‹ La Plata;Chapitre 8 sur 11 · SI · texte numérisé non relu

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pour arriver plus sûrement à son but, et qu'il ne souffrirait pas qu'ils ravissent le pouvoir à ceux qui l'occupaient après tant de triomphes. Il s'abstenait d'ailleurs de menaces , et prodiguait au contraire les promesses. Si bien que le pouvoir de Rosas, fragile comme toutes les tyrannies, s'évanouissait partout à l'approche du libérateur.

A peine Urquiza eut-il franchi l'Uruguay que Paisandu, une des villes les plus importantes , tombait en son pouvoir, sans coup férir. Tout le territoire oriental compris entre l'Uruguay, le Rio-Negro et le Tucuarembo, se prononçait pour lui. Le général Servando Gomez, commandant une division d'Oribe, venait se joindre , avec ses troupes , à l'armée d'Entre-Rios. Ce que vtiyant, Urquiza, sans attendre les Brésiliens, s'avança immédiatement sur Montévidéo , comptant sur le double effet de ses promesses et du sentiment d'une défaite inévitable qui devait paralyser Oribe.

Le 8 octobre , les cavaliers d'Urquiza arrivèrent en vue des campements des Argentins. Il n'y eut pas la moindre hésitation parmi ceux-ci , pas plus parmi les chefs que parmi les soldats. Une capitulation, prévue partout le monde, eut lieu immédiatement. Les troupes orientales passaient sous les ordres du général Garçon, ce qui restait de troupes argentines était incorporé dans l'armée d'Urquiza. Toute distinction d'ailleurs entre les opinions devait être effacée. Il était stipulé qu'un congrès se réunirait pour procéder à l'élection d'un nouveau président. Les dettes contractées régulièrement par Oribe étaient reconnues. Quant à lui, il restait libre de sa personne, et pouvait continuer à séjourner dans le pays, en se soumettant aux autorités constituées.

Montévidéo, après le long siège qu'il avait soutenu, était donc libre; mais était-il vainqueur? Non. Les défenseurs de la place passaient sous les ordresde l'homme qui, quelques années auparavant, était venu , à la tête d'une armée argentine , pour soutenir les assiégeants; qui avait gagné la bataille décisive de

l'India-Muerta; qui avait, avec une cruauté, une férocité sans pareille, massacré les prisonniers, dans le désir d'anéantir cette armée de Rivera qui , après chaque défaite , se retrouvait toujours prête à la lutte. Mais si Urquiza employait les civilisés comme moyen, les civilisés, à leur tour, se servaient du barbare comme d'instrument; ils le laissaient faire dans l'espoir de renverser Rosas, qui, malgré sa décrépitude, était encore le véritable et le plus fort obstacle à l'établissement d'un gouvernement possible.

L'armée libératrice franchit le Parana et marche sur Duénos-Ayres. Combat de Monte Caseros. — Chute de Rosas. — Urquira à Buénos-Ayres. Son impopularité. — Les unitaires se rendent maîtres de l'opinion publique. Election d'une chambre libérale. — Convention de San-Nicotas de los Arroyos. Urquiza est nommé directeur suprême provisoire. — La nouvelle chambre refuse de sanctionner cette convention. — Lutte entre Buénos-Ayres et Urquiza. Coup d'Etat. Révolution du 11 septembre. Triomphe de Buénos-Ayres. Le colonel Mitre.

Le premier objet de l'alliance du 29 mai rempli, restait la seconde partie de l'entreprise, que tout faisait croire bien plus difficile.

En effet, malgré les offres d'Urquiza, tout le pays à l'ouest du Parana demeurait Gdèle à Rosas. De Jujuy à Mendoza, de San- Juan à Santa-Fé, les gouverneurs rivalisaient de protestations en faveur du tyran de Buénos-Ayres. A Buénos-Ayres même , pas une voix ne s'élevait pour les anciens unitaires qui entouraient Urquiza; au contraire, l'opinion publique paraissait unanime, et tous les plus grands honneurs qu'on peut décerner à un triomphateur étaient prodigués à Rosas. La salle des représentants, réunie en septembre, se hâtait de voter de nouvelles lois destinées à augmenter encore son autorité. L'une de ces lois déclarait crime de lèze-nation les traités conclus par le fou- traître- sauvage unitaire Urquiza avec le prétendu gouvernement de Mor.tùvidéo, et avec le perfide et anti-

américain gouvernement du Brésil. Un autre investissait de nouveau Rosas de la toute-puissance, l'exonérait pour le temps de la guerre et trois ans après de tous les devoirs ordinaires et extraordinaires, en le déclarant irresponsable de l'exercice de sa dictature. Enfin , dans une ovation que les Buénos-Ayriens firent à Rosas dans sa villa de Palermo , l'enthousiasme fut poussé si loin que ce barbare put se croire l'idole de la ville qu'il avait si longtemps martyrisée.

Mais Rosas avait des moyens de défense plus sérieux que ces décrets qui mettaient l'enthousiasme à l'ordre du jour : il avait, dans là province de Buénos-Ayres , 35,000 hommes parfaitement armés, plus de 80,000 chevaux, et une nombreuse artillerie ; le tout commandé par des hommes comme Pacheco , Mansilla , Chilabert , Lagos , et d'autres officiers , qui, en matière militaire, valaient plus que le gouverneur de l'Entre-Rios. Ajoutons que l'ancienne société patriotique, la fameuse Mazhorca, s'était réorganisée à l'approche du danger, et menaçait ceux qui se seraient montrés tièdes dans leur enthousiasme fédéral pour la personne sacrée du grand Américain.

Malgré ces démonstrations, Rosas était comme paralysé; il n'osait rien entreprendre, dans la crainte d'être trahi, et cetle méfiance avait son contre-coup chez les officiers de son armée : la lutte qui allait s'engager les laissait indifférents, comme des hommes désintéressés dans le résultat, n'ayant pas plus à craindre de l'ennemi que de leur autocrate , et moins peut-être à espérer de celui-ci que de ses antagonistes. Urquiza , en effet, avant même d'avoir franchi le Parana, avait fait savoir aux officiers de Rosas que la guerre était uniquement dirigée contre le gouverneur, et nullement contre ses amis. « La guerre, leur avait-il fait dire, est conduite par les fédéràux. Si j'ai des unitaires avec moi, c'est pour faire nombre; mais je ne ne leur donne aucune importance. Quant à ces singes du Brésil ( c'est ainsi qu'il appelait ses alliés impériaux), nous les renverrons chez

eux aussitôt après la chute de Rosas. » Et , en parlant ainsi, Urquiza était de bonne foi. Son idéal était le fédéralisme, tel que l'avaient pratiqué Rosas , Lopez et Quiroga, et il n'entendait rien changer à ce qui existait. Il ne rusait réellement qu'avec les unitaires, dont il méprisait souverainement les idées : des gouverneurs responsables , des chambres librement élues, une administration contrôlée, tout cela était autant de balivernes, qui ne pouvaient, au sentiment de l'ex-épicier de l'Entre- Rios, entrer dans la tête d'un homme de bon sens.

Rosas connaissait toute cette diplomatie d'Urquiza, et il en était d'autant plus méfiant. Voulant que toutes ses troupes fussent sous ses yeux , il accumulait tous ses moyens d'action à San tos-Lu gares, à trois lieues au nord de Buénos-Ayres ; mais le pauvre gaucho était aussi embarrassé de ces 35,000 hommes qu'un détaillant le serait s'il avait à faire manœuvrer les millions de Rothschild. 11 commandait en chef, mais il ne donnait aucun ordre , passant ses journées à s'occuper de détails insignifiants. Aussi , avant même qu'Urquiza eût franchi le Parana, les 35,000 hommes de Rosas étaient à moitié vaincus par les soupçons , les hésitations et l'incroyable incapacité du chef.

Après la capitulation de Montévidéo , les confédérés avaient choisi pourpoint de réunion des troupes destinées à opérer dans les autres provinces argentines un village d'Entre-Rios, le Diamante, situé sur le Parana, en face de la province de Santa-Fé. Là se dirigèrent, en novembre et en décembre, une division orientale sous les ordres du général César Dias, et dans laquelle étaient entrés les officiers unitaires qui avaient concouru à la défense de Montévidéo, ainsi que le contingent argentin qui servait naguère sous Oribe ; une division brésilienne, détachée de l'armée qui avait occupé Montévidéo , et commandée parle marquis de Souza; les milices d'Entre-Rios, aux ordres d'Urquiza, et celles de Corrientes, conduites par Virasoro. Ces forces réunies présentaient un effectif d'environ 30,000 hommes. Le comman-

dément en chef de cette armée , appelée dans les bulletins la grande armée libératrice de V Amérique du Sud , fut dévolu à Urquiza.

Le passage du Parana commença le 22 décembre et s'opéra sans obstacle ; le 8 janvier 1852 il était achevé , et 28,000 hommes, avec 40 pièces d'artillerie et 5,000 chevaux, se trouvaient en ligne sur la rive opposée. A peine le passage était-il effectué quejla province de Santa-Fé se prononça en faveur d'Urquiza, et ses milices se joignirent à la grande armée libératrice. Une division de l'armée de Rosas campée auRosario, sous les ordres du colonel Santa-Colonna , s'était retirée, sans faire mine de résistance , vers Buénos-Ayres.

Le i 2 janvier , l'armée passait PArroyo de Medio, qui sert de frontière à la province de Buénos-Ayres. Rosas , pour toute défense, avait brûlé les herbages , pour que les chevaux d'Urquiza ne trouvassent rien à manger sur la route ; mais celui-ci en fut quitte pour faire un grand détour à l'ouest.

Quelques chocs insignifiants de cavalerie eurent lieu à huit ou neuf lieues de Buénos-Ayres , sans arrêter un moment la marche des libérateurs, et le 3 février les deux armées se trouvèrent en présence près d'une ferme appelée Monte Caseros.

Quand on suit avec attention les mouvements d'Urquiza, et qu'on voit l'immobilité de Rosas , on ne sait à qui donner la palme de l'incapacité ! Urquiza disposa ses troupes de manière àcequeOhilabert, qui commandait l'artillerie de Buénos-Ayres, pût les canonner à son aise. L'artillerie de la grande armée fit feu à son tour, sans attendre les ordres du général en chef; puis l'infanterie orientale, la division brésilienne et les Correnlinos de Virasoro chargèrent, pêle-mêle, chacun de leur côté. Alors les 35 ,000 hommes de Rosas se mirent à fuir comme si c'eût été une chose convenue d'avance ; et c'est à peine s'il y eut quelques hommes tués dans la poursuite. Seul, un régiment d'infanterie fit une certaine résistance dans la ferme ; mais , vigoureusement attaqué par les Orientaux et les Brési-

liens, il déposa les armes, après avoir prouvé, toutefois, que l'armée de Rosas se serait battue si on l'avait conduite au combat. Quant à Rosas, il avait été des premiers à fuir. H gagea Buénos-Ayres, passa la nuit à empaqueter des paperasses destinées à justifier plus tard ses mesures administratives, et, tremblant comme un lièvre , se réfugia à bord d'un bâtiment anglais en rade de Buénos-Ayres.

Qu'il y a loin de Monte Caseros à la belle bataille de Chacabuco , au passage des Andes par San-Martin , à la prise de Tucuman, môme aux malheureuses journées de Vilcapujo et d'Ayouma ! C'est que les peuples ne péuvent pas supporter impunément vingt années de despotisme : tout s'énerve sous ce régime abrutissant; le courage disparait; la science militaire, plus que toute autre, fille de la liberté, péritaussi sous l'influence de ce redoutable fléau.

Vaincus et vainqueurs arrivèrent péle-mêle dans la ville , et tout le monde se mit à piller. Mais Buénos-Ayres , une fois son tyran embarqué, parut se réveiller de sa longue léthargie: les bourgeois s'armèrent et se mirent à tirer sur les voleurs ; on en massacra quelques centaines, et tout rentra dans l'ordre. Pendant ce temps , Urquiza s'établissait à Palermo, la villa de Rosas , à une demi-lieue de Buénos-Ayres , et l'armée campa dans les environs , à sa guise, ou au gré des chefs de corps.

