‹ La Plata;Chapitre 6 sur 11 · RÉPUBLIQUE ARGENTINE · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUE ARGENTINE

Révolution du 25 mai. Renversement dn gouvernement espagnol. Nomination d'une junte de gouvernement. — Belgrano , Saavedra , CasteUi.

Rien ne saurait donner une idée de l'immensité des perspectives qui se déroulent devant le voyageur dans les plaines de la République Argentine ; aucun accident de terrain n'arrête sa vue, qui, de tous côtés, s'étend à l'infini, et l'horizon forme autour de lui un cercle incommensurable, dont il occupe toujours le centre et au milieu duquel il se trouve bien petit.

Quand une colonne de chrétiens s'enfonce dans ces déserts et qu'elle rencontre une troupe indienne, c'est toujours les pointes des longues lances que l'on voit d'abord s'agiter audessus des hautes herbes. A mesure que les deux troupes se rapprochent, les Européens se serrent en peloton ; les Indiens , au contraire, se dispersent pour envelopper leur ennemi. Leur tactique est basée sur le courage et sur l'initiative individuels. L'attaque n'a pas lieu , comme dans nos batailles européennes , par le choc d'un corps contre un autre ; elle s'engage successivement sur autant de points de la circonférence qu'il y a d'Indiens , ceux-ci se détachant l'un après l'autre du cercle pour se précipiter sur l'ennemi , et ne présentant ainsi à la fusillade que des points de mire isolés et fugitifs , ce qui la rend beau coup moins meurtrière, et l'on peut dire que le combat ne commmence qu'au moment où les armes se croisent. Si le

bataillon se laisse trouer, il est perdu. Quelle est, dans ce cas, la lance qui a donné la victoire, nui ne le sait.

Ce souvenir est venu naturellement sous ma plume quand j'ai eu à expliquer la révolution argentine. On n'en peut trouver la cause dans tel fait plutôt que dans tel autre , personne ne peut s'attribuer l'honneur de l'initiative. On en peut voir le germe dans le développement graduel de l'esprit humain, qui, chaque jour, demande aux puissants plus de respect pour les droits des faibles, une plus stricte soumission aux devoirs que les grandes positions imposent; dans la lutte avec l'Angleterre, qui révéla aux colons leur puissance militaire ; dans la pénurie du trésor, qui, obligeant le vice-roi à ouvrir, malgré ses instructions, les ports de la Plata aux marchandises anglaises , montra aux colons les ressources financières dont pouvait disposer le pays ; dans la conduite de Cisneros, approuvant à Montévidéo ce qu'il condamnait àChuquisaca; dans l'ambition de quelques hommes qui se croyaient méconnus; dans la morgue des Castillans, prétendant à la suprématie par cela seul qu'ils étaient nés en Espagne ; enfin dans la grande loi du progrès humain , si simple dans son but, mais si compliquée dans ses moyens.

Sans doute l'état de l'Espagne , haletante sous la botte des maréchaux de l'Empire, affaiblie par l'immense désastre de Trafalgar, a puissamment favorisé le mouvement insurrectionnel des créeles; mais la révolution était dans le pays, et elle devait triompher tôt ou tard, parce qu'elle appelait l'Amérique à un état plus équitable et plus digne que l'état colonial.

Dans les événements que nous allons raconter, nous verrons l'impulsion donnée par un petit groupe d'hommes d'action; mais ces chefs de colonne recevaient leur force , si l'on pouvait ainsi dire , de la disposition des esprits depuis longtemps préparés. Le peuple suivait, et chaque triomphe préparait un nouveau terrain de lutte et un nouveau succès. Ainsi un mouvement commencé pour soutenir l'autorité de l'Espagne, menacée par l'invasion étrangère, aboutit au renversement de cette autorité

et à l'indépendance des colonies du sud-est de l'Amérique méridionale.

Le 13 mai 1810, une frégate arrivée à Montévidéo apportait de bien tristes nouvelles pour les Espagnols. L'armée française était en Andalousie ; Soult occupait Sévillc , Cadix était menacée; la junte centrale, entièrement démoralisée, se trouvait enfermée dans l'ile de Léon, sans prestige comme sans espérances.

Il n'y avait donc plus d'autorité, plus de métropole. Les colonies espagnoles pouvaient se réputer libres et indépendantes de fait comme de droit. L'Espagne était sans force pour se faire obéir, et, selon la parole de Moreno, les créoles n'avaient qu'à vouloir pour obtenir ce qu'ils voudraient. Cependant ils étaient calmes, comme ceux qui savent que leur cause est juste et qu'ils sont assez forts pour la faire triompher.

Le vice-roi, isolé, voyant la junte dont il tenait ses pouvoirs réduite à l'impuissance, sentait que l'autorité lui échappait, sans qu'il eût aucun moyen de la retenir ; plutôt donc en homme qui veut mettre sa responsabilité à couvert qu'en maître qui fait acte d'autorité, il publia une proclamation où , après avoir annoncé officiellement les désastres de l'Espagne, tels qu'on les connaissait déjà par les bruits qui circulaient depuis l'arrivée de la frégate dont nous avons parlé , il recommandait l'ordre et l'union, faisant tout particulièrement appel aux milices nationales, de la volonté desquelles il comprenait que dépendait son maintien au pouvoir, et il terminait par ces mots, qui révélaient ses craintes : « Profitez, si vous voulez être heureux, des conseils de votre chef. »

Les patriotes voulaient effectivement être heureux ; mais ils différaient de manière de voir avec le vice-roi sur les moyens de l'être. Pour eux , l'ordre , la stabilité , ne pouvaient s'obtenir qu'en consultant le peuple , qui déciderait en quelles mains devrait être remise l'autorité. Ce qui n'était encore qu a l'état de vague désir dans les masses , les aînés de la révolution le formulaient ainsi dans le sein du conseil municipal : « La mu-

nicipalité , délégation du peuple , doit consulter tous ses commettants, et les appeler à se prononcer dans une assemblée qu'elle présidera. » La langue espagnole a un mot pour désigner ces assemblées populaires : cabildo abierto, c'est-à-dire municipalité ouverte, municipalité où chaque citoyen est appelé à délibérer et à voter pour fixer les destinées du pays.

En demandant un cabildo abierto , les patriotes savaient parfaitement où ils allaient. Saavedra, Belgrano, Moreno, Gastelli, Leiva, Lezica, les uns membres de la municipalité, les autres ayant auprès d'elle un facile accès , furent en conséquence chargés d'y proposer formellement la convocation d'une assemblée des notables.

Mais Cisneros, qui avait eu vent des projets des patriotes, résolut de les devancer et de prévenir le mouvement qui suivrait indubitablement une pareille proposition. 11 assembla donc les chefs des milices dans la nuit du 19 au 20 mai, et, après les avoir mis au courant de la situation , il leur dit qu'il comptait sur eux pour ramener à la raison des hommes égarés , qui se proposaient de faire intervenir le peuple dans l'administration du pays, et pour conserver la paix menacée par quelques écervelés.

Les patriotes devinèrent aisément les intentions du vice-roi, qui voulait, malgré les nouvelles arrivées de la Péninsule, se maintenir au pouvoir ; aussi Saavedra lui répondit-il , avec sa fermeté habituelle : « Que Votre Excellence ne compte ni sur moi ni sur le bataillon que je commande; nous voulons assurer notre avenir et l'avenir de l'Amérique, que nous ne considérons pas comme suffisamment sauvegardé entre vos mains. Les circonstances font une nécessité à Votre Excellence de donner sa démission. Celui de qui elle tenait ses pouvoirs n'existe plus, et ces pouvoirs par cela même se trouvent annihilés. C'est ce qui nous a décidés à reprendre nos droits et à les garder nousmêmes. » Les autres chefs de corps parlèrent dans le même sens.

Cisneros voyait donc la révolution se dresser devant lui, sans avoir aucun moyen de lui résister.

Les patriotes, après la déclaration de Saavedra, se crurent engagés, et comprirent qu'il n'y avait plus à reculer, qu'il fallait au contraire proOter de l'abattement des péninsulaires pour prévenir une lutte. Une réunion des chefs des milices eut lieu chez Pena, et l'on y parla de la révolution comme d'une nécessité du moment. Sans en informer le vice-roi ou le commandant général , on envoya aux officiers l'ordre de prévenir leurs soldats qu'ils eussent à se tenir prêts à s'assembler en armes, au premier signal, dans leurs casernes respectives.

Belgrano et Saavedra s'entendirent avec le président de la municipalité, Lezica, et avec le secrétaire, Leiva, créoles tous deux, pour la présentation d'une proposition tendante à la convocation d'une assemblée des notables, qui déciderait si le viceroi serait maintenu au pouvoir, ou si l'on élirait un nouveau gouvernement capable de sortir le pays de la situation précaire où il languissait, au grand détriment de tous.

Une réunion très-nombreuse eut lieu le 21 , dans l'aprèsmidi, chez Rodrigucz, qui commandait la cavalerie des faubourgs. La discussion fut tumultueuse et confuse; il fut impossible de s'entendre, et cet essai d'assemblée n'aboutit à rien. Ce que voyant , les chefs du mouvement se donnèrent rendez-vous pour le soir chez Pena.

Ils s'y trouvèrent dix seulement, mais tous hommes influents. Aussitôt réunis, ils agirent comme si le peuple les eût investis de pleins pouvoirs , et ils envoyèrent aux milices l'ordre de s'assembler dans leurs casernes.

Ce gouvernement improvisé , ignoré du peuple môme dont il se disait le représentant, comprit tout d'abord qu'il ne pouvait exister en même temps que le vice-roi ; il y avait à craindre , en effet , que celui-ci ne s'opposât à la réunion de l'assemblée qu'ils voulaient convoquer pour obtenir la confirmation de l'au-

torité dont ils s'étaient emparés. La force armée était à leur disposition; le régiment Ferdinand VII, qui gardait le fort, où résidait le vice-roi, était aux ordres d'un des leurs. Ils pouvaient donc se montrer audacieux, bien sûrs qu'un plein succès couronnerait leur audace, car toute mesure violente de la part du vice-roi aurait infailliblement ameuté contre lui les soldats. Aussi résolurent-ils de notifier immédiatement à Cisneros sa déchéance.

Trois membres de la réunion furent désignés pour aller porter au vice-roi la décision de ces dix hommes, agissant, disaient-ils, au nom du peuple. Ce furent Terrada, Rodriguez et Castelli que le gouvernement provisoire chargea de cette difficile, ou plutôt de cette délicate mission. Arrivés à la forteresse , Terrada se mit à la tête de la compagnie de grenadiers qui était de garde, et ses deux collègues montèrent résolûment dans les salons où le vice-roi faisait tranquillement sa partie de , cartes avec les principaux fonctionnaires espagnols.

Les deux émissaires de la révolution, sans s'être fait annoncer, abordèrent Cisneros. Ce fut Castelli qui prit la parole : « Nous avons, dit- il en s'adressant au vice-roi, la pénible mission d'annoncer à Votre Excellence , au nom du peuple et de la force armée , que dès ce moment elle est déchue de ses fonctions, et qu'aucun acte signé par elle ne saurait plus avoir de force. »

L'effet produit par ces quelques mots fut foudroyant. Les assistants, soulevés en quelque sorte de leurs sièges, restèrent muets d'étonnement. Cisneros fut le premier à rompre le silence : « Que veut dire cette audace? s'écria-tril avec emportement. Savez-vous que c'est le roi notre auguste maître que vous insultez en ma personne? Avez-vous bien compris l'énormité d'un pareil attentat? »

Castelli répondit avec le calme d'un homme qui est certain de ne courir aucun danger. La discussion se prolongeait. Rodriguez , craignant que le vice-roi , si on lui donnait le temps

de se remettre , ne recourût à quelque parti violent , intervint brusquement. « Que Votre Excellence, dit-il, ne s'emporte point en d'inutiles récriminations. Nous avons cinq minutes encore pour rapporter au peuple sa réponse. Qu'elle avise donc promptement , avant que nous sortions. »

Ces mots firent croire aux personnes qui entouraient le viceroi à un danger qui n'existait pas. Sur leur conseil , Cisneros prit le parti de céder. « Messieurs , finit-il par dire , je ne puis que déplorer les malheurs que vont infailliblement attirer sur le pays les mesures que vous venez de prendre ; mais , puisque l'armée m'abandonne et que le peuple le veut , je cède. Faites comme bon vous semblera. »

Démoralisé , vaincu , le vice-roi autorisa , dans la soirée même, la convocation des habitants de Buénos-Ayres pour connaître la volonté du plus grand nombre et faire cesser ainsi la fermentation des esprits.

Le 22 mai , les notables de la ville remplissaient les salons de la municipalité. On put dès le premier moment constater l'existence de trois partis distincts : le parti patriote , le parti de la métropole , et un parti intermédiaire que l'on pourrait appeler le parti de la conciliation.

Le parti patriote demandait la déposition immédiate du viceroi et la formation d'un gouvernement purement américain, qui administrerait le pays pour lui-même et en dehors de l'Espagne. Ce parti, de beaucoup le plus nombreux, n'était pas complètement homogène; on y remarquait deux nuances : les uns , à la tête desquels était Saavedra, voulaient laisser à la municipalité le soin d'élire le nouveau gouvernement; les autres, guidés par Castelli , demandaient qu'il fût nommé directement par le peuple.

Le parti de la métropole, composé de l'évêque, de quelques chanoines, des membres de la haute-cour de justice, de quelques riches commerçants et de presque tous les employés de la vice-royauté, sans s'opposer ouvertement au mouvement,

espérait le faire avorter en proposant que le vice-roi continuât à administrer le pays durant la captivité de Ferdinand VII, avec Fassistance d'un conseil composé des membres de la hautecour.

Le parti conciliateur désirait que la municipalité , composée à peu près également d'Espagnols et de créoles, gouvernât provisoirement , jusqu'à l'élection d'une junte qui la remplacerait, mais qui devrait agir d'accord avec les représentants de l'autorité royale en Espagne.

La réunion était nombreuse. On peut dire cependant que la masse du peuple ne prenait encore parti ni pour les uns ni pour les autres. C'étaient la classe aisée, les employés, qui encombraient les salons de la municipalité ; la place publique était à peu près déserte, et la majorité des citoyens semblait en quelque sorte étrangère à une révolution faite au nom du peuple. Quant aux milices, renfermées dans leurs casernes, elles attendaient pour agir les ordres de leurs chefs.

Toute la journée du 22 se perdit en vaines disputes. L'évêque surtout parlait avec une grande force des droits de l'Espagne, de la reconnaissance que l'on devait à la mère-patrie , et les créoles virent le moment où leurs efforts allaient échouer. Castelli s'épuisait à rétorquer les arguments du prélat. Ses idées audacieuses épouvantaient les routiniers , et les moins timides n'osaient partager sa confiance dans les masses : la solitude de la grande place, qu'ils voyaient presque vide, semblait prouver le peu de cas que le peuple faisait de ses prôneurs.

Cependant, à mesure que la soirée avança, la place se remplit, et à neuf heures la foule était compacte, mais calme pourtant. L'assurance des Espagnols, qui avaient vu l'enthousiasme de cette foule pour Saavedra et Liniers lors de leur lutte contre Alzaga, diminuait à vue d'œil; les créoles, au contraire, reprenaient confiance. Enfin, vers minuit, une proposition de. Castelli fut adoptée; elle était ainsi conçue : « Vu l'impossibilité de concilier la tranquillité publique avec le maintien du vice-

roi et du régime établi , la municipalité est autorisée à constituer, de la manière la plus conforme aux vœux et aux intérêts du peuple dans les circonstances actuelles , une junte qui restera dépositaire de l'autorité jusqu'à la réunion des députés des autres villes et bourgs de la vice-royauté. >»

Aussitôt le beffroi de la municipalité, mis en branle par quelques patriotes , annonça aux Espagnols que leur règne était fini.

Il y avait en effet toute une révolution dans cette autorisation donnée à la municipalité, et cette séance du 22 mai eût pu terminer la lutte entre les créoles et les Espagnols, si les premiers eussent déployé, pour accomplir la grande œuvre de l'affranchissement, autant d'audace et de persévérance qu'ils en avaient mis à la préparer.

Dans la matinée du 23, la municipalité se réunit de nouveau ; mais à huit clos.

Effrayés de ce qu'ils avaient vu la veille, des discussions qu'ils avaient entendues, de cette foule qui avait envahi la place dans la soirée , de la révolution , en un mot , les municipaux annulèrent ce qui avait été fait dans la soirée précédente, et décidèrent que le congrès formé la veille ne pourrait reprendre ses délibérations, inutiles autant qu'illégales; que, malgré ce qui avait été voté, le vice-roi ne serait pas entièrement évincé, mais qu'il aurait la présidence d'un conseil qui continuerait à administrer le pays.

Pour comprendre ces résolutions contradictoires des municipaux , ce nom de congrès donné à une assemblée de citoyens sans mandat, qui se réunissaient de leur propre mouvement pour donner leur avis sur la situation , ces discussions confuses, ces longs discours qui firent perdre toute une journée pour aboutir à une décision qu'un meeting de Yankees aurait prise en un quart d'heure, il faut songer que ces hommes étaient complètement étrangers aux mœurs parlementaires; un petit nombre seulement avaient lu quelques extraits des débats des

assemblées européennes, mais pour la plupart cette lutte oratoire à laquelle ils avaient assisté était sans précédents , même en théorie.

Ce que la municipalité, après avoir voté, le 22, la proposition de Castelli , décrétait le 23 , était précisément ce que l'évêque avait demandé avec tant d'insistance , et qui avait été unanimement repoussé à la dernière heure.

Quoi qu'il en soit , la décision de la municipalité fut portée à Cisncros, qui tout le premier s'étonna de cette étrange réaction, et qui, craignant de se compromettre plus qu'il ne l'était, répondit qu'il n'accepterait qu'autant que les chefs des milices s'obligeraient à soutenir le nouvel ordre de choses.

Pour avoir l'avis des officiers, ainsi que l'exigeait Cisncros, les portes du Cabildo furent ouvertes aux militaires; mais il se trouva bientôt envahi par les patriotes, et, sous leurs yeux , les officiers déclarèrent que le peuple voulait la déposition du viceroi , ainsi que cela avait été décidé.

La municipalité , inopinément appelée à un rôle au-dessus de ses forces, était condamnée à marcher de contradiction en contradiction. Après avoir, dans la matinée, décrété le maintien de Cisneros, elle permit, dans l'après-midi, que la déchéance du vice-roi fût publiquement annoncée.

Les dix patriotes réunis chez Pena le 21 auraient voulu faire la révolution pour le peuple, mais sans l'intervention du peuple. La conduite indécise de la municipalité leur démontra qu'ils n'y réussiraient pas. Ils durent donc se décider à appeler à leur secours les masses , toujours prêtes aux résolutions extrêmes. Leurs efforts , qui jusqu'à ce moment avaient eu pour but de maintenir l'agitation dans la classe aisée , se concentrèrent sur le peuple, qu'ils firent entrer en scène dans la journée du 24.

La révolution dès lors n'eut plus pour théâtre les salons de la municipalité, mais la place du Cabildo et les rues environnantes, incessamment remplies de groupes qui s'entretenaient de la déposition du vice-roi et du gouvernement nouveau. La propo-

sition de Castelli, votée le 22, annulée le 23, colportée dans la ville, se couvrait de signatures. D'autres faisaient circuler une liste de candidats au gouvernement qui devait être présentée à la municipalité , et que beaucoup signaient les yeux fermés. Le mouvement révolutionnaire s'organisait. Les jeunes gens se mettaient aux ordres de Saavedra, de Belgrano, de Castelli, de Rodriguez,et les chefs patriotes se trouvèrent ainsi secondés par une foule d'aides de camp intelligents et dévoués, dont souvent ils ignoraient jusqu'au nom.

Ces nombreux et utiles auxiliaires mirent habilement à profit la nuit du 24 au 25, et purent donner à leurs chefs l'assurance que l'assemblée serait nombreuse sur la place publique.

La journée du 25 , qui devait être décisive, commença néanmoins dans le calme; mais, vers dix heures, quand les membres de la municipalité arrivèrent au Cabildo , la place était déjà encombrée par la population. Pour donner à la foule le moyen de manifester extérieurement ses tendances , deux de ses coryphées, Beruti et French, s'étaient munis de rubans bleu et blanc, couleurs adoptées par le bataillon patriote de Saavedra, et après en avoir attaché à leurs chapeaux , ils en distribuèrent à tous les créoles, les invitant à les imiter. C'était une tactique bien innocente, sans doute; elle ne laissa pourtant pas d'intimider les contre-révolutionnaires, qui crurent cette foule plus disciplinée qu'elle ne l'était en réalité.

Il y eut, de ce moment, deux assemblées, une dans les salons delà municipalité, l'autre en plein air. Dans la première on discutait , dans la seconde on agissait.

Bientôt quelques jeunes gens, impatients de savoir quel parti l'emporterait au Cabildo, montèrent dans la salle des séances, se disant chargés de rendre compte au peuple de ce qui s'y tramait Les municipaux envoyèrent Rodrigucz pour calmer la multitude; mais, avant son retour, une nouvelle députation envahit la salle, apportant une liste des hommes que le peuple désignait pour le gouvernement du pays. C'étaient Saa-

vedra, Castelli , Belgrano, Ascuenega, Alberti, Maten , Larrea, Passo et Moreno.

La municipalité ne voulut pas, au premier moment, se laisser imposer cette liste. « Mais où donc est-il, s'écria Leiva, ce peuple qui vous envoie? — Si vous voulez le voir, nous n'avons qu'à sonner la cloche d'alarme, et vous apprendrez à connaître sa volonté. » Il se trouvait là quelques militaires : ils menacèrent de se jeter dans le mouvement avec les milices qui étaient sous les armes ; d'autres voulaient faire battre la générale.

Le tumulte qu'occasionna cette scène fit monter d'autres flots, et la municipalité se trouva bientôt acculée dans un des coins du salon. La discussion prit alors un caractère de violence qu'elle n'avait point encore eu. On ne parlait de rien moins que de se porter au fort et de jeter le vice-roi par les fenêtres. L'agitation devenait d'instants en instants plus menaçante.

Les municipaux crurent qu'ils rétabliraient l'ordre en acceptant la liste qui leur était présentée, et qui était d'ailleurs composée des seuls hommes capables de dominer la situation. Ils entrèrent donc en pourparlers avec ceux qui s'étaient présentés comme délégués par les masses, et une espèce de constitution fut discutée et acceptée de part et d'autre. Le peuple demandait que les hommes qu'il portait au pouvoir exerçassent la pleine et entière autorité, sans intervention des anciens dominateurs ; la municipalité y consentit, mais en se réservant un droit de surveillance.

Il fut donc convenu que le nouveau gouvernement nommerait aux emplois vacants.' Il devrait donner la plus complète publicité aux opérations du Trésor, et ne pourrait imposer aucune contribution sans le consentement de la municipalité. Enfin le pouvoir judiciaire resterait indépendant.

Ces sages mesures, plutôt acclamées que discutées, rendirent aux municipaux une popularité que leurs hésitations avaient singulièrement compromise. Le président harangua la foule, l'exhortant à maintenir Tordre, lui parlant d'union et de frater-

nité, et proclama les élus du peuple membres du gouvernement appelé à remplacer l'administration espagnole.

Les membres désignés prêtèrent immédiatement serment; puis, accompagnés des municipaux , et escortés par une foule enthousiaste, dont ils fendaient difficilement les flots, ils se rendirent au fort, où ils commencèrent, sans perte de temps, leurs travaux, au bruit des salves d'artillerie, des cloches lancées à toute volée, et des acclamations du peuple, saluant l'aurore de la République.

Junte de Buenos- Ayres. Ses efforts pour propager la révolution et affranchir toute la Plata de la domination espagnole. — Moreno. — Guerre de l'Indépendance. — Expédition contre Cordova. Fin de Liniers. — Délivrance des provinces du Nord. Combat de Tupiza. — Blocus de Buénos-Ayrcs par la marine espagnole de Montévidéo. Intervention des Anglais.

La mission acceptée par ces hommes à qui le peuple s'était enfin donné était pleine de difficultés. La ville de Buénos-Ayres, comme l'attestaient les bruyantes manifestations au milieu desquelles ils prenaient possession du pouvoir, était bien pour eux; mais il était loin d'en être de même du reste de la vice-royauté. Montévidéo, la place d'armes de l'Espagne à la Plata, était gouverné par des officiers supérieurs de la marine espagnole , qui avaient remplacé Elio, rappelé en Europe. Les bâtiments de guerre qui s'y trouvaient dominaient la rivière , et pouvaient isoler le mouvement révolutionnaire en le concentrant sur la rive droite du grand fleuve. Le général Velasco , brave soldat espagnol, inaccessible par devoir aux idées libérales, gouvernait le Paraguay. Cordova, la plus riche des villes de l'intérieur, importante surtout par son université, que fréquentait toute la jeunesse argentine , obéissait au capitaine de frégate Concha , le même qui avait aidé Liniers à transporter les troupes régulières de Montévidéo qui s'étaient réunies aux popula-

tions des campagnes pour attaquer Bcresford. Liniers s'y était retiré durant l'administration de Cisneros, et Concha pouvait l'employer contre les révolutionnaires. Dans les provinces péruviennes se trouvait, avec Nieto, Goyenèche, si cruel pour les patriotes de Bolivie , créole cependant , mais connu pour la haine qui l'animait contre ses compatriotes.

Heureusement pour la révolution, parmi les hommes que l'élection populaire avait portés au pouvoir, il en était deux surtout capables d'étouffer tous ces éléments favorables à l'Espagne : c'étaient Moreno et Belgrano, caractères entiers, l'un animé des convictions du sacrificateur, l'autre plein de résignation et disposé à tous les sacrifices qu'imposent les grands devoirs, opposés en tout et pourtant se complétant l'un par l'autre.

Moreno prenait le titre modeste de secrétaire de la junte, mais c'était en réalité lui qui la conduisait , et il peut réclamer la plus grande part de la gloire qui revient à cette junte d'avoir consolidé la révolution, en rendant impossible tout accord avec la métropole. Et ce ne furent pas seulement ses collègues, mais la révolution elle-même qu'il soumit à l'ascendant de son génie.

Belgrano, infatigable ouvrier de la liberté et du progrès, s'était mis avec la plus honorable abnégation au service de cet énergique tribun. Moreno était l'homme des grandes pensée politiques, des réformes audacieuses, de l'initiative ; Belgrano, l'homme des détails et de l'exécution, également disposé à jouer son rôle de héros ou de martyr, soumis avant tout à ses devoirs.

Enfin , si l 'on voulait me permettre cette comparaison , Belgrano était l'enclume, Moreno le marteau : réunis, ils forgeaient le glaive révolutionnaire.

Les collègues de ces deux hommes vraiment supérieurs suivaient, les uns la trace du fougueux initiateur, les autres celle de l'infatigable pionnier. Seul de tous les membres de la junte, Saavedra, qui avait déjà tant fait pour la révolution, ne se laissa pas absorber par les deux tribuns; il devint comme un pouvoir pondérateur entre ces deux puissances, tantôt s'opposant aux

mesures trop radicales proposées par Moreno ou Castelli , tantôt stimulant la trop grande timidité de Passo ou de Mateu.

La junte, dès qu'elle put se recueillir, comprit le danger qui menaçait la cause révolutionnaire tant que les provinces seraient gouvernées par des hommes qui ne pouvaient être que dévoués à l'Espagne. Parmi les créoles mêmes , beaucoup restaient encore attachés au monarque auquel ils avaient prêté serment Tannée précédente.

Pour ne pas effaroucher ces derniers , elle affectait d'exercer au nom de Ferdinand VII , alors captif de Napoléon , l'autorité qu'elle tenait du peuple. Cette précaution ne pouvait tromper les témoins des scènes tumultueuses qui avaient précédé l'installation du nouveau gouvernement; mais dans les autres villes de la vice-royauté, ce nom de Ferdinand jetait le trouble dans l'esprit des créoles, qui ne pouvaient si aisément oublier leurs serments si récents.

Tout en agissant d'ailleurs au nom du roi, la junte exigeait que les fonctionnaires qui tenaient leur emploi de l'autorité royale prêtassent un nouveau serment au gouvernement issu du suffrage universel. Elle envoya en conséquence des commissaires dans les différentes provinces de la vice-royauté, avec la mission de faire reconnaître le nouveau gouvernement , et plein pouvoir de changer le personnel de l'administration toutes les fois qu'ils le jugeraientconvenable. Ils devaient inviter les municipalités à assembler le peuple, et à faire nommer par chaque ville des députés au congrès national qui devait se réunir à Buénos-Ayres et décider de l'avenir du pays.

C'était là une sage mesure, qui aida puissamment à la consolidation de la révolution. Les hommes, en effet, qui se croyaient quelque valeur, devaient accueillir avec d'autant plus d'empressement la perspective d'aller à Buénos-Ayres se mêler aux affaires de l'État, que jusque-là le gouvernement ne les avait jamais consultés pour quoi que ce fût. Aussi , là où les masses

purent exprimer librement leur opinion , l'adhésion à la révolution de Buénos-Ayres fut unanime. Les Missions, Corrientes, Entre-Rios et Santa-Fé , le long des rivières ; San-Luis, dans l'intérieur des Pampas; Mendoza et San-Juan, au pied des Andes ; Tucuman et Salta, sur les confins des provinces péruviennes, se prononcèrent pour la révolution. Mais, là où les gouverneurs espagnols* se montrèrent énergiques , les émissaires de Buénos-Ayres furent repoussés, bien qu'ils se présentassent au nom du roi.

La junte se préoccupa tout d'abord de l'attitude de Cordova. Le gouverneur, Concha, y était bien vu. Liniers, le vice-roi populaire , le vainqueur des Anglais , paraissait vouloir se mettre à la tête de la réaction , pour obliger peut-être l'Espagne , par de nouveaux services, à lui donner quelque poste important qui relèverait son titre de comte de Buénos-Ayres, un peu terni par les événements. Une expédition venant de Cordova pouvait isoler la révolution et l'enfermer dans Buénos-Ayres , en coupant ses communications avec le reste du pays, ce qui était d'autant plus à craindre que les rivières lui étaient déjà fermées par les vaisseaux stationnés à Montévidéo.

Ces dangers, qui préoccupaient les patriotes, donnaient, par contre , de la confiance aux partisans de la métropole qui avaient été obligés de céder à la pression de la multitude dans la journée du 25. C'est ainsi que la Cour suprême, qui s'était effacée dans le moment du péril, osa bientôt affronter le nouveau gouvernement en refusant de lui prêter serment. Tenant, disait-elle, ses pouvoirs du roi , elle n'avait pas à lui jurer de nouveau fidélité devant une junte qui elle-même ne prétendait être qu'une délégation du pouvoir royal. Cette conduite exaspéra les patriotes, au point que l'un des membres de la Cour, Caspe, qui s'était fait remarquer par la violence de son opposition, fut attaqué une nuit par quelques hommes égarés, et fort maltraité.

Alarmés par cet acte de brutale violence, les juges, ainsi

que Cisneros , qui vivait en simple particulier, songèrent à se réfugier à Montévidéo. Leur projet fut éventé, et cette circonstance accrut encore l'animosité des créoles contre les Espagnols , qu'ils accusèrent de vouloir transporter la capitale de la vice-royauté à Montévidéo, qui deviendrait ainsi la base des opérations du parti réactionnaire contre le gouvernement nouveau.

Moreno , d'ailleurs , n'était pas homme à se laisser intimider par des ennemis qu'il tenait sous sa main. Cisneros, Caspe et tous les hauts fonctionnaires furent arrêtés dans la nuit du .21 juin , et embarqués sur un brick marchand, qui sortit de la Plata sous pavillon anglais, et fit voile pour les lies Canaries, où il devait débarquer ses prisonniers. Cet acte de vigueur, dont l'illégalité même augmenta l'effet, atterra les ennemis du dedans.

Pour parer aux coups qui pouvaient venir du dehors, de Cordova notamment, la junte n'avait que les milices de Buénos- Ayres, commandées par des chefs dont l'éducation militaire se bornait à la guerre de rues qu'ils avaient faite aux Anglais en 1806; mais Moreno, devenu ministre de la guerre, organisa et équipa en quelques jours un corps de 1,200 volontaires, qu'il fit partir pour le nord , sous les ordres du commandant Ocampo et de Balcarce ; et, comme il s'inspirait volontiers de la Révolution française, il voulut qu'un représentant du peuple accompagnât cette petite armée. Vieytes fut choisi pour cette mission.

Aussitôt que Concha et Liniers surent que les milices de Buénos-Ayres marchaient sur Cordova, se voyant dans l'impuissance de résister, ils prirent le chemin du Pérou , accompagnés de 400 hommes, avec lesquels ils espéraient pouvoir se joindre aux troupes régulières de Nieto , qui se trouvait, comme nous le savons, dans les provinces péruviennes; mais un corps de cavalerie , commandé par Balcarce , se mit à leur poursuite et les atteignit, le 7 août, à trente lieues au nord de

Cordova. Les soldats qui les accompagnaient se débandèrent à rapproche des patriotes, et Concha, Liniers, l'évèque Orellana et trois fonctionnaires espagnols furent faits prisonniers et dirigés immédiatement sur Buénos-Ayres.

La capture de ces révolutionnaires — c'est le nom que les patriotes donnaient aux plus fidèles sujets de l'Espagne — fut célébrée à Buénos-Ayres comme une grande victoire. La junte ordonna qu'ils fussent tous fusillés. Vieytes fut chargé, comme représentant du peuple, de faire exécuter la sentence; mais il ne Posa. La junte, qui voulait effrayer ses ennemis, le destitua, et envoya un de ses membres, Castelli, à l'armée du. Nord. Celui-ci rencontra les prisonniers à la cabeza del Tigre, petite poste sur la route de Buénos-Ayres à Cordova, et les fît passer par les armes le 26 août.

C'était un véritable assassinat, que rien ne justifiait; mais Moreno croyait qu'il fallait creuser un abîme entre les patriotes et les royalistes.

La révolution avait ainsi sacrifié du même coup les deux hommes qui avaient le plus contribué à repousser les Anglais, et qui avaient mis dans les mains des créoles ces armes dont ils faisaient un si triste usage. Ce fut une tache pour elle, un crime qui devait peser sur son avenir, comme l'assassinat d'Osorio par Ayolas avait pesé sur les premiers temps de la conquête.

Aussitôt Cordova occupée par les milices patriotes, la junte y envoya comme gouverneur Puirredon, connu déjà par la part active qu'il avait prise à toutes les luttes des patriotes américains , et aussi pour ses idées libérales. Un peu plus tard, Chiclana fut envoyé au même titre à Salta, et, cent jours après l'installation de la junte, tout le territoire qui forme la République Argentine actuelle se trouvait entre les mains des patriotes.

Cependant, comme nous l'avons déjà dit, les provinces péuviennes étaient encore au pouvoir de Goyenèche et de Nieto,

auxquels les Quichuas obéissaient aveuglément. Le Paraguay restait neutre, mais ses rapports avec la junte étaient pleins de défiance. Enfin, Montévidéo s'était ouvertement déclaré contre les patriotes, et avait reconnu le conseil de régence établi à Cadix.

La junte redoubla d'énergie pour faire face à tous ses ennemis à la fois.

L'armée patriote, après un court séjour à Cordova, reçut l'ordre de marcher vers le nord. Les milices de Santiago del Estero, de Tucuman et de Salta, se joignirent à elle, de sorte qu'elle présentait une force respectable quand elle atteignit les provinces péruviennes.

Balcarce, qui commandait l'avant -garde, eut un premier engagement à Cotagaita; mais il fut obligé de se retirer après avoir échoué dans une attaque contre le camp retranché où le colonel espagnol Cordova s'était enfermé. Celui-ci, comptant sur l'effet de ce premier échec, se mit à la poursuite des révolutionnaires, et il les atteignit à Suipacha, cinq lieues au sud de Tupiza. Balcarce, alors, faisant volte-face, attendit résolument l'ennemi, qui l'attaqua avec vigueur; mais les milices, créoles soutinrent vaillamment le choc, et, profitant d'un moment d'hésitation du chef royaliste, elles rompirent ses lignes et le mirent en pleine déroute, lui prenant 150 prisonniers, quatre pièces de canon qui formaient toute son artillerie , et un drapeau.

Ce retour de la fortune démoralisa complètement Cordova, si enflé quelques instants auparavant de son succès de Cotagaita. Il écrivit à Balcarce, le 8 novembre, pour lui demander à capituler, promettant de reconnaître la junte de Buénos- Ayres.

Sur ces entrefaites, Castelli, qui, de représentant du peuple, avait été improvisé général de l'armée du Nord , en récompense de la facile énergie qu'il avait déployée contre Liniers et Concha, arriva à Suipacha, et ce fut lui qui répondit au colonel

espagnol. Persistant à traiter en rebelles les partisans du roi, il repoussa avec dureté la demande de Cordova, et exigea, nonseulement que les royalistes se soumissent à la junte, mais encore qu'on lui livrât le gouverneur Sans , le général Nieto et tous les officiers supérieurs qui avaient pris part à la résistance, et que Cordova lui-même vînt lui remettre son épée.

En même temps que partait cet ultimatum arrogant, des pelotons de cavalerie s'étaient mis à la poursuite des royalistes fugitifs, et ils parvenaient à s'emparer de Sans, de Nieto et de Cordova, qui tous les trois, emmenés prisonniers à Potosi,y furent fusillés comme rebelles, à la grande stupéfaction de la ville bolivienne.

Le 13 novembre, l'armée de Castelli occupa le camp retranché de Cotagaita, d'où elle menaçait les quatre intendances du haut Pérou. Le 15, le général patriote recevait les députations des villes principales, qui apportaient leur soumission à la junte de Buénos-Ayres.

Le triomphe dans le nord était complet.

Castelli ayant envoyé à la junte le drapeau pris aux Espagnols, Moreno, pour exalter l'héroïsme des défenseurs de la . révolution, fit décréter que les soldats qui avaient pris part au combat de Suipacha porteraient au bras droit un écusson avec cette inscription : La patrie aux héros de Tupiza.

Pendant que Castelli assurait la suprématie de Buénos-Ayres dans le nord, Moreno, avec le concours intéressé des Anglais, parait au plus rude coup que la junte eût encore eu à repousser depuis son installation.

Le gouvernement de Montévidéo, maître de la Plata par sa marine , avait déclaré le port de Buénos-Ayres bloqué. C'était affamer la révolution, dont les seules ressources consistaient dans les droits perçus par la douane de cette ville. Heureusement pour les patriotes que cette mesure n'atteignait pas moins les intérêts des Anglais que les leurs. Les énormes bénéfices

réalisés dans les premiers temps de l'ouverture des ports de la Plata à leur commerce avaient éveillé la convoitise des spéculateurs, et un grand nombre de navires étaient attendus.

Morcno sut tirer parti de ces circonstances, en opposant les intérêts anglais à la marine espagnole. Il sollicita donc du commandant de la station son intervention pour sauvegarder les intérêts de ses nationaux , si gravement compromis par l'acte illégal des rebelles de Montévidéo.

L'amiral Courey n'osa pas prendre sur lui de s'opposer au blocus, mais il promit d'en référer à lord Strangford, ministre résident du roi Charles III à la cour du Brésil. Moreno fit partir immédiatement un commissaire qui devait mettre le diplomate anglais au courant de la question. Lord Strangford déclara qu'il ne pouvait reconnaître le blocus, parce que ce serait violer la neutralité que l'Angleterre devait garder dans la guerre que se faisaient les Espagnols. Ainsi couvert, l'amiral Courey notifia aux commandants espagnols qu'ils eussent à s'abstenir de tout acte ayant pour but d'empêcher les bâtiments de commerce naviguant sous pavillon anglais de trafiquer avec la capitale de la vice-royauté.

Le blocus, déclaré en septembre , fut levé en novembre , et le général Vigodet , qui arrivait en ce moment à la Plata, envoyé par la junte de Cadix en qualité de gouverneur de Montévidéo , dut se résigner à renoncer à l'avantage que leur supériorité maritime donnait aux Espagnols.

Expédition contre le Paraguay, conduite par Belgrano. — Situation physique et morale de cette province au moment où éclata la révolution. — Combats de Paraguary et de Tacuary. — Capitulation de Tacuary.

xMais, si la protection des Anglais paralysait les moyens agressifs dont les péninsulaires pouvaient disposer contre les patriotes, il ne pouvait être question pour ces derniers d'at-

taquer FEspagne à Montévidéo tant que le Paraguay serait entre les mains des Espagnols. Aussi Moreno se décida-t-il à agir pour cette dernière province comme il l'avait fait avec tant de succès pour le nord , afin de pouvoir ensuite concentrer tous les efforts de Buénos-Ayres sur sa rivale de la rive gauche.

Belgrano fut chargé de conduire cette difficile entreprise. Improvisé général comme Castelli , il partit de Buénos-Ayres avec 500 hommes mal disciplinés, mais pleins d'enthousiasme pour la cause qu'ils défendaient. Son petit corps d'armée, après s'être accru en route des hommes que purent lui fournir les provinces d'Entre-Rios et de Corrientes, arriva fort de 800 combattants à la Gandelaria, dont nous avons eu occasion de parler en racontant les aventures d'Irala.

Malheureusement pour le chef patriote, le Paraguay était un pays bien différent des hautes régions du Potosi,où Castelli avait été si heureux. Le sol sur lequel il allait avoir à opérer offrait à chaque pas des obstacles naturels qui facilitaient singulièrement la défense. D'un autre côté, le caractère des populations , étrange mélange d'hébétation et d'énergie , les rendait redoutables aux patriotes , et inaccessibles à cet enthousiasme pour l'indépendance qui avait accueilli la révolution de mai dans les autres parties de la vice-royauté.

Le Paraguay représente un immense trapèze formé par le Parana et le Paraguay, qui en marquent les frontières naturelles. Un épais rideau de forets ferme au nord cette mystérieuse région qui, par ses défenses mêmes, par sa position perdue au centre du continent austral, semble prédestinée à l'isolement. Le pays est coupé, du nord au sud, par une chaîne de collines qui donnent naissance, sur chacun de leurs versants, à un nombre infini de cours d'eau profonds qui vont se jeter dans les deux grandes rivières, et entre lesquels s'étendent d'impénétrables forêts. La végétation y est partout magnifique ; on dirait que la natuie s'est plu à parer ce pays de tout le luxe tropical.

Mais cette végétation, d'un aspect si opulent, surtout sur les bords des grands fleuves, que le manque d'inclinaison convertit souvent en immenses marais, repose sur un sol mou, vaseux, où les marches sont difficiles. Et puis il s'en dégage des exhalaisons morbifiques , qui , jointes à l'humidité suspendue dans l'atmosphère, et aux ardeurs du climat, éprouvent cruellement ceux qui ne sont pas acclimatés.

Le Paraguay, en 1810, était déjà le pays le plus arriéré comme le plus opprimé de l'Amérique du Sud. Peuplé de métis, le sang indien avait fini par y prédominer; les mères indiennes avaient transmis à leurs enfants leur tempérament indolent, et il était impossible de reconnaître dans ce peuple si pacifique et si soumis les descendants de ces colons si turbulents de l'Asuncion. Longtemps après que le système colonial eut été modifié à Buénos-Ayres par Zevallos et ses successeurs, le Paraguay était resté soumis aux anciens règlements. Les mitayos, les commanderies , dont nous avons parlé, s'y étaient maintenues , sinon dans la loi , du moins dans la coutume , grâce à la paresse de cette population à moitié indienne par le sang, entièrement guarani par les habitudes et le langage, qui ne connaissait et ne voulait d'autre loi que le bon plaisir des gouverneurs royaux. Des redevances personnelles que la civilisation avait abolies dans les autres provinces y pesaient encore sur les masses.

Au moment où la révolution éclata, le Paraguay était gouverné par Velasco, dont la bonté d'âme atténuait la plupart des abus; aussi les Paraguayos, qui avaient eu à supporter des gouverneurs souvent très-âpres , s'ils avaient encore parfois à se plaindre, se montraient^ Is généralement reconnaissants à Velasco de ce qu'il ne se servait pas de son pouvoir pour les exploiter.

Belgrano se trouva donc en face à la fois d'un pays fortifié par la nature et d'une population habituée à l'arbitraire et in-

capable de comprendre ces mots de liberté, d'indépendance, qui jusque-là avaient été le plus puissant ressort de la révolution.

Arrivé sur les bords du Parana, il proposa aux milices échelonnées sur la rive opposée de suspendre les hostilités jusqu'à ce qu'il eût reçu une réponse à des communications qu'il avait adressées au gouverneur, à l'évéque et à la municipalité de l'Asuncion, pour les inviter à se soumettre à la junte et à envoyer des députés au congrès national.

