les menées des fédéraux n'aboutirent donc qu'à augmenter le nombre de ses partisans. Grand nombre de citoyens désintéressés, et tous ceux qui partout s'inclinent devant les pouvoirs nouveaux, sortirent de la ville pour le recevoir, et son entrée fut un véritable triomphe.

La première mesure qu'il prit fut la nomination de Belgrano au commandement de l'armée du Nord. Puis il t&cha de s'accommoder avec Artigas, mais ce fut peine inutile: ce véritable type de chef gaucho ne pouvait s'entendre avec personne, parce qu'il ne voulait reconnaître aucune suprématie, Qi même aucune égalité.

Cependant l'expédition portugaise avançait ; 4,830 hommes aguerris, qui presque tous avaient fait la guerre avec Wellington en Espagne, réunis d'abord à Sainte-Catherine sous les ordres du général Lecor, passèrent à Rio-Grande, où les milices de la province, cavaliers hardis comme les gauchos argentins , se joignirent à eux, et tous ensemble franchirent la frontière.

Le directeur envoya immédiatement le colonel Vedia avec des dépêches pour la municipalité de Montevideo et pour Artigas , les invitant à retourner loyalement à l'Union pour combattre l'ennemi commun. En même temps, il écrivait au général

portugais pour protester contre l^invasioût qui était une Yiol«^ tion non motivée de l*arniistice oonclii en 4812.

Ârtigas, défiant et présomptueux comme les barbares» se méfia de l'offre de secours que lui faisait Puirredon , et ne voulut pas entendre parler de ligue avec Buénos-Ayres ; il se flattait que les campagnes, levées en masse, opposeraient un obstacle suffisant à la marche des Portugais.

Quant à Lecor» il répondit à Puirredon que le gouvernement de Buénos^-Âyres n'avait rien à voir dans une province indépen^dante; que» du reste, il n'avait pas lieu de s'alarmer; que, si les Portugais voulaient occuper la Banda Oriental, ce n'était pas dans un but de conquête, mais simplement pour faire cesser Tanarchie dans un pays limitrophe de l'empire, dont les désordres pouvaient avoir un retentissement fâcheux dans le sud du Brésil.

Sans donc s'inquiéter davantage de la protestation de Puirredon^ l'armée brésilienne pénétra dans la Banda en deux corps , dont l'un longea l'Uruguay et l'autre le lac Mirim. La faible résistance opposée par les cavaliers d'Artigas ne pouvait retarder sa marche; le 19 novembre, elle les battit aisément à l'India Muerta, où Frutos Rivera avait essayé de l'arrêter, et, le 4 janvier, Artigas lui-même fut complètement défait à l'Arroyo Catalan.

Vaincu , Artigas songea à Bnénos-Ayres et y envoya des délégués. Ceux-ci signèrent un acte par lequel ils reconnaissaient l'autorité nationale et déclaraient la Banda Oriental annexée aux Provinces-Unies. Mais Artigas désavoua ses mandataires , et Puirredon dut faire suspendre tout préparatif pour s'opposer aux Portugais, dont les colonnes arrivèrent le 20 janvier 1817 à Montevideo. Ils y furent reçus comme des amis par la municipalité et la grande majorité des citoyens. Fatigués de la barbarie et de la rapacité des lieutenants d'Artigas, les Montévidéens espéraient que Lecor mettrait un terme à leurs sonf-

frances. Une députation fut aussitôt envoyée à Rio-Janeiro pour demander l'incorporation de la Banda au Brésil.

Telle était donc l'œuvre d'Artigas dans ces provinces : l'anéantissement de toute force militaire et l'extinction du patriotisme. La sauvagerie ne pouvait donner d'autres résultats.

Malgré cet exemple si éloquent, Artigas avait des imitateurs dans le reste du pays , et l'armée confiée à Belgrano perdait son temps et sa discipline à combattre les roitelets qui s'élevaient de tous les côtés.

Buénos-Ayres elle-même ne se montrait guère plus raisonnable dans ces circonstances difficiles. L'occupation de Montévidéo, au lieu d'être expliquée par sa cause naturelle, la rébellion d'Artigas, était attribuée par les uns à Alvear, réfugié à Rio-Janeiro , par les autres à Puirredon lui-même. Ces derniers appuyaient leur accusation sur la politique de temporisation suivie par le directeur. Et cependant c'était la seule conduite à tenir. Il n'y avait pas à craindre , en effet, que les Portugais acceptassent l'offre des habitants de Montevideo : alliés du roi d'Espagne, ils ne pouvaient prendre possession d'une province à laquelle celui-ci n*avait pas renoncé. Et même leur présence à Montevideo, affaiblissant d'autant Artigas, le rendait moins à craindre; de façon que, libre de souci de ce côté , on pouvait mettre à la disposition de San-Martin plus de ressources pour sa grande entreprise sur le Chili.

Voilà ce qu'auraient dfii se dire les impatients ; mais il leur fallait du bruit, et ils se préparaient à descendre sur la place publique et à faire une de ces manifestations qui avaient naguère si bien réussi , quand ils furent prévenus par Puirredon» qui , faisant arrêter les plus turbulents , les exila aux États- Unis. Cet acte de vigueur produisit un salutaire effet, et le directeur put se livrer en paix à l'accomplissement de la mission réparatrice que lui avait confiée le congrès.

C'est sous radministration de Puirredon qu'eut lieu la plus glorieuse comme la plus efficace des expéditions entreprises par les Argentins depuis le 25 mai 1810.

San-Martin était enfin parvenu à organiser une petite armée forte de 4,000 hommes et parfaitement disciplinée , et se préparait à franchir les hautes cordillères qui séparent la République Argentine du Chili. Son projet n'était plus, depuis longtemps, un secret pour personne ; mais on ne pouvait prévoir par quel point il tenterait de pénétrer, et il avait eu recours à toutes sortes de ruses de guerre pour dérouter le brigadier Marco del Pont, qui commandait les forces espagnoles au Chili, forces bien supérieures aux siennes.

Enfin sa petite armée , partagée en trois corps , s'ébranla le 17 janvier, s'avançant dans trois directions différentes. Le lieutenant-colonel Freire, avec un faible détachement , devait franchir les cordillères par le Planchon, d'où il pouvait se jeter dans la province de Talca, où il espérait rallier ses nombreux partisans. Le commandant Cabot devait, par San-Juan, tomber sur Coquimbo. Le gros de l'armée se dirigea sur la vallée d'Aconcagua, par Uspallata et Los Patos, deux passages qui conduisaient plus à proximité de Santiago , la capitale du Chili.

Les étapes , soigneusement désignées , se firent avec ordre , et, le 4 février, l'avant-garde des patriotes et celle des royalistes échangèrent leurs premiers coups de feu au pied des cordillères, sur le versant occidental. San-Felipe de Aconcagua et Santa-Rosa, petits villages où débouchent les sentiers de Los Patos et de Uspallata, furent occupés le même jour.

Lorsque Ton connaît les difficultés que présente le passage de ces immenses cordillères, on ne peut trop admirer la prévoyance et surtout les sages combinaisons du général en chef, l'entrain des officiers et des soldats , qui lui permettait de disposer de toutes ses forces à un moment donné, et ainsi lui assurait en quelque sorte la victoire.

Jilarco, effrayé de la rapidité et de l'ensemble avec lesquels

toute une armée avait franchi quatre-vingts lieues de cordillères t qui sur certains points n'offraient que des passages à peine praticables pour un voyageur isolé , ne songea qu'à couvrir la capitale avec toutes les forces dont il pouvait disposer. A cet effet , il fit occuper un étroit vallon entre Chacabuco et Colina , à douze lieues au nord de Santiago. Mais le général Marotto, qui commandait à Chacabuco, y demeura deux jours dans l'immobilité , attendant toujours des renforts. San-Martin sut en profiter pour étudier le terrain où ses ennemis Tatteadaient et préparer son plan d'attaque.

Le 12 février, la bataille s'engagea. Ce fut le général O'Hig* gins qui commença le feu Les Espagnols, plus nombreux, soutinrent bravement le choc et repoussèrent une première charge. La lutte durait depuis une heure, quand une seconde division apparut sur le flanc de l'infanterie de Marotto. La ca^ Valérie de Sau-Martin profita d'un instant d'hésitation causé par cette apparition inattendue, et, conduite par deux chefs habiles, Nicochea et Zapiola, chargea avec impétuosité. Dès ce moment il n'y eut plus de résistance; les royalistes, débandés, prirent la fuite vers Santiago et furent vivement poursuivis. 30 officiers et 600 soldats prisonniers, l'artillerie, les chanots, toutes les munitions , restèrent au pouvoir de San-Martin , et l'on ramassa 600 morts entre Chacabuco et Colina. La poursuite, comme il arrive toujours, dans les guerres d'Amérique surtout , avait été plus meurtrière que la bataille. Marco , qui s'était dirigé vers Yalparaiso, fut atteint dans sa fuite et fait prisonnier. Le triomphe était complet. Aussi San*Martin put, sans résistance, occuper, le 14 février, la ville de Santiago, d'où il écrivit à Puirredon : a L'armée des Andes peut dire avec orgueil que vingtK[uatre jours ont suffi pour franchir les plus hautes montagnes du monde , terminer une campagne , en finir avec les tyrans et donner la liberté au Chili, n

Les habitants de Santiago, entraînés par leur reconnaissance, voulurent être gouvernés par leur libérateur et le proclamèrent

directeur; mais Saa-^Martin coDnaissail l'esprit ombrageux des Chiliens ; il prévoyait que, placé au premier rang , il ne tarde-^ rait pas à être en butte à la jalousie de ceux qui racclamaient. Tout n'était pas terminé d'ailleurs par la victoire de Chacabuco; les Espagnols occupaient encore le sud du pays, et enfin, ne l'oublions pas , le Chili n'était que la première étape de la longue expédition qu'il avait si longtemps étudiée : son but était Lima, le centre du pouvoir espagnol. Il eut donc la sagesse de refuser le poste élevé qui lui était offert, et il le fit donner à O'Higgins, général chilien, homme facile, qu'il était certain de plier à ses volontés. Par cette conduite habile San-Martin ménageait les susceptibilités des Chiliens et prévenait des dissentiments qui auraient tôt ou tard éclaté. On avait en effet le plus grand besoin d'union, car il n'était pas à présumer que les Espagnols se laisseraient enlever le Chili^ sans avoir fait pour le conserver les plus énergiques efforts.

Le Pérou avait alors pour vice-roi le général Pezuela , le vainqueur de Vilcapujo et d'Ayouma. Ferdinand VII lui avait envoyé de nombreux renforts et quelques officiers qui s'étaient distingués dans la guerre contre Napoléon , comme Canterac, Carratala et Yaldez. A la première nouvelle de la marche de San*Martin, il avait ordonné au général Laserna, qui l'avait remplacé dans le haut Pérou, d'attaquer les patriotes et d'occu:per les provinces du nord etTucumaa,où se trouvait Belgrano. Laserna se porta donc en avant et occupa Saita; mais, constamment harcelé par les guérillas de Guemès, il ne pouvait avancer que très-*lentement. Il était depuis vingt jours à Salta, quand la nouvelle du désastre de Chacabuco lui parvint. Isole dans un pays ennemi, il crut devoir rétrograder; mais sa retraite eut tous les caractères d'une déroute , et fut plus fatale aux Espagnols que n'aurait pu l'être une bataille rangée.

Les Provinces-Unies durent donc à la victoire de Chacabuco de se voir de nouveau maîtresses de leur territoire jusqu'à Jujuy.

Cependant Pezuela songeait à prendre une éclatante revanche. Les Espagnols occupaient encore, en janvier 1818, les provinces de la Conception et de Valdivia. Pezuela y envoya, aux ordres d'Osorio, des renforts considérables, qui, débarquant à Talcahuano, forcèrent O'Higgins à lever le siège de celte ville, où il avait enfermé les royalistes. Mais le général directeur put, sans être inquiété , reprendre le chemin de Santiago , où il se réunit à San-Martin. L'armée patriote, forte de plus de 5,000 hommes, espérait avoir facilement raison d'un ennemi qui lui était bien inférieur en nombre; mais, surprise dans la nuit du 29 mars à Cancha Rayada , elle fut mise complètement en déroute.

Cet échec pouvait sérieusement compromettre l'indépendance du Chili; mais San-Martin, puissamment secondé parle brillant corps d'ofBciers qui l'entourait , parvint à rassembler ses soldats et à réorganiser son armée, à 80 lieues au nord de Cancha Rayada, à Maypu, 3 lieues au sud de la capitale. Là, une seconde bataille, plus meurtrière que celle de Chacabuco, allait fixer le sort du Chili , peut-être de toute TÂmérique.

Les deux armées s'entrechoquèrent le 5 avril , et la lutte prit bientôt un caractère d'acharnement qui prouvait que de part et d'autre on comprenait l'importance de celte journée. La valeur individuelle fit tout dans cette bataille : car les deux armées, placées au centre d'une immense plaine, pouvaient se voir et se compter. Dans ce grand duel l'avantage resta aux patriotes. A six heures du soir, les royalistes, décimés, durent déposer les armes. L'artillerie, les munitions, les drapeaux, restèrent au pouvoir des patriotes , avec 1 ,000 prisonniers , parmi lesquels la plupart des officiers supérieurs. Osorio seul avec quelques Espagnols mieux montés avait pu s'échapper dans la direction du sud.

L'indépendsmce du Chili semblait donc assurée ; le Pérou, épuisé, paraissait à bout d'efforts, et l'on put croire que c*en était à jamais fini de la domination espagnole en Amérique.

Cette victoire lointaine eut encore pour effet d'affermir le gouvernement de Puirredon. Les Provinces-Unies, moins la Banda Oriental , s'entendaient avec le directeur pour leur administration y en attendant l'organisation déQnitive que le congrès devait donner au pays.

Ce congrès, comme nous Tavons dit, était convenu de se réunir de nouveau à Buénos-Ayres. Il y ouvrit en effet ses séances le 12 mai 1817. Le point capital à déterminer était celui de savoir par qui seraient nommés les gouverneurs de provinces : par le directeur , c'était la centralisation ; par le peuple de chaque province , c'était la fédération. Mille projets furent présentés, aucun n'aboutit.

Pendant ces tergiversations, les provinces de Corrientes et d'Entre-Rios s'agitaient pour la fédération , telle qu'Artigas l'avait comprise tout d'abord. Dans la dernière de ces provinces, un chef de gauchos , du nom de Ramirès, était parvenu à exercer la même autorité que son modèle dans l'Uruguay avant l'invasion portugaise. Puirredon crut naturellement devoir s'associer aux ennemis de ce bandit , qui promettaient de reconnaître l'autorité du directeur nommé par le congrès ; mais Ramirès triompha de ses adversaires , malgré la protection trèsefficace que Puirredon leur prétait , et Buénos-Ayres eut dès lors dans ce gaucho, aussi barbare et plus hardi qu'Artigas, un irréconciliable ennemi.

La province de Santa-Fé, voisine de Buénos-Ayres, avait aussi trouvé son Artigas dans un soldat, Estanislas Lopez, qui avait acquis une grande popularité parmi les pâtres de son

pays.

Cependant le plus grand nombre des provinces^ dix sur qua torze , étaient en bons rapports avec Puirredon , auquel même elles s'en remirent pour le choix de leurs gouverneurs sur une liste de candidats que chacune d'elles envoya. Bref les probabilités en faveur de la constitution prochaine du nouvel État étaient telles , que des commissaires des États-Unis envoyés de

Washington pour faire un rapport sur les pays qui s'étaient déclarés indépendants n'hésitèrent pas à recommander au congrès de rUnion la reconnaissance de cette autre grande république qui se formait au sud.

Mais cette homogénéité n'était qu'apparente : les ferments de désordre étaient mal éteints; les ambitions individuelles devaient bientôt se réveiller; un nouveau brandon de discorde allait de nouveau tout compromettre : nous voulons parler du général chilien José Miguel Carreras, ce rival jaloux deO'Higgins par le fait duquel Osorio avait pu reprendre le Chili aux patriotes en 1814. San-Martin,qui avait deviné l'esprit inquiet et arrogant de Carreras, n'avait pas voulu de son assistance dans son expédition contre le Chili, et, retenu à Buénos-Ayres, il n'avait pu, à son grand regret, prendre part à la guerre. Fatigué de cette inaction, qui lui pesait d'autant plus qu'il savait que pendant ce temps San-Martin et Puirredon faisaient tous leurs efforts pour anéantir son parti au profit de celui de O'Higgins, il se décida à partir pour le Chili. Il se fit précéder de ses deux frères; mais ceux-ci, reconnus, furent arrêtés près de Mendoza , jugés comme ennemis de l'ordre de choses établi depuis Chacabuco, et fusillés.

Carreras jura de venger leur mort, et, dès ce moment, il n'eut plus qu'une seule pensée : faire tout le mal possible aux Provinces-Unies. Un des plus sûrs moyens de leur nuire était de soutenir les hommes comme Lopez et Ramirès; il devint leur allié et leur conseiller. Il redoubla d'audace dans ses manœuvres quand il apprit qu'il se préparait à Cadix une expédition contre le Chili : les Espagnols avaient en effet résolu de ramener cette province à l'obéissance.

Le 21 mai 1818, un premier convoi, composé de 10 transports, portant 1,600 fantassins et 300 hommes de cavalerie» et escorté d'une belle frégate de 50 canons, fit voile pour le Pacifique, les soldats étaient partis à contre-cœur; les mauvais temps et le manque de vivres les exaspérèrent encore davantage.

et une partie se souleva. La révolte , apaisée à bord de neuf des transports, ne triompha qu'à bord de la Trinidad , dont un homme énergique, le sergent Martinez, prit le commandement; six officiers furent massacrés; les autres, intimidés, laissèrent mettre le cap sur Buenos -Ayres, où la Tnnidad arriva le 26 août.

Le gouvernement reçut ces déserteurs à bras ouverts. Ayant connu par eux le but de l'expédition , il en donna immédiatement avis au Chili.

O'Higgins, prévenu à temps, put armer quelques bâtiments, qui partirent pour les ports du sud, sous les ordres du colonel Blanco. Servi par les circonstances , celui-ci fut assez heureux pour s'emparer du bâtiment de guerre qui escortait le convoi , et la flottille presque tout entière fut prise avant d'avoir touché aux côtes du Pacifique.

