LES JÉSUITES ET LES MISSIONS
En dehors de l'action du gouvernement et du courant ordinaire de l'émigration, un autre fait considérable s'était produit: un essai de civilisation sut generis avait été tenté et poursuivi, avec toutes les apparences d'un succès durable. Nous voulons parler des missions du Paraguay , dont il est temps que nous disions quelques mots, d'autant plus qu'à l'époque où nous sommes arrivés, ces petites républiques chrétiennes, qui jusquelà étaient restées fermées, pour ainsi dire, vont entrer, par la force des choses, dans l'histoire du pays qui nous occupe.
C'étaient de hardis utopistes que les révérends pères de la Compagnie de Jésus ; on les traiterait aujourd'hui de socialistes. Ils voulaient faire des pays arrosés par le Parana et l'Uruguay le centre d'une société modèle, qui devait agir autour d'elle par attraction, attirer successivement tous les hommes dans son orbite pour les confondre dans le sein de la famille chrétienne. Grande et belle idée, qui, nous ne faisons pas difficulté de le reconnaître, fait honneur à ceux qui l'ont conçue : car l'erreur même, lorsqu'elle a des intentions si hautement humanitaires, mérite qu'on la respecte. Mais ce n'en reste pas moins pour nous une erreur. Les résultats de la colonisation jésuitique ont été si tristes, en effet, que, s'il y a quelque chose qui puisse prouver que la doctrine de saint Ignace est impropre à servir de base à une organisation sociale, ce sont bien ces missions que les révérends pères présentent comme un de leurs plus grands titres de gloire.
Pour justifier cette assertion, nous dirons simplement, avant de raconter comment le gouvernement espagnol a été amené à expulser les Jésuites des colonies de l'Amérique du Sud, ce que
nous a appris un long séjour aux missions, et l'étude des documents les moins passionnés sur une question dont on a toujours parlé avec partialité , soit pour justifier l'expulsion des révérends pères , soit pour exalter outre mesure les bons effets de leurs missions parmi les gentils de l'Amérique.
Les Jésuites apparurent en Amérique vers 1600. Leur réputation d'hommes supérieurs était universellement admise; aussi furent-ils accueillis avec autant de sympathie que de respect.
Le gouvernement espagnol , qui , à cette époque , n'avait aucun motif de les craindre, accordait aux révérends pères tout ce qu'ils demandaient. C'est ainsi qu'ils devinrent propriétaires d'immenses terrains dans toutes les parties de l'Amérique espagnole, terrains choisis avec une perspicacité qu'atteste la grande valeur qu'ont acquise aujourd'hui leurs anciennes propriétés.
Dès les premiers temps, leurs efforts eurent un double but : diriger l'éducation des enfants des colons, et soumettre, à l'aide de moyens moins violents que ceux employés jusque-là par les Espagnols, les indigènes, qu'ils se flattaient de convertir par la prédication. C'est pour y parvenir qu'ils entreprirent leurs importants travaux sur les langues américaines, et c'est a eux que nous devons les grammaires et les dictionnaires quichuas, guaranis, aucas et aymaras.
Leur plan, en ce qui concernait les colons, fut couronné d'un plein succès. De 1600 à 1767, ils avaient fondé des églises et des collèges dans toutes les villes importantes des colonies. Les enfants des principaux colons étaient élevés dans leurs écoles, et leurs meilleurs élèves pouvaient compter sur leur protection et leur puissante recommandation, soit qu'ils voulussent entrer dans les ordres ou obtenir quelque emploi du gouvernement métropolitain.
Leurs églises, bâties avec goût, étaient toujours situées dans les quartiers riches, afin d'attirer à leurs sermons l'aristocratie
coloniale , qu'ils gouvernaient par le confessionnal , par la chaire et par Fécole. Les services qu'ils ont ainsi rendus ont été immenses.
Quant à la soumission des Indiens par la prédication, leur entreprise fut doublement malheureuse. Toutes les fois que leurs prédicateurs se trouvèrent en présence de ces formidables brutes à crâne plat qui avaient résisté à la politique patiente des Incas et au bras vigoureux des soldats espagnols , ils ne purent se faire entendre. Là où avait échoué l'épée des conquérants, la parole des prédicateurs échoua également. Les martyrs qui ont versé leur sang au Bio-Bio, au Tolten, à Nahuelbuapi comme au cap Corrientes, prouvent trop cruellement notre assertion. Leur histoire parmi ces tribus féroces n'est pas longue à raconter. Dès qu'ils n'étaient pas protégés par les soldats, les Indiens Aucas, Tobas ou Pampas , massacraient les pères et brûlaient la mission. Aussi ne persistèrent-ils pas à vouloir convaincre los Indios bravos, — c'est le nom qu'on a donné aux tribus inaccessibles à la civilisation. Ils furent plus heureux avec los Indios mansos, c'est-à-dire avec les Indiens à crâne bombé, tels que les Quichuas, les Tapes et les Guaranis, tribus que nous connaissons déjà comme portées à la vénération et aimant le surnaturel, véritables moutons qui dès les premiers temps de la conquête s'étaient mis d'eux-mêmes au service des soldats espagnols.
Ce fait était important à établir , car , même en Amérique , beaucoup de personnes sont portées à croire que les révérends pères réussirent là où d'autres avaient échoué , ce qui est une erreur. Irala et Ayolas avaient, en effet, tout aussi bien soumis les Guaranis en prenant femme parmi eux, et cela longtemps avant que les Jésuites les eussent réunis dans leurs missions pour les soumettre par la prédication et le travail en commun; et des Indiens soumis ainsi par les Espagnols il reste une • race de métis assez nombreuse, tandis que des Indiens des missions il ne reste rien, pas même des sauvages. C'est ce qui nous
a fait dire que les révérends pères avaient été doublement malheureux dans leurs tentatives de civilisation. Pourtant il est impossible de rencontrer un pays plus beau, une race plus docile, en un mot des conditions plus favorables pour expérimenter la grande utopie dont ils ne cessent de poursuivre la réalisation , pour le plus grand bonheur du genre humain.
Ce fut, nous Pavons dit, Saavedra, qui appela les premiers Jésuites venus au Paraguay, les pères Mazeta et Cavaldini. Les renseignements donnés par ces révérends sur la docilité des Indiens , sur les facilités qu'offrait le pays pour rétablissement de colonies modèles, furent bien accueillis des hommes influents de Tordre; leurs projets furent approuvés et ils se mirent immédiatement à l'œuvre. Le plan qu'ils conçurent dès lors était basé sur la possibilité de former avec les Indiens seuls des villages où l'on instruirait les indigènes dans les métiers nécessaires à la satisfaction de tous- les besoins d'une communauté civilisée , et surtout où on leur inculquerait les principes de la morale chrétienne, pour en faire de bons sujets. - Et pour que les Indiens ainsi parqués ne fussent pas pervertis par les Espagnols laïques arrivant d'Europe, qui, à ce qu'il paraît, auraient gêné les efforts de la Compagnie, les révérends pères demandèrent pour l'établissement de leurs missions des terrains dont ils auraient la toute propriété et où ils seraient les maîtres de n'admettre que ceux qui pourraient leur convenir, prétendant d'ailleurs ne relever d'aucune autre autorité que de l'autorité spirituelle établie par eux.
Ce plan fut accepté par le gouvernement espagnol , et les éléments nécessaires pour le mener à bien furent mis à leur disposition. C'était créer un empire dans l'empire, inconséquence dont les ennemis des Jésuites ne pouvaient manquer de se faire une arme contre eux.
Nous avons dit de quelle sagacité firent preuve les révérends
pères dans le choix de remplacement de leurs missions. Ils prirent sur les deux rives de l'Uruguay, du 27* au 31e degré de latitude sud, et sur les bords du Parana et du Paraguay, du 26* au 28e degré, autant de terrain qu'ils le jugèrent bon. On ne pouvait avoir la main plus heureuse. Toutes les cultures réussissent à merveille dans cet admirable pays : le blé, le maïs, la yuca, le tabac, la canne à sucre, le café, le chanvre, le caraguata, — plante textile plus belle que le chanvre, — tout ce que l'homme peut demander à la terre y vient admirablement. Le cultivateur, plus que partout ailleurs, y trouve un sol fertile, un climat égal , des récoltes abondantes et certaines. Les fruits des tropiques prospèrent dans les terres basses qui avoisinent le cours des grands fleuves; les fruits des climats tempérés réussissent sur les plateaux plus élevés. D'immenses forêts fournissent des bois admirables pour la construction et l'ébénisterie. L'oranger, l'arbre des missions, y pousse aussi rapidement que le peuplier en Italie, aussi vigoureux et luxuriant que le chêne dans les forêts de France. Dans les parties non boisées, les plaines sont couvertes de graminées qui permettent d'élever, sans aucune espèce de travail, de nombreux troupeaux, comme dans les Pampas du Sud. Enfin, les deux grands fleuves qui arrosaient les missions pouvaient faciliter le transport de leurs produits d'une mission à une autre ou des missions à la mer.
A mesure que les révérends pères obtenaient du gouvernement espagnol des concessions de terrain , ils obtenaient des gouverneurs des concessions d'Indiens, c'est-à-dire que telle ou telle tribu errante de Guaranis ou de Tapes qu'ils convoitaient était cernée, battue si elle s'avisait de résister, et conduite militairement aux révérends pères, qui la parquaient là où ils croyaient convenable d'établir un centre de population. C'étaient, nous le répétons, les Jésuites qui provoquaient cette chasse humaine; mais, une fois les Indiens en leur pouvoir, ils les traitaient avec douceur, les faisant surveiller de loin jusqu'à
ce qu'ils s'habituassent au régime de la Compagnie. Les pauvres sauvages s'y soumettaient d'ailleurs très-volontiers, surtout sachant le sort qui les attendait s'ils tentaient de recouvrer leur indépendance, car les gouverneurs étaient là pour châtier les déserteurs.
Ainsrse formèrent successivement soixante-dix-sept établissements, qui sont :
Sur la partie de la rive droite de l'Uruguay qui aujourd'hui appartient à la République Argentine (province de Corrientes) , et en suivant le cours du fleuve :
1 SanJavier.
13 San Fernando.
2 Santa Maria Mayor.
14 La Cruz.
3 Santa Maria Menor.
15 Yapeyu.
4 Martires.
16 San Felipe.
5 San José.
17 San Juaquin.
6 Apostoles.
18 Santa Ana.
7 San lldefonso.
10 El Rosario.
8 La Concepcion.
20 San Roquito.
9 Santo Toma3.
21 San Pedro.
10 San Antonio.
22 San Pablo.
11 San Isidore
21 San Gregorio.
12 San Alonso.
24 Mandisovi.
Sur la partie de la rive gauche appartenant maintenant au Brésil :
25 San Lucas. 30 San Juan.
26 San Nicolas. 31 San Borja.
27 San Luis. 32 San Juaquin.
28 San Miguel. 33 San Roque.
29 San Lorenzo. 34 La Cruz de Mbutuy.
35 Itaqui.
En s'éloignant de l'Uruguay, mais toujours sur le territoire brésilien et en suivant le cours de l'Ibicuy-Guassu :
36 La Asuncion. 41 San Miguel.
37 loi pi ta. 41 San Antonio.
38 San Francisco. 43 San Blas.
39 Santa Maria de la Sierra. 44 Santa Rosa.
40 San Luis Tapebi. 45 Belen.
Sur la rive gauche du Parana, dans la province actuelle de Corrientes, en descendant le cours du fleuve :
46 Sauta Maria de l'Iguasu.
47 Ibiray.
48 Corpus.
49 Loreto.
50 San Cosrae Viejo.
51 San Cosme Nuevo.
52 Santa Ana.
53 La Candelaria.
54 San Carlos.
55 San José.
56 Santa Tecla.
57 San Geronirao.
58 San Javier.
59 Soriano.
60 San Agustin.
61 San Miguel.
62 San Antonio.
63 Caacati.
64 ltati.
65 San Cosme.
66 San Luis.
Le long de la rive droite , sur le territoire de la république actuelle du Paraguay :
72 San José.
73 Santiago.
74 Santa Rosa.
75 Santa Maria.
76 San Ignacio May or.
77 Nembucu del Paraguay.
Ces dernières missions sont celles qui se sont le mieux conservées, parce qu'elles ont été habitées jusqu'à nos jours.
67 Jésus.
68 ltapua.
69 San Cosme.
70 Trinidad.
71 Nembucu.
Chacun de ces établissements occupait une superficie de soixante-quatre lieues. Pour fonder une mission, les révérends pères demandaient quatre lieues aux quatre vents ; c'est-à-dire, en prenant leur chapelle comme point central, quatre lieues au nord , quatre au sud , quatre à l'ouest et quatre à l'est , en se réservant néanmoins de prendre un peu plus dans un sens, un peu moins dans un autre, si les accidents de terrain s'opposaient à un tracé régulier.
C'était tout près de cinq mille lieues carrées que possédait la Compagnie dans un des plus beaux pays du monde. Et nous croyons, dans cette appréciation, rester bien au-dessous de la réalité, car, en outre des quatre mille neuf cent vingt-huit lieues carrées des soixante-dix-sept missions, ils avaient, dans
les meilleurs endroits, des fermes , des parcs à bestiaux , qui ensemble représentaient peut-être une superficie égale.
Dans ces soixante-dix -sept missions, les Jésuites avaient réuni, vers i660, époque de leur plus grande prospérité, de cent soixante à cent soixante-dix mille Indiens, c'est-à-dire de cent quarante à cent cinquante mille individus capables de travailler , qui ne demandaient jamais de salaire , qui se prêtaient avec résignation à toute espèce de travail ; aussi la prospérité matérielle des missions était-elle grande.
De chaque côté de l'église s'élevaient le cabildo, l'habitation des directeurs, et une prison pour enfermer les incorrigibles. Ces trois édifices , bâtis toujours en ligne droite , formaient un des côtés d'une place carrée, plus ou moins grande, selon l'importance de la mission. Les trois autres côtés étaient occupés par de grands hangars divisés en chambres exactement pareilles, où logeaient les habitants de la mission.
Dans leurs grands centres, comme Santa Rosa, San Ignacio- Mayor, Itapua, Gandelaria, Apostoles, Goncepcion, de longues lignes de chaumières, toutes semblables, s'alignaient en rues régulières de chaque côté de la place centrale.
En visitant ce qui reste encore des missions , on reconnaît que le même plan a été suivi partout. L'église est plus ou moins grande, plus ou moins belle , mais les habitations des pères et celles des Indiens sont partout les mêmes, et pour les dimensions et pour les dispositions. Dans les petites comme dans les grandes missions , les places et les rues étaient ombragées par de belles allées d'orangers, ce qui devait leur donner l'air de jardins charmants aux yeux des quelques voyageurs qui purent les visiter dans le temps de leur prospérité.
Par les fossés qui marquent encore la place des haies, et par la nature des herbes qui couvrent tout champ qui a été labouré, on voit que les Indiens cultivaient une assez grande superficie de terrain. D'un autre côté, la tradition nous apprend que, vers 1667, les pères possédaient d'immenses troupeaux : aussi ex-
portaient-ils à Buénos-Ayres ou au Brésil une grande quantité de cuirs et de graisses, dont le produit leur permettait d'acheter toutes les étoffes dont ils avaient besoin , ainsi que les riches ornements d'église qu'ils faisaient venir d'Europe.
Cette grande prospérité matérielle dit assez que les Jésuites n'avaient pas été contrariés par le gouvernement espagnol , et qu'ils avaient trouvé dans les Tapes et les Guaranis un peuple facile à élever, des travailleurs habiles et persévérants. A quoi donc attribuer la disparition de cette race? A quoi attribuer l'abandon de tous ces travaux qui durent coûter de si longs , de si persévérants efforts? A l'expulsion des pères? Ce motif n'est pas suffisant et n'explique rien ; car, s'il était possible que demain on expulsât de Paris les fonctionnaires de tous les ordres, et avec eux tous les banquiers et tous les fabricants, la machine gouvernementale éprouverait quelque perturbation sans doute, maison trouverait parmi les prolétaires des gens qui pourraient parfaitement les remplacer dans la rude tâche qu'ils sont appelés à remplir. A quoi donc attribuer la ruine complète des missions dès que les révérends pères ne furent plus là pour les diriger? Leurs Indiens étaient des hommes comme les autres hommes; mais ils avaient été tellement travaillés qu'on en avait fait des machines, inférieures aux brutes à forme humaine que l'on [trouve au Chaco ou en Patagonie, et, une fois laissés à eux-mêmes, ils s'étaient trouvés incapables de pourvoira leur subsistance.
Les Tapes et les Guaranis, n'ayant aucune idée religieuse préexistante» avaient accepté avec une entière bonne foi , sans la moindre contradiction , les doctrines qui leur étaient constamment préchées. Grâce à leur ingénuité, à leur prédisposition à la vénération, ils se trouvaient au bout de quelques mois dans un état parfait pour la pratique de la vie dévote. Chez ce peuple qu'ils avaient formé selon leur cœur, les travaux apostoliques des révérends pères étaient loin d'être aussi ardus que
dans nos villes; là ils n'avaient pas à lutter, par les retraites, par le confessionnal, par les prédications, contre le mauvais esprit du siècle.
Ces populations étaient réduites à cet état d'hébétement habituel que les dévots regardent comme l'état de perfection. Aucune ambition ne venait les distraire de leur solitude , d'où les soldats espagnols eux-mêmes , tout bons catholiques qu'ils étaient, se voyaient soigneusement écartés, comme des libres penseurs dont on devait redouter le contact.
Les Guaranis craignaient l'enfer comme le feu; ils désiraient le ciel comme un commerçant la réalisation d'une longue et pénible spéculation qui doit lui assurer une inépuisable richesse. Cette vie terrestre n'était pour eux qu'un temps d'épreuve qui permettait au bon Dieu de distinguer ceux qui méritaient le paradis. Les Pères profitaient de ces dispositions pour en obtenir tout ce qu'ils voulaient , pour les plier à tous les travaux. En compensation, ils ne les laissaient manquer de rien, les nourrissaient bien, les habillaient, et les amusaient parfois par de grandes processions.
Mais le communisme jésuitique avait tué le moi humain. Ce n'était pas pour eux que travaillaient les Guaranis, c'était uniquement pour ne pas déplaire aux directeurs ; il leur manquait l'aiguillon de l'individualité. Maintenus dans une perpétuelle enfance, ils vivaient sans désir, sans émulation, sans cet attirail de passions enfin qu'on trouve dans la société, où chacun travaille pour soi , — passions contre lesquelles les moralistes crient beaucoup, mais qui, mises en nous par le Créateur, sont nécessaires à la créature , tout comme les veines et les nerfs.
C'est à cette éducation étroite, qui avait détruit chez les Guaranis tous les sentiments que nos dévots croient l'inspiration du démon , c'est à cette réussite complète qu'il faut attribuer la ruine totale des missions, aussitôt que la direction des révérends leur manqua.
Toutes les fois que la balance, soit au physique, soit au
moral , penche trop d'un côté , il en résulte un manque d'équilibre dans nos facultés, qui est fatal à la société. Si l'homme n'a aucune idée de religion ni de justice, si les forces morales restent dans l'ignorance d'elles-mêmes , il y a manque d'équilibre et l'homme se ravale à l'état de brute. Tel est le Patagon , qui vit comme les loups; le Toba du Chaco, qui ressemble aux ours ; tels sont ces groupes de nègres sauvages , fils d'esclaves marrons, que l'on rencontre parfois sur les bords du Madeira ou de l'Amazone , et qu'on serait tenté de prendre pour des groupes de gros singes.
Mais ce n'est pas là le cas le plus dangereux : la brute abandonnée à elle-même peut vivre, se perpétuer; l'instinct de l'animal suffit à l'existence isolée. Le danger est bien plus grand quand le manque d'équilibre provient de la prédominance absolue des pensées ultramondaines, quand la vie de ce inonde n'est considérée que comme une épreuve à laquelle on se résigne : un peuple qui est sous l'empire de pareils sentiments ne peut plus exister dès qu'il est abandonné à lui-môme. C'est ce qui arriva aux Guaranis.
Mais comment cette puissante tutelle vint-elle à leur manquer? Comment le gouvernement espagnol fut-il amené à porter la main sur ces établissements si longtemps protégés? C'est ce que va nous apprendre la suite de ce récit; disons cependant dès à présent que la ruine des missions a été un des résultats de cet antagonisme des Espagnols et des Portugais auquel nous faisions allusion tout à l'heure , antagonisme qui a été toute l'histoire de la Plata, de la Conquête à l'Indépendance, et dont nous allons suivre les péripéties.
Continuation des démêlés entre les Espagnols et les Portugais, démêlés sans cesse avivés par le contre-coup des événements européens. Inanité de la convention de Tordcsillas. Influence de ces luttes sur les destinées des colonies du Sud. Elles sont la cause première de l'expulsion des Jésuites, laquelle est précipitée par le souffle des idées philosophiques, et elles finissent par amener la séparation du gouvernement de Buénos-Ayres de la vice-royauté du Pérou.
Les provinces de la Plata sont érigées en une vice-royauté particulière. — Zevallos, premier vice -roi. Ses exploits. Son habile administration. Prospérité de Buénos-Ayres. Description d'une ville américaine.
S'il y a un pays au monde dont le dix-neuvième siècle puisse avec raison s'enorgueillir, c'est la belle, libre et grande Californie, déserte en 1847, peuplée, civilisée en 1832. Des villes bien bâties s'élèvent sur la baie de San-Francisco, aux bords du Sacramento, sur le Tualemé , au pied des monts Rocheux ; des bateaux à vapeur sillonnent ces fleuves inutiles avant 1848, des arsenaux s'élèvent dans les ports où quelques baleiniers seulement allaient naguère renouveler leur provision d'eau.
Ce pays si riche, si fertile , où trois cent mille âmes trouvent aujourd'hui les éléments de tant de bien-être, avait été découvert par les Espagnols dès le seizième siècle ; mais il était resté ignoré, parce que personne n'avait disputé aux Espagnols la possession de leurs présidios de Monterey ou de San-Francisco. La cour de Madrid l'avait occupé et bientôt oublié.
Il est plus que probable que, dans les mêmes circonstances, la Plata eût eu le même sort que la belle baie de San-Francisco
ou les champs fertiles du Sacramento et du Tualemé. Une fois qu'on eût eu reconnu que la route par Panama conduisait plus facilement au Pérou que la route par l'Atlantique, on aurait laissé les colons se mettre au niveau des sauvages, pourvu que d'autres nations n'eussent pas eu la fantaisie de prendre pied sur les côtes de l'Atlantique, pourvu qu'on eût respecté la trèsjudicieuse bulle du pape Alexandre VI. La Plata serait restée ignorée sans les hostilités qui eurent lieu entre les Espagnols et les Portugais. Mais ces petits combats tinrent l'attention éveillée sur les colonies qui s'y étaient formées. Le contre-coup des discordes européennes se fit sentir jusqu'à cette extrémité du monde, et, dans les nouveaux traités que les rois signaient en Europe, pôur les déchirer aussitôt qu'ils y trouvaient leur compte, il était toujours question de Buénos-Ayres, de la Colonia del Sacramento et des missions de l'Uruguay.
