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LES AVENTURIERS

Antagonisme des Espagnols et des Portugais. Traité de Tordesillas. — Vincent Pinzon, Solis, Magellan, Gabotto, Lara. — Les grandes rivières. Peuplades qui habitent leurs bords. — Premier essai de colonisation à Santi-Espiritu. La belle Lucia Miranda.

Le droit international, au seizième siècle, était loin d'être aussi avancé qu'il Test aujourd'hui; on y aurait traité de folies certaines maximes qui nous paraissent, à nous, en dehors de toute discussion. Les hommes d'État d'alors auraient trouvé souverainement impolitique, par exemple, de faire la guerre à une nation pour ouvrir ses ports aux pavillons de tous les peuples, comme les Anglais l'ont fait après leurs premières victoires sur les Chinois. Au seizième siècle, chacun travaillait pour soi; si l'on découvrait une terre, c'était pour la coloniser à soi seul; si l'on ouvrait une route , on prétendait avoir le droit exclusif de s'en servir. Les idées de commerce et de monopole étaient inséparables.

Les rois d'Espagne, par exemple, qui voulaient qu'on respectât leurs découvertes , respectaient scrupuleusement celles des Portugais ; les instructions qu'ils donnaient à leurs pilotes à cet égard étaient précises et sévères. Ainsi , pour arriver aux

pays des épices et de la soie , leurs navires ne devaient pas prendre la route du sud-est , parce que c'était le chemin des Portugais. On admettait comme très-juste que les mers qu'un peuple avait découvertes ne fussent traversées que par les navires de ce seul peuple.

Cette doctrine, qui peut nous sembler étrange aujourd'hui, paraissait alors si naturelle, que, pour lui donner la plus haute sanction , les monarques d'Espagne et de Portugal sollicitèrent du pape Alexandre VI la fameuse bulle du 4 mai 1493, qui divisait les domaines maritimes des couronnes de Castille et de Portugal par une ligne imaginaire tracée d'un pôle à l'autre, à cent lieues à l'ouest des îles Açores; et l'année suivante, 1494, ils signèrent en conséquence le traité de Tordesillas, qui fixait à trois cent soixante-dix lieues à l'ouest des îles du Cap-Vert la ligne de démarcation des domaines maritimes des deux couronnes. C'était une absurdité, qui ne pouvait produire que de déplorables résultats. Cette division du globe fut en effet la cause de longues guerres entre l'Espagne et le Portugal.

Quoi qu'il en soit, le traité de Tordesillas, qui s'appuyait, en quelque sorte , sur l'infaillibilité du pape , demeura la loi pendant une vingtaine d'années, et personne ne songea à le discuter, pas plus à Lisbonne qu'à Séville : les Espagnols devaient exploiter l'Asie et les terres nouvelles par la route du sud-ouest, les Portugais par la route du sud-est.

A la mort de Colomb, en 1506, les Espagnols, comme Colomb lui-même, croyaient qu'ils avaient atteint l'extrémité orientale de l'Asie; aussi l'étonnement fut-il grand à Séville quand on apprit, en 1513, que Vasco Nunes de Balboa, en pénétrant dans l'intérieur des terres, à onze lieues à l'ouest de Portobello, avait trouvé un grand océan. Cette découverte renversait toutes les belles combinaisons dont nous venons de parler; aussi le gouvernement espagnol, désappointé, s'emprcssa-t-il de faire partir de nouvelles expéditions pour poursuivre à outrance l'entreprise de Colomb aue l'on regardait comme n'ayant pas atteint

le résultat qu'elle devait donner. Mais dès auparavant quelques autres voyages de découverte avaient été entrepris, dont nous devons dire un mot.

Vincent Yanes Pinzon, compagnon de Colomb, avait traversé la ligne équinoxialc et visité en 1500 la côte du Brésil. Trois mois après lui, un capitaine portugais, Pierre Alvarès Cabrai, avait touché par hasard à ces mêmes terres, et en avait pris possession pour le roi de Portugal, prétendant qu'elles se trouvaient dans les limites du domaine assigné aux Portugais par le traité de Tordesillas. Et c'avait été en vain que Pinzon avait protesté. Pour couper court à toute contestation de ce genre , les Espagnols résolurent dès lors d'occuper toutes les côtes que leurs pilotes pourraient découvrir.

En 1508, le même Pinzon et Juan Dias de Solis étaient partis de San-Lucar avec deux caravelles. Ils avaient parcouru la côte du Brésil et navigué jusqu'au 40' degré de latitude sud, passant devant l'embouchure de la Plata, mais à une trop grande distance pour découvrir la grande rivière. Battus par la tempête , les deux capitaines étaient revenus, en 1509, sans avoir fait aucune découverte de quelque importance , mais ennemis acharnés, comme, en général, tous les commandants d'expéditions malheureuses. Solis, à peine débarqué, fut arrêté, emprisonné, et bientôt après mis en jugement. Mais il fut acquitté, et , après la mort d'Améric Vespuce , le roi , pour lui faire oublier ses tribulations, lui donna la place de Piloto Mayor, avec un traitement annuel de 75,000 maravédis , à la charge seulement de faire une pension de 10,000 à la veuve de son prédécesseur.

En novembre 1514 , Solis signa avec la couronne un contrat par lequel, moyennant 4,000 ducats d'or, il s'obligeait à armer trois bâtiments, un de soixante tonneaux et deux de trente. Le roi prêtait en outre quatre bombardes et soixante armures. Toutes les dépenses de l'expédition devaient être faites par Solis, et les profits, s'il y en avait, devaient être divisés en

trois parts : une pour le roi , une pour le commandant , une pour les équipages.

Solis employa toute une année aux préparatifs de son expédition; il partit enfin au mois d'octobre 4515. Sa petite flotte toucha à Ténériffe, traversa l'Atlantique et reconnut avec soin les côtes du Brésil. Arrivé au 35e degré de latitude sud , il vit à l'occident des terres assez élevées, qu'il put croire être l'extrémité australe des terres où Cabrai avait touché.

S'approchant des côtes avec toutes les précautions habituelles aux marins des temps passés, il découvrit une petite île qu'il nomma Isla de Lobos, à cause du grand nombre de phoques qu'il y trouva. Il y ancra ses caravelles, puis continua à longer les côtes, pour reconnaître cette grande baie, qu'il n'avait pas aperçue lors de son premier voyage avec Pinzon, et, comme l'eau devenait moins salée à mesure qu'il avançait, il donna à, ce qu'il croyait un golfe le nom de mar Duke, mer Douce. Les sondages indiquaient de moins en moins de profondeur, aussi sa marche était-elle très-lente. La côte continuait à s'enfoncer à l'ouest, l'eau était trouvée de plus en plus potable. Cependant les vigies, constamment sur le plus haut mât de la grande caravelle, ne découvraient, du côté opposé , aucune trace de terre qui indiquât une rivière. Enfin, cinq jours après avoir quitté Lobos, Solis se trouva dans une eau aussi bonne à boire que celle du Guadalquivir à Séville. Au sud apparaissaient les arbres des îles basses du Parana; la côte du nord présentait de belles collines couvertes de verdure. Ils étaient donc dans une immense rivière, telle que n'en avaient jamais rencontré les marins du vieux monde. Près de la rive gauche s'élevait une petite île, Martin Garcia : les marins espagnols y distinguèrent des huttes et quelques Indiens, qui regardaient avec étonnement les caravelles et les hommes étranges qui les gouvernaient. C'étaient les premiers habitants qu'ils eussent rencontrés depuis qu'ils étaient dans la mer Douce.

Les instructions de Solis lui enjoignaient de prendre pos-

session des terres habitables qu'il découvrirait. Cette contrée d'apparence si fertile lui offrait une occasion de les exécuter qu'il ne pouvait laisser échapper. Sans se préoccuper des pauvres sauvages qui y vivaient, et qui, d'ailleurs, avaient disparu à l'approche de l'embarcation que la caravelle mit à l'eau, il sauta à terre, et, suivi des deux représentants de \a part du roi et de sept marins, s'avança sur une colline boisée pour y planter une croix, faire quelques marques aux arbres, remplir enfin le cérémonial d'une prise de possession qui devait , dans sa pensée, assurer au roi d'Espagne la pleine et entière souveraineté du pays.

Apeine avaient-ils commencé à creuser pour planter la croix, qu'une nuée de flèches partit de taillis dans lesquels s'étaient cachés les sauvages et blessa plusieurs des compagnons de Solis. En même temps , une troupe d'Indiens s'élança sur eux avec des hurlements effrayants, et les malheureux marins, surpris , presque désarmés , tombèrent victimes de leur trop grande confiance. Tous avaient péri avant que les marins, qui, de la caravelle, apercevaient cet affreux massacre, pussent porter secours à leur capitaine. La tuerie achevée, les sauvages allumèrent, en poussant des cris de joie, de grands feux, où les Espagnols virent avec horreur qu'ils rôtissaient les têtes, les pieds et les mains de leurs compagnons. Effrayés de ces scènes d'anthropophagie, les caravelles hissèrent toutes leurs voiles et retournèrent à l'île de Lobos , où le lieutenant Torrès prit le commandement de la petite flotte, qui retourna immédiatement en Espagne , en touchant aux mêmes ports de la côte du Brésil qu'elle avait visités en allant.

Ainsi finit l'infortuné Dias de Solis. Des trois vaisseaux partis de San-Lucar, un avait sombré, les deux autres ne ramenèrent qu'une faible partie des équipages, qu'avait décimés la maladie.

De retour en Espagne, ces quelques survivants parlèrent avec enthousiasme de la rivière sans pareille qu'ils avaient découverte au sud ; mais le sort de Solis et de ses compagnons

n'Hait pas fait pour encourager à poursuivre, au moins de sitôt, leurs découvertes.

Cinq ans s'écoulèrent sans que les Espagnols tentassent d'autres expéditions à la côte orientale. Cependant le passage du sud-ouest était trop important pour que la mort d'un pilote en fit abandonner la recherche.

En 1520, une grande expédition de découverte, consistant en cinq petits bâtiments, montés par deux cent soixante-cinq hommes, partit sous les ordres de Magellan, marin portugais au service d'Espagne. Les annales maritimes ne présentent rien qui puisse se comparer à l'entreprise de ce hardi navigateur. Avec des bâtiments dont aujourd'hui les pêcheurs de la Manche ou de la Méditerranée voudraient à peine se servir, Magellan reconnut les côtes du Brésil, la mer Douce, comme on appelait alors le grand fleuve découvert par Solis, suivit les côtes houleuses delaPatagonie, et passa tout un hiver dans le port deSan-Julian, par 49 degrés de latitude sud.

Là il eut à combattre une première sédition de ses équipages. Trois des cinq bâtiments refusèrent d'obéir plus longtemps aux ordres d'un étranger. Mais Magellan les aborda, tua un des capitaines , fit prisonniers les deux autres, et tout rentra dans l'ordre. Cependant, cette répression ne lui parut pas encore suffisante; il voulut prévenir par la terreur le retour de semblables séditions. Roi absolu de ses équipages dans ces parages perdus , il fit le procès à un des deux capitaines prisonniers et le condamna à être écartelé. L'autre, ainsi que l'aumônier delà flotte, soupçonné d'avoir poussé les mécontents à la révolte , furent abandonnés sur ces côtes arides, au moment où la flottille remit à la voile pour le sud.