Dans sa dépêche à Velasco, en date du 6 novembre, il disait: « J'apporte la persuasion et la force, et je ne puis douter que votre seigneurie ne se rende.à la première, et ne prévienne ainsi l'effusion du sang entre frères , entre fils du même pays, entre sujets du même roi. Que votre seigneurie ne croie pas que ce soit la crainte qui me fasse parler ainsi. Mes troupes sont supérieures aux siennes par l'enthousiasme qui les anime, par la conviction qu'elles ont de défendre la cause du roi et de la patrie, suivant les principes de la saine raison, tandis que celles de votre seigneurie ne défendent que sa personne. »

Les dépêches à l'évéque et à la municipalité étaient conçues à peu près dans les mêmes termes.

Désirant donner à ces ouvertures la plus grande publicité possible , Belgrano avait envoyé ces lettres aux commandants des postes établis le long du Parana , avec prière de les faire parvenir à leur destination. 11 avait eu soin d'en joindre une copie ouverte dont ces officiers pourraient prendre connaissance , aûn qu'ils jugeassent par eux-mêmes de l'urgence qu'il y avait à les faire arriver.

Mais c'étaient là des précautions, des ménagements inutiles; c'était frapper dans le vide. Officiers et subordonnés lurent ces appels à la conciliation sans y rien voir , sans en comprendre la portée. Ils en parurent même faire si peu de cas, que, malgré l'armistice, les soldats patriotes étaient attaqués dès qu'ils s'éloignaient de leur camp. Ce que voyant, le général crut devoir

faire partir son secrétaire pour PAsuncion ; mais il fut arrêté , chargé de fers, traité enfin comme un criminel.

Belgrano comprit alors que le système de la terreur, qui répugnait à son caractère bienveillant , était Tunique moyen de convaincre ces barbares. Il franchit donc le Parana dans la soirée du 18 décembre, culbuta, malgré leur supériorité numérique, les détachements ennemis qui défendaient le passage, et les força à se replier vers le nord.

Velasco, qui avait fait la guerre en Europe, et qui, comme militaire , était bien supérieur à Belgrano , ne s'émut point de cet échec ; il crut , au contraire , pouvoir le faire tourner à la perte dc3 envahisseurs. Il résolut, en conséquence, de les laisser s'engager dans l'intérieur du pays , où ils auraient à lutter non-seulement contre les obstacles naturels qui les arrêteraient à chaque pas, mais encore contre l'isolement et le vide, et pour cela il ordonna aux populations de se retirer devant l'armée ennemie , et de détruire tout ce qu'elles ne pourraient emmener. Pour lui, il concentra toutes ses forces à 18 lieues au sud de l'Asuncion , laissant entre lui et l'ennemi 60 lieues de déserts. Il ne doutait pas qu'une aussi longue marche, et dans de pareilles circonstances, ne démoralisât les patriotes, dont il aurait ensuite facilement raison. Son armée était forte de 7,000 hommes. Il l'établit à Paraguary, ancienne ferme des Jésuites , dans une forte position que défendaient encore seize pièces d'artillerie, couvertes par des fortifications de campagne et par 800 hommes d'infanterie tous armés de fusils, et disposés de manière à balayer le seul chemin par lequel Belgrano pût arriver. Lui-même se mit à la tête de la nombreuse cavalerie qui formait la meilleure partie de ses forces, et, ainsi préparé, il attendit plein de confiance l'armée patriote.

Parti le 25 décembre des bords du Parana, Belgrano se trouva bientôt dans un pays complètement désert, et sa petite armée chemina pendant trois semaines, à travers les plus grandes dif-

Acuités, sans voir se joindre à elle un seul de ces hommes qu'elle venait délivrer du joug de leurs oppresseurs.

Le 16 janvier, quelques coups de feu qui s'entendirent à l'avant-garde apprirent au général qu'il avait enfin trouvé l'ennemi. 11 put, d'une hauteur, voir sa supériorité numérique, sa forte position , et cette formidable batterie de seize pièces, qui pouvait d'une volée anéantir sa petite armée, réduite à 600 hommes à peine par la nécessité où il s'était trouvé de laisser à la Candelaria un assez fort détachement pour garder le passage du Parana. C'était évidemment s'exposer à un désastre que d'attaquer avec d'aussi faibles moyens un ennemi si bien préparé; mais il aurait été plus désastreux encore pour la cause libérale de rétrograder devant les forces royalistes. Aussi Belgrano n'hésita pas à attaquer les Paraguayos.

Le 17, les patriotes firent une reconnaissance. Ils furent accueillis par un feu très-vif, parti de toute la ligne, mais qui ne leur fit aucun mal, à cause de la trop grande distance. Malgré cette démonstration, les Paraguayos s'obstinèrent à rester derrière leurs retranchements , montrant par là qu'ils avaient plus de munitions que de courage.

Le 18, au point du jour, les colonnes d'attaque des Buénos- Ayriens tombèrent comme la foudre sur le centre de la ligne ennemie. La mêlée devint si serrée que les 800 hommes d'infanterie laissés par Velasco pour protéger l'artillerie purent seuls prendre part au combat. Démoralisés par l'audace des assaillants , ils commencèrent bientôt à se débander, et s'enfuirent vers la chapelle de Paraguary. La batterie entière était entre les mains des patriotes, et un peu d'ordre dans les mouvements eût sans doute donné à Belgrano une complète victoire, car la cavalerie n'avait pas tardé à suivre l'exemple de l'infanterie, et Velasco, qui avait été le premier à quitter le champ de bataille, regagnait le même jour l'Asuncion. .

Malheureusement, le désordre se mit parmi les vainqueurs.

Au lieu de poursuivre l'ennemi en masse , pour imposer par le nombre à la cavalerie ennemie , qui les observait tout en se retirant, ils s'élancèrent individuellement sur les fuyards, et les premiers qui arrivèrent à Paraguary se mirent à boire et à piller les chariots qu'ils trouvèrent derrière le camp. Les voyant en si petit nombre, la cavalerie ennemie s'arrêta, et fit mine de vouloir les envelopper. Pour comble de malheur, quelques cavaliers patriotes qui , avec une pièce d'artillerie , portaient des munitions à l'infanterie , furent pris pour des royalistes ; le cri de : « Nous sommes coupés ! » retentit dans les rangs ; une folle panique s'empara de cette troupe qui s'était battue si héroïquement une heure auparavant, et un mouvement rétrograde eut lieu : les patriotes abandonnèrent, sans être poursuivis, les lignes qu'ils venaient d'enlever, et les Paragayos reprirent leurs positions.

Cependant , 120 hommes de ceux qui s'étaient laissé entraîner à la poursuite des fuyards jusqu'à la chapelle de Paraguary avaient été coupés, et une vive fusillade s'entendait de ce côté. Belgrano résolut de délivrer cette petite troupe , et ramena son armée à la charge. Mais ses hommes n'avaient plus la même résolution ; les Paragayos , au contraire , dirigeaient mieux leurs feux. Tout à coup, la fusillade cessa à Paraguary : il n'y avait donc plus personne à sauver. Dès lors, les soldats patriotes, découragés, commencèrent à faiblir. Belgrano, ne pouvant plus espérer de ressaisir la victoire, convaincu, d'ailleurs, que les hommes coupés à Paraguary étaient ou morts ou prisonniers , se décida à battre en retraite. Il reforma sa petite armée en face de l'ennemi , qui n'osa l'attaquer, et reprit ses positions de la nuit précédente.

Du 18 au 30 janvier, il gagna, sans être sérieusement inquiété, Tacuary, où il crut pouvoir attendre soit des renforts, soit une réponse aux dépêches qu'il avait envoyées à Buénos- Ayres après son échec. L'ennemi, qui jusqu'alors n'avait fait

que le suivre de loin , prit position autour du camp où il avait abrité les restes de sa petite armée.

Les Paraguayos, quatorze fois supérieurs en nombre, étaient commandés par Cabanas , créole du Paraguay , homme actif, énergique , et que Velasco avait choisi comme le mieux fait pour la situation. Le chef royaliste résolut d'anéantir cette poignée de patriotes qu'il tenait pour ainsi dire dans sa main. Son artillerie les enveloppait dans un cercle de feu; une partie de son infanterie s'avançait à travers les bois, une autre remontait le Tacuary en canot, pour les prendre en flanc en même temps qu'il conduirait l'attaque principale , appuyé par le feu de six canons de gros calibre.

Mais Belgrano sut disposer sa petite troupe de manière à repousser toutes ces attaques à la fois.

Le feu durait depuis cinq heures, presque sans interruption, quand un officier paraguayo s'avança avec un drapeau blanc. Il venait sommer Belgrano de se rendre : les forces supérieures qui l'entouraient devaient, lui faisait dire son adversaire , le convaincre que toute résistance était inutile. — « Allez dire à votre chef, répondit fièrement le général patriote, que nous ne déposerons jamais les armes qui nous ont été confiées par le roi. Qu'il vienne, s'il veut les avoir, nous les arracher des mains. »

Pendant ces pourparlers, le feu avait cessé sur toute la ligne, et les deux armées, après le départ du parlementaire, restèrent encore quelques instants immobiles. Alors , Belgrano eut une de ces inspirations qui changent tout d'un coup la face des choses dans les situations désespérées. Il forma sa petite armée en colonne serrée et marcha résolûment sur les lignes ennemies. Une grêle de balles accueillit les patriotes, mais sans pouvoir les arrêter. Cette audace surprit Cabanas ; il était cependant trop supérieur en forces pour reculer. La lutte s'engagea corps à corps , et elle avait pris un singulier caractère

d'acharnement, quand un autre drapeau blanc, parti cette fois du camp de Belgrano, flt de nouveau cesser le feu. Le parlementaire patriote se présenta au nom du représentant de la junte. Il dit à Cabanas que l'armée de Buénos-Ayres était venue dans le pays non pour l'assujettir, mais pour le délivrer, et que, puisque les habitants repoussaient leur aide, les patriotes se retireraient au sud du Parana, afin de faire cesser une lutte fratricide.

Cabanas, qu'avait ébranlé le mouvement offensif de ces hommes désespérés, répondit qu'il était prêt à admettre ces conditions, et qu'il signerait non-seulement une suspension d'armes , mais une paix perpétuelle , si les patriotes consentaient à évacuer immédiatement le pays. Belgrano accepta avec empressement, et la capitulation de Tacuary fut rédigée sur ces bases.

Belgrano, voyant qu'il ne pouvait rien par les armes, essaya d'atteindre par les voies diplomatiques le but de sa mission révolutionnaire. Avant donc de quitter Tacuary, il écrivit à Cabanas une lettre où il lui disait que, quoiqu'ils fussent parfaitement d'accord sur tous les points de la capitulation , et qu'il dût partir le lendemain même avec ses troupes , il désirait le convaincre que son intention n'avait été nullement de faire la conquête du Paraguay, mais bien de lui faciliter les moyens de se mettre en rapport avec la junte, et de marcher dans la voie du progrès, comme l'avait fait Buénos-Ayres. Si Cabanas était disposé à traiter les patriotes en amis , il lui communiquerait les propositions qu'il était chargé de faire au pays.

Cabanas répondit qu'il prendrait très -volontiers connaissance des communications que Belgrano voudrait bien lui faire. Ce dernier alors lui fit parvenir un long mémorandum, écrit avec beaucoup d'adresse et de force, où il lui montrait l'état de l'Espagne, asservie par l'étranger, l'opportunité et l'urgence pour les créoles de se donner une administration purement américaine, qui seule pourrait sauver le pays du danger qui le

menaçait, c'est-à-dire l'empêcher de tomber entre les mains des étrangers qui occupaient la métropole. Un gouvernement composé d'éléments indigènes veillerait sur les intérêts locaux, et non sur ceux du trésor espagnol ; il s'occuperait de l'éducation du peuple, si négligée jusqu'alors, et rendrait au pays la liberté dont il avait été systématiquement dépouillé. Il lui parlait de franchises commerciales, lui énumérait les ressources que Buénos- Ayres avait trouvées en elle-même depuis que son port avait été ouvert au commerce anglais. Non content de ces généralités, il entrait dans les détails les plus minutieux pour lui faire comprendre combien le monopole qu'exerçait l'Espagne était préjudiciable aux colonies; il la lui montrait, par exemple, vendant 9 et 10 piastres les 25 livres de tabac qu'elle payait au producteur 2 piastres seulement. Enfin, il déployait toute son habileté pour répandre par des voies détournées les idées révolutionnaires qu'il n'avait pu imposer par les armes. Et il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'avait pas prêché dans le désert.

L'armée patriote, ayant repris le chemin du Parana, fut suivie par celle de Cabanas; mais les rapports entre officiers et soldats des deux camps étaient devenus des plus amicaux. Cabanas visitait souvent Belgrano , et le général patriote compta bientôt de nombreux et chauds partisans dans l'armée qui l'avait si rudement malmené à Tacuary ; et il eut même, avant de s'en séparer, la satisfaction de voir que les idées libérales commençaient à germer dans ces esprits pétrifiés par l'isolement et l'ignorance. Ce fut au point que Velasco , auquel, dans leurs rapports, Cabanas et son lieutenant Yedros, tous deux créoles, ne parlaient des patriotes que dans les termes les plus sympathiques, s'en alarma, et crut devoir venir au camp pour mettre un terme aux relations trop familières qui s'étaient établies entre les deux armées.

Belgrano repassa le Parana à Candelaria. Bien que son expédition n'eût pas été heureuse, elle avait pourtant, jusqu'à un certain point , atteint le but que la junte s'était proposé. Ve-

Jasco vit çlairement, en effet, malgré sa victoire, qu'avec une armée de Paraguayos il n'aurait aucune chance de succès hors du pays, qu'il y aurait folie à lui de vouloir aider les Espagnols à rétablir le gouvernement royal avec des soldats déjà ébranlés: et qui pourraient être atteints par l'épidémie libérale qui régnait dans tout le reste dé la vice-royauté. La neutralité du Paraguay restait donc assurée au moment le plus important ,. car, à peine sur le territoire de Corrientes , Belgrano apprit une nouvelle excellente pour les patriotes. La ville de Montévidéo persistait bien dans sa fidélité à l'Espagne, mais les campagnes environnantes avaient levé l'étendard de l'indépendance, et s'étaient toutes prononcées pour la junte de Buénos- Ayres.

Ceci nous ramène à cette dernière ville , où nous avons hâte de retourner ; nous dirons plus tard les conséquences de l'expédition de Belgrano dans le berceau de la civilisation argentine.

Rivalité de Saavedra et de Moreno. Mort de ce dernier. — Révolution du 6 avril. Division des patriotes : unitaires et fédéraux. — Arrivée d'Elio à Montévidéo en qualité de vice-roi. La junte refuse de le reconnaître. — Artigas. — Succès et revers des patriotes.

Après le départ de Castelli pour les provinces péruviennes et de Belgrano pour le Paraguay, la junte était demeurée composée des sept membres restants : Saavedra, Moreno, Mateo, Passo , Alberti, Ascuenega , Larrea; mais on peut dire que les deux premiers étaient tout le gouvernement. Moreno , sur qui pesait lapins grande partie du travail, voulait, comme conséquence, que ses opinions fissent loi parmi ses collègues. Ceuxci se laissaient dominer volontiers par l'énergique secrétaire, à l'exception, comme nous l'avons déjà dit, de Saavedra, qui, fier de ses antécédents, se croyait en droit de résister aux préten-

tions de Moreno, et apportait toute sorte d'obstacles à |a marche qu'il voulait faire prendre à la révolution.

Tant qu'il ne s'était agi que d'affermir le pouvoir de la junte, les deux chefs avaient été d'accord. C'est ainsi qu'ils s'étaient entendus pour éloigner quelques membres de la municipalité soupçonnés d'être en communication avec les royalistes de Montévidéo, et les avaient remplacés par des patriotes plus sûrs, que la junte avait désignés elle-même: tant on oublie vite, une fois qu'on est au pouvoir, à Buénos-Ayres comme ailleurs, le respect qu'on affectait pour la volonté du peuple. Ainsi encore ils avaient compris l'un et l'autre que, pour étouffer toute opposition et abattre le parti espagnol , il fallait employer la terreur, et Basile Viola, parent d'un des membres de la junte, convaincu d'être en correspondance avec Montévidéo, avait été fusillé. Mais cet accord cessa à l'arrivée à Buénos-Ayres des députés nommés par les provinces pour le congrès qui devait se réunir en vertu du programme de la révolution de mai.

Dans l'acte qui avait alors été rédigé à la municipalité , il était clairement spécifié que les députés envoyés par les provinces auraient pour mission d'établir la forme de gouvernement qui serait jugée la plus convenable aux intérêts du pays. Malgré cette définition si explicite de leur mandat, ces députés, qui se laissaient mener par l'un d'eux , le chanoine Junes , théologien de Cordova, prétentieux et chicaneur comme tous les docteurs de l'université d'où il sortait , affichèrent la prétention de s'incorporer à la junte nommée par le peuple. C'était vouloir changer leur rôle de législateurs en celui de gouvernants.

Cette absurde prétention fut bien accueillie par Saavedra, qui vit là» un moyen de contrecarrer l'influence toujours croissante de Moreno» et, malgré la vive opposition que fit celui-ci à une aussi flagrante illégalité, il obtint de ses collègues que les députés eux-mêmes, réunis à la junte, voteraient sur la question de savoir s'ils Feraient ou non partie du gouvernement.

Une assemblée mixte eut donc Heu le 18 octobre. Moreno et

Passo se prononcèrent contre les prétentions des députés. Ceux-ci naturellement votèrent pour eux-mêmes, et leur adjonction à la junte de gouvernement, qui fut appuyée par les cinq autres membres, passa à la majorité de 14 voix contre 2.

Ce vote décida Moreno à donner sa démission. Huit jours après, il recevait, à l'instigation de Saavedra, qui le craignait toujours, la mission d'aller en Angleterre pour nouer entre les provinces de la Plata et la Grande-Bretagne des relations dont les circonstances faisaient sentir la nécessité.

Moreno , dans son découragement , accepta avec plaisir cet exil diplomatique ; il partit le 24 janvier 1811. Pendant les huit mois qu'il avait été à la tête du pays, la révolution avait fait d'immenses progrès. Il avait , par son énergie , mis les créoles dans l'impossibilité de se réconcilier avec l'Espagne. L'indépendance après lui n'était plus une aspiration, c'était une nécessité. Mais il n'était pas destiné à voir se développer cette révolution qui était en quelque sorte son œuvre. A peine en mer, il tomba malade, et il mourut en face de Sainte-Catherine. Les ennemis de Saavedra parlèrent d'empoisonnement , mais ils ne pouvaient apporter aucune preuve à l'appui d'une pareille accusation. Seulement, le président de la première junte aurait dit, en apprenant la sépulture qu'avait eue l'ex-secré taire, qu'il ne fallait rien moins que toute l'eau de l'Océan pour apaiser ce grand feu.

La retraite de Moreno peut être considérée comme le premier acte de la longue lutte dans laquelle les patriotes allaient user leurs forces, avant même d'avoir expulsé l'ennemi commun.

Le mouvement du 25 mai 1810 avait développé partout le patriotisme local. Buénos-Ayres voulait se séparer de l'Espagne, mais demandait que l'ancienne vice-royauté formât un grand tout homogène, compacte, capable de constituer une nation puissante. Les provinces, ou plutôt les anciennes intendances, désiraient également rompre avec la métropole, mais elles n'é-

taient pas moins résolues à se soustraire au joug de Buénos- Ayres. Les meneurs s'y préoccupaient beaucoup plus de l'importance qu'ils allaient acquérir, en devenant gouverneurs de leurs bourgades, que de l'indépendance du pays. « Buénos- Ayres,qui a chassé les Anglais, disaientrils, pourra bien chasser les Espagnols- Ne songeons, quant à nous, qu'à nous organiser pour ne pas nous laisser mener par Buénos-Ayres, comme nous l'avons été par l'Espagne. »

C'est ce sentiment étroit qui avait poussé les députés des provinces à réclamer une part dans la direction des affaires : prétention absurde, mais que la rivalité entre Saavedra et Moreno avait trop bien servie. Leur présence au pouvoir se fit bientôt sentir. Un décret du 10 février 1811 autorisa la formation, dans chacune des capitales des intendances, d'une junte de cinq individus qui exercerait l'autorité suprême.

C'était le plus rude coup que la junte de Buénos-Ayres pût se porter à elle-même. Sans doute il était juste que, dans l'organisation à donner à la nouvelle république, les droits des provinces fussent convenablement garantis ; mais il ne fallait pas que ce fût au détriment du pouvoir central, qui devait être assez fort pour faire triompher la révolution des obstacles quj viendraient des anciens dominateurs, obstacles bien assez grands déjà , sans qu'on s'en créât d'autres à plaisir. C'était une faute énorme , dont le premier résultat fut de diviser les patriotes. De ce moment, deux partis se trouvèrent en présence : les Unitaires et les Fédéraux.

Les amis de Moreno avaient accueilli avec douleur le décret impolitique du 10 février: ils voyaient dans ces pouvoirs rivaux qu'il créait autant d'entraves pour l'organisation du pays; mais ils étaient en minorité. D'un autre côté, tous ceux qui avaient hâte de jouir de la révolution étaient pour la formation d'un État où chaque intendance , chaque province , chaque bourg, agirait par soi et pour soi ; à leurs yeux, l'absence de tout lien administratif était pour un peuple l'idéal de la liberté.

Heureusement, les difficultés du moment vinrent distraire les patriotes de ces rivalités dans lesquelles ils oubliaient que tout était encore à faire contre leur principal ennemi , qui était loin de penser que la révolution de mai pût finir par le triomphe des créoles.

Un nouveau vice-roi était arrivé à Montévidéo : c'était l'ancien gouverneur Elio, cet ennemi implacable de Liniers, cet homme qui conseillait à Cisneros de menacer les patriotes de la potence et de les y accrocher au besoin.

Elio, en loup rusé, essaya d'abord de s'introduire dans la bergerie , ce qui lui paraissait Jd'autant plus facile que depuis le renvoi de Cisneros la junte avait toujours gouverné au nom du roi Ferdinand VIÏ. D'ailleurs, le parti métropolitain , malgré les efforts de Moreno, était encore puissant; la présence d'un chef espagnol pouvait le relever. Il n'hésita donc pas à se mettre en communication avec les révolutionnaires. Il écrivit à la junte pour lui annoncer son arrivée à la Plata et son intention d'aller bientôt prendre possession de son gouvernement.

Les membres de la junte et de la municipalité, qui savaient tout le bien qu'Elio leur voulait, déclarèrent qu'ils ne pouvaient le reconnaître et qu'ils ne le laisseraient point entrer à Buénos- Ayres , sous le prétexte qu'il ne tenait pas ses pouvoirs de Fernand VII, mais d'une junte espagnole en tout leur égale et sans aucun droit à les gouverner.

Elio, n'espérant plus rien de la ruse, déclara la guerre aux rebelles et commença ses préparatifs d'attaque. Mais les patriotes le prévinrent. Le colonel Rodriguez fut envoyé dans l'Entre-Rios pour repousser toute tentative des Espagnols de ce côté, et Belgrano, de retour du Paraguay, reçut l'ordre de se porter sur l'Uruguay, afin de favoriser les mouvements que les patriotes des campagnes pourraient faire pour secouer le jong de l'Espagne. Deux officiers de milice, Benavidez et Fernandez, soulevèrent le petit village deMercedès, qui reconnut l'autorité

de la junte de Buénos-Ayres, et exilèrent à Montévidéo ceux qui hésitaient à se prononcer contre Elio.

Un autre et plus puissant auxiliaire , un homme énergique entre tous , José Artigas , lieutenant dans les troupes régulières, arrivait en même temps à Buénos-Ayres, et offrait, si on voulait lui en fournir les moyens, de soulever toutes les campagnes contre Elio. Artigas avait à cette époque une certaine notoriété dans l'Uruguay. Jeune encore, il s'était distingué parmi les plus hardis contrebandiers ; puis , ayant fait sa paix avec les autorités espagnoles, il était devenu officier des douanes, et, dans ce nouveau poste, il avait déployé autant d'acharnement contre ses anciens compagnons qu'il avait montré d'audace dans son métier de contrebandier. Il se savait redouté, et il comptait, pour la réalisation de ses projets, sur la terreur que devait inspirer son caractère impitoyable.

Le gouvernement de Buénos-Ayres , peu scrupuleux dans le choix des moyens à opposer à Elio, fit bon accueil à cet homme d'une réputation équivoque, le nomma lieutenant-colonel et lui confia quelques nègres et mulâtres. Artigas connaissait le terrain où il avait à opérer. Dans tout le pays entre l'Uruguay et la mer, entre les frontières du Brésil et la Plata, Montévidéo était la seule ville qui fût à l'abri d'un coup de main. Mercedès, la Colonia,Soriano, Paysandu et les quelques autres bourgades étaient à la merci de quelques cavaliers hardis qui les domineraient par la terreur. Le reste du pays était parsemé de ces fermes dont nous avons parlé , centres de vastes pâturages où paissaient des centaines , souvent des milliers de bestiaux. Les habitants de ces fermes , isolées par la nécessité de laisser entre elles des pâturages suffisants pour leurs immenses troupeaux, devaient subir la domination d'une troupe d'hommes armés qui pouvaient à chaque instant les attaquer, brûler leurs cabanes et disperser le bétail.

Comprenant tout le parti qu'il pouvait tirer d'un pareil pays, Artigas, aussitôt débarqué, envoya des détachements dans dif-

férentes directions. Ces détachements entraient dans les fermes et invitaient, de la part d'Artigas, les propriétaires à se joindre aux enfants du pays pour chasser l'étranger. Du reste, aucune menace ; c'était une simple invitation , mais formulée de telle sorte que le pauvre gaucho voyait bien que , s'il ne prenait pas fait et cause pour les patriotes , le terrible Artigas s'en vengerait tôt ou tard. Il fallait choisir entre le rôle de victime et celui de bourreau, être ou volé ou voleur, et le gaucho choisissait naturellement le rôle actif, et le plus souvent sans trop de répugnance : car, après tout, qu'exigeait-on de lui? Les femmes et les vieillards restaient à la ferme; les troupeaux pouvaient continuer à brouter en paix. Les hommes valides, les jeunes gens, devaient, il est vrai, quitter leurs travaux, mais c'était pour aller courir la campagne, pour guerroyer contre des troupes qu'ils craignaient peu ; ils pouvaient, au pis aller, compter sur la rapidité de leurs chevaux pour échapper à un danger sérieux. La guerre , d'ailleurs , est dans l'instinct des gauchos ; ils n'y voient qu'une longue fête, où, en s'exposant fort peu, on court beaucoup à cheval et on vit dans l'abondance; tuant, sans avoir à les payer, les animaux gras quand on a faim, et laçant pour son propre usage les meilleurs chevaux, sans se préoccuper de leur propriétaire. La peur d'encourir la malveillance du terrible Artigas , d'un côté , et de l'autre la perspective de cette vie de maraude qui plaît tant au gaucho , et qui, nous l'avouerons, sous le beau ciel de la Plata est pleine de charme, augmentèrent rapidement les partisans de la révolution.

Mais, pour se les attacher d'une manière plus certaine, Artigas soumettait ses nouvelles recrues à certaines épreuves. Quand il s'agissait, par exemple, de faire quelque coup dont les auteurs pourraient avoir un jour à répondre devant la justice, c'étaient toujours les derniers venus qu'il chargeait de l'exécuter. Fallait^il voler les chevaux, les bestiaux de quelque riche Espagnol, incendier la cabane ou égorger la famille de quelque gaucho rebelle à ses invitations, c'étaient encore ses

nouvelles recrues que le chef patriote désignait pour ces expéditions , afin de se les attacher par un crime. On appelait cela compromettre un homme. Ainsi , si la crainte d'être maltraité par les patriotes avait obligé le gaucho à prendre les armes, la crainte du châtiment le retenait dans le parti révolutionnaire.

Nous avons insisté sur ce mode de recrutement parce que , malheureusement pour la République Argentine, Artigas fit école : dans la guerre civile qui suivit la guerre de l'indépendance , les chef fédéraux ont toujours employé cette méthode pour se recruter des soldats.

Quoi qu'il en soit, Artigas, grâce à ce système très-efficace, réussit à soulever toutes les campagnes , et un mois ne s'était pas écoulé depuis qu'Elio avait manifesté l'intention de débarquer à Buénos-Ayres que sa vice-royauté était réduite à la seule ville de Montévidéo, où les cavaliers d'Artigas bloquaient le dernier représentant du pouvoir métropolitain.

Le gouvernement de Saavedra avait donc réussi à éloigner le danger du côté d'Elio ; mais il n'avait pu apaiser le mécontentement des patriotes, qui se fatiguaient déjà du gouvernement qu'ils s'étaient donné. Les partisans de Moreno et ceux de Saavedra se détestaient entre eux autant qu'ils avaient détesté la domination espagnole avant le 25 mai.

Le parti espagnol voyait avec plaisir ces divisions , qui ne pouvaient que tourner à son profit; aussi faisait-il tous ses efforts pour les fomenter. Il y avait à Buénos-Ayres plus de 4,000 péninsulaires, commerçants, industriels et ouvriers, tous ennemis des hommes qui avaient fait le mouvement de mai , tous unis par cette discipline, par cette conformité d'opinions qu'on trouve chez les vaincus. Sachant qu'ils ne pouvaient rien par euxmêmes , leur tactique consistait à s'unir toujours aux mécontents, sans se préoccuper des causes de leur mécontentement.

La junte , comprenant le danger dont la menaçait l'alliance de ces partis opposés, décréta, le 21 mars 48H, que tous les

Espagnols non mariés seraient internés dans la province de Cordova.

Ce décret , qui rappelait les mesures extrêmes que Moreno conseillait si souvent, et qui était motivé par la crainte qu'Elio ne profitât des éléments antirévolutionnaires qui se trouvaient à Buénos-Ayres , donna lieu à une manifestation du parti qui précisément se vantait de suivre les inspirations de Moreno. Un club nombreux, qui se réunissait habituellement au café de Marcos , s'insurgea contre la mesure , injuste à ses yeux , qui condamnait les Espagnols en masse, et rédigea une pétition, — toujours au nom du peuple, — pour en demander le retrait.

Effrayée et s'imaginant que les pétitionnaires étaient en mesure de renverser le gouvernement, la junte se hâta de rapporter son décret. Cette faiblesse enhardit les Espagnols , qui crurent ne pouvoir se montrer assez reconnaissants pour ces hommes qu'ils considéraient de bonne foi comme leurs sauveurs, car l'exil en masse les avait fort effrayés; et, loin de satisfaire les clubistes , la condescendance du gouvernement ne fit que leur donner plus d'audace. Leurs réunions , après ce triomphe, devinrent plus fréquentes. Tout acte du gouvernement y était examiné, discuté, et ce contrôle, dont les gouvernants se préoccupaient à tort , entravait la marche de l'administration.

Dans ces circonstances, un Italien, Contucci, agent de la princesse Charlotte, sœur du roi Ferdinand VII, arriva à Buénos-Ayres dans le but de poursuivre l'exécution des plans que BeJgrano avait présentés à cette princesse quand Liniers était encore à la tète de la vice— royauté. Cet appui qu'on venait leur offrir, les patriotes l'eussent accepté sans doute avant le 25 mai 1810; mais il était complètement inacceptable en mars 1811 , et Saavedra n'hésita pas un instant à se prononcer dans ce sens. Le club du café de Marcos ne l'en accusa pas moins, sur ce simple fait de l'arrivée de Contucci , de vouloir livrer le pays

aux Portugais; et cette accusation, tout absurde qu'elle était, ne laissa pas d'alarmer Buénos-Ayres, qui détestait encore plus ses anciens rivaux que ses anciens maîtres.

Comprenant toute la portée du coup , Saavedra et ses amis eurent l'étrange idée de prévenir la révolution que les clubistes pourraient en faire sortir, en en provoquant une eux-mêmes. Ils se donneraient ainsi le prétexte dont ils avaient besoin pour frapper les clubistes, et ils mettraient leur responsabilité à couvert en rejetant tout sur le peuple.

Dans la nuit du 5 avril, une foule bruyante et nombreuse envahit, à l'insu des hommes de l'opposition, la place de la municipalité, devenue le théâtre habituel des manifestations politiques. C'était évidemment une émeute commandée , car on n'y voyait que quelques maraîchers, les journaliers des faubourgs et quelques soldats qui conduisaient les groupes. Ces chefs de claque, si l'on peut s'exprimer ainsi, faisaient crier leurs hommes et dirigeaient le tumulte avec un certain ordre. Enfin, une pétition couverte d'un grand nombre de signatures, supercherie qui ne pouvait tromper personne, apparut comme l'expression de la volonté de cette foule qui ne savait pas écrire. Voici quel en était le sens :

« Le peuple de Buénos-Ayres, voyant, par les menées de certains individus , que l'on veut usurper ses droits les plus précieux , que l'on veut faire de la révolution le patrimoine de quelques intrigants qui , sacrifiant à leurs intérêts particuliers l'avenir et la liberté de leurs compatriotes, prétendent disposer du sort de toutes les provinces, a résolu , avec l'énergie qui lui est propre, d'imposer les mesures suivantes.... »

Suivait tout un programme administratif. Les mesures principales réclamées étaient la dissolution de la réunion du café de Marcos, l'expulsion de la junte de certains individus, l'exil de French , Beruti , Donado , Posadas, et de l'ecclésiastique Vieytes, qu'on accusait d'être les auteurs de la pétition qui avait empêché la déportation des Espagnols à Cordova. On deman-

dait aussi que le président de la junte, Saavedra, fût nommé inspecteur et commandant général de la force armée; qu'aucune personne ne pût être promue au gouvernement d'une province à moins d'y être née ou d'être demandée par la province , en raison de ses mérites ou de ses services ; enfin , qu'on rappelât le général Belgrano, pour qu'il eût à rendre compte devant une commission d'enquête des résultats désastreux de son expédition au Paraguay.

La ruse était trop grossière pour qu'on ne devinât pas tout de suite l'origine et le sens de cette émeute. Le programme des émeutiers était précisément celui des amis de Saavedra; la révolution n'avait évidemment d'autre but que de forcer le gouvernement à faire ce qu'il désirait. Aussi personne ne s'étonnat-il de voir la junte accéder avec empressement aux vœux du peuple , et l'écrivain officiel de la gazette du gouvernement, le chanoine Funes, exalter le zèle patriotique des citoyens. Quant aux proscrits de l'émeute , ils furent poursuivis avec un acharnement d'autant plus facile à concevoir que c'étaient précisément les orateurs du club de l'opposition. Voici comment s'exprime à ce sujet le général Mitre , dans sa biographie de Belgrano :

« La révolution, comme Saturne, commençait à dévorer ses propres enfants. Un an s'était à peine écoulé que déjà l'arène avait été abandonnée par ses plus vaillants athlètes.

« Moreno, la providence de la révolution, avait péri dans les solitudes des mers; son cadavre, enseveli dans les algues, repose sous les vagues agitées de l'Océan.

« Alberti, membre de la première junte, était mort sans avoir vu consolidée l'œuvre commencée. Beruti et French , les initiateurs de la révolution de mai, vivaient dans l'exil. Rodriguez Pena, qui fut le nerf du parti patriote au temps de Cisneros; Ascuenega et Posadas, qui avaient coopéré au triomphe; Vieytes, l'infatigable compagnon de Belgrano dans Jes travaux qui précédèrent 1810, étaient tous poursuivis, tous traités, par

leurs anciens amis» de démagogues furieux, immoraux , avides de sang et de pillage , de désorganisateurs , de corrupteurs du peuple , et tout cela parce qu'ils avaient établi un club où Ton discutait la chose publique. -

C'était le premier pas de la réaction, qui, hélas! ne devait pas s'arrêter de si tôt.

Dès ce moment, Saavedra se crut tout-puissant : la junte, épurée, n'était plus composée que d'hommes dévoués à sa personne; tous ceux qui avaient osé blâmer sa politique étaient en exil. En réalité, cependant, il était plus faible qu'auparavant : les dissensions entre les patriotes avaient relevé l'espoir des péninsulaires, et les persécutions ne faisaient qu'aviver des haines qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater.

Le parti espagnol avait ses centres d'action dans le haut Pérou et à Mon té vidéo ; il eût suffi de deux victoires simultanées pour lui ouvrir les portes de Buénos-Ayres. Heureusement pour la révolution , les hasards de la guerre ne secondèrent pas ses efforts.

La lutte s'engagea d'abord dans le Banda-Oriental. Le 18 mai, les Espagnols attaquèrent Artigas à cinq lieues de Montévidéo. Outre ses cavaliers, le chef patriote avait 400 hommes d'infanterie et 2 pièces d'artillerie. Les Espagnols comptaient 500 fantassins , 4 canons et 400 cavaliers. Dès le commencement de l'affaire , la cavalerie espagnole se dispersa et fut vivement poursuivie par les gauchos. Les fantassins firent meilleure contenance ; ils finirent cependant par lâcher pied après un combat meurtrier , et se mirent en retraite sur Montévidéo ; mais Artigas , les ayant enveloppés , les obligea bientôt à se rendre. 482 prisonniers restèrent entre ses mains.

La terreur fut si grande à Montévidéo , qu'Elio fit des propositions de paix. Elles furent repoussées, d'abord par Artigas, puis par la junte , qui , pour suspendre les hostilités , exigeait que Montévidéo se soumit sans conditions au gouvernement

des Provinces-Unies. Remarquons, en passant, que c'était la première fois que , dans un document officiel , l'ancienne viceroyauté se donnait ce nom. Poursuivant donc ses succès, Artigas marcha sur Montévidéo, qu'il investit le Ier juin 1814.

Pendant que les patriotes triomphaient ainsi dans l'Uruguay, leur armée du Pérou essuyait un irréparable échec.

Après ses succès de 1810, l'armée de Castelli était restée campée sur les bords du Desaguadero, rivière qui servait de limite aux deux vice-royautés de la Plata et du Pérou sous le régime colonial. L'armée espagnole, commandée par Goyenèche, était campée sur la rive opposée. Castelli, sachant que le général ennemi était créole, crut devoir entrer en pourparlers avec lui, malgré les tristes antécédents auxquels il devait le poste de confiance que lui avait donné le vice-roi du Pérou. Goyenèche feignit d'attacher une grande importance à ces ouvertures, mais ce n'était que pour endormir la vigilance des patriotes , et , quand il crut y avoir réussi , il tomba sur eux à l'improviste; mais il fut vigoureusement repoussé et dut repasser honteusement la rivière.

Après un pareil acte , les hostilités recommencèrent avec un redoublement d'acharnement de part et d'autre. Le 20 juin, les deux armées se rencontrèrent au pied des collines de Huaqui. Goyenèche attaqua les patriotes avec vigueur. La victoire ne fut pas longtemps indécise. Les divisions de Yelez et de Viamont n'opposèrent qu'une faible résistance, et une division nouvelle, formée à la Paz, se débanda sans combattre. La déroute fut complète, et Castelli fut contraint de reculer jusqu'à Oruro.

Les populations, qui, un an auparavant, s'étaient montrées favorables aux patriotes victorieux, ne tardèrent pas à se montrer hostiles aux patriotes vaincus. Plusieurs chefs, comme Rivero, Tristan et d'autres, qui s'étaient déclarés pour le mouvement de Mai, faisant volte-face , jurèrent obéissance à Goyenèche et

haine aux patriotes. Enfin, cette victoire, qui valut au général espagnol le titre de comte de Huaqui , fit rentrer dans l'obéissance la plus grande partie des provinces péruviennes.

La junte de Buénos-Ayres, fort alarmée de ce revers, remplaça Castelli par Puirredon, et mit en accusation les principaux chefs de l'armée qui s'était laissée battre ; mais ces mesures, par lesquelles elle espérait dégager sa responsabilité, n'eurent pas le résultat qu'elle en attendait. Les mécontents de Buénos- Ayres attribuèrent cette défaite à la démoralisation introduite dans l'armée du Nord par les événements du 6 avril ; les auteurs de la révolution, disaient-ils, ne pouvaient se sacrifier pour un gouvernement ingrat qui poursuivait les meilleurs citoyens. Les Buénos-Ayriens, gonflés par leurs premiers succès, ne voulaient pas croire qu'ils pussent être battus par leur faute ou par l'impéritie de leurs généraux ; leur amour-propre aimait mieux attribuer l'échec de Castelli aux hommes qui étaient à la tète des affaires à Buénos-Ayres.

Elio, qui était parfaitement renseigné sur l'état de l'opinion, n'eut pas plus tôt appris la victoire de Goyenèche, qu'il dirigea vers la rade de Buénos-Ayres deux ou trois vaisseaux, qui lancèrent quelques bombes sur le port. Cette démonstration n'avait rien de bien inquiétant , car le manque d'eau obligeait les bâtiments à se tenir à une distance telle que les bombes arrivaient à peine à la plage. Cependant l'alarme fut grande dans la ville , et les hommes de l'opposition se mirent à vociférer contre un gouvernement qui se faisait battre au Pérou et qui laissait les ennemis bombarder la capitale.

Saavedra et ses collègues tâchèrent de se justifier des reproches absurdes qu'on leur adressait; mais la haine contre le gouvernement avait une cause trop injuste pour n'être pas aveugle, et l'opposition grandissait de jour en jour. Saavedra comprit alors qu'il ne pouvait plus se maintenir dans une position où il avait cru si bien s'affermir par le mouvement du 6 avril , lequel, en fin de compte , n'avait abouti qu'à lui créer des ennemis. Ne

voulant pas être chassé , il prétexta le besoin d'aller inspecter l'armée des provinces, et quitta Buénos-Ayres le 25 juillet

Affaiblie par son départ, la junte languit jusqu'au 12 août. Ce jour-là, une de ces assemblées tumultueuses qui avaient pris l'habitude de renverser les gouverneurs envahit la place , demandant, toujours au nom du peuple, l'exil du secrétaire Campana, accusé d'être l'auteur principal de la révolution d'avril. La junte céda, et la nouvelle victime partit pour l'exil. Dès ce moment la réaction contre Saavedra ne garda plus de ménagements, et le gouvernement dut enfin se retirer devant les menaces de ces mêmes émeutiers dont il s'était servi pour se maintenir au pouvoir.

Heureusement ces hommes avaient reconnu leurs erreurs, et, quittant le pouvoir, ils eurent le bon esprit de se substituer un gouvernement plus homogène et plus en harmonie avec les besoins du pays. Par un acte du 23 décembre , rendu au nom du roi Ferdinand Vil, la junte provisoire des Provinces-Unies, considérant que la marche des affaires était souvent entravée par la multitude d'avis qu'émettaient les membres d'une junte trop nombreuse, décréta formation d'un pouvoir exécutif composé de trois membres assistés de trois secrétaires ayant voix consultative; et, attendu l'impossibilité, dans ce moment, de consulter les députés des provinces, qu'il aurait fallu réunir, connaissant d'ailleurs la volonté unanime du peuple , elle nomma pour lui succéder au pouvoir le colonel Chiclana, don Manuel Zarratea, don Juan José Paso, et, comme secrétaires, Perez, Rivadaviaet Lopez. Ce gouvernement devait se soumettre aux lois qu'établiraient les députés des provinces , qui devaient être assemblés dans le plus bref délai possible.

Telle fut la fin du gouvernement établi en décembre, après la retraite de Moreno ; et ce fut un étrange spectacle et un curieux enseignement que ce pouvoir exécutif se retirant devant l'opinion publique, qui lui était devenue contraire, que cette junte

proclamant , en résignant son autorité , la faute qu'elle avait commise, malgré les efforts contraires de Moreno , en confiant le pouvoir exécutif à une assemblée trop nombreuse.

Les nouveaux gouvernants étaient donc presque des morénistes, et c'étaient précisément leurs adversaires qui leur ouvraient les portes du pouvoir. Peut-on faire honneur de ce revirement à la sagesse de ces derniers? Dans tous les cas, on doit leur tenir compte du courage avec lequel ils reconnurent et réparèrent autant qu'il était en eux l'erreur dans laquelle ils étaient tombés, et que suffirait à expliquer leur inexpérience politique, inexpérience dont les pays qui s'organisent ont toujours plus ou moins à souffrir.

Premier triumvirat. Anarchie. San Martin et Alvear. — Le Paraguay. Situation de cette province à l'époque où nous sommes arrivés. Commencements du docteur Francia. Traité du 12 octobre 1811 qui consacre l'autonomie du Paraguay. — Constitution de 1811. — Conspiration d'Alzaga. Sa fin. — Belgrano à l'armée du nord. Victoire de Tucuman.

Il serait aussi fatigant qu'inutile de suivre pas à pas la marche politique du gouvernement établi le 2-i septembre 1811. Nous avons raconté avec assez de détails les mouvements révolutionnaires de 1810 à 1811 pour que nos lecteurs aient pu se former une idée des petites intrigues , des impatiences , des égoïsmes; qui se développaient en même temps que les idées d'indépendance. La révolution, bien qu'aidée par mille antécédents qui la justifiaient, avait été réalisée par une minorité trèsactive, sans doute, mais très-faible comme nombre. Le peuple avait des sympathies pour tel ou tel chef; mais les notions les plus élémentaires sur le droit et le devoir manquaient nonseulement aux masses, mais encore aux hommes ^d'élite qui, de gouvernés, devenaient sans transition gouvernants. Un général américain disait avec raison : « Nous ne pouvons être

monarchistes, parce que nous nous connaissons tous. » Cette communauté d'éducation nuisait, jusqu'à un certain point, aux hommes mis à la tête du pouvoir dans les premiers temps de la révolution. Les gouvernés avaient trop de familiarité avec les gouvernants pour les respecter. Tel homme qui , trois ans auparavant, n'aurait osé juger en public la conduite d'un commandant de bourgade venu d'Espagne, se croyait autorisé à crier bien haut contre les triumvirs , à mépriser leurs ordres , uniquement parce que ces hommes, qu'il avait tutoyés six mois auparavant, ne lui imposaient pas. Le prestige, si nécessaire à l'homme continuellement en évidence, n'avait pas eu le temps de se faire , et l'on attaquait l'administration avec un aplomb prodigieux , avec une incroyable légèreté.