Cet événement ,' si fatal aux Espagnols , ne produisit pas à Buénos-Ayres la joie à laquelle on aurait pu s'attendre. On savait que des forces bien plus considérables ne devaient pas tarder à suivre ce premier convoi, et l'alarme demeura grande à la Plata. Carreras la fomentait de son mieux , excitant par tous les moyens à la haine et au mépris des gouvernants , qu'il accusait , non sans raison , de vouloir étouffer la révolution et créer une monarchie au profit de quelque Bourbon. On ne pouvait donc, selon lui, surveiller de trop près ces hommes avides d'honneurs. Artigas, Ramirès et Lopez étaient représentés par lui comme lés seuls hommes de bonne foi dans le mouvement révolutionnaire ; les autres n'avaient aidé à chasser les Espagnols, les anciens tyrans, que pour se mettre en leur lieu et place.

Une vaste conjuration , dont Carreras devait être l'âme et le lien, se trama à Buénos-Ayres même. Les fédéraux, les mécontents, et aussi les peureux, qui partout appuient les gens qui peuvent faire du mal, entrèrent dans le complot, ainsi que ceux

des proscrits qui n'avaient pu obtenir leur grâce après la vic^ toire de Maypu.

La conspiration , découverte , fut étoufTée dans la capitale , où deux ofBciers français, Robert et Lagresse, qui avaient pris parti pour Carreras, furent fusillés, le 3 avril 1818. Puirredon voulut l'étouffer également dans les provinces ; Balcarcel fut envoyé avec 800 hommes à Santa-Fé pour réduire Lopez , qui s'était prononcé pour le parti fédéraliste; mais sa petite armée, battue par les cavaliers de ce dernier, dut s'enfermer dans le Rosario.

Cet échec alarma si fort le directeur, qu'il crut devoir rappeler Belgrano et San-Martin pour écraser d'un coup Lopès et Ramirès. Belgrano se mit en marche au mois de mars, et, dans les premiers jours d'avril , il atteignit la province de Santa-Fé avec cinq bataillons d'infanterie, deux escadrons de hussards, quatre de dragons, et huit pièces d'artillerie. Devant des forces aussi considérables, Lopez, en vrai disciple d'Artigas, demanda à traiter, et , ce qui prouve combien l'expérience est inutile en matière politique , le directeur prêta l'oreille à ses ouvertures. Le rusé gaucho , qui savait qu'un traité ne l'obligeait à rien , signa ce qu'on voulut, et se retira avec ses hommes au nord du Salado.

San-Martin, ayant eu connaissance de cet arrangement, retourna à Meudoza, doù il était déjà parti, et un semblant d'ordre se rétablit dans les Provinces-Unies.

Quelques jours après, la commission chargée par le congrès de formuler une constitution présenta son travail , qui fut approuvé par l'assemblée, et la nouvelle constitution des Provinces- Unies de r Amérique du Sud , promulguée le 25 mai 1819, fut jurée par les armées de San-Martin et de Belgrano , ainsi que dans toutes les provinces , moins Santa-Fé , Entre-Rios et la Banda Oriental. Cette constitution , comme son titre même le donne à entendre , était calquée sur celle des Etats-Unis de

rAmérique du Nord. Elle ne satisQt personne. La plupart de ceux qui voulaient un gouvernement unique et fort trouvèrent qu'on avait trop concédé aux idées fédératives. Les fédéraux estimèrent que l'institution d'un président et d'un congrès central ayant leur siège à Buénos-Ayres faisait une trop large part à l'influence de cette ville et aux doctrines du parti unitaire.

Puirredon, las des discordes, des difBcultés de toute nature contre lesquelles il n'avait cessé d'avoir à lutter, profita de cette occasion pour remettre au congrès les pouvoirs qui lui avaient été confiés, et présenta, le 9 juin, sa démission, qui fut acceptée. Une constitution nouvelle, avait-il dit, doit être mise en pratique par un président nouveau. C'est au général Rondeau que fut confiée cette tâche difiicile et bien au-dessus de ses forces.

Rondeau directear. — Progrès du mouvement fédéraliste. — La municipalité de Buénos-Ayres prend en main Tautorité suprême. Fin de ce gouvernement national issu de la révolution du 25 mai 1810. Bilan du gouvernement : les unitaires et les fédéraux.

Lopez était toujours au nord du Salado. Pour éviter la guerre, on l'avait laissé maître de Santa-Fé, et Rondeau, avec lequel il refusait d'entrer en rapports, n'osait rien entreprendre contre lui , dans la crainte qu'inspirait une nouvelle expédition qui se préparait à Cadix, aux ordres du général O'Donell, comte d'Abisbal , et qui pouvait , d'un jour à l'autre , entrer dans la rivière.

Dans cette perplexité, il adressa une proclamation aux habitants de la ville pour qu'ils eussent à se tenir prêts à repousser l'ennemi , et il nomma un comité de défense chargé d'organiser les milices. Cette étrange mesure ne fit que jeter l'alarme dans la population, qui fut saisie d'une véritable panique.

Heureusement on en Ait quitte pour îa peur. Puirredon,

pendant son administration , suivant le conseil du marquis del Apartado , patriote mexicain qui avait de puissantes relations dans les loges maçonniques d'Europe , et qui employait tous ses efforts à aider la révolution dans toute TÂmérique espagnole, avait envoyé quelques sommes aux magons d'Espagne, qui travaillaient à miner le pouvoir absolu de Ferdinand VU. Ces sommes n'étaient pas assez fortes pour payer un soulève* ment ; mais , outre qu'elles permettaient au gouvernement argentin d'être au courant de ce que les libéraux tramaient en Espagne, elles lui donnaient le droit de compter sur leur appui, et Rondeau espérait qu'ils parviendraient à empécber l'expédition de partir. Le mouvement de Riego combla ses espérances , et toutes les craintes s'évanouirent.

Mais il était trop tard. Lopez, Carreras et Ramirès, qui s'étaient fortifiés pendant l'inaction de Rondeau, lui déclarérent la guerre, prenant pour prétexte que les droits des provinces n'étaient pas suffisamment sauvegardés par la nouvelle constitution.

Le cri de fédération retentit bientôt partout; la province de Cordova s'associa au mouvement, ainsi que la Rioja, Santiago del Estero, Salta et Tucuman.

San-Martin , voyant qu'il était impossible de dominer cet immense désordre, et désespérant de sauver son pays de l'anarchie, voulut utiliser les forces qui lui restaient à ]Cuyo à assurer l'indépendance du continent américain. Il passa donc au Chili avec toutes les troupes dont il pouvait disposer, dans l'intention de les lancer bientôt sur les côtes du Pérou.

Belgrano , découragé , remit au général Crux le commandement d'une armée prête à se dissoudre, et se retira à Tucuman.

Ainsi abandonné. Rondeau partit de Buénos-Ayres pour aller se poster à San-Nicolas, d'où il pouvait surveiller les opérations contre Lopez. Mais sa présence ne remédia à rien. Les bataillons, astreints à un semblant de discipline, se débandaient devant des groupes de gauchos que leurs chefs laissaient vivre

à leur guise, et» ce qui était fait pour décourager davantage ceux qui auraient pu conserver quelque espoir de voir finir ces désordres, c'est que le mal était partout. Un régiment de chasseurs à cheval de l'armée des Andes s'était débandé ; l'armée que commandait naguère Belgrano en avait fait autant , et les soldats avaient repris le chemin de leurs provinces.

Rondeau restait donc seul, entouré de quelques milices. Balcarcel , qui commandait la plus grande partie des forces patriotes, vit son armée dispersée à Cepeda, et ne conserva que son infanterie, qui, faute de moyens de fuir, ne se débanda pas comme le reste. Tout le pays au nord de Buénos-Ayres se trouvant ainsi sans défense , Lopez , Carreras et Ramirès l'envahirent.

Les bourgeois de Buénos-Âyres voulaient destituer un directeur si malheureux. Le congrès , pour éviter cet inutile changement, et croyant donner plus de force au gouvernement, nomma directeur adjoint, chargé de l'administration pendant l'absence de Rondeau, un des membres de la municipalité , don*^

Juan P. Aguirre.

Aguirre se préoccupa d'abord de la sûreté de la ville. 11 confia les quelques troupes qui restaient à Buénos-Ayres à Soler, un des généraux qui avaient fait la campagne des Andes. Celui-ci alla se poster à douze lieues au nord, pour protéger les environs de la capitale contre les groupes de cavaliers qui parcouraient le pays, en commettant toute sorte d'excès. Mais il ne se tint pas longtemps dans ce rôle. Ramirès et Lopez demandaient que la municipalité de Buénos-Ayres proclamât la déchéance du congrès et du directeur ; Soler appuya ces étranges prétentions, et envoya à la municipalité la communication suivante :

« Pour quelle époque la municipalité garde-t-elle son pouvoir? Jusques à quand nous laisserez-vous souffrir? L'ennemi victorieux occupe déjà une partie de la province , et ses éclaireurs arrivent jusqu'à Lujan.

t( Les provinces se sont séparées, et par conséquent le congrès ne représente plus rien. L'ennemi ne veut traiter avec aucune autorité émanant de ce congrès ou du directeur* Vous êtes Tunique autorité qui puisse ramener la paix. L*armée entière m'a autorisé à faire cette communication, ainsi qu'à expliquer ses sentiments et ceux d'un peuple malheureux. Elle ajuré de soutenir sa résolution, qui n'est autre que d'obtenir la dissolution du congrès, Téloignement du directeur et de tous les employés qui dépendent de lui. Faites-les partir tous et écoutez les vœux du peuple.

« J'ai communiqué ces résolutions au général Ramirès, et je l'ai invité à traiter sur ces bases avec la municipalité ou avec une députation nommée par elle.

« Cette armée et son général ne désirent que sauver la ville et rétablir la paix par ce moyen, qui est le seul qui nous reste. »

Se rendant sans trop de façons à celte espèce de sommation, la municipalité déclara qu'elle prenait le gouvernement et répondit à Soler :

« La municipalité, d'accord avec les sentiments de Votre Seigneurie et de l'armée qu'elle commande , a immédiatement pris les mesures indiquées dans votre communication d'hier.

« Le congrès et le directeur ont cessé leurs fonctions, et la municipalité a repris le gouvernement entre ses mains.

«c La municipalité félicite Votre Seigneurie et l'armée pour les indications justes et prudentes qu'elle lui a données, et qui seules peuvent éloigner les malheurs qui nous menaçaient et rétablir l'harmonie entre les provinces.

« Votre Seigneurie fera connaître cette résolution de la municipalité, et agira comme il convient dans les circonstances actuelles. »

En même temps, la municipalité, comme gouverneur do Buénos-Ayres, écrivait à celle de Mendoza :

rc Les documents que nous vous transmettons vous permet^

Iront d'apprécier la situation faite par les événements à cette province.

« Toutes celles de TUnion sont libres de faire ce qu'elles jugeront le plus convenable pour leurs intérêts, pour leur régime intérieur.

(f C'est ce que cette municipalité a à répondre à la communication du 19 août par laquelle celle de Mendoza a notiflé au gouvernement de Buénos-Ayres qu'elle avait pris l'administration de la province par suite de la démission du colonel Luzarriaga. »

Ainsi finit le gouvernement national , qui avait conduit le pays depuis le 25 mai 1810 jusqu'au 28 février 1820, période de désastres, d'hésitations et de bien coupables faiblesses. Les hommes qui guidaient la révolution se montrèrent presque toujours au-dessous du rôle qu'ils avaient à jouer, et se laissèrent souvent entraîner par les haines que suscitent les rivalités. Les peuples, sans notion de leurs droits ou de leurs devoirs^ applaudissaient aux heureux, abandonnaient les vaincus, sans vouloir ni pouvoir réfléchir pour juger les hommes qui se disputaient l'autorité. Certes ceux qui voudraient comparer la pacifique et facile administration d'Arredondo avec l'administration de Puirredon ou de Posadas, si tourmentée, où l'incertitude de chaque moment ne permettait pas même de compter sur la stabilité d'une année , ceux-là diraient que la vice-royauté était pour ces peuples un élément de progrès bien supérieur à ce semblant de république établi de fait après le 25 mai, et de droit après la déclaration de l'indépendance en 1816.

Mais^ si l'on veut réfléchir que les désordres n'étaient que la conséquence naturelle du système colonial, qui maintenait les peuples dans une enfance perpétuelle, on n'hésitera pas à préférer cette époque troublée : elle préparait les peuples à une virilité qui devait tarder d'autant plus à se révéler que la durée de

renfance où on les avait tenus avait été plus longue. Si en eiïet des désordres plus ou moins prolongés se produisent toujours après une révolution , c'est que les ferments en existaient à l'état latent chez les peuples qui en souffrent. La révolution les fait paraître à la surface, mais elle n'en est jamais la cause, et y pour combattre le mal , la première condition c'est de se trouver face à face avec lui.

Ces êtres subversifs, comme Francia» Ârtigas» Lopez et d'autres sombres figures dont nous aurons bientôt à nous occuper, étaient les fils légitimes du système colonial , de l'isolement où vivaient ces peuples séquestrés du reste du monde : êtres bien dangereux pour les peuples tant qu'ils ne se sont pas manifestés, mais inoffensifs une fois qu'on les connaît, que tout le monde tes méprise , et qui se cachent eux-mêmes quand ils voient que le peuple comprend leur misérable ambition. S'ils ne savent pas se soumettre dans les sociétés qui vivent par elles-mêmes, leurs prouesses finissent au bagne , mais ne peuvent les conduire au pouvoir, comme il arrive dans les pays soumis au despotisme, où l'organisation sociale est telle qu'au premier accident, au moindre désordre , les plus hardis malfaiteurs remplacent les souverains absolus.

C'est presque une loi naturelle, dont on ne devrait pas s'étonner. Le colon qui laboure pour la première fois les savanes d'Amérique doit s'attendre que dans ces premiers sillons si péniblement ouverts apparaîtront d'abord les mauvaises herbes ; il faut labourer de nouveau, détruire ce premier produit, avant de semer pour avoir la première récolte utile.

Les peuples qui souffrent le despotisme doivent s'attendre à avoir à souffrir l'anarchie, puis un despotisme plus agité, plus cruel , mais moins tenace , que l'on finit par détruire facilement,— et que l'on détruit toujours, — parce que, s'il est possible de vivre sous le despotisme légal , il est impossible de tolérer le despotisme accidentel.

En ce sens, la période de 18iO à i820 était un progrès , car le mal était venu à la surface et on ne pouvait plus vivre sans le combattre.

Depuis Saavedra , qui s'était servi des hommes des faubourgs pour faire la révolution du 6 avril 18ii, deux éléments qui devaient se disputer la suprématie étaient en présence.

D'un côté, les fédéraux, hommes adroits, fort peu scrupuleux, sachant faire manœuvrer la classe la plus nombreuse et la moins civilisée, ne se donnant pas la peine de couvrir leur arbitraire de formes légales , mais l'abritant derrière la pression que les masses exerçaient sur eux. La révolution faite par Saavedra pour se débarrasser de ses ennemis fut leur coup d'essai.

Ne se préoccupant que du moment , ayant pour toute ambition d'arriver au pouvoir absolu dans leurs localités , les fédéraux voulaient que chaque province formât une république lilliputienne se gouvernant elle-même, choisissant son premier magistrat dans la province même. Ils affectaient en toute occasion un patriotisme local exagéré qui devait les désigner aux suffrages de leurs concitoyens.

Ce parti égoïste et exclusif, par les mobiles mêmes qui le faisaient agir, affectait un très-grand respect pour le peuple; mais il avait soin de ne reconnaître comme peuple que ceux qui pensaient comme lui ou ceux qui ne pensaient pas du tout et se laissaient gouverner par des chefs qui croyaient ne pouvoir mieux faire pour consolider leur puissance que de flatter les instincts des masses.

Ce système, qui, dans les premiers temps , ne présentait pas de trop graves inconvénients , mena les fédéraux primitifs plus loin qu'ils ne pensaient. Pour se créer des coryphées, des partisans énergiques et dociles à leurs insinuations, crédules surtout, ils se virent forcés de donner de l'importance aux héros de cabaret, aux gauchos, renommés pour leur adresse à manier le lasso , à dompter un cheval , connus par leur audace, et qui

pouvaient entraîner les autres ; à des hommes qui , ayant le langage , les manières et les habitudes du bas peuple , qui , vivant habituellement avec la basse classe , avaient sur elle une influence plus directe. Mais ces hommes voulurent de coryphées passer chefs, et, à l'imitation de ceux qui s'étaient servis d'eux comme moyen , ils surent plus tard se servir à leur tour de leurs nombreux compères pour épouvanter la classe aisée et se faire porter aux premiers emplois , non comme les plus capables de gouverner, — ils n'affectaient pas cette prétention, — mais comme les plus capables de faire rentrer dans l'ordre la classe nombreuse dont ou les avait fait les oracles.

Insensiblement, l'outil devint plus fort que la main qui le guidait. Les fédéraux primitifs , comme Saavedra, Funes, Chiclana, disparurent, et la nouvelle république eut son parti barbare. Artigas , Lopez et Ramirès en furent les chefs de Ole. Autour de ce parti se groupèrent forcémeht toutes les mauvaises passions ; toutes les erreurs que la révolution avait pour mission de déraciner y trouvèrent un abri, un refuge. En matière religieuse, les fédéraux furent fanatiques; en matière de nationalité, ils poussèrent à la haine contre les étrangers ; en matière commerciale, ils penchèrent vers le système protecteur; en politique, ils se montrèrent haineux et méfiants, et, pour se soutenir au pouvoir, ils ne connurent d'autres moyens que la persécution à outrance , l'anéantissement des dissidents , le massacre des prisonniers faits dans la guerre civile. C'était, en un mot, la barbarie organisée, la barbarie devenue parti politique.

Les premiers unitaires, à deux ou trois exceptions près^ ne valaient guère mieux, moralement parlant, que les fédéraux primitifs; mais ils étaient plus instruits, plus gouvernementaux, si l'on peut s'exprimer ainsi. Ils voulaient que dans la république la délégation des pouvoirs reposât sur la vérité , et non sur un semblant de vérité dont se contentaient les fédéraux. Ainsi, quand Funes^ envoyé comme membre du pouvoir législa*

tif, voulut ftiire partie du pouvoir exécutif, Moreno, qui peut être considéré comme le point de départ du parti unitaire , ne pouvant l'en empêcher, donna sa démission.

Mais si , dans les premiers temps , les uns ne valaient guère mieux que les autres , les unitaires profitèrent de tous les vices de leurs adversaires. Si les fédéraux, pour triompher plus facilement, se firent barbares, les unitaires voulurent paraître civilisés. Quand les fédéraux prêchaient le fanatisme, les unitaires prêchaient la tolérance; ils allaient même jusqu'à faire entendre le mot de liberté de conscience. Il suffisait que les fédéraux parlassent de protection pour que les unitaires parlassent de libre échange, et ainsi de suite. Si les fédéraux cherchaient systématiquement pour le gouvernement les hommes les plus arriérés , les plus cruels , les unitaires ne voulaient pour directeurs que des hommes qui se distinguaient par leurs antécédents honorables , par leur position, même par leurs belles manières.