Les gouverneurs espagnols et portugais ne cessaient de se plaindre les uns des autres, et, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, ils se faisaient la guerre. Et le résultat était presque toujours le même. En Amérique, les Espagnols, plus nombreux que les Portugais, obtenaient généralement l'avantage sur le champ de bataille; mais, en Europe, la cour de Lisbonne, plus adroite ou mieux instruite de ses intérêts que celle de Madrid, parvenait à neutraliser les conséquences de ces victoires, en obtenant du roi d'Espagne des concessions qui compensaient les défaites de ses sujets d'outre-mer.
Ainsi, par le traité du 15 janvier 1750, le roi d'Espagne don Fernando VI, de pacifiques dispositions, et marié à une princesse portugaise, abandonna les droits assurés à l'Espagne par la convention de Tordesillas, en vertu de laquelle, si on eût tenu rigoureusement la main à son exécution, les Portugais auraient pu être forcés d'évacuer tous les points qu'ils occupaient sur la côte du Brésil, et l'Espagne reconnut au Portugal la souveraineté de toutes les contrées où les Paulistas s'étaient établis, soit par violence, soit comme sujets du roi d'Espagne,
lorsque les deux couronnes avaient été réunies, de Philippe II à Philippe IV. Les frontières entre les colonies des deux peuples devaiept être déterminées par le cours des eaux : les contrées arrosées par les affluents de l'Uruguay, de l'Ibicuy et du Rio- Negro, restaient à PEspagne; les pays baignés par les eaux tributaires du Jacuy et de tous les ruisseaux qui vont aux grands lacs dos Patos et de Merim appartiendraient aux Portugais.
Par suite de cet arrangement, les Espagnols devaient abandonner toutes les missions que les Jésuites avaient formées sur la rive gauche de l'Uruguay au nord de l'Ibicuy; mais, en échange, les Portugais renonçaient à toutes leurs prétentions sur la Colonia et les terrains occupés par Lobo lors de sa première venue à l'embouchure de la Plata.
Les commissaires envoyés pour faire exécuter le traité ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il était inexécutable. Les cartes qui avaient servi en Europe à la démarcation de cette nouvelle frontière, lesquelles avaient été dressées par les Portugais tout exprès pour la circonstance, se trouvèrent complètement fausses; et, d'un autre côté, les Indiens Guaranis soumis par les Jésuites, qui habitaient la rive gauche de l'Uruguay, alléguant qu'ils devaient leurs terres à Dieu et à leurs aïeux, déclarèrent qu'ils ne voulaient pas les céder aux Portugais.
Cette réponse et cette opposition des Indiens ne trompèrent personne : c'étaient les révérends pères qui leur soufflaient cette audace. Aussi la couronne d'Espagne ne leur pardonna-t-elle pas ce manque d'obéissance. Si dévots que fussent les monarques espagnols, ils savaient que tout ce qui résiste ou peut vouloir résister est une entrave à la marche régulière d'un bon gouvernement absolu. Tolérer l'existence d'une association qui semblait vouloir vivre pour soi et par soi leur eût semblé une faute.
C'étaient pourtant les intérêts de l'Espagne que les Jésuites
soutenaient en s'opposant à l'exécution d'une traité absurde et
tout à l'avantage des Portugais; mais la cour de Madrid voulait
if
avant tout une soumission complète, et c'est en grande partie à cette opposition, faite dans les meilleures intentions, qu'il faut attribuer la disgrâce des Jésuites, bien qu'ils n'aient été expulsés de leurs missions que quatorze ans plus tard.
Malgré les protestations des Indiens, protestations qu'il savait dictées par les révérends pères, le gouvernement espagnol voulut que le traité fût exécuté dans toute sa teneur, et le gouverneur de Buénos-Ayres , Andonaguey, reçut l'ordre de prêter main-forte aux commissaires pour dompter la résistance des Indiens et mettre les Portugais en possession des contrées qui leur étaient attribuées.
Les soldats d'Andonaguey curent facilement raison des plus turbulents des Guaranis et étouffèrent sans peine toute velléité de résistance; mais, excités par leurs Pères, et craignant de se damner s'ils consentaient à changer de maîtres, les Indiens désertèrent en masse à l'approche des Portugais. Ceux-ci occupèrent les terrains; mais ce qu'ils avaient surtouL espéré trouver, c'est-à-dire une population docile, habituée au travail, leur échappait.
Sachant profiter de tout pour conserver leur établissement de la Colonia, les Portugais prétendirent que les terres sans leurs habitants leur étaient complètement inutiles, et s'en prirent aux Espagnols d'Amérique, qu'ils accusaient de ne point remplir les conditions du traité. Ils refusèrent, en conséquence, d'abandonner leur colonie. Ce refus amena une nouvelle convention, du 17 janvier 17G1, par laquelle il fut dit que, vu les difficultés d'exécution, le traité du 15 janvier 1750 demeurait nul et non avenu, et que tout retournerait au stato quo ante. Mais les Portugais usèrent, dans cette circonstance, de leur tactique habituelle : ils n'abandonnèrent pas la Colonia et ils gardèrent les campagnes d'où les soldats du roi d'Espagne avaient, si inutilement au moins, chassé les Guaranis.
Les relations entre les créoles espagnols et les créoles por-
tu gais, malgré les tentatives d'accommodement faites en Europe, restaient donc sur le même pied d'hostilité, quand un nouvel acte de la diplomatie européenne ralluma la guerre dans ces colonies lointaines.
Le pacte de famille signé le 15 août 1761, qui amena la rupture entre la France et l'Angleterre, et, par contre-coup, entre l'Espagne et le Portugal, permit aux créoles de Buénos- Ayres de battre encore une fois les Portugais.
Aussitôt que la nouvelle de la guerre entre l'Espagne et le Portugal parvint à Buénos-Ayres , don Pedro de Zevallos, qui avait remplacé Andonaguey comme gouverneur, marcha sur la Colonia avec deux mille hommes de bonnes troupes, et l'assiégea. Les Portugais firent bonne contenance ; mais l'artillerie espagnole, admirablement dirigée par Zevallos, fit dès le début de tels dégûts dans les fortifications, que tous ceux qui purent s'embarquer se précipitèrent dans les bâtiments en rade et firent force de voiles pour gagner la côte du Brésil. Mais la tempête leur fut plus cruelle encore que les boulets espagnols; les bâtiments qui ne sombrèrent pas furent jetés à la côte, et les fuyards échappés au naufrage furent faits prisonniers et envoyés par Zevallos dans l'intérieur du pays. Ils ne tardèrent pas à s'y confondre avec la population espagnole de Cordova, de San Luis, de Mendoza et de San Juan : c'est ce qui explique le grand nombre de familles ayant des noms portugais qui habitent encore cette partie du pays.
Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui avaient, après la victoire, détruit l'établissement portugais, Zevallos répara avec soin les dégâts que son artillerie avait causés et mit une bonne garnison dans 4a petite place.
C'est à cette heureuse inspiration que les créoles durent le premier succès que les Buénos-Ayriens obtinrent sur les Anglais dans les eaux de la Plata.
Le 6 janvier 1 763, une expédition anglo-portugaise , composée d'un vaisseau et de deux frégates anglaises, de cinq transports
et de mille hommes de débarquement fournis par les Portugais, se présenta devant la petite ville récemment repeuplée par les Espagnols. Ceux-ci, ûers encore de leurs récents lauriers, ne se laissèrent pas intimider par cette armada, plus imposante dans ces parages que l'invincible armada de Philippe II pouvait l'être pour l'Angleterre d'Élisabeth. Les feux de la place répondirent avec succès aux feux de la flotte. Le Loi'd Clive, criblé de boulets parles habiles artilleurs de Zevallos, coula bientôt et presque tout son équipage périt, quelques hommes seulement ayant pu gagner les autres bâtiments; les frégates, fort maltraitées, battirent en retraite, et les Anglo-Portugais, après cette tentative , furent forcés de regagner les côtes du Brésil.
Animé parce nouveau triomphe, Zevallos ne voulut pas s'en tenir à la défense de la Plata. Il marcha par terre sur Rio- Grande , qui fut abandonné à son approche, et nul doute que les provinces du Sud n'eussent été toutes évacuées par les Portugais sans la paix qui fut signée à Paris le 10 janvier 1763, à la suite de laquelle les colons espagnols se virent, comme toujours, dans l'obligation de rendre aux Portugais les pays d'où ils les avaient chassés.
C'est que la vie politique de ces colonies était en quelque sorte en dehors d'elles-mêmes. Tous les actes des rois d'Espagne , actes de guerre ou actes de paix , y avaient leur contrecoup, si étrangères qu'elles y fussent. Les idées mêmes qui prenaient cours en Europe, et dès avant qu'elles eussent traversé l'Océan, exerçaient sur leurs destinées une influence quelquefois décisive et produisaient sur les bords de la Plata des changements radicaux. C'est ce qui arriva notamment en 1 760, lors de l'expulsion des Jésuites.
L'esprit philosophique du dix-huitième siècle était monté jusque sur les marches du trône en Portugal avec le marquis de Pombal , en Espagne avec le comte d'Aranda. Ces deux ministres étaient l'un et l'autre des encyclopédistes à la française, c'est presque dire , pour l'époque, des socialistes. Or, qui dit
encyclopédiste dit ennemi de la prépondérance cléricale, ennemi par conséquent des Jésuites, qui en étaient la plus forte colonne. Aranda et Pombal professaient les mêmes sentiments pour la célèbre Compagnie, si puissante alors par son pouvoir, par sa discipline et par les immenses richesses qu'elle possédait en Europe et en Asie aussi bien qu'en Amérique, où nous venons de voir quelle était l'importance de ses domaines. Ils s'entendirent pour l'anéantir d'un seul coup. Ils donnèrent pour prétexte de cet acte violent, qui devait répugner aux sentiments catholiques de leurs souverains, l'esprit de résistance que les Jésuites avaient toujours opposé aux ordres de l'Espagne, notamment quand il s'était agi de remettre aux Portugais les missions de la rive gauche de l'Uruguay. Ils prirent encore argument de leurs richesses, sachant que les rois aiment assez à rentrer dans les biens qu'ils ont donnés, surtout quand le travail en a considérablement accru la valeur.
Mais, pour frapper ce grand coup, il fallait avoir partout des agents qui fussent en parfaite communauté d'idées avec les chefs du complot ; il fallait qu'un secret impénétrable en enveloppât les préparatifs, car, si les Jésuites avaient pu soupçonner ce qui se tramait contre eux , nul doute qu'ils ne fussent parvenus à circonvenir le monarque et qu'ils n'eussent étouffé dans leur germe les projets des ministres.
Les immenses domaines que les pères possédaient dans l'Uruguay étaient de ceux dont il importait le plus de s'emparer, et l'opération demandait de la vigueur. Il était donc essentiel d'avoir à Buénos-Ayres un homme sur lequel on pût compter. Zevallos était un excellent artilleur, mais un encyclopédiste très-tiède. Le comte d'Aranda ne crut pas pouvoir, dans ces circonstances, placer en lui sa confiance; il le fit donc rappeler et le remplaça par un homme imbu des principes philosophiques, le lieutenant général don Pedro Bucarelli , qui entra en foncions le 15 août 1766.
Onze mois s'écoulèrent sans que les Jésuites eussent le
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La paix de Paris, en effet, n'avait rien décidé quant aux limites entre les possessions des deux peuples rivaux, et le traité de Tordesillas était demeuré implicitement la régie à cet égard. Mais les Espagnols avaient une telle étendue à coloniser, qu'ils ne songèrent pas à demander l'abandon par les Portugais des côtes qu'ils possédaient indûment en dehors de la ligne de démarcation tracée par ce traité.
Les Portugais , de leur côté , solidement établis dès lors à Bahia et à Rio-Janeiro, étaient loin de songer qu'ils dussent jamais rendre ces colonies déjà si florissantes, et faisant partie du Portugal tout aussi bien que Setubal ou Coïmbre. Les territoires du Sud conquis par les déportés pour la couronne de Portugal étaient les seuls que les Espagnols semblassent disputer. La cour de Lisbonne savait bien qu'elle n'avait pour les posséder aucun titre légal, mais elle comptait sur le temps pour légitimer son occupation. Ses diplomates avaient adopté un excellent système pour annihiler les victoires des colons espagnols : ils traitaient toujours, sans jamais arriver à une solution ; et ce système réussit si bien , que la paix continua sans trouble jusqu'en 1767.
Mais pendant que les Portugais d'Europe traitaient, les Portugais d'Amérique voulaient toujours reprendre ce qu'ils considéraient comme la limite naturelle du Brésil au sud, c'esUà-dire le littoral de la Plata. Dans ce but , ils tâchèrent de surprendre les Espagnols en les attaquant à Rio -Grande, occupé par eux depuis la victoire de Zevallos en 1763, mais ils furent vigoureusement repoussés. La cour de Lisbonne crut donner une large satisfaction à l'Espagne en déposant le gouverneur de Rio-Janeiro , qui avait consenti à l'expédition.
Les Espagnols s'en contentèrent, et les sujets des deux couronnes vécurent en paix jusqu'en 1774, époque où les Brésiliens firent une nouvelle tentative, tout aussi infructueuse, après laquelle se répétèrent les mômes plaintes de la part de l'Espagne, les mêmes protestations de la part du Portugal. Mais au fond la
cour de Lisbonne était si loin de blâmer ces agressions, que, pendant que ses ministres donnaient à Madrid l'assurance de ses intentions pacifiques, le général allemand Bohm, au service du Portugal, recevait ordre de préparer à Rio une expédition assez forte pour reprendre les territoires que Zevallos avait enlevés aux Paulistas. Et en effet, en mars 4776, Bohm pénétra dans le Rio-Grande et reprit le pays qui forme aujourd'hui la Banda orientale.
11 fallait un grand coup comme celui-là pour faire sortir la cour de Madrid de son apathie. Elle sentit enfin la nécessité d'opposer une barrière plus solide aux envahissements d'un voisin aussi entreprenant, et elle se décida à faire des provinces de la Plata un gouvernement particulier.
Jusqu'en 1776, les pays découverts par Gabotto et colonisés par Irala étaient restés dans la dépendance de la vice-royauté du Pérou. On peut dire, sans exagération, que les monarques espagnols, comme certains nobles d'autrefois, ne connaissaient pas les domaines qu'ils recevaient en héritage. Sans cette question des limites et la querelle qu'elle souleva , ils n'auraient jamais soupçonné que la partie sud de leur vice-royauté du Pérou était à elle seule plus étendue que l'empire de Philippe II en Europe, lorsque la monarchie espagnole était au zénith de sa puissance.
Les provinces de la Plata n'occupaient pas en effet moins du quart de l'Amérique méridionale, et l'on connaît la fertilité, les richesses naturelles de ce pays, arrosé par le plus admirable réseau de fleuves , l'un des plus beaux de la terre enfin. Six des sept climats dans lesquels Humboldt divise le monde s'y trouvent contenus, depuis les pays qui produisent la cannelle et les épices, jusqu'aux froides régions où les céréales ne peuvent plus vivre. Une embarcation partant du haut Paraguay ou des plaines qu'arrose le Vermejo peut descendre jusqu'à Buénos-Ayres, recueillant sur sa route les plus riches productions de la terre : café, quinquina, coton,
garance, indigo/sacre, tabac, argent, cuivre, bois de construction, bois propres à l'ébénisterie, depuis l'ébène jusqu'au mbapay, blanc et dur comme du marbre de Cararre, toutes choses qui se trouvent dans les climats chauds; puis, dans la partie tempérée, les vins, les céréales de toute espèce, les chanvres et tous les produits que peuvent fournir à l'industrie les troupeaux des Pampas.
Un pareil pays valait certes bien l'honneur que lui fit Charles III de l'ériger en vice-royauté; mais ce ne fut pas pour le pays lui-même et pour en hâter la prospérité qu'il se décida à ce parti ; ce fut uniquement pour mieux faire sentir sa puissance à ses voisins et les châtier de leur mauvaise foi.
Zevallos, qui avait fait preuve d'autant d'habileté que de bravoure , fut le premier vice-roi de la Plata.
Jamais vice-royauté n'a commencé avec plus d'éclat. Don Pedro Zevallos, élevé au grade de lieutenant général , reçut, en même temps que son titre de vice— roi , le commandement d'un corps d'armée de neuf mille hommes d'élite qui partirent de Cadix, le 3 novembre 1776, sur cent seize bâtiments. Cette flotte se dirigea sur l'Ile de Sainte-Catherine, qui semble avoir été la limite la plus septentrionale que les Espagnols aient ambitionnée pour la nouvelle vice-royauté.
Quoique fort bien préparés pour la guerre , les Portugais de l'île n'osèrent résister; Zevallos s'en empara sans brûler une amorce ; mais , voulant réserver toutes ses forces pour combattre les Portugais de terre ferme , il en détruisit les fortifications, après avoir embarqué les cent quatre-vingt-quinze canons dont elles étaient armées , et reprit le large.
De Sainte-Catherine il se dirigea sur Rio-Grande, où il devait être rejoint par le dernier gouverneur de Buénos-Ayres, le général Vertix; mais, les gros temps ayant dispersé sa flotte entre Sainte-Catherine et Rio-Grande, il fit signe aux bâtiments de regagner comme ils pourraient la Plata et de sTabriter à Monté-
vidéo. L'ordre put être heureusement exécuté, et tous les transports se trouvèrent au rendez-vous le 24 avril 1777.
Aussitôt au port, Zevallos débarqua ses troupes, à la tête desquelles il marcha , en longeant la côte, sur la Colonia. En même temps, quelques bâtiments de guerre allaient attendre ses ordres devant rétablissement portugais. Le 2 juin, la place se trouva investie par terre et par mer ; sommée de se rendre à discrétion dans les quarante-huit heures, elle capitula le 4. Le vainqueur y trouva cent quarante bouches à feu et une grande quantité d'armes et de munitions. Toute la garnison fut faite prisonnière. Les officiers , au nombre de soixante-trois , furent envoyés à Rio-Janeiro; les soldats et les colons à Mendoza, dont ils augmentèrent l'importance en introduisant dans son territoire la culture de la vigne. Ces hommes, tirés des îles Açores par le roi de Portugal pour peupler l'embouchure du grand fleuve , se trouvèrent ainsi , par les chances de la guerre, transportés dans un pays plus en rapport avec leurs habitudes. C'étaient pour la plupart des vignerons; au pied des Andes , ils employèrent avec grand succès leur industrie , qu'ils n'avaient pu utiliser sur les bords de la Plata, où les vents de la plaine ne permettaient pas la culture de la vigne.
Zevallos , craignant qu'un nouveau traité ne rendît aux Portugais cette ville qu'on leur avait si souvent prise en vain, la rasa après l'avoir dépeuplée ; et, ce qui est bien à regretter, détruisit le petit port en y coulant quelques vaisseaux remplis de pierres.
Il marcha ensuite sur Rio-Grande avec une armée assez forte pour être sûr d'avoir facilement raison des faibles garnisons portugaises; mais en route il reçut des dépêches de Madrid qui lui apportaient sa nomination au grade de capitaine général, le plus haut grade militaire , pour ses succès à Sainte-Catherine, et qui en même temps l'informaient de la suspension d'hostilités accordée à la reine de Portugal.
Les armées espagnoles étaient encore une fois arrêtées dans leur marche victorieuse par l'habileté de la diplomatie portugaise.
N'ayant plus rien à faire sur la rive gauche de la Plata, le vice-roi regagna Montévidéo , en laissant le corps expéditionnaire aux ordres de Vertix.
Peu partisan de ta pompe dont s'entouraient les vice-rois américains, Zevallos, pour faire son entrée à Buénote-Àyres, traversa la rivière , — à peu près quarante lieues , — sur une chaloupe qui arriva au point du jour devant la ville, quand tout le monde croyait encore le vice-roi dans le Rio-Grande.
Descendu à terre, il ne trouva sur la plage que quelques enfants qui jouaient. Il entra en conversation avec eux et se mit en marche vers le palais, suivi de cette étrange escorte, qui l'accablait de questions sur le nouveau vice-roi , l'armée et la grande flotte qui restait toujours sur la rive nord de la Plata. Quelques curieux qui s'étaient mêlés aux enfants crurent reconnaître l'ancien gouverneur dans cet officier qui arrivait si modestement. La nouvelle ne tarda pas à se répandre, et la ville entière, éveillée par les cloches des églises lancées à toute volée et les salves d'artillerie annonçant la présence du vice-roi, fut bientôt sur pied. L'enthousiasme des Buénos-Ayriens suppléa aux préparatifs officiels , et les fêtes qui se succédèrent , pour avoir été improvisées, n'en furent pas moins splendides.
Buénos-Ayres, jusqu'alors dépendance de la vice-royauté du Pérou, montait au rang des capitales. La joie qu'en éprouvaient les colons n'était pas l'effet d'une vaine gloriole ; il y avait profit réel pour le pays.
Dès auparavant, l'Espagne concourait à la richesse des colonies beaucoup plus que celles-ci ne contribuaient à la richesse de la métropole par les quelques métaux qu'elles lui envoyaient. Les chefs militaires, les juges, les employés du Trésor, apportaient avec eux des habitudes de luxe que les colons imitaient. Ils se bâtissaient de belles habitations, dont les meubles
venaient d'Europe à leur suite , et les créoles, ne voulant pas demeurer en arrière , s'efforçaient à bâtir et à meubler leurs maisons avec autant de luxe. Les livres aussi , qui , à cette époque , étaient rares partout , venaient avec les employés, et les Américains s'instruisaient par la lecture et par la conversation des Européens.
Une vice-royauté appelait des fonctionnaires d'un rang plus élevé et plus richement dotés que les employés qui aidaient un gouverneur dans son administration. De là un luxe plus grand, des fêtes auxquelles était conviée toute la population aisée , où il fallait parler comme ceux qui venaient de Madrid ou de Séville, et où l'on se formait à leurs manières, où l'on se piquait naturellement de rivaliser avec eux pour le costume, pour la tenue ; de là des besoins qui se faisaient sentir d'une manière impérieuse ; de là la nécessité de travailler pour s'enrichir, de s'instruire, ne fût-ce que superficiellement, pour tenir convenablement sa place dans les réunions officielles ; de là encore la nécessité de nombreux serviteurs, qu'il fallait habiller à l'européenne et loger proprement ; de là l'impulsion donnée au commerce ; de là, enfin, cette assimilation à la vie européenne qui , malgré les lois absurdes sur le commerce, donnait à l'Amérique espagnole un aspect plus civilisé qu'on ne serait tenté de le supposer quand on se rappelle qu'un siècle auparavant ces terres n'étaient habitées que par des sauvages nomades qui savaient à peine tirer des immenses pâturages de la Platade quoi soutenir une existence précaire.