Quelques jours de navigation favorisés par une brise du nordouest le menèrent au cap des Vierges, où il s'engagea dans le détroit qui devait le conduire au Pacifique, et qui porte encore son nom. Mais là commencèrent ses tribulations. Un de ses pe-

tits bâtiments s'échoua, pendant une nuit obscure , sur la côte sablonneuse d'une presqu'île , plus tard nommée de Brunswick, et, dans cette même nuit, la meilleure des caravelles , profitant d'une brise du sud , déserta et mit le cap vers l'Espagne. Mais les tempêtes, sans doute , punirent ces lâches déserteurs de leur félonie, car on n'en entendit plus parler depuis. Les trois navires auxquels se trouvait ainsi réduite l'expédition arrivèrent à l'ile de la Désolation , d'où , poussés par des brises du sud-est , ils furent rapidement portés vers l'Océanie.

D'autres et de plus cruelles traverses attendaient les hardis marins. Un des bâtiments brûla aux îles Philippines, Magellan lui-même périt en combattant sur une de ces îles, et la Cajutana, qu'il avait montée jusque-là, se perdit aux îles Moluques. De la petite flotte partie d'Andalousie, il»ne restait donc qu'un seul navire, la Victoria. Après bien des traverses, elle réussit à doubler le cap de Bonne-Espérance et revint en Espagne, conduite par Sébastien del Cano, avec vingt et un hommes, les seuls survivants des deux cent soixante- cinq que Magellan avait embarqués pour cette mémorable expédition, qui, après le voyage de Colomb en 1492, a le plus contribué à étendre les connaissances géographiques. Un navire avait fait le tour du globe : tous les doutes étaient donc dissipés ; le monde entier était ouvert à l'homme , qui , de ce jour, devenait réellement le maître de tout son domaine.

Le problème résolu par la Victoria était jugé d'une si grande importance, que, avant même que l'on connût le résultat de l'aventure tentée par Magellan, une autre expédition dans le même but s'organisait à Cadix , sous les ordres de l'Italien Sébastien Gabotto, nommé en 1518 Pilolo Mayor, à la place du malheureux Solis. L'arrivée de la Victoria lit changer la destination primitive de cette expédition , qui reçut plus particulièrement l'ordre d'explorer les grands fleuves où Solis avait péri.

Arrivé à la mer Douce, Gabotto explora la cote au nord et au

sud, puis pénétra dans le Parana jusqu'à l'emplacement actuel de Santi-Espiritu. Il établit là un petit fort pour abriter une partie des hommes qui l'accompagnaient, ainsi que les deux bâtiments de plus fort tirant ; et , monté sur la plus légère de ses caravelles , il reconnut les rivières qui viennent se jeter dans la Plata. Quelques morceaux d'argent qu'il reçut des Indiens, dans cette exploration , lui firent donner le nom de Rio de la Plata, rivière d'argent, à l'embouchure de ces grands fleuves, mieux nommée d'abord par Solis la mer Douce. L'importance de ces admirables cours d'eau nous engage à en dire quelques mots.

L'estuaire des grandes rivières venant du nord-ouest et du nordest jette dans l'Atlantique le prodigieux volume des eaux versées par un bassin qui n'a pas moins de cent soixante-dix mille lieues carrées d'étendue et qui occupe presque un quart de l'Amérique du Sud. La largeur du fleuve , à l'endroit où ses eaux sont bonnes à boire , est de seize lieues marines , et pas une seule île n'interrompt cette immense nappe d'eau douce. La profondeur de la Plata est loin de correspondre à cette largeur , dont plus de la moitié est occupée par des bancs de sable recouverts à peine de un ou deux mètres d'eau, et les principaux canaux mêmes n'admettent pas de bâtiments calant plus de quatre mètres.

Cette immense étendue d'eau est à peine affectée par les plus grandes crues du Parana ou de l'Uruguay; elle l'est davantage par les vents régnants. Quand le vent du sud-est souffle avec violence, le volume des eaux du fleuve, contenues par la houle de l'Océan qui les repousse, augmente de deux ou trois mètres; le contraire arrive lorsque le vent souffle du nord-ouest : la rivière se vide à la suite des eaux de la mer, refoulées par le vent, les plages se découvrent, et il n'est pas rare de voir des hommes à cheval jetant le filet dans les bas-fonds où le poisson s'accumule, là où quelques heures auparavant on voyait naviguer des goélettes de quarante ou cinquante tonneaux.

L'estuaire entre les caps de Sainte-Marie et de Saint-Antoine , ligne qu'on peut considérer comme la limite entre l'océan et le fleuve , a trente-cinq lieues de large; à partir de là, il va toujours se rétrécissant; à soixante-dix lieues au nord, la rivière mesure à peine huit lieues de large.

Le Parana (nom guarani qui signiûe grand comme mer) apparaît bientôt, divisé en mille courants par les îles que forme le limon charrié par le fleuve. Ce sont d'abord des îles basses, à fond de vase, qui ne produisent que des joncs marins. A mesure qu'on pénètre dans ce dédale de canaux , les îles s'élèvent et portent une végétation plus robuste. On y voit de grands ceibos aux troncs tourmentés, au feuillage sombre, mais luisant, chargés, à certaines époques de l'année, d'immenses fleurs écarlales qui feraient figurer cet arbre avec honneur dans les serres luxueuses d'Europe ; plus haut encore , des pêchers aux fleurs roses ; des orangers toujours beaux , qu'ils soient parés de leurs fleurs blanches ou de leurs fruits d'or, qui se détachent si bien sur la masse de verdure, se mêlent aux ceibos; puis ce sont des saules immenses, des alisos, des curupis, des talas, des palmiers aux troncs élancés et réguliers comme des colonnes, qui élèvent leurs panaches au-dessus des plus grands arbres.

Une immense quantité de plantes grimpantes, bignognes, passiflores, asclépiadées, unissent ensemble tous ces arbres et forment d'impénétrables fourrés.

Les fonds marécageux nourrissent une foule de plantes aquatiques, telles que des cypérus, des arums, des sagittaires, des typhas, et la belle pontédéria aux fleurs bleues, que, sous le nom de camalote, on voit flotter sur le Parana lors des crues, et former de petites îles d'un beau vert, sur lesquelles l'azur foncé de l'épi tranche d'une manière pittoresque.

L'imagination d'un poëte vénitien ne pourrait rien inventer de plus beau que ce jardin , où les allées sont remplacées par des canaux aux eaux limpides , et aussi solitaires aujourd'hui

qu'ils Tétaient au temps de la conquête. L'amant de la nature aime à se perdre dans ce dédale silencieux et embaumé.

La chaumière d'un Carapachay (nom qu'on donne aux habitants des îles) remplace çà et là les huttes des Indiens Guaranis qui habitaient le delta du Parana lors de la visite de Gabotto.

Ce delta se prolonge jusqu'au Rosario, à soixante lieues au nord de l'endroit où le Parana sort des îles pour former la grande baie d'eau douce qui est la Plata proprement dite ; sa largeur alors est de douze à quinze lieues. Les deux principaux cours d'eau qui s'y jettent sont la Boca de las Palmas, à droite du fleuve, et la Boca del Guasu, à gauche. A mesure qu'on s'éloigne de la Plata, les îles deviennent plus grandes et plus élevées.

A partir du Rosario le fleuve se resserre entre des berges plus marquées. Quoique le canal principal n'ait guère plus de deux à trois mille mètres, si l'on compte comme appartenant au lit de la rivière les terres basses entrecoupées de canaux souvent navigables pour des goélettes, on peut encore estimer de huit à douze lieues sa largeur moyenne entre les deux rives. Il va ensuite se rétrécissant à mesure qu'il s'enfonce vers le nord ; pendant deux cents lieues il suit une ligne presque droite ; il tourne alors brusquement à l'est. A cette distance, la masse d'eau qu'il roule est encore énorme; sa largeur dépasse cinq mille mètres, et sa profondeur moyenne atteint de trois mètres et demi à quatre mètres quand les eaux sont basses , et de six à sept lors des crues.

Le cours du Parana de l'est à l'ouest est de soixante-dix lieues; mais son volume est de moitié plus faible. Les berges qui l'encaissent sont élevées et couvertes d'une végétation tropicale. Des cèdres énormes , des urundays au bois dur et rouge comme du granit, des lapachos, des algarobas, des nandubays , des \ivaros, des quebrachos, étendent sur le fleuve leurs puissantes branches. L'étonnement de Gabotto dut être grand en pré-

sence de ces forêts, qui offrent les plus beaux bois de construction qu'on puisse voir.

Le fleuve reprend ensuite sa première direction du sud au nord. Resserré entre deux hautes rives, il n'a plus que huit cents mètres de largeur; son cours devient moins tranquille à mesure qu'on approche du pays accidenté d'où il descend ; il est parsemé de roches qui font bouillonner ses vagues et rendent la navigation de plus en plus difficile ; enfin , elle est tout à fait interrompue au 24e degré de latitude par la grande cascade de Maracayu, elsalto de Guayra.

Azara, qui visita cette cascade en 1778, la décrit ainsi : « Figurez-vous une immense chute d'eau, telle qu'un poêle seul pourrait la peindre. Ce fleuve qui se précipite ainsi, c'est en effet le Parana, le grand fleuve. A cette distance énorme de son embouchure (quatre cent soixante-dix lieues), il a plus d'eau que presque tous les fleuves d'Europe réunis ensemble ; au point même où la chute va commencer, sa largeur est de quatre mille deux cents mètres. Cette immense nappe d'eau s'engouffre tout à coup dans un étroit canal de soixante mètres, d'où elle s'élance avec une indescriptible furie. Elle ne tombe pas verticalement ni d'aplomb, mais sur un plan incliné de cinquante degrés, qui forme une chute totale de dix-sept mètres de hauteur perpendiculaire. Le brouillard produit par le bouillonnement de l'eau sur les bords de ce canal de granit et sur les rochers qui s'élèvent au milieu du courant forme des colonnes de vapeur qui se voient de plusieurs lieues, et sur lesquelles se dessinent de nombreux arcs-en-ciel. Une pluie continuelle, produite par leur condensation, arrose les environs. Le bruit de cette magnifique cascade s'entend à six lieues, et dans le voisinage on croit sentir trembler la terre.

« Au-dessus de la cascade le Parana est encore navigable, et pour découvrir ses sources il faudrait remonter encore cent cinquante lieues plus loin, jusqu'au 19e degré de lalitude sud ,

et s'enfoncer dans l'immense forêt qui du pied des Andes s'étend jusqu'à l'Atlantique. »

Quel spectacle ce dut être pour Gabotto et ses compagnons! C'était une vie bien dure, sans doute, que celle de ces premiers explorateurs du nouveau monde; mais que d'émotions ils durent éprouver à la vue de ce continent vierge, et combien leur âme dut s'élever devant ces spectacles sublimes ! Le pays était solitaire , il est vrai , mais il n'était pas désert. Ce n'étaient pas les steppes nues de l'Asie ni les sables brûlés de l'Afrique, ces contrées désolées qui disent à l'imagination : Ici des peuples ont été. C'étaient des forêts vierges, un sol luxuriant, émaillé de fleurs aux couleurs métalliques et d'oiseaux au plumage resplendissant, une nature, enfin, pleine de vie et d'espérance, qui, elle aussi, parlait à l'imagination, mais pour dire : Ici des peuples seront.

Gabotto s'arrêta devant le saut de Guayra, et revint à l'endroit où est bâti aujourd'hui Corrientès, au premier coude dont nous avons parlé, à deux cents lieues au nord du Rosario. Là une autre immense rivière, venant du nord, se jetait dans le Parana: c'était le Paraguay, qui prend sa source dans les forêts centrales, et parcourt une étendue de quatre cent trente lieues, presque en ligne droite, avant de confondre ses eaux avec celles du grand fleuve.