Depuis la révolution d'avril, le pays était franchement divisé en deux partis, sans noms encore, sans politique arrêtée, sans but marqué, mais qui pourtant ne s'amalgamaient pas ; ils restaient séparés comme les républicains et les monarchistes en Europe , qui ont au moins des idées diamétralement opposées pour justifier leur antipathie. Tous ceux qui avaient eu des emplois ou une importance quelconque sous Saavedra détestaient cordialement les clubistes du café de Marcos, et ceux-ci leur rendaient largement la pareille, sans trop savoir pourquoi. En dehors de ces haines individuelles, les partis ne savaient pas trop où ils tendaient. On voulait des deux côtés l'indépendance , mais on était toujours et systématiquement en désaccord sur les moyens. Ainsi , les uns demandaient des mesures de rigueur contre les Espagnols résidants, et, au moindre acte qui les atteignait, les autres criaient à l'injustice; si le gouvernement envoyait à l'armée de Montévidéo le peu d'armes dont il pouvait disposer, les opposants l'accusaient de négliger l'armée du nord , et vice versa.

Aux menées de ces brouillons des deux factions ajoutez le bourdonnement de la masse, qui, sans faire de la politique un métier, s'amusait de la chose publique, depuis qu'on faisait et

défaisait des gouvernements en invoquant son nom. Quant à son opinion , le peuple la réglait sur les faits : tant que les armes de la révolution étaient heureuses, le gouvernement était bon; aussitôt que les royalistes avaient le dessus, le gouvernement était mauvais.

Dans une société ainsi organisée, il était difficile qu'un gouvernement se soutînt longtemps avec Fappui de l'opinion publique. Aussi le nouveau triumvirat, à peine installé, eut-il à réprimer à coups de fusil une insurrection militaire fomentée par les partisans de Saavedra. Presque en même temps il recevait la fâcheuse nouvelle que les Brésiliens , sous prétexte de protéger les Espagnols , envahissaient le pays entre l'Uruguay et la mer.

La situation devenait donc des plus difficiles. Heureusement pour les Buénos-Ayriens, Elio crut voir dans ces auxiliaires un ennemi encore plus à craindre que les rebelles; il eut peur qu'une fois maîtres de Montévidéo, les Brésiliens ne voulussent garder pour eux le pays qu'ils venaient pacifier pour le compte du roi son maître. L'entrée en scène de ce nouvel acteur eut donc pour effet de diminuer sensiblement et la morgue d'Elio, et les exigences des Buénos-Ayriens; et cet incident, qui semblait de nature à donner à la guerre un caractère plus acharné, produisit un effet tout contraire, en rapprochant les belligérants. Des communications furent échangées , et l'on en vint facilement à comprendre de part et d'autre que le meilleur moyen de déjouer les plans des Brésiliens était de mettre fin aux hostilités. Un traité fut conclu, en conséquence, le 20 octobre 1811, par lequel les patriotes s'engageaient à évacuer le pays entre l'Uruguay et la mer. Elio , en retour, reconnaissait la junte comme gouvernement légal dans le reste de la vice-royauté , et faisait cesser les hostilités que la marine espagnole n'avait cesse d'exercer le long des rivières , qu'elle dominait toujours.

Trauquillede ce côté, le triumvirat put songer à organiser ses finanees , et à remonter son armée du Nord , qui depuis la

défaite de Huaqui ne faisait que reculer devant les forces espagnoles, perdant chaque jour, avec sa discipline, des hommes et du matériel.

Nous devons signaler ici un fait insignifiant pour le moment, mais qui devait avoir une grande influence sur la révolution. Vers cette époque arriva à Buénos-Ayres un bâtiment anglais , le Georges Canning. Parmi ses passagers se trouvaient plusieurs Buénos-Ayriens qui avaient servi en Europe , entre autres le colonel San-Martin, homme de guerre instruit et franchement ambitieux, mais plutôt pour son pays que pour lui-même, et don Carlos Alvear, qui , s'il avait moins de mérite comme militaire , n'avait pas une ambition moins ardente, mais avec cette différence qu'il mettait, lui, son intérêt avant celui de la patrie. Tous les deux étaient affiliés aux sociétés maçonniques, si puissantes alors ; aussi étaient-ils également partisans des menées secrètes, des mesures concertées dans le mystère , et une entente facile s'était établie entre eux.

Un de leurs premiers soins fut donc de provoquer la formation de sociétés qu'ils mèneraient à leur gré , et qui devaient plus tard donner à ces deux hommes, connus d'ailleurs dans le

pays par leurs familles, une grande et redoutable influence. Quant au gouvernement, il vit en eux d'utiles auxiliaires, et dès leur arrivée il les employa à la réorganisation de l'armée à Buénos-Ayres même.

Pour l'armée du Nord , les triumvirs crurent pouvoir la conserver en y envoyant Belgrano, qui , toujours pénétré de l'idée du devoir, travaillait avec sa persévérance habituelle, et sans se laisser abattre par les difficultés, au triomphe de l'indépendance américaine. Mais le général fut préalablement chargé d'une négociation d'une non moindre importance : il s'agissait de la séparation du Paraguay d'avec le reste de la vice-royauté, séparation à laquelle le triumvirat donnait les mains, toujours dans le but d'éloigner les difficultés.

Mais, avant de parler du traité qui consacra l'indépendance du berceau de la civilisation sud-américaine , remontons les rivières pour suivre le mouvement révolutionnaire dans cette province et voir comment a pris naissance cette étrange administration de Francia qui devait isoler le Paraguay du reste du monde.

Après les conférences de Tacuary, les officiers et l'armée qui avaient combattu sous Cabanas retournèrent à l'Asuncion, à l'exception de 200 hommes qui , sous les ordres de don Fulgencio Yegros, restèrent à Itapua, d'où ce dernier continua à correspondre avec Belgrano. A cette époque, le Paraguay était, nous l'avons dit, gouverné par don Bernardo Velasco. Il avait auprès de lui, en qualité de conseiller, un créole de Buénos- Ayres, don Pedro Somellera, que le vice-roi lui avait adjoint pour la direction des affaires civiles. C'était un homme nonseulement d'une grande intelligence, mais encore de manières polies, affables, aimé, par conséquent, autant qu'estimé. Il possédait toute la confiance du gouverneur aussi bien que des Paraguayos, sur lesquels il avait acquis un grand ascendant et qui le consultaient en tout comme un oracle.

Cet ascendant de Somellera, sa qualité de Porteno (Buénos- Ayrien) et ses relations bien connues avec Belgrano , le firent rechercher par les officiers qui avaient approché, pendant l'armistice, du général patriote, et qui, initiés par lui aux secrets de la révolution , étaient disposés à renverser le gouvernement de Velasco. Ils lui confièrent leurs secrètes aspirations et lui communiquèrent à l'appui une lettre autographe de Belgrano, où le général expliquait les idées que Buénos-Ayres se proposait de réaliser par la révolution. Enfin, ils finirent par lui déclarer qu'ils étaient résolus à proclamer leur indépendance , et qu'ils n'attendaient pour le faire que le retour d'Ycgros avec ses 200 hommes.

11 était difficile que ces menées restassent secrètes, et elles

vinrent en effet à la connaissance de Velasco. Les révolutionnaires, se voyant découverts, résolurent de précipiter le mouvement. Soraellera, consulté par Caballero, qui était alors le chef des patriotes du pays , lui répondit avec sa gaieté habituelle : •< Si Ton doit nous pendre demain, il vaut mieux mourir aujourd'hui. Dites à vos amis que ce soir, après la retraite, nous occuperons les casernes. » La chose fut ainsi faite , et la révolution s'effectua sans avoir coûté une goutte de sang, le gouverneur ayant résigné ses fonctions sans opposer la moindre résistance.

Le triomphe obtenu , Somellera proposa de confier l'administration du pays à une junte de trois membres, et il indiqua comme les hommes lui paraissant les plus aptes à ces hautes fonctions Caballero, Yegros et Francia. Les deux premiers furent acceptés par acclamation. Il n'en fut pas de même du troisième, que les Paraguayos repoussèrent comme étant ennemi de Buénos-Ayres et des idées de Belgrano; mais Somellera insista et finit par l'emporter. Il ne pouvait se douter qu'en élevant cet homme au gouvernement, il créait d'insurmontables obstacles à la politique de Buénos-Ayres et préparait au Paraguay une tyrannie qui devait peser sur ce malheureux pays pendant trente longues années.

Francia était un des rares Paraguayos qui à cette époque eussent quelques notions de gouvernement, et le seul capable de diriger une révolution. Insensible par nature, misanthrope par tempérament, implacable dans ses haines, persévérant jusque dans ses manies, c'était une de ces figures sombres, aux lèvres pâles et serrées, sur lesquelles n'apparaît que rarement un froid et sinistre sourire. Comme tout homme qui vit dans l'isolement, Francia avait une foi aveugle en lui-même; pétri d'orgueil, intolérant , il avait autant de mépris pour ses compatriotes que de répulsion pour les étrangers.

Tel était l'homme prédestiné qui , arraché par la révolution

à sa retraite , devait planer sur cette province comme le sombre génie du despotisme.

Le docteur Francia entra dans la vie publique en dominant toutes les volontés , qui pliaient comme de faibles roseaux sous sa volonté de fer. Vingt- quatre heures lui suffirent pour établir sa suprématie. Le premier usage qu'il en fit fut de s'opposer au départ du commissaire que dans les premiers moments on avait résolu d'envoyer à Buénos-Ayres pour faire acte de soumission-à la junte suprême, comme l'avaient fait les anciennes intendances de Cordova et de Salta. Somellera tenait à cette démarche, et il insista pour le maintien de la résolution prise à cet égard; mais il vit dès ce moment ce qu'il devait attendre de l'homme qu'il avait élevé au pouvoir. Francia, s'adressant à lui d'un air hautain, lui dit, en lui montrant la porte de la salle où la junte tenait ses séances : « Il faut que chacun serve son pays. Vous êtes tout à fait inutile à l'Asuncion, et vous pourriez être très-utile chez vous. » C'était lui faire entendre clairement qu'il ne voulait pas partager le pouvoir.

On croirait que ces allures d'autocrate pouvaient faire tort au docteur; il n'en fut rien. Les Paraguay os, le regardant comme indispensable, le laissèrent agir en maître absolu. Bientôt, les hommes qui s'étaient mis en avant, accusés de trahison, furent emprisonnés , et Somellera lui-môme , qui n'avait pas su profiter de l'avis de Francia, fut jeté dans un cachot, où il fut bien vite oublié .

Francia put donc agir tout à sa guise. Au lieu d'envoyer un commissaire à Buénos-Ayres, il se mit en communication directe avec le gouvernement de cette ville par une longue note que nous devons analyser, car cet écrit du misanthrope docteur a été un des points de départ du parti fédéral, dont les doctrines apparurent comme une aspiration des petits ambitieux avec Funes, et furent élevées au rang de système politique par Francia.

Pour montrer combien il était préparé à soutenir la discussion, Francia commençait par rappeler à la junte de Buénos- Ayres ce qui s'était fait jusque-là. Quand elle avait été substituée à l'autorité du vice-roi , ce n'avait été, disait-il , qu'à titre provisoire et en attendant la réunion d'un congrès général de toutes les provinces de la vice-royauté, qui devait fixer la constitution du pouvoir. Ce congrès ne pouvait avoir d'autre objet que de maintenir toutes les provinces unies par les liens administratifs, sans porter atteinte à la grande doctrine révolutionnaire qui donne au peuple le droit de choisir ses gouvernants. Moreno n'avait-il pas dit, dans la gazette officielle, que l'autorité des gouvernants avait pour base , dans la présente crise , la reprise du pouvoir suprême, qui, par le fait de la captivité du roi, était retourné à ceux de qui le roi le tenait ; que, par conséquent, l'exercice de ce pouvoir est susceptible de recevoir la forme qu'on voudrait lui donner? Une fois les liens qui unissaient le peuple et le monarque rompus, chaque province était maîtresse d'elle-même, parce que l'ancien pacte social n'établissait pas de liens entre elles , mais des relations directes entre le roi et chacune d'elles. Chaque ville ou village devait donc se considérer comme participant à la souveraineté.

« De ce principe si important et si fécond que vous avez déjà reconnu , continuait le cauteleux triumvir, on déduit que les peuples, reprenant leurs droits primitifs, se trouvent tous dans la môme position, et qu'ils doivent veiller tous également sur leur propre conservation. Qu'il y ait cependant confédération entre le Paraguay et les autres provinces de notre Amérique, et particulièrement celles qui formaient l'ancienne vice-royauté, ainsi semblent le commander l'origine commune des habitants et les nombreux intérêts qui les poussent à rester unis ; mais on commettrait une erreur si l'on pensait que cette province doit se livrer à un gouvernement qui n'émanerait pas d'ellemême, parce que, si elle le faisait, son sort dépendrait d'une

volonté étrangère, et, dans ce cas, on n'aurait rien gagné, on n'aurait fait que changer de maître. »

Ce factum se résumait ainsi :

« La province du Paraguay connaît ses droits et les revendique ; mais elle ne prétend faire aucun tort, pas même imposer sa volonté à aucun autre peuple ; elle ne se refuse à rien de ce qui est régulier et juste. Son désir est de s'unir aux autres villes de la confédération en partant des bases suivantes :

« Le Paraguay se gouvernera par lui-môme , avec une indépendance absolue de la junte de Buénos-Ayeres.

« Le commerce sera libre entre les deux pays, et les marchandises du Paraguay affranchies des droits qui pesaient sur elles au temps du système colonial.

« La régie des tabacs sera supprimée, et les quantités existant en dépôt à Buénos-Ayres seront vendues au profit du trésor du Paraguay.

« Aucun règlement ou constitution émané d'un congrès où le Paraguay ne serait pas représenté ne sera obligatoire pour cette province avant d'avoir été approuvé par une assemblée de Paraguayos et de citoyens résidant dans le pays. »

Cette longue pièce peut être considérée comme le premier document relatif à la confédération à la Plata.

La junte comprenait parfaitement les conséquences fâcheuses des prétentions de Francia. Les admettre, c'était sanctionner le morcellement de l'ancienne vice-royauté, que les apôtres de la révolution avaient voulu prévenir par les expéditions de Castclli dans le haut Pérou et de Belgrano dans le Paraguay. Mais la junte avait hâte d'enlever cette dernière province à l'Espagne. Constituée en État séparé et s'administrant librement , si elle n'aidait pas la révolution, elle ne pourrait du moins servir de point d'appui aux contre-révolutionnaires. Belgrano fut désigné, comme nous l'avons dit, pour conclure cette négociation. Un traité fut signé, le 12 octobre 18H, sur les bases préparées

par Francia ; après quoi, le général partit pour l'armée du Nord, que nous savons qu'il était chargé de réorganiser. '

Le rôle des premiers triumvirs s'était donc borné à organiser et à traiter partout. Les conventions avec Elio et avec Francia signées, ils voulurent donner une constitution au pays. Un congrès sans prestige, et au pouvoir duquel personne ne croyait, présenta un projet de constitution qui, après avoir été réformé par les triumvirs, fut proclamé en grande pompe, le 1er décembre 1811, au retour des troupes qui rentraient à Buénos-Ayres après le traité de paix avec Elio.

Mais ces constitutions successives, qui devaient, croyait-on, assurer la paix , ne servaient à rien , parce qu'elles ne s'appuyaient pas sur l'opinion publique, la seule base solide de toute constitution. L'agitation du pays était entretenue par les difficultés qu'il éprouvait à s'organiser, et aussi par le peu de cas que les Brésiliens avaient fait de la paix conclue entre les Espagnols et les créoles.

Le I "janvier 1812, en effet, le gouvernement apprit que l'armée brésilienne était restée à Maldonado. C'était une infraction à la convention du 20 octobre. Les triumvirs réclamèrent à Montévidéo, alors gouverné par Vigodet, qui y avait remplacé Elio. Vigodet répondit que, si les Brésiliens ne s'éloignaient pas, c'était la faute d'Artigas, qui maintenait l'agitation dans les campagnes. Bref, on ne put s'entendre , et la guerre éclata de nouveau entre Montévidéo et Buénos-Ayres. Cependant , quelques mois après , les triumvirs furent assez heureux pour éloigner les Portugais, en mettant enjeu, comme on l'avait déjà fait à une autre époque , l'intérêt anglais. Ils eurent recours à lord Strangford , qui , voulant conserver aux marchandises anglaises le port de Buénos-Ayres, protégeait ouvertement les patriotes. L'envoyé d'Angleterre eut assez d'influence à Rio- Janeiro pour obtenir la suspension des hostilités dont le gou-

vernemcnt brésilien menaçait les patriotes, et môme la conclusion d'un armistice avantageux pour Buénos-Ayres.

Cependant, l'armée du Nord, presque désorganisée après la fatale journée de Huaqui, éprouva un nouvel échec à Nazareno, le 12 janvier; le 4 mars, la flotte espagnole vint bombarder Buénos-Ayres ; enfin , le 4 avril , les triumvirs convoquèrent un nouveau congrès, qui modifia encore une fois la constitution du pouvoir exécutif.

Mais ces revers ne parvenaient point à refroidir l'enthousiasme des Portenos, qui allait au contraire tous les jours grandissant , et l'anniversaire du 25 mai fut célébré avec les plus vives démonstrations d'allégresse. Et cependant, c'est à peine si l'on était sûr du lendemain, à peine si l'on pouvait se croire maître de Buénos-Ayres, comme vint le prouver la découverte d'un complot tramé entre les contre-révolutionnaires de la ville et les marins espagnols, et qui faillit enlever au parti de l'indépendance ce boulevard de la révolution.

Alzaga, l'énergique alcade que nous connaissons, avait espéré abattre d'un seul coup cet échafaudage si péniblement élevé. Sûr de quelques centaines d'hommes déterminés , il devait mettre la main sur les principaux patriotes, pendant que la flotte ennemie jetterait à terre des forces suffisantes pour s'emparer de la ville par un coup de main. Mais la conspiration fut dénoncée par un mulâtre, et les mesures énergiques prises par les triumvirs déconcertèrent les conjurés. Alzaga fut fusillé avec trente-huit Espagnols. Terrifié par cet acte rigoureux, le parti de la métropole n'osa plus, de ce moment, relever la tête.

On n'avait pas de moindres sujets d'anxiété du côté du Nord. Sans doute on pouvait compter personnellement sur Belgrano et sur son énergie; mais que pourrait-il faire avec des moyens aussi insuffisants? Les troupes mises à sa disposition

pour arrêter la marche des Espagnols victorieux s'élevaient à peine à 1,500 hommes démoralisés, ayant pour tout armement 500 fusils, 215 baïonnettes, SI carabines et 24 pistolets; l'artillerie était réduite à 5 petites pièces de campagne, et les munitions étaient à l'avenant : on n'avait plus que 34,000 cartouches.

Belgrano adressait réclamations sur réclamations au gouvernement de Buénos-Ayres ; mais les triumvirs répugnaient à se priver des quelques ressources qu'ils possédaient encore, et, comme ils s'attendaient à voir bientôt complètement dispersée la petite armée , dans laquelle la désertion faisait des ravages, que la crainte même de la mort ne pouvait arrêter, ils répondaient à toutes les demandes du général qu'on lui ferait parvenir ce qu'il demandait à la première occasion opportune; mais cette occasion n'arrivait jamais. « Au moins , leur écrivait-il un jour en désespoir de cause, envoyez-moi des épées pour mes officiers. » Cette fois , il reçut une réponse plus catégorique. Le gouvernement, lui répondit-on, n'avait ni sabres, ni épées, ni argent pour en acheter.

Belgrano ne se laissa pourtant pas décourager. Même lorsqu'il désespérait du succès, il n'hésitait pas à faire son devoir; et , à force d'énergie , il réussit à sauver sa petite armée. Son équité, son affabilité, y avaient ramené la discipline. Pour remédier autant que possible au manque d'armes , il introduisit la lance dans la cavalerie , parce c'était la seule arme qu'il pùt fabriquer sans grands frais dans le pays où il se trouvait. Sur ces entrefaites, 400 fusils lui arrivèrent de Buénos-Ayres. Ce secours inespéré acheva de rendre la confiance à ses troupes, et dès lors il n'hésita plus à prendre l'offensive.

Le 2 septembre, il eut une première rencontre avec les Espagnols, à las Piedras, dans laquelle il leur fit quelques prisonniers ; mais , ne jugeant pas le terrain favorable, il rétrograda vers ïucumaii. Pio Tristan , qui commandait les Espagnols, et qui croyait avoir bon marché de cette poignée d'hommes, le

suivit, et, passant sur son flanc, se posta entre la ville et lui, afin de lui couper la retraite après Pavoir battu, comme il s'en croyait certain : il avait plus de 3,000 hommes et 13 pièces d'artillerie. C'était le 23 septembre 1812. Le 24, Belgrano, qui avait appris dans la nuit le mouvement de l'ennemi et qui ne voulait pas lui laisser l'initiative, l'attaqua vigoureusement. La" mêlée fut longue, l'attaque et la défense désespérées. L'infanterie révolutionnaire coupa en deux les lignes espagnoles et s'enferma dans la ville. Tristan n'hésita pas à l'y attaquer; mais Bclgrano fondit sur lui avec sa cavalerie , qu'il avait pu conserver en bon ordre. Placés entre deux feux , les Espagnols ne tardèrent pas à plier, et leur chef, pour éviter une déroute, ordonna la retraite; mais l'infanterie, sortant alors de la ville, les attaqua avec une telle furie que Belgrano put écrire à Buénos-Ayres :

« La patrie peut célébrer avec un juste orgueil la complète victoire obtenue le 25 septembre, anniversaire de Notre- Dame de la Merci , dont nous avions invoqué la protection. 7 canons, 3 drapeaux, 1 étendard, 50 officiers, 4 chapelains, 2 curés et 600 hommes prisonniers, 400 hommes hors de combat, les munitions de l'artillerie et de l'infanterie, la plus grande partie des bagages , tombés en notre pouvoir : tels sont les résultats de cette journée. Officiérs et soldats se sont conduits avec honneur et courage. L'ennemi, qui fuit avec précipitation, est poursuivi. J'enverrai un bulletin spécial aussitôt que les circonstances le permettront. »

Une colonne aux ordres de Diaz Vêlez donna en effet la chasse aux restes de l'armée royaliste , qui reprit le chemin du haut Pérou.

Les mêmes déceptions qu'avaient éprouvées les patriotes après les désastres de Huaqui et de Nazareno , les Espagnols les éprouvèrent à leur tour : les populations , qui les avaient accueillis à bras ouverts quand ils venaient en vainqueurs, ne leur montrèrent plus, après la défaite, que des dispositions

hostiles. Salta se souleva et chassa sa garnison espagnole ; mais, à l'approche de Tristan, ceux qui avaient fait la révolution, ne se sentant pas en état de résister, abandonnèrent la ville pour aller grossir l'armée de Belgrano, et la cité, tour à tour révolutionnaire ou royaliste, offrit aux vaincus de Tucuman un abri d'où Belgrano ne devait pas tarder à les déloger.

Mais, avant de 'continuer le récit des triomphes de l'armée du Nord, retournons à Buénos-Ayres, où se passaient des événements non moins importants.

Second triumvirat. L'armée de l'Uruguay porte les derniers coups au parti espagnol. Assemblée constituante de 1813. Réformes administratives. — Nouveaux succès des armées patriotes. Victoire de Salta. — Désastre de Valcapujo et d'Ayouma. — L'Espagne , qui s'est relevée après la chute de Napoléon , songe à reconquérir ses colonies. Préparatifs de résistance. Dissensions parmi les patriotes. La Société maçonnique. Rivalité d'Alvear et de San- Martin. Ce dernier va remplacer Belgrano à l'armée du Nord.

En octobre 1812, les Buénos-Ayriens étaient déjà bien las de leurs triumvirs. On les accusait d'abandonner l'armée du nord; on les accusait surtout de ne pas vaincre, et tout était préparé pour un soulèvement , quand arriva la nouvelle de la victoire de Tucuman.

Quelques semaines plus tôt, cette victoire eût causé une satisfaction unanime; mais les clubs, qui avaient tout organisé pour l'émeute, ne voulurent pas en être pour leurs frais; ils étaient impatients d'essayer leur puissance , principalement la société maçonnique, à laquelle étaient affiliés le colonel San- Martin, le major Alvear, Monteagudo, l'éditeur du journal le plus populaire, et quelques moines philosophes des différents ordres établis à Buénos-Ayres, comme Pedriel, Grêla, Chambo, Herrera, Bodriguez, Aparicio.

La révolution se fit comme d'habitude : le 8 octobre, la place

de la municipalité fut occupée par le régiment de grenadiers à cheval que San-Martin venait de former, et par le 2e d'infanterie. C'était, à peu de chose près, toute la force armée dont pouvaient disposer les triumvirs , et cette force armée se présentait à la municipalité pour demander la déposition des gouvernants. Les prétextes n'avaient pas changé après le triomphe de Tucuman ; la vérité était qu'on ne voulait plus de ces messieurs, parce qu'ils avaient assez gouverné. Devant cette manifestation, les triumvirs ne crurent avoir rien de mieux à faire que de mettre leurs personnes en sûreté. Puirredon , le seul qu'on trouva, fut exilé à San-Luis.

Ainsi finit le premier triumvirat. La municipalité en nomma immédiatement un autre, composé de Rodriguez Pena, Passo et Alvarez Jonte.

Les nouveaux gouvernants montaient au pouvoir dans une heure de bonne chance. La première fois qu'ils eurent à parader comme triumvirs , ce fut pour recevoir les drapeaux pris aux Espagnols à la bataille de Tucuman, et leur premier décret eut pour objet de récompenser les soldats de Belgrano , auxquels il accordait le droit de porter au bras un écusson avec ces mots : La patrie à ses défenseurs à Tucuman.

Bientôt ils eurent à célébrer un nouveau triomphe : l'armée de l'Uruguay, après l'armistice avec les Portugais, qui, en la délivrant de toute crainte de ce côté, lui avait rendu la liberté de ses mouvements, avait repris l'offensive. Rondeau, à qui on avait confié le commandement de l'armée , le 8 octobre , s'avança jusqu'au Cerrito, à une lieue de Montévidéo. Les royalistes l'attaquèrent, mais il les défit complètement, et put sans être inquiété rétablir le siège devant Montévidéo.

Ainsi battu sur tous les points, le parti espagnol disparut de la scène politique vers la fin de 1812.

Débarrassés de tout souci de ce côté, les nouveaux triumvirs cherchèrent à établir quelque stabilité en réunissant un con-

grès qui fixerait le système administratif. Une constitution, malgré Finsuccès des tentatives faites jusque-là, était encore le rêve de tous les hommes politiques et Tunique remède qu'ils croyaient pouvoir apporter aux continuelles secousses qui agitaient le pays et qui rendaient impossible toute marche régulière. Jusqu'alors c'étaient les municipalités qui avaient élu les députés ; ils crurent assurer une plus grande autorité au congrès en basant le système représentatif sur le suffrage universel , et assurer l'arrivée au pouvoir des hommes les plus capables par l'élection à deux degrés. Un décret du 24 octobre porta que tout homme libre irait voter chez le juge de paix de son quartier, à l'effet de nommer un électeur, et que les électeurs ainsi nommés se réuniraient à la municipalité, où, conjointement avec les municipaux, ils éliraient les députés. Le nombre de ces derniers était ainsi fixé : quatre pour la ville de Buénos-Ayres,deux pour chaque capitale de province, et un pour chaque ville de moindre importance. Leurs pouvoirs n'auraient aucune limite.

En outre, le décret déclarait toutes les élections précédentes vicieuses, et par conséquent tout ce qui s'en était suivi nul et non avenu, par la raison qu'on n'avait jamais consulté la volonté nationale , source unique de l'autorité légale. La tendance des idées, vers la fin de 1812, était clairement formulée dans les devoirs qui , selon les triumvirs, étaient imposés aux députés.

« Les temps sont venus où les peuples des Provinces-Unies du Rio de la Piata ouvrent avec dignité le livre de leurs destinées éternelles, et votent par leurs représentants légitimes la forme de gouvernement qu'ils doivent «e donner pour paraître sur le grand théâtre des nations. Les députés étant à la hauteur de leur noble mission , et la patrie à la hauteur de ses nobles destinées , c'est d'eux que nous devons attendre les grandes et sages mesures, l'énergie et la fortune. »

Les clubs, la presse, qui , comme nous l'avons déjà fait remarquer, avaient une très-grande influence , aidaient puissamment les gouvernants. Tous parlaient à l'unisson de la nécessité de pro-

clamer l'indépendance. L'indépendance était donc déjà dans l'esprit de tout le monde avant d'être officiellement décrétée.

Le congrès ainsi élu se réunit pour la première fois le 3i janvier 1 81 3 ; mais la représentation nationale était loin d'être complète, à peine si la moitié de ses membres assistaient à la séance d'ouverture : les provinces péruviennes , encore dominées par les royalistes, n'avaient pas envoyé les leurs ; le Paraguay, séquestré par le sombre et taciturne Francia, ne donnait pas signe de Vie; enfin, les députés de l'Uruguay furent repoussés comme n'étant pas l'expression de la volonté du peuple, mais de celle d'Artigas , qui dominait les campagnes par le système de terreur qu'il avait établi , système que les Portenos n'hésitaient pas à approuver quand il s'agissait de chasser les royalistes, mais qu'ils trouvaient exécrable quand Artigasy recourait pour imposer au congrès des députés de son choix.

La réunion de ce congrès, si incomplet qu'il fût, faisait faire cependant un grand progrès à la cause de la révolution , en groupant en un même faisceau les différentes volontés qui tendaient à se perdre en efforts individuels. Il réalisait, en outre, ce qui n'avait pu avoir lieu jusqu'alors, la séparation des pouvoirs, et consacrait la légitime influence que doit avoir l'assemblée législative sur le pouvoir exécutif.

Le triumvirat , les municipalités , les différentes provinces e l'armée prêtèrent un serment ainsi formulé : « Reconnaissezvous l'assemblée générale constituante comme l'autorité souveraine des provinces de la Plata? Jurez-vous de vous soumettre loyalement à toutes ses décisions, et de les faire observer et exécuter; de ne reconnaître d'autres autorités que celles qui tiendraient d'elle leurs pouvoirs; de conserver et de soutenir l'intégrité, la liberté et la prospérité des Provinces-Unies du Rio de la Plata, la sainte religion catholique, apostolique et romaine? *

La teneur de ce serment, prêté, on peut le dire, par tous les habitants en état de le comprendre, marquait un nouveau pas vers l'indépendance. Il n'était plus question du roi Ferdinand;

les autorités, quelles qu'elles fussent, ne reconnaissaient d'autre souveraineté que celle du congrès élu par le peuple.

Le 5 janvier , une victoire importante par ses résultats, bien qu'insignifiante si on l'apprécie par le nombre d'hommes qui prirent part au combat, vint affermir les membres du congrès dans leurs idées d'indépendance. La domination des Espagnols était, à la vérité, réduite au seul territoire que protégeaient les canons de Montévidéo ; mais ils étaient entièrement maîtres des rivières ; leurs bâtiments légers parcouraient sans obstacle l'Uruguay et le Parana; leurs soldats ou leurs marins abordaient parfois dans les campagnes riveraines et enlevaient le bétail nécessaire à la consommation de la place assiégée. Les fermiers riverains étaient constamment menacés par ces razzias, dont les forces patriotes qui stationnaient dans les petites villes du littoral avaient été jusque-là impuissantes à les défendre.

Après la journée du 8 octobre, le colonel San-Martin avait été envoyé au Rosario pour observer les mouvements d'une flottille espagnole, assez forte pour inspirer des inquiétudes, qui avait remonté le Parana. Il avait avec lui le premier régiment de cavalerie , composé entièrement de créoles , commandé par des officiers créoles , et qui eût été instruit et discipliné à l'européenne.

Nous avons dit ce qu'était San-Martin lui-même. Façonné au métier des armes dans les collèges militaires espagnols, il avait fait ses preuves en Espagne , et s'était notamment distingué à la bataille de Bailen. C'était une forte et virile intelligence, dévoué partisan de la cause de l'indépendance, dont le succès ne lui paraissait pas plus douteux que la légitimité. Il apportait , en outre , à la révolution la discipline militaire et la science de la guerre telles qu'on les pratiquait en Europe. Et ce n'était pas un médiocre service qu'il rendait à la patrie, car les hommes qui commencent une guerre par l'insurrection ont généralement le travers de mépriser le long et pénible apprentissage que le soldat régulier subit avant d'être conduit à l'ennemi ; et si, dans

le premier moment, ces troupes , qui n'ont pour elles que l'enthousiasme et la bonne cause , peuvent vaincre par surprise , à la longue c'est toujours la discipline et la tactique qui triomphent.

San-Martin apprit par ses espions que la flottille ennemie s'apprêtait à débarquer au couvent de San-Lorenzo , à 5 lieues au nord du Rosario. Ayant caché ses hommes dans le couvent,

11 laissa débarquer les Espagnols, et, à peine avaient-ils mis pied à terre, qu'il tomba sur eux comme la foudre. Les maraudeurs ne purent tenir devant cette brusque attaque. Culbutés, sabrés de tous côtés, ils se rembarquèrent en désordre, laissant grand nombre de morts et quelques prisonniers aux mains des patriotes. Ce fut un triomphe complet : il eut ce double avantage de mettre fin aux incursions des pirates espagnols et de montrer à l'armée de la jeune république ce que peut la discipline.

Bientôt après , Buénos-Ayres eut à célébrer une nouvelle et plus importante victoire: Salta, comme Tucuman, était au pouvoir de Belgrano.

Tristan , nous le savons, s'était arrêté à Salta, après sa malheureuse affaire de Tucuman. Il avait été considérablement renforcé par Goyenèche, qui lui avait envoyé ses meilleurs régiments. Se voyant à la tête de 3,000 fantassins, de 500 cavaliers et de 10 pièces d'artillerie, il crut pouvoir attendre Belgrano, qui, voulant profiter de l'enthousiasme de ses troupes, s'approchait de Salta pour l'en déloger.

L'armée patriote , renforcée également par le gouvernement installé le 8 octobre , comptait à peu près 3,000 hommes et

12 pièces d'artillerie.

Belgrano franchit sans obstacle les 80 lieues qui séparent Tucuman de Salta, et, imitant la manœuvre de son adversaire à Tucuman , il alla se placer au nord de Salta pour lui couper la retraite. Tristan sortit de la ville comptant sur la supériorité de ses troupes, plus nombreuses et mieux armées; mais l'infanterie patriote le chargea avec tant de vigueur que bientôt il se vit

rejeté dans la place et serré de si près , qu'après trois heures de combat il fit hisser un drapeau blanc. Les pertes étaient considérables des deux côtés : les patriotes avaient plus de 500 hommes hors de combat ; les royalistes comptaient 480 morts et 114 blessés; ils avaient laissé au pouvoir de Belgrano 300 prisonniers, 5 canons et 500 fusils. Le général patriote crut donc, après de tels avantages , pouvoir accéder à la capitulation que demandait Tristan, et dont les termes furent ainsi arrêtés : Les Espagnols pourraient retourner librement au Pérou , mais à la condition de ne point se servir de leurs armes sur le territoire de la vice- royauté. Les patriotes protégeraient leur retraite jusqu'au Desaguadero, limite des deux vice-royautés.

La nouvelle de cette victoire fut célébrée avec transport à Buénos-Ayres. Des récompenses furent votées aux vainqueurs, et un prix de 40,000 piastres (200,000 fr.) accordé au général qui venait de remporter les deux plus grandes victoires que la patrie eût eu à célébrer depuis le 25 mai 1810. Belgrano accepta, à condition que la somme dont il lui était fait don serait employée à la fondation d'écoles dans les provinces.

Malheureusement pour la cause révolutionnaire, après les victoires de Tucuman et de Salta, Goyenôche fut rappelé de l'armée et remplacé par le général Pezuela, qui prit le commandement des troupes dans le haut Pérou. A partir de ce moment, la fortune, qui avait favorisé les patriotes depuis le commencement de l'année, sembla les abandonner.

Le nouveau général royaliste s'appliqua d'abord à remonter le moral de l'armée que son prédécesseur lui laissait si découragée, et il se prépara à la lutte avec la môme énergie, la même patience qu'avait montrées Belgrano lorsqu'on lui avait confié les fuyards de Huaqui et de Nazareno.

L'armée patriote, au contraire, enorgueillie de ses récents succès, se laissait entamer par les discordes politiques qui divisaient les citoyens à Buénos-Ayres. Dorrego, un de ses plus vaillants officiers et l'un de ceux qui avaient puissamment con-

tribué aux derniers succès, avait quitté l'armée; d'autres encore parmi les principaux chefs se montraient également mécontents de leur position , soucieux de l'avenir; ils ne voyaient pas de terme à leurs fatigues , et tous se laissaient aller au découragement en songeant aux campagnes qu'il leur faudrait faire encore avant d'amener à merci les Espagnols , qui trouvaient dans le Pérou, après chaque défaite, d'inépuisables ressources.

Dans les derniers jours de septembre, une correspondance de Belgrano, interceptée et portée au général royaliste, avait appris à celui-ci qu'un corps important, commandé par Zelaya, devait se réunir a l'armée patriote. Pezuela, par des prodiges d'activité, put battre la troupe de Zelaya et venir attaquer Belgrano avant qu'il eût eu vent de cet échec.

Les deux armées se rencontrèrent dans les plaines de Velcapujo. Créoles et Espagnols se battirent avec une égale furie ; l'avantage cependant était aux patriotes, quand un ordre mal interprété paralyse tout à coup leur élan; ils s'inquiètent, ils hésitent, tandis que les royalistes redoublent d'ardeur, et une panique que rien ne justifie précipite dans une fuite désordonnée les vainqueurs de Salta et de Tucuman. Ce n'est qu'à une dizaine de lieues au sud de Velcapujo que Belgrano put réunir ses hommes. Heureusement encore que le manque de cavalerie mit Pezuela dans l'impossibilité de tirer parti de sa victoire. Belgrano put donc s'arrêter à Mâcha, où il tâcha de réorganiser son armée. Pezuela l'y laissa tranquille jusqu'au 14 novembre; ayant alors reçu des renforts, il l'attaqua à Àyouma, et, grâce à la supériorité de ses troupes, mieux armées et mieux disciplinées , il le força de nouveau à battre en retraite , après trois heures d'une résistance opiniâtre.

A la fin de 1813, Belgrano avait rétrogradé jusqu'à Jujuy, où il attendait avec 1 ,000 hommes, — c'était tout ce qui lui restait, — le général royaliste, pour lui disputer au moins l'entrée des provinces plus spécialement argentines.

Ces événements ne furent pas les seuls qui vinrent attrister la révolution à la fin d'une année qui avait si bien commencé. La désorganisation menaçait également l'armée de l'Uruguay, et cela par le fait d'Artigas, dont les patriotes avaient si inconsidérément accepté les services. La guerre de sauvage qu'il faisait aux péninsulaires devait un jour retomber sur les hommes qui avaient cru qu'en temps de révolution tous les moyens sont également bons.

L'ancien contrebandier croyait de la meilleure foi du monde qu'ayant été le principal auteur de la ruine du pouvoir espagnol dans l'Uruguay, ce pays ne devait avoir d'autres lois que sa volonté. C'était pour arriver à agir en maître qu'il avait pris les armes : aussi voyait-il un obstacle dans les Buénos-Ayriens comme il en avait vu un dans les soldats d'Elio ; et chaque fois qu'un chef arrivait de Buénos-Ayres, chaque fois qu'un ordre lui était donné, il se croyait atteint dans sa légitime autorité. En outre, il ne comprenait pas que l'Uruguay pût rester uni par les liens administratifs à Buénos-Ayres , comme il l'avait été auparavant à l'Espagne. Pour lui, indépendance voulait dire isolement absolu de chaque province. En un mot, Artigas était de l'école de Funes et de Francia.

Il faut qu'un peuple soit bien familiarisé avec la science po? litique pour que le système fédéral puisse être compris par lui. Si c'est la forme la plus propre à conduire une nation au plus haut point de prospérité, c'est aussi la plus difficile à pratiquer; c'est celle qui exige le plus de rouages , le plus de hiérarchie et surtout le plus de respect pour les conventions ; et c'est précisément ce respect pour les conventions que les peuples qui commencent à se gouverner par eux-mêmes n'observent jamais. La fédération, quand elle est comprise comme Francia et Artigas la comprenaient, n'est que le morcellement, le retour à l'isolement où vivaient les diverses tribus indiennes avant Irala ou Garay.

Mais Artigas et ses amis se préoccupaient fort peu de ce que deviendrait le pays, pourvu que leur ambition fût satisfaite. Us résolurent donc, d'accord avec quelques officiers, d'essayer leurs forces sur l'armée même chargée de défendre la cause de l'indépendance dans l'Uruguay. Le colonel Rondeau et le chef d'étatmajor Vedia firent prendre les armes aux troupes et sommèrent le commandant en chef Zarratea de se retirer. Le général, qui méritait sans doute le mépris qu'on lui témoignait, obéit aux ordres de ses subalternes, et Rondeau prit le commandement. Artigas, en apparence, ne gagnait rien à ce mouvement, il demeurait comme auparavant chef de la cavalerie; mais il avait établi un précédent dont il saurait tirer parti quand, n'ayant plus besoin des soldats de Buénos-Ayres , il voudrait recommencer à son profit ce qui venait d'être fait pour Rondeau.

Tout d'abord, cet acte d'indiscipline ne changea rien à l'état des choses; l'armée continua, sous le commandement de Rondeau, les opérations du siège, qui avançait très-peu, faute d'artillerie. Quant au gouvernement de Buénos-Ayres, il ferma les yeux sur cet incident et confirma Rondeau dans le poste qu'il avait usurpé ; car cette insurrection militaire coïncidait avec les désastres de Velcapujo et d'Ayouma, et puis, à ce même moment, la nouvelle tournure des choses en Europe, en 1813 , semblait menacer la colonie révolutionnaire de dangers plus sérieux encore.

L'Espagne se relevait en effet; la puissance napoléonienne avaitéchoué devant l'immense responsabilité que l'héritier de 93 avait voulu prendre dans ses seules mains. La Révolution française s'était crue, avec raison , appelée à battre en brèche partout les gothiques institutions qui pesaient sur presque toute l'Europe au temps de Mirabeau et de Bonaparte. Pour vivre en paix, la République avait dû se créer des alliés en portant la i^oilé à ses voisins ; mais elle fut arrêtée dans sa marche par

l'ignorance et par les préoccupations résultat d'une série de siècles de despotisme. La Révolution trouva ses plus cruels ennemis dans cette même France , si brillante au dehors , si tourmentée à l'intérieur.

La France en vint à désespérer de la Révolution , et un des enfants de 93 eut le triste courage de profiter de cette lassitude pour descendre de la haute position que son génie et la Révolution lui avaient créée. Le 18 brumaire, Bonaparte fit place à Napoléon ; la contre-révolution triompha , et le monde retomba dans l'ornière dont il semblait prêt à sortir.

L'Europe cependant ne crut pas à cette contre-révolution. Les rois ne voulurent pas admettre à leur rang cet homme qui venait de leur donner un siècle peut-être encore d'existence. Pour se consolider, pour se faire des alliés, le monarque nouveau fut donc obligé de faire la guerre aux monarques anciens, et de continuer, stérilement pour les peuples, les grandes guerres de la République , qui eussent pu résoudre , il y a un demi-siècle, ce problème de l'organisation européenne qui menace encore l'avenir.

Mais dans ces guerres faites par, pour et contre Napoléon, les armées françaises n'avaient plus pour complices les idées libérales des hommes énergiques et bien pensants de tous les pays. Les nationalités européennes se raidissaient contre l'Em pereur, comme l'esclave se raidit contre son maître. Les victoires de l'Empire pouvaient comprimer par la terreur les haines contre les conquérants, mais elles ne faisaient pas de prosélytes à la France; aussi, dans cette lutte impossible, Napoléon finitil par succomber.

Les victoires constantes , dont la République aurait pu se passer, étaient indispensables à l'Empire. La République, quoique blessée, pouvait encore combattre ; l'Empire devait succomber à sa première blessure.