C'est ainsi que, réagissant Tun sur Tautre, les deux partis se formèrent en exagérant chaque fois davantage leurs vices comme leurs qualités.

Dans leurs dernières manifestations, les fédéraux se montrèrent plus féroces , plus barbares, que les Indiens à crâne plat des plaines du sud ; les unitaires , plus méticuleux , plus discuteurs, que les théologiens d'un concile*

N'oublions pas pourtant qu'un parti avait pour idéal la barbarie, l'isolement que l'on a appelé Vaméricanisme; l'autre, la civilisation , Tinstruction généralisée , le pays ouvert à l'émigration, et les institutions des États-Unis du Nord ou de l'Europe comme but. Les fédéraux voulaient une civilisation à part, des institutions qu'ils disaient appropriées au pays, parce qu'elles étaient barbares comme eux.

N'oublions pas non plus que cette désignation de fédéraux et d'unitaires n'indique rien. Les fédéraux de la Plata n'ont aucune ressemblance avec les fédéraux des États-Unis du Nord. Jamais le pays n'a été plus centralisé que sous les administrations fédé-

raies , jamais la voix des intérêts provinciaux n'a été aussi écoutée que par les unitaires. Mais nous avons dû nous servir des noms que les deux partis se sont donnés.

Reprenons le récit des événements qui suivirent la dissolution du gouvernement national.

Pacte d*unioD, dit Traité quadrilatéral^ entre les provinces de Buénos-Ayres, de Santa-Fé, d*Entre-Rios et de Corrientes. — Fin tragique de Ramirès et de Carreras. — San-Martin débarque avec une petite armée sur les côies du Pérou, et s*empare de Lima. De là il tend la main aux patriotes de Caracas et de Bogota, et, en plein triomphe, il résigne son autorité en faveur de Bolivar, qui réunit sous son commandement toutes les forces patriotes. — Emeute à Buenos- Ayres réprimée par les milices des campagnes. Entrée en scène de Juan-Manuel Rosas.

Ramirès, Lopez et Carreras avaient donc triomphé. Le gouverneur qui remplaça Rondeau fut choisi par eux : c'était un bon vivant, don Manuel Zarratea, qui savait naviguer de conserve avec tous les partis triomphants.

Les chefs gauchos ne restèrent pas longtemps à Buenos- Ayres : ils n'étaient pas là dans leur élément , ils étouffaient dans la ville, la civilisation dont ils étaient entourés les gênait. Ils avaient donc hâte de retourner dan^ les campagnes à demi désertes où ils étaient habitués à vivre en maîtres; mais, avant de partir, ils signèrent avec Zarratea un traité qui unissait les quatre provinces de Buénos-Ayres , de Santa-Fé, d'Entre-Rios et de Corrientes , dans le but de repousser les ennemis extérieurs et de soutenir par les armes la cause de la fédération. Ce traité peut être regardé comme la base et le modèle de tous les pactes conclus entre les provinces sous le prétexte de déjouer les intrigues monarchiques du parti unitaire.

Ce grand acte accompli , les colosses du parti fédéral reprirent le chemin de leurs États, que deux d'entre eux ne devaient pas revoir.

Ramirezy qui avait fait disparaître de la scène politique le vieil Artigas, en le forçant à fuir vers le Paraguay, où Francia Tavait relégué dans un village de son inabordable pays, véritable enfer sur les portes duquel on aurait pu graver le vers du Dante : Lasciate ogni speranza, o voi che intrate^ éprouva un sort plus funeste encore : rentrant dans sa province, il suivait avec quelques cavaliers la rive droite du Parana , quand il fut assassiné par les Indiens du Cbaco , peut-être même par ses . propres soldats.

Lopez était retourné à Santa-Fé.

Quant à Carreras , fort de l'appui de Zarratea, il enrôla, de gré ou de force , tous les émigrés chiliens qui se trouvaient à Buénos-Âyres , et , suivi de quelques partisans attachés à lui par l'espoir du pillage, il se mit en route à travers les Pampas, pour aller reprendre dans sa patrie sa position de chef de parti. Heureusement pour le Chili, il fut battu par le gouverneur de Mendoza sur le versant oriental des Andes, et périt dans 1 lutte.

Tant d'efforts n'avaient donc abouti à rien. Le pays^ affranchi par les victoires de San-Hartin et par la révolution de Riego, était plongé dans le désordre. Chaque gouverneur menait sa province à son gré, et chaque province faisait ses révolutions et changeait ses administrateurs comme elle l'entendait. Les Indiens des Pampas volaient les bestiaux dans les campagnes , les gauchos se rapprochaient des villes. Le pays retombait insensiblement dans la barbarie la plus complète.

Zarratea , imposé aux Buénos-Ayriens plutôt qu'élu par eux , sans prestige , sans parti qui eût un intérêt à le soutenir, ne pouvait conserver longtemps le pouvoir ; aussi ne tarda-t-il pas à être déposé par la municipalité. Après lui , on vit se succéder à quelques semaines d'intervalles Balcarcel, Ramos Mejia, Soler. Ces fantômes de gouverneurs, élevés sans motifs , renversés de même, n'étendaient leur ombre d'autorité que sur la

Si

province de Buénos-Âyres. Les autres provinces avaient chacune leur chef 9 hommes obscurs pour la plupart. Toute solidarité était rompue entre les diverses parties de Tancienne viceroyauté.

Du reste , aux luttes intestines avait succédé un calme plat qu'aucune crainte de l'extérieur ne venait troubler. Si nous voulons retrouver quelque vie , suivre le mouvement de l'indépendance, il nous faut traverser les Andes.

Nous avons dit que San-Martin , voyant qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui dans sa patrie , avait passé au Chili avec les quelques troupes qui lui restaient. Il y avait recruté de nombreux renforts. Quand il se vit à la tête d'une petite armée suffisamment disciplinée et pourvue, il s'embarqua à Yalparaiso , alla débarquer sur les côtes du Pérou , et s'empara de Lima, qui, comme Buénos-Ayres , comme Santiago du Chili, se déclara indépendante.

San-Martin ne s'endormit point dans son triomphe : le pavillon de Castille flottait encore sur les Andes de Bolivie. Il donna donc la main aux patriotes de Caracas et de Bogota, conduits par Simon Bolivar. Curieuse rencontre que celle de ces deux généraux , les meilleurs de la révolution , et qui , partis des deux extrémités de l'Amérique méridionale avec la même pensée, se trouvaient réunis pour l'achèvement de la même tâche, de l'œuvre de l'indépendance. Mais le partage de l'autorité aurait pu nuire aux opérations militaires. San-Martin, alors au faîte de sa carrière, sut donner un grand exemple d'abnégation : il remit à Bolivar le commandement de toutes les forces patriotes et se retira de la scène politique.

Pendant que la cause de l'indépendance gagnait ainsi du terrain dans le Pérou, elle périclitait chaque jour davantage sur les bords de la Plata, où l'on semblait près de retomber dans la barbarie, quand une heureuse réaction se produisit enOn.

En septembre 1820, Soler fut remplacé à Buénos-Âyres par le général Rodriguez. Ce nouveau gouverneur était arrivé» comme ses prédécesseurs, par le parti fédéral; mais, dès qu*il fut maître du pouvoir, il comprit la nécessité de le rendre intelligent et fort. 11 s'entoura donc des anciens amis de Posadas et de Puirredon, des hommes qui avaient figuré dans le parti qui voulait Tunion de toutes les provinces, des unitaires en un mot. Il choisit même pour premier ministre le plus illustre soutien de ce parti, don Bernardino Rivadavia, qui arrivait d'Europe, où il avait représenté son pays, et s'était avantageusement fait connaître des hommes politiques de France et d'Angleterre.

Cependant, un mois à peine après son installation, Rodriguez eut à réprimer une émeute. Pour mieux y réussir, il appela à son aide les milices des campagnes, et un régiment de gardes nationaux del Monte^ petite bourgade à quinze lieues au sud de Buénos-Ayres , arriva à temps pour battre les révolutionnaires dans les rues de la capitale.

La répression de cette émeute à une époque où toute émeute était à peu près assurée du succès, et l'intervention de ce régiment de milice, qui, par sa décision, avait assuré le triomphe de l'autorité, marquent à un double titre dans les annales de la République Argentine. D'abord le gouvernement civilisateur de Rodriguez se trouva affermi ; mais le plus étrange , c'est que ce fut un disciple de Lopez et d'Artigas , l'adversaire le plus acharné du parti unitaire, Juan-Manuel Rosas en un mot, qui contribua le plus à consolider au pouvoir les hommes considérés par ses pareils comme leurs plus dangereux ennemis. Et ce qui devenait un véritable danger pour l'avenir, c'est que cet homme, le type le plus achevé, la plus parfaite personnification du gaucho à demi civilisé des campagnes, faisait son entrée dans la vie publique comme un champion de l'ordre, et s'acquérait la réputation d'un homme capable de faire rentrer dans le devoir les perturbateurs de la paix publique.

L'émeute vaincue, Rodriguez et Rivadavia purent mettre un

peu d'ordre dans radministration et dans les finances. Uae chambre de représentants légalement élus commença à fonctionner comme pouvoir législatif.

Rodriguez resta au pouvoir jusqu'à la fin de la période pour laquelle il avait été nommé. Le 2 avril 1824, l'assemblée législative élut pour le remplacer le général Las Heras^ qui prit possession de son poste le 9 du même mois.

Le nouveau gouverneur choisit également pour son premier ministre Rivadavia» qui fut l'âme de son administration» comme il avait été l'âme du gouvernement de Rodriguez. Nous devons nous arrêter sur cette figure» une des plus remarquables assurément que présente l'histoire des provinces argentines; nous prendrons pour guide dans cett^ étude un excellent travail de M. Alfred de Brossard» auquel nous aurons occasion encore de faire plus d'un emprunt » bien que nous soyons loin de partager ses idées politiques (1).

Mais » avant de passer outre » nous mentionnerons deux faits qui appartiennent à cette époque et qui ne sont pas sans intérêt pour notre sujet : !• la victoire d'Ayacucho, qui mit le sceau à l'indépendance de l'Amérique du Sud ; et 2** la rentrée à Buenos- Ayres des officiers et d'une partie des soldats qui avaient suivi San-Martin au Pérou.

(1) Coruidéralians historiques et politiques sur les républiques de la Plata, dans leurs rapports avec la France et r Angleterre. Paris, Guillaumin, 1850, iihS.

Rivadavia premier ministre. Zèle et succès avec lesquels il travaille à l'organisation de la nouvelle république; il réussit à en faire un Etat et à la faire ad-

• mettre dans la grande famille des nations. Institution du régime représentatif républicain. Autres institutions que les Provinces-Unies doivent à cet homme d*£tat. — Les, Portugais sont battus par les patriotes dans la Banda Oriental ; un gouvernement provisoire proclame Tindépendanoe du pays et fait acte d'adhésion au gouvernement central de Buénos-Ayres. — Congrès général constituant. Loi fondamentale de 1825. Rivadavia est nommé président de la république des Provinces-Unies du Rio de la Plata. — Annexion de la Banda Oriental. — Guerre avec le Brésil. Traité qni consacre Tindépendance de la province de l'Uruguay . —Rivadavia se retire devant les intrigues du parti fédéraliste ameuté contre lui par Dorrego , et avec lui disparaît la constitution unitaire.

Ministre de Rodrîguez et de Las Heras, ou président de la république des États-Unis de la.PIata, Rivadavia eut constamment en vue trois objets principaux : le régime intérieur de la province de Buénos-Ayres , les relations extérieures et Tunîté nationale; mais c'est dans l'organisation intérieure que se développa avec le plus d'éclat et de persistance son infatigable activité.

Dès l'année 1811, deux décrets, l'un du 20 octobre , l'autre du 23 novembre , rendus par le triumvirat dont Rivadavia était le secrétaire, avaient consacré la liberté de la presse et la liberté individuelle.

Un décret de 1821 institua le régime représentatif républicain^ et une loi de la même année régla le mode d'élection de la représentation nationale. Aux termes de cette loi, tout Argentin, par naissance ou par naturalisation, est de droit électeur à l'âge de vingt ans. Tout citoyen possédant une propriété quelconque est éligible à vingt-cinq ans. Les juges de paix, nommés par le gouvernement^ dirigent les opérations électorales.

La nomination du magistrat suprême de la république, dési-

gné sous le titre de gouverneur et capitaine général , fut attribuée aux représentants par une loi du 23 décembre 1 823 , qui détermina les conditions d'éligibilité et les formes de Télection; et un décret du 24 août 1824 prescrivit la publicité de tous les actes officiels.

L'inviolabilité des propriétés fut proclamée par une loi du 9 septembre 1821 , qui disposa en outre qu'aucun impôt ne pourrait être établi , aucune dépense faite ou ordonnée, sans le concours de la chambre des représentants , et imposa au pouvoir exécutif l'obligation de soumettre chaque année à cette assemblée le budget des recettes et des dépenses.

La liberté des personnes fut garantie par une loi du 21 février 1821, dite de sûreté individuelle , qui réserva au chef de police ou à ses auxiliaires le droit exclusif d'arrêter, en cas de délit, les individus appartenant à la juridiction ordinaire, et prescrivit qu'ils fussent aussitôt mis à la disposition du juge compétent.

La liberté des cultes fut consacrée par la loi du 2 octobre 182K, qui reconnut néanmoins la religion catholique comme celle de l'État. On lit dans le rapport de la commission chargée d'élaborer cette loi cette phrase remarquable : « C'est un devoir impérieux pour l'homme d'offrir extérieurement à son Créateur l'hommage public de son adoration et de son respect ; il en résulte que chaque individu doit avoir la pleine liberté d'exercer publiquement le culte qu'il professe. i> Ainsi la commission s'appuyait sur la nécessité d'un culte public pour proclamer la tolérance universelle.

Du reste Rivadavia, dans ses rapports avec l'Église catholique, se montra réservé et jaloux, comme doit l'être tout homme de bien dans l'Amérique espagnole. Par un décret du 31 août 1822, les jours fériés furent réduits aux dimanches et aux fêtes nationales du 25 mai et du 9 juillet. Il supprima les couvents et sécularisa leurs biens ; il aurait même voulu interdire absolument les vœux monastiques , mais l'esprit public, si arriéré encore, ne put le suivre jusque-là. Du reste, il fit preuve

de tolérance en instituant des conférences hebdomadaires pour rinstruction du clergé. Il montrait par là qu'il ne redoutait pas la saine influence des prêtres, et qu'en toutes choses il était disposé à accueillir le bien, de quelque part qu'il vtnt.

Il ne dépendit pas de Rivadavia que l'administration de la justice ne fût entièrement débarrassée des langes de la législation espagnole » si difficile et si compliquée. Parmi les mesures qu'il prit dans ce but, on remarque le décret du 25 juillet 1833, qui, en matière criminelle, abolit pour certaines classes d'individus, tels que les militaires et les prêtres, le droit d'être jugés par des tribunaux d'exception , ne laissant subsister ceux-ci que pour les délits spéciaux. Nous citerons aussi quelques sages mesures touchant la police. C'est sous son administration que furent rétablis les serenos , gardes de . nuit à la solde des propriétaires urbains. Par deux décrets de 1823, des peines sévères furent édictées contre le vagabondage et l'ivrognerie. Aux termes du premier de ces décrets, tout vagabond devait être enrôlé dans l'armée, ou, s'il était impropre au service militaire, employé à des travaux publics, pour un temps plus ou moins long, selon la gravité du cas.

On ne lui dut pas moins sous le rapport des finances. Les revenus s'élevèrent en 1822 et 1823 à plus de 10 million^, et il était parvenu à équilibrer les recettes et les dépenses ; mais cet équilibre ne tarda pas' à être rompu par les charges résultant de travaux publics mal conçus et chèrement exécutés, et par les dépenses encore plus lourdes de la guerre de 1825 contre le Brésil.

L'instruction publique ne pouvait manquer d'appeler l'attention d'un homme aussi éclairé. L'université de Buénos-Ayres fut créée sous ses auspices en 1820 , et il ouvrit dans la ville et ans les campagnes de nombreuses écoles primaires. C'est à ui que le musée et la bibliothèque de Buénos-Ayres doivent leur existence.

D'autres institutions encore marquèrent son administration ;

nous nous bornerons à citer la caisse d'épargne et la société de bienfaisance, qui furent créées et dotées par lui.

Enfin y et on ne saurait trop Ten louer , Rivadavia comprit qu'il fallait attirer dans ces États naissants , pauvres de population et d'argent, les bras et le crédit de l'Europe. Par un décret du S4 avril 1834, une commission , composée de citoyens et d'étrangers domiciles et propriétaires de biens fonds , fut chargée de préparer l'émigration étrangère , et un statut du 19 janvier 1825 régla les principales conditions offertes aux émigrants : liberté de culte , exemption de tout service militaire ou civil pendant cinq ans, ainsi que de toute contribution qui ne serait pas imposée à 1& totalité de la population ; faculté d'acquérir , de posséder et de transmettre toutes sortes de biens meubles et immeubles ; enfin concession de terres par emphytéose à l'expiration de leur engagement. Et il est à remarquer que ce statut fut publié spontanément, avant qu'aucun traité liât la République Argentine à l'extérieur.

Ces soins donnés sans cesse par Rivadavia à l'organisation de la nouvelle république ne l'empêchaient pas de se préoccuper de ses relations à l'extérieur. Après en avoir fait un État, il n'eut rien tant à cœur que de la faire reconnaître comme telle, de la faire admettre dans la grande famille des nations. Il s'efforça donc avec non moins de solliëitude de lui créer des alliés, des amis.

Du côté de l'Amérique , la tâche n'était pas très-difficile : il y avait entre la plupart des États qui la composaient et la nouvelle république communauté d'origine , d'intérêts et d e principes.