Dans ce long parcours, le Paraguay présente de remarquables phénomènes au point de vue hydrographique, à raison des lagunes avec lesquelles il communique, de l'étendue du terrain qu'il couvre et du régime de ses eaux. C'est un canal généralement profond, sans chutes ni rapides, d'une largeur médiocre, si on le compare à son puissant voisin, mais qui, plus accessible que lui , peut permettre aux embarcations d*outre-

mer de pénétrer presque jusqu'au centre du continent américain.

Gabotto, avec sa caravelle, le remonta jusqu'aux parages où les Espagnols bâtirent plus tard l'Assomption. Dans cette course , il reconnut deux autres puissants cours d'eau venant de l'ouest, le Pilcomayo, qui tombe dans le Paraguay vers le 23e degré de latitude nord , et le Vermeyo , aux eaux bourbeuses, qui s'y jette un peu au-dessus de la réunion du Parana et du Paraguay; ces deux rivières viennent l'une et l'autre des Cordillères où dominaient les Incas, à trois cents lieues de là.

En quittant la Plala et passant par le Guassu, il vit une autre rivière encore, aussi large que le Parana, et venant du nordest : c'était l'Uruguay (rivière des oiseaux), aux eaux limpides, aux rivages pittoresques. L'Uruguay est une réduction du grand fleuve. L'œil du navigateur y saisit mieux les beautés de détail d u paysage ; son cours, de trois cent cinquante lieues, et presque parallèle à celui du Parana, offre à peu près la même végétation, les mêmes incidents. Il prend sa source dans les forêts de Curitiba.

Toute cette contrée, avec sa végétation si puissante , ses immenses forêts et ses magnifiques cours d'eau , dut assurément paraître bien belle aux Espagnols ; mais ils n'y trouvaient ni les richesses du Mexique , ni l'or du Pérou , ni les émeraudes de Maracaïbo, ni les perles de l'isthme de Panama. Les indigènes les regardaient avec étonnement , mais paraissaient peu disposés à les adorer comme des divinités.

La rive nord de la Plata était habitée par les Charruas, tribus féroces et anthropophages, auxquelles appartenaient les meurtriers de Solis et de ses compagnons. C'étaient des crânes plats, des hommes insociables, rebelles à toute influence. Menant une vie errante , ils ne subsistaient que de leur chasse et étaient presque constamment en guerre avec les tribus voisines. Comme tous les Indiens de pays boisés, ils avaient des massues de bois dur, avec des arcs et des flèches dont la pointe était également

en bois durci au feu, ainsi que celle de leurs lances'et de leurs javelots, car ils ne connaissaient pas l'art de travailler les métaux.

Sur la rive opposée , où s'élève aujourd'hui Buenos-Ayres , étaient répandus les Querandies, appartenant à cette même race Auca que les Incas avaient trouvée au sud de leur empire, les uns à Cachapoal , sur le versant occidental des Andes , les autres au Tunuyan, sur le versant oriental. Comme tous les habitants des plaines dépourvues de forêts , ils avaient pour armes la fronde, les laqués, et une espèce de casse- tête fait d'une grosse pierre, bola, enveloppée de cuir et attachée à une longue lanière , et dont ils se servaient comme d'un fléau , en le faisant tourner avec rapidité, ou comme d'une arme de jet fixe. Ils employaient aussi dans leurs combats le péhual ou lasso , dont les Quichuas se servaient dans leurs chasses pour prendre les vigognes.

Les îles du Parana étaient occupées par les Chanas et les Minuanes , qui se montraient moins féroces que leurs voisins et entraient volontiers en rapport avec les Espagnols.

Sur la rive droite du Parana, dans le voisinage de Santi-Espiritu, où Gabotto avait laissé deux de ses caravelles et une partie de ses hommes, aux ordres de don Nurio de Lara, vivaient les Timbus, qui. sans se montrer hostiles, avaient reçu les Espagnols comme leurs égaux ; leur intimité trop grande fut même , comme nous le verrons plus tard , la cause du massacre des premiers colons qui s'établirent dans leur pays.

En remontant vers le nord, on trouvait les Abispones, les Mocovis et les Tobas, tribus sauvages armées de flèches comme les Charruas.

Le bas du pays, entre le Parana et l'Uruguay (Entre-Rios actuel), était occupé par les Yarros, race guerrière, qui n'eut jamais de rapports pacifiques avec les Espagnols.

Plus au nord, dans le pays qui forme actuellement la province de Corientès, c'étaient les Indiens Guaranis qui dominaient.

Doux, serviables, ils avaient dans le caractère quelque rapport avec les Quichuas, et commençaient à se policer; ils cultivaient le maïs, la pomme de terre douce, l'agave, l'igname et plusieurs autres racines. On distinguait les Tapes, les Agaces, les Bombois, les Curapaïtis, les Curumiaïs , les Chaguayarquis; mais toutes ces peuplades appartenaient à la même race. La langue, néanmoins, était le seul lien qu'elles avaient entre elles; elles obéissaient à des chefs différents, et ne formaient pas un corps de nation, comme les Quichuas ou les Astèques. 11 y avait là cependant tous les éléments d'un grand empire , car la langue guarani s'entendait des rivières du sud-ouest jusqu'à l'Orénoque , et le Guarani pouvait se faire comprendre de presque toutes les tribus qui habitaient l'intérieur du Brésil actuel.

Parmi ces tribus dociles à crânes bombés, s'en trouvaient quelques-unes à crânes plats, les Carios, les Payaquaces et les Guaycurus, qui opposèrent une opiniâtre résistance. C'étaient les Caraïbes du sud.

Enfin les plaines centrales, que Gabotto ne devait jamais connaître, étaient habitées par les Huiliches, les Ranquelès, les Muluchcs, les Pampas, qui vivaient de la chasse. Toutes ces peuplades, comme les Querandies des bords de la mer Douce, appartenaient par leur langage, leurs instincts sauvages, à la grande race des Aucas, de ces crânes plats que Huayna Capac pouvait bien emmener prisonniers à Cusco, mais sans réussir à les dompter.

Aucune de ces peuplades n'a d'histoire.

Pendant que Gabotto parcourait les rivières dont nous venons de parler, les Espagnols aux ordres de Nuno de Lara faisaient leur premier essai de colonisation à Santi-Espiritu. Ils avaient choisi, pour y asseoir leur établissement, une petite colline aux bords du Parana. Il y avait aux alentours quelques bouquets d'algarros qui leur fournirent suffisamment de bois

pour se construire des cabanes et les entourer de palissades. Le voisinage de la rivière leur permettait d'avoir de l'eau en abondance ; le sol paraissait fertile, et ils s'étaient empressés d'y semer quelques légumes. Les deux caravelles que Gabotto y avait laissées étaient amarrées aux arbres du rivage.

Les Timbus , qui avaient fait bon accueil à Gabotto et à ses hommes , s'étaient éloignés aussitôt que les Espagnols avaient commencé à élever des maisons entourées de palissades; on les voyait rôder, mais sans apparence hostile, autour de Santi- Espiritu. Leurs tentes de peau de gama s'élevaient tantôt au nord, tantôt au sud ; d'autres fois ils disparaissaient à l'ouest, s'en allant à la recherche de pays meilleurs pour la chasse.

De ce côté s'étendait une plaine immense, couverte d'herbages rudes et jaunâtres ; pas un arbre n'interrompait la monotonie de cet horizon sans bornes.

Pour se procurer des vivres et pour reconnaître le pays, quelques soldats de Lara accompagnaient de temps en temps les Timbus dans leurs chasses lointaines. Entraînés un jour à la poursuite du gibier, ils arrivèrent à une rivière appelée par les Indiens Carcaranal et qui venait de l'ouest. Les bords en étaient boisés , mais le reste du pays était couvert d'un épais pâturage qui sembla aux Espagnols, et avec raison , supérieur aux meilleurs dehesas d'Espagne pour l'élève du bétail. Chaque nature de terrain avait sa graminée particulière, plus ou moins substantielle. Dans les bas-fonds humides, c'étaient des joncs de plusieurs variétés, mais presque tous assez- tendres pour servir à la nourriture des bestiaux; ailleurs, c'étaient des trèfles de diverses espèces, des lupins, et d'autres plantes analogues appartenant à la classe des légumineuses.

Ces pâturages couvrent le sol comme d'une bourre épaisse, qui se sèche au mois de décembre: aussi les Timbus avaient-ils l'habitude d'incendier la plaine pour détruire un herbage trop dur, et donner naissance à un nouveau fourrage plus tendre et plus du goût des gamas, dont ils se nourrissaient. La même

chose est encore pratiquée de nos jours par les Gauchos , non plus pour attirer les gamas,qui ont presque disparu, mais pour renouveler les herbages de la pampa devenus ligneux et impropres à la nourriture des ruminants. Cet incendie périodique est le seul travail que la nature exige de l'homme pour entretenir les pampas en état de nourrir d'innombrables troupeaux.

Ces pâturages étaient d'ailleurs l'unique richesse du pays : on n'y trouvait ni les métaux ni les mille autres ressources qu'offrait le Pérou ; on ne pouvait même rien attendre des habitants. Bien qu'ils fussent en paix avec les Espagnols, leurs relations se bornaient à quelques visites. Encore plus pauvres que les marins qui venaient chercher fortune dans leur pays, ils ne pouvaient rien donner; en revanche, ils demandaient toujours. Les Espagnols étaient donc seuls en face du désert.

Il faut s'être trouvé dans une position analogue pour comprendre le courage de ces premiers aventuriers. Quand on a un ennemi à combattre, le danger qu'il faut éloigner, la ruse à opposer à la ruse, trompent l'ennui; l'action tient l'intelligence en éveil, et l'on peut jusqu'à un certain point se passionner pour une position pleine de privations , mais pleine aussi de périls. Quand, au contraire, on se trouve tète à tète avec la misère, l'inaction est insupportable. Lorsque tout est à faire, on n'a le courage de rien entreprendre, parce qu'on ne voit pas de terme à ses efforts.

11 est bien facile aux économistes de conseiller, du coin de leur feu, à ceux qui vont coloniser les pays inhabités, de se livrer à l'agriculture, mère de toute solide richesse. Maiss'imagine-t-on quel supplice ce doit être, quand on a ensemencé, d'attendre six mois la récolte, sans qu'une nouvelle, un événement quelconque, vienne rompre la monotonie de cette longue attente ! Aussi n'admirons-nous pas moins ces pauvres soldats de Lara luttant contre l'isolement que la poignée d'aventuriers qui, sous la conduite de Pizarre ou de Cortès, s'attaquèrent aux puissants empires des Incas ou des Astèques.

Quand Gabotto eut exploré les rivières, comprenant qu'il n'avait pas assez de monde pour prendre possession des immenses pays qu'il avait découverts, il résolut de retourner en Europe chercher de nouveaux colons. S'étant donc approvisionné des vivres nécessaires, il fit voile pour l'Espagne sur l'unique caravelle qui fût encore en état de tenir la mer. Cent soixante-dix Espagnols eurent assez d'héroïsme pour consentir à rester, avec Lara, au fort de Santi-Espiritu.

Après le départ de Gabotto, l'isolement fut encore plus grand et plus cruel pour la petite colonie, qui ne pouvait pas attendre avant neuf ou dix mois les secours que leurs compagnons étaient allés chercher à trois mille lieues. Ils durent, pour se procurer des vivres, s'efforcer de resserrer leurs relations avec les Indiens et aller chasser avec eux.