L'armée, décimée en Espagne par des combats de toutes les heures, désorganisée en Russie par les privations et le froid,

dut se replier suri la France. Napoléon essaya de réveiller l'en thousiasme de 93, alors que la patrie était en danger; mais le Veillons au salut de l'Empire n'électrisait plus la jeunesse comme la vieille Marseillaise qu'il avait répudiée. Après de glorieux mais vains efforts, il dut abdiquer. Délaissé par les républicains, méconnu par les souverains dont il avait prolongé l'existence , le dompteur de la Révolution fut exilé par les rois.

Cette grande infortune, toute royale, intéressa médiocrement les peuples; et les gouvernants de droit divin songèrent à ramasser leurs gouvernés, que ces discordes avaient singulièrement dispersés.

L'Espagne surtout avait fort à faire pour ramener ses colonies à ces sentiments de loyauté qui avaient éclaté avec tant de force lors de la captivité du roi Ferdinand VII. La maladresse des Espagnols et l'audace de quelques tribuns avaient rendu impossible tout retour à l'ancien état de choses. Pour les Espagnols, le temps des concessions était passé. L'amour-propre aveuglait ceux qui auraient pu renseigner le gouvernement de Madrid. En un mot, les patriotes étaient considérés comme des rebelles, et on ne voulait pas en entendre parler. Le rétablissement de l'ordre fut confié à 2,200 soldats, qui arrivèrent à Montévidéo sur le vaisseau San-Pablo et sur la frégate Prueba, dans les derniers jours de septembre i813.

Malgré toutes ces difficultés et toutes ces menaces, le triumvirat ne désespéra pas de la révolution. La grandeur du danger surexcita l'énergie des patriotes. La loge maçonnique surtout déploya une infatigable activité. Un de ses membres les plus influents, San-Martin, l'organisateur des grenadiers à cheval, le vainqueur deSan-Lorenzo, fut envoyé à l'armée du Nord pour remplacer Belgrano,que ses deux défaites avaient rendu impopulaire.

Les députés, bien qu'ils ne fussent pas en nombre, se réunirent et sanctionnèrent plusieurs lois importantes. Ils recon-

nurent le triumvirat comme le pouvoir suprême auquel toutes les provinces devaient obéissance , et l'ancienne vice-royauté put se présenter à l'extérieur avec les apparences d'une nation constituée. Un délégué fut envoyé au Brésil pour maintenir les bonnes relations avec la cour de Rio-Janeiro , et spécialement cultiver l'amitié du ministre anglais , lord Strangford , qui dans d'autres circonstances avait servi si efficacement la révolution.

En même temps , d'importantes réformes étaient faites qui méritent d'être signalées. Le système financier fut réorganisé. L'entrée des marchandises étrangères fut affranchie des entraves dont l'avait embarrassée le gouvernement colonial, et la perception des droits de douane s'opéra d'une façon régulière. La torture en matière criminelle, abolie de fait par les mœurs, le fut légalement. Pour se faire des partisans parmi les Indiens des provinces péruviennes, le Sénat sanctionna une loi exemptant à l'avenir les Indiens de la taxe personnelle qu'ils payaient à l'Espagne. Le gouvernement reçut en outre l'autorisation de racheter des nègres, qui devenaient libres après avoir servi pendant un temps limité dans les rangs de l'armée patriote : c'était un moyen de créer de bons soldats et d'arriver bientôt à l'extinction de l'esclavage. Un grand nombre de patriotes , comprenant la portée de cette mesure, donnèrent la liberté à leurs esclaves, pour qu'ils entrassent immédiatement dans l'armée. Ainsi furent formés deux régiments entièrement composés de nègres libres : le n° 7, qui fut incorporé à l'armée du Nord , et le n° 3, destiné à renforcer l'armée qui assiégeait Monté vidéo.

Abolition du triumvirat. Posadas directeur suprême des Provinces-Unies. — Congrès oriental. L'Uruguay, Jà l'instigation d'Artigas , se déclare indépendant. —Création d'une escadre argentine, qui est placée sous les ordres de l'Irlandais Brown; ses succès contre la flotte espagnole. Prise de Martin-Garcia. Capitulation de Montévidéo. — Le Chili ; sa situation politique; progrès qu'y fait l'esprit révolutionnaire. San-Martin songe à s'unir aux patriotes de ce pays pour chasser les Espagnols du Pérou. — Mouvement réactionnaire à Buénos-Ayres ; tentatives pour replacer la Plata sous le régime monarchique. — Guerre civile dans l'Uruguay. Artigas se déclare chef des Orientaux. — Démission de Posadas.

Cependant, malgré les bonnes intentions des triumvirs» la révolution languissait, le nombre des indifférents augmentait chaque jour; l'unanimité des créoles en matière politique avait entièrement disparu. Divisés en morénistes et en saavedristes d'abord , beaucoup commençaient à se lasser de l'agitation politique , et la généralité avait fini par laisser aller les événements sans y prendre une part active. Mais , à mesure que le cercle des politiqueurs se rétrécissait , la société maçonnique prenait plus d'importance, et, dans les premiers mois de 1814, elle pouvait être considérée comme le véritable gouvernement de Buénos-Ayres. San-Martin et Alvear en étaient, nous l'avons dit, les deux membres les plus influents. Marchant d'accord, ils avaient fait triompher le mouvement du 8 octobre 1813. Les triumvirs portés ce jour-là au pouvoir étaient affiliés à la société ; la loge, comme on l'appelait, était donc montée au pouvoir avec eux . Malheureusement, ce qu'on pouvait prévoir arriva : unis pour vaincre, les chefs du club tout-puissant devinrent rivaux après la victoire. Dès lors, ces deux hommes, qui devaient avoir une si grande influence sur les destinées du pays, se firent connaître tout entiers. Nous avons déjà fait entrevoir leur caractère respectif, nous croyons devoir y insister.

San-Martin, aussi bon soldat que politique médiocre, avait une grande et noble ambition : il voulait d'abord le triomphe

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de la révolution, puis» pour lui-même, une haute positipn, mais qu'il voulait conquérir par des services réels. Pour être juste, nous devons môme ajouter que, s'il ambitionnait le poste le plus élevé , c'était parce qu'il ne voyait nul autre plus apte que lui à l'occuper. Mais , nous le répétons , dans sa brillante carrière politique, il montra qu'il savait préférer la cause qu'il servait à ses intérêts personnels.

Alvear, homme moins sérieux, aussi habile cabaletir que militaire médiocre, n'avait en vue que ses propres intérêts. Il était patriote parce que la révolution lui donnait plus de facilité pour monter en grade. Peu lui importait d'ailleurs la cause qu'il servait; ce qu'il voulait, c'était briller.

San-Martin était un patriote ambitieux ; Alvear, un ambitieux égoïste.

Alvear se préoccupa tout d'abord d'éloigner son rival ; dans ce but , il avait fait tous ses efforts pour qu'on lui donnât un commandement éloigné ; il ne tarissait pas sur son éloge , et ne cessait de représenter à la loge que ses talents militaires pouvaient seuls réparer les désastres causés par l'ineptie de'Belgrano. Il avait réussi , et le départ de San-Martin pour Tucuman l'avait laissé presque maître de la société secrète où tout se décidait. Il en profita pour fomenter une nouvelle idée qui commençait à s'y faire jour, et dont il espérait que la réalisation lui assurerait un poste au moins égal à celui que San- Martin avait obtenu.

Il s'agissait de changer la forme du gouvernement. La division du pouvoir entre trois personnes a, disait-on, des inconvénients qui sautent aux yeux. Si les triumvirs gouvernent à tour de rôle, la, marche des affaires n'est pas uniforme , régulière ; si, au contraire, ils doivent se concerter avant de prendre une détermination, il se perd en discussions un temps considérable. D'où l'on concluait qu'il fallait encore une fois remanier la constitution , déjà si souvent modifiée depuis la révolution de mai.

Le congrès, réuni de nouveau le 21 janvier 1814, aborda cette question, et décida que les triumvirs seraient remplacés par un directeur suprême des Provinces-Unies, qui exercerait le pouvoir dans les mêmes conditions. Le choix des députés s'arrêta sur don Gervasio Posadas , parent d'Alvear, qui prit possession du pouvoir le 31 janvier 1814.

Ce changement ne produisit aucune émotion à Buénos-Ayres, et il fut accepté sans répugnance par les provinces , excepté pourtant l'Uruguay. Artigas ne pouvait voir sans déplaisir que les Buénos-Àyriens retournassent au système de la vice-royauté, en déposant le pouvoir entre les mains d'un seul homme, qui, par le fait, était exactement un vice-roi, avec cette seule différence que les vice -rois arrivaient d'Espagne, tandis que dorénavant ils seraient élus par une assemblée d'où ses députés à lui avaient été exclus. Il poussa donc les habitants à nommer de leur côté un congrès particulier pour l'Uruguay, lequel fonctionnerait en même temps que le congrès général qui tenait ses séances à Buénos-Ayres. Rondeau, qui, de son coté, n'avait pas vu d'un bon œil la nomination d'un des parents de l'intrigant Alvear à un poste si important, laissa son chef de cavalerie cabaler tout à son aise.

Artigas en vint à ses fins. Un congrès oriental fut réuni, et il donna une entière satisfaction aux vues de l'ambitieux partisan. L'Uruguay fut déclaré province confédérée, et, dans l'acte qui consacrait son indépendance, on trouvait répété tout ce que Francia avait dit dans une circonstance analogue.

Une députation fut immédiatement envoyée à Buénos-Ayres pour s'entendre sur les bases d'une confédération entre l'Uruguay et les autres provinces. Mais si le gouvernement central avait accepté les captieuses raisons de Francia et accédé aux prétentions d'une province éloignée, il ne pouvait pas en agir de même avec l'Uruguay , occupé par ses troupes et où les Espagnols étaient encore puissants par leur marine et par la possession de la principale ville du pays. Les députés d'Artigas ne

furent donc pas reçus. Celui-ci aussitôt déclara la guerre à Buénos-Ayres. Les gauchos qu'il commandait, ainsi que ceux qui suivaient son parti, soit par crainte, soit parce qu'ils étaient intéressés à son système de déprédations , reçurent l'ordre de se retirer au nord du Rio-Negro, ce qui réduisit l'armée patriote de plus de moitié. 11 fit plus, il commanda à un de ses lieutenants, Frutor Rivera, d'enlever les chevaux dont pouvait disposer Rondeau. L'ordre fut exécuté, et le général se trouva ainsi réduit à l'immobilité , entre les Espagnols , qui pouvaient sortir de la ville pour l'attaquer, et Artigas, qui menaçait de l'affamer en enlevant les bestiaux.

La situation, on le voit, était des plus difficiles. Cependant le nouveau directeur ne céda point; il promit des renforts à Rondeau, déclara Artigas traître à la patrie, hors la loi , et mit sa tête à prix, comme celle d'un malfaiteur.

Comprenant que, tant que la marine espagnole dominerait les eaux de la Plata, il serait impossible de réduire Montévidéo , Posadas voulut improviser une marine. Des bâtiments marchands en assez grand nombre qui se trouvaient dans le port, il acheta ceux qui parurent le mieux en état d'être armés, et il déploya une telle activité que le 7 mars 1814 sept bâtiments furent prêts à combattre. Le commandement de cette petite fiotte fut donné à un Irlandais, ancien capitaine marchand, Guillaume Brown, dont le bâtiment avait fait naufrage trois ans auparavant, et qui s'était distingué par des coups hardis pendant le blocus établi par les Espagnols , qui même avait été assez heureux pour s'emparer d'une embarcation qui lui donnait la chasse. Les forces navales auxquelles il allait avoir affaire étaient de beaucoup supérieures. La flotte espagnole se composait en effet de deux divisions : huit embarcations de guerre et sept bâtiments marchands armés en guerre stationnaient dans le port de Montévidéo ; six bricks et goélettes et trois embarcations légères stationnaient à Martin-Garcia. C'étaient donc vingt-quatre bâtiments, et mieux armés que les siens, contre

lesquels Brown ne craignait pas de prendre l'offensive, et l'en treprise était d'autant plus périlleuse que tous les bâtiments espagnols étaient protégés par les batteries de terre.

Brown prit le titre de commodore de l'escadre argentine, et quitta le port de Buénos-Ayres le 8 mars. Le 4 4, il canonna les fortifications et la flottille que Romerate commandait à Martin-Garcia. Le début de la flotte républicaine ne fut pas heureux. L'Hercule, que montait Brown, fut le seul bâtiment qui prit une part active au combat, et, quand il le vit criblé de boulets, le commodore fut obligé de se retirer, après avoir eu 45 tués et 50 hommes mis hors de combat. Il ne voulut pourtant pas rentrer à Buénos-Ayres ; il répara comme il put ses avaries, et, dans la nuit du 45 au 46 mars, il put faire débarquer 450 hommes, aux ordres du lieutenant Orono, lesquels, au point du jour , attaquèrent les forts du côté de la terre, pendant que Brown les canonnait de la rivière. Cette double attaque déconcerta Romerate , qui , craignant de perdre ses bâtiments , mit toutes voiles dehors et remonta l'Uruguay, laissant l'île et ses batteries au pouvoir des patriotes.

Après ce brillant fait d'armes, qui divisait la flotte espagnole, car Romerate ne pouvait plus rejoindre l'autre division sans essuyer le feu des batteries de Martin-Garcia, l'escadre patriote, augmentée de trois nouveaux bâtiments, se dirigea vers le port de Montévidéo, qu'elle bloqua.

La flotte espagnole, malgré son incontestable supériorité, ne bougea pas du port pendant un long mois. De son côté, Brown n'osait l'attaquer sous le feu des remparts; mais durant ce mois il s'empara de plusieurs bâtiments chargés de vivres, et la disette ne tarda pas à se faire sentir dans la ville.

Cependant Posadas ne négligeait rien pour renforcer l'armée qui bloquait Montévidéo par terre. La prise de Martin- Garcia était venue heureusement faciliter les communications entre Buénos-Ayres et la rive opposée. Le 4" régiment de noirs libres, discipliné par Alvear, fut d'abord envoyé à Ron-

deau, et fut bientôt suivi d'un régiment de cavalerie formé à l'instar des grenadiers à cheval de San-Martin. Enfin on crut devoir remplacer Rondeau par un homme qu'on disait plus énergique. On lui donna pour successeur Alvear, qui arrivait ainsi à avoir le plus beau commandement que le gouvernement pût offrir à unmilitaire. De toute i'armée argentine , le corps à la tête duquel il était placé était le mieux équipé, celui qui pouvait le plus compter sur la victoire, que les succès de Brown avaient d'ailleurs rendue presque certaine.

Si assuré pourtant que parût le triomphe, Posadas ne cherchait pas moins à arriver à un accommodement avec les Espagnols. Mais les royalistes, dont les armes triomphaient dans le Nord, qui espéraient en outre profiter bientôt de la guerre civile suscitée par Artigas, ne voulurent rien entendre. Ils résolurent au contraire de sortir de leur immobilité. Etroitement bloqués par Brown et se voyant menacés chaque jour plus sérieusement par les renforts qui arrivaient sans cesse àAlvear,ils voulurent se dégager. Leur escadre sortit du port sous les ordres de Soria et courut sur Brown. Celui-ci évita d'abord le combat, et, pour éloigner son ennemi de sa base d'opération, fit mine de se retirer et manœuvra de manière à avoir le vent favorable. Le 16, les escadres s'attaquèrent sans qu'un succès marqué permit à aucun des deux chefs de s'attribuer la victoire. Le 17, un nouveau combat s'engagea dès le matin et tourna tout à l'avantage des patriotes; enfin, le 18, Brown reçut des propositions d'accommodement, qui furent repoussées par les patriotes.

L'insuccès de cette tentative pour faire lever le blocus jeta le découragement parmi les défenseurs de Montévidéo, qui ne se sentirent pas le courage de tenter l'aventure du côté de la terre, bien qu'ils ne fussent pas inférieurs en nombre aux soldats d'Alvear. Par surcroît, le scorbut, engendré par le manque de vivres frais , remplissait les hôpitaux de malades. Bref, l'abattement fut bientôt tel dans la place, que Vigodet, le commandant des troupes de terre, demanda à capituler, comme Soria,

Je commandant de la flotte, venait de le faire. Le 20 juin, les commissaires des belligérants se réunirent, et une capitulation fut signée sur les bases suivantes : La place de Montévidéo serait remise au gouvernement de Buénos-Ayres en dépôt, jusqu'à la décision du roi ; la garnison sortirait de la ville avec les honneurs de la guerre, mais elle remettrait ses armes aux patriotes et serait renvoyée en Espagne.

Le 22 juin, les Espagnols évacuèrent la ville et allèrent camper à deux lieues des murailles qui les avaient si longtemps protégés. Dans la soirée du même jour, Alvear prit possession des forts, et le 23 les troupes de Buénos-Ayres firent leur entrée à Montévidéo. A peine étaient-elles dans les casernes qu'Alvear fit sonner le rappel. Un courrier de la campagne venait de lui apporter la nouvelle que Torguès approchait avec une troupe considérable de cavaliers, et proposait à Vigodet de s'unir à Artigas pour enfermer Alvear dans la ville qu'il venait de prendre.

Sans perdre de temps , le général patriote sortit avec le régiment du colonel Moldès; il rencontra Torguès le 25, et n'eut pas de peine à sabrer ses gauchos indisciplinés. Retournant aussitôt à Montévidéo, il fit savoir à Vigodet qu'il le rendait responsable des propositions qui lui avaient été faites par Artigas, et déclara la capitulation nulle et non avenue, sous prétexte qu'elle avait été violée par les Espagnols. Le général royaliste et son étal-major, traités en prisonniers de guerre, furent envoyés sur un des bâtiments de Brown, et les soldats dirigés sur Buénos-Ayres.

La flotte espagnole se trouvait impuissante entre les canons des forts et ceux de Brown, et le môme prétexte servit à Alvear pour s'en emparer.

En agissant ainsi, Alvear servait la révolution plus qu'il n'eût osé l'espérer. La ville et la flotte ayant capitulé, le vainqueur leur avait reconnu des droits, qu'il se crut dispensé de respecter dès qu'Artigas lui donna le mauvais prétexte que nous connaissons. Aussi, pour justifier ses actes, Alvear crut-il devoir

répandre une proclamation où il disait qu'il y avait eu effectivement des préliminaires de capitulation, mais que cette capitulation n'avait pas été ratifiée, et que jusque-là les hostilités pouvaient être reprises; qu'à la vérité, il était entré dans la ville à la faveur de ces préliminaires, mais qu'il n'y avait pas eu capitulation, et que les circonstances ultérieures lui donnaient le droit de considérer la place comme bonne prise de guerre.

Les vainqueurs se voient rarement obligés d'expliquer comment et pourquoi ils ont vaincu; Alvear fut donc approuvé et applaudi à Buénos-Ayres.

Les résultats, en effet, étaient des plus heureux pour la cause de l'indépendance: 3,154 prisonniers de l'armée régulière, 2,186 hommes de milices, 176 canons de bronze, 159 de fer, une escadre avec 210 pièces d'artillerie, plus toute la flottille de Romerate , qui, après les succès de Brown et d'Àlvear, s'était rendu à discrétion ; 8,200 fusils, une très-grande quantité de munitions de toute espèce, et enfin la ville même de Montévidéo, qui ne pouvait plus servir de base d'opérations aux troupes que l'Espagne aurait pu envoyer : tel était le fruit de cette campagne.

Le 7 juillet, les huit drapeaux pris aux huit régiments qui formaient la garnison de Montévidéo furent présentés au directeur Posadas, et un Te Deum fut chanté à cette occasion à la cathédrale. Les vainqueurs furent dignement récompensés. Un avancement fut accordé à tous les officiers qui étaient entrés à Montévidéo; le commodore Brown reçut en récompense le bâtiment qu'il montait, et les soldats eurent le droit de porter au bras un écusson sur lequel étaient inscrits ces mots : « La patrie reconnaissante aux libérateurs de Montévidéo. »

Le triomphe de la révolution était donc complet au pays des grandes rivières ; et , après la prise de Montévidéo , elle eût marché libre d'obstacles sans la guerre civile suscitée par Artigas, qui fut pour Buénos-Ayres un mal bien

plus grand que la présence des Espagnols sur la rive gauche.

Aussitôt Montévidéo au pouvoir des patriotes, Posadas s'empressa de nommer don Nicolas Rodriguez Pena gouverneur de la province ; Moreno et Gascon lui étaient adjoints comme secrétaires. Tous les trois étaient Buénos-Ayriens. C'était une grosse maladresse : en choisissant, pour administrer la ville nouvellement annexée, un patriote montévidéen, et certes il n'en manquait pas , on eût contenté les habitants ; agir comme on le faisait, leur imposer des Buénos-Ayriens, c'était se conduire en conquérants plutôt qu'en libérateurs.

Au premier moment, on eut l'idée de traiter le reste du pays comme on avait traité la capitale. On voulait en finir avec les prétentions des chefs gauchos et châtier Artigas. Dans ce but, Alvear sortit de Montévidéo avec une grande partie de son armée. Artigas ne pouvait lui résister, aussi se contenta-t-il de fatiguer ses ennemis par des escarmouches, s'esquivant dès que les balles des Buénos-Ayriens pouvaient atteindre ses cavaliers.

Bientôt las de poursuivre un ennemi insaisissable, Alvear ne tarda pas à entrer en pourparlers avec ce bandit. Il fallait être vraiment bien aveugle pour ne pas comprendre qu'en se soumettant, le chef gaucho ne chercherait qu'une trêve, une suspension d'hostilités, pour attendre une occasion plus propice. Toujours est-il qu'après de longs pourparlers, le décretdu il aoùH8i3,qui mettait Artigas hors la loi, fut rapporté, et un nouveau décret, du H février, le reconnut dans son . grade de colonel de Blandengues et lui confia le commandement des milices des campagnes. Artigas vainqueur n'aurait pu prétendre davantage. On mettait entre ses mains tout le pays, moins la ville; mais on assurait ainsi la paix du moment, et c'était tout ce que voulait Alvear.

Après cet arrangement, on s'occupa enfin de Vigodet et de ses soldats, qui, par le fait du même Artigas, avaient été traités en prisonniers de guerre, alors qu'ils étaient couverts par une capitulation. Le général et son état-major furent envoyés à

Rio-Janeiro , et les soldats , incorporés dans Parmée patriote , furent répartis entre différents corps , spécialement dans ceux qui devaient aller renforcer l'armée du Nord, que San-Martin organisait à Tucuman.

La prise de Montévidéo peut être considérée comme une des étapes de la révolution. Nous ferons donc ici une halte, et, pour que nos lecteurs puissent nous suivre plus facilement dans le récit des faits qui nous restent à raconter, nous jetterons un regard en arrière et récapitulerons les faits accomplis de 1810 à 1814.

Les Provinces- Unies étaient entièrement maîtresses de tout le territoire qu'occupe aujourd'hui la République Argentine.

La ville et la province de Buénos-Ayres étaient déjà habituées à se considérer comme un pays entièrement libre, pouvant et devant se gouverner par lui-même. Le nom du roi Ferdinand VII figurait bien encore dans certains documents officiels; mais c'était une formule à laquelle on n'attachait pas plus d'importance qu'au titre de roi de France et de Navarre que prenaient les Bourbons.

Les provinces de Jujui, Salta, Catamarca, Rioja, San-Juan, Mendoza, Tucuman, Cordova, Santiago, San-Luis, Corrientes, Entre-Rios et Santa-Fé, enfin toutes les provinces que nous avons appelées des Andes, du centre et riveraines, étaient animées des mêmes sentiments à peu près que les Buénos-Ayriens. Mais on n'y'voyait pas sans jalousie la juste prépondérance de ces derniers ; on ne pouvait se faire à l'idée, après s'être affranchis des Espagnols, de tomber sous la domination des Portenos, comme on les appelait. Ce n'est pas qu'on eût à se plaindre de leur tyrannie , mais les peuples, comme les individus, ont une grande répugnance à accepter la suprématie de ceux qui ont été leurs égaux, et à leur céder le pas.

Le Paraguay s'était caché dans ses bois. Le docteur Francia, toujours aussi ombrageux, exaspéré par la bêtise, l'idiotisme

de ses|administrés, opprimait ce malheureux pays, comme un cavalier brutal maltraite une bête faible et qui peut à peine le porter.

A la Banda Oriental, le sentiment de haine jalouse contre les Portenos était soigneusement entretenu par Artigas.

Les provinces péruviennes étaient au pouvoir des royalistes, dont la domination s'y était affermie davantage à mesure que celle des patriotes s'implantait plus fortement dans le reste de la vice-royauté.

Le pays conquis à la révolution était donc ainsi limité : au nord, le Brésil, le Paraguay et les provinces péruviennes* à Test, le Chili ; au sud et à l'ouest, l'océan Atlantique.

Le Brésil, hostile à Buénos-Ayres, guettait toujours l'occasion de s'emparer de l'Uruguay, le constant objet de ses convoitises. Cette manie d'avoir le Parana au sud pour frontière était pour les Brésiliens ce qu'avoir le Rhin au nord est pour beaucoup de Français.

Nous connaissons la situation du Paraguay et des provinces péruviennes.

La grande chaîne des Andes séparait les Provinces-Unies du Chili, dont nous devons dire un mot, car nous approchons du moment où les événements de la révolution vont se confondre dans les deux pays.

Le Chili , longue et étroite langue de terre qui s'étend du 43* au 23e degré de latitude sud, entre les Andes et la mer, était, au commencement du siècle, très-peuplé relativement, et si on compare sa superficie à celle de la République Argentine. Il pouvait avoir un peu plus des deux tiers de sa population actuelle, un million environ d'habitants. Ses principales relations commerciales étaient alors avec le Pérou, dont l'Espagne le considérait comme une province; l'administration en était cependant confiée à un président nommé directement par le roi , mais qui relevait du vice-roi du Pérou. De toutes les contrées de l'Amérique, le Chili était celle où les Espagnols avaient eu

à soutenir la plus longue guerre contre les Indiens Araucans, que le poète Ercilla a sauvés de l'oubli où sont tombées les autres peuplades aborigènes qui n'ont pas eu de poème épique pour perpétuer leur mémoire. Il y avait donc là une population guerrière et un arsenal dont on s'exagérait l'importance à Buénos-Ayres. Donner cet arsenal à la révolution et lui gagner cette population paraissait aux patriotes une entreprise digne de tous leurs efforts; aussi , dès 1810, des émissaires partis de Buénos-Ayres avaient mis en rapport les patriotes des deux versants des Andes.

Les motifs pour se séparer de l'Espagne étaient les mêmes dans les deux pays. La marche fut à peu près la même : d'abord les explosions de loyauté envers le roi Ferdinand VII captif de Napoléon, puis une junte, puis la guerre entre les populations et les troupes royales, puis la rivalité entre créoles et péninsulaires. Enfin, vers l'époque où Castelli fusillait Liniers, au Chili on fusillait, à peu près pour les mêmes motifs , un Figueroa; et quand Saavedra cherchait à affermir son autorité par une émeute à Buénos-Ayres, les Carreras devenaient les maîtres du Chili en devenant les maîtres de la force armée qui s'y trouvait. La révolution marcha donc de front sur les deux versants des Andes jusqu'en 1812.

Mais, si dès les premiers temps les Argentius avaient été divisés en Saavedristas et en Morenistas, les divisions entre les patriotes chiliens étaient bien plus marquées encore. Il y eut tout d'abord, au Chili, un parti de la dictature militaire, et un autre qui voulait un gouvernement normal. A la tète du premier étaient les Carreras; O'Higgins devint plus tard le représentant du second.

Le vice-roi du Pérou avait un trop grand intérêt à maintenir le Chili dans le devoir pour ne pas s'efforcer par tous les moyens d'y vaincre la révolution. Connaissant les divisions qui affaiblissaient les patriotes, il n'hésita pas à envoyer, en janvier 1813, une petite armée, aux ordres de Pareja, qui, s'em-

barquani au Pérou, vint prendre terre au sud de Talcahuano. Les troupes chiliennes qui tenaient garnison à la Conception s'unirent à lui, et il put marcher sur la capitale du pays, Santiago, avec 4,000 hommes de bonnes troupes.

Carreras réunit en toute hâte 6,000 hommes, attaqua résolument Pareja à Yerbashuenas , et obtint un avantage assez considérable pour l'obliger à reprendre la route du Sud et à s'enfermer dans Chillan. Malheureusement, les patriotes, divisés entre eux, n'agirent pas avec la vigueur nécessaire, et la guerre traîna jusqu'en 1814. Alors de nouveaux renforts arrivèrent aux Espagnols avec le général Osorio, qui, après avoir vaincu Carreras et O'Higgins à Rancagna, entra en vainqueur à Santiago , et put croire un moment avoir étouffé complètement l'esprit révolutionnaire au Chili.

Carreras, O'Higgins et 600 hommes, restes de l'armée, ainsi que tous les patriotes notables qui craignaient les persécutions des péninsulaires, émigrèrent à Mendoza. Ils s'y trouvèrent bientôt 2,000, nombre très-considérable pour ces pays si faiblement peuplés.

Pendant que la révolution était ainsi muselée au delà des Andes, et que les révolutionnaires chiliens étaient refoulés vers les provinces argentines, San-Martin, à qui pesait son inaction à Tucuman , songeait à venger leur échec.

Il comprenait que le meilleur moyen d'en finir avec les Espagnols serait d'aller les attaquer à Lima même, centre des ressources et du pouvoir espagnol dans l'Amérique du Sud. Chasser le vice-roi de la, capitale du Pérou , c'eût été blesser au cœur l'ennemi du nouvel ordre de choses que la révolution voulait établir. Mais on ne pouvait songer à arriver à Lima par la route de terre, à conduire une armée à travers les neiges des hauts plateaux et les sables brûlants des côtes. Les sept cents lieues qui séparent Tucuman de Lima étaient à elles seules un obstacle invincible, en supposant même que les troupes espa-

gnoles s'enfuissent partout comme des vigognes, que les populations se montrassent partout sympathiques aux patriotes.

Si San-Martin comprenait qu'il était impossible d'arriver à abattre le pouvoir espagnol en allant l'attaquer au Pérou , il voyait la possibilité de rendre de grands services à la cause révolutionnaire en portant la guerre au Chili. Là, il était sûr de trouver une population amie, attachée déjà à la révolution par ce qu'elle avait souffert pour elle. Les émigrés de Mendoza pouvaient lui être de très-utiles auxiliaires; en les voyant mêlés à ses soldats, les populations regarderaient les Buénos-Ayriens non comme des conquérants, mais comme des amis. 11 y avait loin, il est vrai, de Mendoza à Santiago, — la distance est de plus de cent lieues, — et il fallait traverser les Andes; mais cette difficulté n'effrayait pas le général patriote, qui savait déjà quelles rudes fatigues, quelles privations peut supporter le soldat américain. Et une fois au Chili , on pouvait songer à attaquer le Pérou avec quelque probabilité de succès , avec la chance de chasser les royalistes de leur capitale, de Lima.

San-Martin avait soumis son plan favori au gouvernement de Buénos-Ayres , et il ne cessait d'insister pour le faire adopter; il ne demandait d'ailleurs, pour mener à bonne fin cette gigantesque entreprise , que deux choses : qu'on le nommât gouverneur des provinces de Cuyo (Mendoza, San-Juan et San-Luis) et qu'on lui fournit quelques armes. La loge maçonnique, avec laquelle il était en constantes communications, l'aidait de tout son pouvoir, et le projet fut secrètement adopté par les meneurs révolutionnaires.

Pour ne pas donner l'éveil à l'ennemi , San-Martin allégua que sa santé ne lui permettait pas de rester plus longtemps à la tête de l'armée du Nord. On envoya en conséquence le général Rondeau pour le remplacer, et, vers le milieu de 1814, il alla prendre possession du gouvernement qu'il avait sollicité.

Toute cette comédie fut assez bien jouée pour que les Espagnols ne se doutassent pas des projets de San-Martin, qui , une

fois à Mendoza, donna tous ses soins à la formation d'une armée destinée , selon les apparences, à repousser les attaques dont on pouvait se croire menacé de la part des royalistes.

On voit quels immenses progrès, matériellement parlant, la révolution avait faits depuis le 25 mai. Elle possédait une immense étendue de territoire, elle avait quelques bons capitaines et des troupes aguerries; enfin elle avait un commencement d'histoire, chose importante, caries peuples oublient difficilement ces premiers actes de leur vie politique. Mais les progrès moraux étaient loin d'être aussi satisfaisants.

Le monde entier, vers 1814, souffrait de la réaction monarchique. En Europe, le droit divin était revenu à la surface, et les hommes qui , au commencement du siècle, s'étaient montrés les zélés défenseurs des droits du peuple , retombaient nonseulement dans les croyances, mais dans les superstitions politiques d'autrefois. Parvenus diplomates, parvenus militaires, parvenus financiers, tous les satisfaits, en un mot, revenaient de leurs erreurs de jeunesse; tous voulaient rétablir le droitdivin, et ils y mettaient d'autant plus d'ardeur qu'ils n'avaient pas à souffrir de ce retour vers le passé. La Révolution avait fait leurs affaires privées, et ils ne comprenaient pas qu'il y eût de motif pour la suivre plus loin. Le peuple , ce grand troupeau qui n'agit généralement que par boutades, laissait faire, sans croire pourtant à la stabilité que le droit divin devait apporter aux choses de ce monde.

La même réaction sévissait à Buénos-Ayres. Les théoriciens de la République, qui parlaient tant des droits de l'homme chez Belgrano, quand ce dernier n'était que secrétaire du consulado, se montraient effrayés des difficultés qu'ils avaient franchies, épouvantés de la guerre civile qui les menaçait. Désireux de conserver leurs positions acquises et croyant avoir assez fait, ils voulaient placer le pays sous le régime monarchique, considéré partout alors comme une panacée souveraine à cette

époque contre les maladies sociales. Le directeur Posadas, tout le premier, était chaud partisan de la forme monarchique, ainsi du reste que presque tous les hommes influents du congrès. Aussi n'eut-il pas de peine à se faire autoriser à ouvrir en Europe des négociations dans ce but.

Belgrano et Rivadavia furent chargés de ces négociations. Leurs instructions portaient qu'ils devaient s'arrêter à Rio- Janeiro,et s'y aboucher avec lord Strangford, afin de connaître les intentions de l'Angleterre et savoir quels secours nouveaux ils pouvaient en espérer au besoin. Ils devaient aussi voir le prince régent etsafemmeDonaCarlotta,sœur du roi d'Espagne, afin de se faire recommander à Ferdinand VII , et encore pour obtenir que le Brésil n'accordât pas sa protection aux partisans d'Artigas réfugiés à Rio-Grande, où ils se donnaient pour fidèles sujets du roi.

En Europe, les envoyés, sans s'humilier, devaient s'efforcer d'obtenir des conditions telles pour l'avenir que les droits des citoyens n'eussent pas à souffrir de l'exercice des droits de la couronne , et la sanction de tout ce qui avait été fait jusqu'alors. Ils devaient, si les circonstances le permettaient, solliciter l'indépendance du pays, tout en demandant , pour le gouverner, un prince de la maison de Bourbon, lequel pourrait compter sur le concours du pouvoir révolutionnaire pour établir soit une monarchie constitutionnelle indépendante de la métropole, soit une monarchie qui resterait liée à l'Espagne par un tribut et des privilèges commerciaux.

Malgré cette grande latitude laissée à ses ambassadeurs, Posadas avait si peu de confiance dans le succès, qu'il crut devoir donner à Rivadavia des instructions secrètes, qu'il devait tenir cachées à Belgrano aussi bien qu'à Zarratea,qui se trouvait déjà en Angleterre comme commissaire du gouvernement. Ces instructions confidentielles portaient qu'en cas de non-réussite, Rivadavia solliciterait le protectorat de l'Angleterre, soit avec un prince anglais qui viendrait former une vice-royauté, soit

par tout autre moyen , pourvu que les Anglais sanctionnassent ce qui avait déjà été fait. Et, si l'Angleterre refusait, Rivadavia devait s'adresser à la France, à l'Autriche, même à la Russie.

Belgranoet Rivadavia, dès leur arrivée à Rio-Janeiro, éprouvèrent un premier désappointement. Le ministre portugais ne permit pas qu'ils eussent une conférence avec le prince régent, et lord Strangford leur fit entendre qu'après la paix générale qui venait d'être signée à Vienne , ils ne pouvaient espérer

qu'aucune des grandes puissances européennes consentît à protéger les révolutionnaires, car c'eût été trahir les Espagnols, qui avaient puissamment contribué au renversement de l'usurpateur. Ils partirent donc pour l'Europe sans avoir rien obtenu, et ne pouvant plus guère espérer qu'une chose, que le roi d'Espagne voulût bien se dessaisir de ses colonies en faveur d'un de ses frères.

A leur arrivée à Londres, les deux commissaires argentins s'y joignirent à Zarratea. Ce dernier, n'ayant pu entrer en rapports avec le ministre anglais , se servait du comte de Cabarrus, grand ami du prince de la Paix, qui croyait pouvoir, à la faveur de ses relations avec la famille de l'ex-roi Charles IV d'Espagne, obtenir que Ferdinand consentit à envoyer à la Plata son frère, l'infant don François de Paul, comme roi constitutionnel.

L'idée de Cabarrus, accueillie avec enthousiasme par Zarratea , le fut également par les deux nouveaux commissaires , et Rivadavia , comme chef de la mission , se chargea de la mener à bonne fin. Mais cette négociation était basée sur une supposition erronée. Après la première abdication de Napoléon, le vieux Charles IV s'était cru obligé de ratifier son abdication en faveur de son fils Ferdinand VII, et s'était retiré à Rome avec sa femme et leur favori, le célèbre Godoy. Mais, le retour de l'ile d'Elbe annulant toutes les abdications, selon la pensée de Cabarrus, celui-ci avait agi activement, pendant les Cent Jours, pour que Charles IV, de nouveau roi par le fait du bouleversement que produisit en Europe le retour de Napoléon , voulût

bien donner une couronne en Amérique à un de ses enfants. Waterloo mit fin à toutes ces négociations, qui n'aboutirent, en fin de compte , qu'au payement d'un fort mémoire présenté par Cabarrus.

Cette intrigue, dans laquelle on s'était jeté avec une incroyable légèreté , amena de tels dissentiments entre Belgrano et Zarratea, que le premier, voyant qu'il n'y avait rien à faire, reprit le chemin de Buénos-Ayres, laissant Rivadavia seul pour poursuivre la mission chimérique qu'on leur avait donnée .

Sans se décourager, Rivadavia vint à Paris, toujours en quête de son roi constitutionnel. A force de démarches et de persévérance, il obtint qu'on lui permît de se présenter à Madrid. Il y alla en effet; mais, par une de ces fatalités qui font que souvent les causes les plus futiles produisent les effets les plus graves, à peine y était-il arrivé qu'on y apprit qu'un corsaire de la République Argentine avait fait une prise sur les côtes d'Espagne. Ordre lui futdonc signifié de quitter immédiatementl'Espagne, où l'on se décidait à employer la force pour faire rentrer toutes ses colonies dans le devoir.

Peu de personnes en Amérique eurent connaissance de ces démarches pour trouver un monarque, et cette tentative demeura sans portée. Nous en avons parlé seulement pour faire voir que, si les Argentins sont aujourd'hui en république, le mérite n'en est pas aux hommes d'État des premiers temps de la révolution, mais à l'aveuglement des monarchistes, et à la Providence, qui voulut bien délivrer ce pays des institutions dynastiques , institutions qui , si elles sont un palliatif contre les secousses révolutionnaires, dégénèrent à la longue en une maladie plus grave que les révolutions elles-mêmes.

Heureusement, ces fausses démarches n'arrêtaient pas le progrès de la révolution. San-Martin préparait aveo patience l'armée qui devait balayer les Espagnols du Chili ; et la guerre civile suscitée par Artigas, en faisant comprendre aux hommes

véritablement patriotes l'immensité de la tâche que s'étaient imposée ceux qui d'une colonie voulaient faire une nation , leur faisait sentir aussi la nécessité de serrer leurs rangs et de redoubler de vigilance et d'énergie. Il nous faut revenir à ce bandit, dont les nouveaux exploits appellent impérieusement notre attention.

L'accommodement entre Alvear et Artigas n'avait servi qu'à donner à ce dernier le temps de se préparer à la guerre. Depuis la prise de Montévidéo, l'Uruguay (Banda Oriental) avait été gouverné par un délégué de Buénos-Ayres, comme l'étaient les autres provinces. Ce gouvernement imposé déplaisait aux habitants, qui se croyaient plus esclaves que sous la domination espagnole, où, du moins, ils avaient pour gouverneur un haut fonctionnaire nommé par le roi et ne relevant que du roi : étrange aberration , qui leur faisait mesurer le degré de liberté sur l'importance de celui qui nommait le maître.

Ce fut là cependant l'unique raison que donna Artigas pour justifier sa nouvelle levée de boucliers.

Le titre qu'il prit indiquait assez qu'il ne voulait pas de maître. Se parant du nom de chef des Orientaux, il refusa obéissance à Posadas, et la guerre civile recommença. Les groupes de cavaliers qui formaient son armée, dispersés d'abord, furent réunis en corps, et, habilement conduits par un des chefs de Montoneros, don Frutos Rivera, ils réussirent ;ï battre une division de Portcnos commandée par le colonel Dorrego. Après cette défaite, l'armée régulière reçut l'ordre de se replier sur Montévidéo, et elle y fut bientôt assiégée par les populations des campagnes, comme elle-même, quelques mois auparavant, y avait tenu les Espagnols bloqués.

La mauvaise fortune de la révolution retomba comme d'habitude sur le chef de l'État. Les mesures qu'il avait prises, et auxquelles personne n'avait trouvé à redire, furent autant de sujets d'accusation. Une suspension d'armes demandée à Pezuela fut considérée comme une trahison; l'envoi en Europe de

commissaires dont on ignorait les instructions, trahison; l'incorporation dans l'armée du Nord des soldats pris à Montevideo, trahison.

La défense de Posadas fut aussi absurde que les attaques dirigées contre son administration. Le colonel Moldes, député de Salta , ayant parlé au congrès contre les mesures prises par Posadas, fut arrêté et exilé à Patagones. Un autre colonel, French, un des héros du 25 mai , fut destitué pour la même cause. Ces actes arbitraires ne pouvaient que rendre le directeur plus impopulaire, et les choses en vinrent bientôt au point que Posadas se décida à réunir le congrès pour lui présenter son abdication.

Il y avait, ne l'oublions pas, deux pouvoirs à Buénos-Ayres : un pouvoir ostensible et très en discrédit, et un pouvoir occulte, la loge, où se préparaient avec une entière certitude de succès les mesures de toutes natures. La société toute-puissante avait décidé que, pour faire cesser le mécontentement, Posadas se retirerait et qu'Alvear serait nommé à sa place. Aussi, quand, le 5 janvier 1815, les députés se réunirent, ils étaient parfaitement au courant du rôle qu'ils devaient jouer. Posadas, après avoir exposé tout ce qu'il avait cru devoir faire pour le pays , ayant offert sa démission, elle fut acceptée par l'assemblée, qui lui donna d'ailleurs un bill d'indemnité, et Alvear fut nommé directeur.

Alvear directeur. Il livre Montévidéo à Artigas. Déplorables effets de son administration. Il est contraint de se démettre. 11 est remplacé par Rondeau , qui commande l'armée du Nord. L'intérim est confié à Alvarès, puis à Baicarce. — Junte d'observation. Statut provisoire. — Revers de l'armée du Nord. — Progrès des idées de fédération. — Congrès de Tucuman. Il proclame l'indépendance des Provinces Unies du Rio de la Plata. Etat de désorganisation dans lequel ce grand acte trouve ces provinces. Puirredon est nommé directeur suprême.

Alvear n'était qu'une mauvaise doublure de Posadas. Moins

sérieux que sou prédécesseur , il n'apportait aucune nouvelle force à la révolution, bien au contraire ; mais c'était un changement, et l'agitation se calma un moment.

Le jour même où le nouveau directeur prêta serment, le 10 janvier 1810, on apprit à Buénos-Ayres qu'Artigas, triomphant dans l'Uruguay, tenait les patriotes enfermés dans Montévidéo. Dans les moments difficiles, Alvear ne savait que transiger; c'est ce qu'il fit encore une fois, et il signa une convention en vertu de laquelle la ville fut remise à Artigas. Mais il avait eu la précaution d'ordonner que toutes les armes et munitions de guerre qui se trouvaient dans la pla ce fussent embarquées pour Buénos-Ayres.

Artigas se fit un nouveau grief de cette mesure, et, laissant comme gouverneur à Montévidéo un de ses lieutenants, Torguès, il se remit immédiatement en campagne. Paré du titre pompeux de Protecteur des peuples libres, il envahit l'Entre-Rios, qui, à son instigation, se déclara indépendant de Buénos-Ayres, comme l'avaient fait le Paraguay et l'Uruguay.