Le gouvernement de Washington fut un des premiers à reconnaître le gouvernement de Buénos-Ayres. Dès 1820, il entretenait un agent commercial dans cette capitale ; en décembre 1823, il accrédita officiellement un ministre auprès de la République Argentine. Le 8 mars de la même année , Riva-

davia lui-même signa avec le représentant de la Colombie à Buénos-Ayres , sur le pied d'une réciprocité parfaite y un traité d*amitié entre les deux États, avec stipulation d'alliance défensive contre toute domination étrangère. Il en fit autant deux ans après avec les provinces du haut Pérou. La bataille d'Ayacucho les avait afiranchies du joug espagnol ; mais la République Argentine , héritière des droits de l'Espagne sur toute la vice-royauté de Buénos-Ayres, pouvait avoir des prétentions sur ces vastes territoires ; elle y renonça par un acte du 23 février 1823, qui consacra ainsi l'indépendance de la république de Bolivie. Enfin, le 20 novembre 1826, Rivadavia avait conclu un traité d'amitié, d'alliance et de commerce avec le Chili ; malheureusement la guerre que la République Argentine eut à soutenir contre le Brésil fit que le gouvernement chilien hésita, et finalement se refusa à ratifier une alliance dont il redoutait les charges.

Rivadavia ne craignit pourtant pas de se mettre en désaccord avec ses alliés naturels dans une circonstance remarquable. Les nouvelles républiques de l'Amérique du Sud, redoutant les machinations de la métropole , et animées en même temps d'un instinct jaloux contre l'influence des puissances de l'Europe, avaient résolu^ sur la proposition réitérée de laColombie^ de se réunir dans un congrès à Panama. L'objet avoué de ce congrès était de constituer un pouvoir central qui présiderait la confédération des Etats américains, guiderait leur politique étrangère, arbitrerait les différends qui pourraient s'élever entre eux. Le but réel était d'établir un pacte d'union, une ligue perpétuelle, à l'effet de s'opposer à toute domination étrangère qui tenterait de s'implanter en Amérique , à toute intervention du dehors dans les affaires du nouveau monde. Mis en demeure par deux fois d'accéder au congrès de Panama et à ses principes , le gouvernement de Buénos-Ayres s'y refusa énergiquement , à l'instigation de Rivadavia, qui craignait, si le congrès des confédérés réussissait , qu'il n'eût pour effet d'arrêter

rémigration européenne et de compromettre ce rapprochement de l'ancien et du nouveau monde , objet de ses vœux et de se constants efforts.

De l'autre côté de TAtlantique > trois puissances étaient plus immédiatement en contact avec les nouvelles républiques : l'Angleterre , l'Espagne et la France.

L'Angleterre, ainsi que nous l'avons déjà vu, avait, dès les premiers jours de l'insurrection , interposé, entre l'Espagne et les provinces insurgées , sa médiation bienveillante, et même assez ouvertement partiale, pour ces dernières. Une entente définitive entre les deux gouvernements ne devait pas rencontrer de grandes difficultés , l'Angleterre , d'ailleurs, ne se laissant guère en général arrêter par des considérations de principes , et ne voyant en tout et partout que l'intérêt de son commerce et de sa navigation; et, d'un autre côté, le gouvernement de Buénos-Ayres devait se montrer reconnaissant de l'appui que l'Angetwre n'avait cessé de prêter, soit directemenl, soit indirectement, à la cause de l'émancipation. De cette situation sortit le traité du 2 février 1825, qui accorda les plus grands avantages aux sujets et au commerce anglais , et ce à perpétuité. En celaRivadavia s'écartait de la règle constamment suivie dans leurs relations avec l'Europe par tous les autres États américains, qui ont toujours manifesté la plus vive répugnance à engager leur avenir. Aussi ce traité a-t-il été un des griefs dont le parti fédéral s'est armé contre le parti unitaire, auquel il reprochait d'avoir aliéné à toujours l'indépendance commerciale du pays.

Un accommodement avec l'Espagne , sur le pied d'une complète indépendance, comme l'aurait voulu Rivadavia, présentait de bien autres difficultés ; il ne désespéra cependant pas d'en triompher. Les colonies espagnoles, en effet, bien qu'elles eussent brisé leurs liens politiques , étaient encore rattachées à l'ancienne métropole par d'autres liens que la révolution n'avait pu rompre : la communauté de race, de langage, de mœurs.

de religion ; mais l'orgueil castillan répugnait à sanctionner la séparation , désormais irréparable , des colonies , et tous les efforts de l'habile négociateur eussent probablement échoué sans la révolution militaire de 1 830 , qui fit prévaloir dans les certes l'élément démocratique et l'influence des libéraux. Cet événement rendit l'espoir à Rivadavia, et il redoubla d'efforts pour faire admettre par l'Espagne l'indépendance de son pays sous le régime républicain. Il fit lui-même un premier pas vers la conciliation, en abolissant, par un décret du 6 octobre 1821, la guerre de course. Peu après, dans un mouvement de patriotisme exagéré, il se laissait aller à cette déclaration restée fameuse : <c Le gouvernement de Buéno&-Ayres n'accueillera aucune communication diplomatique ou commerciale de la part de négociateurs qui se présenteraient à main armée, ou sans les formalités voulues par le droit des gens. »

C'était là une bravade bien osée de la part d'un État aussi faible que celui au nom duquel elle était faite. Quoi qu'il en soit, Rivadavia trouva accès auprès des cortès. Deux plénipotentiaires furent accrédités par le gouvernement espagnol auprès du gouvernement argentin , et, le 4 juillet 1823, il signa avec eux une suspension d'armes de dix-huit mois, portant rétablissement des relations commerciales et maritimes, comme préliminaires d'un traité de paix et d'amitié sur la base de la reconnaissance non- seulement de la République Argentine, mais encore des autres États américains qui accéderaient à cette convention. Malheureusement cette victoire fut achetée par une. concession qui en compromettait tous les avantages. Tandis que les chambres françaises votaient un crédit de 100 millions pour aider au rétablissement de l'autorité royale en Espagne, Rivadavia faisait voter par les représentants un prêt équivalent de 20 millions de piastres pour soutenir le gouvernement des cortès, gouvernement sans consistance, contre l'intervention française. C'était jeter le gant à la France , et compromettre de gaieté de cœur les relations futures de la

République Argentine avec une des puissances européennes qu'il lui importait le plus de se concilier.

Pendant que Rivadavia travaillait ainsi à asseoir le nouvel État sur des bases durables , un incident imprévu vint jeter le pays dans une nouvelle guerre, qui devait à la longue être funeste à Buénos-Âyres , mais qui tout d'abord eut pour résultat d'amener un rapprochement entre les provinces, et leur réunion. Nous voulons parler de la guerre où B uénos-Âyres fut entraînée , un peu malgré elle , contre le Brésil.

Depuis 1816, Montevideo et tout le pays entre l'Uruguay et la mer étaient occupés par les Portugais. Leur domination , déguisée sous le nom d'occupation , dura , sous cette forme» jusqu'en 1821 ; cette année-là, une assemblée de députés montévidéens, convoquée parles autorités portugaises elles-mêmes, se réunit à Montevideo, et, le 19 juillet 1821, décréta Tincorporation de la province au Portugal. Il est à remarquer que parmi ceux qui poussèrent à cette résolution figurent quelquesuns des hommes qui , comme Frutuoso Rivera, Francisco Llambi et Alejandro Chucarro, devaient plus tard jouer un rôle actif dans l'histoire de l'État oriental. La nouvelle province portugaise prit le nom de province Cisplatine, et suivit , en 1823, le sort du Brésil, lorsque cette colonie, secouant le joug des Bragance, s'érigea en empire indépendant. Cependant , ce ne fut pas sans d'assez sérieuses protestations, et il se manifesta, à cette occasion, dans la Banda Oriental, des symptômes d'aversion contre la domination brésilienne , dont le gouvernement de Buénos- Ayres crut devoir profiter pour demander au gouvernement brésilien la restitution de ce territoire à la république héritière de la vice-royauté de Buénos-Ayres. Une note hautaine fut adressée au cabinet impérial par le ministre argentin à Rio- Janeiro. On y lit cette phrase, qui montre à quel point on tenait, à Buénos-Ayres, à la possession de cette province : « Les provinces de la Plaia ne peuvent se soustraire à la nécessité de

soutenir leur honneur et leur dignité > et , ne consultant que leur indépendance et leurs autres intérêts nationaux, elles exposeront, si cela est nécessaire, jusqu'à leur propre existence, pour obtenir la réincorporation d'une place qui est la clef du fleuve immense qui baigne leurs côtes, ouvre les canaux de leur commerce et facilite la communication entre une multitude de points sous leur dépendance. »

La cour de Rio-Janeiro, comme on devait s'y attendre, repoussa avec hauteur ces prétentions de Buénos-Ayres , et tout annonçait une prochaine rupture entre la république et l'empire , lorsqu'au mois d'avril 1 825 le colonel Juan Antonio Lavaileja, devançant les événements, partit de Buénos-Ayres avec trente-deux Orientaux pour délivrer son pays de la domination étrangère.

Les ti^ente-'troisy comme on les appela depuis , débarquèrent le 19 avril 1825 à l'Arenal Grande. Un léger succès qu'ils remportèrent dès le lendemain enfla leurs espérances et grossit leur parti. Peu après, Rivera abandonnait l'armée brésilienne, dans laquelle il servait comme colonel depuis la réunion de la Cisplatine au Brésil, et apportait au parti de l'indépendance toute l'influence que lui donnaient dans la campagne la popularité de ses mœurs et une inépuisable prodigalité. Bientôt le pays tout entier fut en armes, et les Brésiliens, battus sur tous les points par Rivera et Lavaileja, se virent bientôt réduits aux murs de Montevideo et de la Colonia, où ils furent bloqués par les insurgés.

Un gouvernement provisoire fut formé, et il s'installa solennellement, le 14 juin, dans le bourg de la Florida. Il avait pour président don Manuel Cavallero, et pour secrétaire don Santiago Vasquez , l'homme d'État le plus capable qu'ait produit la province de Montevideo. Ce gouvernement fit immédiatement (21 juin) acte d'adhésion à l'autorité du congrès souverain des Province&-Unies du Rio de laPlata, qui admit dans son sein deux députés de la Banda Oriental* Le 20 août

suivant, la première législature de la province, convoquée également à la Florida par les soins du gouvernement provisoire, proclama Tidépendance du pays , et déclara nuls et de nulle valeur les actes d'incorporation au Portugal ou au Brésil.

Ce n'était pas sans plaisir que Rivadavia avait vu ce soulèvement de la Banda Oriental; c'avait été pour lui l'occasion de nouveaux efTorts dans le sens de l'unité nationale , et l'idée de former de toute l'ancienne vice-royauté une seule et grande nation avait de nouveau pris faveur dans les provinces. Des négociations, conduites avec patience, avaient peu à peu annulé le mouvement barbare de 182Q. Un traité de paix avait été signé, en 1822 , entre les provinces de Buénos-Ayres, de Santa- Fé , d'Entre-Rios et de Corrientes. Par ce traité, qu'on appelle communément le traité quadrilatéral , les provinces contractantes avaient mutuellement reconnu et s'étaient garanti leur liberté, leur indépendance, leur représentation et leurs droits respectifs, et elles s'étaient promis assistance et secours contre toute agression extérieure, et réciproquement entre elles. Mais il n'y avait été question ni de fédération , ni de gouvernement central ; c'était néanmoins un premier pas vers ce but.

Par les soins de Rivadavia, le congrès général constituant se réunit à Buénos-Ayres le 16 décembre 1824, et, le 23 janvier 1825, il vota la loi dite fondamentale ^ qui fut longtemps la base du droit public argentin. Voici quelles en étaient les principales dispositions :

« La constitution votée par le congrès sera soumise à l'examen des provinces, et elle n'y sera promulguée et mise en vigueur qu'après qu'elle y aura été acceptée.

(Y Jusqu'à la promulgation de cette constitution , les provinces se régiront par leurs propres lois.

« Tout ce qui concerne l'indépendance, la sûreté , l'intégrité, la défense et la prospérité nationale, sera de la compétence exclusive du- congrès.

fi En attendant l'élection d'un pouvoir exécutif commun , le gouvernement de Buén'os-Âyres fera les fonctions de ce pouvoir, avec la double mission : l"" de diriger les relations extérieures des Provinces-Unies, sans toutefois pouvoir conclure aucun traité, si ce n'est avec l'autorisation spéciale du congrès; S"» de faire exécuter et de communiquer aux autres gouvernements les résolutions du congrès. »

Comme on le voit , cette loi fondamentale , la seule œuvre du congrès constituant de 1824 qui lui ait en partie survécu, n'avança pas beaucoup la cause de l'unité. Il en fut de même du décret du 22 juin 1825 qui appela les provinces à se prononcer sur la forme de gouvernement à établir. Cet appel ne produisit que de longues discussions , la plupart du temps sans résultat. La chambre des représentants de Buénos-Âyres elle-même refusa , par une déclaration du 9 décembre , de se prononcer sur la question , s'en remettant à la décision du congrès.

f( Les provinces , était-il dit dans le rapport qui précéda cette déclaration, les provinces ont essayé jusqu'à ce jour de deux systèmes de gouvernement : Vunité et la fédération. La commission , sans entrer dans des détails qui seraient un sujet de douleur et de honte, se contentera de dire que le premier de

ces systèmes a été trop tyrannique et le second trop faible

D'après tout cela , la commission regarde comme très-difBcile pour la chambre de se prononcer sur une question aussi grave, n

Il y avait cependant dans tous les esprits un si vif désir de sortir de cet état d'incertitude, que l'assemblée passa outre, et se hâta de nommer le président de la république des Provinces- Unies du Rio de la Plata. Les voix se portèrent à la presque unanimité sur Rivadavia (7 février 1826), à qui on attribuait la prospérité dont Buénos-Ayres avait joui sous Rodriguez et Las Heras.

Rivadavia montait au pouvoir dans des circonstances difficiles. La guerre commencée dans la Banda Oriental fut tout

d'abord l'objet de ses préoccupations. Dès le début du soulèvement de cette province, le cabinet de Riô-nJaneiro avait accusé le gouvernement de Buénos-Ayres d'en avoir favorisé l'explosion. Des explications demandées par l'amiral brésilien Soto (juillet 1 825) furent éludées par le ministère argentin , sous le prétexte que le négociateur se présentait à la tête d'une force armée. Une mission spéciale devait d'ailleurs porter à Rio- Janeiro les déterminations du gouvernement argentin. Ces déterminations ne se firent pas longtemps attendre. Le 25 octobret le congrès accueillit la demande d'annexion faite par le gouvernement provisoire de la Banda Oriental, et il déclara en même temps sa ferme volonté <( de pourvoir à la défense et à la sécurité de la province , et d'accélérer par tous les moyens en son pouvoir l'évacuation des deux places encore occupées par les forces impériales. )>

On vit alors se réveiller l'enthousiasme des anciennes luttes entre Argentins et Portugais. Les Argentins se préparèrent à la guerre avec l'entrain d'hommes assurés du succès ; n'avaientils pas toujours eu le dessus sous leurs anciens gouverneurs et sous Zevallos, leur premier vice-roi?

Le commandement de l'armée, forte de six mille hommes, et dans les rangs de laquelle figuraient tous les chefs qui avaient fait les grandes campagnes de l'indépendance, fut donné à Âlvear. Brown, à qui Buénos-Ayres avait dû ses premiers succès sur mer , fut nommé amiral d'une flotte improvisée , bien inférieure sous tous les rapports à celle que l'empereur avait envoyée à Montevideo ; mais il avait pour lui son audace et le souvenir de ce qu'il avait fait contre la flotte espagnole en 1815.

Le 5 février 1826, Brown attaqua la Colonia; il battit l'escadre brésilienne, le H avril, devant Montevideo, et, le 9 février 1827^ près de Tile de Juncal, à l'embouchure de l'Uruguay.

Sur terre, les Brésiliens furent successivement battus, le 31 décembre 1825, près de Santa-Téresa , par le colonel Olivera; par Oribe, au cerro de Montevideo, le 7 février 1826; et enfin

ils furent écrasés par Alvear, le 20 février 1827 , sur les bords de la rivière d'Ituzaingo.

L'occupation des missions de l'Uruguay par Rivera fut le dernier épisode de cette guerre (21 avril 1828). Bien qu'elle eût à peine duré deux ans » elle avait épuisé les deux pays , la république» malgré ses victoires, aussi bien que l'empire, et de part et d'autre on éprouvait un égal besoin de la paix.

Une première négociation avait été entamée dès septembre 1826, par l'entremise de lord Ponsonby, alors ministre d'Angleterre à Buenos- Ayres; mais l'empereur s'était obstinément refusé à faire l'abandon de ses droits sur la Banda Oriental, et les échecs réitérés de ses armes n'avaient fait que le rendre plus opposé à toute concession. Cependant les eflbrts de l'Angleterre, qui avait dans cette querelle des intérêts de plus d'une nature , secondés par l'épuisement des belligérants , amenèrent de nouvelles négociations, d'où sortit l'existence d'un nouvel Etat. Les préliminaires de paix furent signés sur les bases suivantes :

Les deux parties contractantes reconnaissaient l'indépendance de la Banda Oriental , et elles s'engageaient à lui prêter assistance dans le cas où la guerre civile viendrait à troubler la tranquillité et la sécurité de la nouvelle république avant qu'elle fût constituée, ou dans les cinq ans qui suivraient la proclamation de la constitution qui serait élaborée par les représentants du pays , laquelle devrait être soumise aux commissaires brésiliens et argentins.

Un article additionnel stipula, en faveur des citoyens des deux États , la libre navigation pendant quinze années du Rio de la Plata et de l'Uruguay.

Les ratifications de cette convention furent échangées à Montevideo le 4 octobre suivant; mais elles portaient une autre signature que celle de Rivadavia.

Ce n'était point, en eflet, à l'homme qui avait tout fait pour préparer le succès de celte guerre qu'était réservé l'honneur d'y

mettre &n. Pendant que Tarmée argentine triomphait dans rUruguay, un changement, qui devait avoir les conséquences les plus graves , s'était opéré dans le gouvernement de Buénos-Ayres. Rivadavia, malgré les services de tonte nature qu'il avait rendus à la république, était tombé sous les coups d'un parti assez nombreux qui, depuis longtemps, travaillait aie renverser. Ce parti, qui avait pour chef le colonel Dorrego, homme capable, mais peu scrupuleux, accumulait contre le président toute espèce d'accusations. Il avait répandu dans les provinces le bruit que celui-ci voulait rétablir la suprématie de Buénos-Ayres, et il exploitait habilement les petites jalousies un moment apaisées. La liberté de la presse, que Rivadavia avait introduite, était également tournée contre lui. Une émission de papier-monnaie, à laquelle il avait été forcé par la prolongation de la guerre du Brésil et l'épuisement du trésor, avait alarmé les propriétaires , qui l'accusaient de faire sortir du pays tout l'or et l'argent monnayés, ce qui, au point de vue des économistes ses ennemis, équivalait à le ruiner. Il a'est pas jusqu'à ses efforts pour favoriser l'émigration étrangère , si utile au nouvel État, dont on ne lui fit un crime.