Le cacique de Timbus, Mangoré, se montrait animé à leur égard des sentiments les plus bienveillants; il s'offrait constamment lui-même pour les guider dans leurs chasses et les conduire dans les endroits les plus favorables. Mais cet empressement du chef indien n'était malheureusement pas désintéressé. Ce qui l'attirait, c'était la jeune femme d'un des officiers, de don Sébastien de Hurtado; la jeune et belle LuciaMiranda,dont il s'était violemment épris, était l'unique cause de ses assiduités. Depuis le départ de Gabotto, il épiait avidement l'occasion de se trouver seul avec elle et de l'enlever ; mais l'entreprise était difficile tant que les Espagnols se tiendraient sur leurs gardes. Dans les premiers temps, les deux tiers des hommes restaient constamment aux palissades, et les quelques femmes de la colonie ne s'éloignaient jamais du fort. Cependant la sécurité dont ils jouirent d'abord fit oublier peu à peu aux colons ces sages précautions, et ils se laissèrent aller à vivre à Santi-Espiritu comme ils auraient pu le faire dans un village

d'Estramadure ou d'Andalousie.

Mangoré, qui les observait, vint un jour inviter Hurtado à

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une grande chasse , et l'engagea à prendre avec lui tous les hommes qu'il pourrait, lui assurant qu'au delà du Carcaranal se trouvaient d'immenses troupeaux de gamas. Et, pour éloigner toute défiance, il envoya au fort quelques femmes qui devraient aider les colons dans leurs travaux habituels.

Les Espagnols , qui ne pouvaient soupçonner la passion de Mangoré pour Lucia, ni croire un pauvre diable d'Indien capable de combiner un plan comme celui qu'il méditait, partirent presque tous pour le Carcaranal. La nuit suivante, ceux qui étaient restés au fort furent réveillés en sursaut par les cris des Indiens et par les lueurs de l'incendie qui dévorait leurs cabanes. Les Indiennes envoyées par Mangoré avaient rais le feu à des branchages qu'elles avaient charriés dans la journée, sous prétexte d'approvisionner de bois la colonie, et qu'elles avaient déposés auprès des chaumières. Les plus hardis des Timbus avaient franchi les palissades, et, profitant du premier moment de trouble, étaient tombés sur les Espagnols, qui avaient en à peine le temps dé scanner. Don Nuno se battit en désespéré; mais, percé de plusieurs flèches, son bras faiblit, et Mangoré l'abattit à ses pieds d'un coup de massue. Cependant ses hommes s'étaient groupés dans un angle de lapalissade, et repoussaient bravement les Indiens qui se ruaient sur eux, quand tout à coup l'attaque cessa et les assaillants s'éclipsèrent, sans cause apparente. C'était Mangoré qui , maître de Lucia, avait ordonné la retraite. Consternés et s'attendant à chaque moment à une nouvelle attaque, les survivants attendirent impatiemment le jour pour connaître l'étendue de leur désastre. Lara était mort ; d'autres de leurs compagnons , horriblement meurtris et brûlés, respiraient encore, mais on manquait de tout ce qui eût été nécessaire pour leur conserver la vie ou soulager leurs souffrances. Lucia et trois autres femmes avaient disparu.

Dans la môme nuit les Espagnols qui étaient partis pour le Carcaranal avaient été tout d'un coup abandonnés par les In-

dicns , qui , profitant de l'obscurité , avaient tous pris la fuite. Craignant une embuscade, ils se mirent sur leurs gardes ; mais, au point du jour, une Indienne vint prévenir un soldat, avec qui elle vivait, de l'attaque de Mangoré contre le fort. A cette affreuse nouvelle, ils se mirent aussitôt en marebe pour voler au secours de leurs compagnons ; mais il était trop tard. Quand ils arrivèrent au fort, ils le trouvèrent désert; les survivants s'étaient réfugiés sur les caravelles que Gabotto avait laissées à Santi-Espiritu comme incapables de tenir la mer. Les cadavres de ceux qui avaient succombé étaient restés abandonnés au milieu des décombres. Hurtado y cherchait vainement le corps de Lucia, lorsque l'Indienne qui leur avait donné avis de l'attaque du fort lui fit comprendre que Mangoré l'avait emmenée captive dans ses tolderias (tentes de peau).

Hurtado voulut se mettre immédiatement à la poursuite des Indiens , avec tous les hommes capables de porter les armes ; mais les marins, démoralisés, n'écoutant que leur frayeur, voulaient fuir immédiatement ce lieu maudit. C'est à grand'pcine qu'il en décida quelques-uns à l'accompagner, avec lesquels il se mit en toute hâte sur la trace des ravisseurs, après avoir fait promettre aux autres d'attendre son retour. Cinq longs jours s'étant écoulés sans qu'ils l'eussent vu revenir, ses hommes crurent qu'il avait péri dans sa téméraire entreprise ; cédant à la peur, ils coupèrent les câbles et descendirent la rivière , espérant pouvoir retourner en Europe sur leurs frêles embarcations. Mais l'une des caravelles était en si mauvais état qu'ils furent obligés de l'abandonner aussitôt qu'ils sortirent du delta du Parana; avec l'autre, ils parvinrent à la côte du Brésil, à Saint-Vincent, port habité par une colonie portugaise. Fort mal reçus par leurs compatriotes d'Europe , ils ne purent y séjourner ; le commandant portugais les renvoya à Lisbonne , où les tristes restes de la colonie de Santi-Espiritu débarquèrent en 1532.

La mort de Solis et le résultat peu encourageant de l'expédi-

ed by Googl

tion de Gabotto auraient peutrêtre fait abandonner la colonisalion du Rio de la Plata, sans les événements qui, vers cette époque, se passaient au Pérou. Les conquêtes de Pizarre, que nous ne devons jamais oublier si nous voulons nous rendre compte des expéditions qui partirent de Séville après 1533, donnaient trop d'importance aux pays parcourus par Gabotto pour qu'on abandonnât l'idée de les occuper.

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LES ADELANTÀD08.

Impression prodaiïe en Europe par la conquête du ?erou «t Je bru* 4e ses trésors fabuleux. Fièvre d'énigratibB. - Pbdro Mendo», premier adelaoUdo.

Fondation de Buenos- Ayres, do l'Assomption, de CandeUria. — Ayolas , Irala.

La découverte du nouveau monde ne produisit pas , au premier moment , dans l'esprit des nations , un étonnement aussi grand qu'on serait tenté de le supposer, à présent qu'on connaît l'importance de ce grand fait. On en parlait alors comme nous parlons aujourd'hui des voyages de Du Chaillu dans l'Afrique équatoriale; on s'informait parfois des progrès des pilotes partis pour les terres lointaines, et l'on confondait volontiers les îles des Indes orientales avec les lies des Indes occidentales.

La relation d'Améric Vespuce fut lue avec admiration , mais seulement par les érudits. Quant aux lettres de Colomb , de Cortès et de la plupart des conquérants, bien plus intéressantes et bien plus véridiques, qu'il est facile à présent de consulter, elles allaient s'enfouir dans les archives officielles, qui n'étaient accessibles alors qu'aux secrétaires du roi.

La découverte de l'Océan Pacifique par Balboa étonna plus que l'arrivée de Colomb aux Antilles ; mais ce furent les cosmographes seuls qui s'en préoccupèrent, la généralité demeura indifférente à l'annonce d'un fait si fécond cependant en résultats de toute nature. Quant au Gouvernement espagnol , il en tira , comme nous l'avons dit, cette conséquence, que Colomb n'avait pas réussi dans son entreprise, et il arma de nouvelles expéditions pour chercher le passage du sud-ouest.

Après le débarquement des Européens à Haïti , on trouvait

bien sur les cotes de l'Andalousie quelques pauvres marins, quelques fermiers, des soldais, pour aller coloniser les Antilles; des gentilshommes* ruinés acceptaient parfois un emploi dans ces pays lointains ; mais le courant d'émigration du vieux monde vers le nouveau était lent : on ne voyait pas trop ce qu'on y pouvait faire.

Cette tiédeur pour les pays nouvellement découverts se changea tout d'un coup en fièvre brûlante lorsqu'on apprit les succès de Pizarre au Pérou. Le butin rapporté parles soldats, revenant tous avec des lingots d'or, des émeraudes, des perles ; l'énorme rançon d'Atahualpa, que les Andalous exagéraient encore ; le luxe étalé par les capitaines qui avaient fait une promenade dans ce pays fortuné ; enfin les descriptions des jardins de Yucay, où l'on trouvait des arbres d'or et d'argent , comme dans les jardins d'Italie des statues de marbre , toutes ces fables et toutes ces merveilles tournaient la tête aux moins romanesques.

Le goût pour ces sortes d'aventures se soutint même après l'envoi en Espagne de tout l'or qu'on avait trouvé accumulé dans les temples péruviens. Si l'on ne pouvait plus se promettre de piller les riches monarques des Indes, on espérait arriver à temps encore pour amener à composition ceux qui avaient eu le bonheur d'arriver les premiers. Ainsi, après que Pizarre et Almagro eurent pris possession de tout l'empire des Incas, d'autres aventuriers, sous la bannière d'Alvarado , un des compagnons de Cortès, vinrent s'installer à Quito, prétendant que cette partie de l'Amérique était comprise dans le pays qui leur avait été concédé par le roi d'Espagne sous le nom d'Amérique centrale , et Pizarre , pour couper court à toute discussion , fut obligé de leur compter trois millions cinq cent mille francs pour qu'ils se désistassent de leurs prétentions et se retirassent au nord de l'isthme de Panama. Des bénéfices si faciles étaient bien faits pour tenter les meilleurs gentilshommes.

Quelques-uns des compagnons de Pizarre , ne trouvant plus

de temples ni de momies à dépouiller, songèrent à employer leurs Indiens à l'exploitation des mines d'argent de Potosi. Ils en retirèrent des sommes fabuleuses, qui étaient encore exagérées en Espagne. Cette autre manière de faire fortune était de nature à tenter les aventuriers les plus intelligents. Enfin, on ne parlait parmi le peuple de SévilleetdeCadix que des prix exorbitants auxquels s'étaient vendus, dans ce pays de l'or, une épée, une paire de souliers, un vieux manteau. Celui qui y arrivait avec un bon cheval avait, disait-on, sa fortune faite : aussi le pauvre muletier comme l'ouvrier, le manœuvre aussi bien que le soldat, se croyaient-ils très-heureux quand on voulait bien les admettre, avec leur mince pacotille, parmi les hommes que recrutaient les aventuriers plus riches , pour aller à la découverte d'empires nouveaux. La fièvre californienne, si Ton peut s'exprimer ainsi, que nous avons vue se produire en Europe de 1849 à 1851 , n'est rien en comparaison de la fièvre indienne qui sévit en Espagne de 1530 à 1560. Pauvres et riches , sages et fous , ne rêvaient que de ces fortunes improvisées, des honneurs, des titres de noblesse qui étaient le partage des aventuriers heureux. Si l'on avait été d'abord trop indifférent à la découverte du grand Colomb, on s'exagéra la facilité de faire fortune aux pays conquis parPizarre. Aussi les joueurs à cette grande loterie ne manquaient^ils jamais, malgré la vie d'isolement, de privations et de misères, qui était le lot du plus grand nombre. Au seizième siècle, on convertissait volontiers son capital pour aller tenter fortune en Amérique, comme on le fait aujourd'hui pour construire des canaux ou des chemins de fer. Nous en avons la preuve dans les contrats passés entre les prétendants à la conquête et la couronne, contrats que l'on ne comprendrait pas de nos jours si l'on ne se pénétrait du caractère mercantile et guerrier à la fois de ces aventuriers qui couraient sur les pas de Pizarre ou d'Alvarado.