Ce nouvel échec fit perdre la tête au directeur. Pour y remédier, il envoya un nouvel ambassadeur à lord Strangford , lui demandant le protectorat de l'Angleterre et se soumettant d'avance à toutes les conditions que les Anglais voudraient lui imposer. En attendant, il crut se soutenir au pouvoir par des mesures de violence et en établissant une espèce de dictature militaire. En vertu d'un simple décret du 28 mars 1815, bon nombre des ennemis du directeur furent arrêtés , envoyés à bord des pontons, sans même qu'on se donnât la peine de formuler contre eux une accusation . Le peu d'argent qui se trouvait dans le trésor ayant été bien vite épuisé, il décréta tout simplement un emprunt forcé. Ces mesures ne pouvaient qu'augmenter le nombre de ses ennemis; ce que voyant, il voulut essayer du système de la terreur, qui avait si bien réussi à Artigas : il fit pendre un officier, Ubeda, qui avait osé parler ouvertement contre lui, et ordonna que son cadavre restât sus-

pendu à la potence pour servir d'épou vantail. Vains efforts ! Cet attentat n'épouvanta personne, et ne fit qu'accroître l'aversion contre le directeur, qui succomba sous le poids du mépris général. Trois mois après qu'il avait prêté serment, il se voyait obligé de fuir la capitale , où il ne se trouvait plus en sûreté, pour se réfugier au milieu d'une petite armée qu'il formait à trois lieues au nord de la ville, emmenant avec lui les quelques soldats qui étaient à Buénos-Ayres.

Si courte qu'eût été l'administration d'Alvear, elle avait produit les plus déplorables effets. Dans les provinces comme à Buénos-Ayres, à l'armée du Nord comme à l'armée des Andes, on déplorait l'aveuglement qui avait présidé au choix d'un pareil directeur. Ce sentiment était si général que pour renverser l'indigne magistrat , il fallait seulement qu'un homme un peu énergique le voulût. Un colonel, Alvarès, l'essaya, et il eut un succès complet.

Alvarès avait été nommé chef de l'avant-garde d'une division qu'Alvear envoyait pour arrêter Artigas, qui , après avoir soulevé l'Entre-Rios, voulait envahir Santa-Fé. Il se porta à douze lieues de Buénos-Ayres, à Fontezuelas, et arrêtant les différents corps en marche sur Santa-Fé , les invita à se joindre à ses hommes pour déposer Alvear. Les troupes y consentirent. En même temps , le colonel envoyait courrier sur courrier à San- Martin à Mendoza, à Rondeau, qui se trouvait à Jujuy, aux gouverneurs des provinces, à Artigas même, avec lequel il voulait entrer en composition après avoir détrôné le tyran des Provinces-rUnies.

Alvear comprit que seul, abandonné des troupes sur lesquelles il croyait pouvoir s'appuyer, il essayerait vainement de résister. Son caractère égoïste et léger ne se démentit pas dans ces circonstances.il consentit àse démettre de ses fonctions, à la seule condition que sa sécurité personnelle serait sauvegardée, et il partit pour Rio-Janeiro, sans se préoccuper autrement de la position difficile où il laissait ses amis politiques.

Alvear parti, la municipalité, investie du pouvoir suprême, s'occupa de le remplacer. On fit un semblant d'élections : Rondeau fut nommé directeur, et, en attendant son retour, l'intérim fut confié à Alvarès; puis, comme remède suprême, on songea à formuler une nouvelle constitution. Mais auparavant, il parut plus urgent encore de frapper les complices d'Alvear. Une commission militaire fut nommée, non pour juger, mais pour punir les militaires qui s'étaient montrés fidèles à l'ancien directeur. Cette commission fit fusiller un pauvre diable de Français, Payllardell, qui fut choisi comme victime expiatoire, et exila les officiers supérieurs qui ne s'étaient pas réunis à Alvarès à Fontezuelas. Pour les amis non militaires d'Alvear, une commission civile fut chargée de prononcer sur leur sort. Les uns furent exilés et eurent leurs biens confisqués, d'autres furent condamnés à de très-fortes amendes. Ces rigueurs, méritées peut-être par la plupart de ceux qu'elles atteignirent, n'aboutirent, comme toutes les vengeances politiques, qu'à exciter des haines qui devaient éclater plus tard.

L'intérim d'Alvarès se prolongea toute une année, du 18 avril 1815 au 16 avril 1816. Voici les principaux actes qui marquèrent cette année.

De l'assemblée générale de 1814 était sortie une junte d'observation. Cette junte élabora, sous le titre de Statut provisoire, une constitution dont l'unique mérite était d'être diamétralement opposée à celle qui l'avait précédée , et sur laquelle nous ne nous arrêterons pas, Alvarès ayant d'ailleurs refusé de la sanctionner, parce qu'elle ne laissait aucune latitude au pouvoir exécutif.

Croyant rétablir la tranquillité par des concessions, Alvarès inclina d'abord vers le système fédéral, c'est-à-dire qu'il était disposé à laisser chaque province s'organiser comme elle le pourrait; mais les exigences d'Artigas, qui voulait qu'on lui rendit les armes prises sur les Espagnols à Montévidéo, le rejetèrent dans le système unitaire ou de centralisation.

Pendant ces tâtonnements, la guerre civile continuait à Santa- Fé entre Artigas et les troupes de Buénos-Ayres. Au nord , au centre, des chefs de l'école de ce bandit commençaient à manifester les mêmes prétentions, et, sous prétexte de fédération , voulaient que leur volonté fût la loi suprême. Les provinces de Cuyo, où San-Martin formait sa petite armée des Andes, paraissaient seules devoir échapper à la dissolution sociale qui menaçait le reste du pays.

Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de l'armée du Nord qui vinrent obscurcir l'horizon. Depuis 1814, cette armée ne recevait aucun secours de Buénos-Ayres, et elle se trouvait dans une telle pénurie, que, pour prévenir sa dissolution, Rondeau crut devoir reprendre l'offensive.

De Jujuy, il marcha sur Humahuaca. Près de là , le général Rodriguez, qui commandait l'avant-garde, fut battu et fait prisonnier par les royalistes; mais, peu de jours après , il put être échangé, et son échec fut vengé par le général Cruz, qui fut assez heureux pour surprendre et battre une division espagnole à Puerto del Marqués.

Cette petite victoire, qui avait coûté aux Espagnols leur meilleure cavalerie, alarma Pezuela, qui se replia sur le Pérou. Rondeau l'y suivit et entra à Potosi , où il trouva assez d'argent pour payer ses troupes et leur donner des vêtements. Mais cette bonne fortune lui fut fatale, car, au lieu de poursuivre l'ennemi, il s'endormit quatre mois dans cette ville, et la discipline de son armée eut fort à en souffrir. Ce ne fut que le 31 août qu'il se remit en campagne. Pendant ce temps, Pezuela avait reçu des renforts considérables, qui lui permirent de reprendre l'offensive, et Rondeau, vivement poussé, dut à son tour se replier sur les Provinces-Unies. Mais les Espagnols le serrèrent de si près qu'il lui fallut accepter le combat à Sipe-Sipe. Mis en pleine déroute, les patriotes fuirent jusqu'à Cochabamba, qu'ils furent même bientôt obligés d'abandonner. Rondeau ar-

riva enfin àJujuy, où quelques renforts envoyés par les provinces de Salta et de Tucuman lui permirent de s'arrêter pour disputer à Pezuela le passage des défilés. Mais, le pays que Rondeau venait d'évacuer étant occupé par de nombreuses guérillas, le général espagnol n'osa s'avancer vers Salta et Tucuman, laissant entre son armée et le pays d'où il tirait ses ressources des populations hostiles. De leur côté, les armées patriotes, après le désastre de Sipe-Sipe, abandonnèrent toute idée d'incursions dans les provinces péruviennes, et Jujuy resta la frontière nord de la Révolution.

Les revers de Rondeau, joints aux calamités de la guerre civile, produisirent une profonde impression dans tout le pays. La situation n'était plus tenable, il fallait absolument en sortir. On en vint à penser, dans les provinces comme àBuénos-Ayres, qu'un congrès, mais un congrès sérieux et qui se réunirait hors de la capitale pour ne pas blesser les susceptibilités des provinces, pourrait seul relever le pays et asseoir son organisation sur des bases solides. Alvarès partageait cet avis et il aida de toutes ses forces à la réalisation de ce projet; mais il ne devait pas lui être donné d'inaugurer cette assemblée pour laquelle il avait tant travaillé, et qui se réunit à San-Miguei de Tucuman le 25 mars 1816.

Cependant les troupes envoyées contre Santa-Fé, et successivement commandées par Viamont, par Belgrano et enfin par Diaz Vêlez, s'épuisaient en efforts inutiles, et ce dernier, au lieu de songer à combattre Artigas , jugea plus commode de traiter avec lui ; il signa donc à San-Tomé une capitulation tout en faveur du général rebelle, et par laquelle il s'engageait, lui , à obtenir la démission d'Alvarès.

La nouvelle de ce traité parvint à Buénos-Ayres en même temps que celle de l'installation du congrès à Tucuman. Alvarès comprit que son temps était fini ; il se voyait déposé par les mêmes moyens dont il avait usé un an auparavant contre Alvear. 11 se soumit de bonne grâce, et, après avoir assisté à un Te

Deum chanté en l'honneur du congrès, il déposa sa démission entre les mains de la municipalité, qui, en attendant la décision du congrès, confia provisoirement la direction à Balcarcel.

Balcarcel était le même général qui, tout au commencement de la guerre , avait obtenu le premier triomphe sur les troupes royales; ayant été malheureux au Desaguadero, il s'était retiré à Buénos-Ayres , où il avait vécu loin des affaires politiques. Mais l'importance de sa famille, et surtout ses relations intimes avec San-Martin, dont l'influence était grande encore à Buénos- Ayres malgré son éloignement, expliquent suffisamment son élection. Il était en outre bien vu des chefs qui avaient approuvé la convention conclue à San -Tomé avec Àrtigas, et ce dernier paraissait ne pas avoir de répulsion pour lui. On espérait donc que, Balcarcel directeur, la guerre civile cesserait.

Une nouvelle convention fut conclue d'après laquelle les troupes portenas se retirèrent au sud de l'Arroyo del Medio. C'était ce que voulait Artigas, pour marquer par un fait l'autonomie de la province de Santa-Fé, qui jusque-là avait été traitée comme une dépendance de Buénos-Ayres. .

Ces divers actes furent soumis au congrès. La dépossession d'Alvarès fut approuvée ; la nomination de Balcarcel fut également confirmée, mais seulement à titre provisoire : l'assemblée, qui tenait à faire sentir sa suprématie, nomma directeur un de ses membres, le général Puirredon, lequel, néanmoins, ne devait entrer en fonctions qu'après que le congrès aurait terminé ses travaux. Quant à la dernière convention avec Artigas, il n'en fut dit mot.

Cependant la lassitude produite par la guerre civile devenait de jour en jour plus grande , et les idées de fédération , propagées par Francia et Artigas, gagnaient chaque jour du terrain. Appuyées d'abord par ceux-là seulement qui pensaient les faire tourner au profit de leur ambition personnelle, elles commençaient à l'être également par les impatients, qui craignaient

les sacrifices du moment. La ville de Buénos-Ayres elle-même, fatiguée des jalousies que son rang de capitale faisait naître dans les autres provinces, était toute prête à abdiquer cette vaine suprématie, qui l'obligeait à des sacrifices dont la plupart ne lui tenaient pas compte. Elle avait fait seule l'indépendance, et seule encore elle avait pris Montévidéo et détruit la flotte royaliste : elle pourrait donc avec ses seules forces se défendre contre les Espagnols, comme elle s'était défendue contre les Anglais. C'était là assurément un légitime orgueil, et il était d'autant plus généralement partagé que l'on savait les Espagnols trop occupés au delà de Jujuy pour qu'ils son geassent à venir par le nord, et San-Martin, à Mendoza, leur barrait le chemin des Andes. Or on s'effraye rarement d'un danger éloigné. Pourvu donc qu'on les laissât tranquilles, les bourgeois de Buénos-Ayres, comme les gauchos des provinces, étaient tout disposés à passer dans le camp fédéral.

Balcarcel, de son côté, n'était pas hostile à un système qui lui aurait permis de rester au pouvoir comme gouverneur de Buénos-Ayres. Mais quelques patriotes plus sensés, qui prévoyaient les dangers qu'un tel projet renfermait, s'y opposaient de toutes leurs forces. Ils ne voyaient dans ces tentatives de fédération qu'un palliatif du moment, qui plus tard augmenterait les difficultés encore à vaincre. En outre, ce morcellement mettrait le pays dans l'impossibité d'entreprendre les guerres ou les négociations qui seules pouvaient consolider l'indépendance, laquelle, bien qu'existant de fait, n'avait encore été reconnue par aucune puissance. A ceux qui parlaient de guerre civile les unionistes parlaient, avec raison, d'une guerre avec le Brésil, qui, comme État monarchique, était ennemi de la révolution. Le Brésil, en effet, guettait la Banda Oriental, afin de réaliser l'ancien rêve des Portugais, qui persistaient à vouloir le Parana comme limite sud de leurs pays d'Amérique.

Si le Brésil n'avait pas profité des désordres et de l'affaiblissement produits par la rébellion d'Artigas et par la politique

fatale d'Alvear pour envahir la Banda Oriental, c'était uniquement parce qu'il s'était fait scrupule de s'emparer d'une contrée qui avait appartenu de fait à son allié le roi d'Espagne , et qui lui appartenait encore de droit.

Ce danger très-réel aurait dû engager les Argentins à rester unis ; mais le parti séparatiste ou fédéral , formé d'ambitieux égoïstes, comme Artigas, qui ne voulaient que commander sans contrôle, sans jamais donner une pensée à l'avenir du pays, ou bien de peureux dont la fatale tactique était de céder toujours afin d'assurer la paix du moment, n'écoutait rien. On voulait se séparer, et poury parvenir on imagina de faire signer par les municipalités des villages et les principaux propriétaires campagnards des pétitions demandant la fédération. Cela ne fit qu'augmenter l'agitation, et un moment on put craindre qu'unionistes et fédéraux n'en vinssent aux mains dans la ville même.

Cependant Artigas , voyant que le congrès ne ratifiait pas la convention de San-Tomé , avait recommencé les hostilités sur la frontière de Santa-Fé; et enfin ce qu'avaient prévu les gens sensés arriva : le Brésil se décida à occuper tout le pays entre sa province de Rio'-Grande et la rive gauche du Parana.

L'ancienne vice-royauté était donc de nouveau en complète dissolution.

Les difficultés de la situation occasionnèrent une crise à Buénos-Ayres. Le il juillet 1816, la municipalité et la junte d'observation, qui était restée debout après la chute d'Alvarès, publièrent un décret qui prononçait la déchéance de Balcarcel, comme indigne du haut poste qu'il occupait, par l'indifférence avec laquelle il regardait l'état du pays, et portait que ses fonctions, jusqu'à l'arrivée de Puirredon, seraient remplies par le premier alcade Escalada et par don Miguel Irigoyen. Balcarcel ne fit aucune résistance ; mais les chefs de l'armée refusèrent d'obéir à la nouvelle autorité. Cependant on pa-

tien ta de part et d'autre, et on fut assez heureux pour que l'agitation , quoique très-vive , ne dégénérât pas en conflits sanglants entre les miliciens et les soldats.

Huit jours se passèrent ainsi. Le 19 juillet, enfin, arriva la nouvelle que le congrès de Tucuman avait déclaré l'indépendance des Provinces-Unies du Rio de la Plata. La commission annonça ce grand événement en termes pompeux, que nous traduirons mot à mot, pour donner une idée du style du temps :

« Ce jour, amer pour les tyrans, qui peut se comparer à celui où Cortès brûla ses vaisseaux avec une résolution magnanime, pour ne laisser à ses compagnons d'autre ressource que la victoire, va faire naître les plus pures démonstrations de joie parmi les citoyens élevés enfin à la gloire d'appartenir à un État libre.

« Le Gouvernement, à cause de la pauvreté du moment, ne pouvant célébrer cet événement si mémorable avec la pompe convenable, fait savoir aux citoyens que sa résidence sera illuminée durant six nuits consécutives, et que la municipalité a décidé d'en faire autant; il laisse aux habitants de cette insigne cité la liberté de manifester leur joie, soit par des démonstrations analogues, soit par d'autres, jusqu'à ce que le temps arrive où l'on puisse préparer les fêtes qui correspondent à ce moment heureux, sans oublier d'en rendre grâce à la Providence. »

Ce grand acte du congrès , et la nouvelle de l'envahissement de la Banda Oriental par les troupes du Brésil, que l'on pouvait craindre de voir arriver jusque sous les murs de Montévidéo , mirent fin à l'agitation, et l'idée de se constituer en nation puissante reprit faveur.

La déclaration de l'indépendance était certainement un fait important , eu égard à l'immense superficie territoriale à laquelle elle s'appliquait ; mais on n'y pouvait voir qu'un document de fort peu de valeur, presque une lettre morte , si l'on envisageait l'état moral des populations au nom desquelles par-

lait le congrès de Tucuman, et il était permis de douter qu'elle mît fin aux incertitudes, aux tâtonnements, aux discussions, au milieu desquels on se débattait depuis six ans. On avait secoué le joug de la royauté , mais on n'avait pu effacer encore les mauvais plis que contractent les peuples en tutelle. Les troupes royales avaient disparu de tout le pays ; le long des rivières, depuis les Jarayes au 22* degré de latitude sud jusqu'à Patagonès au 44e degré, l'une et l'autre rives étaient aux colons, et le long des Andes, depuis Jujuy jusqu'aux sources du Colorado , sur le versant oriental , l'Espagne n'avait pas un seul homme armé. Mais ces populations débarrassées de leurs anciens maîtres ne formaient pas une nation ; abandonnées à elles-mêmes, elles n'avaient pas tardé à devenir la proie de l'anarchie.

Francia s'était barricadé au Paraguay. La grande majorité des Paragayos , abrutis par le despostime bénin des jésuites , qui avait anéanti toute notion de droit, puis par le despotisme brutal des commandants militaires qui avaient succédé aux révérends pères, obéissaient comme des bêtes dociles au fouet, et, pour asseoir sa domination, le docteur n'avait eu besoin que de fusiller une demi-douzaine des plus intelligents, et de mettre les quelques récalcitrants sous les verrous.

Artigas et ses cobandits dominaient Montévidéo et la Banda Oriental. Là, pas de gouvernement régulier, personne avec qui s'entendre, personne sur qui compter. On y était ennemi de Buénos-Ayres comme du Brésil et de l'Espagne , et l'on n'y reconnaissait d'autre loi que la volonté , les caprices d'Artigas.

L'état des provinces de Corrientes , Entre-Rios et Santa-Fé, sous différents chefs qui se modelaient sur Artigas, était à peu de chose près celui de la Banda Oriental. A l'extrême nord, un autre campagnard, plus civilisé pourtant, Guemes, travaillait à établir sa domination. Un Caparros à la Rioja, Borjes et Bulnes à Cordova, d'autres partisans encore, mais si obscurs que leurs noms ne valent pas qu'on les cite, agitaient les campagnes

de Cordova ou de Santiago de l'Estero. Enfin, dans toutes les provinces qui s'occupaient de l'élève du bétail et où la politique d'Artigas avait pu s'appliquer avec succès, on était retombé en pleine barbarie.

Seules les provinces deTucuman, de Mendoza et de San-Juan, avaient échappé à la désorganisation , grâce à leur population presque tout entière agricole. Il n'est pas aussi facile d'arracher à son champ l'homme qui vit en cultivant la terre ; et puis les habitants, moins disséminés, n'y étaient pas à la merci d'un groupe de cavaliers maraudeurs. Ajoutons que San-Martin était près de là, à Mendoza, d'où son influence s'étendait sur les pays environnants. Ces provinces reculées étaient donc, avec Tucuman, où siégeait le congrès, les seuls endroits où l'on pût, en 1816, trouver quelques éléments pour l'organisation du pays.

Si le spectacle présenté par la nation était si affligeant, celui qu'offrait le congrès n'était guère plus consolant.

Le triste résultat de l'essai de république en France, le triomphe de l'Angleterre en 1815, et surtout l'engouement des écrivains de l'époque pour les monarchies constitutionnelles, avaient eu leur retentissement en Amérique. Nous avons vu Posadas envoyer une mission en Europe pour y chercher un roi. Belgrano, qui avait été un des premiers apôtres et un des instruments les plus actifs de l'indépendance , Belgrano , qu'on peut appeler le passé de la révolution , malgré son voyage en Europe, malgré les difficultés qu'il avait touchées de si près, était encore monarchiste. San-Martin, qui, à cette époque, était l'avenir de la révolution, était atteint de la même épidémie. Plusieurs députés du haut Pérou poussaient la folie monarchiste jusqu'à vouloir relever pour la vice-royauté le trône des Incas.

La monarchie constitutionnelle est un état maladif que l'on comprend jusqu'à un certain point quand de puissants intérêts

créés rendent nécessaire le maintien de ce simulacre d'autorité pour une classe qu'effraye le mot de république; elle a une raison d'être quand une série de siècles a habitué les classes non pensantes, et il y en a au haut comme au bas de l'échelle sociale, à ces pompes qui, pour les pauvres d'esprit, sont l'ordre et la stabilité, devant lesquelles se pâment tous ces simples qui ne conçoivent le pouvoir que doré et empanaché comme une poupée, qui ne respectent le juge qu'affublé d'une énorme perruque ou d'une longue robe noire , dont la foi religieuse se maintient non par la parole divine, mais par cette mise en scène sacerdotale si habilement disposée pour frapper lés yeux. Mais sur les bords de la Plata rien ne justifiait l'introduction de ce rouage inutile, ni intérêts créés, ni habitudes prises. Aussi le pays ne s'émut-il guère de toute l'érudition qui fut dépensée à propos de cette question dans le sein du congrès. On avait, et les députés surtout devaient avoir de bien autres préoccupations. Les actes de rébellion se multipliaient dans les campagnes, les provinces tendaient de plus en plus à s'isoler les unes des autres, l'anarchie étendait tous les jours ses ravages ; enfin, l'attitude menaçante du Brésil pouvait aboutir au rétablissement du système colonial.

Après d'oiseuses et interminables discussions , les députés avaient fini cependant par tomber d'accord sur deux points : la déclaration d'indépendance, et la nomination comme directeur suprême de Puirredon , sur l'énergie duquel on comptait pour mettre fin à la guerre civile. Après quoi ils avaient décidé qu'ils suspendraient leurs travaux, pour se réunir de nouveau, mais cette fois à Buénos-Ayeres, quand Puirredon aurait ramené un peu d'ordre et de calme dans le pays.

Directorat do Puirredon. — Les Brésiliens envahissent la Banda Oriental, battent Artigas et entrent à Montévidéo. — San -Martin pénètre dans le Chili. Victoires de Chacabuco et de Maypu. — Agitation fédéraliste. Ramirez, Lopez, Carreras. — Le congrès réuni à Buénos-Ayros proclame une nouvelle Constitution des Provinces-Unies de l'Amérique du Sud. — Démission de Puirredon.

Tout le monde à Buénos-Ayres n'avait pas vu d'un bon œil la nomination de Puirredon. Le colonel Dorrego, qui commandait le peu de forces qui existaient dans la province, et les fédéraux, intriguèrent pour empêcher son installation. Mais le nouveau directeur était moralement appuyé par le congrès, et il l'eût été matériellement, au besoin, par les armées du Nord et des Andes. Les menées des fédéraux n'aboutirent donc qu'à augmenter le nombre de ses partisans. Grand nombre de citoyens désintéressés, et tous ceux qui partout s'inclinent devant les pouvoirs nouveaux, sortirent de la ville pour le recevoir, et son entrée fut un véritable triomphe.

La première mesure qu'il prit fut la nomination de Belgrano au commandement de l'armée du Nord. Puis il tâcha de s'accommoder avec Artigas, mais ce fut peine inutile : ce véritable type de chef gaucho ne pouvait s'entendre avec personne, parce qu'il ne voulait reconnaître aucune suprématie, ni môme aucune égalité.

Cependant l'expédition portugaise avançait ; 4,830 hommes aguerris, qui presque tous avaient fait la guerre avec Wellington en Espagne , réunis d'abord à Sainte-Catherine sous les ordres du général Lecor, passèrent à Rio-Grande, où les milices de la province, cavaliers hardis comme les gauchos argentins, se joignirent à eux, et tous ensemble franchirent la frontière.

Le directeur envoya immédiatement le colonel Vedia avec des dépêches pour la municipalité de Montévidéo et pour Artigas, les invitant à retourner loyalement à l'Union pour combattre l'ennemi commun. En même temps, il écrivait au général

portugais pour protester contre l'invasion, qui était une violation non motivée de l'armistice conclu en 1812.

Artigas, déûant et présomptueux comme les barbares, se méfia de l'offre de secours que lui faisait Puirredon , et ne voulut pas entendre parler de ligue avec Buénos-A yres ; il se flattait que les campagnes, levées en masse, opposeraient un obstacle suffisant à la marche des Portugais.

Quant à Lecor, il répondit à Puirredon que le gouvernement de Buénos-Ayres n'avait rien à voir dans une province indépendante; que, du reste, il n'avait pas lieu de s'alarmer; que, si les Portugais voulaient occuper la Banda Oriental, ce n'était pas dans un but de conquête, mais simplement pour faire cesser l'anarchie dans un pays limitrophe de l'empire, dont les désordres pouvaient avoir un retentissement fâcheux dans le sud du Brésil.

Sans donc s'inquiéter davantage de la protestation de Puirredon, l'armée brésilienne pénétra dans la Banda en deux corps , dont l'un longea l'Uruguay et l'autre le lac Mirim. La faible résistance opposée par les cavaliers d'Artigas ne pouvait retarder sa marche; le 19 novembre, elle les battit aisément à l'India Muerta, où Frutos Rivera avait essayé de l'arrêter, et, le 4 janvier, Artigas lui-môme fut complètement défait à l'Arroyo Catalan.

Vaincu , Artigas songea à Buénos-Ayres et y envoya des délégués. Ceux-ci signèrent un acte par lequel ils reconnaissaient l'autorité nationale et déclaraient la Banda Oriental annexée aux Provinces-Unies. Mais Artigas désavoua ses mandataires, et Puirredon dut faire suspendre tout préparatif pour s'opposer aux Portugais, dont les colonnes arrivèrent le 20 janvier 1817 à Montévidéo. Ils y furent reçus comme des amis par la municipalité et la grande majorité des citoyens. Fatigués de la barbarie et de la rapacité des lieutenants d'Artigas, les Montévidéens espéraient que Lecor mettrait un terme à leurs souf-

frances. Une députation fut aussitôt envoyée à Rio-Janeiro pour demander Fincorporation de la Banda au Brésil.

Telle était donc l'œuvre d'Artigas dans ces provinces : l'anéantissement de toute force militaire et l'extinction du patriotisme. La sauvagerie ne pouvait donner d'autres résultats.

Malgré cet exemple si éloquent, Artigas avait des imitateurs dans le reste du pays, et l'armée confiée à Belgrano perdait son temps et sa discipline à combattre les roitelets qui s'élevaient de tous les côtés.

Buénos-Ayres elle-même ne se montrait guère plus raisonnable dans ces circonstances difficiles. L'occupation de Montévidéo, au lieu d'être expliquée par sa cause naturelle, la rébellion d'Artigas, était attribuée par les uns à Alvear, réfugié à Rio-Janeiro , par les autres à Puirredon lui-même. Ces derniers appuyaient leur accusation sur la politique de temporisation suivie par le directeur. Et cependant c'était la seule conduite à tenir. Il n'y avait pas à craindre, en effet, que les Portugais acceptassent l'offre des habitants de Montévidéo : alliés du roi d'Espagne, ils ne pouvaient prendre possession d'une province à laquelle celui-ci n'avait pas renoncé. Et même leur présence à Montévidéo, affaiblissant d'autant Artigas, le rendait moins à craindre; de façon que, libre de souci de ce côté, on pouvait mettre à la disposition de San-Martin plus de ressources pour sa grande entreprise sur le Chili.

Voilà ce qu'auraient dû se dire les impatients ; mais il leur fallait du bruit, et ils se préparaient à descendre sur la place publique et à faire une de ces manifestations qui avaient naguère si bien réussi , quand ils furent prévenus par Puirredon, qui , faisant arrêter les plus turbulents , les exila aux États- Unis. Cet acte de vigueur produisit un salutaire effet, et le directeur put se livrer en paix à l'accomplissement de la mission réparatrice que lui avait confiée le congrès.

C'est sous l'administration de Puirredon qu'eut lieu la plus glorieuse comme la plus efficace des expéditions entreprises par les Argentins depuis le 25 mai 1810.

San-Martin était enfin parvenu à organiser une petite armée forte de 4,000 hommes et parfaitement disciplinée, et se préparait à franchir les hautes cordillères qui séparent la République Argentine du Chili. Son projet n'était plus, depuis longtemps, un secret pour personne ; mais on ne pouvait prévoir par quel point il tenterait de pénétrer, et il avait eu recours à toutes sortes de ruses de guerre pour dérouter le brigadier Marco del Pont, qui commandait les forces espagnoles au Chili, forces bien supérieures aux siennes.

Enfin sa petite armée , partagée en trois corps , s'ébranla le 17 janvier, s'avançant dans trois directions différentes. Le lieutenant-colonel Freire, avec un faible détachement, devait franchir les cordillères par le Planchon, d'où il pouvait se jeter dans la province de Talca, où il espérait rallier ses nombreux partisans. Le commandant Cabot devait, par San-Juan, tomber surCoquimbo. Le gros de l'armée se dirigea sur la vallée d'Aconcagua, par Uspallata et Los Patos, deux passages qui conduisaient plus à proximité de Santiago, la capitale du Chili.

Les étapes, soigneusement désignées, se firent avec ordre , et, le 4 février, l'avant-garde des patriotes et celle des royalistes échangèrent leurs premiers coups de feu au pied des cordillères, sur le versant occidental. San-Fclipe de Aconcagua et Santa-Rosa, petits villages où débouchent les sentiers de Los Patos et de Uspallata, furent occupés le même jour.

Lorsque l'on connaît les difficultés que présente le passage de ces immenses cordillères , on ne peut trop admirer la prévoyance et surtout les sages combinaisons du général en chef, l'entrain des officiers et des soldats, qui lui permettait de disposer de toutes ses forces à un moment donné, et ainsi lui assurait en quelque sorte la victoire.

Marco, effrayé de la rapidité et de l'ensemble avec lesquels

toute une armée avait franchi quatre-vingts lieues de cordillères , qui sur certains points n'offraient que des passages à peine praticables pour un voyageur isolé , ne songea qu'à couvrir la capitale avec toutes les forces dont il pouvait disposer. A cet effet, il fit occuper un étroit vallon entre Chacabuco et Colina, à douze lieues au nord de Santiago. Mais le général Marotto, qui commandait à Chacabuco, y demeura deux jours dans l'immobilité, attendant toujours des renforts. San-Martin sut en profiter pour étudier le terrain où ses ennemis l'attendaient et préparer son plan d'attaque.

Le 12 février, la bataille s'engagea. Ce fut le général O'Higgins qui commença le feu Les Espagnols, plus nombreux, soutinrent bravement le choc et repoussèrent une première charge. La lutte durait depuis une heure , quand une seconde division apparut sur le flanc de l'infanterie de Marotto. La cavalerie de San-Martin profita d'un instant d'hésitation causé par cette apparition inattendue, et, conduite par deux chefs habiles, Nicochea et Zapiola, chargea avec impétuosité. Dès ce moment il n'y eut plus de résistance; les royalistes, débandés, prirent la fuite vers Santiago et furent vivement poursuivis. 30 officiers et 600 soldats prisonniers, l'artillerie, les chariots, toutes les munitions, restèrent au pouvoir de San-Martin, et l'on ramassa 600 morts entre Chacabuco et Colina. La poursuite, comme il arrive toujours, dans les guerres d'Amérique surtout, avait été plus meurtrière que la bataille. Marco, qui s'était dirigé vers Valparaiso, fut atteint dans sa fuite et fait prisonnier. Le triomphe était complet. Aussi San-Martin put, sans résistance, occuper, le 14 février, la ville de Santiago, d'où il écrivit à Puirredon : « L'armée des Andes peut dire avec orgueil que vingt-quatre jours ont suffi pour franchir les plus hautes montagnes du monde, terminer une campagne, en finir avec les tyrans et donner la liberté au Chili. »

Les habitants de Santiago, entraînés par leur reconnaissance, voulurent être gouvernés par leur libérateur et le proclamèrent

directeur; mais San-Martin connaissait l'esprit ombrageux des Chiliens ; il prévoyait que, placé au premier rang, il ne tarderait pas à être en butte à la jalousie de ceux qui l'acclamaient. Tout n'était pas terminé d'ailleurs par la victoire de Chacabuco ; les Espagnols occupaient encore le sud du pays, et enfin, ne l'oublions pas , le Chili n'était que la première étape de la longue expédition qu'il avait si longtemps étudiée : son but était Lima, le centre du pouvoir espagnol. Il eut donc la sagesse de refuser le poste élevé qui lui était offert, et il le fit donner à O'Higgins, général chilien, homme facile, qu'il était certain de plier à ses volontés. Par cette conduite habile San-Martin ménageait les susceptibilités des Chiliens et prévenait des dissentiments qui auraient tôt ou tard éclaté. On avait en effet le plus grand besoin d'union, car il n'était pas à présumer que les Espagnols se laisseraient enlever le Chili; sans avoir fait pour le conserver les plus énergiques efforts.

Le Pérou avait alors pour vice-roi le général Pezuela,le vainqueur de Vilcapujo et d'Ayouma. Ferdinand VII lui avait envoyé de nombreux renforts et quelques officiers qui s'étaient distingués dans la guerre contre Napoléon , comme Canterac, Carratala et Valdez. A la première nouvelle de la marche de San-Martin, il avait ordonné au général Laserna, qui l'avait remplacé dans le haut Pérou, d'attaquer les patriotes et d'occuper les provinces du nord etTucuman,où se trouvait Belgrano. Laserna se porta donc en avant et occupa Salta; mais, constamment harcelé par les guérillas de Guemès, il ne pouvait avancer que très-lentement. Il était depuis vingt jours à Salta, quand la nouvelle du désastre de Chacabuco lui parvint. Isole dans un pays ennemi, il crut devoir rétrograder; mais sa retraite eut tous les caractères d'une déroute , et fut plus fatale aux Espagnols que n'aurait pu l'être une bataille rangée.

Les Provinces-Unies durent donc à la victoire de Chacabuco de se voir de nouveau maîtresses de leur territoire jusqu'à Jujuy.

Cependant Pezuela songeait à prendre une éclatante revanche. Les Espagnols occupaient encore, en janvier 1818, les provinces de la Conception et de Valdivia. Pezuela y envoya, aux ordres d'Osorio, des renforts considérables, qui, débarquant à Talcahuano, forcèrent O'Higgins à lever le siège de cette ville, où il avait enfermé les royalistes. Mais le général directeur put, sans être inquiété , reprendre le chemin de Santiago , où il se réunit à San-Martin. L'armée patriote, forte de plus de 5,000 hommes , espérait avoir facilement raison d'un ennemi qui lui était bien inférieur en nombre; mais, surprise dans la nuit du 29 mars à Cancha Rayada , elle fut mise complètement en déroute.

Cet échec pouvait sérieusement compromettre l'indépendance du Chili; mais San-Martin, puissamment secondé par le brillant corps d'officiers qui l'entourait , parvint à rassembler ses soldats et à réorganiser son armée , à 80 lieues au nord de Cancha Rayada, à Maypu, 3 lieues au sud de la capitale. Là, une seconde bataille, plus meurtrière que celle de Chacabuco, allait fixer le sort du Chili , peut-être de toute l'Amérique.

Les deux armées s'entrechoquèrent le 5 avril , et la lutte prit bientôt un caractère d'acharnement qui prouvait que de part et d'autre on comprenait l'importance de cette journée. La valeur individuelle fit tout dans cette bataille : car les deux armées, placées au centre d'une immense plaine, pouvaient se voir et se compter. Dans ce grand duel l'avantage resta aux patriotes. A six heures du soir, les royalistes, décimés, durent déposer les armes. L'artillerie , les munitions , les drapeaux, restèrent au pouvoir des patriotes , avec 1 ,000 prisonniers , parmi lesquels la plupart des officiers supérieurs. Osorio seul avec quelques Espagnols mieux montés avait pu s'échapper dans la direction du sud.

L'indépendance du Chili semblait donc assurée ; le Pérou, épuisé, paraissait à bout d'efforts, et l'on put croire que c'en était à jamais fini de la domination espagnole en Amérique.

Cette victoire lointaine eut encore pour effet d'affermir le gouvernement de Puirredon. Les Provinces-Unies, moins la Banda Oriental , s'entendaient avec le directeur pour leur administration, en attendant l'organisation définitive que le congrès devait donner au pays.

Ce congrès, comme nous l'avons dit, était convenu de se réunir de nouveau à Buénos-Ayres. H y ouvrit en effet ses séances le 42 mai 1817. Le point capital à déterminer était celui de savoir par qui seraient nommés les gouverneurs de provinces : par le directeur, c'était la centralisation; par le peuple de chaque province, c'était la fédération. Mille projets furent présentés, aucun n'aboutit.

Pendant ces tergiversations, les provinces de Corrientes et d'Entre-Rios s'agitaient pour la fédération, telle qu'Artigas l'avait comprise tout d'abord. Dans la dernière de ces provinces, un chef de gauchos , du nom de Ramirès, était parvenu à exercer la même autorité que son modèle dans l'Uruguay avant l'invasion portugaise. Puirredon crut naturellement devoir s'associer aux ennemis de ce bandit, qui promettaient de reconnaître l'autorité du directeur nommé par le congrès ; mais Ramirès triompha de ses adversaires, malgré la protection trèsefficace que Puirredon leur prêtait , et Buénos-Ayres eut dès lors dans ce gaucho, aussi barbare et plus bardi qu'Artigas, un irréconciliable ennemi.

La province de Santa-Fé, voisine de Buénos-Ayres, avait aussi trouvé son Artigas dans un soldat, Estanislas Lopez, qui avait acquis une grande popularité parmi les pâtres de son pays.

Cependant le plus grand nombre des provinces, dix sur qua torze , étaient en bons rapports avec Puirredon , auquel même elles s'en remirent pour le choix de leurs gouverneurs sur une liste de candidats que chacune d'elles envoya. Bref les probabilités en faveur de la constitution prochaine du nouvel État étaient telles , que des commissaires des États-Unis envoyés de

Washington pour faire un rapport sur les pays qui s'étaient déclarés indépendants n'hésitèrent pas à recommander au congrès de TUnion la reconnaissance de celte autre grande république qui se formait au sud.

Mais cette homogénéité n'était qu'apparente : les ferments de désordre étaient mal éteints; les ambitions individuelles devaient bientôt se réveiller; un nouveau brandon de discorde allait de nouveau tout compromettre : nous voulons parler du général chilien José Miguel Carreras, ce rival jaloux deO'Higgins par le fait duquel Osorio avait pu reprendre le Chili aux patriotes en 18U. San-Marlin, qui avait deviné l'esprit inquiet et arrogant de Carreras, n'avait pas voulu de son assistance dans son expédition contre le Chili, et, retenu à Buénos-Ayres, il n'avait pu, à son grand regret, prendre part à la guerre. Fatigué de cette inaction, qui lui pesait d'autant plus qu'il savait que pendant ce temps San-Martin et Puirrcdon faisaient tous leurs efforts pour anéantir son parti au profit de celui de O'Higgins, il se décida à partir pour le Chili. Il se fit précéder de ses deux frères; mais ceux-ci, reconnus, furent arrêtés près de Mendoza, jugés comme ennemis de l'ordre de choses établi depuis Chacabuco, et fusillés.

Carreras jura de venger leur mort, et, dès ce moment, il n'eut plus qu'une seule pensée : faire tout le mal possible aux Provinces-Unies. Un des plus sûrs moyens de leur nuire était de soutenir les hommes comme Lopez et Ramirès; il devint leur allié et leur conseiller. 11 redoubla d'audace dans ses manœuvres quand il apprit qu'il se préparait à Cadix une expédition contre le Chili : les Espagnols avaient en effet résolu de ramener cette province à l'obéissance.

Le 21 mai 1818, un premier convoi, composé de 10 transports, portant 1,600 fantassins et 300 hommes de cavalerie, et escorté d'une belle frégate de 50 canons, fit voile pour le Pacifique. Les soldats étaient partis à contre-cœur; les mauvais temps et le manque de vivres les exaspérèrent encore davantage,

et une partie se souleva. La révolte , apaisée à bord de neuf des transports, ne triompha qu'à bord de la Trinidad, dont un homme énergique, le sergent Martinez, prit le commandement; six officiers furent massacrés ; les autres, intimidés, laissèrent mettre le cap sur Buénos-Àyres , où la Trinidad arriva le 26 août.

Le gouvernement reçut ces déserteurs à bras ouverts. Ayant connu par eux le but de l'expédition, il en donna immédiatement avis au Chili.

O'Higgins, prévenu à temps, put armer quelques bâtiments, qui partirent pour les ports du sud, sous les ordres du colonel Blanco. Servi par les circonstances , celui-ci fut assez heureux pour s'emparer du bâtiment de guerre qui escortait le convoi, et la flottille presque tout entière fut prise avant d'avoir touché aux côtes du Pacifique.

Cet événement, si fatal aux Espagnols, ne produisit pas à Buénos-Ayres la joie à laquelle on aurait pu s'attendre. On savait que des forces bien plus considérables ne devaient pas tarder à suivre ce premier convoi, et l'alarme demeura grande à la Plata. Carreras la fomentait de son mieux , excitant par tous les moyens à la haine et au mépris des gouvernants, qu'il accusait, non sans raison, de vouloir étouffer la révolution et créer une monarchie au profit de quelque Bourbon. On ne pouvait donc, selon lui, surveiller de trop près ces hommes avides d'honneurs. Artigas , Ramirès et Lopez étaient représentés par lui comme les seuls hommes de bonne foi dans le mouvement

révolutionnaire ; les autres n'avaient aidé à chasser les Espagnols, les anciens tyrans, que pour se mettre en leur lieu et place.

Une vaste conjuration , dont Carreras devait être l'âme et le lien, se trama à Buénos-Ayres même. Les fédéraux, les mécontents, et aussi les peureux, qui partout appuient les gens qui peuvent faire du mal, entrèrent dans le complot, ainsi que ceux

des proscrits qui n'avaient pu obtenir leur grâce après la victoire de Maypu.

La conspiration, découverte, fut étouffée dans la capitale, où deux officiers français, Robert et Lagresse, qui avaient pris parti pour Carreras, furent fusillés, le 3 avril 1818. Puirredon voulut l'étouffer également dans les provinces ; Balcarcel fut envoyé avec 800 hommes à Santa-Fé pour réduire Lopez , qui s'était prononcé pour le parti fédéraliste ; mais sa petite armée, battue par les cavaliers de ce dernier, dut s'enfermer dans le Rosario.

Cet échec alarma si fort le directeur, qu'il crut devoir rappeler Belgrano et San-Martin pour écraser d'un coup Lopès et Ramirès. Belgrano se mit en marche au mois de mars, et, dans les premiers jours d'avril, il atteignit la province de Santa-Fé avec cinq bataillons d'infanterie , deux escadrons de hussards, quatre de dragons, et huit pièces d'artillerie. Devant des forces aussi considérables, Lopez, en vrai disciple d'Artigas, demanda à traiter, et, ce qui prouve combien l'expérience est inutile en matière politique , le directeur prêta l'oreille à ses ouvertures. Le rusé gaucho, qui savait qu'un traité ne l'obligeait à rien, signa ce qu'on voulut, et se retira avec ses hommes au nord du Salado.

San-Martin, ayant eu connaissance de cet arrangement, retourna à Mendoza, d où il était déjà parti, et un semblant d'ordre se rétablit dans les Provinces-Unies.

Quelques jours après, la commission chargée par le congrès de formuler une constitution présenta son travail, qui fut approuvé par l'assemblée, et la nouvelle constitution des Provinces- Unies de V Amérique du Sud , promulguée le 25 mai 1819, fut jurée par les armées de San-Martin et de Belgrano, ainsi que dans toutes les provinces , moins Santa-Fé , Entre-Rios et la Banda Oriental. Cette constitution , comme son titre même le donne à entendre , était calquée sur celle des Etats-Unis de

l'Amérique du Nord. Elle ne satisfit personne. La plupart de ceux qui voulaient un gouvernement unique et fort trouvèrent qu'on avait trop concédé aux idées fédératives. Les fédéraux estimèrent que l'institution d'un président et d'un congrès cen*tral ayant leur siège à Buénos-Ayres faisait une trop large part à l'influence de cette ville et aux doctrines du parti unitaire.

Puirredon, las des discordes, des difficultés de toute nature contre lesquelles il n'avait cessé d'avoir à lutter, profita de cette occasion pour remettre au congrès les pouvoirs qui lui avaient été confiés, et présenta, le 9 juin, sa démission, qui fut acceptée. Une constitution nouvelle, avait-il dit, doit être mise en pratique par un président nouveau. C'est au général Rondeau que fut confiée cette tâche difficile et bien au-dessus de ses forces.