« L'hospitalité offerte par Rivadavia aux étrangers , à leurs cultes, à leurs mœurs , à leurs industries , dit à ce sujet M. de Brossard , avait profondément froissé les sentiments et les instincts de la masse des populations. Bien qu'individuellement hospitaliers , bien que naturellement généreux et même prodigues, les Hispano-Américains des classes inférieures sont, par amour-propre national , jaloux de la prospérité des émigranls étrangers; ils redoutent leur influence comme étrangers^ la supériorité vraie ou supposée de leurs lumières et de leur intelligence ; ils leur envient leurs richesses , fruit de leur travail , et se considèrent comme frustrés des biens qu'eux-mêmes ne savent ou ne peuvent produire, et que les bras venus du dehors font sortir du sol américain. »

Enfin la constitution unitaire du 24 novembre acheva d'ameu-

ter contre Rivadavia les chefs les plus influents de Tintérieur, qui y voyaient une atteinte à leur autocratie. Dociles à leurs insinuations » la plupart des provinces usèrent du droit que leur conférait la loi fondamentale pour repousser la constitution , sous prétexte qu'elle était trop unitaire, et réclamèrent une organisation fédérale qui maintint entre les diverses provinces une liberté^ une indépendance et une égalité parfaites.

Rivadavia aurait pu, à la rigueur, dompter par laforce cette résistance à la constitution votée par le congrès ; mais il n*était pas rhomme des moyens violents, il aima mieux céder. Le 7 juillet 1827, il descendit du pouvoir suprême et se retira en Europe, d'où il revint mourir, pauvre et ignoré , dans la capitale du Brésil.

Ainsi tomba cet homme aussi éclairé que libéral, et avec lui succombait le parti unitaire, dont il était le véritable chef.

Dorrego gouverneur de Buénos-Ayres. Convention de Santa-Fé. — Rosas. Sa politique. D est nommé commandant en chef des milices. — Quiroga. — Retour à Buénos-Ayres de Tannée victorieuse de lUruguay . Elle prononce la déchéance de toutes les autorités. — Rentrée en scène des unitaires. Ils proclament Lavalle gouverneur. — Dorrego, aidé par Rosas, soulève les campagnes. l\ est débit et fusillé. — Rosas devient le chef du parti de la légalité ; il s'allie à Lopez , qui dominait à Santa-Fé , et à Quiroga, le lion de la Rioja. — Démêlés de Lavalle avec la France ; il résigne le pouvoir. — Rosas est élu gouverneur et capitaine général de la province de Buénos-Ayres.

Après la retraite de Rivadavia , ce fut l'homme qui lui avait fait le plus d'opposition qui fut porté au gouvernement de Buénos-Ayres. Dorrego en était donc venu à ses fins ; mais en vérité la position n'était guère enviable. Il avait bien réussi à renverser ces institutions qu'il regardait comme vicieuses; mais il fallait les remplacer^ et ce n'était pas précisément une tâche facile. D'un autre côté, la guerre avec le Brésil était pour lui un embarras tout particulier. Il pouvait prévoir qu'à l'exception

d'ÂIvear, pauvre diable toujours léger d'argent et que Ton pouvait gagner avec quelques sacs d'écus , les autres chefs, comme Lavalle, Paz» etc., ne lui pardonneraient jamais d'avoir renversé Rivadavia et ainsi compromis la cause de la liberté et du progrès.

Une des premières préoccupations du nouveau gouverneur fut donc de mettre fin à la guerre. Dans ce but , il essaya de rallier les forces des provinces contre un État dont la puissance était une menace pour tous ses voisins. Il ne pouvait songer à se prévaloir de la loi fondamentale , morte d'impuissance ; il tenta d'y suppléer par des négociations séparées avec chacune des provinces» et de rétablir ainsi» sous une autre forme» l'apparence de l'unité nationale.

Quatre provinces seulement» Cordova» Santa-Fé , Entre-Rios et Corrientes» répondirent à son aopel» et se lièrent avec Ruénos-Âyres par des traités conclus dans les derniers mois de 1827.

Le prétexte de tous ces traités fut la nécessité de soutenir la guerre contre le Rrésil. Tous» avec plus ou moins de développements et dans des termes peu différents» stipulèrent : 1"* une parfaite égalité entre les provinces ; 2* la formation d'une convention » composée de deux députés de chacune des cinq provinces contractantes» qui serait chargée de régler leurs affaires générales » de nommer un pouvoir exécutif provisoire , d'autoriser les dépenses nécessaires pour la continuation de la guerre, de déterminer la forme du gouvernement sur la base du régime fédéral^ enfin de préparer la réunion d'un congrès et la créatm d'un pouvoir exécutif définitif. Provisoirement » la direction des affaires étrangères était attribuée à Ruénos-Ayres.

Une convention dite nationale se réunit en conséquence à Santa-Fé ; mais elle se borna» sans rien plus» à ratifier le traité conclu avec le Rrésil le 27 août 1828.

Ce traité mettait fin » il est vrai » aux prétçntions des Rrési* liens sor le territoire de l'Uruguay ; mais en constituant la

Banda Oriental en un État indépendant, il détachait de la jeune république une province à la possession de laquelle Buenos- Âyres avait de tout temps, et avec inûniment de raison, attaché la plus grande importance. C'était un grief de plus dont les ennemis de Dorrego ne pouvaient manquer de s'armer contre lui. La paix avec le dehors ne promettait donc pas l'apaisement à rîntérieur; et en effet, la guerre étrangère à peine terminée, la guerre civile allait recommencer.

Nous avons vu la république , en 183U^ en proie aux Lopez , aux Carreras , aux Ramirez', près d'être submergée par le flot de la sauvagerie. De plus mauvais jours encore lui étaient ré serves. Ce n'est plus dans les campagnes que va sévir la barbarie ; elle établira son siège dans Buénos-Âyres même , pour de là étendre ses ravages sur toute l'ancienne vice-royauté.

A l'époque où nous sommes arrivés , un homme beaucoup plus habile que les caudillos que nous venons de nommer, plus rusé même et non moins cruel qu'Artigas , guettait le pouvoir, comme un tigre sa proie. Cet homme , c'était don Juan Manuel Rosas.

Rosas n'avait aucune des qualités qui auraient pu justifier son ambition; il n'était ni administrateur, ni militaire; il n'avait ni instruction , ni courage^ ni probité politique , et son astuce mêlée d'audace n'aurait probablement pas suffi à le tirer de la foule, s'il n'eût été servi parles circonstances. Après l'administration de Rivadavia, qui , dans sa prédilection natu relie pour les institutions européennes , avait décrété lois sur lois, sans se préoccuper de la possibilité de leur application , sans songer que l'exercice des devoirs qu'entraînent les droits politiques pourrait paraître une véritable tyrannie à un peuple qui jouissait d'une liberté et d'une égalité de fait bien supérieures à l'égalité et aux libertés théoriques dont on prétendait le gratifier, on devait vouloir au pouvoir un homme de bon

sens, simple, pratique, un homme énergique surtout , qui pût contenir les révolutionnaires de bas étage, les émeutiers.

Rosas avait été assez clairvoyant pour comprendre la situation, et il s'était tracé son rôle en conséquence. Humble avec les hommes influents , il afiectait une grande bonhomie. Surtout il se posait en partisan de Tordre , en homme de gouvernement. N'était-ce pas lui qui, avec ses milices, avait sauvé le gouvernement de Rodriguez ? La paix qui avait succédé aux émeutes journalières de 1820, n'était-ce pas à lui qu'on la devait ?

Ajoutons que don Juan Manuel avait mené dans sa jeunesse la vie presque sauvage des gauchos, et que les fatigues de cette vie l'avaient endurci et lui avaient donné cette vigueur et cette dextérité dans tous les exercices du corps qui font le prestige d'un chef parmi les populations incultes de ces contrées.

Conséquent avec ces principes , Rosas n'avait rien tenté du temps de Rivadavia. En attendant la fortune politique , il avait travaillé à sa fortune particulière, tout en administrant avec intelligence les grands établissements d'un des plus riches propriétaires de la campagne de Buénos-Ayres , don Nicolas Anchorena. Il avait fait en quelque sorte son apprentissage dans une estancia appartenant à la famille Dorrego , dont il était devenu le capataz.

Lorsque don Manuel Dorrego se mit à la tête des fédéralistes, Rosas, tout naturellement, s'était rangé de son parti, qui d'ailleurs lui offrait plus de chances, et l'élévation de Dorrego à la présidence avait bientôt justifié ses prévisions. Pendant le peu de temps, en effet, que celui-ci fut au pouvoir, Rosas vit s'aocroître singulièrement son importance politique. Le nouveau ' gouverneur se savait détesté par l'armée régulière, La pensée lui vint d'appuyer son pouvoir sur les milices des campagnes , et, pour les commander, il songea tout d'abord à Rosas, dont il

connaissait l'influence sur ces hommes parmi lesquels il avait vécu. Il le promut d'emblée au grade de général , et lui donna le commandement en chef de toutes les milices.

C'était là que Rosas voulait arriver : il avait compris qu'ayant sous ses ordres tous les officiers de gauchos , son influence sur ces derniers deviendrait chaque jour plus grande et que son importance politique s'accroîtrait chaque jour d'autant.

A mesure, en effet, que le patient et rusé campagnard grandissait, on l'avait vu chercher à étendre le cercle de sa domination. Ainsi, devenu commandant des milices, il s'était mis immédiatement en communication avec Lopez de Santa-Fé et avec les autres chefs fédéraux, gouverneurs de provinces, dont il savait gagner l'amitié en se faisant passer pour un homme de campagne comme eux, détestant comme eux les messieurs de Buénos-Ayres , les docteurs en droit et tous ces beaux par^ leurs qui, pour le malheur du pays, l'avaient gouverné depuis la révolution.

Dorrego, qui pouvait avoir besoin de ces hommes, les courtisait également, ou tout au moins laissait faire Rosas.

Les provinces, ne l'oublions pas, étaient retombées entre les mains des hommes qui avaient triomphé en 1820. Lopez était maître de Santa-Fé, Quiroga de la Rioja, Ibarra de Santiago de l'Estero. Parmi ces chefe, les uns, comme le vieux Lopez, se contentaient d'être souverains dans leurs provinces ; d'autres , comme Quiroga, voulaient chez eux et partout le triomphe de la fédération, c'est-à-dire de la barbarie. Aces derniers, comme à Rosas, tous les moyens étaient bons pour parvenir à leur but. Bassement jaloux , ils prétendaient abaisser tout le pays à leur niveau, en renversant tout ce qui leur portait ombrage.

Les deux chefs véritables de ce dernier parti, qu'on pourrait appeler le parti de l'affaissement, étaient Rosas et Quiroga; mais celui-ci avait au moins sur le commandant des milices l'avantage de la franchise. Il était brave, chevaleresque même dans sa barbarie. C'était sans user de dissimulation, la tête haute, qu'il

était parvenu à asseoir son autorité sur les provinces de la Rioja, de San-Juan et de Mendoza , alors que l'hypocrite Bosas rampait encore pour arriver par la ruse au poste dont l'autre s'était franchement et ouvertement emparé. On ne s'étonnera donc pas que Rosas détestât Quiroga ; mais il savait le parti qu'il en pouvait tirer, l'intérêt qu'il avait à le ménager, à s'en faire un ami. Aussitôt donc qu'il s'était vu à la tête des milices, il avait essayé de nouer des relations avec le chef de la Rioja.

Telle était la situation intérieure, lorsque, ensuite de la paix conclue avec le Brésil, l'armée victorieuse vida le territoire de Montevideo pour rentrer à Buénos-Ayres.

Dorrego ne s'était point fait illusion sur les dispositions de cette armée à son égard , et ses prévisions se réalisèrent plus tôt qu'il n'aurait pu le penser. La première division qui arriva , sans attendre le jour fixé pour la réception solennelle du corps expéditionnaire , alla se former sur la place principale, et là , son commandant , le colonel Lavalle , sans aucune explication préalable, prononça la déchéance de toutes les autorités.

Dorrego, qui n'avait aucune force à opposer aux soldats de Lavalle, s'enfuit dans la campagne, où il avait de grandes propriétés et de nombreux adhérents. Dès que la nouvelle de son départ se fut répandue, les anciens unitaires se réunirent dans l'une des églises et proclamèrent Lavalle gouverneur. Des pelotons de troupes de ligne parcoururent les faubourgs, et la ville, étonnée de ce changement subit, accepta le nouveau gouverneur.

Mais il n'en fut pas de même des campagnes. Dorrego avait fait appel à toutes les milices ; il espérait que Bosas , commandant général, pourrait faire pour lui ce que, simple colonel d'un régiment , il avait fait pour Bodriguez. Bosas, en effet , n'était pas homme à laisser échapper une occasion si belle, non pas de prouver sa reconnaissance à l'homme qui l'avait comblé de fa-

veurs, mais de faire ses propres affaires. A sa voix, les villages se soulevèrent et refusèrent de reconnaître l'usurpateur.

Lavalle dut donc se résigner à conquérir le rang où il venait d'être élevé. Il avait d'ailleurs pleine confiance dans les troupes disciplinées dont il disposait, et comptait avoir bon marché des cavaliers que pourrait lui opposer Dorrego. Il n'hésita donc pas à attaquer les milices qui se rassemblaient de tous côtés, et il les dispersa devant lui, comme un jaguar disperse un troupeau de chevaux. Dorrego lui-même, atteint par Tavant-garde à cinquante lieues de la capitale , fut fait prisonnier, conduit à Buénos-Ayres , et de là renvoyé au camp de Lavalle , qui le fit immédiatement fusiller, croyant par là étouffer la révolte.

Si Ton en croyait certaines rumeurs fort accréditées , Rosas n'aurait pas été étranger à la fin tragique de Dorrego. Ce qui est certain, c'est que cet événement servait admirablement ses vues : Dorrego mort, il devenait de droit chef du parti de la légalité. Ce qui est certain encore, c'est qu'il exploita fort habilement l'émotion que cet événement produisit à Buénos-Ayres aussi bien que dans les campagnes. On le vit alors déployer une infatigable activité pour soulever le pays tout entier, et gagner à sa cause , qu'il présentait comme la cause de l'ordre et de la légalité, les principaux chefs fédéraux des provinces , et tout particulièrement Lopez et Quiroga.

Loin donc de mettre fin à la guerre civile, le meurtre de Dorrego ne fit que la généraliser. Les soldats de Lavalle , quoique toujours vainqueurs^ n'avançaient pas dans leur tâche. Les campagnards se montraient soumis tant que les troupes étaient sur leurs terres; à peine parties, ils se tournaient vers Rosas. Et, pour qui connaît le gaucho, cette conduite est facile à comprendre : Rosas avait su se rendre aussi redoutable qu'Artigas pour le campagnard isolé. Celui qui servait Lavalle risquait fort de se voir assailli tôt ou tard par les partisans de Rosas; celui qui servait Rosas , au contraire , était presque certain de rimpunité. Or, nous l'avons déjà dit en parlant d'ArtigaS, entre

le rôle de voleur et celui de volé , entre le rôle de victime et celui de bourreau, le gaucho n*hésite pas : il choisit le rôle actif. Aussi» quoique coostammeat battu» quoique obligé même pendant quelque temps de chercher un refuge à Santa-Fé, Rosas dominait souverainement la campagne et tenait toutes les forces de Lavalle en échec.

Celui-ci 9 toutefois , aurait probablement fini par triompher, si, par des mesures mal calculées, il n'avait indisposé les étrangers et attiré sur son parti lés armes de la France.

Depuis 1824, le gouvernement français entretenait un consul à Buénos-Âyres. M. deMandeville, alors chef du consulat, avait naturellement pris fait et cause pour le gouvernement régulier, et il avait autorisé ses nationaux à obéir au décret du gouvernement de Buénos-Âyres qui appelait aux armes tous les étrangers établis dans la ville. Blâmé, non sans raison, par son gouvernement , qui , en l'absence de conventions spéciales , ne pouvait admettre que les sujets français fussent traités moins favorablement que les Anglais, exemptés du service militaire par le traité de 1825, il dut revenir sur la mesure qu'il avait un peu légèrement prise, et réclama la libération de ses nationaux déjà enrôlés et leur exemption pour l'avenir. Lavalle refusa de faire droit à cette réclamation, et une rupture s'ensuivit.

Rosas sut encore tirer parti de cet incident, aidé qu'il fut par un de ces heureux hasards qui ne lui ont jamais fait défaut. M. de Mandeville s'était marié à Buénos*Ayres, et la femme qu'il avait prise était précisément la sœur de lait de Rosas. Profitant habilement de cette circonstance , celui-ci , par l'intermédiaire de M°''> de Mandeville, fit entrevoir au consul la réparation prochaine et complète des torts qu'avaient éprouvés ses nationaux, si lui, Rosas, parvenait à renverser Lavalle, ce qui serait facile pour peu que la France l'y aidât. Il protestait^ du reste , d'une reconnaissance sans bornes.

M. de Mandeville, n'ayant pu obtenir satisfaction de Lavalle,

finit par prêter Toreille aux suggestions de Rosas. Il donna au commandant de Ja frégate française la Magicienne Tordre d'agir , et le 7 juin i829, à la pointe du jour, cet officier enleva, avec beaucoup de résolution, Tescadre argentine mouillée devant Buénos-Ayres.

Placé entre l'hostilité déclarée de la France et les forces du parti fédéral, Lavalle se décida à traiter avec ce dernier. Il abdiqua le 24 juin 1827, et, craignant le sort qu'il avait fait subir à Dorrego, il se réfugia dans l'État oriental avec ses principaux amis politiques.

Rosas gouverneur. — Convention de Santa-Fé. Alliance des provinces littorales , à laquelle adhère Quiroga. — Les unitaires, ralliés autour du général Paz , sont complètement déraits.— Administration de Rosas. Réélu, il refuse, pour conduire une expédition contre les Indiens du Sud.

Le général Yiamont fut choisi pour re mplacer Lavalle, mais c'était un homme de paille, placélàen attendant les convenances du commandant général. Rosas, en effet, resté sans compétiteur parmi les unitaires, et le premier des fédéraux, fut élu gouverneur et capitaine général de la province de Buénos-Ayres le 8 décembre 1829.

Rosas était donc parvenu à son but, beaucoup plus tôt même qu'il n'eût osé l'espérer , et , il faut bien le dire , il montait au pouvoir entouré d'une grande popularité. Sa conduite, en effet, avait été jusqu'alors si habile, si modérée, il avait si bien caché son jeu, que ses intimes seuls , lesquels avaient tout intérêt à taire la vérité, pouvaient savoir quel homme on mettait à la tète des affaires.