Il s'établit tout d'abord entre le vice-roi et ses administrés une bonne harmonie qui fit plus pour le pays que les nombreuses lois et les règlements que le conseil des Indes dictait à Séville, ou même que les privilèges et immunités octroyés par la couronne pour la plus grande prospérité de l'Amérique.
Zevallos aimait le pays auquel il devait son importance comme homme de guerre et sa récente faveur auprès du roi
d'Espagne. N'ayant rien tant à cœur que de le rendre heureux et florissant, il s'aidait volontiers des conseils de tous les hommes d'expérience. La paix de Saint-lldefonse , signée le VT octobre 1777 , six mois après la suspension des hostilités, lui permit de donner toute son attention à l'administration intérieure du pays. Secondé par le ministre Florida Blanca , dont les dispositions libérales lui étaient bien connues, il modifia les règlements de douane, au grand avantage des colons. Les objets manufacturés hors de la péninsule , qui jusque-là avaient été introduits en fraude par les contrebandiers portugais, purent entrer légalement sur le marché de Buénos-Ayres, moyennant un droit modéré. 11 demanda en outre et obtint pour sa viceroyauté la permission de trafiquer librement et directement avec les Antilles espagnoles , d'où l'on pouvait faire venir les denrées coloniales nécessaires à cette partie de l'Amérique, et dont le monopole avait été également jusqu'alors entre les mains des contrebandiers portugais établis à Bahia ou à Uio-de-Janeiro. 11 proposa également l'établissement d'une cour de justice supérieure, qui jugerait en dernier ressort les causes qu'auparavant on était obligé de porter au tribunal de Charcas, dans le haut Pérou.
Les nouvelles franchises commerciales augmentèrent rapidement la richesse des créoles. Le prix élevé qu'on obtint des cuirs et de la viande salée , dès qu'on put les exporter, donna une valeur relativement très-grande aux innombrables troupeaux qui auparavant erraient inutiles dans les immenses pâturages des Pampas.
Tout en travaillant à ces réformes, aussi judicieuses qu'elles étaient urgentes, Zevallos embellissait sa capitale de monuments qui eussent été remarquables partout, et qui en Amérique semblaient somptueux presque à l'égal des grands édifices qui font la gloire de Séville et de Tolède. L'Hotel-de-Ville de
Buénos-Ayres, la Monnaie, l'Université , furent commencés à cette époque ; le fort bâti par Garay fut agrandi et terminé.
L'impulsion donnée par le vice-roi fut suivie par ceux auxquels il avait ouvert de si abondantes sources de fortune. Tous ces nouveaux propriétaires voulurent que leurs demeures ne fissent pas tache au milieu des édifices administratifs qui s'élevaient de tous côtés. Aussi les alentours de la place principale ne tardèrent-ils pas à se couvrir de belles maisons, où on reconnaissait la main de maîtres maçons venus d'Andalousie.
Cependant le bon marché des terrains, même au centre des villes, avait fait abandonner la distribution ordinaire des constructions espagnoles. Presque toutes les maisons n'avaient qu'un seul étage ; chaque habitation occupait une superficie de trentesix mètres de front sur soixante-douze de profondeur. Ce carré long était divisé en trois cours. La première, ordinairement plus petite, était entourée de logements de maîtres , qui consistaient généralement en un bureau ouvrant sur la rue, à côté de la porte d'entrée, deux ou trois chambres à coucher, deux salons et une salle à manger. Dans les maisons des plus riches colons, à côté de la salle à manger, était un oratoire, fermé par une grande porte à deux battants, où un prêtre ou un moine, ami de la famille et généralement bien rétribué, venait dire la messe le dimanche, et où la famille se réunissait tous les soirs pour dire le rosaire.
La deuxième cour était souvent plantée en jardin. Les bâtiments qui l'entouraient étaient divisés en appartements pour les enfants de la famille.
Enfin, sur la cour du fond donnaient les cuisines, les chambres des domestiques, et quelquefois un mauvais hangar pour deux ou trois chevaux favoris, qu'on voulait bien appeler les écuries. Dans les rares maisons où le maître pouvait se donner le luxe d'une voiture , le bureau était converti en remise ouvrant sur la rue.
Nous avons eu occasion de voir une de ces maisons telles qu'elles étaient meublées dans la dernière moitié du dixhuitième siècle, et nous avons été étonnés du luxe des familles principales à cette époque. Le salon était tapissé de damas rouge à franges d'argent; les chaises, en riche bois du Paraguay et sculptées avec beaucoup d'art, étaient garnies de velours rouge; au-dessus des consoles étaient des glaces de Venise d'un mètre cinquante centimètres de hauteur sur un mètre de largeur, encadrées dans des morceaux de glaces de la même espèce superposés et recoupés, encadrement un peu lourd peut-être, mais qui ne manquait pas de grâce. Une partie du salon était occupée par un estrado, espèce de plancher élevé de cinquante centimètres, recouvert d'un riche tapis de Turquie, et tout autour duquel étaient disposés des coussins de velours rouge, bordés de galons d'argent. C'est sur cette estrade que la maîtresse de la maison recevait les visites d'étiquette. Monter surl'estrado était une marque de distinction à laquelle on ne pouvait facilement prétendre : de là l'expression qui se conserve encore en Amérique : penona de estrado, pour indiquer une personne distinguée.
Cette disposition uniforme des habitations provient de la manière dont était faite la distribution du terrain par les conquérants qui fondèrent les villes américaines. Tout terrain destiné à l'emplacement d'une ville était divisé en manzanas ou carrés de cent cinquante mètres de côté, réduits à cent quarante-cinq parle retranchement sur chaque face de cinq mètres pris par la municipalité pour la voie publique. Ces carrés étaient subdivisés en quatre autres de soixante-douze mètres et demi de côté, qu'on distribuait entre les colons. Il était rare que ceux-ci gardassent leur part entière; ils s'en réservaient le plus ordinairement la moitié et vendaient l'autre , en un ou deux lots , mais chaque lot ayant sa façade sur la rue principale : de telle sorte que les habitations pouvaient différer de largeur, mais qu'elles avaient toutes la même profondeur, et toutes, par conséquent,
la même distribution en trois corps de logis. Ce système, suivi sans aucune déviation dans toute l'Amérique espagnole, a donné des villes formées de rues très-droites , toutes d'égale largeur, symétriques comme un échiquier, mais d'une monotonie mortelle, à faire regretter les vieilles cités d'Europe, avec leurs amas de maisons et leurs rues étroites et tortueuses. Et il se passera sans doute des siècles avant qu'on voie dans les villes de l'Amérique espagnole ces grandes voies de communication, ces places monumentales, ces vastes perspectives qui charment l'œil et donnent aux villes cette riante physionomie que l'on n'obtient en Europe qu'en démolissant des quartiers entiers , mais que les Américains saxons ont su ménager avec tant d'habileté dans le tracé des belles villes de la grande république du Nord.
Mais reprenons notre récit. Malheureusement pour Buénos- Ayres et pour toute la vice-royauté, Zevallos, qu'on peut considérer comme l'homme qui a le plus fait pour la Plata après Irala et Garay, fut rappelé en Espagne un an après la paix, vers la fin de 1778. 11 mourut bientôt après, à Cordoue, emportant la réputation d'un des meilleurs généraux espagnols et d'un des plus fermes soutiens des droits de la couronne en Amérique.
Vertix. — Marquis de Loreto. — Arrcdondo. Nouvelles franchises commerciales. Commerce de la Plata à la fin du dix-huitième siècle. Bclgrano. Junta de Gobierno. — Melo. — Aviles.
Zevallos eut pour successeur dans la vice-royauté le même général Vertix qui , comme gouverneur de Buénos-Ayres, avait succédé à Bucarelli. En paix avec les Portugais, le nouveau vice-roi s'occupa de mettre à la raison les Indiens du sud, qui parfois volaient les bestiaux des établissements éloignés. L'industrie des éleveurs avait acquis dès lors une importance qui
allait chaque jour grandissant. Buénos-Ayres exportait déjà de sept à huit cent mille cuirs par an. Vertix, après avoir châtié les tribus indiennes, qui parfois volaient les chevaux des fermiers, éleva quelques petits forts dans la campagne pour protéger la vie et les biens des colons qui commençaient à établir leurs estancias jusqu'à quarante et cinquante lieues de la ville. L'administration des provinces du nord le préoccupa également, et elles lui furent redevables de plus d'une mesure utile. H cessa ses fonctions en 1784.
De i 784 à 1789, la vice-royauté fut confiée au marquis de Loreto , bon soldat et honnête homme , mais borné et comprenant ses devoirs de gouverneur à peu près comme un pacha turc appelé à administrer des Grecs. Pour lui , les Américains formaient une caste à part , qu'il ne laissait pas volontiers approcher de sa personne. Le développement du pays n'en suivit pas moins son cours naturel. Ce fut sous son administration que les commissaires espagnols envoyés pour fixer les limites entre les possessions des couronnes de Caslille et de Portugal entreprirent ces grands travaux géographiques sur lesquels ont été dressées les meilleures cartes que nous possédions de cette partie de l'Amérique. Ces commissaires, parmi lesquels nous nommerons le brigadier Ulloa, don Bernardo Lecoq, don Félix Azara, Cabrer , Alvear, Cervino et Aguirre, étaient tous des hommes distingués , et leur séjour parmi les colons, avec lesquels ils furent longtemps en rapports intimes , eut sur les progrès intellectuels du pays une heureuse influence. Autour d'eux s'était formé un cercle d'hommes intelligents, comprenant l'importance des études, qui pouvaient conduire à la haute position et à la considération dont jouissaient ces maîtres de la science.
Les commissaires espagnols ne purent s'entendre avec les commissaires portugais , mais leurs travaux restèrent. Quelquesuns de ces hommes s'établirent dans le pays et y entretinrent le goût des études, qu'ils y avaient apporté.
Le marquis de Loreto fut remplacé, en i 789, par le lieutenant général don Nicolas de Arredondo , militaire distingué , qui avait fait ses preuves en Italie. Gouverneur de Cuba pendant la guerre entre les États-Unis et l'Angleterre, il avait involontairement subi Tinfluence des idées élevées que la lutte des créoles saxons avait développées dans l'Amérique septentrionale.
L'administration d'Arrcdondo fut signalée par un fait d'une grande importance pour la colonie. Le gouvernement espagnol, entraîné dans le mouvement général , lui accorda de nouvelles franchises commerciales et permit la libre exportation des matières premières que pouvait produire le pays. Mais cette concession fut fort mal accueillie par la municipalité; loin d'y voir un bienfait, elle la considérait comme une cause de ruine pour la colonie. Les principaux commerçants , tout-puissants dans l'ayuntamiento , lui firent déclarer que les cuirs de bœuf, jusqu'alors le principal objet de commerce, n'étaient pas une matière première. Cependant tous n'étaient pas d'accord; quelques propriétaires protestèrent contre cette déclaration, et l'affaire fut portée devant Arredondo, qui , heureusement, se prononça dans le sens de la liberté commerciale. Le vice-roi déclara les cuirs matière première, et la justesse de cette décision fut promptement justifiée par le surcroit d'activité que prit le commerce. Ainsi , de 1792 à 1796, le Rio de la Plata, qui naguère ne pouvait envoyer en Europe que deux bâtiments par an , put compléter le chargement de deux cent soixante-huit navires , qui emportèrent 3,790,585 cuirs.
Pour donner une idée de ce qu'était le commerce de la colonie à cette époque, nous ne pouvons'mieux faire que de reproduire le tableau qu'en a dressé M. xMartin de Moussy dans|son excellent ouvrage sur la République Argentine (1) :
(1) Description géographique et statistique de la République Argentine , t. Il, p. 496.
« En peu de temps , Buénos-Ayres devint une des villes les plus importantes de l'Amérique espagnole. Dans les vingt années qui s'écoulèrent de 1778 à 1797, la population de la province monta de trente-huit mille âmes à soixante-douze mille. — Au lieu de deux navires, c'étaient de soixante-dix à quatrevingts qui partaient chaque année de ses ports pour l'Europe , et le nombre des cuirs exportés devint en moyenne de près d'un million.
« Voici du reste le tableau que donne Azara du commerce de la vice-royauté de 1792 à 1796 inclusivement. Moyenne de ces cinq années :
Bâtiments sortis des ports de l'Espagne pour la Plata. 53 Bâtiments partis de la Plata pour l'Espagne 47
Piastres fortes.
Valeur des importations pour la Plata. . 2,545,364 Valeur des exportations de lâ Plata. . . 4,667,166 Valeur de l'importation de la Havane. . 36,344 Valeur de l'exportation pour la Havane. 75,563 Valeur de l'importation de Lima. . . . 25,045 Valeur de l'exportation pour Lima. . . 22,454 Nombre des nègres introduits 1 ,338
Valeur totale des importations, 7,879,668 piastres 7 réaux, c'est-à-dire 40 millions de francs.
« Quant au commerce intérieur, il consistait d'abord dans l'envoi au Chili et dans les provinces du Nord , d'une partie des marchandises importées d'Espagne à Buénos-Ayres, puis de produits de ces mêmes provinces, tels que :
« L'herbe du Paraguay : 15,000 arrobes envoyés au Pérou, au Chili et dans les provinces du nord de la Plata ;
« Cuirs, ponchos et couvertures du Tucuman : 10,000, répandus et vendus dans tout le pays ;
a Mules : 60,000, envoyées principalement au Pérou;
« Vin de Mendoza : 7,313 barils;
« Eau-de-vie de San-Juan : 3,942 barils. — Ces deux derniers articles importés et consommés surtout à Buénos-Ayres et à Montévidéo.
« Enûn , le gouvernement du Paraguay avait avec celui de Buénos-Ayres un commerce particulier consistant en 196,000 arrobes de yerba (thé du Paraguay), en tabac, bois de construction, etc., valant en moyenne 327,646 piastres fortes par an. Buénos-Ayres, en retour, ne lui vendait que pour 155,903 piastres ; la balance était donc tout à fait en faveur du Paraguay.
« Les exportations de Buénos-Ayres pour l'Espagne consistaient, alors comme aujourd'hui , en produits du règne animal , et surtout de l'élève du bétail et de la chasse aux bœufs sauvages, qui couvraient les plaines de la Pampasie. C'était donc :
Cuirs secs de taureaux, bœufs et vaches, en poil 758,117
Cuirs tannés 1,626
Cuirs de cheval 15,760
Peaux fines 26,196
Basanes et maroquins (douzaines) 231
Suif (arrobes) 25,532
Viande sèche et salée (quintaux) 1,142
Viande sèche (charqui) (quintaux) 46
Cornes (milliers) 323
Crin de cheval (arrobes) 142
Laine de vigogne (livres) 18,402
Laine d'alpaca (livres) 2,744
Laine de brebis (arrobes) 2,745
Plumeaux de plumes d'autruche 10,209
Farine (quintaux) 701
Quinquina (arrobes) 54
Huile de baleine (arrobes) 340
Cuivre (quintaux) 2,114
Etain (quintaux) 10
Exportation pour la Havane.
Argent en piastres (piastres) 17,236
Viande salée et séchée (quintaux) 39,281
Suif (arrobes) 10,617
Peaux fines 117
Cuir de loup marin 325
Laine de brebis (arrobes) 80
Basanes, peaux de mouton tannées (douzaines) . 115
Farine (quintaux) 140
Huile de loup marin (quintaux) 25
Cuivre (quintaux) 50
Plumeaux de plumes d'autruche 70
Exportation pour Lima.
Herbe du Paraguay (arrobes) 2,688
Suif (arrobes) 2,800
Peaux de cygne 20
Nègres 83
Pioches 419
Fil (livres) 128
Les créoles durent encore à Arredondo une institution fort importante. Buénos-Ayres, avec un commerce qui représentait un mouvement annuel de quarante millions de francs, n'avait pas de tribunal de commerce. Arredondo demanda au gouvernement métropolitain l'autorisation d'en établir un, comme il en existait déjà à Lima et à Mexico. Sa demande fut parfaitement accueillie par les ministres presque philosophes du roi Charles III, qui lui recommandèrent en outre , pour remplir les fonctions de secrétaire du consulado, don Manuel Belgrano, jeune créole de Buénos-Ayres qui s'était fait avantageusement connaître à Madrid.
Arrêtons-nous sur ce nom de Belgrano. L'homme qui Ta illustré nous donnera la mesure d'une sorte de phénomène intellectuel qui s'était produit dans les colonies, grâce aux collèges établis par les Jésuites, grâce surtout aux hommes distingués, soit par leur position , soit par leur savoir, soit par leur naissance , que l'Espagne s'était vue dans la nécessité d'envoyer en Amérique pour y conduire la guerre contre les Portugais ou y négocier des traités. Belgrano peut être regardé comme le type des quelques hommes qui, dans ces lointaines colonies, songeaient à la chose publique, mais qui cependant, tout en restant fort bons sujets espagnols, avaient, comme cela est naturel, une préférence marquée pour la province ou la colonie qui leur avait donné naissance.
Belgrano avait quitté Buénos-Ayres à l'âge de dix-sept ans , pour aller finir ses études en Espagne. Sorti de l'université vers 1797, il appliqua son esprit à l'étude des sciences politiques, si en vogue alors, et qui devait plus lui sourire que l'étude des fueros espagnols. Poussé par un besoin d'apprendre qui caractérise à la fois l'homme et l'époque, il sollicita et obtint du pape la permission de lire les livres prohibés par l'Église, quels qu'ils fussent, à l'exclusion seulement des livres d'astrologie judiciaire et des livres obscènes.
Connaissant plusieurs langues, Belgrano lut Voltaire , Rousseau, Montesquieu, Filangieri. C'était plus qu'il n'en fallait pour que le jeune créole comprît combien son pays aurait à gagner à être régi par une constitution plus libérale. C'est ce qui lui a fait dire dans ses Mémoires : « Je me trouvais en Espagne en 1789. La Révolution française modifiait tellement les idées de quiconque lisait, que moi aussi je ne révais plus que liberté, égalité , sécurité, propriété; et tout homme qui faisait obstacle au développement des doctrines nouvelles était considéré comme un tyran qui voulait s'opposer aux volontés de Dieu. »
En le nommant secrétaire du consulado , le ministère espagnol donnait au jeune créole l'occasion de répandre parmi ses
compatriotes ces idées qu'il croyait appelées à changer en peu d'années la face de l'Amérique. Aussi accepta-t-il avec joie cet emploi, en apparence si modeste, mais où il espérait pouvoir travailler au bonheur des colonies espagnoles. 11 comptait surtout sur le bon effet que produirait, tant en Espagne qu'en Amérique, un mémoire qu'il devait présenter chaque année sur la Plata, sur les besoins commerciaux et moraux du pays. Sur sa proposition, en effet, le consulado de Buénos-Ayres reçut du ministère espagnol des attributions beaucoup plus étendues que celles des tribunaux de commerce ordinaires. Outre ses fonctions judiciaires, il avait pour mission d'encourager, par tous les moyens possibles, l'agriculture, l'industrie et le commerce. On lui donna en conséquence le titre de Junta deGobierno, et il fut autorisé à prendre , sans en référer à qui que ce fût, mais en ayant cependant, autant que possible, égard aux lois existantes , les mesures propres à développer la richesse de " la vice-royauté. Aussi pouvons-nous considérer comme un des événements à noter, pendant l'administration du lieutenant général Arredondo , l'arrivée de Belgrano à Buénos-Ayres en qualité de secrétaire du consulado, vers la fin de 1795.
Promu au grade de gouverneur de la province de Valence en Espagne, Arredondo fut remplacé, en 1795 , par le lieutenant général don Pedro Mclo, qui mourut en 1799, pendant qu'il représentait encore la personne de S. M. Charles IV, qui gouvernait alors l'Espagne sous la tutelle de sa femme Marie- Louise, qui à son tour était gouvernée par don Manuel Godoy, prince de la Paix. Don Gabriel Avilès, capitaine général du Chili, fut nommé à la place de Melo. Son administration n'eut rien de remarquable.
Le pays n'en prospérait pas moins. La population augmentait, ainsi que le commerce. Don Félix Azara établit quelques villages dans les missions , pour utiliser ces belle prairies qui s'étendent le long de la rive gauche de l'Uruguay; Villarino
remonta jusqu'aux Andes la rivière Noire et en leva la carte. À Buénos-Ayres, Belgrano et Cervino fondaient des collèges et préparaient la nouvelle génération à la lutte qui devait suivre cette longue paix.
Pendant ce temps-là, les hommes d'intelligence étaient travaillés et par les employés plus ou moins encyclopédistes qui venaient d'Espagne, et parles livres qu'avait apportés Belgrano et ceux que possédait Cervino. Ces livres, qu'on se passait sous le manteau, étaient lus avec passion. Comme fait une boule d'alun jetée dans une eau trouble, ils purifiaient l'esprit de ceux qui les méditaient. Les plus ardents même auraient voulu mettre immédiatement en pratique les belles théories qu'ils y trouvaient. Les réunions philosophiques qui se tenaient chez Belgrano n'auraient , on peut le craindre , abouti qu'à former des rêveurs; mais on prenait au consulado l'habitude de discuter avec ordre sur les intérêts généraux, et l'on s'y formait à parler en public. On discutait également à la municipalité ; et là encore les orateurs, bien que n'ayant à traiter que d'intérêts locaux, prouvaient qu ils eussent été capables de déployer leurs talents administratifs sur un plus grand théâtre. Belgrano surtout avait conquis une grande influence parmi les commerçants. Ses rapports annuels, dont nous avons parlé, et auxquels on attachait une grande importance, non-seulement pour ce qu'ils contenaient, mais parce qu'ils devaient être lus par le rot, contribuèrent puissamment à accroître son autorité.
Nous avons une preuve remarquable du progrès des idées dans une supplique au roi qui fut présentée à cette époque aux principaux commerçants de Buénos-Ayres , et dans laquelle il était avancé, entre autres choses, qu'un commerçant doit avoir la liberté d'acheter là où il lui convient, et qu'il est naturel qu'il le fasse là où la marchandise est au meilleur marché. Le plus grand nombre, il est vrai, refusèrent leur adhésion à cette pétition, parce qu'elle leur sembla contenir des doctrines subversives; mais elle n'en produisit pas moins un cèrtain effet; car
on vit dès lors se former un parti créole, dont les membres, influents pour la plupart par leurs grandes propriétés territoriales, en étaient venus à considérer les Espagnols venus d'Europe comme un obstacle au progrès.
Les auteurs de cette tentative avortée continuèrent à se réunir, et leurs opinions prirent un caractère de plus en plus exagéré à mesure qu'ils rencontraient une résistance plus grande. On s'habituait, dans leurs cercles, à dire que le pays pourrait être mieux administré que par le roi, qu'une administration plus directement intéressée à sa prospérité le rendrait facilement plus riche et plus fort.
C'était sans doute un point de départ bien insignifiant , mais il en est de l'idée de liberté comme de ces petits nuages qui, dans les régions tropicales, se forment à l'horizon avec des apparences tout à fait inoffensives, et qui sont cependant pour le marin exercé l'indice d'une tempête prochaine.