Rondeau directeur. — Progrès du mouvement fédéraliste. — La municipalité de Ruénos-Ayres prend en main l'autorité suprême. Fin de ce gouvernement national issu de la révolution du 23 mai 1810. Bilan du gouvernement : les unitaires et les fédéraux.

Lopez était toujours au nord du Salado. Pour éviter la guerre, on l'avait laissé maître de Santa-Fé, et Rondeau , avec lequel il refusait d'entrer en rapports, n'osait rien entreprendre contre lui , dans la crainte qu'inspirait une nouvelle expédition qui se préparait à Cadix, aux ordres du général O'Donell, comte d'Abisbal, et qui pouvait, d'un jour à l'autre, entrer dans la rivière.

Dans cette perplexité, il adressa une proclamation aux habitants de la ville pour qu'ils eussent à se tenir prêts à repousser l'ennemi , et il nomma un comité de défense chargé d'organiser les milices. Cette étrange mesure ne fit que jeter l'alarme dans la population, qui fut saisie d'une véritable panique.

Heureusement on en fut quitte pour la peur. Puirredon,

pendant son administration , suivant le conseil du marquis del Apartado, patriote mexicain qui avait de puissantes relations dans les loges maçonniques d'Europe, et qui employait tous ses efforts à aider la révolution dans toute l'Amérique espagnole, avait envoyé quelques sommes aux maçons d'Espagne, qui travaillaient à miner le pouvoir absolu de Ferdinand VII. Ces sommes n'étaient pas assez fortes pour payer un soulèvement ; mais , outre quelles permettaient au gouvernement argentin d'être au courant de ce que les libéraux tramaient en Espagne, elles lui donnaient le droit de compter sur leur appui, et Rondeau espérait qu'ils parviendraient à empêcher l'expédition de partir. Le mouvement de Riego combla ses espérances , et toutes les craintes s'évanouirent.

Mais il était trop tard. Lopez, Carreras et Ramirès, qui s'étaient fortifiés pendant l'inaction de Rondeau, lui déclarèrent la guerre, prenant pour prétexte que les droits des provinces n'étaient pas suffisamment sauvegardés par la nouvelle constitution.

Le cri de fédération retentit bientôt partout; la province de Cordova s'associa au mouvement, ainsi que la Rioja, Santiago del Estcro, Salta et Tucuman.

San-Martin, voyant qu'il était impossible de dominer cet immense désordre, et désespérant de sauver son pays de l'anarchie, voulut utiliser les forces qui lui restaient à'Cuyo à assurer l'indépendance du continent américain. Il passa donc au Chili avec toutes les troupes dont il pouvait disposer, dans l'intention de les lancer bientôt sur les côtes du Pérou.

Belgrano , découragé , remit au général Crux le commandement d'une armée prête à se dissoudre, et se retira à Tucuman.

Ainsi abandonné, Rondeau partit de Buénos-Ayres pour aller se poster à San-Nicolas, d'où il pouvait surveiller les opérations contre Lopez. Mais sa présence ne remédia à rien. Les bataillons, astreints à un semblant de discipline, se débandaient devant des groupes de gauchos que leurs chefs laissaient vivre

à leur guise , et , ce qui était fait pour décourager davantage ceux qui auraient pu conserver quelque espoir de voir finir ces désordres , c'est que le mal était partout. Un régiment de chasseurs à cheval de l'armée des Andes s'était débandé ; l'armée que commandait naguère Belgrano en avait fait autant , et les soldats avaient repris le chemin de leurs provinces.

Rondeau restait donc seul, entouré de quelques milices. Balcarcel , qui commandait la plus grande partie des forces patriotes, vit son armée dispersée à Cepeda, et ne conserva que son infanterie, qui, faute de moyens de fuir, ne se débanda pas comme le reste. Tout le pays au nord de Buénos-Ayres se trouvant ainsi sans défense , Lopez , Carreras et Ramirès l'envahirent.

Les bourgeois de Buénos-Ayres voulaient destituer un directeur si malheureux. Le congrès, pour éviter cet inutile changement, et croyant donner plus de force au gouvernement, nomma directeur adjoint, chargé de l'administration pendant l'absence de Rondeau, un des membres de la municipalité, don Juan P. Aguirre.

Aguirre se préoccupa d'abord de la sûreté de la ville. Il confia les quelques troupes qui restaient à Buénos-Ayres à Soler, un des généraux qui avaient fait la campagne des Andes. Celui-ci alla se poster à douze lieues au nord, pour protéger les environs de la capitale contre les groupes de cavaliers qui parcouraient le pays, en commettant toute sorte d'excès. Mais il ne se tint pas longtemps dans ce rôle. Ramirès et Lopez demandaient que la municipalité de Buénos-Ayres proclamât la déchéance du congrès et du directeur ; Soler appuya ces étranges prétentions, et envoya à la municipalité la communication suivante :

« Pour quelle époque la municipalité garde-t-elle son pouvoir? Jusques à quand nous laisserez-vous souffrir? L'ennemi victorieux occupe déjà une partie de la province , et ses éclaireurs arrivent jusqu'à Lujan.

« Les provinces se sont séparées, et par conséquent le congrès ne représente plus rien. L'ennemi ne veut traiter avec aucune autorité émanant de ce congrès ou du directeur. Vous êtes Tunique autorité qui puisse ramener la paix. L'armée entière m'a autorisé à faire cette communication, ainsi qu'à expliquer ses sentiments et ceux d'un peuple malheureux. Elle ajuré de soutenir sa résolution, qui n'est autre que d'obtenir la dissolution du congrès, l'éloignement du directeur et de tous les employés qui dépendent de lui. Faites-les partir tous et écoulez les vœux du peuple.

« J'ai communiqué ces résolutions au général Ramirès, et je l'ai invité à traiter sur ces bases avec la municipalité ou avec une députation nommée par elle.

« Cette armée et son général ne désirent que sauver la ville et rétablir la paix par ce moyen, qui est le seul qui nous reste. *

Se rendant sans trop de façons à cette espèce de sommation, la municipalité déclara qu'elle prenait le gouvernement et répondit à Soler :

« La municipalité, d'accord avec les sentiments de Votre Seigneurie et de l'armée qu'elle commande , a immédiatement pris les mesures indiquées dans votre communication d'hier.

« Le congrès et le directeur ont cessé leurs fonctions, et la municipalité a repris le gouvernement entre ses mains.

« La municipalité félicite Votre Seigneurie et l'armée pour les indications justes et prudentes qu'elle lui a données, et qui seules peuvent éloigner les malheurs qui nous menaçaient et rétablir l'harmonie entre les provinces.

« Votre Seigneurie fera connaître cette résolution de la municipalité, et agira comme il convient dans les circonstances actuelles. >»

En même temps, la municipalité, comme gouverneur de Buénos-Ayres, écrivait à celle de Mendoza :

« Les documents que nous vous transmettons vous perraet-

tront d'apprécier la situation faite par les événements à cette province.

« Toutes celles de l'Union sont libres de faire ce qu'elles jugeront le plus convenable pour leurs intérêts, pour leur régime intérieur.

« C'est ce que cette municipalité a à répondre à la communication du 19 août par laquelle celle de Mendoza a notifié au gouvernement de Buénos-Ayres qu'elle avait pris l'administration de la province par suite de la démission du colonel Luzarriaga. »

Ainsi finit le gouvernement national , qui avait conduit le pays depuis le 25 mai 1810 jusqu'au 28 février 1820, période de désastres, d'hésitations et de bien coupables faiblesses. Les hommes qui guidaient la révolution se montrèrent presque toujours au-dessous du rôle qu'ils avaient à jouer, et se laissèrent souvent entraîner par les haines que suscitent les rivalités. Les peuples, sans notion de leurs droits ou de leurs devoirs, applaudissaient aux heureux, abandonnaient les vaincus, sans vouloir ni pouvoir réfléchir pour juger les hommes qui se disputaient l'autorité. Certes ceux qui voudraient comparer la pacifique et facile administration d'Arredondo avec l'administration de Puirredon ou de Posadas,si tourmentée, où l'incertitude de chaque moment ne permettait pas même de compter sur la stabilité d'une année , ceux-là diraient que la vice-royauté était pour ces peuples un élément de progrès bien supérieur à ce semblant de république établi de fait après le 25 mai, et de droit après la déclaration de l'indépendance en 1816.

Mais, si l'on veut réfléchir que les désordres n'étaient que la conséquence naturelle du système colonial, qui maintenait les peuples dans une enfance perpétuelle, on n'hésitera pas à préférer cette époque troublée : elle préparait les peuples à une virilité qui devait tarder d'autant plus à se révéler que la durée de

l'enfance où on les avait tenus avait été plus longue. Si en effet des désordres plus ou moins prolongés se produisent toujours après une révolution , c'est que les ferments en existaient à Pétat latent chez les peuples qui en souffrent. La révolution les fait paraître à la surface, mais elle n'en est jamais la cause, et , pour combattre le mal , la première condition c'est de se trouver face à face avec lui.

Ces êtres subversifs, comme Francia, Artigas, Lopez et d'autres sombres figures dont nous aurons bientôt à nous occuper, étaient les fils légitimes du système colonial , de l'isolement où vivaient ces peuples séquestrés du reste du monde : êtres bien dangereux pour les peuples tant qu'ils ne se sont pas manifestés, mais inoffensifs une fois qu'on les connaît, que tout le monde les méprise , et qui se cachent eux-mêmes quand ils voient que le peuple comprend leur misérable ambition. S'ils ne savent pas se soumettre dans les sociétés qui vivent par elles-mêmes, leurs prouesses finissent au bagne, mais ne peuvent les conduire au pouvoir, comme il arrive dans les pays soumis au despotisme, où l'organisation sociale est telle qu'au premier accident, au moindre désordre, les plus hardis malfaiteurs remplacent les souverains absolus.

C'est presque une loi naturelle, dont on ne devrait pas s'étonner. Le colon qui laboure pour la première fois les savanes d'Amérique doit s'attendre que dans ces premiers sillons si péniblement ouverts apparaîtront d'abord les mauvaises herbes ; il faut labourer de nouveau, détruire ce premier produit, avant de semer pour avoir la première récolte utile.

Les peuples qui souffrent le despotisme doivent s'attendre à avoir à souffrir l'anarchie, puis un despotisme plus agité, plus cruel , mais moins tenace , que Ton finit par détruire facilement,— et que l'on détruit toujours, — parce que, s'il est possible de vivre sous le despotisme légal , il est impossible de tolérer le despotisme accidentel.

En ce sens, la période de 1810 à 1820 était un progrès , car le mal était venu à la surface et on ne pouvait plus vivre sans le combattre.

Depuis Saavedra, qui s'était servi des hommes des faubourgs pour faire la révolution du 6 avril 1811, deux éléments qui devaient se disputer la suprématie étaient en présence.

D'un côté, les fédéraux, hommes adroits, fort peu scrupuleux, sachant faire manœuvrer la classe la plus nombreuse et la moins civilisée, ne se donnant pas la peine de couvrir leur arbitraire de formes légales , mais l'abritant derrière la pression que les masses exerçaient sur eux. La révolution faite par Saavedra pour se débarrasser de ses ennemis fut leur coup d'essai.

Ne se préoccupant que du moment , ayant pour toute ambition d'arriver au pouvoir absolu dans leurs localités , les fédéraux voulaient que chaque province formât une république lilliputienne se gouvernant elle-même, choisissant son premier magistrat dans la province même. Ils affectaient en toute occasion un patriotisme local exagéré qui devait les désigner aux suffrages de leurs concitoyens.

Ce parti égoïste et exclusif, par les mobiles mêmes qui le faisaient agir, affectait un très-grand respect pour le peuple; mais il avait soin de ne reconnaître comme peuple que ceux qui pensaient comme lui ou ceux qui ne pensaient pas du tout et se laissaient gouverner par des chefs qui croyaient ne pouvoir mieux faire pour consolider leur puissance que de flatter les instincts des masses.

Ce système, qui , dans les premiers temps , ne présentait pas de trop graves inconvénients, mena les fédéraux primitifs plus loin qu'ils ne pensaient. Pour se créer des coryphées, des partisans énergiques et dociles à leurs insinuations, crédules surtout, ils se virent forcés de donner de l'importance aux héros de cabaret, aux gauchos, renommés pour leur adresse à manier le lasso , à dompter un cheval , connus par leur audace, et qui

pouvaient entraîner les autres ; à des hommes qui , ayant le langage, les manières et les habitudes du bas peuple, qui, vivant habituellement avec la basse classe , avaient sur elle une influence plus directe. Mais ces hommes voulurent de coryphées passer chefs, et, à l'imitation de ceux qui s'étaient servis d'eux comme moyen , ils surent plus tard se servir à leur tour de leurs nombreux compères pour épouvanter la classe aisée et se faire porter aux premiers emplois , non comme les plus capables de gouverner, — ils n'affectaient pas cette prétention,— mais comme les plus capables de faire rentrer dans l'ordre la classe nombreuse dont on les avait fait les oracles.

Insensiblement, l'outil devint plus fort que la main qui le guidait. Les fédéraux primitifs, comme Saavedra, Funes, Chiclana, disparurent, et la nouvelle république eut son parti barbare. Artigas, Lopez etRamirès en furent les chefs de file. Autour de ce parti se groupèrent forcément toutes les mauvaises passions; toutes les erreurs que la révolution avait pour mission de déraciner y trouvèrent un abri , un refuge. En matière religieuse, les fédéraux furent fanatiques; en matière de nationalité, ils poussèrent à la haine contre les étrangers; en matière commerciale, ils penchèrent vers le système protecteur; en politique, ils se montrèrent haineux et méfiants, et, pour se soutenir au pouvoir, ils ne connurent d'autres moyens que la persécution à outrance , l'anéantissement des dissidents , le massacre des prisonniers faits dans la guerre civile. C'était, en un mot, la barbarie organisée, la barbarie devenue parti politique.

Les premiers unitaires, à deux ou trois exceptions près, ne valaient guère mieux , moralement parlant , que les fédéraux primitifs; mais ils étaient plus instruits, plus gouvernementaux, si l'on peut s'exprimer ainsi. Ils voulaient que dans la république la délégation des pouvoirs reposât sur la vérité, et non sur un semblant de vérité dont se contentaient les fédéraux. Ainsi, quand Funes, envoyé comme membre du pouvoir législa-

lif, voulut faire partie du pouvoir exécutif, Moreno, qui peut être considéré comme le point de départ du parti unitaire , ne pouvant l'en empêcher, donna sa démission.

Mais si , dans les premiers temps, les uns ne valaient guère mieux que les autres , les unitaires profitèrent de tous les vices de leurs adversaires. Si les fédéraux, pour triompher plus facilement, se firent barbares, les unitaires voulurent paraître civilisés. Quand les fédéraux prêchaient le fanatisme , les unitaires prêchaient la tolérance; ils allaient même jusqu'à faire entendre le mot de liberté de conscience. Il suffisait que les fédéraux parlassent de protection pour que les unitaires parlassent de libre échange, et ainsi de suite. Si les fédéraux cherchaient systématiquement pour le gouvernement les hommes les plus arriérés, les plus cruels, les unitaires ne voulaient pour directeurs que des hommes qui se distinguaient par leurs antécédents honorables, par leur position, même par leurs belles manières.

C'est ainsi que, réagissant l'un sur l'autre, les deux partis se formèrent en exagérant chaque fois davantage leurs vices comme leurs qualités.

Dans leurs dernières manifestations, les fédéraux se montrèrent plus féroces, plus barbares, que les Indiens à crâne plat des plaines du sud; les unitaires , plus méticuleux , plus discuteurs, que les théologiens d'un concile.

N'oublions pas pourtant qu'un parti avait pour idéal la barbarie, l'isolement que l'on a appelé Y américanisme; l'autre, la civilisation , l'instruction généralisée , le pays ouvert à l'émigration , et les institutions des États-Unis du Nord ou de l'Europe comme but. Les fédéraux voulaient une civilisation à part, des institutions qu'ils disaient appropriées au pays, parce qu'elles étaient barbares comme eux.

N'oublions pas non plus que cette désignation de fédéraux et d'unitaires n'indique rien. Les fédéraux de la Plata n'ont aucune ressemblance avec les fédéraux des États-Unis du Nord. Jamais le pays n'a été plus centralisé que sous les administrations fédé-

raies , jamais la voix des intérêts provinciaux n'a été aussi écoutée que par les unitaires. Mais nous avons dû nous servir des noms que les deux partis se sont donnés.

Reprenons le récit des événements qui suivirent la dissolution du gouvernement national.

Pacte d'union , dit Traité quadrilatéral, entre les provinces de Buénos-Ayres, de Santa-Fé, d'Entre-Rios et de Corrientes. — Fin tragique de Ramirès et de Carreras. — San-Martin débarque avec une petite armée sur les côtes du Pérou, et s'empare de Lima. De là il tend la main aux patriotes de Caracas et de Bogota, et, en plein triomphe, il résigne son autorité en faveur de Bolivar, qui réunit sous son commandement toutes les forces patriotes.— Émeute à Buénos- Ayres réprimée par les milices des campagnes. Entrée en scène de Juan-Manuel Rosas.

Ramirès, Lopcz et Carreras avaient donc triomphé. Le gouverneur qui remplaça Rondeau fut choisi par eux : c'était un bon vivant, don Manuel Zarratea, qui savait naviguer de conserve avec tous les partis triomphants.'

Les chefs gauchos ne restèrent pas longtemps à Buénos- Ayres : ils n'étaient pas là dans leur élément , ils étouffaient dans la ville, la civilisation dont ils étaient entourés les gênait. Ils avaient donc hâte de retourner dans les campagnes a demi désertes où ils étaient habitués à vivre en maîtres; mais, avant de partir, ils signèrent avec Zarratea un traité qui unissait les quatre provinces de Buénos-Ayres, de Santa-Fc, d'Entre-Rios et de Corrientes, dans le but de repousser les ennemis extérieurs et de soutenir par les armes la cause de la fédération. Ce traité peut être regardé comme la base et le modèle de tous les pactes conclus entre les provinces sous le prétexte de déjouer les intrigues monarchiques du parti unitaire.

Ce grand acte accompli, les colosses du parti fédéral reprirent le chemin de leurs États, que deux d'entre eux ne devaient pas revoir.

Ramirez, qui avait fait disparaître de la scène politique le vieil Artigas, en le forçant à fuir vers le Paraguay, où Francia l'avait relégué dans un village de son inabordable pays, véritable enfer sur les portes duquel on aurait pu graver le vers du Dante : Lasciate ogni speranza, o voi che intrate, éprouva un sort plus funeste encore : rentrant dans sa province, il suivait avec quelques cavaliers la rive droite du Parana , quand il fut assassiné par les Indiens du Chaco , peut-être même par ses propres soldats.

Lopez était retourné à Santa-Fé.

Quant à Carreras , fort de l'appui de Zarratea, il enrôla, de gré ou de force , tous les émigrés chiliens qui se trouvaient à Buénos-Ayres , et, suivi de quelques partisans attachés à lui par l'espoir du pillage, il se mit en route à travers les Pampas, pour aller reprendre dans sa patrie sa position de chef de parti. Heureusement pour le Chili , il fut battu par le gouverneur de Mendoza sur le versant oriental des Andes, et périt dans 1 lutte.

Tant d'efforts n'avaient donc abouti à rien. Le pays, affranchi par. les victoires de San-Martin et par la révolution de Riego, était plongé dans le désordre. Chaque gouverneur menait sa province à son gré, et chaque province faisait ses révolutions et changeait ses administrateurs comme elle l'entendait. Les Indiens des Pampas volaient les bestiaux dans les campagnes , les gauchos se rapprochaient des villes. Le pays retombait insensiblement dans la barbarie la plus complète.

Zarratea, imposé aux Buénos-Ayriens plutôt qu'élu par eux, sans prestige , sans parti qui eût un intérêt à le soutenir, ne pouvait conserver longtemps le pouvoir; aussi ne tarda-t-il pas à être déposé par la municipalité. Après lui , on vit se succéder à quelques semaines d'intervalles Balcarcel, Ramos Mejia, Soler. Ces fantômes de gouverneurs, élevés sans motifs, renversés de même, n'étendaient leur ombre d'autorité que sur la

province de Buénos-Ayres. Les autres provinces avaient chacune leur chef, hommes obscurs pour la plupart. Toute solidarité était rompue entre les diverses parties de l'ancienne viceroyauté.

Du reste, aux luttes intestines avait succédé un calme plat qu'aucune crainte de l'extérieur ne venait troubler. Si nous voulons retrouver quelque vie , suivre le mouvement de l'indépendance, il nous faut traverser les Andes.

Nous avons dit que San-Martin, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui dans sa patrie, avait passé au Chili avec les quelques troupes qui lui restaient. Il y avait recruté de nombreux renforts. Quand il se vit à la tête d'une petite armée suffisamment disciplinée et pourvue, il s'embarqua à Valparaiso , alla débarquer sur les côtes du Pérou , et s'empara de Lima, qui, comme Buénos-Ayres, comme Santiago du Chili, se déclara indépendante.

San-Martin ne s'endormit point dans son triomphe : le pavillon de Castillc flottait encore sur les Andes de Bolivie. Il donna donc la main aux patriotes de Caracas et de Bogota, conduits par Simon Bolivar. Curieuse rencontre que celle de ces deux généraux , les meilleurs de la révolution , et qui , partis des deux extrémités de l'Amérique méridionale avec la même pensée, se trouvaient réunis pour l'achèvement de la même tâche, de l'œuvre de l'indépendance. Mais le partage de l'autorité aurait pu nuire aux opérations militaires. San-Martin, alors au faite de sa carrière, sut donner un grand exemple d'abnégation : il remit à Bolivar le commandement de toutes les forces patriotes et se retira de la scène politique.

Pendant que la cause de l'indépendance gagnait ainsi du terrain dans le Pérou, elle périclitait chaque jour davantage sur les bords de la Plata, où l'on semblait près de retomber dans la barbarie, quand une heureuse réaction se produisit enfin.

En septembre 1820, Soler fut remplacé à Buénos-Ayres par le général Rodriguez. Ce nouveau gouverneur était arrivé, comme ses prédécesseurs, parle parti fédéral; mais, dès qu'il fut maître du pouvoir, il comprit la nécessité de le rendre intelligent et fort. 11 s'entoura donc des anciens amis de Posadas et de Puirredon, des hommes qui avaient figuré dans le parti qui voulait l'union de toutes les provinces, des unitaires en un mot. Il choisit même pour premier ministre le plus illustre soutien de ce parti, don Bernardino Rivadavia, qui arrivait d'Europe, où il avait représenté son pays, et s'était avantageusement fait connaître des hommes politiques de France et d'Angleterre.

Cependant, un mois à peine après son installation, Rodriguez eut à réprimer une émeute. Pour mieux y réussir, il appela à son aide les milices des campagnes, et un régiment de gardes nationaux del Monte, petite bourgade à quinze lieues au sud de Buénos-Ayres, arriva à temps pour battre les révolutionnaires dans les rues de la capitale.

La répression de cette émeute à une époque où toute émeute était à peu près assurée du succès, et l'intervention de ce régiment de milice, qui, par sa décision, avait assuré le triomphe de l'autorité, marquent à un double titre dans les annales de la République Argentine. D'abord le gouvernement civilisateur de Rodriguez se trouva affermi ; mais le plus étrange , c'est que ce fut un disciple de Lopez et d'Artigas, l'adversaire le plus acharné du parti unitaire, Juan-Manuel Rosas en un mot, qui contribua le plus à consolider au pouvoir les hommes considérés par ses pareils comme leurs plus dangereux ennemis. Et ce qui devenait un véritable danger pour l'avenir, c'est que cet homme, le type le plus achevé, la plus parfaite personnification du gaucho à demi civilisé des campagnes , faisait son entrée dans la vie publique comme un champion de l'ordre, et s'acquérait la réputation d'un homme capable de faire rentrer dans le devoir les perturbateurs de la paix publique.

L'émeute vaincue, Rodriguez et Rivadavia purent mettre un

peu d'ordre dans l'administration et dans les finances. Une chambre de représentants légalement élus commença à fonctionner comme pouvoir législatif.

Rodriguez resta au pouvoir jusqu'à la fin de la période pour laquelle il avait été nommé. Le 2 avril i824 , l'assemblée législative élut pour le remplacer le général Las Heras, qui prit possession de son poste le 9 du même mois.

Le nouveau gouverneur choisit également pour son premier ministre Rivadavia, qui fut l'âme de son administration, comme il avait été l'âme du gouvernement de Rodriguez. Nous devons nous arrêter sur cette figure, une des plus remarquables assurément que présente l'histoire des provinces argentines; nous prendrons pour guide dans cette étude un excellent travail de M. Alfred de Rrossard , auquel nous aurons occasion encore de faire plus d'un emprunt , bien que nous soyons loin de partager ses idées politiques (1).

Mais , avant de passer outre , nous mentionnerons deux faits qui appartiennent à cette époque et qui ne sont pas sans intérêt pour notre sujet : 1° la victoire d'Ayacucho, qui mit le sceau à l'indépendance de l'Amérique du Sud ; et 2° la rentrée à Buénos- Ayres des officiers et d'une partie des soldats qui avaient suivi San-Martin au Pérou.

(1) Considérations historiques et politiques sur les républiques de la Plata, dans leurs rapports avec la France et l'Angleterre. Paris, Guillaumin, 1850, in-8.

Kivadavia premier ministre. Zèle et succès avec lesquels il travaille à l'organisation de la nouvelle république ; il réussit à en faire un État et à la faire admettre dans la grande famille des nations. Institution du régime représentatif républicain. Autres institutions que les Provinces-Unies doivent à cet homme d'Etat. — Les Portugais sont battus par les patriotes dans la Banda Oriental ; un gouvernement provisoire proclame l'indépendance du pays et fait acte d'adhésion au gouvernement central de Buénos-Ayres. — Congrès général constituant. Loi fondamentale de 1825. Rivadavia est nommé président de la république des Provinces-Unies du Rio de la Plata. — Annexion do la Banda Oriental. — Guerre avec le Brésil. Traité qni consacre l'indépendance de la province de l'Uruguay. — Rivadavia se retire devant les intrigues du parti fédéraliste ameuté contre lui par Dorrego , et avec lui disparaît la constitution unitaire.

Ministre de Rodriguez et de Las Heras, ou président de la république des États-Unis de la Plata, Rivadavia eut constamment en vue trois objets principaux : le régime intérieur de la province de Ruénos-Ayres, les relations extérieures et l'unité nationale; mais c'est dans l'organisation intérieure que se développa avec le plus d'éclat et de persistance son infatigable activité.

Dès l'année 18H, deux décrets, l'un du 20 octobre , l'autre du 23 novembre, rendus par le triumvirat dont Rivadavia était le secrétaire, avaient consacré la liberté de la presse et la liberté individuelle.

Un décret de 1821 institua le régime représentatif républicain, et une loi de la même année régla le mode d'élection de la représentation nationale. Aux termes de oette loi, tout Argentin , par naissance ou par naturalisation, est de droit électeur à l'âge de vingt ans. Tout citoyen possédant une propriété quelconque est éligible à vingt-cinq ans. Les juges de paix, nommés par le gouvernement, dirigent les opérations électorales.

La nomination du magistrat suprême de la république, dési-

gné sous le titre de gouverneur et capitaine général , fut attribuée aux représentants par une loi du 23 décembre 1823 , qui détermina les conditions d'éligibilité et les formes de l'élection; et un décret du 24 août 1824 prescrivit la publicité de tous les actes officiels.

L'inviolabilité des propriétés fut proclamée par une loi du 9 septembre 4821 , qui disposa en outre qu'aucun impôt ne pourrait être établi, aucune dépense faite ou ordonnée, sans le concours de la chambre des représentants , et imposa au pouvoir exécutif l'obligation de soumettre chaque année à cette assemblée le budget des recettes et des dépenses.

La liberté des personnes fut garantie par une loi du 21 février 1821, dite de sûreté individuelle, qui réserva au chef de police ou à ses auxiliaires le droit exclusif d'arrêter, en cas de délit, les individus appartenant à la juridiction ordinaire, etprescrivit qu'ils fussent aussitôt mis à la disposition du juge compétent.

La liberté des cultes fut consacrée par la loi du 2 octobre 1825, qui reconnut néanmoins la religion catholique comme celle de l'Ltat. On lit dans le rapport de la commission chargée d'élaborer cette loi cette phrase remarquable : « C'est un devoir impérieux pour l'homme d'offrir extérieurement à son Créateur Thommagc public de son adoration et de son respect; il en résulte que chaque individu doit avoir la pleine liberté d'exercer publiquement le culte qu'il professe. » Ainsi la commission s'appuyait sur la nécessité d'un culte public pour proclamer la tolérance universelle.

Du reste Rivadavia, dans ses rapports avec l'Église catholique, se montra réservé et jaloux, comme doit l'être tout homme de bien dans l'Amérique espagnole. Par un décret du 31 août 1822, les jours fériés furent réduits aux dimanches et aux fêtes nationales du 25 mai et du 9 juillet. Il supprima les couvents et sécularisa leurs biens ; il aurait même voulu interdire absolument les vœux monastiques , mais l'esprit public, si arriéré encore, ne put le suivre jusque-là. Du reste, il Gt preuve

de tolérance en instituant des conférences hebdomadaires pour l'instruction du clergé. Il montrait par là qu'il ne redoutait pas la saine influence des prêtres, et qu'en toutes choses il était disposé à accueillir le bien, de quelque part qu'il vint.

Il ne dépendit pas de Rivadavia que l'administration de la justice ne fût entièrement débarrassée des langes de la législation espagnole , si difficile et si compliquée. Parmi les mesures qu'il prit dans ce but, on remarque le décret du 25 juillet 1823, qui, en matière criminelle, abolit pour certaines classes d'individus, tels que les militaires et les prêtres, le droit d'être jugés par des tribunaux d'exception , ne laissant subsister ceux-ci que pour les délits spéciaux. Nous citerons aussi quelques sages mesures touchant la police. C'est sous son administration que furent rétablis les serenos , gardes de nuit à la solde des propriétaires urbains. Par deux décrets de 1822, des peines sévères furent édictées contre le vagabondage et l'ivrognerie. Aux termes du premier de ces décrets, tout vagabond devait être enrôlé dans l'armée, ou, s'il était impropre au service militaire, employé à des travaux publics, pour un temps plus ou moins long, selon la gravité du cas.

On ne lui dut pas moins sous le rapport des finances. Les revenus s'élevèrent en 1822 et 1823 à plus de 10 millions, et il était parvenu à équilibrer les recettes et les dépenses ; mais cet équilibre ne tarda pas à être rompu par les charges résultant de travaux publics mal conçus et chèrement exécutés, et par les dépenses encore plus lourdes de la guerre de 1825 contre le Brésil.

L'instruction publique ne pouvait manquer d'appeler l'attention d'un homme aussi éclairé. L'université de Kuénos-Ayrcs fut créée sous ses auspices en 1820 , et il ouvrit dans la ville et ans les campagnes de nombreuses écoles primaires. C'est à ui que le musée et la bibliothèque de Buénos-Ayres doivent leur existence.

D'autres institutions encore marquèrent son administration ;

nous nous bornerons à citer la caisse d'épargne et la société de bienfaisance, qui furent créées et dotées par lui.

Enfin, et on ne saurait trop l'en louer, Rivadavia comprit qu'il fallait attirer dans ces États naissants, pauvres de population et d'argent, les bras et le crédit de l'Europe. Par un décret du 24 avril 1824, une commission , composée de citoyens et d'étrangers domicilés et propriétaires de biens fonds , fut chargée de préparer l'émigration étrangère , et un statut du 19 janvier 1825 régla les principales conditions offertes aux émigrants : liberté de culte , exemption de tout service militaire ou civil pendant cinq ans, ainsi que de toute contribution qui ne serait pas imposée à la totalité de la population ; faculté d'acquérir, déposséder et de transmettre toutes sortes de biens meubles et immeubles ; enfin concession de terres par emphytéose à l'expiration de leur engagement. Et il est à remarquer que ce statut fut publié spontanément, avant qu'aucun traité liât la République Argentine à l'extérieur.

Ces soins donnés sans cesse par Rivadavia à l'organisation de la nouvelle république ne l'empêchaient pas de se préoccuper de ses relations à l'extérieur. Après en avoir fait un État, il n'eut rien tant à cœur que de la faire reconnaître comme telle, de la faire admettre dans la grande famille des nations. Il s'efforça donc avec non moins de sollicitude de lui créer des alliés, des amis.

Du côté de l'Amérique , la tâche n'était pas très-difficile : il y avait entre la plupart des États qui la composaient et la nouvelle république communauté d'origine, d'intérêts et de principes.

Le gouvernement de Washington fut un des premiers à reconnaître le gouvernement de Buénos-Ayres. Dès 1820, il entretenait un agent commercial dans cette capitale ; en décembre 1823, il accrédita officiellement un ministre auprès de la République Argentine. Le 8 mars de la même année, Riva-

davia lui-même signa avec le représentant de la Colombie à Buénos-Ayres , sur le pied d'une réciprocité parfaite , un traité d'amitié entre les deux États, avec stipulation d'alliance défensive contre toute domination étrangère. Il en fit autant deux ans après avec les provinces du haut Pérou. La bataille d'Ayacucho les avait affranchies du joug espagnol ; mais la République Argentine , héritière des droits de l'Espagne sur toute la vice-royauté de Buénos-Ayres, pouvait avoir des prétentions sur ces vastes territoires ; elle y renonça par un acte du 23 février 4823, qui consacra ainsi l'indépendance de la république de Bolivie. Enfin, le 20 novembre 1826, Rivadavia avait conclu un traité d'amitié, d'alliance et de commerce avec le Chili ; malheureusement la guerre que la République Argentine eut à soutenir contre le Brésil fit que le gouvernement chilien hésita, et finalement se refusa à ratifier une alliance dont il redoutait les charges.

Rivadavia ne craignit pourtant pas de se mettre en désaccord avec ses alliés naturels dans une circonstance remarquable. Les nouvelles républiques de l'Amérique du Sud, redoutant les machinations de la métropole , et animées en même temps d'un instinct jaloux contre l'influence des puissances de l'Europe, avaient résolu, sur la proposition réitérée de laColombie, de se réunir dans un congrès à Panama. L'objet avoué de ce congrès était de constituer un pouvoir central qui présiderait la confédération des Etats américains, guiderait leur politique étrangère, arbitrerait les différends qui pourraient s'élever entre eux. Le but réel était d'établir un pacte d'union, une ligue perpétuelle, à l'effet de s'opposer à toute domination étrangère qui tenterait de s'implanter en Amérique , à toute intervention du dehors dans les affaires du nouveau monde. Mis en demeure par deux fois d'accéder au congrès de Panama et à ses principes , le gouvernement de Buénos-Ayres s'y refusa énergiquement , à l'instigation de Rivadavia, qui craignait, si le congrès des confédérés réussissait , qu'il n'eût pour effet d'arrêter

l'émigration européenne et de compromettre ce rapprochement de l'ancien et du nouveau monde , objet de ses vœux et de se constants efforts.

De l'autre côté de l'Atlantique , trois puissances étaient plus immédiatement en contact avec les nouvelles républiques : l'Angleterre , l'Espagne et la France.

L'Angleterre, ainsi que nous l'avons déjà vu, avait, dès les premiers jours de l'insurrection, interposé, entre l'Espagne et les provinces insurgées , sa médiation bienveillante, et même assez ouvertement partiale, pour ces dernières. Une entente définitive entre les deux gouvernements ne devait pas rencontrer de grandes difficultés, l'Angleterre, d'ailleurs, ne se laissant guère en général arrêter par des considérations de principes , et ne voyant en tout et partout que l'intérêt de son commerce et de sa navigation ; et , d'un autre côté, le gouvernement de Buénos-Ayres devait se montrer reconnaissant aV l'appui que l'Angeterre n'avait cessé de prêter, soit directement, soit indirectement, à la cause de l'émancipation. De cette situation sortit le traité du 2 février 1825 , qui accorda les plus grands avantages aux sujets et au commerce anglais , et ce à perpétuité. En celaRivadavia s'écartait de la règle constamment suivie dans leurs relations avec l'Europe par tous les autres États américains, qui ont toujours manifesté la plus vive répugnance à engager leur avenir. Aussi ce traité a-t-il été un des griefs dont le parti fédéral s'est armé contre le parti unitaire, auquel il reprochait d'avoir aliéné à toujours l'indépendance commerciale du pays.

Un accommodement avec l'Espagne , sur le pied d'une complète indépendance, comme l'aurait voulu Rivadavia, présentait de bien autres difficultés; il ne désespéra cependant pas d'en triompher. Les colonies espagnoles, en effet, bien qu'elles eussent brisé leurs liens politiques , étaient encore rattachées à l'ancienne métropole par d'autres liens que la révolution n'avait pu rompre : la communauté de race, de langage, de mœurs,

de religion ; mais l'orgueil castillan répugnait à sanctionner la séparation, désormais irréparable, des colonies, et tous les efforts de l'habile négociateur eussent probablement échoué sans la révolution militaire de 1820, qui fit prévaloir dans les cortès l'élément démocratique et l'influence des libéraux. Cet événement rendit l'espoir à Rivadavia, et il redoubla d'efforts pour faire admettre par l'Espagne l'indépendance de son pays sous le régime républicain. Il fit lui-même un premier pas vers la conciliation, en abolissant, par un décret du 6 octobre 1821, la guerre de course. Peu après, dans un mouvement de patriotisme exagéré , il se laissait aller à cette déclaration restée fameuse : « Le gouvernement de Buénos-Ayres n'accueillera aucune communication diplomatique ou commerciale de la part de négociateurs qui se présenteraient à main armée, ou sans les formalités voulues par le droit des gens. »

C'était là une bravade bien osée de la part d'un État aussi faible que celui au nom duquel elle était faite. Quoi qu'il en soit , Rivadavia trouva accès auprès des cortès. Deux plénipotentiaires furent accrédités par le gouvernement espagnol auprès du gouvernement argentin , et, le 4 juillet 1823, il signa avec eux une suspension d'armes de dix-huit mois, portant rétablissement des relations commerciales et maritimes, comme préliminaires d'un traité de paix et d'amitié sur la base de la reconnaissance non-seulement de la République Argentine, mais encore des autres États américains qui accéderaient à cette convention. Malheureusement cette victoire fut achetée par une concession qui en compromettait tous les avantages. Tandis que les chambres françaises votaient un crédit de 100 millions pour aider au rétablissement de l'autorité royale en Espagne, Rivadavia faisait voter par les représentants un prêt équivalent de 20 millions de piastres pour soutenir le gouvernement des cortès, gouvernement sans consistance, contre l'intervention française. C'était jeter le gant à la Franoe , et compromettre de gaieté de cœur les relations futures de la

République Argentine avec une des puissances européennes qu'il lui importait le plus de se concilier.

Pendant que Rivadavia travaillait ainsi à asseoir le nouvel État sur des bases durables, un incident imprévu vint jeter le pays dans une nouvelle guerre, qui devait à la longue être funeste à Buénos-Ayres, mais qui tout d'abord eut pour résultat d'amener un rapprochement entre les provinces, et leur réunion. Nous voulons parler de la guerre où Buénos-Ayres fut entraînée, un peu malgré elle, contre le Brésil.

Depuis 1816, Montevideo et tout le pays entre l'Uruguay et la mer étaient occupés par les Portugais. Leur domination , déguisée sous le nom d'occupation, dura, sous cette forme, jusqu'en 1821 ; cette année-là, une assemblée de députés montévidéens, convoquée parles autorités portugaises elles-mêmes, se réunit à Montevideo, et, le 19 juillet 1821, décréta Tincorporation de la province au Portugal. Il est à remarquer que parmi ceux qui poussèrent à cette résolution figurent quelquesuns des hommes qui, comme Frutuoso Rivera, Francisco Llambi et Alejandro Chucarro, devaient plus tard jouer un rôle actif dans l'histoire de l'État oriental. La nouvelle province portugaise prit le nom de province Gisplatine, et suivit , en 1823, le sort du Brésil, lorsque cette colonie, secouant le joug des Bragance, s'érigea en empire indépendant. Cependant , ce ne fut pas sans d'assez sérieuses protestations, et il se manifesta, à cette occasion, dans la Banda Oriental, des symptômes d'aversion contre la domination brésilienne , dont le gouvernement de Buénos- Ayres crut devoir profiter pour demander au gouvernement brésilien la restitution de ce territoire à la république héritière de la vice-royauté de Buénos-Ayres. Une note hautaine fut adressée au cabinet impérial par le ministre argentin à Rio- Janeiro. On y lit cette phrase, qui montre à quel point on tenait, à Buénos-Ayres, à la possession de cette province : « Les provinces de la Plata ne peuvent se soustraire à la nécessité de

soutenir leur honneur et leur dignité, et, ne consultant que leur indépendance et leurs autres intérêts nationaux, elles exposeront, si cela est nécessaire, jusqu'à leur propre existence, pour obtenir la réincorporation d'une place qui est la clef du fleuve immense qui baigne leurs côtes, ouvre les canaux de leur commerce et facilite la communication entre une multitude de points sous leur dépendance. »

La cour de Rio-Janeiro, comme on devait s'y attendre, repoussa avec hauteur ces prétentions de Buénos-Ayres , et tout annonçait une prochaine rupture entre la république et l'empire, lorsqu'au mois d'avril 1825 le colonel Juan Antonio Lavalleja , devançant les événements, partit de Buénos-Ayres avec trente-deux Orientaux pour délivrer son pays de la domination étrangère.

Les trente-trois, comme on les appela depuis , débarquèrent le 19 avril 1825 à l'Arenal Grande. Un léger succès qu'ils remportèrent dès le lendemain enfla leurs espérances et grossit leur parti. Peu après, Rivera abandonnait l'armée brésilienne, dans laquelle il servait comme colonel depuis la réunion de la Cisplatine au Brésil, et apportait au parti de l'indépendance toute l'influence que lui donnaient dans la campagne la popularité de ses mœurs et une inépuisable prodigalité. Bientôt le pays tout entier fut en armes, et les Brésiliens, battus sur tous les points par Rivera et Lavalleja, se virent bientôt réduits aux murs de Montévidéo et de la Colonia, où ils furent bloqués par les insurgés.

Un gouvernement provisoire fut formé, et il s'installa solennellement, le 14 juin, dans le bourg de la Florida. 11 avait pour président don Manuel Cavallero, et pour secrétaire don Santiago Vasquez , l'homme d'État le plus capable qu'ait produit la province de Montévidéo. Ce gouvernement fit immédiatement (21 juin) acte d'adhésion à l'autorité du congrès souverain des Provinces-Unies du Rio de la Plata, qui admit dans son sein deux députés de la Randa Oriental. Le 20 août

suivant, la première législature de la province, convoquée également à la Florida par les soins du gouvernement provisoire, proclama Indépendance du pays , et déclara nuls et de nulle valeur les actes d'incorporation au Portugal ou au Brésil.

Ce n'était pas sans plaisir que Rivadavia avait vu ce soulèvement de la Banda Oriental; c'avait été pour lui l'occasion de nouveaux efforts dans le sens de l'unité nationale, et l'idée de former de toute l'ancienne vice-royauté une seule et grande nation avait de nouveau pris faveur dans les provinces. Des négociations, conduites avec patience, avaient peu à peu annulé le mouvement barbare de 1820. Un traité de paix avait été signé, en 1822 , entre les provinces de Buénos-Ayres, de Santa- Fé , d'Entre-Rios et de Corrientes. Par ce traité, qu'on appelle communément le traité quadrilatéral, les provinces contractantes avaient mutuellement reconnu et s'étaient garanti leur liberté, leur indépendance, leur représentation et leurs droits respectifs, et elles s'étaient promis assistance et secours contre toute agression extérieure, et réciproquement entre elles. Mais il n'y avait été question ni de fédération , ni de gouvernement central ; c'était néanmoins un premier pas vers ce but.

Par les soins de Rivadavia, le congrès général constituant se réunit à Buénos-Ayres le 16 décembre 1824, et, le 23 janvier 1825, il vota la loi dite fondamentale, qui fut longtemps la base du droit public argentin. Voici quelles en étaient les principales dispositions :

« La constitution votée par le congrès sera soumise à l'examen des provinces, et elle n'y sera promulguée et mise en vigueur qu'après qu'elle y aura été acceptée.

« Jusqu'à la promulgation de cette constitution , les provinces se régiront parleurs propres lois.

« Tout ce qui concerne l'indépendance, la sûreté , l'intégrité, la défense et la prospérité nationale, sera de la compétence exclusive du congrès.