Cependant le parti unitaire, sur les ruines duquel s'était élevé Rosas, s'il était vaincu et dispersé, était loin d'être détruit. Un de ses chefs les plus estimés , le général Paz , commandait encore dans la province de Cordova , et il y eut bientôt rallié les membres les plus actifs et les plus dévoués de son parti.

Pour conjurer le danger qui pouvait venir de ce côté, Rosas se ât donner des pouvoirs extraordinaires, et en même temps il s'occupa de resserrer les liens fédératifs entre Buénos-Ayres et les provinces deCorrientes, deSanta-Fé et d'Entre-Rios. Trois traités préliminaires furent conclus, en vertu desquels une convention, formée des commissaires des quatre provinces contractantes, devait se réunir à Santa-Fé, avec mission de former entre ces provinces une ligue offensive , dans laquelle seraient admises toutes celles qui adhéreraient au système fédéral , la direction des affaires extérieures demeurant à Buénos-Ayres.

On a remarqué , avec inQniment de raison , que les tenues mêmes de ces stipulations étaient négatifs de l'existence de cette. prétendue confédération argentine dont Rosas aimait à se proclamer le chef suprême.

Une nouvelle convention s'assembla donc encore une fois à Santa-Fé. Elle agita toutes les questions fondamentales , sans en résoudre aucune, et elle aboutit à un traité entre Buenos- Ayres, Santa-Fé et Entre-Rios, qui fut signé le 4 janvier 1831, et auquel Corrientes adhéra plus tard. Ce traité réglait, comme d'autres l'avaient déjà fait , les rapports entre les États signataires , mais il laissait en suspens les questions d'organisation générale et de constitution ; seulement il posait certains principes et décrétait certaines mesures provisoires que nous croyons devoir résumer.

L'article 1*' stipulait formellement la liberté et l'indépendance de chacune des parties contractantes.

Par les articles 2 , 3 et 4 , elles s'engageaient à s'unir contre toute invasion étrangère, qu'elle eût lieu sur leur territoire ou sur toute autre partie du territoire argentin ; elles se liguaient défensivement et offensivement contre toute agression ou tous préparatifs d'agression des autres provinces ; enfin , elles s'interdisaient d'écouter ou de faire aucune proposition de paix et de conclure aucun traité sans préalablement s'en être entendues entre elles.

L'article 7 établissait Textradition des criminels.

L'article 8 assurait aux provinces confédérées la liberté la plus complète en fait de commerce et de navigation.

L'article 12 prévoyait l'admission éventuelle dans la ligue des autres provinces argentines, et il y mettait les mêmes conditions que les conventions préliminaires.

Enfin les articles 15 et 16 créaient dans la ville de Santa-Fé une Commission représentative des gouvernements des provinces littorales de la République Argentine , chargée , jusqu'à l'établissement de la paix publique dans toutes les provinces :

l"" De conclure les traités de paix , sauf ratification des provinces ;

S'^De faire les déclarations de guerre, après accord préalable entre elles ;

3"* et 4<* D'ordonner les levées de troupes en cas de guerre, ofTensive ou défensive ; de désigner le général qui devrait les commander, et de déterminer le contingent de chaque province ;

S"" Elnfin, d'inviter les autres provinces de la république, lorsqu'elles se trouveraient en pleine paix et tranquillités à se réunir en fédération avec les provinces littorales, et à poser, dans un congrès générel fédératif^ les bases de l'administration du pays, sous le système fédéral , à régler tout ce qui concernerait son commerce intérieur et extérieur, la navigation des fleuves, le recouvrement et la distribution des revenus généraux , et le payement de la dette publique.

L'alliance des provinces littorales fut bientôt renforcée par l'adhésion de Quiroga. Ce dernier n'avait d'autre motif pour s'allier aux riverains que la communauté de haine contre les unitaires , c'est-à-dire contre les civilisés. Pour lui , il n'était pas douteux que, si Paz était vainqueur de Rosas , les unitaires tourneraient leurs armes contre la Rioja, et lui feraient la guerre jusqu'à ce qu'ils l'eussent fait disparaître ; aussi l'en-

tente fut-elle facile entre les barbares des rivières et les barbares des Andes. .

Quiroga, le premier, envahit la province de Cordova et attaqua Tarmée unitaire ; mais ses cavaliers ne purent tenir contre les troupes disciplinées de Paz, et le tigre delà Rioja, tout honteux de sa défaite, dut se retirer dans son antre , pour s'y préparer à la vengeance. Paz , menacé du côté de Santa-Fé par Lopez , ne put Ty poursuivre. Peu de temps après , par malheur pour le parti unitaire , le brave général , dans une reconnaissance, eut son cheval abattu. Fait prisonnier, il fut conduit, sans qu'on sût qui il était , à Lopez , qui , cédant à un mouvement généreux, lui laissa la vie.

L'armée unitaire , démoralisée parla perte du chef qui l'avait toujours conduite à la victoire, et se sentant trop faible pour résister aux troupes combinées de Lopez et de Quiroga, se retira vers le nord, sous les ordres de Lamadrid, qui avait succédé à Paz, comme le plus ancien de ses colonels. Mais Quiroga la suivit, l'atteignit bientôt , et la battit complètement. Cette armée était la dernière ressource du parti de la civilisation ; le dessus demeurait donc définitivement aux fédéraux.

Pendant ces événements , Rosas , qui laissait faire à ses amis la besogne dangereuse , s'occupait de consolider son autorité à Buénos-Âyres. Il avait choisi pour premier ministre son ancien patron , Ânchorena, et donné les principaux emplois à ses créatures. Il pouvait donc en toute liberté préparer sa dictature à venir.

Sous prétexte qu'il était impossible de gouverner avec une presse licencieuse comme celle que Rivadavia avait autorisée, il reçut de pleins pouvoirs pour museler les journalistes, et sut faire autour de son administration un silence que le pays devait plus tard payer bien cher. Une loi dite d'épuration et de surveillance , et qui rappelle la trop fameuse loi des suspects , fut ensuite portée contre le parti vaincu , avec l'approbation de la

salle des représentants , où Tadministration avait une immense majorité. Mais Rosas eut l'adresse de ne pas vouloir la mettre en vigueur ; il se posa ainsi comme l'homme le plus libéral de son gouvernement.

Don Juan Manuel ne songeait pas seulement à asseoir solidement sa domination dans la capitale, il s'occupait aussi beaucoup de là campagne. Là» pour obtenir un emploi, il fallait être un bon fédéral. La composition de Tarmée fixait également son attention , et, s'il employait des hommes qui avaient servi sous Rivadavia , ce n'était qu'après leur avoir fait une position brillante, qu'ils pussent craindre de perdre par un changement de gouvernement. Au défaut d'un dévouement sur lequel il pût compter, il s'appuyait sur l'intérêt privé.

Du reste, pendant ce premier passage de Rosas au gouvernement, il n'eut à vaincre aucune opposition. Les unitaires, battus dans les provinces , n'osaient lever la tète à Buénos- Âyres , et l'exercice de l'autorité lui fut si facile qu'il n'eut pas occasion de se trahir. Un fait pourtant laissa voir jusqu'où il pourrait aller le cas échéant.

Un capitaine Montéro , gaucho des Pampas du sud , Chilien d'origine, et qui avait longtemps vécu avec les Indiens, fut envoyé à Buénos-Ayres par' suite de certaines difficultés qu'il avait eues avec un des alcades nommés par Rosas. C'était un mauvais garnement , mais indépendant dans sa manière d'être, très-brave et ayant une certaine influence sur les habitants des frontières. Rosas eut bientôt compris qu'il ne réussirait pas à faire de cet homme un instrument dévoué; il résolut donc de s'en débarrasser, persuadé d'ailleurs que la mort d'un individu si peu connu des unitaires de Buénos-Âyres passerait inaperçue dans cette ville, et qu'elle augmenterait la crainte qu'il inspirait dans les campagnes. Il le fit donc venir au palais du gouvernement et le reçut avec afTabilité. Ses occupations , lui dit-il , ne lui permettaient pas de s'occuper immédiatement des affaires

dont il avait à l'entre tenir ; mais il aviserait. En attendant, le capitaine pouvait aller loger à la caserne d'un régiment que commandait le frère du gouverneur , don Prudencio Rosas. L'offre devait plaire à Montéro » et » sans défiance » il se rendit à la caserne et remit au colonel un billet que lui avait donné Rosas et qu'il croyait être une lettre de recommandation. Mais ce billet était ainsi conçu : <( Vous fusillerez le porteur dès qu'il se présentera à votre caserne. » Et l'ordre fut ponctuellement exécuté.

Ce meurtre inutile produisit une grande émotion. Personne, cependant,. n'osa protester ouvertement; mais, comme les pouvoirs de Rosas allaient bientôt expirer , les partis songèrent à se concerter pour se débarrasser du gouvernement de cet assassin , que l'on commençait à deviner. On s'étonnait de le voir si bénin à Buénos-Âyres, quand il s'était montré si dur dans les campagnes. A part cet assassinat, on n'avait pas à s'en plaindre : Buénos-Âyres avait joui , pendant son administration , d'une tranquillité peu habituelle, ce qui lui était auprès des habitants de la capitale une grande recommandation. Outre les peureux, il avait pour partisans tous ceux qui faisaient leurs affaires sous son gouvernement, et une nuée d'employés subalternes qui lui devaient leur position et dont la fortune était attachée à sa personne.

Rosas n'avait donc qu'à vouloir pour être réélu. Mais l'autorité telle qu'elle pouvait lui être accordée par une élection ordinaire ne lui sufQsait pas. Ce qu'il voulait, c'était un pouvoir absolu, et il ne devait l'attendre que de la force des choses. Un moyen presque assuré pour y arriver, c'était d'entretenir dans la ville et dans la campagne une anarchie factice qu'il serait toujours à même de faire cesser. Telle fut sa tactique de 1832 à 1840. Le but qu'il s'était proposé , il le poursuivit avec une persistance qu'on est forcé d'admirer. Oui , s'il y a quelque chose à admirer chez cet homme , c'est la ténacité dans ses projets pendant sa longue carrière. D'un égolsme toujours en

éveil , que rien ne pouvait endormir un seul instant , Roses faisait de tout une base où asseoir la tyrannie à laquelle il aspirait.

Pour être plus sûrement maître de la situation , il lui fallait des soldats, beaucoup de soldats ; il fallait épuiser l'arsenal de Buénos-Ayres et laisser le trésor vide, afln que la ville fût impuissante devant la campagne. Dans ce but , il imagina une grande expédition contre les Indiens du sud , qui , profitant des discordes des provinces argentines, commettaient des dévastations sur le territoire de Buénos-Ayres; et, sous prétexte de la mener plus sûrement à bonne fin , il s'en donna à luimême le commandement en chef, et obtint que toutes les forces de la province fussent mises à sa disposition. Quand le terme légal de son administration fut arrivé, la plupart des divisions étaient déjà loin de la capitale, et, réélu en décembre 4832, il refusa et partit pour le sud.

Balcarce fut nommé à sa place.

Balcarce gouverneur. — Expédition contre les Indiens du sud. Mœurs et caractères de ces populations. Résultats de Texpédition.

Celte expédition contre les Indiens du sud , bien qu'entreprise par Rosas dans un but personnel , était néanmoins d'une grande importance pour les provinces de Buénos-Ayres, Santa- Fé, Cordova, San-Luis et Mendoza. Pour le faire comprendre, il nous faut revenir sur les tribus aborigènes, dont nous n'avons pas eu à parler depuis longtemps, parce que, après i650, elles se sont rarement trouvées en rapport avec les colons. Ceux-ci, on le sait, avaient chassé jusqu'aux frontières de la Patagonie les descendants des Querandies et des Timbuès qui vivaient près de l'embouchure des grands fleuves du temps de Gabotto et de Garay. Tous ces Indiens des Pampas appartiennent à la race des

cr&nes plats, et ils s'étaient rarement mêlés aux Espagnols. Ne pouvant lutter avec les chrétiens» ils avaient fui et s'étaient pei^ dus dans l'immense plaine. Telle avait été ensuite leur constante tactique pendant l'administration espagnole. A mesure que les^ établissements des blancs s'éloignaient des bords des rivières, les Indiens retiraient plus à l'ouest leurs toldos (tentes de cuir).

Vers 1810, les établissements frontières les plus éloignés n'étaient qu'à trente lieues de Buénos-Âyres. Or, les Indiens laissant toujours une zone de quinze à vingt lieues entre eux et les blancs, ils étaient par conséquent à quarante-cinq ou cinquante lieues au sud et à l'ouest de Buénos-Âyres. D'un autre côté, la route de Buénos-Âyres à Mendoza, qui suit à peu près le 36** degré de latitude sud, très-fréquentée par les blancs, les forçait à se maintenir au sud du 37* degré. Ils occupaient donc toute l'immense plaine intérieure , à partir du 35' degré sud , depuis les Andes jusqu'aux bords du Salado.

Divisés en petites tribus, ils vivaient du produit de leur chasse et de viande de cheval ou de bœuf. Les troupeaux de ces animaux , vivant à l'état sauvage , étaient si nombreux , le gibier si abondant, qu'ils avaient rarement besoin de s'éloigner beaucoup de leurs toldos pour s'approvisionner. Ils avaient, du reste , gardé leur manière d'être ; la civilisation n'avait eu aucune prise sur eux : les rares missionnaires qui avaient essayé de les convertir y avaient complètement échoué. Ils n'avaient pas même songé à prendre à leurs vainqueurs leurs armes à feu , et n'avaient pour toutes armes que des lances et des bolas. La seule différence entre les Indiens de 1530 et ceux de 1830 était que les premiers combattaient à pied et les seconds à cheval. Les troupeaux de chevaux qui s'étaient multipliés, on peut dire à l'infini, dans l'immense prairie qui s'étend des Andes à l'Atlantique, étaient arrivés jusqu'aux toldos.

Les crânes plats avaient bien vite compris l'importance de cet animal ; aussitôt connu , il était devenu pour l'Indien des plaines aussi indispensable que la canoue pour l'Indien des ri-

vières, et il le maniait avec non moins de dextérité que le gaucho de la Plata.

Ces tribus» quoique ayant des noms différents, appartenaient toutes à la race des Aucas et parlaient la même langue que les Indiens du sud du Chili , et un trafic insignifiant avait de tout temps existé entre ces peuplades » que la communauté de langage plutôt que des besoins réels mettait en relation.

La révolution, tant au Chili que dans l'ancienne vice-royauté, vint tirer les Indiens de la vie apathique qu'ils menaient. Tantôt les patriotes, tantôt les royalistes, tour à tour vainqueurs ou vaincus, cherchaient un asile dans le pays indien et s'attachaient à gagner les sauvages à leur cause. Ceux-ci étaient aussi indifférents pour le roi que pour la patrie, et complètement incapables de comprendre les mots de liberté , d'indépendance , de devoir, de loyauté ; mais ils finirent par voir quel parti ils pouvaient tirer des discordes des blancs. C'était une excellente occasion de piller, de voler, sans parler des prisonniers à rançonner et des troupeaux de bestiaux qu'ils avaient chance de ramener à leurs tolderias. Aussi , une fois qu'ils eurent tàté du métier, ils y prirent singulièrement goût , et, dès que la guerre éclatait , ils s'oflraient d'eux-mêmes pour y prendre part. Le parti leur importait peu ; ils étaient sûrs de trouver du profit d'un côté comme de l'autre.

Les immenses plaines de la République Argentine, difficiles à garder, présentaient à ces sauvages un meilleur champ de bataille que les vallons étroits du Chili, qu'il est facile de surveiller. Aussi les Indiens chiliens y étaient passés en grand nombre , et ils dépeuplaient, par d'incessantes razzias, la frontière ouest de Buénos-Ayres , ainsi que les frontières sud de Santa-Fé , Cordova, San-Luis et Mendoza. Le succès des premiers maraudeurs avait encouragé d'autres Indiens aventureux à chercher fortune sur la frontière. Puis l'abondance du bétail attira chez eux des marchands indiens qui partaient du Chili avec une pacotille d'objets de diverse nature, qu'ils savaient leur être utiles

OU agréables, et qu'ils troquaient contre des bestiaux volés.

Dès lors les tolderias, si paisibles avant la révolution» devinrent de véritables camps de brigands , toujours prêts à envahir le territoire argentin, sous prétexte d'aider tel ou tel prétendant, ou même sans prétexte aucun.

Le commerce entre les Âucas Boroanos du Chili et les Âucas Mulucbes, Pebuenches ou Pampas de la République Argentine, prit une grande activité. Les Âucas Boroanos apportaient des bois et des fers de lances, des couteaux, des mors, souvent enrichis de grosses plaques d'argent, des étoffes fabriquées à Boroa ou achetées aux blancs de Yaldivia ou de la Conception, auxquels ils revendaient les bestiaux enlevés aux Argentins» qu'ils recevaient en échange.

Ce négoce était du reste aussi facile que lucratif. On traversait les Andes avant les premières neiges, en mars ou avril , on arrivait soit chez les Puencbesde PichicopelouduNahuel-Mapu, soit chez les Pampas des sierras de la Yentana ou de Tandil , en juin. Les chevaux se reposaient pendant que leurs maîtres faisaient leurs affaires, ce qui demandait un certain temps. L'achat d'une lance , d'un mors , d'une paire d'éperons , était débattu plus que ne l'est entre diplomates la cession d'une province.

Le résultat de l'arrivée des marchands était presque toujours le même. Les Indiens des Pampas voyaient qu'ils n'avaient pas assez de bestiaux pour payer toutes les belles choses que les Indiens des Andes occidentales avaient apportées : un maUm^ c'est-à-dire une expédition, était aussitôt projeté contre les troupeaux des blancs.

Jamais voleurs n'ont entrepris leurs razzias avec une plus grande tranquillité de conscience. Pour tous les ladiens, aller prendre les animaux qui paissent dans les champs, si ces ani* maux appartiennent à des blancs ou à des Indiens avec lesquels ils sont en guerre, est tout aussi licite que pour un chas* seur européen abattre un oiseau de passage. Au point de vue

indien, les immenses plaines d'Amérique n'appartiennent à personne, et le bétail est considéré comme le produit des plaines.

L'Indien trouvait dans ces expéditions profit et plaisir : on courait beaucoup à cheval, et la fortune était au plus adroit. Le malon est pour lui une partie de chasse comme n'en a jamais rêvé grand seigneur. On menait tout le temps une vie princière, c'est-à-dire qu'on mangeait sans cesse, et, en résultat, la part du butin, pour chacun des larrons, était de vingt, de cinquante, souvent de cent magnifiques bœufs ou vaches et d'autant de chevaux.