Dès le 5 février, tous les Buénos-Ayriens étaient allés remercier le libérateur et lui offrir leurs services, dans cette même villa où quelques mois auparavant ils étaient allés vociférer des vivats en l'honneur de Rosas, et crier mort au fou-traîtresauvage unitaire Urquiza.

Quant au héros, installé dans le Versailles de la Pampa, comme quelques érudits ont surnommé Palermo, il ne demandait qu'à se reposer sur ses lauriers. Pourtant il fallait songer à établir à Buénos-Ayres quelque chose qui eût l'air d'un gouvernement, non qu'à ses yeux ce fût bien nécessaire, car, pour

le gouvernement réel, lui seul suffisait. Cependant, après avoir tant parlé d'institutions, de garanties, il fallait bien faire quelque chose ; mais il entendait que l'administration à établir, en le débarrassant du fatras des affaires administratives, lui laissât une entière liberté d'action sans lui enlever sa liberté de volonté. 11 crut atteindre ce double but en désignant comme gouverneur provisoire de la province de Buénos-Ayres don Vicente Lopez, président de la haute chambre de justice, auquel il adjoignit comme ministres quelques hommes notables, mais dociles. Don Luis de la Pena fut nommé aux relations extérieures, le colonel Escalada à la guerre, Garostiaga aux finances , et enfin l'ex-rédacteur du Comercio del Plat a , don Valentin Alsina, unitaire éprouvé, à l'intérieur.

Ce ministère pouvait satisfaire tout le monde, sans embarrasser Urqui2a : habitué à traiter tous ses subordonnés comme des valets, il devait peu se préoccuper de ses ministres, entendant bien gouverner la république tout entière comme il avait gouverné ses premiers administrés de l'Arroyo de la China; et les actes arbitraires du vainqueur de Cascros ne laissèrent bientôt aucun doute à cet égard. Pour éviter un conflit, les ministres cédaient toujours, et Urquiza gouvernait à sa guise.

Les anciens fédéraux, à qui un retour soudain à une administration régulière aurait pu porter préjudice, poussaient Urquiza dans cette voie. Pour les enrichis et pour les importants du temps de Rosas , il était plus facile de devenir l'ami du nouveau dictateur que de vivre en paix avec la loi ; et leurs offres de service, leurs protestations d'amitié, chatouillaient agréablement le gaucho entreriano, qui se trouvait autant à l'aise avec les fédéraux qu'il était dépaysé avec les unitaires. Ceux-ci, en effet, avaient peine à se faire aux manières de ce sauvage, et ne savaient pas toujours se contraindre. Ainsi, une des premières pensées d'Urquiza avait été de faire venir à Palermo sa maîtresse et deux ou trois de ses filles naturelles. Le gouverneur d'Entre-Rios avait toujours vécu en Mormon dans

sa province, sans que personne songeât à y trouver à redire. A Buénos-Ayres, cela fit le plus mauvais effet. Les dames chuchotèrent et commencèrent contre lui une guerre à coups d'épingles. On le trouvait ridicule, immoral ; et les mêmes personnes qui avaient courbé la téte devant Rosas, plus. immoral, plus barbare qu'Urquiza, affectaient le mépris pour ce gouverneur provincial. Une circonstance insignifiante acheva de le perdre dans l'esprit des civilisés.

Le jour où l'armée libératrice de l'Amérique du Sud fit son entrée triomphale à BuénOs-Ayres pour assister au Te Deum de rigueur, les balcons étaient remplis de Portenas qui jetaient des fleurs. Urquiza portait un habit d'uniforme et un chapeau rond, haut de forme; et, comme il savait déjà que les belles dames n'avaient pas de sympathies pour lui, il était fort maussade , il saluait gauchement quand il saluait, ou passait téte baissée. Le malheureux triomphateur perdit ce jour-là toute sa popularité. Son malencontreux chapeau noir et ses gauches salutations firent plus contre lui que sa politique tortueuse et ses actes arbitraires. Peu s'en fallut qu'il ne fût sifflé par la classe aisée, qui dès ce jour le détesta, d'abord parce qu'il était étranger à la ville, ensuite parce qu'il ne s'était pas montré charmant pour les dames de Buénos-Ayres.

A ce premier échec s'en ajouta bientôt un autre qui contribua beaucoup à le dépopulariser parmi la population des faubourgs et les gauchos de la campagne. Peu après sa triste entrée triomphale, Urquiza voulut assister à des courses. Croyant posséder le cheval le plus rapide du pays, il le fit monter par un de ses Entrerianos, et il tint tous les paris qu'on voulut faire. Un gaucho porteno se présenta avec un cheval de la vitesse duquel il ne se croyait pas moins sûr. Les Buénos-Ay riens parièrent contre le général, les soldats pour le cheval qu'ils avaient amené. L'issue de cette course avait excité un intérêt aussi vif, plus vif même que n'avait fait le com-

bat de Caseros. Le cheval d'Urquiza fut distancé, et les gauchos portenos se crurent vengés de leur récente défaite.

Ces deux faits insignifiants en apparence firent plus de tort à Urquiza qu'on ne le pourrait croire. Les esprits sérieux profitèrent habilement de l'impopularité croissante du vainqueur de Rosas. Il avait encore toute la force matérielle entre ses mains : les unitaires, qu'il avait bien vite mis de côté, se rendirent maîtres de l'opinion publique. Us établirent plusieurs journaux, les uns sérieux, comme les Debates et le Progreso / d'autres légers, frondeurs, comme VAvispa et le Padre Costanedâ. Urquiza, qui, dans ce temps-là, n'attachait pas une grande importance à la presse, les laissa dire. Cependant il voulut les modérer par une proclamation basée sur ces lieux communs auxquels les pauvres d'esprit applaudissent toujours, à savoir que des abus de la presse naît l'anarchie, et de la licence effrénée le despotisme. Mais l'opinion publique lui était trop contraire pour que ses sages avis fussent écoutés, et Buénos-Ayres, avide de discussions après le long mutisme dans lequel elle avait vécu, prodiguait les encouragements à la presse. Les journaux, insignifiants, même quand ils sont violents, dans les pays où le gouvernement fonctionne de bonne foi , sont terribles là où les administrateurs travaillent pour eux, et non pour leurs administrés. A Buénos-Ayres, ils acquirent une importance proportionnelle à la manière toute personnelle dont Urquiza voulait administrer le pays; et lorsque, après les fêtes qui suivirent la victoire, on dut songer à mettre en pratique ce qu'Urquiza avait tant prôné pendant la guerre, c'est-à-dire à organiser une véritable représentation nationale , le général , au lieu d'une population inerte ou servile, trouva devant lui uo peuple qui comprenait toute l'importance des choix qu'il était appelé à faire, et bien décidé à ne confier le soin de lui donner des lois qu'à des hommes sur lesquels il pût compter.

L'imprudent gaucho ne tarda pas à s'apercevoir que, si avec ses soldats et ses promesses menteuses il avait conquis la villa de Rosas, les unitaires, eux, avec leurs journaux, avaient conquis la ville de Buénos-Ayres. Il n'était pas d'ailleurs très-fort en matière d'élections, et sur ce point les unitaires en savaient plus que lui. Il fut donc complètement battu. Ce n'est pas que les représentants nommés par Buénos-Ayres lui fussent précisément hostiles, mais pour la plupart c'étaient des hommes qu'un long exil avait disciplinés, et qui comprenaient que la chambre devait cesser d'être une machine à voter comme l'aurait voulu Urquiza.

La nouvelle salle des représentants ne chercha donc point à entraver la marche du gouvernement d'Urquiza; elle confirma même le choix qu'il avait fait de Lopez comme gouverneur. Mais l'occasion devait bientôt s'offrir à elle de faire acte d'indépendance, et de dévoiler au pays les véritables projets de l'homme qui avait tant parlé de gouvernement régulier, sans avoir eu un seul moment l'idée de remplir ses promesses.

Le principal motif donné par Urquiza de son soulèvement contre Rosas avait été la nécessité de réunir un congrès qui donnât à cette malheureuse république une organisation définitive, qu'elle attendait depuis près d'un demi-siècle. Pour y parvenir, la marche naturelle eût été de consulter la nation; mais des élections générales auraient pu donner le même résultat que celles de Buénos-^yres. Urquiza, qui n'avait pas travaillé pour la nation, mais bien pour lui, prit une autre route; il imagina de convoquer les gouverneurs de province à San- Nicolas de los Arroyos. Ces gouverneurs étaient les mêmes que sous Rosas. Urquiza espérait donc s'entendre facilement avec eux, et arriver avec leur concours à composer un congrès docile , complaisant , qui eût aidé le gouvernement , comme l'ancienne chambre des représentants de Rosas, un congrès disposé à tout accorder, tout sanctionner, dont l'u-

nique mission eût été de couvrir d'une apparence de légalité tous les actes du dictateur, un congrès, enfin, qui eût confirmé à Urquiza le titre, qu'il se donnait, de directeur suprême provisoire de la confédération. Et Dieu sait si cet état provisoire n'était pas l'organisation définitive qu'on voulait donner au pays.

La réunion eut lieu en effet, et le gouverneur de Buénos- Ayres y assista au même titre que les autres.

De ces conférences sortit, le 31 mai 1852, ce qu'on a nommé la convention de San-Nicolas de los Arroyos, d'après laquelle un congrès général devait se réunir à Santa-Fé, au mois d'août suivant, pour donner une constitution à la république. Jusquelà Urquiza, sous le titre de directeur suprême provisoire, restait chargé des relations extérieures et des affaires générales intérieures de la confédération ; il exerçait le commandement de l'armée nationale et pouvait disposer des contingents des provinces; enfin, il avait dans ses attributions le règlement de la navigation des rivières intérieures, l'administration des postes, la sécurité du territoire. On lui avait, pour la forme, adjoint un conseil d'État, chargé de l'assister dans l'exercice de son pouvoir.

Pour quiconque a suivi l'histoire des gouvernements argentins, la position ainsi faite à Urquiza n'était autre chose que celle de Rosas, consolidée par une convention de gouverneurs. Aussi, à peine le traité de San-Nicolas fut-il connu à Buénos- Ayres, qu'il y souleva la plus vive irritation. La presse et la salle des représentants comprirent que ce congrès pour le mois d'août et ce semblant d'organisation n'étaient qu'un piège, qu'on voulait renouveler dans la personne d'Urquiza la dictature qui venait de s'écrouler.

D'abord, la salle des représentants prit prétexte de ce que la convention n'avait pas été soumise à sa sanction pour en interdire l'exécution par un décret du 12 juin; force fut donc delà

lui soumettre, et elle fut l'objet d'une discussion qui passionna la ville tout entière. La vie politique reparut, et Buénos-Ayres se sentit renaître à la voix de Mitre, de Vêlez, de Portela et d'Ortiz. Devant cette explosion, Lopez se vit contraint d'abandonner le pouvoir; la chambre lui donna pour successeur à titre provisoire son propre président, le général Pinto.

Mais ce premier triomphe du véritable esprit d'ordre ne pouvait être qu'éphémère. Urquiza résolut de l'étouffer par la force. Revenant en toute hâte de San-Nicolas, le 13 juin, il adressa un manifeste à la nation, signifia au général Pinto que les circonstances lui créaient l'obligation de sauver le pays de l'anarchie, après l'avoir sauvé de la tyrannie; qu'en conséquence, il déclarait, en vertu des pouvoirs provisoires qu'il croyait devoir assumer, la salle des représentants dissoute. En même temps, tous les journaux étaient suspendus, et plusieurs députés, dont l'opposition avait été la plus vive, MM. Mitre, Vêlez Sarsûeld, Portela, Ortiz, Manuel de Toro y Pareja, étaient embarqués sur un bâtiment de l'État pour être conduits à la destination qu'ils assigneraient eux-mêmes. Ajoutons que la ville de Buénos-Ayres avait été tout d'abord occupée militairement, de façon à rendre impossible toute résistance.