La couronne vendait une vice-royauté (adelantasjo) ou une province qu'elle ne possédait pas encore , et dont les limites

étaient indiquées par à peu près dans le contrat, à la charge par l'acquéreur, le vice-roi ou gouverneur in partibus, de faire tous les frais de l'expédition. Quelquefois, mais bien rarement, la couronne contribuait de quelque argent à l'expédition ; dans ce cas, elle se réservait une large part dans les bénéfices. Nous devons reconnaître que, dans ces contrats, le roi avait soin de stipuler des conditions propres à assurer l'occupation permanente du pays, soit en imposant l'obligation de cultiver 'telle étendue de terrain, soit en exigeant l'introduction dans la colonie d'animaux domestiques, ainsi que des plantes alimentaires de première nécessité. Il s'y préoccupait aussi du bien-être des populations qui seraient conquises et des moyens de les civiliser, de les transformer en féaux sujets de la cour d'Espagne ; on réservait en outre des portions de terrain et certains droits pour ces nouveaux sujets. Ces concessions, dans l'origine, étaient faites à perpétuité ; plus tard on^ limita à deux ou trois générations le privilège de gouverner les pays conquis.

A cette époque de fervent catholicisme, propager la foi parmi les idolâtres était considéré comme laplus grande marque de sympathie qu'on pût leur donner. Convertir à la vraie foi tous ces hommes qui vivaient dans l'ignorance des saints mystères était l'idée humanitaire par excellence , idée qui excusait et autorisait tout. Qu'importait, en effet, le supplice de quelques individus, quand on pouvait, par des souffrances momentanées, assurer à ces individus le bonheur éternel? Qu'importaient deux ou trois bûchers bien garnis d'idolâtres, quand un exemple salutaire pouvait convertir tout d'un coup des populations entières, qui laveraient leurs péchés en recevant le baptême? Si l'on accepte les doctrines de l'Eglise, on comprendra qu'un humanitaire ardent , comme Wilberforce , peut devenir le plus impitoyable des inquisiteurs. Aussi voyons-nous figurer en première ligne parmi les clauses des contrats l'obligation d'emmener des ministres du culte pour catéchiser les idolâtres et les baptiser.

Pour arriver au pays des Incas, la route de l'isthme et la navigation de Panama à Tumbès étaient coàteusas. Il importait donc de chercher de nouvelles voies, de nouveaux moyens d'à t teindre Cusco, soit en débarquant au Brésil, soit en remontant les grands fleuves que Gabotto avait vus venir de l'ouest. On n'avait alors aucune notion des pays qui séparaient les Àndes des grandes rivières ; mais on s'imaginait que cet immense continent devait être peuplé d'autres nations encore, ayant des templès tapissés d'or comme celui de Quito; qu'il y devait exister d'autres empires riches, puissants, peuplés comme le Pérou, qui attendaient leurs Pizarres.

Parmi les chercheurs d'aventures, les acheteurs de royaumes inconnus, se trouvait en Espagne, en 1533, don Pedro Mendoza, gentilhomme de la chambre de l'empereur Charles-Quint, qui , par sa position auprès du roi , était parfaitement au courant des richesses de Pizarre et surtout de l'excellente opération réalisée en fort peu de temps par Alvarado.

Mendoza était un noble Andalous de Guadix; il en était parti, après la prise de Grenade, pour aller guerroyer au royaume de Naples. Les vicissitudes de la guerre l'avaient fait, au retour, passer à Milan ; il y avait été présenté au connétable de Bourbon, qui l'avait admis dans sa maison et l'avait emmené plus tard dans son expédition contre le pape. Mendoza, paraitil, n'avait pas perdu son temps au sac de Rome. Ce qui est certain, c'est que pen de mois après la mort du connétable, il était revenu en Espagne possesseur d'une fortune considérable. Non content de ces richesses si promptement acquises, ou peut-être à cause de l'origine de ces richesses, — car, en 1533, il y avait des capitaines qui pouvaient éprouver quelques remords d'avoir dépouillé une église ou des hommes d'Église, — Mendoza voulut tenter ces aventures qu'on ne trouvait qu'en Amérique, où, tout en augmentant son avoir, il pouvait effacer ses péchés en convertissant des idolâtres.

Le conseil des Indes songeait à envoyer une expédition pour

occuper le pays que la colonie de Santi-Espiritu avait dû abandonner par suite de la trahison de Mangoré ; mais il était arrêté par le manque de fonds. Cette occupation était pourtant de la plus grande importance, car la capitale des Incas ne pouvait être loin des grandes rmères explorées par Gabotto , et , en prenant cette route, les Espagnols pourraient attaquer Tempire par deux côtés à la fois. Et puis n'Ôtait-il pas permis (Tespérer que, chemin faisant, on trouverait d'autres villes, grandes comme Cusco, d'antres seigneurs riches comme Àtahualpa, qui dameraient pour leur rançon de pleines maisons d'or ?

Mendoza,qui connaissait la pénurie du Trésor, offrit de faire l'expédition à ses frais, pourvu que le roi lui assurât le premier rang dans le pays qu'il allait conquérir, en le nommant son adelantado. Sa proposition fut acceptée ; les privilèges qu'il demandait lui furent concédés, pour lui et pour le successeur qu'il désignerait. Il prenait, de son côté, l'engagement d'armer et d'équiper une flotte assez considérable pour pouvoir châtier les indiens qui avaient assassiné Lara, et occuper le pays. Il devait emmener un certain nombre d'ecclésiastiques qui travailleraient à la conversion des idolâtres, et conduire zuxdehesasdu Parana eent chevaux et cent juments, destinés à y propager l'animal le plus utile aux hommes de guerre.

Une fois possesseur de son contrat, Mendoza se mit immédiatement à l'œuvre. Ces sortes de contrats étaient alors exactement ce que sont de nos jours les concessions de chemins de fer. Le nouvel adelantado se chercha des associés , des actionnaires; il parvint à intéresser à son entreprise plusieurs gentilshommes, auxquels il assigna des grades et des emplois imaginaires, avec de gros appointements à prendre sur les trésors qu'on ne doutait pas de trouver dans les pays qu'on allait conquérir. Comme adelantado, il commença par se donner 2,000 ducats annuels. Les antres traitements étaient en proportion. Don Juan de Osorio , bon militaire qui avait servi avec distinction sous les ordres de Gonzalve de Cordoue pendant les

guerres de Naples, fut nommé général en chef; don Diego de Mendoza, frère de l'adelantado, amiral de la flotte; don Juan d'Ayolas , alguazil mayor; Georges Mendoza et un Allemand, Uldric Schmidel, commandants de Pinfanterie. Sous ces chefs, deux mille soldats aguerris s'embarquèrent sur ving-tdeux vaisseaux. C'étaient tous des Espagnols, à l'exception de cent cinquante Allemands seulement. Plusieurs autres personnages très-haut placés, et dont les noms, inconnus aujourd'hui, avaient une signification à cette époque, sollicitèrent comme une faveur d'être admis parmi les conquérants. Il nous suffira, pour donner une idée des grandes espérances qu'on fondait sur ces expéditions, de citer Charles Dubrin, frère de lait de l'empereur Charles-Quint. Ces prétentions , dont Mendoza fut obsédé pendant les longs préparatifs d'une expédition aussi considérable, le mettaient dans un grand embarras; avec la meilleure volonté du monde, il ne pouvait admettre toutes les personnes qui voulaient l'accompagner. Enfin il put quitter le port de San-Lucar le i*r septembre 1534, emmenant sur ses vingt-deux bâtiments deux mille cinq cents hommes.

Le Gouvernement lui-même partageait si bien les espérances de tous ces aventuriers, qu'il avait exigé, dans les derniers jours, qu'un article fût ajouté au contrat, par lequel il était stipulé que, des rançons qu'auraient à payer les princes vaincus, un cinquième appartiendrait au roi.

La flotte suivit la route ordinaire. Après une heureuse navigation , elle arriva aux îles Canaries. Les seigneurs qui la montaient en grand nombre voulurent donner quelques fêtes aux habitants de ces îles. Ces fêtes furent la cause d'une sérieuse querelle, qui faillit faire avorter l'expédition. Georges Mendoza étant tombé amoureux de la fille du gouverneur de l'île de Palma, l'emmena de vive force à bord de sa caravelle. Les habitants, furieux d'un tel outrage, ne menaçaient de rien moins que de couler la flotte, qui se trouvait sous les canons des forts ; ils ne s'apaisèrent que lorsque le ravisseur fut descendu à terre

avec la jeune fille, qu'il consentait à épouser immédiatement. Il ne se doutait pas qu'il serait redevable de la vie à ce mariage forcé ; le gouverneur, en l'obligeant à rester auprès de lui , le sauva du funeste sort qui attendait ses compagnons.

Une fois l'amoureux capitaine à terre, la flotte reprit la mer et cingla directement vers la côte du Brésil. On y débarqua à Rio Janeiro ; mais, à peine à terre, Mendoza tomba si gravement malade qu'il crut devoir déléguer le commandement à Osorio. La conduite du nouveau commandant, son équité, sa fermeté même, et l'ordre qu'il sut établir, lui gagnèrent la confiance des troupes; l'opinion que les chances de succès devenaient plus certaines par ce changement de chef se généralisa, et ne tarda pas à être connue de Mendoza. Aussi se hàta-t-il, aussitôt que ses forces le lui permirent, de reprendre le commandement, auquel son titre lui donnait un droit indiscutable. Osorio désirait faire de la magniûque baie de Rio, où s'élève aujourd'hui la première ville de l'Amérique du Sud , le centre des opérations des Espagnols sur la côte de l'Atlantique. C'était assez pour que Mendoza désapprouvât ce plan. Il fit donc rembarquer son monde pour se diriger plus au sud. Ses ordres furent ponctuellement exécutés, mais non sans que les soldats murmurassent. « La guérison du chef, disaient-ils, est devenue la maladie de l'expédition. *

Jaloux de l'influence d'Osorio et ne pouvant trouver dans sa conduite le moindre prétexte à accusation , Mendoza le fit poignarder dans sa cabine par Ayolas , qui , lui aussi , crut augmenter son importance en faisant disparaître l'homme qui avait su conquérir la sympathie et la confiance des aventuriers. Ce meurtre jeta déjà un peu de sombre sur les rêves couleur de rose dont se berçaient à leur départ tous ces pauvres chercheurs de mondes.

La flotte atteignit enfin le Rio de la Plata dans les derniers jours de janvier 1335; on jeta l'ancre entre la côte orientale et la petite île de Saint-Gabriel.

L'adelantado envoya d'abord son IVère reconnaître la côte du sud , et if te suivit bientôt toi-même avec toute la flotte. Il s'arrêta au pied de riantes coltines que ses éclaireurs avaient remarquées, et qui lui semblèrent offrir un excellent emplacement pour l'assiette d'une ville.

La petite armée prit donc terre le 2 féYrier 15S5, et Mendoza l'employa d'abord à clore d'un large fossé un espace de terrain assez grand pour qu'elle y pût camper. Le camp installé, croyant sans doute à la magie des noms pompeux , il le baptisa du nom de ville et port de Santa-Maria de Buenos-Ayres , et nomma immédiatement un gouverneur, des juges, et une municipalité qui devait veiller au bon état d'une cité qui n'existait encore que dans son imagination.

Les Quérandies qui habitaient en cet endroit n'opposèrent aucune résistance au débarquement ; mais ils s'éloignèrent à quelque distance, sans vouloir communiquer avec les nouveaux venus.

Cependant les Espagnols, pour se procurer quelques vivres, commencèrent à chasser dans les alentours, mais sans oser s'éloigner, de peur d'être attaqués. Pour assurer leur sécurité, l'adelantado ordonna à son frère de faire une sortie avec cent quatre-vingts fantassins et douze capitaines à cheval, pour châtier ces sauvages qui se refusaient à venir rendre hommage au puissant monarque d'Espagne, dont il était le représentant. Don Diégo trouva les Quérandies à une lieue du camp , prêts à combattre. Cette audace surprit les Espagnols, qui n'étaient pas habitués à rencontrer de résistance ; mais , s'animant par leur cri de guerre : Santiago y sierra Espana , ils chargèrent les Indiens, qui supportèrent le choc sans reculer.