« En attendant l'élection d'un pouvoir exécutif commun , le gouvernement de Buénos-Ayres fera les fonctions de ce pouvoir, avec la double mission : 1° de diriger les relations extérieures des Provinces-Unies, sans toutefois pouvoir conclure aucun traité, si ce n'est avec l'autorisation spéciale du congrès; 2° de faire exécuter et de communiquer aux autres gouvernements les résolutions du congrès. »

Comme on le voit , cette loi fondamentale , la seule œuvre du congrès constituant de 1824 qui lui ait en partie survécu, n'avança pas beaucoup la cause de l'unité. Il en fut de même du décret du 22 juin 1825 qui appela les provinces à se prononcer sur la forme de gouvernement à établir. Cet appel ne produisit que de longues discussions , la plupart du temps sans résultat. La chambre des représentants de Buénos-Ayres elle-même refusa, par une déclaration du 9 décembre, de se prononcer sur la question , s'en remettant à la décision du congrès.

« Les provinces , était-il dit dans le rapport qui précéda cette déclaration, les provinces ont essayé jusqu'à ce jour de deux systèmes de gouvernement : Yunité et la fédération. La commission , sans entrer dans des détails qui seraient un sujet de douleur et de honte, se contentera de dire que le premier de

ces systèmes a été trop tyrannique et le second trop faible

D'après tout cela , la commission regarde comme très-difficile pour la chambre de se prononcer sur une question aussi grave. >»

Il y avait cependant dans tous les esprits un si vif désir de sortir de cet état d'incertitude , que l'assemblée passa outre, et se hâta de nommer le président de la république des Provinces- Unies du Rio de la Plata. Les voix se portèrent à la presque unanimité sur Rivadavia(7 février 1826), à qui on attribuait la prospérité dont Buénos-Ayres avait joui sous Rodriguez et Las Heras.

Rivadavia montait au pouvoir dans des circonstances difficiles. La guerre commencée dans la Banda Oriental fut tout

d'abord l'objet de ses préoccupations. Dès le début du soulèvement de cette province, le cabinet de Rio-Janeiro avait accusé le gouvernement de Buénos-Ayres d'en avoir favorisé l'explosion. Des explications demandées par l'amiral brésilien Soto (juillet 1825) furent éludées par le ministère argentin, sous le prétexte que le négociateur se présentait à la tête d'une force armée. Une mission spéciale devait d'ailleurs porter à Rio- Janeiro les déterminations du gouvernement argentin. Ces déterminations ne se firent pas longtemps attendre. Le 25 octobre, le congrès accueillit la demande d'annexion faite par le gouvernement provisoire de la Banda Oriental , et il déclara en même temps sa ferme volonté « de pourvoir à la défense et à la sécurité de la province, et d'accélérer par tous les moyens en son pouvoir l'évacuation des deux places encore occupées par les forces impériales. »

On vit alors se réveiller l'enthousiasme des anciennes luttes entre Argentins et Portugais. Les Argentins se préparèrent à la guerre avec l'entrain d'hommes assurés du succès : n'avaientils pas toujours eu le dessus sous leurs anciens gouverneurs et sous Zevallos, leur premier vice-roi?

Le commandement de l'armée, forte de six mille hommes, et dans les rangs de laquelle figuraient tous les chefs qui avaient fait les grandes campagnes de l'indépendance, fut donné à Alvear. Brown, à qui Buénos-Ayres avait dû ses premiers succès sur mer , fut nommé amiral d'une flotte improvisée , bien inférieure sous tous les rapports à celle que l'empereur avait envoyée à Montévidéo ; mais il avait pour lui son audace et le souvenir de ce qu'il avait fait contre la flotte espagnole en 1815.

Le 5 févrierl826, Brown attaqua la Colonia; il battit l'escadre brésilienne, le 11 avril, devant Montévidéo, et, le 9 février 1827, près de l'île de Juncal, à l'embouchure de l'Uruguay.

Sur terre, les Brésiliens furent successivement battus, le 31 décembre 1825, près de Santa-Téresa , par le colonel Olivera; par Oribe, au cerro de Montévidéo, le 7 février 1826; et enfin

ils furent écrasés par Àlvear, le 20 février 1827 , sur les bords de la rivière d'Ituzaingo.

L'occupation des missions de l'Uruguay par Rivera fut le dernier épisode de cette guerre (21 avril 1828). Bien qu'elle eût à peine duré deux ans, elle avait épuisé les deux pays, la république, malgré ses victoires, aussi bien que l'empire, et de part et d'autre on éprouvait un égal besoin de la paix.

Une première négociation avait été entamée dès septembre 1826, par l'entremise de lord Ponsonby, alors ministre d'Angleterre à Buénos-Ayres; mais l'empereur s'était obstinément refusé à faire l'abandon de ses droits sur la Banda Oriental, et les échecs réitérés de ses armes n'avaient fait que le rendre plus opposé à toute concession. Cependant les efforts de l'Angleterre, qui avait dans cette querelle des intérêts de plus d'une nature , secondés par l'épuisement des belligérants, amenèrent de nouvelles négociations, d'où sortit l'existence d'un nouvel Etat. Les préliminaires de paix furent signés sur les bases suivantes :

Les deux parties contractantes reconnaissaient l'indépendance de la Banda Oriental , et elles s'engageaient à lui prêter assistance dans le cas où la guerre civile viendrait à troubler la tranquillité et la sécurité de la nouvelle république avant qu'elle fût constituée, ou dans les cinq ans qui suivraient la proclamation de la constitution qui serait élaberée par les représentants du pays, laquelle devrait être soumise aux commissaires brésiliens et argentins.

Un article additionnel stipula, en faveur des citoyens des deux États , la libre navigation pendant quinze années du Rio de la Plata et de l'Uruguay.

Les ratifications de cette convention furent échangées àMontévidéo le 4 octobre suivant; mais elles portaient une autre signature que celle de Rivadavia.

Ce n'était point, en effet, à l'homme qui avait tout fait pour préparer le succès de cette guerre qu'était réservé l'honneur d'y

mettre fin. Pendant que l'armée argentine triomphait dans l'Uruguay, un changement» qui devait avoir les conséquences les plus graves , s'était opéré dans le gouvernement de Buénos-Ayres. Rivadavia, malgré les services de toute nature qu'il avait rendus à la république, était tombé sous les coups d'un parti assez nombreux qui, depuis longtemps, travaillait à le renverser. Ce parti , qui avait pour chef le colonel Dorrego , homme capable, mais peu scrupuleux, accumulait contre le président toute espèce d'accusations. Il avait répandu dans les provinces le bruit que celui-ci voulait rétablir la suprématie de Buénos-Ayres, et il exploitait habilement les petites jalousies un moment apaisées. La liberté de la presse, que Rivadavia avait introduite, était également tournée contre lui. Une émission de papier-monnaie, à laquelle il avait été forcé par la prolongation de la guerre du Brésil et l'épuisement du trésor, avait alarmé les propriétaires, qui l'accusaient de faire sortir du pays tout l'or et l'argent monnayés, ce qui, au point de vue des économistes ses ennemis, équivalait à le ruiner. 11 n'est pas jusqu'à ses efforts pour favoriser l'émigration étrangère, si utile au nouvel État, dont on ne lui fit un crime.

«< L'hospitalité offerte par Rivadavia aux étrangers, à leurs cultes, à leurs mœurs , à leurs industries , dit à ce sujet M. de Brossard , avait profondément froissé les sentiments et les instincts de la masse des populations. Bien qu'individuellement hospitaliers , bien que naturellement généreux et même prodigues, les Hispano-Américains des classes inférieures sont, par amour-propre national , jaloux de la prospérité des émigrants étrangers; ils redoutent leur influence comme étrangers, la supériorité vraie ou supposée de leurs lumières et de leur intelligence ; ils leur envient leurs richesses, fruit de leur travail, et se considèrent comme frustrés des biens qu'eux-mêmes ne savent ou ne peuvent produire, et que les bras venus du dehors font sortir du sol américain. >»

Enfin la constitution unitaire du 24 novembre acheva d'ameu-

ter contre Rivadavia les chefs les plus influents de l'intérieur, qui y voyaient une atteinte à leur autocratie. Dociles à leurs insinuations, la plupart des provinces usèrent du droit que leur conférait la loi fondamentale pour repousser la constitution , sous prétexte qu'elle était trop unitaire, et réclamèrent une organisation fédérale qui maintînt entre les diverses provinces une liberté, une indépendance et une égalité parfaites.

Rivadavia aurait pu, à la rigueur, dompter par la force cette résistance à la constitution votée par le congrès; mais il n'était pas l'homme des moyens violents, il aima mieux céder. Le 7 juillet 1827, il descendit du pouvoir suprême et se retira en Europe, d'où il revint mourir, pauvre et ignoré, dans la capitale du Brésil.

Ainsi tomba cet homme aussi éclairé que libéral, et avec lui succombait le parti unitaire, dont il était le véritable chef.

Dorrego gouverneur de Buénos-Ayres. Convention de Santa-Fô. — Rosas. Sa politique. 11 est nommé commandant en chef des milices.— Quiroga. — Retour à Buénos-Ayres de l'armée victorieuse de l'Uruguay. Elle prononce la déchéance de toutes les autorités.— Rentrée en scène des unitaires. Ils proclament Lavalle gouverneur. — Dorrego , aidé par Rosas , soulève les campagnes. 11 est défait et fusillé. — Rosas dovient lo chef du parti de la légalité; il s'allie à Lopez, qui dominait à Santa-Fé , et à Quiroga, le lion de la Rioja. — Démêlés de Lavalle avec la France ; il résigne le pouvoir. — Rosas est élu gouverneur et capitaine général de la province de Buénos-Ayres.

Après la retraite de Rivadavia, ce fut l'homme qui lui avait fait le plus d'opposition qui fut porté au gouvernement de Buénos-Ayres. Dorrego en était donc venu à ses fins ; mais en vérité la position n'était guère enviable. Il avait bien réussi à renverser ces institutions qu'il regardait comme vicieuses; mais il fallait les remplacer, et ce n'était pas précisément une tâche facile. D'un autre côté, la guerre avec le Brésil était pour lui un embarras tout particulier. Il pouvait prévoir qu'à l'exception

d'Àlvear, pauvre diable toujours léger d'argent et que Ton pouvait gagner avec quelques sacs d'écus , les autres chefs, comme Lavalle, Paz, etc., ne lui pardonneraient jamais d'avoir renversé Rivadavia et ainsi compromis la cause de la liberté et du progrès.

Une des premières préoccupations du nouveau gouverneur fut donc de mettre fin à la guerre. Dans ce but , il essaya de rallier les forces des provinces contre un État dont la puissance était une menace pour tous ses voisins. Il ne pouvait songera se prévaloir de la loi fondamentale, morte d'impuissance; il tenta d'y suppléer par des négociations séparées avec chacune des provinces, et de rétablir ainsi, sous une autre forme , l'apparence de l'unité nationale.

Quatre provinces seulement, Cordova, Santa-Fé , Entre-Rios et Corrientes, répondirent à son appel, et se lièrent avec Buénos-Ayres par des traités conclus dans les derniers mois de 1827.

Le prétexte de tous ces traités fut la nécessité de soutenir la guerre contre le Brésil. Tous, avec plus ou moins de développements et dans des termes peu différents, stipulèrent : 1° une parfaite égalité entre les provinces ; 2° la formation d'une convention , composée de deux députés de chacune des cinq provinces contractantes, qui serait chargée de régler leurs affaires générales , de nommer un pouvoir exécutif provisoire , d'autoriser les dépenses nécessaires pour la continuation de la guerre, de déterminer la forme du gouvernement sur la base du régime fédéral, enfin de préparer la réunion d'un congrès et la création d'un pouvoir exécutif définitif. Provisoirement, la direction des affaires étrangères était attribuée à Buénos-Ayres.

Une convention dite nationale se réunit en conséquence à Santa-Fé ; mais elle se borna, sans rien plus, à ratifier le traité conclu avec le Brésil le 27 août 1828.

Ce traité mettait fin , il est vrai , aux prétentions des Brésiliens sur le territoire de l'Uruguay; mais en constituant la

Banda Oriental en un État indépendant, il détachait de la jeune république une province à la possession de laquelle Buénos- Ayres avait de tout temps, et avec infiniment de raison, attaché la plus grande importance. C'était un grief de plus dont les ennemis de Dorrego ne pouvaient manquer de s'armer contre lui. La paix avec le dehors ne promettait donc pas l'apaisement à l'intérieur; et en effet, la guerre étrangère à peine terminée, la guerre civile allait recommencer.

Nous avons vu la république , en 1820, en proie aux Lopez , aux Carreras, aux Ramirez, près d'être submergée par le flot de la sauvagerie. De plus mauvais jours encore lui étaient ré servés. Ce n'est plus dans les campagnes que va sévir la barbarie ; elle établira son siège dans Buénos-Ayres même , pour de là étendre ses ravages sur toute l'ancienne vice-royauté.

A l'époque où nous sommes arrivés , un homme beaucoup plus habile que les caudillos que nous venons de nommer, plus rusé même et non moins cruel qu'Artigas , guettait le pouvoir, comme un tigre sa proie. Cet homme , c'était don Juan Manuel Rosas.

Rosas n'avait aucune des qualités qui auraient pu justifier son ambition; il n'était ni administrateur, ni militaire; il n'avait ni instruction, ni courage, ni probité politique, et son astuce mêlée d'audace n'aurait probablement pas suffi à le tirer de la foule, s'il n'eût été servi parles circonstances. Après l'administration de Rivadavia, qui , dans sa prédilection natu relie pour les institutions européennes, avait décrété lois sur lois, sans se préoccuper de la possibilité de leur application , sans songer que l'exercice des devoirs qu'entraînent les droits politiques pourrait paraître une véritable tyrannie à un peuple qui jouissait d'une liberté et d'une égalité de fait bien supé- • rieures à l'égalité et aux libertés théoriques dont on prétendait le gratifier, on devait vouloir au pouvoir un homme de bon

sens, simple , pratique, un homme énergique surtout , qui pût contenir les révolutionnaires de bas étage, les émeutiers.

Rosas avait été assez clairvoyant pour comprendre la situation, et il s'était tracé son rôle en conséquence. Humble avec les hommes influents , il affectait une grande bonhomie. Surtout il se posait en partisan de Tordre, en homme de gouvernement. N'était-ce pas lui qui, avec ses milices, avait sauvé le gouvernement de Rodriguez ? La paix qui avait succédé aux émeutes journalières de 4-820, n'était-ce pas à lui qu'on la devait ?

Ajoutons que don Juan Manuel avait mené dans sa jeunesse la vie presque sauvage des gauchos, et que les fatigues de cette vie l'avaient endurci et lui avaient donné cette vigueur et cette dextérité dans tous les exercices du corps qui font le prestige d'un chef parmi les populations incultes de ces contrées.

Conséquent avec ces principes , Rosas n'avait rien tenté du temps de Rivadavia. En attendant la fortune politique , il avait travaillé à sa fortune particulière, tout en administrant avec intelligence les grands établissements d'un des plus riches propriétaires de la campagne de Buénos-Ayres , don Nicolas Anchorcna. Il avait fait en quelque sorte son apprentissage dans une estancia appartenant à la famille Dorrego , dont il était devenu le capataz.

Lorsque don Manuel Dorrego se mit à la tôte des fédéralistes, Rosas, tout naturellement, s'était rangé de son parti, qui d'ailleurs lui offrait plus de chances, et l'élévation de Dorrego à la présidence avait bientôt justifié ses prévisions. Pendant le peu de temps, en effet, que celui-ci fut au pouvoir, Rosas vit s'accroître singulièrement son importance politique. Le nouveau gouverneur se savait détesté par l'armée régulière. La pensée lui vint d'appuyer son pouvoir sur les milices des campagnes, et, pour les commander, il songea tout d'abord à Rosas, dont il

connaissait l'influence sur ces hommes parmi lesquels il avait vécu. Il le promut d'emblée au grade de général , et lui donna le commandement en chef de toutes les milices.

C'était là que Rosas voulait arriver : il avait compris qu'ayant sous ses ordres tous les officiers de gauchos , son influence sur ces derniers deviendrait chaque jour plus grande et que son importance politique s'accroîtrait chaque jour d'autant.

A mesure, en effet, que le patient et rusé campagnard grandissait, on l'avait vu chercher à étendre le cercle de sa domination. Ainsi, devenu commandant des milices, il s'était mis immédiatement en communication avec Lopez de Santa-Fé et avec les autres chefs fédéraux, gouverneurs de provinces, dont il savait gagner l'amitié en se faisant passer pour un homme de campagne comme eux, détestant comme eux les messieurs de Buénos-Ayres , les docteurs en droit et tous ces beaux parleurs qui, pour le malheur du pays, l'avaient gouverné depuis la révolution.

Dorrego, qui pouvait avoir besoin de ces hommes, les courtisait également, ou tout au moins laissait faire Rosas.

Les provinces, ne l'oublions pas, étaient retombées entre les mains des hommes qui avaient triomphé en 1820. Lopez était maître de Santa-Fé, Quiroga de la Rioja, Ibarra de Santiago de l'Estero. Parmi ces chefs, les uns, comme le vieux Lopez, se contentaient d'être souverains dans leurs provinces; d'autres , comme Quiroga, voulaient chez eux et partout le triomphe de la fédération, c'est-à-dire de la barbarie. Aces derniers, comme à Rosas, tous les moyens étaient bons pour parvenir à leur but. Bassement jaloux , ils prétendaient abaisser tout le pays à leur niveau, en renversant tout ce qui leur portait ombrage.

Les deux chefs véritables de ce dernier parti, qu'on pourrait appeler le parti de l'affaissement, étaient Rosas et Quiroga; mais celui-ci avait au moins sur le commandant des milices l'avantage de la franchise. Il était brave, chevaleresque même dans sa barbarie. C'était sans user de dissimulation, la tète haute, qu'il

était parvenu à asseoir son autorité sur les provinces de la Rioja, de S an-Juan et de Mendoza , alors que l'hypocrite Rosas rampait encore pour arriver par la ruse au poste dont l'autre s'était franchement et ouvertement emparé. On ne s'étonnera donc pas que Rosas détestât Quiroga; mais il savait le parti qu'il en pouvait tirer, l'intérêt qu'il avait à le ménager, à s'en faire un ami. Aussitôt donc qu'il s'était vu à la tête des milices, il avait essayé de nouer des relations avec le chef de la Rioja.

Telle était la situation intérieure, lorsque, ensuite de la paix conclue avec le Brésil, l'armée victorieuse vida le territoire de Montévidéo pour rentrer à Buénos-Ayres.

Dorrego ne s'était point fait illusion sur les dispositions de cette armée à son égard , et ses prévisions se réalisèrent plus tôt qu'il n'aurait pu le penser. La première division qui arriva , sans attendre le jour fixé pour la réception solennelle du corps expéditionnaire, alla se former sur la place principale, et là, son commandant , le colonel Lavalle , sans aucune explication préalable, prononça la déchéance de toutes les autorités.

Dorrego, qui n'avait aucune force à opposer aux soldats de Lavalle, s'enfuit dans la campagne, où il avait de grandes propriétés et de nombreux adhérents. Dès que la nouvelle de son départ se fut répandue, les anciens unitaires se réunirent dans l'une des églises et proclamèrent Lavalle gouverneur. Des pelotons de troupes de ligne parcoururent les faubourgs, et la ville, étonnée de ce changement subit, accepta le nouveau gouverneur.

Mais il n'en fut pas de même des campagnes. Dorrego avait fait appel à toutes les milices ; il espérait que Rosas , commandant général, pourrait faire pour lui ce que, simple colonel d'un régiment, il avait fait pour Rodriguez. Rosas, en effet, n'était pas homme à laisser échapper une occasion si belle, non pas de prouver sa reconnaissance à l'homme qui l'avait comblé de fa-

veurs, mais de faire ses propres affaires. A sa voix, les villages se soulevèrent et refusèrent de reconnaître l'usurpateur.

Lavalle dut donc se résigner à conquérir le rang où il venait d'être élevé. Il avait d'ailleurs pleine confiance dans les troupes disciplinées dont il disposait, et comptait avoir bon marché des cavaliers que pourrait lui opposer Dorrego. 11 n'hésita donc pas à attaquer les milices qui se rassemblaient de tous côtés, et il les dispersa devant lui, comme un jaguar disperse un troupeau de chevaux. Dorrego lui-même, atteint par l'avant-garde à cinquante lieues de la capitale , fut fait prisonnier, conduit à Buénos-Ayres , et de là renvoyé au camp de Lavalle , qui le fit immédiatement fusiller, croyant par là étouffer la révolte.

Si Ton en croyait certaines rumeurs fort accréditées , Rosas n'aurait pas été étranger à la fin tragique de Dorrego. Ce qui est certain, c'est que cet événement servait admirablement ses vues : Dorrego mort, il devenait de droit chef du parti de la légalité. Ce qui est certain encore, c'est qu'il exploita fort habilement l'émotion que cet événement produisit à Buénos-Ayres aussi bien que dans les campagnes. On le vit alors déployer une infatigable activité pour soulever le pays tout entier, et gagner à sa cause , qu'il présentait comme la cause de l'ordre et de la légalité, les principaux chefs fédéraux des provinces, et tout particulièrement Lopez et Quiroga.

Loin donc de mettre fin à la guerre civile, le meurtre de Dorrego ne fit que la généraliser. Les soldats de Lavalle , quoique toujours vainqueurs, n'avançaient pas dans leur tâche. Les campagnards se montraient soumis tant que les troupes étaient sur leurs terres ; à peine parties, ils se tournaient vers Rosas. Et, pour qui connaît le gaucho, cette conduite est facile à comprendre : Rosas avait su se rendre aussi redoutable qu'Artigas pour le campagnard isolé. Celui qui servait Lavalle risquait fort de se voir assailli tôt ou tard par les partisans de Rosas; celui qui servait Rosas, au contraire, était presque certain de l'impunité. Or, nous l'avons déjà dit en parlant d'Artigas, entre

le rôle de voleur et celui de volé, entre le rôle de victime et celui de bourreau, le gaucho n'hésite pas : il choisit le rôle actif. Aussi, quoique constamment battu, quoique obligé même pendant quelque temps de chercher un refuge à Santa-Fé, Rosas dominait souverainement la campagne et tenait toutes les forces de Lavalle en échec.

Celui-ci, toutefois, aurait probablement ûni par triompher, si, par des mesures mal calculées, il n'avait indisposé les étrangers et attiré sur son parti les armes de la France.

Depuis 1824, le gouvernement français entretenait un consul à Buénos-Ayres. M. deMandeville, alors chef du consulat, avait naturellement pris fait et cause pour le gouvernement régulier, et il avait autorisé ses nationaux à obéir au décret du gouvernement de Buénos-Ayres qui appelait aux armes tous les étrangers établis dans la ville. Blâmé, non sans raison, par son gouvernement, qui, en l'absence de conventions spéciales, ne pouvait admettre que les sujets français fussent traités moins favorablement que les Anglais , exemptés du service militaire par le traité de 1825, il dut revenir sur la mesure qu'il avait un peu légèrement prise, et réclama la libération de ses nationaux déjà enrôlés et leur exemption pour l'avenir. Lavalle refusa de faire droit à cette réclamation, et une rupture s'ensuivit.

Rosas sut encore tirer parti de cet incident, aidé qu'il fut par un de ces heureux hasards qui ne lui ont jamais fait défaut. M. de Mandeville s'était marié à Buénos-Ayres, et la femme qu'il avait prise était précisément la sœur de lait de Rosas. Profitant habilement de cette circonstance, celui-ci, par l'intermédiaire de Mm* de Mandeville, fit entrevoir au consul la réparation prochaine et complète des torts qu'avaient éprouvés ses nationaux, si lui, Rosas, parvenait à renverser Lavalle, ce qui serait facile pour peu que la France l'y aidât. 11 protestait, du reste, d'une reconnaissance sans bornes.

M. de Mandeville, n'ayant pu obtenir satisfaction de Lavalle,

finit par prêter l'oreille aux suggestions de Rosas. Il donna au commandant de la frégate française la Magicienne Tordre d'agir, et le 7 juin 1829, à la pointe du jour, cet officier enleva, avec beaucoup de résolution, l'escadre argentine mouillée devant Buénos-Ayres.

Placé entre l'hostilité déclarée de la France et les forces du parti fédéral, Lavalle se décida à traiter avec ce dernier. Il abdiqua le 24 juin 1827 , et , craignant le sort qu'il avait fait subir à Dorrego, il se réfugia dans l'État oriental avec ses principaux amis politiques.

Rosas gouverneur. — Convention de Santa-Fé. Alliance des provinces littorales , à laquelle adhère Quiroga. — Les unitaires, ralliés autour du général Paz , sont complètement défaits. — Administration de Rosas. Réélu, il refuse, pour conduire une expédition contre les Indiens du Sud.

Le général Yiamont fut choisi pour re mplacer Lavalle, mais c'était un homme de paille, placé làen attendant les convenances du commandant général. Rosas, en effet, resté sans compétiteur parmi les unitaires, et le premier des fédéraux, fut élu gouverneur et capitaine général de la province de Buénos-Ayres le 8 décembre 4829.

Rosas était donc parvenu à son but, beaucoup plus tôt même qu'il n'eût osé l'espérer, et, il faut bien le dire, il montait au pouvoir entouré d'une grande popularité. Sa conduite, en effet, avait été jusqu'alors si habile, si modérée, il avait si bien caché son jeu, que ses intimes seuls, lesquels avaient tout intérêt à taire la vérité, pouvaient savoir quel homme on mettait à la tête des affaires.

Cependant le parti unitaire, sur les ruines duquel s'était élevé Rosas, s'il était vaincu et dispersé, était loin d'être détruit. Un de ses chefs les plus estimés, le général Paz, commandait encore dans la province de Cordova, et il y eut bientôt rallié les membres les plus actifs et les plus dévoués de son parti.

Pour conjurer le danger qui pouvait venir de ce côté, Rosas se fit donner des pouvoirs extraordinaires, et en même temps il s'occupa de resserrer les liens fédératifs entre Buénos-Ayres et les provinces deCorrientes, de Santa-Fé et d'Entre-Rios. Trois traités préliminaires furent conclus, en vertu desquels une convention , formée des commissaires des quatre provinces contractantes, devait se réunir à Santa-Fé, avec mission de former entre ces provinces une ligue offensive , dans laquelle seraient admises toutes celles qui adhéreraient au système fédéral , la direction des affaires extérieures demeurant à Buénos-Avres.

On a remarqué , avec infiniment de raison , que les termes mêmes de ces stipulations étaient négatifs de Fexistence de cette prétendue confédération argentine dont Rosas aimait à se proclamer le chef suprême.

Une nouvelle convention s'assembla donc encore une fois à Santa-Fé. Elle agita toutes les questions fondamentales , sans en résoudre aucune , et elle aboutit à un traité entre Buénos- Ayres, Santa-Fé et Entre-Rios, qui fut signé le 4 janvier 1834, et auquel Corrientes adhéra plus tard. Ce traité réglait, comme d'autres l'avaient déjà fait , les rapports entre les États signataires, mais il laissait en suspens les questions d'organisation générale et de constitution; seulement il posait certains principes et décrétait certaines mesures provisoires que nous croyons devoir résumer.

L'article 1er stipulait formellement la liberté et l'indépendance de chacune des parties contractantes.

Par les articles 2 , 3 et 4 , elles s'engageaient à s'unir contre toute invasion étrangère, qu'elle eût lieu sur leur territoire ou sur toute autre partie du territoire argentin; elles se liguaient défensivement et offensivement contre toute agression ou tous préparatifs d'agression des autres provinces ; enfin , elles s'interdisaient d'écouter ou de faire aucune proposition de paix et de conclure aucun traité sans préalablement s'en être entendues entre elles..

L'article 7 établissait l'extradition des criminels.

L'article 8 assurait aux provinces confédérées la liberté la plus complète en fait de commerce et de navigation.

L'article 12 prévoyait l'admission éventuelle dans la ligue des autres provinces argentines, et il y mettait les mêmes conditions que les conventions préliminaires.

Enfin les articles 15 et 16 créaient dans la ville de Santa-Fé une Commission représentative des gouvernements des provinces littorales de la République Argentine , chargée , jusqu'à l'établissement de la paix publique dans toutes les provinces :

i° De conclure les traités de paix , sauf ratification des provinces ;

2° De faire les déclarations de guerre, après accord préalable entre elles ;

5° et 4° D'ordonner les levées de troupes en cas de guerre, offensive ou défensive ; de désigner le général qui devrait les commander, et de déterminer le contingent de chaque province ;

5° Enfin, d'inviter les autres provinces de la république, lorsqu'elles se trouveraient en pleine paix et tranquillité, à se réunir en fédération avec les provinces littorales, et à poser, dans un congrès général fédératif, les bases de l'administration du pays, sous le système fédéral , à régler tout ce qui concernerait son commerce intérieur et extérieur, la navigation des fleuves, le recouvrement et la distribution des revenus généraux , et le payement de la dette publique.

L'alliance des provinces littorales fut bientôt renforcée par l'adhésion de Quiroga. Ce dernier n'avait d'autre motif pour s'allier aux riverains que la communauté de haine contre les unitaires /-c'est-à-dire contre les civilisés. Pour lui, il n'était pas douteux que, si Paz était vainqueur de Rosas, les unitaires tourneraient leurs armes contre la Rioja, et lui feraient la guerre jusqu'à ce qu'ils l'eussent fait disparaître ; aussi l'en-

tente fut-elle facile entre les barbares des rivières et les barbares des Andes.

Quiroga, le premier, envahit la province de Cordova et attaqua l'armée unitaire ; mais ses cavaliers ne purent tenir contre les troupes disciplinées de Paz , et le tigre de la Rioja , tout honteux de sa défaite, dut se retirer dans son antre, pour s'y préparer à la vengeance. Paz , menacé du côté de Santa-Fé par Lopez , ne put l'y poursuivre. Peu de temps après , par malheur pour le parti unitaire , le brave général , dans une reconnaissance, eut son cheval abattu. Fait prisonnier, il fut conduit, sans qu'on sût qui il était, à Lopez, qui, cédant à un mouvement généreux , lui laissa la vie.

L'armée unitaire , démoralisée parla perte du chef qui l'avait toujours conduite à la victoire , et se sentant trop faible pour résister aux troupes combinées de Lopez et de Quiroga, se retira vers le nord, sous les ordres de Lamadrid, qui avait succédé à Paz, comme le plus ancien de ses colonels. Mais Quiroga la suivit, l'atteignit bientôt, et la battit complètement. Cette armée était la dernière ressource du parti de la civilisation ; le dessus demeurait donc définitivement aux fédéraux.

Pendant ces événements, Rosas, qui laissait faire à ses amis la besogne dangereuse , s'occupait de consolider son autorité à Buénos-Ayres. Il avait choisi pour premier ministre son ancien patron , Anchorena, et donné les principaux emplois à ses créatures. Il pouvait donc en toute liberté préparer sa dictature à venir.

Sous prétexte qu'il était impossible de gouverner avec une presse licencieuse comme celle que Rivadavia avait autorisée, il reçut de pleins pouvoirs pour muscler les journalistes, et sut faire autour de son administration un silence que le pays devait plus tard payer bien cher. Une loi dite d'épuration et de surveillance , et qui rappelle la trop fameuse loi des suspects, fut ensuite portée contre le parti vaincu, avec l'approbation de la

salle des représentants, où l'administration avait une immense majorité. Mais Rosas eut l'adresse de ne pas vouloir la mettre en vigueur ; il se posa ainsi comme l'homme le plus libéral de son gouvernement.

Don Juan Manuel ne songeait pas seulement à asseoir solidement sa domination dans la capitale, il s'occupait aussi beaucoup de la campagne. Là, pour obtenir un emploi, il fallait être un bon fédéral. La composition de l'armée fixait également son attention , et, s'il employait des hommes qui avaient servi sous Rivadavia , ce n'était qu'après leur avoir fait une position brillante, qu'ils pussent craindre de perdre par un changement de gouvernement. Au défaut d'un dévouement sur lequel il pût compter, il s'appuyait sur l'intérêt privé.

Du reste, pendant ce premier passage de Rosas au gouvernement, il n'eut à vaincre aucune opposition. Les unitaires, battus dans les provinces , n'osaient lever la tête à Buénos- Ayres, et l'exercice de l'autorité lui fut si facile qu'il n'eut pas occasion de se trahir. Un fait pourtant laissa voir jusqu'où il pourrait aller le cas échéant.

Un capitaine Montéro, gaucho des Pampas du sud , Chilien d'origine, et qui avait longtemps vécu avec les Indiens, fut envoyé à Buénos-Ayres par suite de certaines difficultés qu'il avait eues avec un des alcades nommés par Rosas. C'était un mauvais garnement, mais indépendant dans sa manière d'être, très-brave et ayant une certaine influence sur les habitants des frontières. Rosas eut bientôt compris qu'il ne réussirait pas à faire de cet homme un instrument dévoué; il résolut donc de s'en débarrasser, persuadé d'ailleurs que la mort d'un individu si peu connu des unitaires de Buénos-Ayres passerait inaperçue dans celte ville, et qu'elle augmenterait la crainte qu'il inspirait dans les campagnes. Il le fit donc venir au palais du gouvernement et le reçut avec affabilité. Ses occupations, lui dit-il, ne lui permettaient pas de s'occuper immédiatement des affaires

dont il avait à l'entretenir ; mais il aviserait. En attendant, le capitaine pouvait aller loger à la caserne d'un régiment que commandait le frère du gouverneur, don Prudencio Rosas. L'offre devait plaire à Montéro , et, sans défiance, il se rendit à la caserne et remit au colonel un billet que lui avait donné Rosas et qu'il croyait être une lettre de recommandation. Mais ce billet était ainsi conçu : « Vous fusillerez le porteur dès qu'il se présentera à votre caserne. » Et l'ordre fut ponctuellement exécuté.

Ce meurtre inutile produisit une grande émotion. Personne, cependant, n'osa protester ouvertement; mais, comme les pouvoirs de Rosas allaient bientôt expirer , les partis songèrent à se concerter pour se débarrasser du gouvernement de cet assassin , que l'on commençait à deviner. On s'étonnait de le voir si bénin à Buénos-Ayres, quand il s'était montré si dur dans les campagnes. A part cet assassinat, on n'avait pas à s'en plaindre : Buénos-Ayres avait joui, pendant son administration, d'une tranquillité peu habituelle, ce qui lui était auprès des habitants de la capitale une grande recommandation. Outre les peureux, il avait pour partisans tous ceux qui faisaient leurs affaires sous son gouvernement, et une nuée d'employés subalternes qui lui devaient leur position et dont la fortune était attachée à sa personne.

Rosas n'avait donc qu'à vouloir pour être réélu. Mais l'autorité telle qu'elle pouvait lui être accordée par une élection ordinaire ne lui suffisait pas. Ce qu'il voulait, c'était un pouvoir absolu, et il ne devait l'attendre que de la force des choses. Un moyen presque assuré pour y arriver, c'était d'entretenir dans la ville et dans la campagne une anarchie factice qu'il serait toujours à même de faire cesser. Telle fut sa tactique de 1832 à 1840. Le but qu'il s'était proposé , il le poursuivit avec une persistance qu'on est forcé d'admirer. Oui, s'il y a quelque chose à admirer chez cet homme, c'est la ténacité dans ses projets pendant sa longue carrière. D'un égoïsme toujours en

éveil, que rien ne pouvait endormir un seul instant, Rosas faisait de tout une base où asseoir la tyrannie à laquelle il aspirait.

Pour être plus sûrement maître de la situation, il lui fallait des soldats, beaucoup de soldats; il fallait épuiser l'arsenal de Buénos-Ayres et laisser le trésor vide, afin que la ville fût impuissante devant la campagne. Dans ce but, il imagina une grande expédition contre les Indiens du sud, qui, profitant des discordes des provinces argentines, commettaient des dévastations sur le territoire de Buénos-Ayres; et, sous prétexte de la mener plus sûrement à bonne fin, il s'en donna à luimême le commandement en chef, et obtint que toutes les forces de la province fussent mises à sa disposition. Quand le terme légal de son administration fut arrivé, la plupart des divisions étaient déjà loin de la capitale, et, réélu en décembre 1832, il refusa et partit pour le sud.

Balcarce fut nommé à sa place.

Balcarce gouverneur. — Expédition contre les Indiens du sud. Mœurs et caractères de ces populations. Résultats de l'expédition.

Cette expédition contre les Indiens du sud , bien qu'entreprise par Rosas dans un but personnel , était néanmoins d'une grande importance pour les provinces de Buénos-Ayres, Santa- Fé, Cordova, San-Luis et Mendoza. Pour le faire comprendre, il nous faut revenir sur les tribus aborigènes, dont nous n'avons pas eu à parler depuis longtemps, parce que, après 1650, elles se sont rarement trouvées en rapport avec les colons. Ceux-ci, on le sait, avaient chassé jusqu'aux frontières de la Patagonie les descendants des Querandies etdes Timbuèsqui vivaient près de l'embouchure des grands fleuves du temps de Gabotto et de (iarav. Tous ces Indiens des Pampas appartiennent à la race des

crânes plats, et ils s'étaient rarement mêlés aux Espagnols. Ne pouvant lutter avec les chrétiens, ils avaient fui et s'étaient perdus dans l'immense plaine. Telle avait été ensuite leur constante tactique pendant l'administration espagnole. A mesure que les établissements des blancs s'éloignaient des bords des rivières, les Indiens retiraient plus à l'ouest leurs toldos (tentes de cuir).

Vers 1810, les établissements frontières les plus éloignés n'étaient qu'à trente lieues de Buénos-Ayres. Or, les Indiens laissant toujours une zone de quinze à vingt lieues entre eux et les blancs, ils étaient par conséquent à quarante-cinq ou cinquante lieues au sud et à l'ouest de Buénos-Ayres. D'un autre côté, la route de Buénos-Ayres à Mendoza, qui suit à peu près le 36e degré de latitude sud, très-fréquentée par les blancs, les forçait à se maintenir au sud du 37e degré. Ils occupaient donc toute l'immense plaine intérieure, à partir du 35* degré sud, depuis les Andes jusqu'aux bords du Salado.

Divisés en petites tribus, ils vivaient du produit de leur chasse et de viande de cheval ou de bœuf. Les troupeaux de ces animaux, vivant à l'état sauvage, étaient si nombreux , le gibier si abondant, qu'ils avaient rarement besoin de s'éloigner beaucoup de leurs toldos pour s'approvisionner. Ils avaient, du reste, gardé leur manière d'être; la civilisation n'avait eu aucune prise sur eux : les rares missionnaires qui avaient essayé de les convertir y avaient complètement échoué. Ils n'avaient pas même songé à prendre à leurs vainqueurs leurs armes à feu, et n'avaient pour toutes armes que des lances et des bolas. La seule différence entre les Indiens de 1530 et ceux de 1830 était que les premiers combattaient à pied et les seconds à cheval. Les troupeaux de chevaux qui s'étaient multipliés, on peut dire à l'infini, dans l'immense prairie qui s'étend des Andes à l'Atlantique, étaient arrivés jusqu'aux toldos.

Les crânes plats avaient bien vile compris l'importance de cet animal; aussitôt connu, il était devenu pour l'Indien des plaines aussi indispensable que la canoue pour l'Indien des ri-

vières, et il le maniait avec non moins de dextérité que le gaucho de la Plata.

Ces tribus, quoique ayant des noms différents, appartenaient toutes à la race des Aucas et parlaient la même langue que les Indiens du sud du Chili, et un trafic insignifiant avait de tout temps existé entre ces peuplades, que la communauté de langage plutôt que des besoins réels mettait en relation.

La révolution, tant au Chili que dans l'ancienne vice-royauté, vint tirer les Indiens de la vie apathique qu'ils menaient. Tantôt les patriotes, tantôt les royalistes, tour à tour vainqueurs ou vaincus, cherchaient un asile dans le pays indien et s'attachaient à gagner les sauvages à leur cause. Ceux-ci étaient aussi indifférents pour le roi que pour la patrie, et complètement incapables de comprendre les mots de liberté , d'indépendance, de devoir, de loyauté; mais ils finirent par voir quel parti ils pouvaient tirer des discordes des blancs. C'était une excellente occasion de piller, de voler, sans parler des prisonniers à rançonner et des troupeaux de bestiaux qu'ils avaient chance de ramener à leurs tolderias. Aussi , une fois qu'ils eurent tâté du métier, ils y prirent singulièrement goût, et, dès que la guerre éclatait, ils s'offraient d'eux-mêmes pour y prendre part. Le parti leur importait peu; ils étaient sûrs de trouver du profit d'un côté comme de l'autre.

Les immenses plaines de la République Argentine, difficiles ù garder, présentaient à ces sauvages un meilleur champ de bataille que les vallons étroits du Chili, qu'il est facile de surveiller. Aussi les Indiens chiliens y étaient passés en grand nombre, et ils dépeuplaient, par d'incessantes razzias, la frontière ouest de Buénos-Ayres , ainsi que les frontières sud de Santa-Fé , Cordova, San-Luis et Mendoza. Le succès des premiers maraudeurs avait encouragé d'autres Indiens aventureux à chercher fortune sur la frontière. Puis l'abondance du bétail attira chez eux des marchands indiens qui partaient du Chili avec une pacotille d'objets de diverse nature, qu'ils savaient leur être utiles

ou agréables, et qu'ils troquaient contre des bestiaux volés.

Dés lors les tolderias, si paisibles avant la révolution, devinrent de véritables camps de brigands, toujours prêts à envahir le territoire argentin, sous prétexte d'aider tel ou tel prétendant, ou même sans prétexte aucun.

Le commerce entre les Aucas Boroanos du Chili et les Aucas Muluchcs, Pehuenches ouPampasde la République Argentine, prit une grande activité. Les Aucas Boroanos apportaient des bois et des fers de lances, des couteaux, des mors, souvent enrichis de grosses plaques d'argent, des étoffes fabriquées à Boroa ou achetées aux blancs de Valdivia ou de la Conception, auxquels ils revendaient les bestiaux enlevés aux Argentins, qu'ils recevaient en échange.

Ce négoce était du reste aussi facile que lucratif. On traversait les Andes avant les premières neiges, en mars ou avril, on arrivait soit chez les Puencbesde PichicopelouduNahuel-Mapu, soit chez les Pampas des sierras de la Ventana ou de Tandil, en juin. Les chevaux se reposaient pendant que leurs maîtres faisaient leurs affaires, ce qui demandait un certain temps. L'achat d'une lance, d'un mors, d'une paire d'éperons, était débattu plus que ne l'est entre diplomates la cession d'une province.

Le résultat de l'arrivée des marchands était presque toujours le même. Les Indiens des Pampas voyaient qu'ils n'avaient pas assez de bestiaux pour payer toutes les belles choses que les Indiens des Andes occidentales avaient apportées : un malon, c'est-à-dire une expédition, était aussitôt projeté contre les troupeaux des blancs.

Jamais voleurs n'ont entrepris leurs razzias avec une plus grande tranquillité de conscience. Pour tous les Indiens, aller prendre les animaux qui paissent dans les champs, si ces animaux appartiennent à des blancs ou à des Indiens avec lesquels ils sont en guerre, est tout aussi licite que pour un chasseur européen abattre un oiseau de passage. Au point de vue

indien, les immenses plaines d'Amérique n'appartiennent à personne, et le bétail est considéré comme le produit des plaines.

L'Indien trouvait dans ces expéditions profit et plaisir : on courait beaucoup à cheval, et la fortune était au plus adroit. Lo malon est pour lui une partie de chasse comme n'en a jamais rêvé grand seigneur. On menait tout le temps une vie princière, c'est-à-dire qu'on mangeait sans cesse, et, en résullat, la part du butin, pour chacun des larrons, était de vingt, de cinquante, souvent de cent magnifiques bœufs ou vaches et d'autant de chevaux.

Si la chasse avait été bonne, le trafiquant y trouvait également son compte; il était sûr, dans ce cas, de se défaire avantageusement de loute sa pacotille, lmprévoyanl , en effet , comme un enfant, l'Indien qui venait de voler quinze ou vingt létes de bétail dans une nuit n'hésitait pas à donner deux bœufs pour une paire d'éperons, un bon cheval pour un bois de lance, une vache pour un couteau.

Apres avoir fété le malon, mangeant le plus possible et buvant jusqu'à l'entier épuisement de leurs liqueurs, les Indiens retombaient dans leur paresse habituelle. Le soin de garder les quelques animaux qu'ils conservaient était abandonné aux enfants, les autres travaux à leurs misérables femmes. Qui voit l'Indien en expédition et le voit ensuite dormant douze heures sur vingt-quatre dans son toldo, a peine à croire que ce soit le même homme. Et, chose étrange, le moral, chez lui , s'affaisse en même temps que le physique : ainsi l'Indien, brave, audacieux dans le combat, n'est plus qu'un misérable ennemi quand il est surpris dans sa tolderia. En campagne, il attaque volontiers ; une fois sous sa tente, si l'ennemi approche , il ne songe qu'à fuir.