Le triomphe fut donc facile à Urquiza, et il n'avait pas lieu de s'en montrer fier; mais il n'en croyait pas moins avoir fait un acte de bonne politique en éloignant ces brouillons qui osaient parler de l'organisation nationale par un congrès constituant, de l'établissement du suffrage universel direct, de la liberté de la presse, sans autre limite que l'inviolabilité de la vie privée ; du droit de réunion , de la réorganisation de la municipalité , de la réforme postale , de l'ouverture de nouvelles voies de communication, de l'organisation de la garde nationale d'après le système électif, de la libre navigation des rivières, de l'établissement du jury pour les délits de presse et les causes criminelles, de la diffusion de l'éducation primaire, de l'organisation

de la bienfaisance publique comme moyen de guérir les plaies du corps social.

Ne nous étonnons pas d'ailleurs si ces grandes aspirations n'obtinrent que les sarcasmes d'un homme sans éducation. N'ont-elles pas été traitées avec le même dédain par les publicistes européens qui se sont occupés de la Plata? Et cependant il a suffi de quelques années pour que les députés exilés, arrivés au pouvoir, les aient presque toutes réalisées.

Après ce coup d'État, Urquiza prit directement le gouvernement de la province , et installa son conseil d'État, composé d'hommes connus pour bons et serviles fédéraux. Mais une animosité sourde régnait à Buénos-Ayres ; toutes les irritations couvaient dans cette population, qui avait passé en si peu de temps du despotisme de Rosas à la liberté la plus entière, pour retomber bientôt dans un nouvel asservissement. Tous les griefs contre Urquiza étaient soigneusement entretenus et exagérés. Celui qu'on appelait , il y a peu de temps encore , le libérateur, n'était plus qu'un chef de gauchos faisant plier sous le fer de sa lance la fière Buénos-Ayres. Des rivalités fermentaient dans les contingents unitaires eux-mêmes. La présence d'Urquiza, qui imposait encore aux timides, retardait seule une explosion désormais inévitable. L'heure approchait pourtant : on arrivait au mois de septembre, et Urquiza était obligé de quitter Buénos-Ayres pour aller présider à l'installation prochaine du congrès de Santa-Fé. 11 partit en effet, laissant le gouvernement de la province à un de ses lieutenants, le général Galan. C'était le moment choisi pour secouer le joug. Dans la nuit du 10 au 11 septembre, les généraux Jose-Maria Piran et Juan Madarriaga soulevèrent la garnison, et le matin du 11 le peuple était convoqué sur la place de la Victoire pour sanctionner le mouvement; ce qu'il fit par acclamation. Quant au général flalan, qui n'avait ni prestige ni autorité, il avait à peine le temps de battre en retraite, avec le peu de troupes qui lui étaient restées fidèles, pour rejoindre Urquiza.

Buénos-Ayres était donc redevenue maîtresse d'elle-même. Le général Pinto fut réintégré dans ses fonctions de gouverneur provisoire, la salle des représentants se rouvrit naturellement, et un de ses premiers soins fut d'adresser un manifeste aux autres provinces et au monde. La révolution du 1 1 septembre y était présentée sous son véritable jour : c'était le triomphe de la liberté , le triomphe de la civilisation sur la barbarie. Urquiza était dévoilé , pour la première fois peutêtre, dans un document sérieux dû à la plume du colonel Mitre.

Arrêtons-nous à ce moment solennel, où après de si étranges vicissitudes, la République Argentine vit remonter au pouvoir des hommes de la trempe de Belgrano.

Sans occuper le premier rang, Mitre avait été l'âme du mouvement de septembre. Jeune encore, il avait servi son pays comme officier d'artillerie au siège de Montévidéo. Obligé par les événements de s'expatrier, il avait servi de sa plume la cause de la liberté en Bolivie et au Chili ; quand Urquiza eut levé l'étendard contre Rosas, il avait rejoint l'armée libératrice à Montévidéo , et il s'était distingué à la bataille de Caseros, où il commandait une batterie qui avait éteint le feu de l'artillerie de Chilabert. Rentré dans la vie civile, il avait, comme rédacteur principal du Journal des Débats, ravivé l'esprit public à Buénos-Ayres, et, comme orateur à la chambre, contribué plus que tout autre à faire échouer les combinaisons d'Urquiza et des gouverneurs assemblés à San- Nicolas.

Le nom de Mitre ne nous force heureusement pas à entrer dans ces longues digressions qui étaient nécessaires pour expliquer Bosas, Quiroga et Urquiza. Quand nous aurons dit que c'était un homme studieux, d'une grande érudition, plein de franchise et de bonne foi , comprenant la valeur des mots et

voulant faire ce qu'il disait, il nous suffira ensuite de le suivre dans ses actes.

Peu après la révolution de septembre , le docteur Alsina fut nommé gouverneur de la province, et le colonel Mitre ministre de l'intérieur et des relations extérieures.

Urquiza était dans l'Entre-Rios quand la nouvelle de ces événements lui parvint. Son premier mouvement fut de se mettre à la tôte de son armée et de marcher sur Buénos-Ayres. Toute réflexion faite , il jugea plus prudent de laisser la révolution à elle-même en l'isolant et en interceptant les rapports que Buénos- Ayres pourrait essayer d'entretenir avec les autres provinces pour les entraîner. Il crut néanmoins devoir protester, dans des proclamations adressées aux Argentins, ainsi que dans une note qu'il remit aux représentants des puissances étrangères et où il maintenait son titre de directeur provisoire de la confédération.

C'était là une situation qui ne pouvait évidemment se prolonger. Par cela môme qu'Urquiza agissait pour que la révolution de Buénos-Ayres s'épuisât dans son isolement, cette dernière devait chercher à s'étendre, à se créer des alliés et des points d'appui. Le général Paz fut envoyé en mission dans les provinces de l'intérieur, mais il se vit interdire le territoire de Santa-Fé, qu'il devait traverser.

On fut plus heureux du côté de Corrientes; une alliance fut conclue entre le gouvernement de cette province et celui de Buénos-Ayres , qui prit immédiatement l'offensive. Les généraux Madarriaga et Hornos pénétrèrent dans PEntre-Rios, mais ils ne purent s'y maintenir, et bientôt ils se virent contraints de rentrer à Buénos-Ayres.

Urquiza eut donc lieu tout d'abord de se féliciter du système qu'il avait adopté. Ses temporisations d'ailleurs avaient encore un autre but, celui d'attendre la réunion du congrès constituant,

retardée par la révolution de septembre, mais qui ne pouvait être longtemps différée.

Le congrès s'ouvrit, en effet, le 20 novembre, dans la ville de Santa-Fé. Toutes les provinces y étaient représentées, sauf celle de Buénos-Ayres , qui avait refusé d'envoyer ses députés.

Le jour de l'ouverture, Urquiza adressa aux représentants une allocution , où , après avoir rappelé les événements depuis le 1er mai 1851 , il exposait la situation présente. En ce qui touchait particulièrement Buénos-Ayres , il disait que tout liait cette province à la nation, qu'elle ne pouvait vivre sans les autres provinces, comme les autres provinces ne pouvaient vivre sans elle; que cependant sa volonté seule ne pouvait réduire la confédération tout entière à rester plus longtemps sans organisation. 11 terminait en invitant le congrès à délibérer en toute liberté et à voter une constitution qui empêchât également l'anarchie et le despotisme.

Et, en réalité, le congrès de Santa-Fé jouit complètement de cette liberté que lui assurait le directeur provisoire.

Tel est le simple exposé des faits. Au point de vue européen, Buénos-Ayres persistant à se séparer des autres provinces , lorsque le vainqueur de Caseros fait de si grands efforts pour organiser le pays, en s'appuyant non plus cette fois sur les gouverneurs de province, mais sur un congrès régulièrement nommé, parait, sans contredit, dans son tort ; mais, pour quiconque connaît ce que ces mots : congrès, discussion libre, veulent dire sous la pression d'un homme comme Urquiza, Buénos- Ayres avait raison de se tenir à l'écart : pour en être convaincu, il suffît de voir quelle organisation Urquiza donna à sa province d'Entre-Rios, organisation conçue de manière à ce qu'il lui fût loisible de faire tout ce que bon lui semblerait à un moment donné, en dépit du congrès. Et ses amis en agissaient de même dans les autres provinces. Ce qu'on ne saurait nier, c'est que l'attitude de Buénos-Ayres fut un obstacle, un frein aux vel-

léités arbitraires d'Urquiza, et que, sans cette résistance, il aurait probablement montré moins de déférence pour le congrès.

Le nouveau dictateur, en effet, n'était pas pour les moyens légaux, pour la conciliation. Ainsi, par exemple, pensa-t-il que le meilleur moyen pour lui d'avoir raison de la révolution qui avait triomphé en septembre serait de provoquer un soulèvement dans la campagne de Buénos-Ayres. Les éléments ne manquaient pas pour cela. L'imminence de la guerre civile causait des mécontentements, les vieilles haines des campagnes contre la ville se réveillaient, la présence au pouvoir des anciens unitaires ravivait les instincts du parti fédéral. Ces éléments, habilement exploités, donnèrent le résultat qu'Urquiza en attendait. Le 1er décembre, éclatait un mouvement, à la tête duquel était le colonel Hilario Lagos , et dans lequel s'étaient jetées des troupes régulières avec les milices des campagnes. Buénos-Ayres se réveilla ce jour-là ayant une insurrection menaçante à ses portes.

Une proclamation de Lagos expliquait le but de cette levée de boucliers : c'était de renverser le gouvernement existant à Buénos-Ayres, et de permettre ainsi à cette ville de faire la paix avec les autres provinces et de coopérer à l'organisation nationale, telle que l'entendait Urquiza, c'est-à-dire à une organisation qui , sous un semblant d'institutions libérales , aurait consacré l'arbitraire des gouverneurs de provinces.

Au premier moment, la ville fut tellement effrayée par ce soulèvement des campagnes que l'on songea à se soumettre. Alsina crut faciliter les moyens d'arriver à une transaction en se démettant de son poste , et le général Pinto fut de nouveau mis à la tête du gouvernement. Mais les prétentions élevées par Lagos furent de telle nature que le nouveau gouverneur dut les repousser. D'un autre côté, les hommes qui avaient si longtemps résisté derrière les murailles de Montévidéo faisant entendre aux Buénos-Ayriens qu'un peu d'énergie suffirait pour repousser

les attaques de Lagos, dont les troupes, sans ressources et sans appui, ne tarderaient pas à se débander, on finit par les croire, et la défense s'organisa vigoureusement. Un décret du 24 décembre interdit toute communication avec les insurgés, sous peine de passer devant un conseil de guerre , et déclara que tous ceux qui auraient pris part à l'insurrection ou ne se seraient pas mis à la disposition du gouvernement seraient rayés des cadres de l'armée buénos-ayrienne.

Chose étrange! la cause de la liberté, de la liberté vraie, après une année de troubles, était à peu près revenue au même point qu'avant la déclaration de mai du gouverneur d'Entre- Rios. Le pays tout entier se trouvait entre les mains des fédéraux, c'est-à-dire des barbares; les unitaires, c'est-à-dire ceux qui voulaient un gouvernement représentatif, dans le sens qu'on donne à ce mot en Europe, étaient assiégés dans une ville ; seulement ce dernier boulevard de la liberté, au lieu d'être Montévidéo , c'était Buénos-Ayres. Voilà tout ce que le parti libéral avait gagné aux grandes marches de la grande armée libératrice de l'Amérique du Sud, à l'alliance avec le Brésil et aux proclamations vides ou fallacieuses d'Urquiza et des députés qui bavardaient à Santa-Fé.