Si la chasse avait été bonne , le trafiquant y trouvait également son compte; il était sûr, dans ce cas, de se défaire avantageusement de toute sa pacotille. Imprévoyant, en effet, comme un enfant , l'Indien qui venait de voler quinze ou vingt têtes de bétail dans une nuit n*hésitait pas adonner deux bœufs pour une paire d'éperons, un bon cheval pour un bois de lance, une vache pour un couteau.

Après avoir fêté le malon , mangeant le plus possible et buvant jusqu'à l'entier épuisement de leurs liqueurs , les Indiens retombaient dans leur paresse habituelle. Le soin de garder les quelques animaux qu'ils conservaient était abandonné aux enfants, les autres travaux à leurs misérables femmes. Qui voit l'Indien en expédition et le voit ensuite dormant douze heures sur vingir-quatre dans son toldo, a peine à croire que ce soit le même homme. Et, chose étrange, le moral , chez lui , s'affaisse en même temps que le physique : ainsi l'Indien, brave, audacieux dans le combat, n'est plus qu'un misérable ennemi quand il est surpris dans sa tolderia. En campagne, il attaque volontiers ; une fois sous sa tente, si l'ennemi approche , il ne songe

qu'à fuir.

Ces habitudes des Indiens étaient bien connues des capitaines

des milices de l'extrême frontière. Les Indiens eux-mêmes qui

avaient pris part' à la guerre, soit avec Carreras, qui en eut un

grand nombre à son service , et dont il était fort aimé , parce

qu'il les laissait piller à plaisir partout et toujours; soit avec Rosas contre Lavalle; enfin» quelques prisonniers qui avaient pu s'échapper des mains des Indiens, ou encore quelques bandits qui, après avoir séjourné longtemps parmi eux, étaient revenus à Buénos-Ayres, avaient révélé la faiblesse des tolderias, Téparpillement des tribus ou plutôt des familles. Une tribu composée de deux mille à deux mille cinq cents individus , c'est-àdire pouvant présenter huit cents lances, occupait une superficie de cent cinquante ou deux cents lieues. Cinq ou six toldos» abritant quarante ou cinquante individus, et distancés de deux à trois cents mètres, - tant la manie de l'isolement est grande chez les Indiens! — formaient une tolderia.

D'une tolderia à une autre il y avait souvent dix ou quinze lieues.

Rosas connaissait mieux que tout autre le peu de résistance que pouvaient présenter ces groupes isolés de sauvages. Marcher avec trois à quatre mille hommes , plus de vingt mille chevaux et trois cents charrettes attelées de bœufs , contre un ennemi plus disposé à fuir qu'à résister, c'était marcher à une victoire aussi certaine que celle de Louis XIV contre les Hollandais.

Les colonnes d'avant-garde pénétrèrent, au sud, jusqu'au Colorado, à l'ouest jusqu'à Salinas, et parcoururent le Nahuel- Mapu. Chemin faisant, elles rencontrèrent et battirent quelques groupes d'Indiens fuyant vers le sud. Une petite colonne partie de Bahia-Blanca surprit quelques tolderias et délivra quelques chrétiens captifs. Voilà, militairement parlant, quels furent les exploits de Rosas et de son armée pendant cette longue campagne de près de trois années, à laquelle, il est vrai, présidait une sage lenteur. Le gros de l'armée ne vit pas un ennemi et no fit même aucun butin : on trouvait bien l'emplacement des tolderias, mais pas une tête de bétail.

De pareils résultats ne suffisaient pas assurément pour justifier le titre ridicule de héros du désert que Rosas se fit décerner

à son' retour. On ne peut nier cependant que cette campagne n*ait été utile. Les Indiens, épouvantés par la démonstration des chrétiens, se retirèrent derrière le Colorado ; plusieurs tribus même se soumirent; d'autres s'allièrent avec le gouvernement de Buénos-Âyres, ou, pour mieux dire , avec Rosas, voici à quelles conditions : il leur donnait une certaine quantité de juments pour leur nourriture, et, de plus , aux chefs , un uniforme et un traitement en raison du grade qu'il leur assignait. Tel Indien avait le titre et les appointements de lieutenant , tel autre ceux de capitaine, etc. Les caciques principaux recevaient en outre du vin, du tabac à fumer et du thé du Paraguay. En retour, ces tribus s'obligeaient à camper sur la frontière et à prêter assistance au commandant de la campagne toutes les fois qu'il réclamerait leur aide.

Cet arrangement était fort onéreux pour l'État, mais il était excellent pour Rosas, qui se faisait ainsi de nouvelles créatures et s'assurait contre ses ennemis de véritables auxiliaires. Il était sûr de ces hommes , qui tenaient de lui leur bien-être , pour lesquels il était tout , et pour qui , d'un autre côté , tout soulèvement devait être une occasion de piller qu'ils saisiraient avec empressement. Les propriétaires voisins des campements de ces sauvages savaient ce qu'ils en pouvaient attendre; or, on se rappelle pour combien la terreur entrait dans le système de Rosas, qui faisait reposer sa sécurité sur l'inquiétude constante de ses administrés.

Rosas avait encore tiré un autre profit de cette expédition. Auparavant, les pâturages au nord, à l'ouest et au sud de Buénos-Ayres, occupaient une superficie de 3,000 lieues carrées approximativement; en dehors decette zone, les bestiaux couraient grand risque d'être enlevés par les Indiens. Ceux-ci, après, l'expédition , s'étant retirés au sud du Colorado ou au Chadileuvu , l'étendue des terrains qu'on pouvait utiliser pour rélève des bestiaux était devenue de plus de 6,000 lieues carrées. C'étaient donc 3,000 lieues carrées qu'avait gagnées la pro-

vince, ou plutôt Rosas et ses amis , qui prirent les parties les plus avantageuses. Pour juger ce qu'y gagnèrent personnellement Rosas , sa famille et ses créatures , il suffît de jeter les yeux sur un plan cadastral publié par le département topographique de Buénos-Âyres. Rosas, personnellement, possédait, soit comme propriétaire, soit à titre de don à lui fait par la nation, 300 lieues carrées; sa famille et ses compères en possédaient plus de 1,000; ses principaux officiers en avaienl chacun de 40 à 60. En outre, il avait établi çà et là de pauvres gauchos auxquels il avait donné, dans un but facile à comprendre, aux uns 3 aux autres 6 lieues carrées.

Ainsi, c'était toujours le même but : la tyrannie; toujours le même mobile : l'égoïsme ; toujours les mêmes moyens : la corruption et la terreur. Et c'est un pareil homme qui va remplir de sa personnalité, de sa méchanceté, de son incapacité administrative , toute l'histoire de la Plata pendant vingt longues années, de 1830 à 1850.

Réaction contre Rosas. Tentatives des unitaires pour soustraire la province de Buénos-Ayres à son influence ; elles sont déjouées par la femme de Rosas. Chute de Balcarce. — Affaissement des esprits. Hésitation de la chambre des représentants. — Loi du 7 mars 1835, qui donne le pouvoir absolu à Rosas pour cinq années, et met dans ses mains toute l'ancienne vice-royauté , sauf TUniguay. — Constitution de l'Etat Oriental. Présidence de Rivera; son portrait; comparé à Rosas. — Présidence d'Oribe. Guerre civile soulevée par ses sévérités. Lavalle. Abdication d'Oribe.

Pendant que Rosas et ses gauchos parcouraient lentement les plaines du sud , il se passait d'étranges scènes à Buénos- Ayres. Unitaires et fédéraux commençaient à s'apercevoir de l'ambition effrénée, des habitudes despotiques, du caractère dissimulé du commandant de la campagne.

L'assassinat de Montero , ses ordres du jour au désert, qui

étaient autant de traits décochés contre les unitaires et contre la civilisation ; ses continuelles exigences , enfin , alarmaient tous les hommes quiavaientà se préoccuper non-seulement de Tavenir dupays,maisdeleur propreavenir. Les chefs gauchos eux-mêmes en étaient venus à redouter le nouveau tyran, qui semblait grandir de jour en jour , et qui, ils le pressentaient, finirait par les anéantir. Lopez et Quiroga, notamment, n'étaient nullement disposés à se laisser absorber par Rosas. Lopez surtout tenait à la fédération, dont le germe avait été déposé dans le traité du 4 janvier 1831. Aussi, lorsque, après la défaite dek unitaires, Cordova, qui avait adhéré à la ligue des quatre provinces riveraines, réclama, de concert avec Corrientes, auprès de la commission représentative de Santa-Fé, pour qu'il fût procédé à la réunion d'un congrès général, il appuya sous main cette demande . C'était là aussi que tendaient les vœux de Balcarce et de ses amis, qui voulaient sincèrement une constitution fédérative.

Mais cela ne faisait point le compte de Rosas ; un congrès' général eût amené une organisation quelconque, dans laquelle il eût pu ne pas être le premier : il avait devant lui Lopez et Quiroga, plus anciens et qui avaient fait d'autres preuves dans la politique et dans les armes.

Rosas appliqua, sans la connaître, la maxime favorite do Mazarin : diviser pour régner. Il sut exploiter habilement la jalousie de Quiroga contre Lopez pour brouiller ses deux rivaux, et il réussit à attirer le premier dans son parti. Fort de son appui , il put braver le mauvais vouloir de Lopez, et, se mettant au-dessus de toutes les protestations , il provoqua la dissolution de la commission représentative de Santa-Fé, en retirant son propre commissaire. La guerre étrangère étant terminée , disait-il pour se justifier, le cas prévu par le traité de 1831 est dès lors arrivé , et cette commission n'a plus de raison d'être.

Soit , objectaient timidement les représentants de Cordova ; mais alors il y a lieu de réunir le congrès général. « La république doit enfin se constituer, parce que vingt-deux années d'in-

cessants sacrifices n'ont pas eu d'autre but , parce que cette consolante espérance a pu seule faire supporter aux peuples de si longues souffrances. »

 quoi Rosas objecta que a la guerre contre les Indiens ne permettait pas de considérer la république comme étant en pleine paix et tranquillité », selon que l'exigeait» pour la réunion du congrès, l'article 26 du traité de i83i. C'est ainsi qu'il réussit à prolonger la désorganisation et l'anarchie , d'où sa dictature devak sortir armée de toutes pièces.

Ce que voyant, ceux des fédéraux qui voulaient sincèrement sortir de ce chaos gouvernemental se groupèrent autour de Balcarce, et, avec l'aide de ce qui restait d'unitaires à Buénos- Ayres , tentèrent d'organiser au moins cette province sur des bases libérales, et de la soustraire ainsi à l'influence de Rosas. Cette résolution prise, ils se mirent résolument à l'œuvre. La loi d'épuration fut rapportée; la liberté de la presse fut réta- / blie , et les journaux , démuselés, attaquèrent violemment les actes de l'administration précédente.

Le 8 juillet 4835, la salle des représentants chargea une commission prise dans son sein de lui présenter , avant le 30 septembre suivant, un projet de constitution basé sur le système représentatif républicain.

Une constitution fut en effet rédigée. Il y était dit, notamment, que la province de Buénos-Ayres ne se réunirait jamais avec les autres provinces en corps de nation que sous le régime fédéral, ce qui devait suffire assurément pour rassurer les fédéraux sincères. Mais il y était dit aussi que jamais la puissance executive de la province ne pourrait être revêtue de pouvoirs extraordinaires lui permettant de disposer de la vie et de la fortune des particuliers , ou d'intervertir l'ordre et la forme d'administration établis par la loi.

Cette disposition , qui était évidemment à l'adresse de Rosas, provoqua la fureur des apostoliques : c'est ainsi qu'on appelait les fédéraux restés fidèles au commandant de la campagne,

lesquels disaient que la fédération était la foi de Jésus-Christ ; les autres étaient des schismatiques. Rosas, à qui tout désordre pouvait être utile , fomenta ces dissensions entre les libéraux , et fit tout son possible pour localiser les opinions. Les babitants des villes, qui portent des habits noirs, reçurent de lui le sobriquet de dos noirs {lomos negros) ; les habitants des campagnes, qui aiment les couleurs éclatantes, furent appelés dos rouges. Les journaux insultèrent les dos noirs , les accusèrent d'être de mauvais fédéraux , des traîtres , et la ville paraissait prête à i*etomber dans les désordres qui avaient précédé Tàdministralion de Rodriguez.

En Tabsence de Rosas , sa femme , Dona Encarnacion de Ezcurra, devint Tâme des réunions des exaltés et de leurs intrigues. Avec une ardeur toute virile, elle appela à elle Quiroga et les bandes armées de la campagne , et donna le signal de Texplosion. Le parti de l'ordre et de la liberté fut balayé par ces sauvages ; Balcarce lui-même ne dut la vie qu'à ses antécédents, qui le firent épargner par ses anciens amis politiques; mais il fut contraint de prendre le chemin de l'exil.

Quand Rosas , que les avis de ses partisans avaient été chercher au milieu de son expédition, arriva à Buénos-Ây res , tout ctait achevé, le silence s'était fait partout.

Un trait, que nous empruntons à Tauteur des Considérations sur les Républiques de la Plata, montrera à nu le caractère de cet homme » jaloux de toute influence qui n'est pas la sienne. « Rosas, dit M. de Brossard, ne pardonna pas à sa femme d'avoir agi et surtout d'avoir réussi sans lui. Depuis lors, il ne lui montra que froideur et dédain ; et, quoique à sa mort, en 1838, il lui ait fait faire des obsèques presque royales, qu'il porte encore son deuil, qu'il ne prononce son nom qu'avec des larmes dans les yeux et dans la voix , qu'il montre avec toute sorte de démonstrations d'affection et de respect son portrait en miniature, entouré de cette singulière inscription : <r Ardente fédérale, patriote, indépendante Américaine, )>

il n'est que trop certain qu'il a abrégé ses jours par ses mauvais traitements. On cite à ce sujet des détails trop hideux pour être ôrus sans examen , et le moins hideux de tous ne serait pas le refus qu'il lui aurait fait d'un prêtre à ses derniers moments. En vain sa fille Manuelita le lui aurait demandé à genoux; il aurait répondu : (( Non. Tous ces prêtres sont des bavards, el (( Encarnacion sait trop de choses de la fédération qu'il ne faut «pas qu'ils puissent répéter. Quand elle sera morte, nous « ferons venir un prêtre , nous dirons qu'elle s'est confessée , <i et tout le monde le croira , car je Vaurai dit. n

Et, ajoute M. de Brossard, <( si l'on considère qu'il ne se disait et ne se croyait à Buénos-Ayres que ce que Rosas voulait bien qu'on dit et crût, ce propos n'a rien d'improbable. »

Ce qui est certain, et plus triste encore, c'est L'abaissement de plus en plus grand des esprits, et l'histoire d'aucun peuple, peut-être , ne fournirait le pendant de la comédie que Ton vit alors se dérouler à Buénos-Ayres. La chambre des repré sentants devait craindre la rancune de Rosas : elle chercha à le désarmer par ses cajoleries; elle lui décerna, à lui et à son armée, des récompenses honorifiques et de vastes propriétés territoriales ; enfin elle lui offrit le pouvoir suprême pour la troisième fois.

Rosas accepta tout, excepté le pouvoir, qu'il refusa avec m désintéressement plus fastueux que réel. Il était évidemment l'homme de la situation, et il le savait parfaitement. Aucune administration ne pouvait marcher sans son appui, et il n'entendait en soutenir aucune. Il voulait le pouvoir pour lui, mais il le voulait sans bornes. Cependant, cette autorité dictatoriale, il était trop habile pour la demander lui-même. La chambre, dt' son côté, par un reste d'indépendance, répugnait à la lui conférer s«yis y être provoquée.

On vit donc pendant plus d'une année les représentants, s<* débattant contre la nécessité, s'évertuer à trouver des combinaisons propres à satisfaire Rosas, sans passer sous les fourches

caudines de la dictature » et celui-ci, impassible et silencieux, attendre du temps et du malaise général la réalisation de ses plus chers désirs. En vain les gouverneurs, impuissants à gouverner, se démettaient successivement du pouvoir; en vain rassemblée élisait les plus intimes amis de Rosas ; en v;iin elle Taccablait de messages pour Tinviter à prendre lui-même le pouvoir, rien ne parvenait à le faire sortir de sa dédaigneuse impassibilité, ou, s'il répondait aux sollicitations de la chambre, c'était par des notes prolixes et ambiguës , par des faux fuyants.

La résistance des représentants se brisa à la longuje contre cette force d'inertie, et elle finit par aller au-devant des vœux du rusé politique. Le 7 mars 1835^ l'assemblée, k usant de sa souveraineté ordinaire et extraordinaire, » nomma pour cinq ans le général Rosas gouverneur et capitaine général de la province de Buénos-Ayres, et déposa dans sa personne <c toute la .somme du pouvoir public ^ sans autre restriction que l'obligation de conserver, de protéger et défendre la religion catholique^ et (le soutenir la cause de la fédération proclamée par tous les peuples de la république. » Cela ne satisfit pas encore Rosas ; il voulut donner au pouvoir exorbitant que lui offrait l'assemblée la sanction populaire. Sur le désir qu'il en témoigna, une loi du 22 mars 4835 autorisa les habitants de la province à se prononcer dans les trois jours sur la loi constitutive de la dictature. Les votes de la campagne ne furent pas recueillis faute de temps^ et, en vérité, il n'en était pas besoin, car elle était acquise à Rosas; dans la ville, 9320 voix contre 4 ! ratifièrent la décision des représentants.

Le i*' avril 1835, Rosas prit possession du pouvoir, et, le 25 du même mois, l'assemblée, proclamant elle-même sa déchéance morale, décidait qu'à l'avenir elle ne s'occuperait plus que des afTaires qui lui seraient soumises par le pouvoir exécutif.

Ainsi, en 1835, la barbarie dominait partout^ et dans l'an-

cienne vice-royauté tout semblait plier sous la volonté de Rosas. Les quatorze provinces auxquelles elle avait été réduite étaient dans la main de ses créatures, et gouvernées par autant de dictateurs. Tout homme qui lui portait ombrage était sûr de périr par le fer ou par le poison , comme cela arriva à Quiroga et à Lopez, et, pour anéantir ses ennemis, aucune dépense n'était épargnée.

Le Paraguay seul échappait à Tinfluence de Rosas ; mais nous savons ce que Francia avait fait de cette province. Notre intention d'ailleurs est de consacrer un chapitre spécial à ce pays, dont l'état tout exceptionnel est si curieux à étudier. Pour le moment, nous devons nous occuper de la Banda Oriental, où le tout-puissant Rosas allait rencontrer les premières résistances, ou plutôt du général Rivera, qui personnifiait le pays sur la rive droite du fleuve, comme Rosas le personnifiait sur la rive gauche.