Mais le marquis d'Avilès n'avait pas l'œil marin. Il prenait connaissance des rapports de Belgrano, il savait que les créoles lisaient Filangieri et Montesquieu et parlaient beaucoup de progrès , de liberté ; mais tout cela lui paraissait être sans conséquence aucune, et, appelé, en 1801 , à la vice-royauté du Pérou, il remit, sans la moindre crainte pour les prérogatives royales , ses pouvoirs entre les mains de don Juan del Pino et Ncgrete.
Don Juan dcl Pino. Etat de la vice royauté au commencement du dix-neuvième siècle. Division administrative. Population. Industrie. Elève du bétail.
Le nouveau vice-roi avait déjà occupé des postes considérables, au Chili comme capitaine général, et, en dernier lieu, à Vfontévidéo, qui devenait chaque jour plus important, quoique ses habitants fussent bien plus arriérés que les Portenos.
Les idées continuèrent à progresser sous la nouvelle admini-
stration, mais avec une certaine timidité encore, qui peut étonner aujourd'hui. A présent, en effet, tout va vite, les idées comme les voyageurs; mais cette facilité de locomotion, cette rapidité d'expansion, est un progrès tout moderne; plus nous nous éloignons de notre époque, plus les mouvements sont lents. Voyez un peu ce qui se passait il y a trois siècles. La patriotique insurrection des provinces flamandes fut un fait à peu près perdu pour l'humanité. Les exploits de Guillaume le Taciturne et de Marnix de Sainte-lldegonde , l'héroïsme des bourgeois de Harlem , aussi bien que les beaux faits d'armes des gueux de mer, se perdent dans les querelles royales. Les peuples voisins ne s'aperçoivent même pas que dans les marais de Hollande s'agite une question d'une importance vitale pour les masses, et cependant, en 1560, les aïeux de nos pacifiques Hollandais posaient les bases de l'organisation politique moderne.
Cent ans plus tard, cent cinquante avant que le dix-neuvième siècle fit sagrande entrée enscène, Révolution en tête, un beau mouvement se produisait en Angleterre, dont l'humanité devrait se montrer flère comme de la Révolution française. Et pourtant c'est à peine si ce mouvement a quelque retentissement. Les sages doctrines du bon et brave Hampden , l'audace du comte d'Essex, l'exemple donné par la condamnation de Charles Ier, le règne glorieux de Cromwell, la fermeté du colonel Hutchinson, de Sidney et de tant d'autres, passent inaperçus. Mais cette concentration , si Ton peut ainsi dire , de la révolution anglaise, tient peut-être à une autre cause. Les races saxonnes sont des races opaques , qui absorbent pour ellesmêmes la lumière qu'elles produisent; aussi la révolution anglaise n'a-t-elle eu qu'une seule fille, la révolution des colonies de la Nouvelle-Angleterre, pays également saxon.
En 1801, la Révolution française avait neuf ans, et, soit que les idées commençassent à voyager, soit que les races latines aient le don d'irradier davantage, les idées libérales se formulaient chaque jour plus nettement aux colonies espagnoles. C'est
à cette époque que ia presse fit son apparition à Buénos-Àyres, appelant à la vie le vrai roi moderne, l'opinion publique. Don Francisco Cabello y commença la publication d'un journal dont le titre ambitieux indiquait les prétentions encyclopédiques: il s'appelait Télégraphe commercial, agricole, politique, économique et historique de la Rivière de la Plata. Cette feuille n'alla pas au delà de huit numéros; un article critique trop mordant la fit supprimer. Un autre journal plus modéré, le Semanario de Agricultura, le remplaça bientôt. Cette nouvelle publication s'occupait surtout d'économie politique et d'agriculture; elle n'osait s'attaquer aux personnes, mais elle discutait assez librement les actes. Son rédacteur, don Hipolito Vieitès, était créole et du cercle de Belgrano.
Don Juan del Pino ne s'alarmait nullement de ces petits symptômes, et, à vrai dire, il n'en avait point sujet. Il aurait été difficile, en effet, de trouver, même dans l'Amérique coloniale, une contrée où l'autorité rencontrât moins d'opposition.
Le pays que gouvernait don Juan s'étendait de l'Atlantique aux Cordillères des Andes, du cap Horn jusqu'au dixième degré de latitude sud. Le nord de la vice-royauté contenait le lac Titicâca, avec la ville de Puno, la Paz, Oruro, Cochabamba, Chuquisaca, Potosi et Tarija. Ces sept provinces, assez peuplées, étaient habitées par les Indiens Quichuas, qui s'étaient soumis sans arrière-pensée aux conquérants et y formaient les neuf dixièmes de la population. Malgré leur supériorité numérique, c'étaient eux assurément qui donnaient le moins de soucis à l'autorité. Pauvres et craintifs, ils obéissaient à qui les maltraitait, n'ayant aucune idée de droit, de patrie, de liberté. C'était de la matière humaine, des instruments qu'on employait aux travaux domestiques comme aux travaux des champs ou des mines. Si les Espagnols ne les traitaient pas en esclaves, c'est uniquement parce que la loi espagnole le défendait , car, pour
eux, ils n'eussent jamais songé à se défendre. Le salaire qu'on leur donnait, fort ou faible, était employé à payer des messes aux tout-puissants curés, et à une contribution particulière qui pesait sur eux ; espèce de dîme prélevée sur cette population presque idiote, pour lui permettre de jouir d'une liberté personnelle qu'elle ne savait pas apprécier. Couverts de haillons , toujours sales, ne mangeant qu'un peu de maïs, s'enivrant jusqu'à l'abrutissement toutes les fois que l'occasion s'en présentait, ils ne paraissaient d'aucune façon désirer un plus grand bien-être matériel.
Ces parias volontaires, base de la population du nord de la vice-royauté , ne pouvaient, nous le répétons, inspirer aucune inquiétude aux employés du roi, quand même ils eussent pu connaître les aspirations des créoles riches , c'est-à-dire des descendants d'Européens , lesquels , dans leur ambition , croyaient devenir plus riches , plus importants surtout , par un changement d'administration.
Quand la révolution éclata, les Quichuas , ces hommes qui parlent encore la langue de l'ancien Tavantisuyou , ces Incas dont on a invoqué le nom dans la Marseillaise de l'Amérique du Sud , suivirent leur penchant naturel , ils obéirent. Armés plus tard par les révolutionnaires, ils faisaient feu sur les troupes espagnoles comme sur les Indiens en uniforme royal formés en bataillons par les Espagnols, ils tiraient sur les soldats de Buénos-Ayres comme sur leurs compatriotes déguisés en soldats de l'indépendance.
À distance, on eût pu croire que ces hommes prenaient parti pour ou contre l'Espagne, qu'ils avaient ce que dans certaines guerres civiles on peut appeler la religion du drapeau. Erreur! les Quichuas ne regardaient pas le drapeau. Je dirais, si l'expression n'était pas trop vulgaire, qu'ils avaient, la bosse de l'obéissance. Les prisonniers que Belgrano, chef patriote , faisait au chef royaliste Goyeneche, se battaient avec Belgrano contre Goyeneche, avant même qu'on leur eût changé leur co-
carde ; et vice versa. Pendant les guerres de l'indépendance, et après, dans les guerres civiles, ils ont été des instruments de guerre, à peu près à régal du fusil ou du canon , qui tue Français ou Anglais sans se préoccuper s'il a été fondu à Manchester ou à Saint-Etienne.
Ces sept provinces , plus rapprochées du Pacifique que de Pembouchure de la Plata, commerçaient avec le Pérou. Les relations des familles puissantes de Potosi , Oruro, Cochabamba ou la Paz, étaient plutôt à Lima qu'à Buénos-Ayres. Le bas peuple quichua avait les mêmes instincts, la même manière d'être que celui de Cusco, de Guamanga et de tout l'intérieur du Pérou. Si bien qu'on pourrait dire que ces provinces formaient la partie péruvienne de la vice-royauté de la Plata. Elles étaient partagées en trois intendances : l'intendance de Puno , qui fut réunie à la vice-royauté du Pérou en 1779; l'intendance de la Paz et l'intendance de Potosi. Les fonctionnaires placés à la tête de ces intendances relevaient du vice-roi, mais ils étaient nommés directement par le gouvernement espagnol.
En descendant au sud, on rencontrait, sur le versant oriental de la Cordillère, les provinces de Jujuy, de la Rioja , de San Juan et de Mendoza , que nous nommerons des Andes. A l'est des trois dernières se trouvaient celles de Salta, de Tucuman, de Catamarca , de Santiago del Estero , de Cordova et de San Luis, six provinces qu'on peut nommer du Centre. Enfin, sur les rivières s'étendaient les provinces de Santa-Fé, de Buénos- Ayres, d'Entre-Rios , de Corrientes et du Paraguay. C'était en tout vingt-deux provinces, occupant une superficie un peu plus grande que celle de l'Europe.
Les provinces des Andes, celles du Centre et celles des Rivières étaient habitées par une population assez homogène, mais très-clair-semée et très-éparpillée , s'élevant à peu près à sept cent mille âmes, noyées, pour ainsi dire, dans cette im-
mense étendue, dont elles n'occupaient qu'une bien faible partie. Quelques chacras autour des villes , quelques postes isolés le long des deux routes qui coupaient le pays, l'une de l'est à l'ouest, conduisant de Buénos-Ayres à Mendoza; l'autre du sudouest au nord-est, allant de Santa-Fé au Pérou, par Cordova, Tucuman, Salta et Jujuy ; près des villes ou dans le voisinage de ces routes , les estancias, où les créoles élevaient leurs bestiaux : \oilà tout; le reste du pays était désert.
Cette population était entièrement différente de celle des provinces péruviennes. La classe riche était généralement moins bien partagée que dans l'extrême nord, aussi était-elle obligée de travailler davantage ; mais cette vie plus active développait son intelligence et son énergie.
Dans la classe pauvre, l'élément purement indien se faisait moins sentir. Le péon (journalier) de Mendoza ou de Santa-Fé , de Salla ou de Buénos-Ayres, aussi ignorant que le Quichua de Puno, était le descendant appauvri de ces hardis conquérants qui vinrent avec Garay ou Robles , ou le sang mêlé des Espagnols et de ces Indiens Aucas que les Incas n'avaient pu dompter. C'était une race ignorante et barbare , mais non une race déchue et dégradée par une oppression abrutissante de plusieurs siècles, comme celle qui avait pesé sur l'ancien Tavantisuyou. Sans beaucoup raisonner leurs sympathies ou leurs antipathies, ces hommes suivaient un drapeau et savaient lui rester fidèles. Habitués à une vie excessivement rude , dormant plus souvent à la belle étoile que sous un toit, toujours à cheval, rompus à la fatigue par les longues distances que leurs occupations de tous les jours les obligeaient de parcourir, ils étaient admirablement préparés pour la vie des camps. En temps de guerre, le gaucho , pour vivre de maraude, n'a rien à apprendre , presque rien à changer à ses habitudes. Les révolutionnaires devaient trouver là l'élément d'une armée. Seulement, cet élément une fois déchaîné , il était fort difficile de l'apaiser, de le faire
rentrer dans l'ordre. Mais, en Amérique comme en Europe, on ne voit d'abord que les moyens de vaincre; l'idée de réorganisation préoccupe rarement les révolutionnaires.
La géographie de ces pays étant peu connue, et sa connaissance important essentiellement à l'intelligence de notre récit, nous croyons devoir donner ici la division administrative de la vice-royauté de la Plata à l'époque où nous sommes arrivés. Elle était partagée en sept intendances, composées chacune d'un certain nombre de provinces. En voici le tableau :
intendance de Puno.
Intendance de la Pai
Intendance de Potosi
Intendance du Paraguay.
Intendance de Buénos-Ayres (le vice-roi intendant).
intendance de Salta.
Intendance de Cordova
Puno.
Oruro.
La Paz.
Cochabamba.
Chuquisaca.
Potosi.
Tarija.
Paraguay.
Corrientes.
Entre-Rios.
Santa-Fé.
Uruguay.
Buénos-Ayres.
Jujui.
Salta.
Tucuman.
Santiago del Estero.
Catamarca.
(San Juan.
Mendoza.
f San Luis.
Cordova.
La Rioja.
Le vice-roi , représentant du roi , avait la suprême intendance du pays entier et l'administration directe des territoires
de Buénos-Àyres, Uruguay, Santa-Fé, Entre-Rios et Corrientes. Le port et les fortifications de Montévidéo (bien qu'enclavés dans le territoire de l'Uruguay), considérés comme un port de refuge et un arsenal pour la marine militaire espagnole, relevaient immédiatement du ministre de la marine. La ville avait un gouverneur particulier placé sous l'autorité du vice-roi , mais qui tenait sa commission directement du roi.
Les intendants, qui nécessairement relevaient du vice-roi, étaient également nommés par la métropole. Et c'était là une mesure sagement entendue : les habitants en inféraient , non sans quelque orgueil, que le roi se préoccupait personnellement de la manière dont ils étaient administrés.
Nous avons insisté sur ces détails administratifs, parce qu'ils ont eu une influence considérable sur l'organisation actuelle de ces pays.
Après avoir dressé en quelque sorte l'inventaire de la population de la vice-royauté , nous croyons devoir, pour n'avoir pas à revenir constamment sur certaines particularités de la guerre de l'indépendance et de la guerre civile qui l'a suivie, initier dès à présent nos lecteurs à l'industrie principale des quatorze provinces, à la manière d'y vivre, ainsi qu'aux ressources que le pays présentait pour la guerre.
En Europe, la disproportion entre la superficie occupée et la population est une des causes de la misère et de l'ignorance , sa compagne ; dans les provinces de la Plata , la disproportion inverse produit les mêmes résultats : l'éparpillement de la population sur une trop grande superficie perpétue la barbarie dans laquelle la grande majorité reste plongée.
Les vastes plaines qui s'étendent des rivières aux Andes ne sont pas arides comme les déserts d'Afrique. Des graminées, des herbages plus ou moins nutritifs pour les ruminants , en couvrent la plus grande étendue, et l'on n'a, pour tirer parti de ces immenses pâturages, qu'à y laisser errer en liberté les trou-
peaux, qui s'y multiplient rapidement. On comprend dès lors que dans un pays qui possède une pareille richesse personne ne songe à se livrer aux travaux agricoles, toujours pénibles et souvent chanceux.
L'élève du bétail a toujours été et est encore le plus lucratif comme le plus facile des métiers dans ces contrées, où Ton peut d'ailleurs devenir à si peu de frais propriétaire d'immenses terrains. Car, si fertile que soit la terre , quand les champs ne sont pas divisés , quand aucun travail ne vient en aide à la nature, il faut une vaste étendue de terre pour nourrir un petit nombre d'animaux.
Dans les campagnes de la Plata , une superficie d'une lieue carrée peut nourrir, terme moyen, deux mille têtes de bétail; c'est à peu près un animal par douze arpents. Il faut donc, pour former une ferme de six à huit mille têtes de bétail , posséder trois à quatre lieues de terrain , ce qui , en Europe , suffirait pour le domaine d'un grand propriétaire foncier, ayant rang parmi les puissants du pays. Dans la Plata , avant la révolution surtout, une estancia d'une lieue de front sur trois de profondeur était le petit coin de terre qu'ambitionnait le maitre charpentier pour y finir ses jours. Le moindre boutiquier qui voulait faire un sort à l'un de ses enfants peu intelligent, et qu'il ne jugeait pas apte aux opérations compliquées du commerce, lui achetait pour le moins une suerte d'estancia.
Les travaux , dans ces estancias , étaient et sont encore excessivement simples. Toute l'industrie de l'éleveur de bestiaux, dans les plaines de la Plata , est basée sur l'habitude qu'ont les bestiaux de dormir toujours à la même place. Pour ne pas trop s'éloigner de leur gîte , ils paissent dans les alentours et vont s'abreuver à l'endroit le plus proche, et toujours au même. Cet instinct est si puissant qu'on a vu bien souvent des animaux, transportés à quarante ou cinquante lieues de leurs pâturages habituels, y revenir avec une incroyable rapidité. C'est ce même amour du lieu auquel ils sont habitués qui permettait,
avant les télégraphes électriques , d'employer les pigeons messagers. Mais le temps , ce grand destructeur de tous les amours , chez les bêtes comme chez les hommes , fait que les animaux oublient pour une nouvelle querencia le lieu où ils ont été élevés.
Pour habituer un troupeau à une nouvelle localité , il suffit de trente à quarante jours; mais c'est une rude besogne, car, pendant ce temps, il faut toujours être à cheval, et exercer une surveillance de tous les instants, la nuit comme le jour. On doit, pendant la journée, maintenir les animaux dans un espace donné , les rassembler à la nuit là où on veut les faire dormir, et rôder constamment autour d'eux, de peur qu'ils ne retournent à leur ancienne querencia. La garde d'un troupeau de quatre à cinq cents têtes, dans ces circonstances, demande quatre hommes et dix à quinze chevaux. C'est là le plus grand travail qu'exige l'établissement d'une cstancia. Mais, une fois l'installation faite , deux hommes suffisent pour gouverner une ferme de cinq cents à mille têtes ; car, non-seulement un troupeau de quatre à cinq cents animaux s'habitue à dormir dans le même endroit, mais chaque animal s'y couche toujours à la même place. Aussi, pour peu que le pâtre ait l'habitude de son troupeau, il lui est facile de voir d'un coup d'œil, et sans être obligé de compter, s'il est au complet.
Outre cette habitude, les animaux, en sortant le matin du rodeo (le parc où ils ont passé la nuit), se partagent en petits groupes , généralement composés des mêmes individus, qui paissent ensemble, s'abreuvent ensemble et rentrent ensemble. De sorte que le gardien d'un troupeau qui l'a observé trois ou quatre mois sait dans quel endroit il doit chercher tel ou tel animal , à quelle heure et où il va s'abreuver, quel détour il fait le matin pour gagner son pâturage, et le chemin qu'il suit pour rentrer au gîte.
Nous avons dit que les troupeaux se multiplient avec une étonnante rapidité dans ces immenses plaines, où les épizooties
sont inconnues ; ils y doublent en trois ans. Ainsi celui qui commence avec cent têtes de bétail, à la garde desquels deux bergers suffisent , en aura deux cents la troisième année, quatre cents la sixième, huit cents la neuvième, et ainsi de suite tant que ses pâturages y suffiront. Et il peut retirer de son capital un très-bel intérêt : un mâle , en effet , suffisant à douze ou quinze femelles, il peut, indépendamment de ceux qu'on abat pour la consommation des bergers, vendre une partie des mâles aux établissements qui préparent les viandes salées pour l'exportation, sans diminuer la reproduction annuelle.
D'après ce que nous venons de dire , un propriétaire de six lieues de terrain , étendue moyenne des fermes dans la viceroyauté au commencement de ce siècle , qui commençait avec un troupeau de six cents animaux , pouvait , tout en couvrant ses dépenses , espérer en avoir de neuf à dix mille au bout de douze ans, c'est-à-dire autant que ses pâturages en pouvaient nourrir. Arrivé à ce point, sa fortune était faite; il pouvait dès lors aisément vendre chaque année un tiers de son troupeau , que la reproduction suffisait pour maintenir au complet. La vente de trois mille animaux donnait, à iO fr. l'un, une rente de 30,000 fr., ce qui , dans un pays où tout était à un bon marché excessif, équivalait à une fortune de plus de 150,000 fr. en France.
C'est donc à cette facilité de s'enrichir que nous devons attribuer la grande aisance des habitants de la Plata au commencement de ce siècle.
Mais si le résultat matériel de cette industrie était bon, l'effet moral était loin d'être aussi satisfaisant. La Plata se peuplait de bêtes à cornes , de chevaux et de moutons , mais trèspeu de citoyens. La nécessité de vivre à de très-grandes distances des centres isolait le petit nombre de pasteurs qui occupaient ces immenses superficies , et l'homme en face du désert devient sauvage. L'enfant vivant à dix ou quinze lieues d'un
village ne pouvait aller à l'école; l'école elle-même ne pouvait subsister faute d'élèves : aussi les populations des campagnes, en 1800, étaient-elles bien plus arriérées que les soldats qui étaient venus d'Espagne en 1545.
L'isolement n'était pas l'unique mal moral dont avaient à souffrir les habitants de la Plata. La vie du pasteur de ces contrées ne ressemble guère à celle de ces bergers à l'eau de rose représentés par les poètes et les peintres du siècle dernier. Leur unique occupation était de courir à cheval et de tuer. Or tuer des animaux fait la main au couteau , et qui a l'habitude d'abattre un taureau , de plonger ses bras dans le sang chaud , a moins de répugnance à voir couler le sang, à tuer un homme, que le meunier ou l'agriculteur. Ainsi l'industrie même du pays rendait l'homme ignorant en l'isolant , barbare et cruel en l'habituant à répandre le sang.
De toutes ces causes il résultait un profond antagonisme entre l'homme de la ville et l'homme de la campagne, antagonisme qui sommeillait encore sous le régime colonial , mais qui devait éclater à la première occasion.
Parmi les provinces sur lesquelles le vice-roi étendait son autorité , il en était une dont la population différait essentiellement des Quichuas des provinces péruviennes et des gauchos des autres provinces. Nous voulons parler du Paraguay , berceau de la colonisation espagnole. Éloigné des côtes de l'Océan, des ports où débarquaient les Européens, le Paraguay ne s'était point ressenti du mouvement commercial qui avait imprimé une si puissante vitalité à Buénos-Ayres. Le courant de l'émigration avait cessé de s'y diriger depuis que les Espagnols avaient perdu tout espoir de faire de l'Asuncion une étape pour arriver au Pérou, et son importance avait promptement décru. Cependant le climat, bien qu'énervant, était si sain, les femmes guaranies étaient si fécondes et la vie si facile, que le pays, tout en s'appauvrissant , avait grandi en population , pendant
que les créoles du Sud guerroyaient avec les Portugais. Mais cette population, déprimée encore par les missions, avait perdu Pénergie qui caractérisait les premiers conquérants. Le sang mêlé qui coulait dans ses veines, et que ne retrempaient jamais les alliances avec les nouveaux arrivants d'Europe , avait fait des Paraguayos un peuple de moutons semblable aux Guaranis du temps d'Irala, et tout aussi ignorant. Ainsi fermé et devenu de plus en plus indien , le Paraguay se trouvait dans une position exceptionnelle, formant comme une colonie dans la colonie et ne prenant aucune part aux événements qui se préparaient à Buénos-Ayres ; c'était un élément absolument négatif, dont le rôle dans l'avenir de la colonie ne pouvait qu'être également négatif.
Tel était l'état de la vice-royauté quand don Juan del Pino, dont l'administration passa inaperçue, mourut à Buénos-Ayres, le 14 avril 1801. 11 eut pour successeur le marquis de Sobremonte, désigné, selon la coutume, dans un pli royal dont la cour suprême de justice était dépositaire, et qu'elle ne devait ouvrir qu'après la mort du vice-roi en fonctions.
Sobremonle. Apparition des Anglais dans les eaux de la Plata. Puirredon et Liniers. Occupation de Buénos-Ayres par les Anglais : ils en sont chassés par Liniers.