Nous avons dit que tout le pays était dominé par les fédéraux. Qu'était donc devenu Montévidéo, qui , pendant dix ans, avait si courageusement résisté à Rosas et à ses amis? Nous avons regret de le dire , la politique qu'Urquiza voulait faire prévaloir dans la République Argentine y avait triomphé. Le parti' libéral, connu sous le nom de parti rouge, s'affaiblissait de plus en plus, tandis que le parti contraire, qui s'appelait conservateur ou blanc, et dans lequel figuraient principalement les hommes qui avaient assiégé la ville et qui reconnaissaient Oribe pour un de leurs principaux chefs, gagnait chaque jour du terrain. Aussi voyons-nous Montévidéo, par le fait entièrement séparé de la République Argentine , mais ayant toujours avec elle les rela-

lions qui unissent deux pays voisins , parlant la même langue et ayant la même origine, sympathiser avec Urquiza, et demeurer impassible devant le sort de Buénos-Ayres, assiégée à son tour par les fédéraux.

Heureusement une ville qui veut se défendre —en Amérique — est rarement prise. Lagos n'avait pas tardé à se mettre en rapport avec Urquiza; celui-ci, croyant à la complète réussite, se démasqua alors, et non-seulement il aida Lagos de tout son pouvoir, mais il vint lui-même activer le siège de la ville rebelle, qu'il fit bloquer du côté de la rivière par une petite escadre organisée à Montévidéo et confiée au 'commodorc Coe, bon marin de l'école de Brown , qui avait toujours combattu pour les fédéraux. Mais Buénos-Ayres ne cédait point.

Une tentative d'accommodement fut faite alors par le congrès de Santa-Fé. Le 22 janvier 1853, il autorisa le directeur provisoire de la confédération à employer tous les moyens que sa prudence et son patriotisme lui suggéreraient pour faire cesser la guerre civile et obtenir l'assentiment de la province de Buénos-Ayres à l'accord de San-Xicolas. Désespérant de réduire Buénos-Ayres par la force , Urquiza nomma trois plénipotentiaires: son ministre des affaires étrangères, M. Luis José de la Pena, le docteur Facundo Zubiria et le général Pedro Ferré.

Un armistice fut en effet conclu le 2 mars, et le 9 du même mois un traité de paix fut signé. Les stipulations principales de ce traité étaient une amnistie, la conservation de tous leurs grades et emplois pour tous les chefs et officiers des milices , le renouvellement régulier des représentants, qui se réuniraient le -l"r mai et nommeraient un gouverneur. La province de Buénos-Ayres devait se faire représenter au congrès de Santa-Fé ; mais elle se réservait le droit d'examiner et d'accepter la constitution qui serait votée. Jusque-là elle continuerait à se gouverner par ses institutions propres et avec les autorités établies. Elle déléguait cependant, en ce qui la con-

cernait, au général Urquiza, la direction des relations extérieures , dont il était déjà chargé par toutes les autres provinces.

Tout semblait donc fini ; mais ce traité ne fut point ratifié par le directeur provisoire, qui y voyait des dérogations essentielles à la convention de San-Nicolas, auxquelles il n'était pas autorisé à consentir.

Les opérations du siège reprirent donc de plus belle. Les assiégés faisaient des sorties ; les assiégeants galopaient beaucoup autour des fossés dont on avait entouré Buénos-Ayres, sans beaucoup avancer. Le siège menaçait de se prolonger comme celui de Montévidéo, et , pour n'être pas poursuivi avec la régularité européenne , il n'était pas moins meurtrier; beaucoup de pauvres diables succombaient de l'un et de l'autre côté ; le colonel Mitre fut grièvement blessé. Pendant qu'on se battait ainsi du côté de la terre, le commodore Coe bloquait Buénos- Ayres, mais, parait-il, avec les meilleures intentions du monde. Le 26 juin, en effet, on ne fut pas peu surpris d'apprendre qu'il avait fait sa soumission aux autorités de la ville, illuminé qu'il avait été subitement sur la justice de leur cause. Malheureusement on ajoutait qu'une somme de 30,000 onces , transportée à son bord, avait singulièrement aidé à former sa conviction. Quoi qu'il en soit, ce coup de théâtre eut un double effet : il exalta l'esprit de résistance dans Buénos-Ayres, et il désorganisa l'attaque.

Les ministres de France et d'Angleterre crurent pouvoir profiter de l'émotion qui s'ensuivit pour tenter un arrangement ; mais les défenseurs de Buénos-Ayres se montrèrent intraitables, d'autant plus que la démoralisation avait pénétré dans le camp t)es assiégeants ; la désertion même et la révolte s'étaient mises dans leurs rangs, si bien que peu de jours après , le 12 juillet , Urquiza était réduit à s'embarquer à bord d'un vapeur de la marine des États-Unis, pour se faire transporter dans l'Entre- Rios.

Le nœud de la question avait été tranché , non par le fer , mais par l'or, moyen moins héroïque que celui d'Alexandre.

La République Argentine divisée en deux gouvernements : Buénos-Ayres et Parana ; les unitaires et les fédéraux. — Urquiza, n'ayant pu dompter Buénos- Ayres par la force , essaye de la réduire par une guerre de tarife. — Traité do 10 juillet 1853 qui assure la liberté des rivières. — Progrès moral et matériel de Buénos-Ayres. — Nouvelles tentatives d'Urquiza contre l'indépendance de Buénos-Ayres. Bataille de Cépéda. — Traité du 11 novembre 1859. Accession de Buénos-Ayres à la Confédération.

Dès ce jour, la République Argentine fut scindée en deux parties égales en richesse, sinon en population; d'un côté, treize provinces obéissant à Urquiza, qui établit le siège de son gouvernement à Parana, chef-lieu de la province d'Entre-Rios et capitale provisoire de la confédération ; de l'autre côté, la ville et la province de Buénos-Ayres : ici, les principes des unitaires, les hommes qui avaient toujours lutté pour ces principes; là, les fédéraux et la politique que l'on sait.

Les deux partis se détestaient cordialement ; mais l'épuisement était tel que fédéraux et unitaires vécurent à peu près en paix pendant quatre à cinq ans, tout en attendant le moment favorable pour s'attaquer, et cette trêve tourna* au profit de la république, dont la position s'améliora sensiblement.

11 y avait eu dans cet intervalle plusieurs tentatives d'accommodement et aussi plusieurs entreprises contre Buénos-Ayres; mais elles n'avaient pas eu plus de succès les unes que les autres. La confédération d'Urquiza crut alors porter un coup mortel à la république dissidente en lui faisant une guerre de tarifs : les marchandises en provenant eurent à supporter des droits doubles ; mais Buénos-Ayres n'en souffrit nullement, et, loin d'user de représailles , son gouvernement facilita de tout son pouvoir les transactions commerciales entre la ville et les provinces confédérées.

Le 10 juillet 1853, Urquiza signa, en qualité de directeur provisoire de la confédération , avec les représentants de la France, de l'Angleterre et des États-Unis, des traités identiques, qui consacraient la liberté de navigation dans les rivières. Ces traités portèrent rapidement leurs fruits. Le Parana, jadis solitaire, fut bientôt sillonné de vapeurs, qui le remontaient jusqu'à Corrientes, tandis que d'autres pénétraient dans l'Uruguay jusqu'au Salto; et, malgré les droits différentiels, le commerce prit chaque jour plus d'activité dans tout le pays. Les rivières, si longtemps inutiles, devinrent ce qu'elles auraient toujours dû être, si l'idée absurde qu'un courant d'eau ne peut être navigué que sous le drapeau qui flotte sur ses rives n'avait été maintenue comme un axiome indiscutable.

Dans la pensée de susciter une rivale à Buénos-Ayres , Urquiza avait ouvert au commerce du monde le Rosario, petit village sur le Parana, offrant un bon port aux embarcations qui remontaient la grande rivière. Le petit village avait, en effet, grandi avec une prodigieuse rapidité, c'était un excellent marché pour les marchandises venant de l'intérieur; mais cette rivale , qui devait ruiner Buénos-Ayres, en devint au contraire une succursale utile.

Ainsi, nous le répétons, l'impuissance où les deux camps opposés s'étaient trouvés après la levée du siège de Buénos- Ayres avait, malgré le mauvais vouloir d'Urquiza, tourné au profit de tout le pays. Mais c'est à Buénos-Ayres surtout que l'influence salutaire de la paix s'était fait sentir. Le progrès moral y était immense. La presse était entièrement libre, toutes les questions étaient librement discutées. Quelques journaux fédéraux pouvaient attaquer sans ménagement l'administration, qui avait alors à sa tête un homme de bien , don Pastor Obligado ; mais ces vociférations étaient impuissantes , parce que la presse n'est dangereuse que là où elle peut avec raison se poser en victime des exigences du pouvoir. La liberté complète

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est une muselière qui lui permet d'aboyer, qu'on me pardonne cette comparaison irrévérencieuse, mais qui l'empêche de mordre. Les délits de presse étaient jugés par le jury; mais il avait fort peu à faire, tellement les poursuites étaient rares. Le droit de réunion était entier, et il avait une brillante expression dans le club Libertad, où se discutaient en toute liberté les affaires et les intérêts de la république.

Le progrès matériel n'était pas moins sensible. La municipalité de Buénos-Ayres déployait la plus grande activité. Les travaux publics se multipliaient au point que les bras manquaient, malgré l'arrivée périodique d'ouvriers étrangers. Une nouvelle douane, deux immenses jetées destinées à faciliter le débarquement des marchandises, une grande usine à gaz, s'étaient élevées comme par enchantement. Les rues boueuses et sans trottoirs du temps de Rosas se transformaient à vue d'œil. Un chemin de fer, qui s'étendait à quatre lieues à l'ouest et qui se continuait vers la villa de Mercedes, facilitait les approches de la capitale. C'était bien peu, sans doute ; mais le sifflet d'une locomotive sur les bords de la Plata n'annonçait-il pas un immense progrès ?

L'instruction publique, qui devrait être le premier et le plus grand souci de tout pays qui aspire à la stabilité, recevait un grand développement sous la sage direction de M. Domingo Sarmiento, heureux de mettre en pratique ses longues études en Europe et aux Etats-Unis, qu'il avait parcourus dans l'intention de doter un jour son pays de ce premier élément d'ordre et de prospérité. Cet honorable citoyen fit faire à la République Argentine un pas immense, en y important tout d'un coup le système d'éducation de la Nouvelle- Angleterre : méthode, meubles d'école, et jusqu'à la disposition des bâtiments. Et la sollicitude de Sarmiento ne s'était pas renfermée dans la ville ; il avait réussi à établir des écoles dans tous les villages de la province : œuvre difficile, ingrate, mais féconde, et dont on ne saurait trop lui avoir de reconnaissance.

Le gouvernement et le corps législatif s'associaient à ce mouvement par des mesures intelligentes.

Une loi réduisit les droits sur les navires amenant des émigrants étrangers , proportionnellement au nombre de ces émigrants.

Les marchandises destinées à l'industrie furent affranchies des droits de douane.

Les droits de port furent supprimés sur tous les navires nationaux et étrangers.

La villa del Carmen (Patagones), sur le Rio-Negro , fut déclarée port franc.

L'administration des finances fut conduite avec tant d'ordre et d'honnêteté que le gouvernement put servir les intérêts de sa dette extérieure , et que le 6 p. 100 de Buénos-Ayres fut coté à la Bourse de Londres à 86.

Les utopies des unitaires, dont on s'était moqué avec tant d'impertinence, devenaient donc des réalités, malgré la guerre dont l'Etat de Buénos-Ayres ne cessait d'être menacé.

Urquiza, en effet, à cause même de cette prospérité, ne pouvait se résoudre à voir la plus riche des provinces delà confédération en dehors de son influence, et privant, par sa séparation, son gouvernement, des immenses ressources qu'il aurait trouvées dans la douane productive de Buénos-Ayres.

Aussi ses efforts pour reprendre cette province étaient-ils incessants. On avait essayé des voies de conciliation , mais vainement : les Portenos se méfiaient avec raison de l'ex-épicier d'Kntre-Rios , du bourreau de Corrientes et de l'India-Muerta , malgré ses belles promesses et son uniforme de .général président. Les moyens pacifiques ne réussissant pas, Urquiza recourut de nouveau aux moyens violents. Le 24 décembre 1855 , quelques émigrés argentins qui résidaient à Montévidéo , aidés sous main par le gouvernement de la confédération, débarquèrent sur son territoire, à Santa-Fé, pour de là envahir

la province de Buénos-Ayres. Le colonel Mitre, ministre delà guerre, marcha contre eux et les battit sans peine. Dans la chaleur de la poursuite, il pénétra dans la province d'où l'agression était partie. De là une protestation du cabinet du Parana, protestation à laquelle le gouvernement de Buénos-Ayres répondit en couvrant de son approbation la conduite du colonel, et en récriminant de son côté contre les autorités fédérales, qu'il accusait de connivence avec les insurgés.