La mêlée fut longue et meurtrière. Les Espagnols, mieux armés , faisaient des trouées sanglantes dans les rangs de leurs ennemis; mais les femmes indiennes emportaient les morts ou les blessés , et d'autres guerriers comblaient aussitôt les vides. Voyant enfin qu'ils ne pouvaient lutter avec avantage en com-

battant en masse, les Indiens s'éparpillèrent, et enveloppèrent dans un immense cercle les Castillans , qu'ils obligèrent par ce mouvement à étendre leur front de bataille. Une série de combats partiels commença dès lors; mais les Indiens, dont les pertes devenaient de plus en plus sensibles» finirent par se retirer au sud d'un ruisseau auquel ils s'étaient appuyés, et, à la fin du jour, les Espagnols restaient maîtres du champ de bataille; malheureusement, leurs pertes avaient été trop considérables pour qu'ils pussent songer à poursuivre leur ennemi.

La bola perdida avait été fatale aux cavaliers. Don Diégo de Mendoza, désarçonné et étourdi par un coup de cette arme redoutable dont nous avons déjà parlé, et qui consiste en une pierre attachée au bout d'une longue lanière, avait été assommé une fois à terre; dix autres des cavaliers avaient eu le même sort. Les pertes des fantassins furent relativement moindres : des cent trente partis du camp , vingt et un seulement avaient péri. C'était , eu égard au nombre des ennemis, le plus sanglant combat qui eût encore été livré en Amérique ; cette perte de trente-deux hommes et de onze chevaux était immense pour la petite armée, surtout si l'on considère qu'elle ne fut rachetée par aucun avantage : le lendemain, les Quérandies avaient repris possession du champ où l'amiral avait succombé.

L'audace des Indiens parut augmenter après ce premier combat, quoique leurs pertes eussent été considérables, et les Espagnols se voyaient constamment bloqués par un ennemi dont il était difficile d'avoir raison, à cause de son extrême mobilité et aussi à cause de sa pauvreté. Les Quérandies, en effet, sans demeures fixes, sans rien qni les attachât à la terre , n'avaient à défendre que leurs personnes. Ils avaient le courage facile des hommes qui n'ont rien à perdre. Toute la plaine était également bonne pour eux. Us n'avaient à craindre que pour leur vie, et ils avaient prouvé, en attendant de pied ferme la petite armée de don Diégo, qu'ils redoutaient peu la mort, et

qu'on se flatterait vainement de les [intimider par les armes.

Un autre ennemi plus redoutable , le climat , vint encore ajouter aux souffrances des Espagnols. Le temps, qui avait été d'abord très-sec et très-beau, devint froid et humide dès le commencement de mai. Les pluies détrempèrent le terrain, et les champs se convertirent en marécages. L'excessive humidité et le manque d'abris suffisants amenèrent des maladies qui tuèrent plus de monde que les armes des Quérandies. Pour comble de malheur, les vivres apportés d'Espagne commençaient à manquer, bien qu'officiers et soldats eussent été mis à la ration dès le mois de mai , et la faim ne tarda pas à faire sentir ses cruelles angoisses. La position de ces pauvres colons devint telle bientôt, que la mort semblait un bienfait pour tous : pour ceux qui succombaient, c'était le terme de leurs souffrances ; pour les survivants, chaque homme qui s'en allait était une bouche de moins. On en vint à manger les chevaux. Pressés par la faim , quelques hommes désertèrent aux Indiens ; mais ils les trouvèrent impitoyables et furent massacrés.

Le camp présentait un aspect désolé. La faim avait fait de ces aventuriers si hardis un troupeau hébété qui ne savait que se plaindre. On regrettait tout haut le bon Osorio , les beaux bois de Rio, dont on s'exagérait les ressources en gibier et en fruits sauvages. On maudissait la malheureuse sortie où don Diégo et dix des meilleurs capitaines avaient péri plus qu'inutilement, puisque cette bataille avait rendu la paix avec les indigènes impossible. L'adelantado , objet de la haine de tous, n'osait sortir de sa cabane. Schmidel, abattu et ayant d'ailleurs perdu presque tous ses Allemands , n'osait rien entreprendre. Ayolas, seul de tous les chefs, conservait quelque énergie. Il résolut de sortir de cette position désespérée. Comptant trouver des vivres chez les tribus que Gabotto avait rencontrées dans ses explorations , il partit avec trois caravelles pour remonter le Parana. Des razias qu'il fit sur les Chanas, les pacifiques habitants des îles du delta du grand fleuve, ainsi que sur

quelques tribus de Timbus qu'il trouva entre le Parana et le Carcaranal , lui procurèrent assez de maïs pour empêcher que la famine n'achevât d'anéantir cette expédition jadis si brillante.

L'animation que produisit dans le camp ce secours inespéré, loin d'intimider les Quérandies, parut les décider à tenter un effort suprême pour chasser les étrangers. On était à la fin de juin. Profitant d'une nuit orageuse et froide, ils arrivèrent sans être entendus jusqu'au bord du fossé. Ils creusèrent tout autour de petites excavations en forme de fours comme en font les Indiens qui veulent allumer du feu sans être vus. Le grand nombre de ces trous , que les Espagnols trouvèrent plus tard , attestait l'activité qui avait présidé aux préparatifs de l'attaque.

Un peu avant le jour, une vingtaine de boules de jonc enflammées qui tombèrent sur le camp donnèrent l'éveil , et les colons accoururent aux fossés juste à temps pour arrêter les Indiens , qui commençaient à les franchir. Ayolas, Schmidel et Padelantado lui-même, l'épée au poing et le bouclier au bras, se battirent en soldats et donnèrent l'exemple à leurs gens. Les Indiens furent repoussés ; mais une grande partie des habitations, dont les toits de chaume s'enflammaient facilement, furent brûlées par les projectiles incendiaires que les Indiens n'avaient cessé de lancer pendant le combat.

Simultanément avec l'attaque du camp , une autre attaque , conduite avec le même mystère et une égale vigueur, avait été dirigée contre la flotte; mais, grâce à la présence d'esprit du commandant, elle avait eu moins de succès encore. Les vaisseaux espagnols étaient à l'ancre près du confluent d'une petite rivière aujourd'hui connue sous le nom de Riochuelo de Barracas , à un kilomètre à peu près au sud du camp. Des bords un peu élevés de cette rivière peu large il était facile aux Indiens de jeter sur les ponts et dans les cordages des navires leurs grosses boules de jonc enflammées. C'est ce qu'ils firent ; mais

l'activité des marine prévint tout dommage. Des décharges de mousqueterie bien dirigées éloignèrent les assaillants, <et une vigoureuse sortie faite , au point du jour, par le capitaine don Domingo de Irala , acheva de les disperser et dégagea complètement la flotte.

Après cette vaine attaque , les Indiens se pendirenit dans la plaine, et les patrouilles espagnoles purent parcourir, sans voir un seul ennemi, deux ou trois lieues aux alentours. Mais la position n'en devint pas meilleure. La plaine ou plutôt les marécages qui entouraient le camp , et que l'ennemi leur abandonnait, n'offraient aucune ressource, et la famine était de nouveau imminente. Tous désiraient quitter des parages où ils ne voyaient rien à gagner, tout en se battant et en souffrant plus que les conquérants heureux du Mexique et du Pérou, dont les récits les avaient attirés si loin de la patrie ; ions croyaient qu'en changeant de campement on aurait chance de trouver des tribus plus riches, ou, tout au moins, plus sociables.

Mendoza finit par céder aux voeux du plus grand nombre , mais sans se décider néanmoins à abandonner complètement la ville pour laquelle il avait rêvé de si belles destinées. Pour en assurer la sécurité, il fit creuser un nouveau fossé plus profond et renfermé dans l'ancienne enceinte ; il fit en outre élever de fortes palissades avec du bois apporté des îles, de manière à permettre à une faible garnison de défendre les maisons qui avaient échappé à l'incendie. Il en laissa la garde à quatre cents hommes , sous les ordres de don Francisco Ruiz , qui fut nommé gouverneur de Buenos-Ayres , et eut ordre d'aU tendre les renforts d'Espagne qu'on espérait toujours. Ces arrangements terminés, Mendoza, avec le restant de l'expédition, partit pour Santi-Espiritu, dans l'espoir d'y retrouver Hurtado ou quelques-uns des soldats qui l'avaient accompagné à la poursuite des ravisseurs de la belle Lucia Miranda. Vain espoir. A Santi-Espiritu tout était désert. Quelques poteaux brûlés et une croix indiquaient seuls l'emplacement de la première co-

lonie chrétienne. L'adelantado , constant dans sa manie de fonder des villes, fit relever le fort et y mit une garnison de trois cents hommes, qui devaient parcourir le pays, tout en veillant avec le plus grand soin pour se garder des surprises.

Sur ces entrefaites , Mendoza , retombé malade , se vit contraint de remettre le commandement de la flotte à Ayolas et de retourner à Buénos-Ayres. Son état n'ayant fait qu'empirer, le désespoir s'empara de son âme , et il se décida à partir seul pour l'Europe , abandonnant une expédition dans laquelle il avait mis toute sa fortune, et qui s'annonçait comme devant être aussi désastreuse que celles de ses devanciers à la Plata. Heureusement pour lui, la mort mit bientôt fin à ses souffrances. Le fier gentilhomme de Guadix, l'ami du connétable de Bourbon, eut les vagues pour linceul. C'était alors un grand malheur que d'être privé de la sépulture en terre bénie: aussi les colons ne manquèrent-ils pas de voir là le juste châtiment de l'assassinat du brave et sage Osorio.

A la nouvelle de la mort de Mendoza, Ayolas voulut se faire reconnaître comme commandant en chef; mais Francisco Ruiz et le gouverneur de Santi-Espirilu refusèrent de se soumettre ;ï son autorité. Les forces espagnoles formèrent donc dès ce moment trois corps distincts , sans cohésion , hostiles même , séparés par des distances immenses et presque sans communications entre eux. Ceux qui avaient été laissés à Uuénos-Ayres ou à Santi-Espiritu ne pouvaient, faute de bâtiments, sortir de leurs palissades. Le corps principal, sous Ayolas, guerroyait dans le haut Parana, sans résidence fixe.

La couronne d'Espagne , grâce à son système de conquête , souffrait peu de cet état de choses. C'était, il est vrai, un millier d'hommes perdus; mais les trésors du Pérou brillaient toujours d'un vif éclat, et les acheteurs de royaumes ne pou vaient manquer.

Le contrat de Mendoza assurait uses héritiers la vice-royauté

du Rio de la Plata; mais personne ne se présenta pour la revendiquer. Elle fut en conséquence déclarée vacante, et Ton ne se hâta pas d'y pourvoir. Un proverbe castillan dit : « Les affaires du gouvernement cheminent doucement. » Cinq ans s'écoulèrent avant que le roi nommât un nouvel adelantado.

Que devenaient cependant les compagnons de Mendoza? 11 importe de suivre d'un œil attentif les faits et gestes de ces aventuriers, sans chefs, sans discipline et sans grandes visées, si l'on veut comprendre cette disposition à l'indolence et à la turbulence, tout à la fois, qui a été de tout temps et est encore le fond du caractère des peuples de la Plata.

Interrègne. La division se met parmi les colons. Ayolas et Irala. Ce dernier réunit à VAsuncion les débris de l'expédition de Mendoza, et est élu pour chef.