A l'avènement de Sobremonte comme neuvième vice-roi de la Plata, en 1804, l'Europe souffrait de la guerre comme d'une épidémie dont on ne pouvait prévoir la fin. Napoléon régnait en France, et la rivalité entre Saxons et Gaulois était arrivée au paroxysme d'une haine implacable. Charles IV, qui régnait alors en Espagne, voulait rester en dehors de la querelle; mais, pour conserver la paix à la péninsule et à ses vastes colonies , il crut devoir aider Napoléon dans sa lutte contre les Anglais, en prêtant à la France 30 millions par mois. Les Anglais répondirent à ce qu'ils qualifiaient d'acte déloyal par un acte dè pira-
tcrie. Quatre transports espagnols qui venaient de la Plata furent attaqués et pillés en pleine paix. Cette prouesse de corsaire décida le roi Charles à s'unir à la France contre l'Angleterre. On sait le résultat : Nelson détruisit la marine espagnole, le 19 octobre 1805, à Trafalgar. Ce fut pour l'Espagne un irréparable désastre , mais ce désastre tourna au profit des colonies de l'Amérique du Sud, qui lui durent en grande partie leur affranchissement.
Pendant que la tempête et les canons de Nelson accomplissaient leur œuvre de destruction sur les côtes d'Espagne, le gouvernement anglais envoyait sur les côtes de l'Amérique une petite armée de six mille six cent cinquante hommes, aux ordres de sir David Baird. Cette expédition, dont la destination avait été tenue secrète , se dirigea vers le Brésil , alors allié des Anglais.
Lorsque la nouvelle de son arrivée à Rio-Janeiro parvint à Buénos-Ayres , Sobremonte, craignant qu'elle n'eût pour destination sa vice-royauté, et croyant que les Anglais attaqueraient de préférence Montévidéo, s'y transporta avec toutes les troupes dont il pouvait disposer, abandonnant Buénos-Ayres à ses propres forces. Il se hâta de mettre en bon état de défense la ville de la rive gauche. Ses préparatifs étaient terminés, quand il apprit que les Anglais avaient cinglé vers l'ouest, et qu'en janvier 1 806 ils avaient pris possession du cap de Bonne-Espérance, colonie hollandaise qui leur avait semblé bonne à prendre , du moment que les Hollandais d'Europe n'avaient pu résister à Napoléon.
Sobremonte , complètement rassuré , retourna à Buénos- Ayres. Et pourtant sa première inspiration avait été bonne, car les Anglais , tout en allant prendre le Cap , n'avaient pas perdu de vue les colonies espagnoles, qui, comme les colonies hollandaises, étaient à leurs yeux coupables de paix avec la France.
L'opinion générale en Angleterre était que les colons de race
latine de l'Amérique du Sud n'attendaient que l'occasion de secouer le joug de l'Espagne, comme les Saxons du Nord avaient secoué le joug de l'Angleterre à la fin du siècle précédent. Cette opinion avait été surtout fomentée par le général Miranda, qui, banni de France, avait longtemps résidé en Angleterre. Miranda, né à la Nouvelle-Grenade , était un de ces précurseurs dont la vie souvent n'est qu'une suite de déboires et de déceptions, mais qui n'en frayent pas moins sûrement la voie à ces révolutions qui changent la face des nations, et qu'eux-mêmes cependant voient rarement s'accomplir. Solliciteur infatigable, il avait fini par persuader aux Anglais qu'ils n'avaient qu'à se montrer pour être acclamés comme des libérateurs par les colonies espagnoles. On s'était d'autant plus volontiers laissé aller à cette illusion que la proie semblait des plus tentantes. L'Amérique espagnole n'avait pas encore perdu sa vieille réputation de pays de l'or et de l'argent. Les bonnes âmes protestantes ne parlaient que des immenses richesses entassées dans les églises, les économistes que des monceaux d'argent monnayé empilés dans les douanes. Quant aux marins et aux soldats , ils sont partout et toujours les mômes , depuis ceux qui s'embarquèrent pour aller conquérir la toison d'or jusqu'à ceux qui naguère ont pillé le palais d'été du fils du Ciel ; on ne les a jamais vus nulle part, en aucun temps, insensibles à la perspective d'un riche butin.
On ne s'étonnera point , d'après tout cela, que les commandants de l'expédition dont nous venons de parler, une fois maîtres du Cap, aient songé à tenter un coup de main sur les rives de la Plata. Un débarquement dans ces parages leur paraissait facile. S'ils réussissaient, ils ajoutaient un nouveau fleuron à la couronne d'Angleterre ; s'ils ne parvenaient point à s'emparer du pays, tout du moins ils y auraient jeté l'inquiétude et obligé l'Espagne à en renforcer les garnisons, ce qui l'affaiblirait d'autant en Europe.
Baird, qui commandait les soldats, et sir Home Popham, qui commandait la flotte, se décidèrent donc à envoyer une petite armée à Buénos-Ayres , dont ils avaient su la faiblesse par Twine, capitaine américain qu'ils trouvèrent au Cap, et qui avait touché à Buénos-Ayres lorsque Sobremonte venait de dégarnir sa capitale pour fortifier Montévidéo. Popham prit luimême le commandement de la flottille , sur laquelle s'embarquèrent mille six cent trente-cinq hommes aux ordres de sir W. Beresford, force jugée suffisante, d'après les renseignements fournis par le capitaine yankee, pour prendre une ville où ne se trouvait pas un seul homme de troupes régulières.
Le 6 juin, les vaisseaux de Popham arrivèrent à l'embouchure du grand fleuve, qu'ils remontèrent difficilement, car ce ne fut que le 25 qu'ils atterrirent à cinq lieues au sud de Buénos- Ayres, près du petit village de Quilmès.
Cependant, dès le 17, le vice-roi avait su l'arrivée de la flotte ennemie en rivière, etil avait aussitôt commencé ses préparatifs de défense. Mais , dans l'impossibilité de communiquer avec Montévidéo, puisque les Anglais étaient maîtres du fleuve, il ne put que réunir les milices et faire encaisser tout l'argent monnayé qui existait au Trésor et qu'il fit transporter à Lujan, petite ville à cinq lieues dans l'intérieur des terres.
Le 25, les Anglais débarquèrent sans être inquiétés. La nuit qui suivit fut horriblement agitée à Buénos-Ayres ; la cloche d'alarme ne cessa de sonner. Le vice-roi , convaincu de l'inutilité de toute résistance, ne songeait qu'à bien préparer sa fuite. Au point du jour, un corps de sept cents cavaliers, mal armés , réunis à la hâte , sortit de la ville avec six pièces d'artillerie, et marcha résolûment au-devant des envahisseurs.
Aussitôt que les vedettes anglaises eurent signalé leur approche, Beresford, formant sa petite armée en bataille, s'avança à leur rencontre; mais aux premiers coups de feu des éclaireurs anglais , les sept cents cavaliers se dispersèrent, laissant la
moitié de l'artillerie au pouvoir de Pennemi, et Beresford put s'approcher jusqu'au faubourg de Barracas, où il campa le 26 au soir.
La nuit suivante, le vice-roi abandonna la ville à son sort, et partit avec sa famille pour l'intérieur. Les autorités espagnoles ne songèrent plus dès lors qu'à capituler. Le général Quintana, qui commandait les milices, formula quelques conditions qu'il fit porter à Beresford , dont les troupes s'étaient déjà mises en mouvement. Le général anglais répondit verbalement qu'il accorderait ce qu'on lui demandait une fois qu'il aurait pris possession de la ville ; et ses colonnes continuèrent à avancer. A trois heures de l'après-midi, elles occupèrent la place principale et le fort, et le drapeau anglais fut hissé sur les édifices d'où le drapeau espagnol venait d'être abattu.
Le 28, la municipalité reçut l'ordre de remettre aux Anglais le trésor public , ainsi que l'argent envoyé par le vice-roi à Lujan; les vainqueurs laissant à entendre que, si cet argent ne leur était pas livré , Buénos-Ayres aurait à souffrir toutes les rigueurs de la guerre. La municipalité, craignant que la ville ne fût livrée au pillage, écrivit au vice-roi pour le dissuader de continuer une guerre inutile et le prier de renvoyer l'argent, lui représentant que les maux que son refus ferait tomber sur la ville seraient bien plus grands que la perte de quelques milliers de piastres. Le vice-roi, qui n'avait pu, dans sa fuite précipitée, emporter ses meubles , s'émut à la pensée qu'ils pourraient devenir la proie des Anglais, et cette grave considération le détermina à accéder aux vœux de la municipalité. Le lieutenant Athburton partit donc sous l'escorte d'un détachement anglais pour Lujan , d'où il revint le 5 juillet avec quatre chariots chargés d'un demi-million de piastres. Ce trésor fut aussitôt transporté à bord du Narcise, grosse frégate que montait sir Home Popham, avec tout l'argent monnayé qui se trouvait dans les caisses publiques. Le tout fut envoyé à Londres, où l'argent
de Buénos-Àyres eut les honneurs du triomphe avant de s'engouffrer dans les caves de la Banque d'Angleterre (1).
Quand les Anglais eurent l'argent à bord , ils publièrent les conditions qu'ils accordaient au peuple conquis, qui devrait préalablement jurer foi et hommage au roi de la Grande-Bretagne. L'exercice du culte catholique serait libre, la propriété serait respectée, tous les bâtiments marchands pris dans le port seraient restitués, le commerce serait libre comme dans les colonies anglaises, les autorités civiles et judiciaires qui jureraient fidélité à l'Angleterre seraient conservées dans leurs fonctions.
Cependant la grande majorité des Buénos-Ayriens ne voyaient pas sans étonnement ce qui se passait. La plupart des employés prêtèrent le serment exigé par les Anglais. La haute société coloniale ouvrit ses salons; les Anglais, de leur côté, donnèrent des fêtes ; on dansa ; les belles Portenas se promenèrent avec les officiers supérieurs. La paix , enfin, paraissait cordialement établie entre les envahisseurs et la classe la plus riche.
Le peuple et quelques mauvaises têtes s'indignaient de voir que mille six cents hommes dominassent si facilement une ville de soixante mille âmes. Sobremonte, de son côté, s'efforçait de rassembler les milices de la campagne; mais il ne trouva personne qui voulût le suivre. Il prit alors le chemin de Cordoue ,
(1) Voici le détail de ce que l'occupation anglaise coûta à Buénos-Ayres :
Le reçu donné par Popimm de l'argent qu'il avait à son bord s'élevait à 1,438, SU piastres
Les Anglais dépensèrent à Buénos-Ayres. . 209,176 p. 1 Us laissèrent en caisse, quand ils abandonné- > 300 316 —
rent la ville 91,130 |
1,138,198 piastres
La Banque d'Angleterre reçut seulement 1,086,208 piastres
Ce qui ferait supposer que sir Homo Copham laissa tomber probablement en comptant, et sans se donner la peine de les ramasser 51,990 piastres
donnant avis aux tribunaux qu'il y transportait ia capitale. Il n'y avait dans tout cela rien qui parût devoir beaucoup inquiéter les Anglais. Beresford , pourtant , malgré la soumission en apparence si complète de Buénos-Ayres , comprenait que sa position n'était rien moins qu'assurée. Aussi s'empressa-t-il de demander à Baird des renforts qui lui permissent de conserver sa conquête. Il songeait aussi à s'emparerde Montévidéo ; mais, comme cette place était gardée par des troupes régulières, il ne pouvait se flatter d'en avoir aussi bon marché que de Buénos- Ayres. Bien qu'elle fût étroitement bloquée parles vaisseaux de sir Popham , les mécontents de Buénos-Ayres pouvaient néanmoins communiquer avec les troupes royales en faisant un long détour par San Fernando, les lies et l'Uruguay.
A la téte des patriotes , dont les menées inquiétaient Beresford, figuraient don Martin Puirredon et un officier français, Jacques Liniers, depuis trente ans au service d'Espagne. Ce dernier, après avoir été pendant longtemps gouverneur des missions, occupait l'emploi bien secondaire de capitaine du petit port de Ensenada, lorsque les Anglais s'emparèrent de Buénos-Ayres. C'était un homme actif, brave, entreprenant, quelque peu écervelé, et sans autorité dans le caractère. Aussitôt qu'il avait appris le triomphe des Anglais, il avait demandé et obtenu la permission de venir voir sa famille à Buénos-Ayres; mais il avait refusé de prêter serment. Il s'était bien vite aperçu que le peuple n'acceptait pas avec la même résignation que les riches colons la domination anglaise ; il comprit que les gauchos des campagnes environnantes pourraient aider à un mouvement si on savait flatter leurs instincts en donnant à la lutte le caractère d'une guerre de partisans, où ils pourraient se battre à leur façon sans être astreints à une discipline trop sévère. Un peu d'audace et de bonheur, et il devrait avoir facilement raison d'un ennemi si peu nombreux.
Son plan bien arrêté, Liniers quitta furtivement Buénos- Ayres et parvint heureusement à Montévidéo. Il fît part de ses
projets au général Ruiz Huidobro, qui commandait la place, et lui demanda quelques troupes, avec lesquelles, assurait-il, il obligerait les Anglais à se rembarquer. Puirredon, Herreraet Arroyo, qui l'avaient précédé, avaient déjà fait au gouverneur des ouvertures dans le même sens.
Huidobro aida de tout son pouvoir ces hommes dévoués, qui d'ailleurs ne mettaient aucune condition à leurs services. Puirredon , Herrera et Arroyo furent envoyés dans les campagnes pour y prêcher la croisade. Pendant ce temps, une petite armée, composée des soldats réguliers que Sobremonte avait amenés à Montévidéo lors de la première apparition de la flotte anglaise aux côtes du Brésil , et placée sous les ordres de Liniers et du capitaine Concha , était dirigée sur la Colonia , où les attendait une flottille d'embarcations légères, qui pouvaient défier les gros bâtiments anglais dans les eaux basses des îles du Parana. Favorisée par un fort brouillard , elle passa sans encombre de la rive gauche sur la rive droite , et débarqua à sept lieues au nord de Buénos-Ayres.
Déjà Puirredon et les quelques hommes qu'il avait décidés à courir la campagne avaient eu une rencontre avec les Anglais. Une colonne anglaise, forte de cinq cents hommes et de trois petites pièces de campagne, était sortie de Buénos-Ayres pour chasser les rebelles (c'est le nom dont Beresford honorait les partisans de Puirredon) de Moron, d'El Pilar et de Lujan, petits villages où l'on ne craignait point de crier contre les envahisseurs. Puirredon eut l'imprudence d'attendre les Anglais. Aux premiers coups de feu des tirailleurs, ses hommes se débandèrent; mais, au lieu de fuir, ils se mirent à courir en cercle autour de l'ennemi. Quelques cavaliers, dans cette étrange manœuvre, arrivèrent par hasard près d'une des pièces d'artillerie; ils chargèrent résolûment les artilleurs, et réussirent à s'emparer de la pièce, ainsi que d'un caisson de munitions. Après cet exploit, les partisans se dispersèrent, et la colonne anglaise rentra à Buénos-Ayres fort mortifiée de l'échec que lui avait infligé un
ennemi si peu redoutable , mais qui par sa mobilité extrême n'offrait aucune prise.
Quand Liniers arriva à San-Fernando, il n'était question que de la prise de ce canon, prise que les gauchos, non moins vantards que des Àndalous , présentaient comme une importante victoire. Sa petite armée se composait de soixante-six grenadiers de Buénos-Ayres, deux cent vingt-sept dragons, cent cinquante-huit volontaires, cent quarante Catalans, cent artilleurs, trois cents marins espagnols, soixante marins des îles, et enfin de soixante-treize hommes d'un corsaire français qui voulurent prendre part à l'affaire : en tout, onze cent vingtquatre hommes, ayant avec eux deux obusiers, deux gros canons de dix-huit et quatre canons de quatre. Il comptait d'ailleurs que, dans sa marche vers Buénos-Ayres, bon nombre des héros de la dernière bataille se réuniraient à lui. Il s'avança donc résolûment sur la ville.
Le 10 août, dans l'après-midi, il arriva à l'entrée du faubourg du Nord, sans que les Anglais eussent eu vent de sa marche. Sa petite armée avait presque triplé, mais les hommes qui s'étaient joints à lui étaient pour la plupart sans armes. Il ne les avait pas moins accueillis avec plaisir; ils faisaient nombre et contribuaient à donner à son armée un aspect plus imposant. Ces hommes, du reste, aidaient aux transports, et on pouvait au besoin les employer à d'utiles diversions.
Dans la matinée du 11, Liniers envoya un parlementaire à Beresford pour le sommer de se rendre. Celui-ci répondit qu'il se défendrait. Les Américains pénétrèrent résolûment dans la ville et s'emparèrent d'un édifice où ils établirent leur quartier général. Bientôt les Anglais, harcelés de toutes parts, furent obligés de concentrer leur défense dans la place centrale et les rues voisines. Le 12, au matin, les tirailleurs catalans et les hommes du corsaire français arrivèrent jusque sous les murs de la cathédrale, dont la façade regardait la place. Alors commença cette guerre de rues que tout peuple connaît , et qui est
toujours fatale aux troupes de ligne. Des balcons, des toits des maisons, on faisait pleuvoir des projectiles de toute nature sur les malheureux Anglais, qui furent refoulés dans la place et forcés d'abandonner les rues qui y aboutissaient. Liniers put alors faire avancer son artillerie et mitrailler les Anglais groupés autour du fort. Kennet , capitaine du génie , l'ami et le secrétaire de Beresford , tomba mort à ses côtés. Le bruit de la fusillade, les cris de près de quinze mille hommes qui de tous côtés harcelaient les Anglais, les assourdissaient et ne permettaient plus d'entendre les ordres de leurs chefs. Bientôt Beresford se vit obligé de s'enfermer dans le fort, où il entra le dernier. Mais une fusillade meurtrière renversait tous les soldats qui se montraient sur les murailles , dominées par les toitures plates des maisons, d'où l'on pouvait, à l'abri de leurs balles, diriger sur eux un feu meurtrier.
Voyant que toute résistance serait inutile, Beresford fit hisser un pavillon parlementaire ; mais les assaillants ne comprirent pas ce signal, et le feu continua, mieux nourri à mesure que de nouveaux combattants prenaient position sur les toits. Les Anglais alors hissèrent le drapeau espagnol, et Beresford se présenta sur les remparts , d'où il jeta son épée dans le fossé. Le feu cessa immédiatement.
Les deux généraux se rencontrèrent bientôt à la porte du fort, et Liniers accorda à son brave adversaire les honneurs de la guerre. Une heure après, les vainqueurs, formés en haie, voyaient déûler sur la place Beresford avec son état-major et le fameux soixante-onzième de ligne, qui s'était distingué aux États-Unis et à Saint-Jean d'Acre. Ces vétérans durent remettre leurs armes et leurs drapeaux à la jeune armée de Liniers, et restèrent tous prisonniers de guerrç.
Ainsi finit la première occupation anglaise ; elle avait duré quarante-sept jours.
Ce fait d'armes avait une importance d'autant plus grande qu'il avait été accompli par le peuple de Buénos-Ayres seul. Il
devait être plus funeste au gouvernement espagnol, qui s'était montré impuissant à défendre ses possessions , qu'aux Anglais eux-mêmes. C'était pour lui un premier échec, qui prouvait combien Mi randa avait raison quand il disait que, quel que fût le résultat d'une expédition anglaise contre les colonies , l'Espagne ne pouvait qu'y perdre.
Liniers élu à la place de Sobremonte , déposé. Organisation des milices nationales. Nouvelle expédition des Anglais. Ils s'emparent de Montévidéo et s'établissent sur la rive gauche. Witelocke. Expédition contre Buénos - Ayres. Combat de Miserere. L'alcade Alzaga. Belle défense de Buénos-Ayres. Défaite des Anglais; ils sont contraints d'évacuer le territoire de la Plata.
Buénos-Ayres , après cette victoire , se trouva maîtresse de ses destinées. Le vice-roi avait fini par réunir quelques milices, et il s'avançait vers la capitale suivi d'une troupe assez nombreuse. Mais son incapacité et sa lâcheté l'avaient rendu odieux auxPortefios, qui, fiers de leur triomphe, résolurent de ne plus se laisser gouverner par un pareil homme. Sans donc s'inquiéter de son prochain retour, la municipalité, l'unique autorité qui fût restée debout, convoqua les principaux habitants pour élire un gouvernement.
L'assemblée eut lieu le 14 août, quarante-huit heures après la victoire. Mais à peine les notables se trouvèrent-ils ainsi réunis pour la première fois , que la salle fut envahie par le peuple, demandant à grands cris que l'autorité civile et militaire fût confiée à Liniers. Les notables cédèrent à la pression de la multitude, et Liniers fut élu. Une commission formée des principaux magistrats de la vice-royauté fut nommée en même temps pour aller notifier à Sobremonte ce premier décret du peuple de Buénos-Ayres.
Les commissaires trouvèrent le vice-roi à une cinquantaine de lieues au nord de Buénos-Ayres. Sobremonte reçut fort mal les décisions qu'ils avaient à lui communiquer , mais , faisant
contre fortune bon cœur, il confirma Liniers dans les fonctions de gouverneur auxquelles le peuple Pavait appelé, et, changeant de route , il se dirigea vers Montevideo , avec les milices qui s'étaient groupées autour de lui, pour défendre cette place, encore menacée par les vaisseaux de Popham.
Le même jour où le peuple signifiait ainsi sa déchéance au vice-roi, rassemblée prit une autre décision non moins importante : elle décida que la ville serait mise en état de défense, afin qu'elle fût prête à repousser une nouvelle invasion , à laquelle on s'attendait, car on n'ignorait pas que Beresford avait demandé des renforts à Baird et en Angleterre. C'était encore là un fait gros de conséquences pour l'avenir. Le peuple s'habituait ainsi à se gouverner par lui-même, et il devait en venir à penser que des fonctionnaires librement élus valaient mieux que ceux qu'on envoyait d'Espagne. Personne cependant ne pensait encore à se séparer de la métropole.
Quoique l'autorité de Liniers eût été acceptée par tous , le peuple ne laissait pas d'en surveiller l'exercice, et il ne tarda pas à en donner la preuve. Liniers , en soldat généreux qu'il était, après avoir eu Beresford et ses Anglais à sa discrétion , leur avait accordé une espèce de capitulation qui n'avait en réalité pour but que de couvrir l'honneur d'un brave ennemi. Cependant , aussitôt qu'elle fut publiée , Beresford ne craignit pas de demander qu'elle fût exécutée à la lettre. Le peuple se réunit aussitôt, et, pour l'apaiser, Liniers fut contraint de se présenter et de déclarer quelles avaient été ses intentions toutes bienveillantes. Mais la foule ne voulut rien entendre, et le vice-roi fut contraint de retirer les concessions que, dans sa générosité un peu chevaleresque, il avait faites au général anglais.
Quand l'agitation se fut un peu calmée, la municipalité songea à envoyer des explications en Espagne. Elle choisit pour ambassadeur Puirredon, le héros de la journée au canon, afin
que l'on sût que, si Li ni ers avait beaucoup fait, le peuple, dont Puirredon se croyait le représentant , pouvait réclamer une large part dans la victoire.