Nous avons dit comment l'indépendance de l'État Oriental fut établie par un traité entre la République Argentine et l'empire du Brésil, dont les ratifications furent échangées à Montevideo le 4 octobre 1828. En conséquence de ce traité, une assemblée constituante, composée des hommes les plus éclairés du pays, s'était réunie, et, après avoir donné le gouvernement provisoire au général Rondeau, elle avait élaboré une constitution fort remarquable, qui, approuvée par les commissaires argentins et brésiliens, avait été soumise à l'acceptation du peuple et solennellement jurée le i8 juillet 4830. Le 24 octobre suivant, le sénat et la chambre des représentants, réunis en assemblée générale extraordinaire, avaient décerné la présidence de la république au général Rivera.

Rivera a exercé dans l'État Oriental une influence moins persistante sans doute, mais non moins grande que celle de Rosas dans la République Argentine ; il y avait du reste dans la situar tion de ces deux hommes des analogies qui ont porté plusieurs

écrivains à en faire le rapprochement. Voici notamment le parallèle qu'en a tracé un diplomate français» M. Deffaudis» dans une dépêche du 15 avril 184S :

« Le général Rivera, comme le général Rosas, n'est pas autre chose qu'un gaucho, c'est-à-dire ignorant, spirituel, faux, rusé , menteur, orgueilleux , vantard , voleur, débauché , indiscipliné au second rang, despotique au premier, enfin montant merveilleusement à cheval. Ce qui les distingue tous deux du gaucho en général, c'est qu'ils ne sont pas braves. Rosas ne se présente jamais à la bataille, et Rivera, en cas de défaite, est toujours le premier à se sauver.

(( Ce qui les distingue entre eux comme gauchos, c'est que Rivera est resté tel que le gaucho d'autrefois, hospitalier et doux, tandis que Rosas est, ainsi que le gaucho qu'il a formé, ennemi des étrangers et sanguinaire. Comme gouvernants et administrateurs, tous deux ne consultent que leurs intérêts per-^ sonnels, se croient des droits absolus sur toutes les choses et les personnes de leurs pays. Us usent des unes et des autres comme d'une ferme, comme d'une armée, comme d'un harem. Mais Rosas agit d'après des volontés calculées et persistantes, Rivera d'après des instincts désordonnés et capricieux. Rosas dépense ou économise systématiquement l'argent qu'il extorque par la violence ; Rivera gaspille follement et sans but celui qu'il escroque par la ruse. Rosas soumet et corrompt tout ce qui l'approche ; Rivera se laisse mener par son entourage. Rosas admet des idées d'Europe celles qui peuvent servir au succès de ses plans, comme l'action des journaux sur l'esprit public et l'importance de l'organisation et de la discipline militaires; Rivera ne comprend que les idées de son pays, méprise toutes les écritures, et persiste à croire qu'il n'y a rien de plus victorieux que les guérillas avec lesquelles il a presque toujours été battu... Rivera ne pourrait lutter contre Rosas. »

« Le général Rosas et le général Rivera, dit encore un écri-

vain de la Revue des Deux-Mondes (i), se baissent profondément. Nous n*entrerons pas dans le détail des événements qui ont fait éclater ce sentiment. Qu'il nous suffise ici de constater le fait et d'indiquer une opposition complète entre les caractères de ces deux hommes : Rosas, vindicatif, cruel, implacable; Rivera, sans fiel, débonnaire même, du moins en apparence....

pardonnant et faisant du bien à tous ses ennemis Placé

comme Rosas au-dessus de la loi, tandis que celui-ci s'armait d'une main de fer et régnait par la crainte. Rivera caressait tout le monde et cherchait dans le cœur des hommes qu'il commandait une puissance plus douce et peut-être plus solide, n

Ce qui est hors de doute , et ce que nous devons constater, c'est l'ascendant prodigieux qu'exerça Rivera sur les Orientaux , ascendant difficile à comprendre pour ceux qui n'apprécieraient cet homme que par les résultats de son administration, mais qui a tenu à des circonstances toutes personnelles. Doué d'une grande facilité de parole , il cachait sous une écorce grossière le génie le plus astucieux. Sa prodigalité , la douceur et le laisser aller de son administration lui créèrent de nombreux partisans dans un pays étranger aux mœurs et à la régularité administratives. Ajoutons le bonheur qu'il eut longtemps à la guerre, et qui a suppléé chez lui à la science, qui lui a toujours maaqué, et à la bravoure, qu'on lui conteste, bonheur qui dans tous les cas ne pouvait qu'ajouter à sa popularité.

La Banda Oriental jouit , pendant les quatre années de sa présidence , d'une paix profonde , qui fut à peine troublée par une tentative insurrectionnelle de Lavalleja. Ce général, auquel la nouvelle république devait son indépendance, n'avait pas vu sans amertume qu'on lui eût préféré Rivera. Il leva donc l'étendard de la révolte; mais ce mouvement fut immédiatement étouffé.

(i) M. Page , Affaires de Buénos-Ayres^ Revue des Deux-Mondes, t. xxv, p. 309 et 316.

Dans cette circonstance, Rivera avait eu beaucoup à se louer de Ténergie d'un capitaine du port, don Manuel Oribe, et il lui en avait témoigné sa reconnaissance en le nommant général et ministre de la guerre. Le terme de sa présidence arrivé, il employa toute son influence à le faire nommer à sa place, et Oribe en effet fut élu.

Le nouveau président présentait avec son prédécesseur un contraste frappant. Ses manières étaient celles d'un gentilhomme, et il se piquait de générosité et d'une fidélité chevale* resque à sa parole. Il était brave jusqu'à la témérité. Comme administrateur, il montra une intégrité à toute épreuve, et pendant sa présidence il parvint, par sa fermeté, à maintenir l'ordre dans l'administration. Mais, d'un tempérament violent , d'une humeur absolue et sanguinaire , il poussait quelquefois cette fermeté jusqu'à la sévérité la plus excessive. Aussi devintil bientôt odieux aux populations indisciplinées de la campagne, qui se soulevèrent contre lui. Rivera, moitié de gré, moitié de force, dut se mettre à la tête de l'insurrection. Les>éfugiés argentins du parti unitaire, qui étaient nombreux à Montevideo, et auxquels il avait' accordé, durant sa présidence, une généreuse hospitalité , se joignirent à lui , Lavalle en tête , et, avec leur aide , il défit complètement Oribe à la bataille de Palmar, le iO juin 4838, et le força à s'enfermer dans Montevideo.

Oribe, voyant la défection faire le vide autour de lui et sentant que le pouvoir lui échappait, résigna son autorité et se réfugia à Buénos-Âyres , où l'attendaient les séductions de Rosas.

Administration de Rosas. — Fausse idée qu'on se fait en Europe des partis en lutte sur les bords de la Plata. — Marche de la révolution dans les provinces intérieures. Etat moral du pays. — Portrait et caractère du dictateur. 11 ne veut point de rivaux. Comment il se défait de Lopez et de Quiroga. Curieux détails sur le tigre de la Rioja.

Nous l'avons déjà dit, et nous ne saurions trop le répéter, ce ne sont point des annales que nous avons eu l'ambition d'écrire, c'est une simple étude que nous essayons. Une histoire des provinces de la Plata, largement conçue, largement exposée, aurait sans doute un grand intérêt pour les Argentins, les hommes appelés à administrer le pays pourraient y trouver d'éloquentes leçons, mais elle n'aurait pas de lecteurs à distance.

Les mouvements stratégiques du général Paz pour vaincre les montoneros de Cordova, l'organisation de l'armée unitaire ou fédérale, la manière de combattre dans ces immenses plaines, le rôle de Tinfanterie ou des masses de cavalerie, enfin la manière de franchir les grandes distances qui séparent l'agresseur de l'ennemi qui l'attend, distances qui souvent démoralisent et désorganisent une armée avant même qu'elle soit entrée en action ; les mesures prises pour la meilleure perception de l'impôt, le rôle de la Banque de Buénos-Ayres , la création du papier-monnaie , la disparition du numéraire dans la province de Buénos-Ayres, les immenses ressources que le gouvernement local a trouvées dans l'émission de ce papier, tout cela pourrait intéresser les hommes de guerre ou les économistes de tous les pays, mais serait peu attrayant pour la généralité des lecteurs. J'en dirai autant de certaines personnalités, du rôle qu'elles ont joué dans les luttes entre la colonisation et la barbarie : intéressantes pour le pays qui a été le théâtre des actions de ces hommes, qu'elles soient dignes de louanges ou de réprobation» cette étude perdrait tout intérêt hors du pays. En entrant dans

ces détails , nous craindrions de fatiguer Tattention du petit nombre de lecteurs que ce livre peut avoir» et nous avons à cœur d'abréger le plus possible ce travail» déjà trop étendu. Mais» pour faire comprendre l'administration de Rosas» nous devons insister» sans parti pris» sur ce personnage» qui» appelé au pouvoir par les circonstances que nous avons indiquées» devait s'y maintenir pendant de si longues années.

Nous nous attacherons d'abord à détruire un préjugé trop commun en Europe» qui consiste à juger des partis qui luttent au loin d'après les partis qu'on a sous les yeux. Ainsi» en France » quand l'attention publique fut appelée sur ces pays de la Plata, on se figurait volontiers que Rosas était conservateur, que les gauchos représentaient la petite propriété , que les généraux Lavalle ou Rivera» de la Banda Oriental » étaient des soldats libéraux comme le général Pepe ou le général Foix ; et» dans les unitaires» on n'était pas éloigné de voir des carbonari. Pour les Anglais» les fédéraux étaient des torys; les unitaires au pouvoir» Aeswhigs; hors du pouvoir» des radicals. Et pourtant quiconque aura la patience de continuer cette lecture verra» si nous réussissons à nous faire comprendre , que ce sont là des idées absolument fausses. Rosas et les fédéraux^ Lavalle et les unitaires» n'étaient ni conservateurs ni libéraux. Les premiers étaient la conséquence naturelle d'une société qui se trouve à la tête de ses propres affaires après une longue tutelle ; les autres» libéraux ou rétrogrades» un groupe de gens civilisés entre beaucoup de barbares » qui aspiraient à vivre dans une société où la propriété et la vie eussent d'autres garanties que le caprice de l'homme au pouvoir.

Le véritable intérêt que peut présenter cette étude est de faire voir une fois de plus comment une minorité qui combat pour le droit» pour la dignité humaine» finit par vaincre une majorité qui défend une mauvaise cause» parce que cette majorité» quelque succès qu'elle puisse d'abord obtenir» en vient

bientôt à se fractionner^ et se dissout par l'effet même de la cause qu'elle s'obstine à défendre.

Nous verrons plus tard comment la majorité fédérale se dé truisit elle-même et finit par adopter les théories des unitaires, qui seules pouvaient amener la paix , le contrôle de l'autorité , la stabilité , but constant et fatal des partis politiques.

Rosas n'était pas , malgré sa manière d'agir, en dehors du cercle tracé aux ambitieux , une individualité à part. C'était , comme nous venons de le dire , la conséquence logique du système qui l'avait précédé, et aussi de l'industrie qui faisait vivre les populations de la Plata.

Excepté dans les caractères aigris par le malheur ou qui ont une insulte à venger, la tyrannie est l'effet du manque d'intelligence de la chose publique, plutôt que de la haine ou d'un caractère complètement perverti. La tyrannie de Rosas s'explique surtout par son manque d'éducation. Elevé à la campagne, il s'était formé dans les établissements des Anchorena, où il avait eu à gouverner d'immenses troupeaux. Les hommes qu'il avait eus sous ses ordres étaient des gauchos encore plus rudes que lui, et qui n'obéissaient qu'aux ordres donnés avec rudesse, qui ne cédaient qu'à la force. Il avait été brutal avec ses employés comme avec les troupeaux confiés à ses soins, et il avait réussi. Aussi croyait-il avec une entière bonne foi qu'un pays, pour être bien organisé, devait être gouverné comme une estancia^ c'est-à-dire qu'il ne devait y avoir qu'un maître et des serviteurs obéissant, sans discuter les ordres du maître, pour le plus grand bonheur du bétail, qu'on multiplie et qu'on fait changer de pâturage sans se préoccuper de ses goûts ou de ses inclinations. Esprit très-borné, Rosas croyait rendre ses compatriotes parfaitement heureux en les assimilant au bétail qui avait prospéré par ses soins; et ses instincts sanguinaires ne se seraient pas développés s'il n'avait trouvé des résistances à ses^volontés , résistances que , dans sa candeur, le pauvre barbare con-

sidérait comme un crime de lèse-autorité. L'autorité, pour lui, toujours partant du point de vue de Vestanciero , était un mal nécessaire, mais qu'il fallait respecter avant tout. Et, en cela , il obéissait , sans s'en douter, à la tradition enracinée dans la conscience d'un peuple soumis depuis des siècles à l'autorité monarchique. Rosas n'était pas, d'ailleurs, le seul à penser ainsi; la majorité des estancieros, tous les hommes de la campagne, ainsi que les travailleurs des villes, sans s'en rendre compte, pensaient de même. Quand Rosas demandait des pouvoirs exceptionnels , plus d'un se disait : A sa place , j'en demanderais autant. Or, quand on pense ainsi, on est bien près d'accorder à un autre ce que l'on ne rejetterait pas pour soi-même. En lui votant les pouvoirs illimités qu'il avait demandés , beaucoup se faisaient cette réflexion : Puisque l'autorité est un mal nécessaire, laissons cette autorité entre les mains d'un homme qui sait la faire respecter , d'un homme qui , n'étant pas , comme Rivadavia, tourmenté du besoin d'innover, ne saurait produire de perturbation.

Pour les propriétaires de Buénos-Ayres et pour un grand nombre de personnes dans les provinces , à l'époque où nous sommes arrivés, Rosas était la fin des guerres étrangères et la fin de la guerre civile. C'était plus que la paix, c'était la réalisation du plus parfait statu quo. On avait tant souffert pour avoir voulu faire quelque chose, qu'on désirait ne rien faire du tout pour ne plus souffrir. Rosas avait donc, en 1835^ beaucoup de partisans désintéressés.

Pour lui , qui ne pouvait qu'être fort satisfait du résultat de ses longues manœuvres, il pensait aussi de très-bonne foi qu'on devait le laisser faire à sa guise, et que sa mission était le maintien de ce statu quo, bon pour lui, puisqu'il avait atteint la position qu'il ambitionnait, bon pour tout le monde, comme le prouvait son élection. Il y avait bien quelques dissidents, mais il pensait s'en défaire , comme un gaucho se défait d'un animal télu, difficile à mener, c'est-à-dire en les tuant, et les tuant

d'une manière simple» sans bruit , en les assassinant, ce qui, dans sa pensée, était préférable à un procès, qui produit toujours de l'agitation. Je dirai plus, aux yeux de cet homme l'assassinat était un droit que l'autorité, dans l'intérêt de la paix et de l'ordre public, pouvait et devait mettre en pratique.

C'était là évidemment un axiome politique assez étrange, mais il était également admis par les chefs gauchos , ce qui explique la facilité avec laquelle ils ordonnaient une exécution , sans se préoccuper des formes légales sous lesquelles on met à couvert la responsabilité individuelle dans les pays plus civilisés où l'assassinat politique a toujours été pratiqué jusqu'à présent.

Mais, parmi les gouverneurs barbares au pouvoir desquels les populations à demi civilisées de la République Argentine étaient tombées, il y avait deux écoles, qui avaient leur origine dans le plus ou moins de barbarie des hommes qu'ils administraient. Ainsi Francia, au Paraguay, dans ce pays perdu, à la tête d'un troupeau d'idiots , n'ayant point à se préoccuper de l'opinion publique, faisait fusiller ouvertement, donnant pour unique mo* tif le salut de l'État. Quiroga, qui commandait à la Riojaetdans presque tout l'intérieur, agissait avec le même sans fagon; lui non plus , le rude gaucho, n'avait pas à craindre l'opinion publique, qu'il méprisait.

Rosas, qui résidait dans une grande ville, qui avait à redouter les révélations de la presse de Montevideo, sans être plus scrupuleux que les autres, devait agir dans l'ombre et recourait a l'assassinat.

Ses deux premières victimes furent précisément deux de ses anciens amis , deux hommes qu'il avait longtemps courtisés : Lopez et Quiroga , deux bandits qui ne valaient pas mieux que lui , mais pourtant moins hypocrites. Ces sortes de crimes ne peuvent se prouver judiciairement; mais douter que Rosas so débarrassât de ses compétiteurs par des moyens violents, ce serait faire injure au patriotisme du restaurateur des /ow, comme

le pauvre sauvage aimait à se faire appeler. Pour que sa domination à Buénos-Ayres n'eût à craindre aucune entrave, il avait besoin que chacune des quatorze provinces qui composaient la Confédération Argentine fût gouvernée par un homme entièrement à sa dévotion, et qui ne souffrit point qu'on y complotât contre son autorité. Arrivé au pouvoir avec l'aide des fédéraux , il ne pouvait songer à imposer sa présidence à la Confédération; mais s'il ne devait pas en être de droit le chef suprême, il tenait à en être le maître de fait. Quiroga était un obstacle à sa suprématie, Quiroga devait disparaître.

Dans le récit qui précède, nous n'avons pu suivre les péripéties de la lutte entre la civilisation et la barbarie dans l'intérieur du pays , comme nous l'avons fait dans les provinces riveraines. Pour expliquer l'importance de Quiroga, il nous faut ' donc jeter un coup d'oeil rétrospectif sur le développement de la révolution dans les provinces centrales.

Les luttes pour l'indépendance avaient produit sur le versant des Andes les mêmes résultats qu'à Buénos-Ayres. La guerre avait amené à la surface les couches sociales inférieures, que les gouvernements stationnaires laissent croupir dans leur léthargie, et qui n'apparaissent qu'à la suite des secousses révolutionnaires.

Au commencement de la révolution, la République Argentine était forte de toute la civilisation que l'Europe envoyait périodiquement et sans s'en douter à ses colonies. Les créoles de Mendoza, de Salta ou de Potozi, avaient été constamment, comme ceux de Buénos-Ayres et de Montevideo , en contact avec les employés espagnols, employés élevés dans un pays hiérarchiquement organisé, habitués à respecter et à être respectés, monarchistes sans doute^ mais ayant quelques idées de droit et de devoir, hommes dont les études avaient discipliné l'esprit , qui comprenaient qu'il y a une- dignité humaine , dont on n'avait pas à craindre, par conséquent, ces abus d'autorité, ce déver-

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