Les deux établissements de Buénos-Ayres et de Santi-Espirilu ne faisaient aucun progrès. Les incessantes hostilités des tribus environnantes empêchaient tout travail suivi. D'un autre côté, ces hommes de guerre n'étaient pas venus là pour labourer le sol; s'ils n'eussent eu d'autre ambition, ils n'avaient pas besoin de quitter l'Espagne, où la condition du moindre manœuvre était infiniment moins pénible et moins précaire que n'était la leur. Leur vie se passait à attendre l'arrivée de quelque bâtiment d'Europe ou de quelqu'une des caravelles du haut des rivières. Il y avait lutte constante entre les colons et leurs chefs. Les premiers voulaient quitter les forts et aller rejoindre le principal corps, commandé par Ayolas; mais les gouverneurs, qui espéraient toujours des renforts d'Espagne, ne se souciaient nullement d'abandonner le poste où ils commandaient souverainement pour aller se mettre sous les ordres d'un capitaine qui persistait à se considérer comme leur supérieur. Les trouvant inflexibles sur ce point, les colons demandaient à pouvoir au moins profiter des ressources qu'offraient les maigres bois

des côtes ou des îles pour se construire quelques bâtiments qui leur eussent permis de parcourir les rivières. Les gouverneurs s'y opposaient encore , dans la crainte qu'ils ne désertassent tous, du moment où ils n'eussent plus été retenus par la crainte des Indiens, crainte qui empêchait la désertion par terre.

Cependant Ayolas , poursuivant le but premier de l'expédition, qui était d'arriver au Pérou, remontait le Parana, puis pénétrait dans le Paraguay, avec la pensée de se rapprocher de Cuscô. Sur les bords de ce dernier fleuve, il eut à repousser plusieurs attaques des Agaces, des Guaycurus et des Payaguaces ; mais la supériorité des armes et l'indomptable résolution des Espagnols finirent par triompher du courage de leurs ennemis.

Les Indiens de la rive droite, Guaranis pour la plupart, plus doux que ceux du Chaco , furent les premiers à faire la paix avec les nouveaux venus, et, vers le milieu de 1536, Ayolas commença à construire des huttes dans un enclos protégé par des palissades, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui l'Asuncion , capitale du Paraguay. Le pays était boisé , trèsfertile, et, à cette époque, très-abondant en gibier, tel que gamas, cerfs, et surtout yacus, espèce de poule sauvage de grande taille. Les tribus indiennes des alentours étaient nombreuses et sociables.

Le traité de paix contenait une clause bien propre à faire comprendre la situation morale des hommes qui allaient porter la civilisation aux Indiens , et qui montre en même temps par quels moyens pratiques ces bons catholiques essayaient d'établir leur influence sur les indigènes. Les Indiens s'obligeaient à donner sept jeunes filles à Ayolas et deux femmes pour chaque soldat. Suivant Azara , ce serait là l'origine des métis qui de nos jours forment la plus grande partie de la population du Paraguay.

Ainsi entourés d'une population amie , les soldats d'Ayolas établis à l'Asuncion étaient dans une position bien différente de

celle de leurs compagnons des bords de la Plata, que des tribus féroces tenaient incessamment bloqués. Aidés de leurs femmes et des Indiens qu'elles savaient attirer autour de leurs nouveaux seigneurs, que, selon l'historien Ulrich Schmidel , elles préféraient aux hommes de leur race, ils ensemençaient la terre et vivaient dans l'abondance. Aussi leur sort était-il très-envié à Buénos-Ayres et à Santi-Espiritu, et, malgré les ordres sévères des gouverneurs, ceux qui pouvaient prendre une pirogue aux Chanas des lies désertaient et ne craignaient pas d'entreprendre un long et périlleux voyage pour aller se réunir à un chef qui savait improviser des familles.

Pendant l'année 1536, l'occupation principale des Espagnols fut de se chercher des femmes. Les excursions entreprises dans ce but amenèrent la création d'une nouvelle colonie. Une cenlaine d'hommes fut laissée à l'Asuncion, et les caravelles descendirent le Paraguay jusqu'à son embouchure. De là, remontant le Parana, dans la partie où il coule de l'est à l'ouest, elles arrivèrent à la Candelaria , où , selon le rapport de quelques Indiennes, vivaient des tribus guaranies très-nombreuses. On y éleva un autre fort, qui fut placé sous les ordres de don Domingo Irala, gentilhomme basque, reconnu pour un des plus vaillants capitaines de l'armée , depuis sa belle défense de la flotte au Riachuelo.

Suivant l'exemple d'Ayolas , Irala , aussitôt installé , fit un traité avec les Indiens guaranis qui l'entouraient, dans lequel il était stipulé qu'on lui donnerait sept femmes pour lui et deux pour chacun de ses soldats. Le cacique principal avait justement sept filles : Irala les épousa. La chose paraissait si naturelle au capitaine basque , que, dans son testament, qui nous est resté, il déclare avoir pris les sept filles du cacique pour femmes et demande que les enfants qu'il en a eus soient considérés comme Espagnols. Cette déclaration , mêlée de pieuses exhortations , montre quelle étrange idée ces braves conqué-

rants se faisaient de leurs obligations comme catholiques et de leur mission civilisatrice parmi les tribus du nouveau monde.

Les délices de ces Capoues indiennes n'eurent cependant pas assez d'empire sur Ayolas pour lui faire perdre de vue le but de l'expédition. Les trésors amassés par Alvarado étaient toujours présents à ses yeux. L'expédition organisée à si grands frais par Mendoza, et poursuivie à travers tant de périls, ne pouvait d'ailleurs avoir pour résultat unique de marier des Espagnols et des Guaranies. Ce qu'il fallait , c'était pénétrer au Pérou par les rivières, sans traverser l'isthme de Panama. Indépendamment des ressources qu'il trouverait à Cusco, de l'argent qu'il espérait y récolter, la découverte d'une nouvelle route lui devait être un titre sur lequel il comptait pour obtenir à peu de frais cet adelantasjo qui avait coûté si cher à Mendoza.

Les Indiens amis lui avaient assuré qu'en marchant au nord ouest il trouverait une nation qui se servait de guanacos comme bêtes de somme. La grande envie que ces hommes avaient d'arriver au pays dont les compagnons de Pizarre parlaient avec tant d'admiration leur faisait accueillir le moindre indice comme une réalité. Ayolas ne douta pas que ce pays dont lui parlaient les Indiens ne fût le Pérou. Selon d'autres, il est vrai, le royaume des Incas était très-loin ; mais on rencontrait sur le chemin les tribus nombreuses de Chiriguanos, qui possédaient de grandes quantités de ce métal blanc auquel les Espagnols attachaient tant de prix. Pizarre avait trouvé le pays de l'or : Ayolas crut avoir trouvé le pays de l'argent. Il lui semblait d'ailleurs impossible que les peuples sur lesquels régnaient les Incas fussent la seule nation importante de cette immense Amérique méridionale.

Quelque vagues que fussent les informations qu'il avait recueillies, il résolut de tenter l'aventure, espérant qu'il lui suffi-

rait de soixante à quatre-vingts jours pour compléter son expédition et arriver au terme de ses rêves.

La difficulté de se procurer des vivres l'obligea à limiter l'effectif de sa petite armée à deux cents hommes choisis, avec lesquels il descendit la rivière jusqu'à l'endroit où se trouve aujourd'hui Humaïta. De là il renvoya les caravelles à la Candelaria, où le reste des colons, sous les ordres d'Irala, devaient l'attendre quatre mois; et il continua sa marche par terre, conduit par quelques Indiens Carios qui connaissaient une partie de la route à parcourir pour arriver au pays des Chiriguanos. Mais dès qu'ils s'éloignèrent des bords de la rivière, ils n'avancèrent plus qu'avec une extrême lenteur, et leurs guides hésitaient souvent sur la direction à prendre. Ils mirent quinze jours à atteindre les bords du Pilcomayo , qu'ils devaient remonter pour arriver au pays qu'ils cherchaient. Ce fleuve leur indiquait bien en effet la route à suivre , mais ils n'en cheminaient pas plus vite pour cela. Il sortait souvent de son lit et formait d'immenses lacs qu'il leur fallait côtoyer avec de la boue jusqu'aux genoux, dans l'impossibilité où ils étaient de pénétrer dans la forêt qui l'avoisinait, et où la marche eût été encore plus difficile , les lianes et les bambous y formant des fourrés si épais que même des hommes à pied n'y pouvaient avancer qu'en se frayant un chemin avec leurs épées.

L'excessive fatigue, la chaleur étouffante sous ces bois épais, et l'humidité constante qui paraissait comme suspendue dans l'atmosphère, sans pouvoir se condenser, occasionnèrent bientôt des fièvres malignes , dont le moindre effet était de les affaiblir, et qui furent fatales à plus d'un tiers de la petite troupe.

Après trois mois de marche, ils arrivèrent aux terres des Indiens Chiriguanos, où Ayolas put recueillir quelques bijoux d'argent. Ces Indiens lui donnèrent des renseignements plus précis sur le Pérou , qui , lui dirent-ils , se trouvait encore plus éloigné de leur pays que de l'endroit où il avait quitté ses em-

— 1«»ît —

barcations. Ses soldats étaient trop découragés pour entreprendre cette nouvelle marche. Il se décida donc à retourner à la Candelaria ; mais, sur l'invitation des Chiriguanos, il prit un autre chemin , plus au sud , qui suivait les bords du Vermejo , moins boisés et plus élevés que ceux du Pilcomayo. Cette route se trouva en effet de beaucoup meilleure, et ils purent marcher avec plus de rapidité. Cependant sept mois s'étaient écoulés depuis leur départ quand ils arrivèrent au confluent du Vermejo et du Paraguay. Ils étaient réduits au nombre de soixante ; cette expédition , dont le résultat était à peu près nul , avait coûté cent quarante hommes à Ayolas.

Harrassé par de si longues et si pénibles marches, il dépêcha deux hommes à la Candelaria, pour demander qu'on lui envoyât des bâtiments qui lui permissent de retourner au fort par les rivières ; mais ses envoyés trouvèrent la Candelaria complètement abandonnée. Ils rebroussèrent chemin en toute hâte; mais , quelque courte qu'eût été leur absence , ils ne devaient plus revoir leurs malheureux compagnons. Les Carios, les M'Bayas et les Guaycurus avaient épié la petite armée, et, la voyant si faible, ils l'avaient attaquée dans la nuit et avaient massacré jusqu'au dernier ces premiers explorateurs des contrées encore désertes qui s'étendent entre le Vermejo et le Pilcomayo.

Le pays des grands fleuves était décidément fatal aux conquérants espagnols. Solis, Lara, les deux Mendoza et Ayolas y avaient trouvé la mort. Les maladies et la faim décimaient les pauvres colons de Buénos-Ayres et de Santi-Espiritu.

Vers la fin de 4538, les quelques hommes aux ordres d'Irala étaient les seuls qui fussent en état, je ne dirai pas de poursuivre la conquête, mais de se maintenir sur cette terre inhospitalière. Que leur était-il cependant advenu pendant la malheureuse expédition d'Ayolas, et pourquoi avaient-ils abandonné la Candelaria? C'est ce que nous devons raconter.