Les quelques esprits avancés qui commençaient à songer à l'indépendance , et parmi tous un certain Moreno, exploitèrent habilement cette rivalité naissante entre le peuple et le vice-roi nouvellement élu. Ce furent ces hommes qui suggérèrent l'idée de former l'armée destinée à la défense de Buénos-Ayrcs par .bataillons ayant pour base la nationalité. Ainsi il y eut des bataillons de Catalans et de Galiciens, composés de péninsulaires, et des bataillons plus nombreux de créoles. Les habitants de la ville fournirent trois bataillons d'infanterie, qui prirent le titre de balai lions patriotes, et un autre bataillon d'Arribenos. Parmi les milices indigènes figuraient encore un corps de mulâtres et de noirs, quelques artilleurs indiens, et six escadrons de cavalerie composés de gauchos de la campagne. Les officiers de cette milice patriote avaient tous été élus par leurs soldats.
Pendant que la colonie espagnole se préparait à la guerre et s'habituait aux allures des gouvernements libres, l'Angleterre bâtissait les plus beaux plans sur les triomphes et les conquêtes qu'elle se promettait dans l'Amérique méridionale. Les ministres anglais, tout en parlant à Miranda d'émancipation, y voyaient déjà un pendant à leur grand empire indien , où, précédés par les Portugais, les Espagnols, les Français et les Hollandais, ils avaient fini par rester seuls maîtres, comme ces préteurs sur immeubles qui finissent par devenir propriétaires des maisons laborieusement élevées par les entrepreneurs.
La prise de Buénos-Ayres avait été bruyamment fêtée à Londres. C'était, pour les fabricants, de nouveaux marchés à approvisionner; pour la noblesse, des places à donner aux cadets de famille ; pour l'amirauté, un pas de plus vers le complètement de ce grand réseau de ports de refuge , cette idée fi) e
dont elle a poursuivi et poursuit encore la réalisation avec une si admirable constance, depuis que Drake et Blake ont révélé à leur pays que c'est de l'empire des mers que l'Angleterre doit attendre sa prépondérance. Baird , qui se trouvait toujours au Cap, reçut l'ordre d'envoyer 1,400 hommes de renfort à Beresford. Le 11 octobre 1806, une flotte commandée par l'amiral Sterling et portant 4,350 hommes, aux ordres de sir Samuel Auchmuty , partit pour la Plata. Sterling devait remplacer sir Home Popham, rappelé pour rendre compte de ses actes. Enfin, le 12 novembre, une autre expédition, composée de 4,391 hommes, sous le commandement du général Crauford, se dirigea vers le Chili.
Le plan était bien conçu ; sa réussite aurait complété pour l'Angleterre son système de ports dans le monde austral; elle aurait eu dans l'Atlantique Sainte-Hélène et le Cap, sur la route de Maurice et Singapour ; puis l'embouchure des grandes Rivières et les ports de la Patagonie, dont elle eût fait des villes; dans le Pacifique, les baies admirables du sud du Chili , qui se trouvaient sur la route de ce monde des îles que le brave Cook avait montré à la race saxonne et où elle est parvenue à fonder un des grands centres de sa puissance.
Le succès de cette combinaison aurait peut-être singulièrement changé la face du monde. Les Anglais maîtres du Chili et de Buénos-Ayres , l'Amérique , indépendante aujourd'hui , était perdue pour les races latines. Les descendants de Guillaume de Normandie , sur qui d'autres peuples ne peuvent s'enter, se greffent admirablement sur n'importe quelles races. Us sont comme le yaguey, plante parasite des forêts tropicales, qui naît au haut des arbres. C'est d'abord une petite pousse verte, avec de maigres filaments pour racines, qui semble demander protection à l'arbre qui l'a accueillie ; mais bientôt elle l'a tellement enveloppé dans ses inextricables filaments , qu'elle finit par le faire disparaître si complètement que l'on croit être à l'ombre
d'un immense yaguey, lorsque l'on est à l'ombre d'un grand arbre recouvert par la plante parasite.
Mais la décision des créoles et l'audace de Liniers dérangèrent tous ces beaux plans de l'amirauté anglaise.
Les 1 ,400 hommes venus du Cap arrivèrent en rivière après la délivrance de Buénos-Ayres. Popham comprit qu'il n'était plus temps de songer à cette ville. Montévidéo lui-même était trop bien préparé à la défense pour qu'il pût le réduire avec les forces insuffisantes dont il disposait. Il se dirigea donc sur Maldonado, petit port de la rive gauche, à trente lieues à l'est de Montévidéo , où il débarqua sans peine et attendit de nouveaux renforts.
Aussitôt que l'on sut en Angleterre la défaite de Beresford, le ministère envoya le plus fin voilier de Portsmouth porter à Crauford l'ordre de se réunir à Auchmuty, et peu de temps après, un troisième corps, de 1,630 hommes de bonnes troupes, partit sous les ordres du lieutenant général John Whitelocke , qui devait prendre le commandement en chef de toutes les forces anglaises qui pourraient se trouver à la Plata. Ces forces réunies devaient former un effectif de près de 12,000 hommes, appuyés par une puissante flotte de dix-huit à vingt navires de guerre et de plus de quatre-vingts transports.
Auchmuty arriva le premier; il prit avec lui les 1,400 hommes que Popham avait à Maldonado et 200 à 300 marins de la flotte , et investit Montévidéo le 28 janvier. Le pauvre Sobremonte, qui , depuis que les envahisseurs étaient venus jeter le trouble dans sa vice-royauté, ne faisait que courir la campagne , sans pouvoir essayer sa bravoure sur l'ennemi , eut la pensée de tourner contre sir Samuel un corps considérable de milices à cheval qu'il avait rassemblé à Cordoue pour délivrer Buénos-Ayres, qui, malheureusement pour lui, s'était délivré tout seul. Il voyait là une excellente occasion de reconquérir par la fortune des armes le poste dont la municipalité de
Buénos-Ayres l'avait dépossédé. Il s'avança donc sur les derrières d'Auchmuty. Celui-ci, sachant par Popham à qui il avait affaire, envoya contre lui un bataillon d'infanterie avec trois pièces de campagne. Ce petit corps eut bientôt mis en pleine déroute la nombreuse cavalerie de Sobremonte , qui crut tout perdu, et se retira avec ses milices à la Golonia, à quarante lieues à l'ouest, où nous le verrons encore poursuivi par l'animosité de ses anciens administrés.
N'ayant plus rien à craindre d'un ennemi qu'il avait été si facile de disperser, Auchmuty établit ses batteries et commença à canonner les murailles du sud de Montévidéo. Le 2 janvier, la brèche était ouverte, et le 3, au point du jour, le général anglais lança ses colonnes d'attaque. Les Espagnols reçurent le choc avec une grande résolution; mais, écrasés par le nombre, ils durent rendre la ville après avoir perdu 700 des leurs. Une petite partie de la garnison parvint à s'échapper; le reste, avec le général Huidobro, fut fait prisonnier. Plus de 600 furent envoyés en Angleterre.
Aussitôt que la prise de Montévidéo fut connue à Buénos- Ayrcs, le peuple s'assembla. Il fallait quelqu'un sur qui rejeter ra faute de ce désastre : ce devait être naturellement Sobremonte et ses gauchos, qui s'étaient si lâchement enfuis aux premiers coups de feu. Les plus criards s'offraient à marcher contre les Anglais, mais ils y mettaient comme condition préalable que l'on déposerait le vice-roi. En conséquence, les tribunaux, toutes les autorités civiles et militaires espagnoles, les principaux habitants et la municipalité, convoqués en assemblée extraordinaire , déclarèrent que le marquis de Sobremonte était déposé, qu'il ne serait plus reconnu ni comme viceroi, ni comme capitaine général, qu'on s'assurerait de sa personne et de ses papiers, et que la cour supérieure de justice serait investie du gouvernement jusqu'à ce qu'on connût le bon plaisir du roi d'Espagne.
Deux membres de la cour de justice et deux de la municipalité furent envoyés à la Banda orientale, avec deux compagnies d'infanterie et une de cavalerie, pour notifier cette nouvelle incision au vice-roi. Sobremonte se laissa emmener à Buénos- Ayrcs, d'où on trouva bientôt moyen de le faire partir pour l'Espagne.
Le pays était donc en pleine révolution; mais cette révolulion ressemblait encore aux troubles qui avaient à diverses reprises agité les colonies dans les premiers temps de la conquête. C'était le peuple qui faisait tout, c'est lui qui avait déposé le vice-roi ; mais jusque dans ces manifestations les plus éclatantes de la souveraineté populaire, il parlait encore et agissait au nom du roi d'Espagne ; il ne gouvernait pour ainsi dire que par intérim. La haute cour de justice, chargée provisoirement du pouvoir exécutif, était toute espagnole. Les vieux magistrats cependant voyaient poindre sous ces apparences de soumission au pouvoir métropolitain les germes de la grande révolution qui s'annonçait, maisils cédaient au courant, parce qu'il n'y avait que les créoles qui pussent empêcher le pays de tomber au pouvoir des Anglais. C'est ce que confessait la haute cour de justice dans son rapport sur ces incidents. « Nous avons dû, y était-il dit, nous conformer aux vœux de la municipalité, parce que les seules forces qui peuvent défendre la capitale sont toutes composées de créoles volontaires. » Mais les meneurs du parti patriote savaient tirer parti de ces circonstancespour l'avancement de leurs idées; e t puis la municipalité, dont les décisions étaient souvent dictées par les assemblées populaires, prenait chaque jour une plus grande importance comme corps politique. En un mot, si le gouvernement populaire n'existait pas de droit, il existait pleinement de fait.
La prise de Montévidéo et la déposition du vice-roi avaient complètement changé la face des choses au Rio de la Plata. Les Anglais s'établissaient sur la rive gauche d'une manière tous les
jours plus solide: Auchmuty occupait Montévidéoet Maldonado; le colonel Pack avait chassé les Espagnols de la Colonia, et l'union yack de l'Angleterre flottait libre et respecté sur le littoral de la Plata qui appartient aujourd'hui à la république de l'Uruguay. Les navires marchands avaient suivi de près les navires de guerre , et la rivière , naguère si déserte , était encombrée de bâtiments ayant à leur bord plus de marchandises que le pays n'en pouvait consommer en cinq ans. Montévidéo avait toute la physionomie d'une ville anglaise; des affiches anglaises couvraient ses murs ; dans toutes les rues s'ouvraient des boutiques anglaises où l'on vendait les étoffes à 100 p. 100 audessous du prix auquel on les avait payées jusqu'alors, grâce aux mille entraves de la douane espagnole ou aux exigences des contrebandiers. Enfin un journal hispano-anglais, l'Étoile du Sud, s'était fondé sous le patronage et avec l'assistance de l'administration anglaise , dans le but de saper l'autorité de l'Espagne , dont il se plaisait à étaler la décadence , à montrer l'impuissance. Les rédacteurs avaient probablement aussi fait entrer dans leurs calculs la manie des annonces, et, selon toutes les apparences , ils avaient bien compté : les quelques numéros de ce journal qu'il nous a été donné de voir prouvent que, dès cette époque, l'art de la réclame était fort avancé dans ces lointaines colonies.
Le général Whitelocke n'arriva à la Plata que trois mois après la prise de la ville. Crauford, qu'on avait rejoint dans l'Atlantique , le suivit de près.
Une fois toutes ses forces réunies , le général en chef songea à poursuivre la conquête, qui , malgré la défaite de Beresford, se présentait comme très-facile. A la tête de 12,000 hommes bien armés, et disposant de moyens de transport considérables, il ne pouvait s'attendre à trouver de sérieuse résistance là où 1 ,600 hommes avaient pu vaincre et se soutenir quarante-sept jours.
Il divisa son armée en quatre brigades. La première, confiée
au général Crauford , se composait d'un bataillon de tirailleurs (rifles) et d'un bataillon d'infanterie; la seconde, formée de trois bataillons, fut mise sous les ordres du général Auchmuty; la troisième , sous ceux du général Lumley , comprenait deux bataillons et un régiment de dragons à pied ; enfin la quatrième, forte également de deux bataillons et d'un régiment de dragons à pied, était commandée par le colonel Mahon. Trois escadrons d'artillerie formaient une espèce de réserve, qui devait opérer selon les ordres du général en chef. L'effectif de ces différents corps montait à 9,880 hommes, 3,200 hommes ayant été laissés pour la défense de Montévidéo.
Le corps expéditionnaire partit au milieu des hurras de la flotte et des battements de main de cette claque que l'on trouve partout et toujours prête à applaudir à tout spectacle nouveau. Le dimanche 28 juin, il débarqua au petit port de la Ensenada, à seize lieues au sud de Buénos-Ayres , sans être aucunement inquiété parles Espagnols, qui avaient cru que le débarquement aurait lieu plus près de la ville, au petit village de Quilmès, où Beresford avait pris terre. Sans perdre de temps, l'avantgarde anglaise, sous les ordres du général Lewison Gower, se mit en marche ; elle fut suivie de près par le gros de l'armée, qui franchit sans obstacle les onze lieues qui le séparaient de Quilmès.
Le danger était pressant pour Buénos-Ayres, ainsi menacé par une armée régulière de 40,000 hommes, s'appuyant sur une base d'opération comme Montévidéo, gardé par 2,000 soldats et les commerçants anglais. Mais la ville de Buénos- Ayres n'était plus la colonie pacifique gouvernée par le pusillanime Sobremonte. La municipalité était alors présidée par Alzaga, homme plein d'énergie, partisan aveugle du gouvernement du roi , mais ayant une grande autorité dans Buénos-Ayres , où sa position de fortune le mettait au premier rang. C'était, si l'on pouvait ainsi dire, un révolutionnaire à l'envers, comme ceux qui tiraient l'épée pour les Guises contre le roi. Le peuple,
fier encore de sa première victoire, était armé. Les bataillons nationaux, commandés par Saavcdra, Belgrano, Esleban Romero, Balcarce, Viamont, Martin Rodriguez, étaient animés du meilleur esprit; ils comprenaient que ces luttes contre l'étranger étaient le prélude de luttes plus importantes pour eux , qu'avant de vaincre les troupes espagnoles dans les combats, il fallait les battre pour ainsi dire moralement, en se montrant plus braves et plus résolus contre les envahisseurs. Quant au vice-roi, Liniers, nous connaissons sa bravoure, nous savons qu'il était toujours prêt à courir sus à l'ennemi. Il avait, dans la circonstance actuelle , à soutenir sa réputation et à mériter la confirmation, par la couronne, du titre qu'il tenait de l'élection. Tout le monde était donc plein de confiance, les soldats comme les chefs. Si, l'hiver précédent, ils avaient réussi, presque malgré le gouvernement espagnol , à chasser les Anglais de Buénos-Ayres, comment douter, à présent qu'ils étaient maîtres de la ville et absolument libres de leurs mouvements, qu'ils ne repoussassent victorieusement leurs agresseurs? Pour pénétrer jusqu'à la place centrale où se trouvait le fort, les Anglais devraient s'engager dans des rues de onze mètres de large, se coupant toutes à angle droit, et dominées par des maisons aux toits plats , élevées de huit à dix mètres, qui se convertiraient en autant de citadelles qu'il faudrait enlever l'une après l'autre.
Telles étaient les dispositions des Buénos-Ayriens le i" juillet, quand Whitelocke arriva, comme nous l'avons dit, au village de Quilmès, à cinq lieues au sud de la ville. Une petite armée, forte de 6,850 hommes et de cinquante-trois canons, sortit de la ville pour aller défendre le passage du Riochuelo , que connaissent ceux de nos lecteurs qui n'ont point oublié Mendoza, Irala et les Quérandis.
Les deux armées campèrent, la nuit qui suivit, sur les bords de la petite rivière qui les séparait. Au point du jour, les Espagnols se formèrent en bataille, s'attendant à une attaque de
l'ennemi; mais le général Gower, après avoir échangé quelques balles pour reconnaître le terrain, opéra sur sa gauche un mouvement et alla passer le IUochuelo trois ou quatre kilomètres plus haut.
Liniers avait suivi son mouvement, mais il n'avait pu arriver à temps pour empêcher le passage. Cependant il réussit à se placer entre l'ennemi et la ville, à l'abattoir de Miserere, qui se trouve au sud-ouest de Buénos-Ayres.
Le combat ne tarda pas à s'engager entre les vétérans de la division Crauford et les milices créoles. On se battit avec résolution des deux côtés ; mais la discipline des troupes anglaises et l'immense supériorité de leur artillerie finirent par triompher de la fougue des patriotes, qui abandonnèrent le champ de bataille, laissant toute leur artillerie au pouvoir de Crauford.
Une fois débandée, l'armée de Buénos-Ayres se divisa en deux corps. La cavalerie, passant sur la gauche des Anglais, gagna la campagne. Liniers, qui crut la ville perdue, suivit les cavaliers, et ses aides de camp coururent après les fuyards, non pour les ramener au combat, mais pour leur donuer rendezvous à la Chacarita, petite ferme bien connue de tous, et qui se trouvait à une lieue sur les derrières de l'armée anglaise. C'était ce que le vice-roi avait de plus sage à faire, car de là il pouvait encore inquiéter les Anglais. L'infanterie se replia sur Buénos-Ayres. La nuit était froide et pluvieuse ; les hommes, harassés par la veille de la nuit précédente et les fatigues do la journée, paraissaient abattus. Le général en chef n'avait point reparu, et personne ne pouvait dire ce qu'il était devenu. La ville, sous l'empire des plus pénibles impressions, présentait un aspect morne et désolé; le découragement y était égal à l'enthousiasme qui y régnait quarante-huit heures auparavant.
Cependant le triomphe des Anglais n'était pas aussi assuré qu'ils le pouvaient croire; ils devaient payer chèrement la faute qu'ils avaient faite de ne pas poursuivre les fuyards la baïonnette dans les reins. Une nuit de repos et l'énergie d'Alzaga
suffirent pour réparer l'effet désastreux de la déroute de Miserere. Le chef de la municipalité, en effet, ne s'était pas laissé abattre par le découragement des troupes et la disparition du vice-roi ; il redoubla, au contraire, d'énergie et d'autorité. Il fit illuminer toute la ville comme pour une grande féte. Par ses ordres, les soldats furent recueillis dans les salons de la municipalité , dans les casernes , partout où ils pouvaient se reposer commodément ; on les réconforta par toute sorte de bons traitements , de manière à leur faire oublier leurs fatigues.
Pendant que la troupe se reposait, Alzaga faisait couper les rues autour de la place par des fossés profonds, il envoyait des émissaires au vice-roi, qui, faisant un grand détour, réussit à se jeter dans la ville avec ses cavaliers.
Dans la matinée du 2 juillet, Buénos-Ayres se trouvait en état de défense. Les troupes furent distribuées sur les toits des temples, sur les terrasses des maisons, aux balcons, et quelques pièces d'artillerie furent mises en position derrière les fossés et derrière les barricades élevées autour de la place et du Retiro. Aussi quand Lewison Gower, qui commandait l'avantr-garde , fît sa première sommation, tout était changé : la confiance avait succédé au découragement, et l'on espérait bien sauver la ville. Alzaga fit donc répondre à Gower qu'il n'écouterait aucune proposition qui tendrait à faire mettre bas les armes aux défenseurs de la ville.
Les Anglais durent donc se préparer à un siège , et ils employèrent la journée du 3 à prendre leurs dispositions. Le 4, la garnison fit une sortie , et obligea les assaillants à abandonner quelques maisons des faubourgs où ils s'étaient abrités. Le corps des noirs et mulâtres jeta même un moment le désordre dans le 88* anglais, qu'il attaqua pendant qu'il opérait un changement de position.
Ces deux petites rencontres donnèrent à penser aux Anglais, et relevèrent singulièrement le moral des créoles.
Enfin le 5, au point du jour, une salve de vingt et un coups
de canon donna aux divers corps anglais le signal de Pattaque.
La ville se trouvant étroitement bloquée par terre et par mer et sans communication possible avec le dehors , le général anglais pouvait choisir ses moyens d'attaque. Le plus simple comme le plus humain, le moins désastreux aussi bien pour ses hommes que pour la population de la ville dont il voulait s'emparer, eût été de la tenir bloquée , de l'enfermer dans un cercle de plus en plus étroit , et , en lui coupant les vivres , en décimant sa petite garnison par des escarmouches journalières, où, en raison de la discipline de son armée , de la supériorité de ses armes et de ses munitions inépuisables, il aurait facilement l'avantage, la forcer à capituler. Si ce moyen lui paraissait lent, Whitelocke eût pu bombarder la ville, procédé cruel, mais trèsefficace. Il aurait pu également ordonner l'assaut par échelons, et, s'appuyant sur les pâtés de maisons conquis, arriver en bon ordre jusqu'au cœur de la cité ennemie. Mais le chef anglais , un perfect gentleman, qui était meilleur sportman que militaire, eut l'idée de faire de la prise de la ville un splendide steeplechose, une véritable course au clocher. Ses dispositions furent donc prises en conséquence. Toute son armée fut partagée en huit colonnes, qui devaient pénétrer simultanément dans la ville, et marcher, sans se préoccuper du feu qui pourrait partir des maisons, jusqu'à la rivière, d'où, tournant à droite ou à gauche, elles convergeraient vers la place centrale, dont elles occuperaient les édifices les plus élevés.
La colonne de droite (45* régiment) pénétra sans difficulté jusqu'à la Residencia, dont elle s'empara.
La division légère (rifles et chasseurs), malgré une grêle de balles qui tombait sur elle des balcons, des fenêtres et des toits, put arriver devant le couvent des Frères Dominicains, dont les sapeurs de Crauford enfoncèrent les portes, et elle pénétra dans l'église, où elle trouva les drapeaux enlevés l'année précédente au 71e. Montant aux tours , les rifles hissèrent ces mêmes drapeaux, et, de cette position dominante, ils dirigèrent
un feu très-efficace sur les Buénos-Ayriens qui occupaient les terrasses des maisons environnantes. Mais le fort, ayant aperçu le drapeau anglais qui flottait sur les tours du couvent, se mit à le canonner avec une telle vivacité que tous les Anglais qui s'y étaient enfermés , et qui y avaient été bientôt bloqués par la milice, durent se rendre à discrétion. Parmi les prisonniers se trouvait le colonel Pack, qui avait déjà été fait prisonnier avec Beresford, et qui, arrêté par un régiment de Buénos- Ayres, s'était vu contraint de se joindre à Beresford qui attaquait le couvent de Santo-Domingo , dont la possession devail lui être fatale.
Une autre colonne anglaise, aux ordres du brave colonel Cadogan , après avoir perdu un quart de son effectif, était également obligée de mettre bas les armes, enfermée qu'elle était dans un cercle de feu, près du collège des Jésuites.
Le 88e , commandé par Duff et Vandeler, eut le même sort, après avoir pénétré par les rues centrales jusqu'aux abords de la place principale.