Ces habitudes des Indiens étaient bien connues des capitaines des milices de l'extrême frontière. Les Indiens eux-mêmes qui avaient pris part à la guerre, soit avec Carreras, qui en eut un grand nombre à son service, et dont il était fort aimé , parer

qu'il les laissait piller à plaisir partout et toujours; soit avec Rosas contre Lavalle ; enfin, quelques prisonniers qui avaient pu s'échapper des mains des Indiens, ou encore quelques bandits qui, après avoir séjourné longtemps parmi eux, étaient revenus à Buénos-Ayres, avaient révélé la faiblesse des tolderias, l'éparpillement des tribus ou plutôt des familles. Une tribu composée de deux mille à deux mille cinq cents individus, c'est-àdire pouvant présenter huit cents lances, occupait une superficie de cent cinquante ou deux cents lieues. Cinq ou six toldos, abritant quarante ou cinquante individus, et distancés de deux à trois cents mètres, - tant la manie de l'isolement est grande chez les Indiens! — formaient une tolderia.

D'une tolderia à une autre il y avait souvent dix ou quinze lieues.

Rosas connaissait mieux que tout autre le peu de résistance que pouvaient présenter ces groupes isolés de sauvages. Marcher avec trois à quatre mille hommes, plus de vingt mille chevaux et trois cents charrettes attelées de bœufs, contre un ennemi plus disposé à fuir qu'à résister, c'était marcher à une victoire aussi certaine que celle de Louis XIV contre les Hollandais.

Les colonnes d'avant-garde pénétrèrent, au sud, jusqu'au Colorado, à l'ouest jusqu'à Salinas, et parcoururent le Nahuel- Mapu. Chemin faisant, elles rencontrèrent et battirent quelques groupes d'Indiens fuyant vers le sud. Une petite colonne partie de Bahia-Rlanca surprit quelques tolderias et délivra quelques chrétiens captifs. Voilà, militairement parlant, quels furent les exploits de Rosas et de son armée pendant cette longue campagne de près de trois années, à laquelle, il est vrai, présidai! une sage lenteur. Le gros de l'armée ne vit pas un. ennemi et ne fit même aucun butin : on trouvait bien l'emplacement des tolderias, mais pas une tête de bétail.

De pareils résultats ne suffisaient pas assurément pour justifier le titre ridicule de héros du désert que Rosas se fit décerner

à son retour. On ne peut nier cependant que cette campagne n'ait été utile. Les Indiens, épouvantés par la démonstration des chrétiens, se retirèrent derrière le Colorado ; plusieurs tribus même se soumirent; d'autres s'allièrent avec le gouvernement de Buénos-Ayres, ou, pour mieux dire , avec Rosas, voici à quelles conditions : il leur donnait une certaine quantité de juments pour leur nourriture, et, de plus , aux chefs , un uniforme et un traitement en raison du grade qu'il leur assignait. Tel Indien avait le titre et les appointements de lieutenant, tel autre ceux de capitaine, etc. Les caciques principaux recevaient en outre du vin, du tabac à fumer et du thé du Paraguay. En retour, ces tribus s'obligeaient à camper sur la frontière et à prêter assistance au commandant de la campagne toutes les fois qu'il réclamerait leur aide.

Cet arrangement était fort onéreux pour l'État, mais il était excellent pour Rosas, qui se faisait ains.i de nouvelles créatures et s'assurait contre ses ennemis de véritables auxiliaires. 11 était sûr de ces hommes , qui tenaient de lui leur bien-être , pour lesquels il était tout, et pour qui, d'un autre côté , tout soulèvement devait être une occasion de piller qu'ils saisiraient avec empressement. Les propriétaires voisins des campements de ces sauvages savaient ce qu'ils en pouvaient attendre; or, on se rappelle pour combien la terreur entrait dans le système de Rosas, qui faisait reposer sa sécurité sur l'inquiétude constante de ses administrés.

Rosas avait encore tiré un autre profit de cette expédition. Auparavant , les pâturages au nord , à l'ouest et au sud de Buénos-Ayres, occupaient une superficie de 3,000 lieues carrées approximativement; en dehors decette zone, les bestiaux couraient grand risque d'être enlevés par les Indiens. Ceux-ci, après l'expédition , s'étant retirés au sud du Colorado ou au Chadileuvu , l'étendue des terrains qu'on pouvait utiliser pour l'élève des bestiaux était devenue de plus de 6,000 lieues carrées. C'étaient donc 3,000 lieues carrées qu'avait gagnées la pro-

vince, ou plutôt Rosas et ses amis, qui prirent les parties les plus avantageuses. Pour juger ce qu'y gagnèrent personnellement Rosas, sa famille et ses créatures, il suffît de jeter les yeux sur un plan cadastral publié par le 'département topographique de Buénos-Ayres. Rosas, personnellement, possédait, soit comme propriétaire, soit à titre de don à lui fait par la nation, 300 lieues carrées; sa famille et ses compères en possédaient plus de 1,000; ses principaux officiers en avaient chacun de 40 à 60. En outre, il avait établi cà et là de pauvres gauchos auxquels il avait donné, dans un but facile à comprendre, aux uns 3 aux autres 6 lieues carrées.

Ainsi, c'était toujours le même but : la tyrannie; toujours le même mobile : l'égoïsme ; toujours les mômes moyens : la corruption et la terreur. Et c'est un pareil homme qui va remplir de sa personnalité, de sa méchanceté, de son incapacité administrative, toute l'histoire de la Plata pendant vingt longues années, de 1830 à 1850.

Réaction contre Rosas. Tentatives des unitaires pour soustraire la province do Buénos-Ayres à son influence ; elles sont déjouées par la femme de Rosas. Chule de Balcarce. — Affaissement des esprits. Hésitation de la chambre des représentants. — Loi du 7 mars 1833, qui donne le pouvoir absolu à Rosas pour cinq années, et met dans ses mains toute l'ancienne vice-royauté , sauf l'Uruguay. — Constitution do l'Etat Oriental. Présidence de Rivera; son portrait; compaiv à Rosas. — Présidence d'Oribe. Guerre civile soulevée par ses sévériiés. Lavalle. Abdication d'Oribe.

Pendant que Rosas et ses gauchos parcouraient lentement les plaines du sud, il se passait d'étranges scènes à Buénos- Ayres. Unitaires et fédéraux commençaient à s'apercevoir dr l'ambition effrénée, des habitudes despotiques, du caractère dissimulé du commandant de la campagne.

L'assassinat de Montero , ses ordres du jour au désert, qui

étaient autant de traits décochés contre les unitaires et contre la civilisation ; ses continuelles exigences , enfin , alarmaient tous les hommes qui avaient à se préoccuper non-seulement de l'avenir du pays, mais de leur propre avenir. Les chefsgauchoseux-mêmes en étaient venus à redouter le nouveau tyran, qui semblait grandir de jour en jour , et qui , ils le pressentaient, finirait par les anéantir. Lopez et Quiroga, notamment, n'étaient nullement disposés à se laisser absorber par Rosas. Lopez surtout tenait à la fédération, dont le germe avait été déposé dans le traité du i janvier 1831. Aussi , lorsque, après la défaite des unitaires, Cordova, qui avait adhéré à la ligue des quatre provinces riveraines, réclama, de concert avec Corrientes, auprès de la commission représentative de Santa-Fé, pour qu'il fût procédé à la réuniond'un congrès général, ilappuyasous main ecttedemande. C'était là aussi que tendaient les vœux de Balcarce et de ses amis, qui voulaient sincèrement une constitution fédérative.

Mais cela ne faisait point le compte de Rosas ; un congrès général eût amené une organisation quelconque, dans laquelle il eût pu ne pas être le premier: il avait devant lui Lopez et Quiroga, plus anciens et qui avaient fait d'autres preuves dans la politique et dans les armes.

Rosas appliqua, sans la connaître, la maxime favorite de Mazarin : diviser pour régner. Il sut exploiter habilement la jalousie de Quiroga contre Lopez pour brouiller ses deux rivaux, et il réussit à attirer le premier dans son parti. Fort de son appui , il put braver le mauvais vouloir de Lopez, et, se mettant au-dessus de toutes les protestations, il provoqua la dissolution de la commission représentative de Santa-Fé, e:i retirant son propre commissaire. La guerre étrangère étant terminée , disait-il pour se justifier, le cas prévu par le traité de 1831 est dès lors arrivé , et cette commission n'a plus de raison d'être.

Soit , objectaient timidement les représentants de Cordova ; mais alors il y a lieu de réunir le congrès général. « La république doit enfin se constituer, parce que vingt-deux années d'in-

cessants sacrifices n'ont pas eu d'autre but , parce que cette consolante espérance a pu seule faire supporter aux peuples de si longues souffrances. »

A quoi Rosas objecta que « la guerre contre les Indiens ne permettait pas de considérer la république comme étant en pleine paix et tranquillité », selon que l'exigeait, pour la réunion du congrès, l'article 26 du traité de 1834. C'est ainsi qu'il réussit à prolonger la désorganisation et l'anarchie , d'où sa dictature devait sortir armée de toutes pièces..

Ce que voyant , ceux des fédéraux qui voulaient sincèrement sortir de ce chaos gouvernemental se groupèrent autour de Balearce, et, avec l'aide de ce qui restait d'unitaires à Buénos- Ayres , tentèrent d'organiser au moins cette province sur des bases libérales, et de la soustraire ainsi à l'influence de Rosas. Cette résolution prise, ils se mirent résolument à l'œuvre. La loi d'épuration fut rapportée; la liberté de la presse fut rétablie, et les journaux, démuselés, attaquèrent violemment les actes de l'administration précédente.

Le 8 juillet 1835, la salle des représentants chargea une commission prise dans son sein de lui présenter , avant le 30 septembre suivant, un projet de constitution basé sur le système représentatif républicain.

Une constitution fut en effet rédigée. Il y était dit, notamment, que la province de Buénos-Ayres ne se réunirait jamais avec les autres provinces en corps de nation que sous le régime fédéral, ce qui devait suffire assurément pour rassurer les fédéraux sincères. Mais il y était dit aussi que jamais la puissance exécutive de la province ne pourrait être revêtue de pouvoirs extraordinaires lui permettant de disposer de la vie et de la fortune des particuliers, ou d'intervertir l'ordre et la forme d'administration établis par la loi.

Cette disposition, qui était évidemment à l'adresse de Rosas, provoqua la fureur des apostoliques : c'est ainsi qu'on appelait les fédéraux restés fidèles au commandant de la campagne ,

lesquels disaient que la fédération était la foi de Jésus-Christ ; les autres étaient des schismatiques. Rosas, à qui tout désordre pouvait être utile , fomenta ces dissensions entre les libéraux , et fit tout son possible pour localiser les opinions. Les habitants des villes, qui portent des habits noirs, reçurent de lui le sobriquet de dos noirs (lomos negros) ; les habitants des campagnes, qui aiment les couleurs éclatantes, furent appelés dos rouges. Les journaux insultèrent les dos noirs, les accusèrent d'être de mauvais fédéraux , des traîtres , et la ville paraissait prête à retomber dans les désordres qui avaient précédé l'administration de Rodriguez.

En l'absence de Rosas, sa femme, Doiïa Encarnacion de Ezcurra, devint l'âme des réunions des exaltés et de leurs intrigues. Avec une ardeur toute virile, elle appela à elle Quiroga et les bandes armées de la campagne, et donna le signal de l'explosion. Le parti de l'ordre et de la liberté fut balayé par ces sauvages ; Balcarce lui-même ne dut la vie qu'à ses antécédents, qui le firent épargner par ses anciens amis politiques; mais il fut contraint de prendre le chemin de l'exil.

Quand Rosas ,. que les avis de ses partisans avaient été chercher au milieu de son expédition, arriva à Buénos-Ayres, tout était achevé, le silence s'était fait partout.

Un trait, que nous empruntons à l'auteur des Considérations sur les Républiques de la Plala, montrera à nu le caractère de cet homme , jaloux de toute influence qui n'est pas la sienne. «< Rosas, dit M. de Brossard, ne pardonna pas à sa femme d'avoir agi et surtout d'avoir réussi sans lui. Depuis lors, il ne lui montra que froideur et dédain ; et, quoique à sa mort, en 1838, il lui ait fait faire des obsèques presque royales, qu'il porte encore son deuil , qu'il ne prononce son nom qu'avec des larmes dans les yeux et dans la voix , qu'il montre avec toute sorte de démonstrations d'affection et de respect son portrait en miniature, entouré de cette singulière inscription : « Ardente fédérale, patriote, indépendante Américaine, »

il n'est que trop certain qu'il a abrégé ses jours par ses mauvais traitements. On cite à ce sujet des détails trop hideux pour être crus sans examen , et le moins hideux de tous ne serait pas le refus qu'il lui aurait fait d'un prêtre à ses derniers moments. En vain sa fille Manuelita le lui aurait demandé à genoux; il aurait répondu : « Non. Tous ces prêtres sont des bavards, et « Encarnacion sait trop de choses de la fédération qu'il ne faut « pas qu'ils puissent répéter. Quand elle sera morte, nou< « ferons venir un prêtre , nous dirons qu'elle s'est confessée , « et tout le monde le croira, car je V aurai dit. »

Et, ajoute M. de Brossard, « si l'on considère qu'il ne se disait et ne se croyait à Buénos-Ayres que ce que Rosas voulait bien qu'on dit et crût, ce propos n'a rien d'improbable. >»

Ce qui est certain, et plus triste encore, c'est rabaissement de plus en plus grand des esprits, et l'histoire d'aucun peuple, peut-être, ne fournirait le pendant de la comédie que Ton vit alors se dérouler à Buénos-Ayres. La chambre des repré sentants devait craindre la rancune de Rosas : elle chercha à le désarmer par ses cajoleries ; elle lui décerna , à lui et à son armée, des récompenses honorifiques et de vastes propriétés territoriales; enfin elle lui offrit le pouvoir suprême pour la troisième fois.

Rosas accepta tout, excepté le pouvoir, qu'il refusa avec un désintéressement plus fastueux que réel. Il était évidemment l'homme de la situation, et il le savait parfaitement. Aucune administration ne pouvait marcher sans son appui, et il n'entendait en soutenir aucune. Il voulait le pouvoir pour lui, mais il le voulaitsans bornes. Cependant, cette autorité dictatoriale, il était trop habile pour la demander lui-même. La chambre, de son côté, par un reste d'indépendance, répugnait à la lui conférer sans y être provoquée.

On vit donc pendant plus d'une année les représentants, se débattant contre la nécessité, s'évertuer à trouver des combinaisons propres à satisfaire Rosas, sans passer sous les fourches

caudines de la dictature et celui-ci, impassible et silencieux, attendre du temps et du malaise général la réalisation de ses plus chers désirs. En vain les gouverneurs, impuissants à gouverner, se démettaient successivement du pouvoir; en vain rassemblée élisait les plus intimes amis de Rosas ; en vain elle l'accablait de messages pour l'inviter à prendre lui-même le pouvoir, rien ne parvenait à le faire sortir de sa dédaigneuse impassibilité, ou, s'il répondait aux sollicitations de la chambre, c'était par des notes prolixes et ambiguës, par des faux fuyants.

La résistance des représentants se brisa à la longue contre cette force d'inertie, et elle finit par aller au-devant des vœux du rusé politique. Le 7 mars 1835, l'assemblée, « usant de sa souveraineté ordinaire et extraordinaire, » nomma pour cinq ;ms le général Rosas gouverneur et capitaine général de la province de Buénos-Ayres, et déposa dans sa personne « toute la somme du pouvoir public, sans autre restriction que l'obligation de conserver, de protéger et défendre la religion catholique, et de soutenir la cause de la fédération proclamée par tous les peuples de la république. » Cela ne satisfit pas encore Rosas ; il voulut donner au pouvoir exorbitant que lui offrait l'assemblée la sanction populaire. Sur le désir qu'il en témoigna, une loi du 22 mars 1835 autorisa les habitants de la province à se prononcer dans les trois jours sur la loi constitutive de la dictature. Les votes de la campagne ne furent pas recueillis faute de temps, et, en vérité, il n'en était pas besoin, car elle était acquise à Rosas; dans la ville, 9320 voix contre 4 ! ratifièrent la décision des représentants.

Le 1er avril 1835, Rosas prit possession du pouvoir, et, le 25 du même mois, l'assemblée, proclamant elle-même sa déchéance morale, décidait qu'à l'avenir elle ne s'occuperait plus que des affaires qui lui seraient soumises par le pouvoir exécutif.

Ainsi, en 1835, la barbarie dominait partout, et dans l'an-

tienne vice-royauté tout semblait plier sous la volonté de Rosas. Les quatorze provinces auxquelles elle avait été réduite étaient dans la main de ses créatures, et gouvernées par autant de dictateurs. Tout homme qui lui portait ombrage était sûr de périr par le fer ou par le poison , comme cela arriva à Quiroga et à Lopez, et, pour anéantir ses ennemis, aucune dépense n'était épargnée.

Le Paraguay seul échappait à l'influence de Rosas; mais nous savons ce que Francia avait fait de cette province. Notre intention d'ailleurs est de consacrer un chapitre spécial à ce pays, dont l'état tout exceptionnel est si curieux à étudier. Pour le moment, nous devons nous occuper de la Banda Oriental, où le tout-puissant Rosas allait rencontrer les premières résistances, ou plutôt du général Rivera, qui personnifiait le pays sur la rive droite du fleuve, comme Rosas le personnifiait sur la rive gauche.

Nous avons dit comment l'indépendance de l'État Oriental fut établie par un traité entre la République Argentine et l'empire du Brésil, dont les ratifications furent échangées à Montévidéo le 4 octobre 1828. En conséquence de ce traité, une assemblée constituante, composée des hommes. les plus éclairés du pays, s'était réunie, et, après avoir donné le gouvernement provisoire au général Rondeau, elle avait élaboré une constitution fort remarquable, qui, approuvée par les commissaires argentins et brésiliens, avait été soumise à l'acceptation du peuple et solennellement jurée le 18 juillet 1830. Le 24 octobre suivant, le sénat et la chambre des représentants, réunis en assemblée générale extraordinaire, avaient décerné la présidence de la république au général Rivera.

Rivera a exercé dans l'État Oriental une influence moins persistante sans doute, mais non moins grande que celle de Rosas dans la République Argentine ; il y avait du reste dans la situation de ces deux hommes des analogies qui ont porté plusieurs

écrivains à en faire le rapprochement. Voici notamment le parallèle qu'en a tracé un diplomate français, M. Deffaudis, dans une dépèche du 15 avril 1845 :

« Le général Rivera, comme le général Rosas, n'est pas autre chose qu'un gaucho, c'est-à-dire ignorant, spirituel, faux, rusé, menteur, orgueilleux, vantard, voleur, débauché, indiscipliné au second rang, despotique au premier, enfin montant merveilleusement à cheval. Ce qui les distingue tous deux du gaucho en général, c'est qu'ils ne sont pas braves. Rosas ne se présente jamais à la bataille, et Rivera, en cas de défaite, est toujours le premier à se sauver.

«< Ce qui les distingue entre eux comme gauchos, c'est que Rivera est resté tel que le gaucho d'autrefois, hospitalier et doux, tandis que Rosas est, ainsi que le gaucho qu'il a formé, ennemi des étrangers et sanguinaire. Comme gouvernants et administrateurs, tous deux ne consultent que leurs intérêts personnels, se croient des droits absolus sur toutes les choses et les personnes de leurs pays. Ils usent des unes et des autres comme d'une ferme, comme d'une armée, comme d'un harem. Mais Rosas agit d'après des volontés calculées et persistantes, Rivera d'après des instincts désordonnés et capricieux. Rosas dépense ou économise systématiquement l'argent qu'il extorque par la violence ; Rivera gaspille follement et sans but celui qu'il escroque par la ruse. Rosas soumet et corrompt tout ce qui l'approche ; Rivera se laisse mener par son entourage. Rosas admet des idées d'Europe celles qui peuvent servir au succès de ses plans, comme l'action des journaux sur l'esprit public et l'importance de l'organisation et de la discipline militaires ; Rivera ne comprend que les idées de son pays, méprise toutes les écritures, et persiste à croire qu'il n'y a rien de plus victorieux que les guérillas avec lesquelles il a presque toujours été battu... Rivera ne pourrait lutter contre Rosas. »

n Le général Rosas et le général Rivera, dit encore un écri-

vain de la Revue des Deux-31 ondes (i), se haïssent profondément. Nous n'entrerons pas dans le détail des événements qui ont fait éclater cé sentiment. Qu'il nous suffise ici de constater le fait et d'indiquer une opposition complète entre les caractères de ces deux hommes : Rosas, vindicatif, cruel, implacable; Rivera, sans fiel, débonnaire même, du moins en apparence....

pardonnant et faisant du bien à tous ses ennemis Placé

comme Rosas au-dessus de la loi, tandis que celui-ci s'armait d'une main de fer et régnait par la crainte, Rivera caressait tout le monde et cherchait dans le cœur des hommes qu'ilcommandait une puissance plus douce et peut-être plus solide. »

Ce qui est hors de doute , et ce que nous devons constater, c'est l'ascendant prodigieux qu'exerça Rivera sur les Orientaux, ascendant difficile à comprendre pour ceux qui n'apprécieraient cet homme que par les résultats de son administration, mais qui a tenu à des circonstances toutes personnelles. Doué d'une grande facilité de parole , il cachait sous une écorce grossière le génie le plus astucieux. Sa prodigalité, la douceur et le laisser aller de son administration lui créèrent de nombreux partisans dans un pays étranger aux mœurs et à la régularité administratives. Ajoutons le bonheur qu'il eut longtemps à la guerre, et qui a suppléé chez lui à la science, qui lui a toujours manqué, et à la bravoure, qu'on lui conteste, bonheur qui dans tous les cas ne pouvait qu'ajouter à sa popularité.

La Randa Oriental jouit , pendant les quatre années de sa présidence , d'une paix profonde , qui fut à peine troublée par une tentative insurrectionnelle de Lavalleja. Ce général, auquel la nouvelle république devait son indépendance, n'avait pas vu sans amertume qu'on lui eût préféré Rivera. Il leva donc l'étendard de la révolte; mais ce mouvement fut immédiatement étouffé.

(1) M. Page, Affaires de Bucnos-Aym, Revue des Deux-Mondes, t. xvv, p. 309 et 316.

Dans cette circonstance, Rivera avait eu beaucoup à se louer de l'énergie d'un capitaine du port, don Manuel Oribe , et il lui en avait témoigné sa reconnaissance en le nommant général et ministre de la guerre. Le terme de sa présidence arrivé, il employa toute son influence à le faire nommer à sa place, et Oribe en effet fut élu.

Le nouveau président présenlait avec son prédécesseur un contraste frappant. Ses manières étaient celles d'un gentilhomme, et il se piquait de générosité et d'une fidélité chevaleresque à sa parole. Il était brave jusqu'à la témérité. Comme administrateur, il montra une intégrité à toute épreuve, et pendant sa présidence il parvint, par sa fermeté, à maintenir l'ordre dans l'administration. Mais, d'un tempérament violent, d'une humeur absolue et sanguinaire, il poussait quelquefois cette fermeté jusqu'à la sévérité la plus excessive. Aussi devintil bientôt odieux aux populations indisciplinées de la campagne, qui se soulevèrent contre lui. Rivera, moitié de gré, moitié de force, dut se mettre à la tète de l'insurrection. Les réfugiés argentins du parti unitaire, qui étaient nombreux à Montévidéo, et auxquels il avait accordé, durant sa présidence, une généreuse hospitalité , se joignirent à lui , Lavalle en tète , et, avec leur aide, il défit complètement Oribe à la bataille de Palmar, le 10 juin 1838, et le força à s'enfermer dans Montévidéo.

Oribe, voyant la défection faire le vide autour de lui et sentant que le pouvoir lui échappait, résigna son autorité et se réfugia à Buénos-Ayres , où l'attendaient les séductions de Rosas.

Administration do Rosas. — Fausse idée qu'on se Tait en Europe des partis en lutte sur les bords de la Plata. — Marche de la révolution dans les province» intérieures. Etat moral du pays. — Portrait et caractère du dictateur. Il ne veut point de rivaux. Comment il se défait de Lopez et do Quiroga. Curieux délails sur le tigre de la Rioja.

Nous l'avons déjà dit, et nous ne saurions trop le répéter, ce ne sont point des annales que nous avons eu l'ambition d'écrire, c'est une simple étude que nous essayons. Une histoire des provinces de la Plata, largement conçue, largement exposée, aurait sans doute un grand intérêt pour les Argentins, les hommes appelés à administrer le pays pourraient y trouver d'éloquentes leçons, mais elle n'aurait pas de lecteurs à distance.

Les mouvements stratégiques du général Paz pour vaincre les monloneros de Cordova, l'organisation de l'armée unitaire ou fédérale, la manière de combattre dans ces immenses plaines, le rôle de l'infanterie ou des masses de cavalerie, enfin la manière de franchir les grandes distances qui séparent l'agresseur de l'ennemi qui l'attend , dislances qui souvent démoralisent et désorganisent une armée avant même qu'elle soit entrée en action; les mesures prises pour la meilleure perception de l'impôt, le rôle de la Banque de Buénos-Ayres , la création du papier-monnaie, la disparition du numéraire dans la province de Buénos-Ayres, les immenses ressources que le gouvernement local a trouvées dans l'émission de ce papier, tout cela pourrait intéresser les hommes de guerre ou les économistes de tous les pays, mais serait peu attrayant pour la généralité des lecteurs. J'en dirai autant de certaines personnalités, du rôle qu'elles ont joué dans les luttes entre la colonisation et la barbarie : intéressantes pour le pays qui a été le théâtre des actions de ces hommes, qu'elles soient dignes de louanges ou de réprobation, cette étude perdrait tout intérêt hors du pays. En entrant dans

ces détails, nous craindrions de fatiguer l'attention du petit nombre de lecteurs que ce livre peut avoir , et nous avons à cœur d'abréger le plus possible ce travail, déjà trop étendu. Mais, pour faire comprendre l'administration de Rosas, nous devons insister, sans parti pris, sur ce personnage, qui, appelé au pouvoir par les circonstances que nous avons indiquées , devait s'y maintenir pendant de si longues années.

Nous nous attacherons d'abord à détruire un préjugé trop commun en Europe , qui consiste à juger des partis qui luttent au loin d'après les partis qu'on a sous les yeux. Ainsi, en France , quand l'attention publique fut appelée sur ces pays de la Plata, on se figurait volontiers que Rosas était conservateur, que les gauchos représentaient la petite propriété . que les généraux Lavalle ou Rivera, de la Banda Oriental, étaient des soldats libéraux comme le général Pepe ou le général Foix ; et, dans les unitaires, on n'était pas éloigné de voir des carbonari. Pour les Anglais, les fédéraux étaient des torys ; les unitaires au pouvoir, deswhigs; hors du pouvoir, des radicals. Etpourtant quiconque aura la patience de continuer cette lecture verra, si nous réussissons à nous faire comprendre, que ce sont là des idées absolument fausses. Rosas et les fédéraux, Lavalle et les unitaires, n'étaient ni conservateurs ni libéraux. Les premiers étaient la conséquence naturelle d'une société qui se trouve à la tête de ses propres affaires après une longue tutelle ; les autres, libéraux ou rétrogrades, un groupe de gens civilisés entre beaucoup de barbares, qui aspiraient à vivre dans une société où la propriété et la vie eussent d'autres garanties que le caprice de l'homme au pouvoir.

Le véritable intérêt que peut présenter cette étude est de faire voir une fois de plus comment une minorité qui combat pour le droit, pour la dignité humaine, finit par vaincre une majorité qui défend une mauvaise cause, parce que cette majorité, quelque succès qu'elle puisse d'abord obtenir, en vient

bientôt à se fractionner, et se dissout par l'effet même de la cause qu'elle s'obstine à défendre.

Nous verrons plus tard comment la majorité fédérale se dé truisit elle-même et finit par adopter les théories des unitaires, qui seules pouvaient amener la paix, le contrôle de l'autorité, la stabilité, but constant et fatal des partis politiques.

Rosas n'était pas , malgré sa manière d'agir, en dehors du cercle tracé aux ambitieux, une individualité à part. C'était, comme nous venons de le dire , la conséquence logique du système qui l'avait précédé, et aussi de l'industrie qui faisait vivre les populations de la Plata.

Excepté dans les caractères aigris par le malheur ou qui ont une insulte à venger, la tyrannie est l'effet du manque d'intelligence de la chose publique, plutôt que de la haine ou d'un caractère complètement perverti. La tyrannie de Rosas s'explique surtout par son manque d'éducation. Elevé à la campagne, il s'était formé dans les établissements des Anchorena, où il avait eu à gouverner d'immenses troupeaux. Les hommes qu'il avait eus sous ses ordres étaient des gauchos encore plus rudes que lui, et qui n'obéissaient qu'aux ordres donnés avec rudesse, qui ne cédaient qu'à la force. Il avait été brutal avec ses employés comme avec les troupeaux confiés à ses soins, et il avait réussi. Aussi croyait-il avec une entière bonne foi qu'un pays, pour être bien organisé, devait être gouverné comme une estancia, c'est-à-dire qu'il ne devait y avoir qu'un maître et des serviteurs obéissant, sans discuter les ordres du maître, pour le plus grand bonheur du bétail, qu'on multiplie et qu'on fait changer de pâturage sans se préoccuper de ses goûts ou de ses inclinations.

Esprit très-borné, Rosas croyait rendre ses compatriotes parfaitement heureux en les assimilant au bétail qui avait prospéré par ses soins; et ses instincts sanguinaires ne se seraient pas développés s'il n'avait trouvé des résistances à ses volontés , résistances que , dans sa candeur, le pauvre barbare con-

sidérait comme un crime de lèse-autorité. L'autorité, pour lui, toujours partant du point de vue de Vestanciero , était un mal nécessaire, mais qu'il fallait respecter avant tout. Et, en cela , il obéissait , sans s'en douter, à la tradition enracinée dans la conscience d'un peuple soumis depuis des siècles à l'autorité monarchique. Rosas n'était pas, d'ailleurs, le seul à penser ainsi; la majorité des estancieros, tous les hommes de la campagne, ainsi que les travailleurs des villes, sans s'en rendre compte, pensaient de même. Quand Rosas demandait des pouvoirs exceptionnels, plus d'un se disait : A sa place, j'en demanderais autant. Or, quand on pense ainsi, on est bien près d'accorder à un autre ce que l'on ne rejetterait pas pour soi-même. En lui votant les pouvoirs illimités qu'il avait demandés , beaucoup se faisaient cette réflexion : Puisque l'autorité est un mal nécessaire, laissons cette autorité entre les mains d'un homme qui sait la faire respecter , d'un homme qui , n'étant pas , comme Rivadavia, tourmenté du besoin d'innover, ne saurait produire de perturbation.

Pour les propriétaires de Buénos-Ayres et pour un grand nombre de personnes dans les provinces , à l'époque où nous sommes arrivés, Rosas était la fin des guerres étrangères et la fin de la guerre civile. C'était plus que la paix, c'était la réalisation du plus parfait statu quo. On avait tant souffert pour avoir voulu faire quelque chose, qu'on désirait ne rien faire du tout pour ne plus souffrir. Rosas avait donc, en 183"», beaucoup de partisans désintéressés.

Pour lui , qui ne pouvait qu'être fort satisfait du résultat de ses longues manœuvres, il pensait aussi de très-bonne foi qu'on devait le laisser faire à sa guise, et que sa mission était le maintien de ce statu quo, bon pour lui, puisqu'il avait atteint la position qu'il ambitionnait, bon pour tout le monde, comme le prouvait son élection. Il y avait bien quelques dissidents, mais il pensait s'en défaire, comme un gaucho se défait d'un animal têtu, difficile à mener, c'est-à-dire en les tuant, et les tuant

d'une manière simple, sans bruit, en les assassinant, ce qui, dans sa pensée, était préférable à un procès, qui produit toujours de l'agitation. Je dirai plus, aux yeux de cet homme l'assassinat était un droit que l'autorité, dans l'intérêt de la paix et de l'ordre public, pouvait et devait mettre en pratique.

C'était là évidemment un axiome politique assez étrange, mais il était également admis par les chefs gauchos , ce qui explique la facilité avec laquelle ils ordonnaient une exécution , sans se préoccuper des formes légales sous lesquelles on met à couvert la responsabilité individuelle dans les pays plus civilisés où l'assassinat politique a toujours été pratiqué jusqu'à présent.

Mais, parmi les gouverneurs barbares au pouvoir desquels les populations à demi civilisées de la République Argentine étaient tombées, il y avait deux écoles, qui avaient leur origine dans le plus ou moins de barbarie des hommes qu'ils administraient. Ainsi Francia, au Paraguay, dans ce pays perdu, à la tête d'un troupeau d'idiots, n'ayant point à se préoccuper de l'opinion publique, faisait fusiller ouvertement, donnant pour unique motif le salut de l'État. Quiroga, qui commandait à la Riojaet dans presque tout l'intérieur, agissait avec le même sans façon; lui non plus, le rude gaucho, n'avait pas à craindre l'opinion publique, qu'il méprisait.

Kosas, qui résidait dans une grande ville, qui avait à redouter les révélations de la presse de Monlévidéo, sans être plus scrupuleux que les autres, devait agir dans l'ombre et recourait ii l'assassinat.

Ses deux premières victimes furent précisément deux de ses anciens amis , deux hommes qu'il avait longtemps courtisés : Lopez et Quiroga, deux bandits qui ne valaient pas mieux que lui, mais pourtant moins hypocrites. Ces sortes de crimes ne peuvent se prouver judiciairement ; mais douter que Rosas débarrassât de ses compétiteurs par des moyens violents, c<* serait faire injure au patriotisme du restaurateur des lois, comme

le pauvre sauvage aimait à se faire appeler. Pour que sa domination à Buénos-Ayres n'eût à craindre aucune entrave, il avait besoin que chacune des quatorze provinces qui composaient la Confédération Argentine fût gouvernée par un homme entièrement à sa dévotion, et qui ne souffrit point qu'on y complotât contre son autorité. Arrivé au pouvoir avec l'aide des fédéraux, il ne pouvait songer .à imposer sa présidence à la Confédération ; mais s'il ne devait pas en être de droit le chef suprême, il tenait à en être le maître de fait. Quiroga était un obstacle à sa suprématie, Quiroga devait disparaître.

Dans le récit qui précède, nous n'avons pu suivre les péripéties de la lutte entre la civilisation et la barbarie dans l'intérieur du pays, comme nous l'avons fait dans les provinces riveraines. Pour expliquer l'importance de Quiroga, il nous faut donc jeter un coup d'œil rétrospectif sur le développement de la révolution dans les provinces centrales.

Les luttes pour l'indépendance avaient produit sur le versant des Andes les mêmes résultats qu'à Buénos-Ayres. La guerre avait amené à la surface les couches sociales inférieures, que les gouvernements stationnaires laissent croupir dans leur léthargie, et qui n'apparaissent qu'à la suite des secousses révolutionnaires.

Au commencement de la révolution, la République Argentine était forte de toute la civilisation que l'Europe envoyait périodiquement et sans s'en douter à ses colonies. Les créoles de Mendoza, de Salta ou de Potozi, avaient été constamment, comme ceux de Buénos-Ayres et de Montévidéo , en contact avec les employés espagnols , employés élevés dans un pays hiérarchiquement organisé, habitués à respecter et à être respectés, monarchistes sans doute, mais ayant quelques idées de droit et de devoir, hommes dont les études avaient discipliné l'esprit, qui comprenaient qu'il y a une dignité humaine, dont on n'avait pas à craindre, par conséquent, ces abus d'autorité, ce déver-

gondage qui caractérise le gouvernement entre les mains des couches inférieures de la société.

Indépendamment de l'action de ces employés qui pénétraient jusqu'aux plus petites bourgades des vallons perdus des Andes» et dont le dernier môme était un élément de civilisation, le pays comptait, au commencement de la révolution, beaucoup de créoles qui avaient occupé une position marquante dans le vieux monde, et dont l'expérience devait être d'un grand secours à leurs compatriotes dans l'enfantement de leur nationalité. De même que Belgrano était revenu imbu des idées économiques de Campomanes et de Florida Blanca, San-Martin, militaire élevé à l'école pratique qui s'était ouverte pour l'Espagne avec l'invasion française , avait rapporté les traditions de la hiérarchie militaire; habitué à faire mouvoir des masses, à modifier par la tactique les volontés diverses, il savait faire de mille bras, de mille volontés, cette admirable machine de guerre qui arrive à n'avoir qu'une seule volonté pour agir en masse, qu'un seul bras pour frapper des coups formidables. Rondeau, Alvear et quelques autres, moins bien doués que San-Martin, mais sachant le métier de soldat, avaient formé des élèves, et l'armée qui triompha à Chacabuco ou à Maypu, comme celle qui porta le pavillon argentin jusqu'aux Andes équatoriales, pouvait avec orgueil parler de son organisation , de ses officiers, aussi instruits, aussi civilisés que les hommes appelés à commander les armées européennes.

Mais la guerre qui interrompit tout d'un coup le courant de la civilisation, les lointaines expéditions au Chiti, au Pérou, à l'Equateur, en Bolivie, qui éloignèrent les plus intelligents, décapitèrent le pays ; abandonné aux doublures, s'il est permis de s'exprimer ainsi, il commença à rétrograder vers la barbarie.

C'est surtout dans les provinces intérieures que le mal fit des progrès. Les gouverneurs, faute de mieux, placèrent sur les bancs des juges des hommes de bon sens assurément, mais qui

n'étaient pas des légistes. A défaut d'hommes plus capables, des soldats à peine en état de faire des sous-officiers devinrent commandants, colonels, généraux. Tous ces hommes qui, sans la révolution, n'eussent jamais pensé à s'élever au-dessus de leur position, prirent bientôt le goût du commandement et s'entourèrent d'hommes bien plus incapables encore; non qu'ils n'eussent pu en trouver d'intelligents, mais c'était un calcul de leur misérable ambition : ils croyaient à la fidélité des hommes grossiers, et redoutaient tout homme capable comme un rival dangereux pour leur autorité. C'est ainsi que la nouvelle république vit bientôt surgir une aristocratie barbare, laquelle pèse encore sur le pays.

Il faut avoir vu de près un Etat qui fonde sa stabilité sur la glorification de la bêtise pour comprendre combien la masse d'un peuple est barbare, combien est restreint le nombre de ceux qui peuvent aspirer à diriger une nation en se tenant rigoureusement dans les limites du droit et du devoir.

Ce qui augmentait encore le mal, c'est que les hommes de quelque intelligence, voyant que leurs capacités leur étaient un obstacle, affectaient l'ignorance, les manières grossières des barbares au milieu desquels ils vivaient, et mettaient autant do soin à se ravaler que partout ailleurs on en met à s'élever. El malheureusement cette éducation à l'envers est beaucoup plus facile que l'autre. La barbarie ne se singe pas impunément, elle se gagne vite. Aussi se ferait-on difficilement une idée do l'abjection dans laquelle étaient tombés les hommes de l'intérieur. On y avait un tel mépris pour toute espèce d'instruction que les mots de savant, de docteur, de philosophe, étaient réputés de grosses injures.

Un riche habitant de Santa-Fé , homme d'esprit tombé dans la barbarie, causant un jour avec Lopez, celui-ci lui demanda pourquoi il ne faisait pas apprendre à lire à son fils. •< A quoi bon? répondit le richard, je le destine à devenir gouverneur de notre province. »

Nous sommes entré dans ces détails parce que, à notre sens, ils donnent une idée plus exacte de l'état moral d'un pays que l'énumération des décrets, des lois, des règlements, qui peuvent y avoir été promulgués, et qui sont, la plupart du temps, restés lettre morte.

Quiroga, qui nous a jeté dans celte longue digression, était le résultat de la barbarie, et il en fut un des principaux fauteurs. Il est temps que nous fassions connaître ce célèbre gaucho, dont le nom s'est déjà rencontré plusieurs fois sous notre plume, et qui a joué un rôle si important dans la République Argentine. Nous empruntons la peinture que nous allons faire à un remarquable ouvrage publié en 1845 par M. Sarmiento, et qui contient, outre une biographie de Quiroga, de très-curieux détails sur l'aspect physique et les coutumes des pays sur lesquels s'exerça son action.

Facundo Quiroga était fils d'un estanciero originaire de San- Juan et d'humble condition, mais qui, s'étant établi dans les plaines de la Rioja (los llaiios), avait acquis une assez belle fortune dans l'élève des troupeaux. En 1799, il fut envoyé dans la ville natale de son père, pour y recevoir l'instruction qu'on y donnait dans les écoles, et qui se bornait à l'enseignement de la lecture et de l'écriture. L'enfant montra dès ces premières années ce que serait l'homme. Dur, acariâtre, il ne se mêlait aux autres enfants que quand il s'agissait de coups à donner ou d'actes de rébellion, auquel cas on le trouvait toujours en avant. A mesure qu'il grandit, son caractère prend une teinte plus prononcée ; tous les jours il se montre plus sombre, plus impérieux, plus sauvage. La passion du jeu, passion des âmes rudes qui ont besoin de fortes secousses pour sortir de leur sommeil, le domine d'une manière irrésistible dès l'âge de quinze ans. Cette passion, qui lui a fait une certaine réputation dans la ville, l'emporte jusqu'au meurtre, et lui fait faire le premier pas dans cette voie sanglante qui devait marquer son

passage sur la terre. Parvenu à l'âge adulte, il mène une vie vagabonde, dans laquelle il est difficile de suivre sa trace, quelquefois caché, toujours poursuivi, jouant, travaillant comme journalier, mais partout dominant tout ce qui l'entoure par la terreur qu'inspire son poignard, toujours prêt à frapper.

Vers 180G, on le voit partir pour le Chili, avec un chargement de grains appartenant à ses parents : il le joue, avec les bétcsde somme et leurs conducteurs, et il renouvelle ce manège jusqu'à ce qu'il ait poussé à bout la patience de son père, et stj soit complètement brouillé avec sa famille.

Quatre ans après, on le trouve à Buénos-Ayrcs ; il est engagé comme recrue dans le régiment d'Arribenos que commandait le général Ocampo, son compatriote. Trempé fortement comme il l'était, il eût pu trouver la fortune dans la carrière des armes; mais il n'était pas homme à se plier au joug de la discipline, et à attendre son avancement du temps et de ses services; il se sentait appelé à commander, et il voulait arriver d'un bond. Il quitta donc le service.

Recruté plus tard pour l'armée des Andes, et enrôlé dans les grenadiers à cheval, il déserte encore une fois et forme le projet d'aller se joindre aux bandes de Ramirès, émules de celles du fameux Artigas, dont les crimes ont porté le nom jusqu'aux llanos ; mais dénoncé aux autorités de San-Luis par ses compatriotes , qui savaient quelle force allait porter aux flibustiers de la Pampa un homme de ce caractère, il fut arrêté au passage et jeté en prison.

Par une étrange fatalité, cependant, cette prison de San- I.uis devait être le premier échelon de sa fortune. San-Martin avait fait conduire à San-Luis un grand nombre d'officiers espagnols de tout grade , qui avaient été faits prisonniers au Chili. Un jour ces prisonniers se soulevèrent et ouvrirent les cachots des prisonniers ordinaires, parmi lesquels était Quiroga, espérant qu'ils en seraient aidés dans leur projet d'évasion. Facundo se vit à peine libre que, saisissant une barre de

fer, il ouvre le crâne à l'Espagnol qui l'avait délivré, puis, courant sur les révoltés, il jonche le chemin de cadavres, et, avec l'aide de quelques soldats et de quelques autres prisonniers, il parvient à étouffer la rébellion. Cet acte de férocité et d'ingratitude lui valut sa grâce, et, muni d'un certificat de civisme, il reparut à la Rioja, non plus en journalier obscur, mais en homme sur qui la patrie peut compter.

Dans un pays civilisé, les faits et gestes de Quiroga l'auraient infailliblement conduit aux portes du bagne; mais, dans cette société barbare, ses antécédents le mettaient au rang des hommes qui pouvaient aspirer au pouvoir suprême. Les partis qui divisaient la Rioja ne tardèrent pas à rechercher l'appui d'un homme que tous regardaient avec le respect et l'étonnement qu'inspirent toujours les actions hardies. Les Ocampos, qui arrivèrent au gouvernement en 1820, le firent commandant des milices de la campagne.

Une occasion de se montrer s'offrit bientôt à lui. Le premier régiment des Andes, revenu du Chili pour se reposer, s'était soulevé à la voix de Francisco Aldao et deCorro; mais, ayant échoué dans leurs projets, les insurgés avaient battu én retraite vers le nord, dans l'intention de se joindre à des partisans de Salta.

Le général Ocampo, gouverneur de la Rioja, résolut de leur barrer le passage, et, à cet effet, il convoqua toutes les forces de la province. Facundo accourut avec ses llancros. Les deux armées en étant venues aux mains, peu de minutes suffirent au premier régiment pour montrer qu'il n'avait rien perdu de soi) ancienne valeur sur les champs de bataille; les hommes d'Ocampo furent culbutés, et Corro et Aldao marchèrent sur la ville, pendant que les vaincus s'enfuyaient vers les llanos, où ils espéraient pouvoir attendre les forces qui, de San-Juan et de Mendoza, s'étaient mises à la poursuite des fugitifs. Facundo alors abandonne le corps d'armée, résolu à agir pour son propre compte. 11 tombe surl'arrière-garde des vainqueurs, les harcèle,

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