Cet échange de notes aigres-douces acheva de rendre toute entente impossible. Urquiza alors se prépara sérieusement à la guerre , espérant profiter des divisions que, dans sa pensée, l'expiration des pouvoirs d'Obligado et les nouvelles élections ne sauraient manquer de produire , et comptant que le parti vaincu dans le scrutin s'unirait à lui pour renverser les vainqueurs.

Mais Urquiza fut trompé dans des espérances que les violences de la presse semblaient jusqu'à un certain point autoriser. L'élection se fit dans le plus grand ordre, et le gouverneur élu fut précisément le docteur Alsina, la personnification , en quelque sorte , du parti unitaire ; or ce parti n'était pas disposé à faire des concessions à Urquiza, il préférait la séparation à une union avec les hommes qui rappelaient l'époque désastreuse de Rosas.

Cependant Urquiza n'en pouvait prendre son parti , et, dans une grande revue qu'il passait de ses troupes le 21 mai , il faisait entendre des accents belliqueux, auxquels l'armée répondit par des adresses plus belliqueuses encore. D'autres considérations, d'ailleurs, le poussaient à la guerre. Les embarras financiers du cabinet de Parana allaient sans cesse augmentant. Les recettes des treize provinces de la confédération, en 1857, s'étaient à peine élevées à un million de francs, et elle n'avait de crédit nulle part. Buénos-Ayres, au contraire, avait du crédit, et ses recettes avaient produit, la même année, plus de 20,000,000 de francs (V. Annuaire des Deux Mondes, 1857-58).

Les arguments ne manquaient donc pas àUrquiza pour entraîner la confédération dans la guerre; il prouvait qu'on pouvait la faire, puisqu'on avait une armée qui ne demandait qu'à marcher au combat; et qu'il était utile de la faire, parce que la confédération était pauvre , et que Buénos-Ayres était riche.

L'année 1858 commença heureusement pour le directeur. Le gouvernement deMontévidéo était entièrement à sa dévotion. Une tentative du parti rouge, dont les chefs sympathisaient avec les unitaires de Buénos-Ayres, avait échoué dans l'Uruguay; voici dans qnelles circonstances.

Le 6 janvier 1858 , le général César Diaz, parti de Buénos- Ayres avec un premier contingent, entrait audacieusement dans le port de Montévidéo et débarquait sans obstacle. S'il eût attaqué immédiatement la ville , il est probable que tout eût été promptement terminé; mais, au lieu d'agir ainsi, il allait battre dans la campagne le colonel Moreno, puis il disparaissait, et pendant près d'un mois une sorte d'obscurité enveloppait sa marche , jusqu'à ce qu'enfin , le 30 janvier, on apprit tout à coup que, enveloppé par le général Medina, il avait capitulé sur le Rio-Negro, et mis bas les armes. C'était donc un coup manqué, et Urquiza en avait été une des causes principales : agissant vraisemblablement en vertu de quelques arrangements secrets avec le gouvernement de Montévidéo, il avait donné l'ordre à un corps de troupes de sa province d'Entre-Rios de passer l'Uruguay , pour se mettre aux ordres de ses amis les blancs menacés par Diaz ; et, disonsle , la répression de l'insurrection eut un caractère fédéral qui montra qu'il y avait entente cordiale entre le gouvernement de la confédération et le gouvernement de l'Uruguay. Malgré la capitulation , en effet , les généraux César Diaz et Manuel Freire , les colonels Tajes et Caballero , et vingt-trois autres officiers supérieurs , furent assassinés à Quineros , et l'armée

victorieuse de Medina , en se repliant sur Montévidéo , marqua son passage par de nombreuses exécutions.

Le Brésil, quoiqu'il n'eût pas plus de motifs de mauvais vouloir contre Buénos-Ayres que d'amitié pour Urquiza, penchait pour ce dernier, dont la politique lui assurait la prépondérance sur la république de l'Uruguay.

D'un autre côté , les Indiens de l'ouest , protégés et payés par Urquiza, faisaient de continuelles invasions, qui obligeaient les Portenos à avoir une partie de leurs forces dans le sud et dans l'ouest de la province.

L'occasion était donc propice , et, si Urquiza n'attaqua pas dès les premiers mois de 1858, ce fut parce que la confédération était agitée par l'approche des élections, qui devaient bientôt lui donner un successeur. Il y avait plusieurs candidats : le vice-président de la république, M. del Carril; le ministre de l'intérieur, M. Derqui, homme actif et ambitieux; outre qu'on ne savait pas au juste si Urquiza lui-même ne gardait pas la pensée secrète de se faire réélire. En même temps, de véritables incidents de guerre civile éclataient dans les provinces de l'intérieur. A San-Juan , un chef militaire qui avait commandé autrefois sous Rosas, et qui était resté l'ami d'Urquiza, le brigadier Nazario Bénavidès, avait été surpris , disait-on, tramant le renversement du pouvoir local, pour s'emparer lui-même du gouvernement de la province. Arrêté et mis en prison , il allait être jugé, quand Urquiza, considérant l'affaire comme étant du ressort du gouvernement fédéral , envoya un commissaire avec une petite troupe pour la prendre en main. Il en résulta une échauffourée où Bénavidès périt assassiné par les hommes préposés à sa garde. Peu après, il y eut à Mendoza un autre mouvement qu'on disait provoqué par les partisans de la candidature de M. Derqui à la présidence. Le gouverneur, réputé peu favorable à cette candidature, était tout à coup évincé du pouvoir par l'assemblée législative de la pro-

vince» qui le remplaçait deux mois avant le terme légal de son administration par un homme plus sûr. De là conflit et guerre civile, résistance du gouverneur destitué, dissolution de rassemblée. Là encore il fallait envoyer un commissaire fédéral : ce fut le général Echague, ancien serviteur de Rosas, homme complètement nul.

On pourrait citer d'autres faits semblables qui témoigneraient de Tincohérence de la confédération; mais ces incidents s'effaçaient devant ce qu'on s'accordait, dans les régions officielles, à considérer comme la première nécessité de la situation : sans trop s'occuper de Mendoza ou de San-Juan, provinces reculées et peu influentes, on tournait plus que jamais les yeux vers Buénos-Ayres.

Le moment d'ailleurs paraissait opportun pour tenter encore une fois l'aventure. Sans dire ouvertement sa pensée, Urquiza se préparait certainement à signaler la fin de sa prési dence par un dernier effort. Peut-être même avait-il essayé d'obtenir le concours du Brésil et du Paraguay. Ce qui est certain, c'est qu'en signant, dans les premiers jours de janvier 1859, un traité avec le Brésil au sujet de Monté vidéo, et en interposant heureusement sa médiation entre deux puissances bien inégales, le Paraguay et les États-Unis, il avait acquis dans la Plata un certain prestige, dont il était assurément disposé à se servir pour pousser ses projets contre Buénos- Ayres.

Les symptômes de ses intentions belliqueuses ne tardèrent pas à se manifester, et se succédèrent rapidement dans les premiers mois de 1859. Le chef de la confédération ne demandait qu'à être ou à paraître poussé par l'opinion. Il y eut d'abord sur divers points de véritables pronunciamentos en faveur de la guerre contre la province dissidente. La première de ces manifestations eut lieu dans l'Entre-Rios, à la Conception de l'Uruguay, près de San-Jose, où le général Urquiza avait ses propriétés et sa résidence, et où tout était soumis à l'influence du

maître. De la Conception, le mouvement s'étendit à Parana même, au Rosario, à Santa-Fé. Le mot d'ordre était partout la reconstitution de l'intégrité nationale. Bientôt un fait singulièrement significatif se produisit : on rétablit comme signe de ralliement le fameux ruban rouge, la cinla, du temps de Rosas. La devise était, il est vrai, moins farouche; elle portait simplement ces mots: «Nous défendons la loi fédérale que nous avons jurée, et ceux qui la combattent sont des traîtres. » Ce n'en était pas moins une résurrection malheureuse d'un déplorable emblème de haine et de guerre civile. Dans le même temps, le cabinet de Parana exhumait un acte de 1856 par lequel il avait protesté contre tout acte de souveraineté extérieure de Buénos— Ayres portant atteinte aux propriétés nationales et engageant le crédit de la république.

On ne pouvait certainement se méprendre sur le sens de cette série de faits. On voulait la guerre à Parana, on la voulait le plus promptement possible. Cette pensée se montra ouvertement dans le message par lequel le président de la confédération ouvrit la session législative le \ "mai 1859. La question à l'ordre du jour y était traitée dans un langage qui ne pouvait laisser aucune incertitude, et, si ce langage n'excita pas un enthousiasme démesuré, il trouva du moins les chambres dociles.

Le premier acte du congrès fut d'autoriser le chef de l'État à résoudre la question de l'intégrité de la république, même par la guerre, si les moyens pacifiques étaient impuissants, et, dans ce cas, à mobiliser les gardes nationales, à augmenter les trou pes de ligne, à faire toutes les dépenses nécessaires, enfin à prendre au besoin le commandement de l'armée. Par un dernier scrupule, un député proposa d'adresser une suprême invitation à Buénos-Ayres; mais cette motion elle-même échoua, non toutefois sans avoir été appuyée par une très-forte minorité. Ainsi autorisé par les chambres, le gouvernement de Parana se mit en mesure d'agir, hâtant les préparatifs militaires, et contractant, avec un capitaliste très-connu, M. Buchental, un em-

prunt de 1,500,000 piastres, dont les conditions n'étaient rien moins qu'avantageuses.

Telle était au mois de mai la situation du Parana.

Quoi qu'en pût dire Urquizadans son message aux chambres fédérales, ce n'était point Buénos-Ayres qui prenait l'initiative de l'agression dans cette lutte nouvelle qui se préparait. Sans doute la province dissidente était jusqu'à un certain point rebelle et agressive par sa position, par les principes qui inspiraient son gouvernement, par ses prétentions à la suprématie, par cette usurpation de souveraineté extérieure inhérente à la demi-indépendance qu'elle s'était donnée. En un mot, elle se trouvait dans une situation anormale, qui devait déplaire au chef de la confédération et qui ne pouvait durer. Au point de vue actuel et immédiat, il faut reconnaître qu'elle n'avait rien fait qui fût de nature à changer subitement cette situation irrégulière en un conflit déclaré; elle restait plutôt sur la défensive, non cependant sans observer avec une amertume croissante cette série d'actes d'hostilité qui s'accomplissaient à Parana, et qui ne pouvaient qu'enflammer les haines contre Urquiza.

Tandis que le chef de la confédération tenait un langage menaçant, où se dévoilaient ses desseins, le gouverneur de Buénos-Ayres disait de son côté, dans le message annuel adressé le l-r mai aux chambres de la province dissidente *

« Buénos-Ayres n'a point provoqué et ne provoque point la guerre, mais elle ne la craint pas. >» Trois jours après, le 4 mai, voyant les circonstances s'aggraver, il s'adressait de nouveau ■aux chambres pour se faire autoriser à émettre un emprunt de 20 millions, et à disposer de toutes les forces de l'État, dans l'intérêt de la défense et de la sûreté du territoire. Après avoir exposé la situation dans ce second message, après avoir énuméré tout ce qui s'était fait à Parana depuis trois mois, les pronunciamentos pour la guerre, les emblèmes du temps de Hosas réarborés, les armements, les protestations contre les

droits de Buénos-Àyres, les manifestations des pouvoirs publics, M. Alsina ajoutait : « Il nous est impossible de ne pas prendre

« une attitude décidée Le gouvernement comprend, et le

« peuple entier le comprend de même, que, si le pays doit faire ~ tous les sacrifices compatibles avec sa dignité et sa sûreté a dans l'intérêt de la paix, il n'est pas possible de tolérer « plus longtemps un état de choses aussi violent, qui, finale- « ment, a tous les effets désastreux de la guerre, en prolongeant « un malaise tous les jours aggravé. » Les chambres approuvèrent d'une voix unanime toutes les mesures qui leur étaient proposées; Buénos-Ayres acceptait la lutte.