Le 36°, qui était entré par les rues de Corrientcs et de Tucuman, fut contraint de se replier sur le Retiro, malgré les efforts héroïques du général Lumley, qui le commandait.
Le bataillon n° 5, moins maltraité, parvint jusqu'au couvent de Sainte-Catherine, où il s'établit, à la grande frayeur de toutes les nonnes et au grand scandale des plus âgées d'entrr elles.
Le 87e, aux ordres d'Auchmuty, avait attaqué le Retiro, et il avait été décimé par le feu des troupes enfermées dans la place des Taureaux ; mais le colonel Nugent , s'étant emparé d'une batterie qui défendait les approches de ce côté, en tourna les pièces contre l'édifice occupé par les Espagnols , et les 600 hommes qui avaient résisté à l'attaque d'Auchmuty, écrasés par les feux de Nugent, durent se rendre.
La nuit fit cesser le combat. Le 5° bataillon , le mieux partagé, put, barricadé chez les nonnes, se reposer des fa-
ligues de celte terrible journée. Auchmuty cl Whitelocke étaient assiégés dans le Retiro. La plus grande partie du 45e occupait, comme nous l'avons dit, la Residencia, avec un bataillon allemand, qui, au moment de Pattaque, avait été ' laissé comme réserve.
La journée du 5 avait coûté aux Anglais 1,130 hommes, tant tués que blessés, parmi lesquels 70 officiers hors de combat , 120 officiers et 1 ,500 soldats avaient été faits prisonniers et enfermés dans les couvents et les casernes, après avoir remis leurs armes et leurs munitions aux créoles, qui se promettaient d'en faire bon usage aussitôt que le retour du jour leur permettrait de recommencer le combat.
Le 6 au matin, malgré ces pertes, Whitelocke pouvait encore disposer de 6,000 hommes. Il se mit en communication avec la flotte, dont il pouvait recevoir des vivres et des renforts, ainsi que des pièces de gros calibre , pour battre ces mille petites citadelles d'où les créoles fusillaient ses soldats.
Liniers, comprenant que la lutte était loin d'être finie, et voulant éviter une plus grande effusion de sang , résolut d'envoyer au général anglais un parlementaire, pour lui proposer de lui rendre les prisonniers, y compris ceux que l'on avait faits à Reresford , s'il consentait à se rembarquer avec toutes ses troupes. Alzaga insistait pour qu'on exigeât en outre l'évacuation de Montévidéo et de tout le littoral de la Plata. « Mais , répondit le vice-roi , nous n'avons pas à nous occuper à présent de Montévidéo , et nous aurons déjà beaucoup obtenu si nous rejetons l'ennemi du sein de Buénos-Ayres. — Demandez toujours, répétait le fanatique alcade, nous obtiendrons tout. )»
La proposition fut rédigée dans ce sens, mais Whitelocke la rejeta; il demanda néanmoins un armistice de vingt-quatre heures pour enlever ses blessés. Liniers répondit en recommençant la fusillade sur le Retiro. Les Anglais firent une nouvelle
sortie , où ils furent encore plus maltraités que le jour précédent. Si les officiers comme les soldats entraient dans les sentiers de la mort — c'est le nom qu'ils donnaient aux rues de Buénos-Ayres — avec cette intrépidité qu'on ne saurait refuser aux troupes anglaises, le courage moral, si l'on peut ainsi dire, manquait à tous. On se battait pour remplir un devoir, et non plus dans l'espoir de vaincre. C'était tout le contraire chez les créoles : Liniers avait repris confiance ; Alzaga, de plus en plus résolu, ne cessait de répéter qu'il fallait à Buénos-Ayres vaincre pour Montévidéo, la Plata et toute l'Amérique.
Dans l'après-midi , le général Gower se présentait en parlementaire au fort. Les propositions qu'il apportait de la part du général en chef étaient à peu près les mêmes que celles que Liniers, conseillé par Alzaga, avait envoyées dans la matinée.
Le plénipotentiaire anglais fut reçu par le vice-roi, les généraux Balbiani et Velasco , et l'alcade Alzaga. Les propositions de Whitelocke furent acceptées; quarante-huit heures furent accordées aux Anglais pour évacuer Buénos-Ayres, et deux mois pour quitter la Plata.
La capitulation fut ratifiée le 7 par Pétat-major anglais , et Buénos-Ayres célébrait déjà son triomphe quand l'escadre anglaise leva l'ancre pour retourner à Montévidéo. Au terme marqué, Whitelocke, remplissant scrupuleusement l'engagement qu'il avait pris, quitta le territoire de la Plata avec toutes ses forces de terre et de mer.
Comme nous ne nous rencontrerons plus avec ces braves et malheureux adversaires, suivons-les quelques instants dans leurs fortunes diverses.
Whitelocke, de retour en Angleterre, passa devant un conseil de guerre, qui le condamna à être effacé ignominieusement des cadres de l'armée.
Sir Home Popham eut aussi, comme nous l'avons dit, à
rendre compte de sa conduite : on lui reprochait d'avoir outrepassé ses instructions; mais comme il avait réussi, son amourpropre n'eut pas à souffrir de l'arrêt de ses juges.
Beresford, envoyé à l'armée de Wellington, qui occupait le Portugal, s'y distingua, et, en 1808, il eut le bonheur de vaincre à Âlbuera.
Le colonel Pack, qui s'était fait remarquer dans les deux invasions, envoya aux Pères Belermites une grosse horloge, pour la tour de leur couvent, en reconnaissance des soins que les religieux avaient donnés aux blessés du 71*.
Enfin le colonel Kington, en expirant à la caserne des Patricios , demanda que son corps fût enterré dans la cour de cette caserne, voulant, dit-il , être désormais gardé par les braves qui l'avaient vaincu.
Aussitôt que cette seconde victoire des créoles fut connue à Madrid, le roi anoblit Buénos-Ay res , qui reçut le titre d'Excellence. Les différentes villes de la vice-royauté envoyèrent, de leur côté, des députations pour complimenter cette cité héroïque, qui, déjà la plus importante par sa position et son commerce, fut reconnue dès lors comme la plus vaillante et la véritable capitale de l'Amérique australe. Son nom, à peine connu jusque-là, prit place, de ce moment, dans la mémoire des hommes politiques.
Les officiers des milices qui s'étaient le plus distingués furent reconnus dans les grades qu'ils avaient reçus du peuple. Le commandant Saavedra fut reconnu comme lieutenant-colonel ; Belgrano, Viamont, Rodriguez et Ortix Ocampo , comme capitaines; French, Martinès, Pico et Pinedo, comme lieutenants.
Quant à Liniers, que la cour de Madrid croyait ne pouvoir assez récompenser, il fut confirmé dans son autorité de viceroi, et sans doute il eût joué un grand rôle en Amérique , n'eût été la position critique où se trouvait l'Espagne.
Les patriotes essayent de profiter de la situation de l'Espagne pour affranchir leur pays. — Deux camps : les patriotes et les créoles. — Antagonisme de Buénos- Avres, foyer de l'action, et de Montevideo, centre de la résistance. — Elio. — Mouvement réactionnaire tenté par Alzaga à Buénos-Ayres.
Napoléon était à l'apogée de sa gloire. Pour asseoir plus sûrement son gouvernement, il avait étouffé tous les modes de manifestation de la pensée. La tribune n'existait plus; la presse était muette. Le pays de Mirabeau et de Danton était discipliné comme sa grande-armée. Le gouvernement impérial était logiquement entraîné à faire à l'extérieur ce qu'il avait fait à l'intérieur : là comme ici , s'il rencontrait des obstacles , il devait chercher non à les tourner, mais à les renverser.
Les Bourbons d'Espagne lui apparurent comme un obstacle, il fallait qu'ils disparussent; l'Espagne, envahie et confiée à un Bonaparte , devint une colonie française , et les possessions du roi d'Espagne, les colonies d'une colonie.
L'Angleterre , le pays aux anomalies , libérale et aristocratique à la fois , avait fait une étrange alliance , au nom de la liberté , avec les gouvernements despotiques et avec tous les hommes de résistance. Déjà, pour sauver la dynastie portugaise, elle l'avait embarquée sur ses vaisseaux et transportée à Bio- Janeiro, où don Juan VI avait sa cour, en attendant de pouvoir retourner à Lisbonne; et voilà qu'elle se trouvait dans la nécessité de défendre, en 1808, le roi qu'en 1806 elle voulait dépouiller de ses colonies.
. Se souvenant du proverbe qui dit qu'on pèche mieux en eau trouble, les quelques révolutionnaires d'Amérique profitaient le mieux qu'ils pouvaient de ces circonstances heureuses pour conquérir cette indépendance qu'ils rêvaient dès le temps du vice-roi don Juan del Pino. L'Espagne , quoique divisée , appauvrie et saignée à blanc par la lutte qu'elle soutenait pour sa propre indépendance, au lieu de songer seulement à se prémunir
contre les inconvénients qui pouvaient résulter pour elle de l'affranchissement de ses colonies, voulut l'empêcher à tout prix. C'était une folie égale à celle du pygmée qui prétendrait arrêter l'avalanche dans sa course précipitée : rien ne saurait entraver l'élan d'un peuple qui se lève pour marcher à l'accomplissement de ses destinées. Mais pouvons-nous faire à un gouvernement conduit par le prince de la Paix, Marie-Louise de Naples et son digne fils Ferdinand VII , un reproche de leur aveuglement, quand nous voyons deux des plus hautes expressions de l'intelligence humaine, le chef démocratique de la grande république américaine et le souverain absolu de la France, tenter aujourd'hui encore d'arrêter d'irrésistibles mouvements comme celui qui pousse l'Italie à l'union et l'Amérique septentrionale à la désunion? Les digues que l'on oppose au torrent ne font le plus souvent qu'en accroître l'impétuosité. Ainsi en fut-il pour le mouvement révolutionnaire des colonies espagnoles.
Buénos-Ayres apprit, par des avis qui lui furent transmis de Rio-Janeiro , l'abdication de Charles IV en faveur de son fils Ferdinand , ainsi que les émeutes d'Aranjucz , le voyage des souverains à Rayonne , et enfin l'avènement de Joseph Bonaparte au trône d'Espagne. Mais on eut également connaissance de la résistance opposée par le peuple espagnol au nouvel ordre de choses ; on sut que dans toutes les provinces s'étaient formées des juntes qui refusaient de se soumettre à l'autorité des conquérants , et ne voulaient reconnaître d'autre roi que Ferdinand VII.
En même temps que ces nouvelles, arrivait à Montévidéo un commissaire envoyé par la femme du prince régent de Portugal pour réclamer le pouvoir, qu'elle devait , disait elle , garder entre ses mains jusqu'à ce que son frère pût échapper â sa captivité et reprendre le sceptre espagnol.
La junte de Séville dépêchait de son côté à la Plata un de ses affidés pour exhorter les créoles à s'opposer à l'invasion de la France; mais il y était précédé par un agent français, envoyé
par les ministres de Joseph pour faire accepter à l'Amérique le gouvernement imposé par Napoléon aux Espagnols des deux mondes.
La situation était embarrassante pour Liniers, Français d'origine , longtemps employé par le gouvernement espagnol , et , depuis sa nomination , mieux vu des créoles que des péninsulaires établis à Buénos-Ayres.
L'envoyé de Joseph , M. de Santenay , arriva le premier et débarqua à Maldonado. 11 n'avait pu qu'à grand'peine échapper aux croiseurs anglais, qui brûlèrent dans le port même le bâtiment français qui l'avait conduit à la Plata. Santenay ne fit que passer par Montévidéo pour se rendre à Buénos-Ayres, où il fut reçu secrètement par Liniers et quelques membres de la cour de justice. Le tableau qu'il traça de la situation de l'Europe ne fit qu'accroître l'indécision du vice-roi, qui lui ordonna de se rembarquer pour Montévidéo.
Les Espagnols et les créoles en général, qui à cette époque étaient encore sincèrement attachés aux Bourbons d'Espagne, s'étaient fort alarmés de l'entrevue secrète de Liniers avec le mystérieux Français, les Espagnols surtout, qui commençaient à suspecter la fidélité du vice-roi. Pour dissiper ces soupçons, Liniers eut la maladresse de faire afficher dans la ville urie proclamation timide, où il laissait voir ses hésitations. Il y fixait au 21 du même mois (août 1808) la prestation du serment de fidélité à Ferdinand VII, d'abord indiquée pour le 12 et puis renvoyée au 31. Cette concession ne rassura personne et ne servit qu'à précipiter la perte de Liniers.
Le général Elio, qui commandait à Montévidéo, voyait avec jalousie le premier poste du pays occupé par un étranger. Il jugea la circonstance favorable pour rompre avec le vice-roi de Buénos-Ayres. 11 fit emprisonner Santenay, et, affichant un amour exagéré pour Ferdinand VII , accusa hautement Liniers de trahir la junte de Séville, qui, selon lui, était l'unique pouvoir qu'on dût reconnaître en Amérique.
Malgré cette accusation, qu'Elio pensait devoir être accueillie à Séville , Liniers jura fidélité à Ferdinand. Ce fut pendant les fêtes données à l'occasion de cette prestation de serment que le commissaire royal espagnol , Goyenèche , arriva à Montévidéo. Mis en défiance contre les sentiments de Liniers, il approuva la conduite d'Elio et conseilla d'installer à Montévidéo une junte qui correspondrait directement avec celle de Séville. Passé à Buénos-Ayres, il assista aux fêtes par lesquelles on célébrait l'avènement au trône de Ferdinand , et ratifia tout ce que Liniers avait fait. Par cette conduite, qu'il croyait peutêtre fort habile, Goyenèche ne réussit qu'à attiser, entre Buénos- Ayres et Montévidéo, une rivalité qui plus tard devait être fatale au gouvernement qu'il avait mission de défendre.
Le serment prêté par les habitants de Buénos-Ayres au roi Ferdinand VII était chose jusqu'alors inusitée dans les colonies espagnoles. Un roi mourait, un autre lui succédait, sans que les créoles eussent lieu de s'en apercevoir : ils faisaient partie de l'avoir de la monarchie plutôt que de celui du monarque. Aussi cette innovation donna-trelle lieu à des commentaires dont nous devons prendre note. Créoles et Espagnols l'expliquaient chacun selon sa convenance.
Les premiers pensaient sanctionner par cet acte une théorie nouvelle , qui , tout en s'accordant avec l'esprit des gouvernements personnels, absolus, n'en était pas moins essentiellement révolutionnaire par les conséquences logiques qu'on pouvait en déduire. Ils soutenaient que l'Amérique ne devait pas obéissance à l'Espagne , mais uniquement au monarque qu'ils venaient de reconnaître; qu'une fois ce monarque disparu, ils étaient libres de toute dépendance vis-à-vis de la métropole. Cette théorie devait fatalement les conduire à méconnaître plus tard les fonctionnaires qui leur seraient envoyés d'Espagne, quand leur autorité n'émanerait pas directememt du roi, à ressaisir dans ce cas leurs droits et prérogatives, et changer leur
manière de voir sur la façon de se gouverner. Ce droit qu'ils avaient affirmé en reconnaissant un pouvoir personnel et absolu , ils pouvaient en user pour se donner un autre gouvernement.
Les péninsulaires expliquaient autrement le serment qu'ils avaient prêté à Ferdinand VII. En le prêtant, ils avaient fait preuve de leur loyauté, de leur fidélité à un roi menacé par l'invasion étrangère. Mais si malheureusement ce roi venait à tomber, l'Amérique devait, selon eux, rester, sinon unie à l'Espagne , du moins sous la dépendance des Espagnols. Le pouvoir ne pouvait être livré aux mains inexpérimentées des créoles. Le colonel Saavedra, qui commandait les bataillons créoles , expliquait cette ambition des péninsulaires en disant qu'ils voulaient former une Espagne américaine. Belgrano, l'ancien secrétaire du consulado, qui depuis longtemps rêvait pour l'Amérique un gouvernement dont serait exclu l'élément étranger, s'exprime ainsi , à ce propos , dans ses mémoires : « Pendant qu'à Buénos-Ayres nous prêtions serment à Ferdinand VII, les Espagnols eux-mêmes songeaient à quitter l'Espagne pour ne pas devenir sujets de Napoléon. >» A la tète de ce parti était l'énergique alcade de Buénos-Ayres, don Martin Alzaga.
Grâce cependant aux circonstances difficiles que traversait la Péninsule, créoles et Espagnols, avec des vues diamétralement opposées, se trouvaient d'accord sur un point : la monarchie espagnole succombant sous l'épée de Napoléon, il fallait se préparer à rompre les liens qui attachaient les colonies à la métropole. Mais, le cas échéant, à qui, des péninsulaires ou des créoles, appartiendrait le pouvoir? Là était le nœud, chacun y prétendant à l'exclusion de l'autre.
Mais , avant d'aller plus loin , nous devons expliquer ce que nous entendons dire quand nous parlons de créoles et de péninsulaires, afin de faire comprendre nettement ce qu'était en réalité l'opinion publique à la Plata à l'aube de la révolution.
La grande majorité des habitants des villes et tous ceux de la campagne sans exception regardaient ce qui se passait en spectateurs indifférents; ils ne comprenaient pas l'importance que certains individus donnaient aux questions administratives; ils voyaient dans Fenvoi des autorités espagnoles une chose aussi naturelle, aussi inévitable, que les pluies ou les sécheresses qui désolaient ou fertilisaient les plaines où paissaient leurs bestiaux : les questions administratives restaient en dehors de leur examen comme les questions atmosphériques.
Le parti créole était donc en réalité représenté par un petit groupe de cent quatre-vingts à deux cents individus nés en Amérique, et qui, en raison de leur éducation, de leur haute position sociale ou de leur grande fortune , devaient naturellement se préoccuper de la chose publique, n'ayant pas d'ailleurs d'autres préoccupations. Mais, si peu nombreux que fussent ces hommes, ils avaient une immense influence sur leurs compatriotes. Les créoles, sans se rendre compte de ce qui les faisait parler, disaient comme Belgrano, Saavedra, Moreno ou Castelli , par cela seul que ces hommes étaient créoles comme eux , et grâce, si l'on peut ainsi dire, à cet esprit de famille, l'opinion de ces quelques hommes devenait réellement l'opinion publique.
Ajoutons qu'à la Plata, comme dans tous les pays colonisés, les fils des premiers arrivés croyaient constituer par cela seul une aristocratie , la véritable aristocratie du pays , et pour eux les péninsulaires étaient des étrangers , des intrus.
Il en était de même parmi les péninsulaires : quelques parleurs entraînaient la masse , mais tous en général méprisaient les créoles, qu'ils considéraient comme à peine supérieurs aux sauvages ; et si la suprématie devait appartenir à une classe , c'était bien à eux tout frais arrivés d'Espagne et encore rayonnants en quelque sorte des splendeurs de la civilisation.
Le pays, au moment où nous sommes arrivés , était donc divisé en deux camps bien tranchés. Le camp créole avait pour
chefs, nous venons de le dire, Saavedra, Belgrano, Moreno, Castelli , Puirredon. Le camp espagnol se laissait guider par Alzaga.
Ces deux partis, unis pour repousser l'invasion anglaise, invasion qui avait servi à révéler aux Américains leur importance el leur force , unis encore pour prêter serment au roi Ferdinand VII, ne tardèrent pas à entrer en lutte pour la suprématie.
A Montévidéo, la présence des troupes régulières aux ordres d'Elio avait assuré la prédominance à l'élément espagnol. Elio, officier de l'armée, tenant son rang et son pouvoir du roi, n'avait point voulu reconnaître la nomination de Liniers, vice-roi imposé parla victoire et l'élection populaire, et il avait mis l'autorité dans les mains d'une junte qu'il maniait à sa guise.
Alzaga désirait en faire autant à Buénos-Ayres. Il crut trouver une occasion propice pour la réalisation de son projet dans les élections municipales, qui avaient lieu le 1er janvier de chaque année.
Ces élections se passaient généralement d'une manière fort tranquille. Le peuple n'y prenait que très-peu d'intérêt. C'était l'affaire de quelques commerçants et des employés espagnols , mais surtout des membres sortants , qui le plus ordinairement désignaient eux-mêmes ceux qui devaient les remplacer.
Le 1er janvier 1809, l'élection eut lieu au milieu de l'indifférence habituelle. Cependant l'allure mystérieuse des principaux partisans d'Alzaga, les réunions secrètes qui s'étaient tenues les soirées précédentes dans les salons de l'évêque de Buénos- Ayres, avaient alarmé quelques patriotes, et ce n'était pas sans motifs. Au moment, en effet, où les membres sortants remettaient les insignes de l'autorité aux nouveaux municipaux , la cloche d'alarme de la municipalité, sonnée par ordre d'Alzaga, vint expliquer ces menées dont s'étaient inquiétés tous ceux qui n'avaient pas été initiés aux projets des péninsulaires.
A ce signal, les corps de milice basques, catalans et galiciens, prévenus d'avance, accoururent en armes sous les fenêtres
de la municipalité , — n'oublions pas que , pour la défense de la ville contre les Anglais, les milices avaient été organisées par nationalités, — et quelques amis d'Alzaga, mêlés aux soldats, commencèrent à crier : v Nous voulons une junte comme à Montévidéo! A bas le Français Liniers! »
Les municipaux, qui savaient parfaitement ce qu'ils devaient penser de cette manifestation, décidèrent que la municipalité, pour éviter des désordres , se soumettait à la volonté du peuple. Ils rédigèrent en conséquence, séance tenante, une formule d'abdication que le vice-roi aurait à signer, et décrétèrent que le gouvernement du pays serait remis à une junte, à l'instar de celles qui s'étaient formées en Espagne et de celle qui existait déjà à Montévidéo.
Les péninsulaires donnaient là aux créoles une leçon que ces derniers devaient plus tard mettre à profit.
Quelques précautions qu'eussent prises Alzaga et ses amis pour tenir leurs menées secrètes , Liniers , et plus encore les chefs de milice patriotes, étaient sur leurs gardes, s'attendant à quelque manifestation. Aussi, lorsque la cloche appela les Espagnols au Cabildo, les officiers créoles se hâtèrent-ils de réunir leurs hommes dans les casernes affectées aux milices du pays; et pendant que les miliciens espagnols vociféraient encore autour du Cabildo, don Cornelio Saavedra arrivait, son bataillon de Patricios au grand complet, sous le balcon du viceroi , au milieu des cris de « Vive Liniers ! Nous ne voulons pas d'autre gouverneur ! >»
Malgré cette contre-manifestation , Alzaga , qui se trouvait alors avec les nouveaux conseillers municipaux dans le salon du vice-roi , insistait pour que celui-ci signât son abdication. Liniers, homme d'action , mais non de résolution , aussi débonnaire qu'indécis, se préparait à signer quand Saavedra se présenta dans le salon, et se dirigeant vers le vice-roi : « Qui peut, s'écria-t-il , porter Votre Excellence à se démettre d'un com-
mandement qu'elle exerce légitimement par la volonté du peuple? i»
L'évêque de Buénos-Ayres , qui , comme presque tout le clergé, pactisait avec les Espagnols, ne laissa pas à Liniers le temps de répondre. S'adressant à Saavedra: « Monsieur le commandant, lui dit-il, je vous supplie au nom de notre sainte religion d'éviter l'effusion du sang.