Le départ des deux cents hommes emmenés par Ayolas avait diminué de près de moitié la petite garnison de Candelaria. Les Indiens des forêts entre le Parana et l'Uruguay s'en étaient bien vite aperçus, et ils ne cessèrent dès lors d'inquiéter le camp. Le brave capitaine basque repoussa vaillamment leurs attaques, mais chaque victoire lui coûtait quelques hommes. Cet état d'hostilité d'ailleurs ne permettait plus aux colons de vivre en paix avec leurs Indiennes comme à l'Asuneion. Ils demandaient donc à y retourner. Irala résista tant qu'il put; il voulait attendre Ayolas pendant quatre mois , comme il le lui avait promis. Cependant quatre , cinq mois se passèrent sans qu'on reçût la moindre nouvelle de l'expédition qui s'était perdue dans les forêts du nord-ouest. Selon les Guaranis , elle devait avoir péri au pays des Chiriguanos. Enfin, le sixième mois, Irala, ayant perdu tout espoir de revoir ses compagnons, consentit à retourner à l'Asuneion , et il y avait quelques semaines déjà qu'il avait abandonné la Candelaria quand les envoyés d'Ayolas y arrivèrent. Un mois s'était à peine écoulé qu'il apprit le triste sort de son capitaine.

La certitude de la mort d'Ayolas , l'isolement dans lequel se trouvaient les colons, obligés de vivre dans ce pays, où quelques-uns d'ailleurs s'étaient formé des familles qui leur faisaient oublier la patrie, tourna au profit de cette société naissante et lui fit faire un grand pas.

Irala aurait pu s'en déclarer le chef, il n'en fit rien. Il voulait donner à son autorité une base plus solide ; pour cela, il résolut de rassembler à l'Asuneion tous les détachements espagnols dispersés sur la rive du Paraguay. Connaissant , par les rapports des déserteurs, l'état misérable des colons de Buénos- Ayres et de Santi-Espiritu, il leur envoya ses meilleures embarcations , invitant les gouverneurs à se joindre à lui pour concentrer la colonisation au Paraguay, où tous se soumettraient au chef que la majorité des suffrages aurait désigné.

Ces mesures réussirent complètement. Buénos-Ayres et

Santi-Espiritu furent abandonnés, et les survivants des deux mille cinq cents Européens venus avec Mendoza en janvier 1535 se réunirent, en décembre 1538, au nombre de sept cents, et procédèrent à l'élection de leur chef. Ce fut un antécédent fécond en résultats pourTavenir. Il fut admis désormais que, lorsque la métropole abandonnait ses colons, l'élection devait désigner le chef.

Irala fut élu à une grande majorité. Pour consolider la colonisation, dont les premiers désordres avaient failli entraîner la ruine, il établit une administration municipale, éleva un temple qui fut desservi par un moine franciscain venu avec Mendoza , lequel commença à catéchiser les Indiens , dont il avait déjà appris la langue.

Il édicta, en outre, dans le but de fixer les indigènes auprès des colons, certaines lois qui subsistèrent longtemps après lui, malgré les ordres contraires de la métropole. Ainsi, tout Espagnol pouvait entreprendre la conquête d'une tribu et en devenir le maître; il la possédait à titre à'encomienda (commanderie). Quelquefois, quand pour la réduction d'une tribu les efforts isolés des citoyens n'étaient pas suffisants, le gouvernement aidait à la conquête; les Indiens soumis étaient, dans ce cas, distribués entre les soldats comme mitayos ou yanaconas. Les initayos étaient obligés au travail personnel pendant un temps déterminé. Les yanaconas étaient de véritables esclaves , mais leur maître ne pouvait les vendre ni les abandonner dans la vieillesse; il devait les nourrir, les habiller et les instruire dans la religion chrétienne. Les encomiendas passaient du conquérant à son héritier immédiat. Après celui-ci , les Indiens qui en dépendaient devenaient libres et pouvaient travailler pour leur compte ; mais ils étaient obligés de payer à l'Etat une modique capitation. Les commandeurs, d'ailleurs, étaient toujours sous la surveillance de l'autorité, qui pouvait les forcer à remplir leurs obligations envers leurs serviteurs.

Le camp de l'Âsuncion prit bientôt les apparences d'une petite ville. Les environs abondaient en bois, ce qui permit aux Espagnols de se bâtir des maisons élevées et commodes. Quand il s'agit de l'érection de l'église , on construisit le premier four à brique, et les bâtisses particulières en profitèrent : faites avec plus de soin , elles acquirent plus de solidité ; quelques-unes subsistent encore aujourd'hui.

D'un autre côté, ces nouveaux Robinsons avaient trouvé dans leurs vaisseaux assez de fer pour forger des outils. Les maisons eurent bientôt des portes, et furent garnies de meubles comme en Europe. Pendant que la ville se bâtissait, les champs qui l'entouraient étaient cultivés et ensemencés. Il en résulta bientôt pour les colons un bien-être qui dut leur paraître bien grand après les misères de Buénos-Ayres et de Santi-Espiritu , et qui leur fît presque oublier les trésors qu'ils avaient rêvés et l'Espagne qu'ils n'espéraient plus revoir.

Une ville contenant de sept à huit cents Espagnols et plus de trois mille Indiens était, par sa population même, à l'abri de toute tentative hostile des tribus ennemies du Chaco ou du haut Paraguay. Cette agglomération de population, insignifiante pour l'Européen, était pour les Guaycurus, les Payaguaces, les Guaranis ou les M'Bayas quelque chose de formidable ; ils ne pouvaient pas plus songer à attaquer la nouvelle ville que les tribus de l'Atlas ne songent à attaquer Alger ou Oran. S'ils se montraient parfois hostiles encore, c'était contre ceux qui s'éloignaient de la ville ou qui allaient les relancer dans leurs retraites.

Ainsi organisée, la petite colonie jouit pendant quatre ans d'une grande tranquillité, et elle était en pleine prospérité quand le second adelantado , don Alvar Nunès Cabéza de Vaca , arriva à l'Asuncion, le i\ octobre 1842.

Don Alvar Nunès Cabéza de Vaca. Sa marche habile à travers le continent américain. Ses travaux. Sa fin malheureuse.

Don Àlvar Nunès était un vieil Espagnol qui avait passé la plus grande partie de sa vie dans le monde de Colomb. Soldat au temps de la conquête des Antilles , il avait pris part à l'expédition de Ponce de Léon , quand les Espagnols visitèrent les Florides et le Mississipi. Longtemps prisonnier des Indiens , il avait vécu en Indien avec les tribus du grand fleuve du nord. Après les plus extravagants exploits, après des marches qu'on ne peut concevoir, des traversées en pirogue qu'on n'entreprend aujourd'hui qu'avec des bâtiments pontés , il était arrivé à la Havane, avait pris part à une expédition contre Maracaybo, où il avait été plus heureux, et il était revenu riche à Séville. Il s'y ennuyait; habitué aux grands bois, aux rivières, aux plaines sans fin , il se sentait mal à l'aise et comme dépaysé dans nos cités étroites, dans nos campagnes coupées par mille barrières qui arrêtent à chaque instant et les pas et la vue ; il étouffait dans cette fourmilière humaine. Ah ! qu'il se sentait bien mieux vivre quand , entouré de dangers , il errait et priait au milieu des marais du Mississipi!

L'homme qui a vécu isolé ne croit plus à sa personnalité quand il ne peut plus faire un pas sans se heurter à une convenance, quand il lui faut, pour la moindre chose, l'aide d'un ami ou les services d'un domestique. Pour cet homme , l'indépendance ne consiste pas à ne pas dépendre d'un autre , elle consiste à se suffire à soi-même.

Un des officiers royaux qui avaient accompagné Mcndoza, Cabrera, de retour en Espagne, avait fait connaître la vérité sur la rivière de la Plata, sur les dangers qu'offrait la conquête , sur l'extrême pauvreté du pays , où l'on ne trouvait ni or ni argent. Son rapport avait été pleinement confirmé par le

triste sort de ceux qui s'y étaient engagés; aussi personne n'avait-il sollicité le poste d'adelantado, devenu vacant par la mort de Mendoza. 11 Tétait, comme nous l'avons dit, depuis cinq ans, lorsque la nouvelle du massacre d'Ayolas et de ses compagnons parvint en Espagne. Elle y fut apportée par une des caravelles qu'Irala avait envoyées à Buénos-Ayres pour en amener les colons à l'Asuncion, et qui avait été ensuite trouvée en état de prendre la mer et de traverser l'Atlantique. Ce nouveau désastre ne pouvait qu'éloigner encore davantage les aventuriers de ce pays misérable et inhospitalier.

Eh bien , don Alvar Nunès vit précisément là une aventure qui lui convenait. Il offrit d'entreprendre à ses frais, comme Mendoza, la conquête de ces régions fatales à ses prédécesseurs. Le titre d'adelantado lui fut facilement concédé. Les instructions qu'il reçut sont trop caractéristiques pour que nous n'y voyions pas l'influence de Nunès lui-même , qui avait eu à lutter contre les chicanes des avocats aux Antilles. En voici les quatre principaux articles :

Il devait employer tous ses soins à propager la religion chrétienne. .

Il lui était interdit d'emmener aucun avocat ou procureur.

Les Espagnols et les Indiens pourraient commercer librement entre eux, sans que l'autorité eût à intervenir dans leurs transactions.

Tous les procès seraient jugés par les capitaines ; les ayants cause pourraient cependant appeler de leurs décisions à l'adelantado , et en dernier ressort au conseil du roi.

Don Alvar Nunès avait une trop grande réputation de bravoure, outre l'expérience et la connaissance du pays qu'on lui savait, pour que les compagnons lui manquassent; aussi putil partir de San-Lucar, le 2 novembre 1540, avec quatre cents hommes et quarante-six chevaux, sur cinq petits bâtiments.

Le voyage fut long et pénible; ce ne fut qu'au commence-

ment de mars qu'il arriva à Cananea, sur la côte du Brésil, ayant perdu deux bâtiments et la moitié des chevaux. Il avait su par Cabrera que le principal établissement des Espagnols , rAsuncion, se trouvait par le 25' degré de latitude sud. Cananea, qui était à peu près sur le même parallèle, lui sembla le meilleur port de débarquement. Il y débarqua donc, sans se préoccuper des difficultés ou des dangers que pouvait lui offrir une longue marche par terre.

Après avoir donné quelques jours de repos à ses équipages, il divisa son armée en deux corps. Cent cinquante hommes, répartis sur les trois embarcations qui lui restaient , partirent pour la rivière de la Plata, sous les ordres de Félix Cacerès, qui devait remonter jusqu'à l'Asuncion , prenant à son bord tous les Espagnols qu'il trouverait soit à Buénos-Ayres , soit à Santi-Espiritu ou sur tout autre point. Lui-même, avec deux cent cinquante hommes et les vingt chevaux qui lui restaient, s'enfonça dans les montagnes de la côte, et , guidé par cette sorte d'intuition qui est le propre de l'homme qui a vécu longtemps isolé et obligé de deviner la forme d'un pays par la direction des cours d'eau et des chaînes de montagnes , et par mille autres indices, il arriva aux bordsde l'Iguasu, plus connu aujourd'hui sous le nom de rivière de Curitiva. Là, le vieux prisonnier des Indiens du Mississipi se trouva à son aise. La forêt laplus impénétrable ne l'effrayait pas. Les marches, conduites avec ordre, étaient lentes, mais ne fatiguaient pas les hommes» qu'il faisait toujours camper dans les endroits les plus favorables, et qu'il gardait, parles plus minutieuses précautions, contre les embuscades des ennemis. La petite troupe avançait ainsi sans que les Indiens Tapés, Guahaguas ou Puris osassent l'attaquer. Bientôt même , par quelques présents , Alvar sut se concilier toute une tribu de Puris , qui aidèrent les soldats à transporter les vivres et à se frayer une route à travers les forêts de l'Iguasu.

Ayant appris au Mississipi combien les Américains appréciaient les objets en fer, il avait donné cinq livres de fer à

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