De ce moment donc la guerre était ouverte ; mais les deux adversaires ne se montrèrent pas pressés de se rencontrer. Urquiza, malgré sa bonne envie, ne put se mettre en campagne; il avait besoin de temps, car il manquait des moyens qui lui étaient tout d'abord nécessaires pour faire passer son armée de l'Entre-Rios sur la rive droite du fleuve. Puis la saison d'hiver arriva, et toute opération se trouva ainsi enrayée. Trois mois se passèrent sans amener aucun événement sérieux ; tout au plus y eut-il quelques escarmouches. De part et d'autre, des escadrilles sillonnaient le fleuve, mais sans s'attaquer. On s'observait et on se contrecarrait mutuellement. En attendant les opérations militaires, forcément ajournées, on essayait des deux côtés d'un moyen souvent employé dans ces contrées, et dont Buénos-Ayres s'était servie avec succès quelques années auparavant pour se délivrer du blocus par lequel Urquiza essayait de la réduire. Chacune des deux parties tentait d'affaiblir l'autre par la captation et la corruption. C'est ainsi qu'Urquiza provoqua à bord du Pinto une révolte qui le rendit maître de ce bâtiment; c'est ainsi que Buénos-Ayres essaya, mais sans succès , de débaucher un corps d'artillerie de l'armée fédérale, commandé par le fils du général Santa-Cruz, au Rosario.

Ces quelques mois de trêve forcée permirent à des média-

tions désintéressées de se produire, et de tenter, sous les auspices d'un arbitrage étranger, un rapprochement qui avait toujours échoué sous la forme d'une négociation directe. Ce fut vraiment la période des médiations: médiation des États-Unis, médiation de la France, de l'Angleterre et du Brésil agissant en commun, médiation du Paraguay.

La première en date fut celle du ministre des États-Unis, M. Yancey, et ce ne fut pas la plus heureuse. M. Yancey arriva à Buénos-Ayrcs au commencement de juillet 1859, et, immédiatement (le 6), il offrit sa médiation, qui ne devint toutefois officielle qu'un mois après, le ministre américain s'étant vu obligé, à la suite de ses premières entrevues avec M. Alsina, de retourner au Kosario et à Parana pour conférer de nouveau avec Urquiza.

Malheureusement, dès la première heure on put voir de quelles difficultés était hérissée cette tentative de pacification. Dans quels termes en effet se présentait la question? Les conditions de paix proposées par M. Yancey pouvaient se résumer ainsi : 1" les deux parties admettraient comme base principale de tout arrangement le maintien de l'intégrité nationale, c'est-à-dire l'union définitive des quatorze provinces argentines sous un même gouvernement ; 2° la constitution fédérale alors en vigueur ne pouvant être révisée qu'après dix ans de durée, c'est-à-dire en 1863, la prochaine élection présidentielle aurait lieu suivant les règles qu'elle établissait; 3°Buénos- Ayres conserverait son gouvernement intérieur séparé jusqu'à la réunion d'un congrès constituant ; 4° les lois fédérales sur les droits différentiels seraient abolies; 5 les deux gouvernements s'engageraient solennellement et réciproquement à s'abstenir de toute hostilité ; 6° amnistie pleine et entière serait accordée aux exilés et réfugiés des deux côtés; enfin, par une conséquence naturelle de l'arrangement, Buénos-Ayres cesserait d'entrelenip des relations diplomatiques avec les puis-

sances étrangères. M. Yancey joignait à ces propositions la demande d'une suspension immédiate des hostilités.

L'accueil fait à ces ouvertures par le gouvernement de la province dissidente fut évasif. D'abord il refusa formellement de souscrire à une suspension d'hostilités ; en outre , s'il se montrait disposé à reconnaître de nouveau théoriquement le principe de l'intégrité nationale, il opposait aux bases présentées par M. Yancey des conditions non moins singulières. Il demandait trois choses : 1° l'abdication du chef actuel de la confédération et son éloignement de la vie publique pendant cinq ans , sans que cela impliquât du reste la réincorporation immédiate de la province séparée ; 2° le rétablissement provisoire de la situation créée par les conventions antérieures de 1854 et 1855; 3° la garantie des États-Unis. Demander une garantie qu'on savait être en dehors de la politique de l'Union Américaine, exiger d'un autre côté la retraite préalable du chef de la confédération, c'était mettre la paix à des conditions impossibles. M. Yancey ne manqua pas de le faire observer. L'opposition de Buénos-Ayres avait visiblement pour mobile l'animosité personnelle à l'égard du chef de la confédération. Cela était si vrai, que, par une dernière concession, M. Alsina consentit à faire représenter la province dans un congrès qui se réunirait pour réformer la constitution fédérale aussitôt que le général Urquiza aurait abdiqué. C'était toujours la même difficulté, et l'on ne pouvait véritablement espérer qu'on arriverait à s'entendre sur ce terrain; aussi M. Yancey déclara-t-il , le 15 août, sa médiation terminée.

Trois jours après cependant, le ministre des États-Unis voulut faire une nouvelle tentative et demanda une entrevue à M. Alsina. On l'ajourna à quelques jours, et, dans l'intervalle, on expulsa de Buénos-Ayres M. Saguier, plénipotentiaire envoyé par Urquiza pour assister le ministre médiateur. C'était une réponse anticipée à toute ouverture nouvelle.; M. Yancey le

comprit, et renonça bien définitivement à une intervention désormais fort inutile, au moins de sa part.

Ce n'était point, en effet, la dernière tentative de conciliation qui devait se produire. La mission malheureuse de M. Yancey fut suivie peu après, nous l'avons dit, de deux autres offres de médiation, l'une faite par le Paraguay, l'autre parles trois gouvernements réunis de la France, de l'Angleterre et du Brésil. Par une singularité de plus en celte affaire, ce fut la moins puissante en apparence de ces médiations qui amena un dénoùmcnt. Cela tient à ce que l'intervention du Paraguay avait été offerte et acceptée à Parana dès le 22 août, un mois avant que les représentants de la France et de l'Angleterre fussent en mesure d'offrir leurs bons offices ; peut-être même était-elle le résultat de conventions antérieures.

On eut un moment l'idée de réunir tous les efforts et de ne former qu'une seule et même médiation ; mais cela ne put réussir. Quoi qu'il en soit, le fils du président du Paraguay, le général Solano Lopez, arriva au commencement d'octobre dans la Plata, muni de tous les pouvoirs nécessaires, et le ministre de France à Parana, M. Lcfcbvre de Bécourt, ne tarda pas à se rendre lui-même à Buénos-Ayres avec le chargé d'affaires d'Angleterre à Montévidéo et le plénipotentiaire brésilien, dont les lenteurs avaient peut-être contribué à entraver cette intervention de l'Europe. Dans tous les cas, cette médiation des grandes puissances restait une dernière ressource, et la présence des agents européens ne pouvait que venir en aide au médiateur quiavait réclamé son droit d'antériorité.

Le général Solano Lopez se mit à l'œuvre dès son arrivée à Buénos-Ayres, après avoir vu le général Urquiza en passant au Rosario. Le résultat de ses premières démarches ne fut pas d'un bon augure. Le gouvernement de Buénos-Ayres ne mettait pas moins d'obstination que par le passé à refuser une suspension d'hostilités, que le général Urquiza persistait non moins obstinément à exiger. Ce n'est pas tout : après l'insuc-

ces de la mission de M. Yancey, Urquiza crut de sa dignité de montrer un peu plus de hauteur; il ne consentait plus à envoyer ses plénipotentiaires à Buénos-Ayres, il exigeait que les plénipotentiaires de Buénos-Ayres se rendissent à son quartier général. Le médiateur essaya vainement de tout concilier en s'efforçant d'obtenir en fait cette suspension d'hostilités à laquelle on ne voulait pas consentir par voie d'engagement; il était tout près de voir échapper de ses mains cette négociation, lorsqu'il reçut tout à coup des événements un secours inattendu.

Pendant que ces négociations avaient lieu, l'armée d'Urquiza s'était rapprochée de l'armée de Buénos-Ayres, commandée par le général Mitre. Celui-ci, bien à contre-cceur, s'était vu forcé de rester immobile dans son camp de Cepcda, depuis le mois de septembre. Alsina , ne comprenant pas que ce qu'il y avait de plus pressé à faire était de se débarrasser de l'armée d'Urquiza, de prévenir l'attaque en envahissant la province de Santa-Fé, avait toujours refusé àMitre de mettre à sa disposition, comme celui-ci ne cessait de le demander, toutes les troupes qui étaient dispersées, sans utilité immédiate, sur différents points du territoire. En revanche, on lui promettait continuellement des renforts, et on lui en envoyait bien de loin en loin, mais insuffisants , et la longue inaction où il fut obligé de tenir son armée, inaction qui, aux yeux des gauchos, était un signe de faiblesse, avait singulièrement ébranlé le moral des 7,000 hommes dont elle se composait, quand l'armée d'Urquiza , forte du double , parut en vue du camp de Cepeda.

Un premier engagement eut lieu dans la matinée du 23 octobre, entre Tavant-garde confédérée et les grand'gardes de l'armée de Mitre, qui ne purent résister au nombre et se replièrent sur le camp. Un accident qui ne saurait se comprendre dans une armée européenne vint encore ajouter à la confusion produite par celte surprise. Une partie des chevaux de réserve,

près de 2,000, se trouvaient entre le camp et les grand'gardes , broutant en liberté. Ces animaux , effrayés par la fusillade , se précipitèrent vers le camp , renversant tout sur leur passage. Il s'ensuivit une panique de mauvais augure. Heureusement que l'armée d'Urquiza n'était pas prête à profiter de ce premier moment.

Mitre eut donc le temps de former ses troupes et de rallier sa cavalerie et ses réserves de chevaux. Dès midi, les deux armées étaient en présence, à un demi-kilomètre en avant des tentes des Buénos-Ayriens. Le combat s'engagea, vers deux heures, par un feu d'artillerie assez efficace des deux côtés. Une heure après, toute la cavalerie de Mitre se débanda, avant même d'avoir été attaquée. Urquiza alors lança son infanterie sur celle de Buénos-Ayres. L'aile droite, composée des milices de San- Nicolas , fort maltraitée par l'artillerie ennemie , se débanda également , malgré les efforts de ses officiers , et vers quatre heures il ne restait à Mitre que son infanterie et son artillerie de ligne, avec deux bataillons de milices de Buénos-Ayres et un groupe de cavaliers aux ordres du général Florès; en tout, 1 ,800 hommes, isolés dans la Pampa et complètement entourés. Le camp venait d'être envahi par les cavaliers d'Urquiza, qui avaient tout pris, transports, tentes, munitions. Un moment de découragement, et c'en était fait de la bonne cause de la Plata. Mais le général ne se découragea pas ; une nouvelle attaque fut repoussée. Les meilleurs fantassins d'Urquiza furent mitraillés dans une tentative pour prendre à la baïonnette les canons de Mitre, et les vainqueurs du matin , démoralisés à leur tour, se retirèrent devant cette résistance inattendue , croyant à Mitre plus de forces qu'il n'en avait en réalité. La nuit mit fin au combat, et Urquiza fit camper son armée autour du petit groupe des Buénos-Ayriens , qu'il espérait bien capturer au point du jour.

Mitre restait donc maître du champ de bataille, mais si affaibli , si pauvre de munitions, qu'il aurait été impossible de rien

tenter contre un ennemi dix fois plus nombreux. Vers dix heures du soir, formant sa petite armée en colonne, il se dirigea vers San-Nicolas. Les troupes d'Urquiza , surprises d'une attaque nocturne, s'ouvrirent après avoir échangé quelques coups de feu avec les éclaireurs, croyant sans doute que ce n'était qu'un détachement qui cherchait à s'échapper.