— Monsieur l'évêque, répliqua l'énergique commandant, ce n'est ni moi ni mes compagnons qui avons préparé le conflit qui est près d'éclater. J'ai dit et je répète que rien ne peut justifier la violence que vous essayez d'exercer sur le vice-roi.
— Mais c'est la volonté du peuple, dit l'évêque.
— C'est une erreur, messieurs, et, pour peu que vous teniez à vous en convaincre , descendez avec moi dans la rue. Si le peuple repousse le vice-roi, je serai le premier à faire respecter sa décision souveraine. »
Et prenant résolument le bras de Liniers , il ajouta : « Que Votre Excellence veuille bien descendre, nous saurons ce que le peuple désire. »
Lorsque Liniers parut entouré des chefs créoles, les cris redoublèrent, et l'enthousiasme des troupes et des créoles, qui étaient accourus en grand nombre, lui rappela le jour de son entrée triomphale au fort de Buénos-Ayres.
Faible et indécis devant les discours de l'évêque et des municipaux , Liniers retrouva toute son énergie au milieu des baïonnettes. Les corps espagnols restaient armés sous les balcons de la municipalité, et, malgré leur faiblesse numérique , leur attitude fit croire aux créoles qu'ils voulaient accepter le combat. Liniers marcha résolument à eux et leur donna l'ordre de mettre bas les armes. Les municipaux, si audacieux au commencement de la journée, n'eurent pas un mot pour sauver l'honneur de ces hommes qui s'étaient assemblés à leur voix et dans l'intérêt de leurs projets. Se voyant abandonnées ù
elles-mêmes , les milices espagnoles se dispersèrent en jetant ou en brisant leurs armes, plutôt que de les remettre aux créoles. Une charge de cavalerie , conduite par Rodriguez, qui arrivait en ce moment des faubourgs, acheva de disperser ceux qui faisaient mine de vouloir se retirer en bon ordre , et la révolution rêvée par Alzaga n'aboutit qu'à la perte de quelques hommes qui persistaient à méconnaître Pautorité du vice-roi , et à la consolidation de la suprématie des créoles.
Dans la soirée , un décret fut publié qui rayait les bataillons espagnols des cadres de l'armée, et dès ce moment tout gouvernement qui aurait voulu compter sans les milices devint impossible à la Plata.
Liniers, sûr de leur appui , crut pouvoir se montrer sévère avec les hommes qui , sans la présence de Saavedra, l'auraient obligé à signer son abdication. Dans la même nuit, Alzaga et les principaux auteurs de la manifestation furent arrêtés, jetés dans la cale d'un bâtiment et transportés à Patagoncs.
La nouvelle de la défaite des Espagnols jeta dans la consternation la junte de Montévidéo ; mais Elio releva son moral en lui donnant l'assurance que bientôt des ordres viendraient d'Espagne qui enlèveraient à Liniers un pouvoir dont il se servait pour persécuter les meilleurs sujets du roi Ferdinand. La junte, dans cette espérance, persista à refuser de reconnaître l'autorité de Buénos-Ayres ; elle s'enhardit même jusqu'à braver ouvertement le vice-roi en envoyant un bâtiment de guerre, aux ordres du colonel Viana, pour enlever de force, si cela était nécessaire, les Espagnols exilés à Patagoncs, et les ramener à Montévidéo, d'où, pensait-elle, les ordres que l'envoyé d'Elio sollicitait de la junte centrale de Séville leur permettraient de retourner bientôt à Buénos-Ayres.
Cette attitude d'Elio et d'une partie des Montévidéens n'émut que médiocrement Liniers, qui, ayant reçu, peu de jours après la révolution, le titre de comte de Buénos-Ayres avec des lettres
de noblesse, voulait jouir en paix de la grande position que des circonstances heureuses et son audace lui avaient faite. Sa tranquillité s'accrut encore quand l'ambassadeur anglais à la cour de Rio-Janeiro, lord Strangford, l'eut envoyé féliciter au sujet de l'alliance qui venait d'être conclue entre l'Espagne et l'Angleterre, alliance qui rendait libre la navigation de la Plata, interceptée auparavant par les croiseurs anglais.
Cisneros , envoyé comme vice-roi par la junte centrale , est reconnu à Buénos- Ayrcs comme à Monlévidéo, et rétablit l'autorité légale dans toute la viceroyauté. — Il ouvre les ports de la Plata au commerce anglais. Conséquences de cette mesure.
Elio avait compte avec raison sur la réussite de l'émissaire qu'il avait envoyé en Espagne. Liniers, accusé d'immoralité et de malversation, ne pouvait manquer, en raison de son origine française , d être reconnu coupable par une junte espagnole qu'animait une haine implacable contre les Français. Sans se souvenir de ses éminents services, des éloges que peu de mois auparavant on lui avait prodigués, les hommes qui gouvernaient encore les colonies espagnoles n'hésitèrent pas à le remplacer par le lieutenant-général don Balthazar Hidalgo de Cisneros.
Cisneros avait conquis ses grades dans la marine; il s'était particulièrement distingué àTrafalgar, à bord de la Trinidad, qu'il commandait, et qui lutta longtemps bord à bord avec la Victory, montée par Nelson. C'est lui qui présidait la junte de Carthagène, qui la première donna le signal de la résistance armée contre Napoléon. C'était, en somme, un homme d'un incontestable courage. Cependant ce n'est pas sans hésitation qu'il venait prendre possession du poste de vice-roi de la Plata : car, si la junte centrale lui avait donné de pleins pouvoirs, elle ne lui avait donné ni une piastre ni un soldat, pressée
qu'elle était par l'invasion française, qui ne lui permettait pas de disposer d'une seule compagnie pour les colonies.
Il y avait si peu de communications à cette époque, où le commerce était complètement paralysé , entre l'Espagne et la Plata , même après la paix avec l'Angleterre , que ce fut par l'arrivée de Cisneros à Montévidéo que l'on y apprit la nomination d'un nouveau vice-roi.
Liniers, qui voyait tout d'un coup s'évanouir ses rêves d'avenir, en fut étourdi. Les patriotes aussi s'alarmèrent; ils craignaient, non sans raison, qu'un vice-roi connu pour être fanatiquement dévoué aux juntes anti-françaises ne fût l'homme des Espagnols, et qu'il ne leur ravit, aussitôt arrivé, la prépondérance qu'ils avaient conquise grâce à la révolution tentée par Alzaga.
Ceux qui désiraient le plus ardemment se séparer de l'Espagne conseillèrent à Liniers de ne pas reconnaître le nouveau vice-roi, qui, disaient-ils, ne tenait pas ses pouvoirs dune autorité légalement constituée. Belgrano surtout, que nous pouvons considérer comme étant, à cette époque, la tête du parti révolutionnaire, dont Saavcdra était le bras , le poussait à la résistance; et il lui insinuait un faux- fuyant qui devait mettre son honneur à couvert, car Liniers tenait par-dessus tout à passer pour le plus loyal des sujets du roi Ferdinand VII : il lui conseillait de proclamer vice-régente de la Plala la princesse Charlotte, sœur du roi Ferdinand, mariée au prince régent du Brésil , laquelle aurait gouverné la colonie pendant la captivité du roi son frère.
Belgrano, dont les amis avaient sondé le terrain à la cour de Rio-Janeiro , savait la princesse très-disposée à accepter. La cour du Brésil l'aurait certainement appuyée, espérant pour le moins , s'il lui fallait jamais rendre le pays aux Espagnols , qu'elle y gagnerait d'arrondir son empire au sud et d'en porter les bornes jusqu'aux rives de la Plata, qu'elle regardait comme sa limite naturelle de ce côté, ainsi que l'attestait encore la Co-
lonia del Sacramento. Les Anglais ne pouvaient non plus manquer de donner les mains à ce projet : ils étaient en paix avec les Espagnols, et dans de meilleurs termes encore avec le Portugal, qui avait pour ainsi dire accepté le protectorat de l'Angleterre ; nul doute donc qu'ils n'aidassent de tout leur pouvoir à rétablissement de la princesse espagnole mariée, à un prince portugais.
Belgrano faisait valoir toutes ces raisons et bien d'autres auprès de Liniers. 11 lui représentait qu'étant en position, comme il l'était, de tout faire, le premier rang ne saurait lui échapper. Il s'enthousiasmait à l'idée que Buénos-Ayres pouvait désormais être gouvernée pour elle-même , et non plus pour l'Espagne, qui l'exploitait pendant sa prospérité et l'abandonnait dans ses désastres. Il promettait à Liniers le concours des principaux patriotes. Il est bon, en effet, de remarquer qu'en 1809 personne ne pensait encore à la république. Ce que voulaient les patriotes, c'était se séparer de l'Espagne, être indépendants; la forme du gouvernement était pour eux une question secondaire. Enfin Belgrano rappelait à Liniers le serment qu'il avait prêté au roi Ferdinand VII, serment qui l'obligeait ii repousser un vice-roi nommé par une junte qui, d'après les déclarations du captifde Valençay, agissait contre la volonté royale.
Pendant que les patriotes de la rive droite faisaient ainsi tous leurs efforts pour relever le moral de Liniers, les Espagnols de la rive gauche travaillaient dans un sens opposé le nouveau vice-roi , qui venait de débarquer à Montévidéo.
Liniers lui était représenté par Elio comme un aventurier ambitieux, capable de tout pour conserver la position qu'il avait usurpée. Ses exploits contre les Anglais n'étaient que vent et fumée; il avait su tromper tout le monde : le succès contre Beresford était dû à Coucha, qui avait fait traverser la rivière aux troupes envoyées de Montévidéo ; sans Alzaga , qur
le Français jaloux avait exilé à Patagones, Liniers n'aurait rien fait contre Whitelocke. Il l'accusait en outre d'être d'accord avec le roi Joseph, et de n'attendre qu'une occasion favorable pour faire hommage à Napoléon de la vice-royauté qu'on avait eu l'imprudence de lui confier.
Quant aux 'milices qui l'avaient soutenu contre Alzaga, c'étaient, suivanfElio, des traîtres contre lesquels il fallaitséviravec une extrême rigueur, pour les maintenir dans l'ordre. « C'est de la canaille qu'il faut menacer de pendre , et puis le faire , tel était son refrain favori.
Mais toutes ces instigations en sens inverse restèrent sans effet, grâce au caractère indécis de Liniers et à la prudence de Cisncros.
Le nouveau vice-roi , au lieu de s'embarquer pour Buénos- Ayres avec toutes les troupes régulières de Montévidéo, comme te voulait Elio, se dirigea sur la Colonia accompagné d'une faible escorte, aux ordres du colonel Viana. De là, il envoya à Buénos-Ayres, avec le titre de gouverneur provisoire, le vieux général Nieto , qui était venu avec lui d'Espagne, et qui n'avait encore ni sympathie ni antipathie pour les partis qui se disputaient l'influence en Amérique.
Nicto débarqua dans la journée du 15 juillet, accompagné de quelques officiers, et se rendit au fort. Liniers, malgré les exhortations des patriotes, ne fit aucune difficulté de le recevoir comme gouverneur de Buénos-Ayres, et le fit reconnaître comme tel par tous ses subordonnés.
Le lendemain, Nieto, pour intimider les patriotes, fit arrêter Puirredon , qui s'était fait remarquer par ses opinions antiespagnoles, et ordonna à toutes les autorités civiles et militaires de se rendre à la Colonia pour s'y mettre aux ordres du vice-roi Cisneros.
Liniers et tous les fonctionnaires , qu'Elio représentait comme des révolutionnaires enragés , obéirent sans murmurer, et leur langage , leur empressement à la Colonia , ne tardèrent
pas à convaincre Cisneros qu'il pouvait en toute sécurité entrer à Buénos-Ayres. 11 renvoya donc son escorte et s'embarqua pour sa capitale, où il fut reçu, le 30 juillet 1809, sinon avec enthousiasme, du moins avec de grandes démonstrations de respect de la part des habitants.
Désirant vivre en paix avec tout le monde, le vice-roi, loiu d'user de sévérité, comme le lui conseillait Elio, s'appliqua au contraire à calmer les tendances révolutionnaires qui s'étaient manifestées depuis l'invasion anglaise. Ses décrets étaient toujours précédés de sages considérants, où il exhortait tout le monde à la conciliation. 11 donna sa sanction aux mesures prises par la junte de Montévidéo, tout en lui ordonnant de se dissoudre. Il approuva également la répression du mouvement du rr janvier, mais il fit cesser l'instruction criminelle commencée par ordre de Liniers contre ceux qui y avaient pris part.
L'exemple de Montévidéo ayant été imité et des juntes s'étant installées dans les provinces du Nord, par suite de certaines difficultés entre le gouvernenr et le tribunal de Chuquisaga, sur lesquelles nous reviendrons, Nieto futenvoyé pour les dissoudre, afin qu'il n'y eût dans toute la vice-royauté d'autre autorité que celle de Cisneros on de ses délégués. C'était retourner au système d'autorité une et centralisée tel qu'il avait existé sous les précédents vice-rois, et que, sous ombre de fidé-
lité à la personne du roi, on avait fortement ébranlé dans les colonies.
Pendant que Nicto remplissait sa mission dans le Nord, la police était organisée à Buénos-Ayres. Les serenos, gardes de nuit, surveillaient les patriotes en même temps qu'ils veillaient à la sécurité personnelle des habitants. Mais la soumission de Liniers, la facilité avec laquelle les ordres du nouveau vice-roi étaient exécutés , achevèrent de tranquilliser Cisneros , qui aurait réussi à éteindre tout esprit de sédition si le manque d'argent ne l'eût obligé de prendre la plus révolutionnaire des mesures.
Les ressources dont pouvaient disposer les vice-rois en temps ordinaires se composaient de quelque argent envoyé de Bolivie, des sommes fournies par l'Espagne pour payer ses employés, et des droits perçus sur les marchandises d'Espagne introduites en Amérique par les ports de la Plata. La guerre que l'Espagne avait à soutenir contre la France avait tout d'un coup tari ces sources de revenus. La Bolivie envoyait par la voie de Panama jusqu'à la dernière piastre qu'il était possible de tirer du trésor de Potosi. L'Espagne, qui ne parvenait qu'à grand'peine à faire face à ses plus urgents besoins , ne pouvait songer à ses employés d'outre-mer. Le commerce était entièrement paralysé par la guerre, et plus un seul ballot n'arrivait aux douanes d'Amérique. Aussi le besoin d'argent se faisaiMl sentir de jour en jour davantage, et Cisneros n'ayant plus une piastre pour payer les troupes et les employés civils, se vit dans la nécessité de chercher de nouvelles sources de revenu.
Les économistes de Buénos-Ayres, sans comprendre peut-être toute la portée de leurs conseils, proposèrent d'ouvrir les ports de la Plata aux Anglais, comptant sur les droits d'importation et d'exportation pour remplir promptemcnt les caisses vides du Trésor.
Le vice-roi , persuadé que c'était là l'unique manière de se procurer des ressources immédiates, adopta le conseil; mais, avant de le mettre en pratique, il voulut prendre l'avis du consulado et de la municipalité, ne voulant pas porter seul la responsabilité d'une mesure en opposition avec ses instructions.
Le docteur Moreno fut chargé d'exposer les avantages de cette mesure dans une Représentation restée célèbre pour la manière lucide, franche, énergique, dont il y défendait le droit qu'a toute nation de trafiquer avec qui bon lui semble. Ce mémoire, imprimé et répandu dans le public pour populariser l'idée qu'il préconisait, fut officiellement envoyé à la municipalité et au consulado, comme aux représentants légaux des intérêts et des besoins de la vice-royauté.
Cisneros voulait s'appuyer sur l'opinion publique, et il commit là, sans y penser, une grande faute : l'opinion publique, en effet , ne saurait être un appui pour les gouvernements irresponsables comme était celui de la métropole; c'est plutôt un levier qui à la longue sert à les renverser.
L'idée de trafiquer avec les Anglais était d'ailleurs tellement en dehors des habitudes acquises par les commerçants de Buénos-Ayres , qu'elle jeta parmi eux une sorte d'alarme; elle était notamment repoussée par certains traûquants qui craignaient de ne pas pouvoir faire par le commerce régulier d'aussi beaux bénéfices que ceux qu'ils réalisaient par la contrebande. Mais le besoin d'argent était trop pressant pour que le vice-roi, soutenu par les créoles propriétaires de bestiaux, ainsi que par les patriotes , ne triomphât pas de ces résistances, et le pays eut, un peu malgré lui, le droit de faire ce quelielgrano demandait pour lui quelques années auparavant, c'est-à-dire le droit d'acheter à qui vendait au meilleur marché et de vendre à qui payait le mieux, abstraction faite de la nationalité du vendeur ou de l'acheteur.
Le succès de la mesure fut complet. Voici comment un économiste contemporain en apprécie les résultats :
En 1809, la trésorerie de Buénos-Ayres avait à payer 250,000 piastres (1,250,000 fr.) par mois, soit 3 millions de piastres (15 millions de francs) par an. Avant que le commerce eût été rendu libre, la douane produisait à peu près 100,000 piastres par mois, soit 1,200,000 par an. Une fois les ports ouverts aux navires de toutes les nations , les recettes de la douane , nonseulement suffirent à couvrir toutes les dépenses , mais encore laissèrent un excédant de IG6,000 piastres par mois, ce qui élevait le produit annuel à 5 millions de piastres, et présentait un bénéfice de 4,200,000 piastres sur ce que percevait le Trésor alors que le commerce était limité.
Cisneros eut donc lieu d'être très-satisfait d'une opération dont les résultats s'annonçaient tels , qu'il entrevoyait la possi-
— fil —
bilité, après avoir couvert les dépenses de la colonie, d'envoyer des fonds en Espagne, chose qu'aucun vice-roi de la Plata n'avait encore faite. Les créoles libéraux Tétaient davantage encore, l'expérience ayant révélé les immenses ressources du pays , et prouvé qu'il pouvait vivre de ses revenus , sans avoir rien à demander au Pérou ni à l'Espagne.
Mais la division entre créoles et péninsulaires était , depuis la révolution tentée par Alzaga, si profonde , qu'il suffisait que les uns applaudissent à une mesure pour que les autres la condamnassent. La liberté du commerce , comme on appelait la permission accordée aux Anglais d'introduire leurs marchandises moyennant un droit fort élevé, n'allait, à entendre les péninsulaires, qu'à ruiner le pays, et Cisneros, après avoir été prOné comme l'homme qui devait leur rendre leur suprématie, leur devint aussi odieux que l'était Liniers quand le nouveau viceroi vint le remplacer. Les patriotes, au contraire, paraissaient enchantés de leur vice-roi. Malheureusement cette popularité dont jouissait Cisneros parmi le parti libéral ne devait pas durer.
Si le vice-roi s'était montré prudent à Buénos-Ayres , ses agents dans les provinces du Nord avaient suivi une ligne de conduite diamétralement opposée. Il est juste de dire que les juntes qui s'étaient formées dans cette partie de la vice-royauté s'étaient conduites envers les autorités avec une violence qui n'avait pu se manifester dans celle de Montévidéo, présidée par le gouverneur espagnol Elio.
A Chuquisaca, l'idée d'établir une junte était née d'une querelle entre l'évêque et ses chanoines. La cour suprême, appelée à juger leur différend, avait donné raison aux chanoines. Le gouverneur, Pizarre, s'était au contraire prononcé pour l'évêque , qui , fort de ce puissant appui , crut pouvoir braver les arrêts du tribunal. Les juges, soutenus par les créoles, se piquèrent au jeu, et ce conflit prit bientôt les proportions d'une
véritable révolution. Pizarre, accusé de vouloir abandonner la cause du roi captif, se vit attaqué dans son palais, enlevé et enfermé dans un cachot.
Les auteurs de cet exploit voulurent dès lors se gouverner eux-mêmes. En conséquence, imitant ce qui avait été fait en Espagne contre Joseph , ils élurent une junte qui devrait administrer le pays jusqu'à ce que le roi Ferdinand leur fît connaître son bon plaisir.
Tout cela dénotait sans doute un grand amour pour la personne royale ; mais le gouvernement du Pérou, que la révolution de Chuquisaca touchait de plus près, jugea qu'il fallait réprimer énergiquemcntces velléités révolutionnaires, d'autant plus dangereuses qu'à cette même époque un mouvement analogue avait eu lieu à Quito ; un gouverneur de Carthagène avait été massacré par le peuple révolté, et dans l'Amérique entière les créoles, sans oser encore se déclarer ouvertement contre l'Espagne, montraient fort peu de respect pour les gouverneurs que luer envoyait la métropole.
Nieto, chargé, comme nous l'avons dit, d'aller rétablir l'autorité légale dans les provinces péruviennes , était parti avant qu'on eût appris à Buénos-Ayres ce qui s'était passé à Chuquisaca. Ce ne fut qu'en route qu'il sut toute la gravité de sa mission, beaucoup plus difficile qu'il ne l'avait pensé ; mais il fut informé en même temps qu'il allait avoir à sa disposition des moyens d'action plus puissants. Goyenèche, préfet à Cusco, avait, en effet, reçu l'ordre de marcher avec quelques troupes sur la Bolivie , et devait l'aider dans son œuvre de pacification.
Loin d'imiter l'esprit de conciliation qui avait si bien réussi à Cisneros , les deux représentants des vice-rois donnèrent à leur mission le caractère d'une conquête. Ayant battu les milices bourgeoises improvisées de Chuquisaca, ce qui n'avait pas été difficile pour leurs soldats , ils se montrèrent , Goyenèche particulièrement , implacables envers des hommes qui , après tout, n'étaient coupables que d'aspirations regardées comme
hautement méritoires en Espagne, approuvées à Montévidéo et pardonnées à Buénos-Ayres. Quelques pauvres diables, tous créoles, furent condamnés à mort, et Cisneros, peut-être pour reconquérir sa popularité perdue parmi les péninsulaires, ratifia la sentence.
Cette inutile cruauté indigna les patriotes , qui , de ce moment, ne virent dans le vice-roi qui leur avait appris que leur pays était assez riche pour pouvoir aspirer à l'indépendance qu'un tyran lâche et cruel , incapable de suivre une ligne de conduite, et dont il fallait au plus tôt se débarrasser.
L'état de l'Espagne en 1809 était tel d'ailleurs que tout poussait à la révolution , et que tout mouvement dans cette voie semblait assuré d'une réussite complète ; les nouvelles qui arrivaient d'Europe faisaient croire que le pouvoir des Bourbons tombait pour ne plus se relever ; les armées françaises chassaient devant elles tout ce qui s'opposait aux volontés du grand empereur, maître alors de l'Europe. Le moment d'agir était donc venu pour les patriotes; ils décidèrent en conséquence dans leurs réunions secrètes qu'ils lèveraient l'étendard de l'indépendance aussitôt que les Français auraient franchi la Sierra Morena, dernier rempart, à leur point de vue , de la puissance espagnole.