Marchant toute la nuit en bon ordre , Mitre arriva à San-Nicolas à neuf heures du matin , quand Urquiza en était encore à réunir ses troupes, afin d'en finir avec cette poignée d'hommes qui venaient de lui échapper. L'escadre de Buénos-Ayres s'y trouvait bloquée par celle d'Urquiza. Mitre, après avoir donné vingt-quatre heures de repos à ses hommes , les fit embarquer et attaqua les vapeurs ennemis, résolu de les prendre à l'abordage; mais, après un combat assez court, la flottille confédérée s'enfuitversle Rosario, et Mitre put ramener ses 1 ,800 hommes à Buénos-Ayres , au moment où Urquiza quittait Cepeda pour marcher sur la capitale.

Il fallait à l'armée d'Urquiza sept ou huit jours pour arriver à Buénos-Ayres. Ce temps permit à Mitre de mettre la ville en état de défense, et le général confédéré se retrouvait après sa victoire de Cepeda dans la même position que lorsqu'il avait, quelques années auparavant, avec l'aide de Lagos, mis le siège devant la ville, siège malheureux dont il gardait le plus désagréable souvenir.

Ces circonstances devaient singulièrement faciliter un accommodement : Urquiza n'était pas sûr de vaincre ; Buénos- Ayres, de pouvoir résister. Les négociations se renouèrent en effet, et, cette fois, avec des chances plus sérieuses. Le petit village de San-Jose de Florès , à une lieue de Buénos-Ayres , fut désigné pour la tenue des conférences. Urquiza eut le bon esprit, ne pouvant d'ailleurs faire autrement, de maintenir à peu près les mêmes propositions qu'avant Cepeda. Buénos- Ayres, de son côté, ne pouvait plus songer à exiger l'éloignement du général; c'était, au contraire, Alsina qui devait se rési-

gner au sacrifice patriotique qu'il voulait naguère imposer au chef de la confédération. Avant même que cet éloignement fût posé comme une des conditions de la paix, le gouverneur et ses ministres furent invités par l'Assemblée législative à se démettre de leurs fonctions ; ce qu'ils firent aussitôt. Le pouvoir exécutif passa entre les mains du président de l'Assemblée, don Felipe Llavallol, et, dès lors, les négociations suivirent leur cours sans nouvelles entraves. Elles aboutirent le 11 novembre à un traité portant les signatures de Tejedor, de Penaet de Juan Cruz Obligado pour Buénos-Ayres, des généraux Guido et Pedcrnera et de J. Araos pour la confédération, et enfin celle du médiateur, le général Lopez, qui dàns cette occasion se montra aussi profond diplomate que le Héros sans le savoir.

Les conditions se ressentaient naturellement des circonstances nouvelles dans lesquelles on se trouvait. Buénos-Ayres se déclarait dès ce moment partie intégrante de la confédération argentine. Elle devait, dans un délai de vingt jours, réunir une convention provinciale, chargée d'examiner la constitution fédérale en vigueur; et, dans le cas où cette convention aurait des observations à faire, elles seraient communiquées au congrès fédéral, lequel convoquerait une convention générale ad hoc, où la province dissidente se ferait représenter, avec l'obligation de se conformer à la décision qui serait prise. Buénos-Ayres cessait hic et nunc d'avoir des relations diplomatiques d'aucune espèce avec les États étrangers. Une amnistie générale était stipulée.

La dette extérieure et intérieure de la province était reconnue. La douane rentrant dans le ressort fédéral, la nation se chargeait pendant cinq ans de pourvoir au déficit du budget provincial.

Les lois commerciales seraient révisées.

Dans les quinze jours qui suivraient cet arrangement, Urquiza devait avoir retiré ses troupes du territoire de Buénos- Ayres.

Enfin, le Paraguay garantissait l'exécution des engagements réciproques contractés sous sa médiation.

Tel était le traité du 11 novembre 1859. La paix était donc faite; mais était-on de bonne foi, ou était-ce impuissance des deux côtés? Nous penchons pour cette dernière hypothèse.

Retraite d l'rquiza. Dcrqui président. — Mitre gouverneur de Buénos-Ayres. — Traité d'union du 6 juin 1860. Fûtes de la paix. — Nouveaux conflits. Antagonisme des vieux partis. — Révolution à San-Juan. Exécution fédérale à Cordova. — Nouvelle rupture. Bataille de Pavon. — Dissolution de la confédération. Mitre directeur provisoire. — Congrès général. Mitre président de la république.

Cependant l'rquiza songeait très-sérieusement à abandonner la présidence. Ce qui lui importait par-dessus tout, c'était de conserver la grande position qu'il avait à l'Entre-Rios. En approuvant le traité, il mettait fin à la guerre, dont il était trèslas; il laissait le pays en paix, après l'avoir rétabli dans son intégrité; il croyait en outre mériter la bienveillance des unitaires en ne les poussant pas à bout; puis, en se retirant, il échappait aux complications de l'avenir, et laissait à son successeur les difficultés de l'exécution du traité.

De son côté, Buénos-Ayres gagnait du temps , et elle comptait beaucoup sur son influence dans la convention ad hoc qui devait plus tard se réunir, et sur l'habileté de ses députés, pour regagner le terrain perdu par le désastre de Cepeda.

Le changement de situation après le traité du 1 1 novembre était donc plus apparent que réel ; les événements allaient bientôt le prouver.

Le gouvernement de Llavallol se montrait enclin aux concessions, mais ce gouvernement, qui ne devait vivre que six mois, jusqu'au mois de mai , époque fixée pour l'élection du gouverneur définitif, n'avait aucune force, et tout ce qu'il faisait avait

un caractère essentiellement provisoire. Cependant, poussé par les unitaires, Llavallol, malgré ses pacifiques dispositions, mit bientôt des entraves à l'exécution du traité. Le gouvernement national voulait administrer directement la douane de Buénos-Ayres ; le gouvernement provincial s'opposa à cette prétention, qu'il représentait comme mal fondée, tant que l'incorporation de la province à la confédération ne serait pas consommée; mais il offrait de donner au gouvernement national, une fois son budget équilibré, lesurplus de ses revenus. 11 fallut bien que le gouvernement de Parana en passât par là. Cette difficulté aplanie , un nouvel élément de discorde surgit bientôt. La convention réunie à Buénos-Ayres pour examiner la constitution fédérale y proposait tant de réformes, qu'en réalité elle la changeait complètement, et le gouvernement de Parana refusait d'admettre le résultat d'un examen fait dans un esprit d'hostilité évident.

Une autre complication encore ne tarda pas à se produire. Don Santiago Derqui était élu président pour six ans. Or, l'élection ayant eu lieu avant la réincorporation définitive de Buénos- Ayres et sans la participation des Portenos, ceux-ci prétendirent qu'elle était sujette à révision, comme la constitution elle-même. Cependant cette prétention ne revêtit pas la forme d'une protestation officielle.

Pendant qu'on élisait un président au Parana, on s'agitait beaucoup à Buénos-Ayres pour l'élection du gouverneur. Les partisans de la paix, ou plutôt de ce statu quo qui n'était ni la paix ni la guerre, portaient don Carlos Tejedor. Ceux qui voulaient une position plus franche, plus nette, se prononçaient pour le général Mitre, qui avait sauvé l'armée à Cepeda, qui avait défendu Buénos-Ayres et permis aux Portenos de traiter, au lieu de se rendre à discrétion , comme ils auraient été obli- « gés de le faire sans son énergie.

Mitre fut élu. Cette nomination avait une évidente signification. C'était la condamnation des hésitations d'Alsina, qui avait

amené le désastre de Cepeda ; c'était la condamnation du gouvernement de Llavallol, qui avait combattu de tout son pouvoir la nomination du jeune général.

On paraissait donc fort loin de s'entendre et marcher à la guerre plutôt qu'à la paix. De son côté, le gouvernement de Parana, voyant la prépondérance croissante du parti unitaire à Buénos-Ayres , faisait tout pour augmenter celle du parti fédéral dans les provinces, qu'il s'efforçait de maintenir sous l'influence des hommes les plus opposés aux Portenos.

Mais, à la Plata, les hommes et les événements trompent souvent les combinaisons les plus logiques. Mitre, gouverneur, loin de se montrer un élément de discorde, fut un élément de conciliation.

Au commencement de juin , il envoya à Parana un commissaire , le docteur Dalmasio Yelez Sarsfield , chargé de traiter définitivement et de poser les bases d'un avenir réellement stable. Non moins connu que le général Mitre lui-même, pour sa participation à toutes les luttes soutenues par Buénos-Ayres, le docteur Vêlez devait donc apporter dans les négociations une bonne volonté personnelle dont personne ne pourrait douter, et il était porteur des instructions les plus conciliantes.

1-e gouvernement de Parana fit un pas de son côté, en ne s'opposant plus à l'examen immédiat du plan de réformes proposé par Buénos-Ayres. Il nomma pour traiter avec Vêlez deux commissaires, le colonel Benjamin Victorica, ministre de la guerre , et un député , Daniel Araoz ; et de cette négociation sortit un nouveau traité d'union , signé le 6 juin et qui ne faisait à vrai dire que compléter le pacte du il novembre en réglant la situation présente jusqu'à l'exécution définitive de toutes les conditions de la paix. Voici, du reste, quelles en étaient les principales stipulations.

Le plan de réformes de Buénos-Ayres serait communiqué immédiatement au congrès législatif fédéral, qui convoquerait dans le plus bref délai possible une convention générale ad hoc.

Cette convention se réunirait à Santa-Fé, et ne pourrait prolonger ses travaux au delà de trente jours; elle se prononcerait sur les réformes proposées; le résultat de ses délibérations serait aussitôt communiqué aux deux gouvernements, et celui de Buénos-Ayres promulguerait dans un délai de quinze jours la nouvelle constitution qui en serait sortie. Cela fait, le congrès fédéral suspendrait ses séances jusqu'à ce que Buénos- Ayres y pût envoyer ses représentants. Jusque-là, le gouvernement de Buénos-Ayres continuerait à administrer les services inscrits à son budget, même quand par leur nature ils seraient du ressort des autorités nationales , et il contribuerait aux dépenses générales de la confédération pour une somme mensuelle de un million et demi de piastres en monnaie courante , c'està-dire un million et demi de la monnaie de Banque de Buénos- Ayres. Les produits de Buénos-Ayres entreraient dès ce moment libres de tout droits dans les autres provinces, et le prochain congrès aurait à édicter une législation douanière uniforme.

Cet acte du 6 juin était réellement, on le voit, un pas en avant , une victoire nouvelle de l'esprit de conciliation ; aussi fut-il accueilli partout avec une évidente satisfaction. On se félicitait mutuellement, on se complimentait sur le spectacle glorieux qu'on donnait au monde.

Le fait est qu'on échappait ainsi à une crise nouvelle, devenue imminente, et qui eût infailliblement conduit à une séparation définitive. Une fois dans cette voie, l'idée vint, et l'occasion s'en présenta naturellement, de célébrer la paix par quelques démonstrations ostensibles parlant à l'imagination. Le 9 juillet était l'anniversaire de la proclamation de l'indépendance des provinces argentines , jour de fôte nationale , célébré périodiquement depuis un demi-siècle , et qui avait éclairé dans ce long espace bien des scènes diverses, bien des révolutions. Les autorités de l'ancienne province dissidente pressèrent le président de la confédération de se rendre à Buénos-Ayres pour

assister à cette solennité. Le général Urquiza reçut la même invitation. Le corps diplomatique se rendit aussi pour le 9 juil* let dans cette ville, qu'on a appelée l'Athènes de la Plata. Les fêtes durèrent plusieurs jours. Depuis longtemps Buénos-Ayres n'avait vu réunis des hôtes aussi divers , aussi peu accoutumés à vivre en paix. La réconciliation d'ailleurs semblait sincère. On en faisait honneur au général Mitre , à M. Derqui , au général Urquiza , au corps diplomatique. Il y eut surtout un banquet au Cabildo , où les manifestations chaleureuses se multiplièrent et prirent le caractère de l'enthousiasme. Le président se leva, et, faisant vibrer avec un tact infini un sentiment populaire à Buénos-Ayres, il porta un toast à la mémoire du général Paz, l'ancien chef unitaire. Ce fut alors un tonnerre d'applaudissements, car peu de noms ont conservé autant de prestige , et le toast de M. Derqui avait le mérite de l'imprévu. Le général Mitre prit à son tour la parole, et, dans un discours plein d'une habile hardiesse, il alla jusqu'à s'applaudir de tout ce qui était arrivé , puisque cela avait amené le jour où Buénos-Ayres, dans le plein exercice de sa liberté, pouvait fêter le général Urquiza comme un hôte dont elle ne se rappelait plus que les services. EnGn, le ministre de la guerre, le colonel Victorica, gendre d'Urquiza, fils d'un ancien fonctionnaire de Rosas , décernait au gouverneur de Buénos-Ayres le grade de brigadier général de la nation.

Deux personnages avaient une position exceptionnelle dans ces journées de fêtes. Le général Urquiza était visiblement heureux , et il ne ménagea rien pour attirer ses anciens adversaires. Dans l'événement qui le ramenait à Buénos-Ayres, il voyait la paix de la république et la consécration de la grande existence qu'il s'était faite. D'un autre côté, le général Mitre, par le rôle conciliant et modéré qu'il avait joué, par son habileté, qui était réelle, par l'attitude qu'il prenait , se révélait comme le candidat a la présidence de la confédération pour la troisième période constitutionnelle, après M. Derqui.

La plupart des anciens chefs du parti dominant à Buénos- Ayres cédèrent à ce mouvement de réconciliation universelle, et de ce nombre fut M. Pastor Obligado. M. Alsina, au premier instant, se tint quelque peu à l'écart, et sembla se réserver, mais sans rien faire toutefois contre l'entraînement du jour. Somme toute, les fêtes de Buénos-Ayres eurent le mérite de rapprocher les hommes, d'effacer à demi de vieilles et ardentes animosités. C'était toutce qu'on pouvaitespérerpour le moment.

Il y avait pourtant encore à mener à bonne fin l'œuvre de la paix réelle, c'est-à-dire de la fusion définitive, dont les difficultés nétaient pas moindres pour avoir été un moment éclipsées par ces démonstrations un peu théâtrales.

On s'en occupa aussitôt après les fêtes. Un ancien membre du gouvernement de Buénos-Ayres , M. Riestra , entra comme ministre des finances dans le cabinet de la confédération, et le gouvernement de Parana présenta au congrès un projet d'organisation du régime douanier tendant à le rapprocher de celui de Buénos-Ayres.

Pendant ce temps, les élections se faisaient dans toutes les provinces pour la convention chargée de reviser la constitution.

Cette assemblée commença ses travaux le 20 septembre. Trois jours après, le 23, le plan de réformes proposé par Buénos-Ayres était adopté par acclamation, et le 21 octobre la constitution fédérale ainsi réformée était solennellement promulguée à la fois à Buénos-Ayres et à Parana. Trois semaines auparavant, le 30 septembre, le congrès ordinaire des provinces avait été clos à Parana, en attendant la réunion d'un nouveau congrès où siégeraient les représentants de Buénos- Ayres.

Tout semblait fini, la reconstitution de la confédération argentine dans son unité paraissait complète ; il s'en fallait cepen dant qu'on fût au bout des difficultés. Dans tous ces incidents,

où l'esprit de conciliation semblait dominer, il est certain que les hommes de Buénos-Avres avaient manœuvré avec une habileté singulière, soit lorsque, contraints parla fortune des armes, ils avaient signé le pacte du 11 novembre 1850, soit lorsque , un peu plus tard, après quelques tergiversations, ils avaient dû se prêter aux projets de fusion; ils n'avaient cessé d'agir de façon à tirer le plus grand parti possible des circonstances, et à maintenir l'ascendant de Buénos-Àvres dans cette situation nouvelle. Ils avaient fait adopter leur plan de réformes ; ils avaient fait entrer un des leurs dans le conseil de la confédération. C'était, du reste, le véritable moyen d'arriver à une paix solide. Buénos-Ayres voulait bien admettre Derqui, mais à la condition que celui-ci entrât franchement dans la* voie de la justice , qu'il fit des pratiques constitutionnelles une réalité, et non un abri pour l'arbitraire, qu'il abandonnât les mauvais éléments dont Bosas et ensuite Urquiza s'étaient servis pour mener le pays selon leur caprice.

Mais Derqui , élevé à la présidence par les fédéraux, observé par Urquiza, qui était constamment tenu en éveil par la crainte de compromettre la fortune qu'il avait acquise pendant son long règne sur l'Entre-Bios, ne marchait pas droit. Si, par exemple, l'élément unitaire relevait la tête dans quelques provinces, le gouvernement de Parana tâchait aussitôt de l'écraser. Aussi les symptômes d'agitation et de conflit se multipliaient-ils à Santiago de l'Estero, à Mendoza et à San-Juan.

L'antagonisme entre les vieux partis se réveillait donc de nouveau. La prospérité à laquelle Buénos-Ayres s'était élevée sous le régime unitaire était un exemple et une force pour les unitaires des provinces, qui aspiraient pour leurs localités à une prospérité relative , et le parti fédéral, après avoir eu la prépondérance dans le reste de la république, après avoir porté Derqui à la présidence, se sentait menacé d'être totalement annulé.

L'embarras des gouvernants soit à Parana, soit à Buéuos-

Ayres, était grand pour des causes diverses. Tandis que le général Mitre, en essayant d'être modéré, de ne rien précipiter, était accusé à Buénos-Ayres de trahir la province et son parti , Derqui , de son côté , était accusé d'abandonner ses amis pour les livrer à ses adversaires. Ce dernier surtout était dans une singulière perplexité ; car, s'il tenait son pouvoir et s'il tirait sa force de l'ancienne confédération des treize provinces, il lui fallait compter avec l'élément nouveau introduit dans la politique nationale parla réincorporation de Buénos-Ayres. Les fédéraux s'apercevaient un peu tard que la victoire de Cepeda, qui avait ramené la province dissidente dans le giron de la république, n'avait pas tout terminé. Jeté au milieu de ces tiraillements, et n'ayant peut-être que le choix de ses fautes, Derqui prit résolument un parti : un décret du 29 octobre prescrivit le renouvellement partiel des chambres selon les règles posées dans la constitution réformée, et convoqua le congrès général en session extraordinaire pour le 1" avril 1861.

C'était donner gain de cause à Buénos-Ayres; aussi cette résolution détermina-t-elle aussitôt la retraite de deux de ses ministres , Pujol et un des fils du général de l'indépendance , Alvear. Derqui essaya inutilement de reconstituer son cabinet; il s'adressa à Alsina, à Carril, à Pico, mais il n'éprouva partout que des refus, et il fut contraint de confier l'intérim des deux ministères vacants aux autres ministres.

Les difficultés, on le voit, allaient en croissant, et les embarras intérieurs du gouvernement étaient d'autant plus graves qu'une grande agitation régnait dans les provinces , particulièrement ii San-Juan , où une révolution devenait imminente par suite de la lutte ouvertement engagée entre le gouverneur, le colonel José Virasoro, imposé à la province par Urquiza, et le parti favorable aux unitaires.

Le danger parut assez pressant pour que la pensée vînt aux trois principaux personnages de la république , Derqui , Mitre

et Urquiza, d'avoir une entrevue afin de s'entendre sur ce qu'il

y avait à faire. Cette entrevue, dont l'initiative appartient sans doute à Derqui, le plus embarrassé des trois , eut lieu le H novembre à San -José, chez Urquiza.

Particulièrement préoccupés de l'agitation croissante de San- Juan,les trois hommes d'État tombèrent d'accord d'adresser une lettre collective au gouverneur de la province si gravement troublée, pour lui conseiller une démarche qui, suivant eux, lui ferait beaucoup d'honneur et résoudrait d'une manière honorable pour tout le monde, la crise, qui s'envenimait chaque jour.

« Considérez sérieusement la situation, disaient-ils, et ayez assez d'abnégation et de patriotisme pour vous démettre spontanément de votre gouvernement; ce qui d'ailleurs permettrait d'utiliser vos capacités militaires sur un autre terrain, avec plus de profit pour le pays et plus d'honneur pour Votre Excellence elle-même... Si , malgré nos désirs, nos espérances et le patriotisme dont nous vous croyons animé, nos conseils demeuraient sans effet, il nous resterait la conscience d'avoir accompli un devoir sacré, et nous aurions mis à couvert pour le présent et pour l'avenir notre responsabilité et notre liberté d'action complète, comme hommes publics qui devons nous assujettir strictement à la loi et aux convenances les plus élevées du bien public. »

Cette lettre était du 16 novembre. Elle devait malheureusement arriver trop tard. Le jour même où elle était écrite, \v. colonel Virasoro se voyait assiégé avec un de ses frères et quelques personnes réunies à l'hôtel du gouvernement par une multitude passionnée qui demandait à grands cris son abdication. Virasoro, cédant à un instinct de fierté, se dispose à un combat inégal et ordonne une décharge qui fait plusieurs victimes dans la foule. Aussitôt le peuple, furieux, se précipite dans la maison du gouvernement, massacre le gouverneur, son frère et tous ceux qui opposent de la résistance. Les Virasoro s'étaient défendus avec le plus grand courage, le frère du

gouverneur surtout , qui était tombé en tirant son dernier coup de feu.

Leur mort fut le signal d'une révolution soudaine , qui travailla immédiatement à s'organiser. Un nouveau gouverneur, le docteur Aberastain , prit la direction des affaires de la province. Le pouvoir issu de ce mouvement, en communiquant ce qui venait de se passer au ministre de l'intérieur de la confédération, s'exprimait ainsi:* Le peuple deSan-Juan est tranquille; il a la conscience d'avoir agi en vertu de son droit en voulant renverser son tyran. Il regrette que l'obstination de ce dernier à ne pas vouloir descendre du pouvoir, malgré les représentations qui lui étaient faites, l'ait conduit jusqu'à lui ôter la vie; mais celui qui fait usage de son droit ne commet pas de crime. Nous déplorons tous une nécessité aussi cruelle. Quant à présent, le soussigné s'occupe à remplir la mission qui lui a été confiée. L'ordre et la tranquillité ne laissent rien à désirer, »

Ces événements ne pouvaient manquer de retentir dans toute la république et d'être envisagés d'une façon différente. Buénos-Ayres, qui y voyait un succès pour son influence, devait nécessairement en pallier la gravité; ils causèrent, au contraire, une vive préoccupation, de la terreur même, à Parana, où l'on commençait à se sentir débordé par cette réaction violente contre l'ancien état de choses et contre les hommes qui le représentaient plus ou moins. Les vieux fédéraux, et Urquiza était du nombre, voyaient dans la mort de Virasoro les premiers symptômes du châtiment que les peuples pourraient infliger à leurs oppresseurs. Le sentiment fédéral assoupi se réveilla avec force.

Ce fut sous la pression de ce sentiment de la nécessité de se défendre contre les attaques des unitaires que Derqui agit ou fut obligé d'agir. 11 nomma une commission, à la téte de laquelle fut placé le gouverneur de San-Luis, le colonel Juan Saa, pour aller dans la province de San-Juan y rétablir l'ordre, qui, d'a-

près Aberastain, ne laissait rien à désirer, et interposer l'autorité du pouvoir fédéral.

Une sage politique aurait voulu que cette commission agit avec circonspection et qu'elle s'abstînt autant que possible de recourir à la force; mais il n'en pouvait être ainsi avec Juan Saa. Le gouverneur de San-Luis était plus qu'un fédéral: c'était un sauvage. Fuyant ses ennemis, il avait passé la plus grande partie de sa vie parmi les Indiens , et il en avait les idées; il ne comprenait pas qu'on pût envahir une province sans en tirer quelque profit, sans la dévaster. Rétablir l'ordre voulait dire, pour lui , châtier ceux qui l'avaient troublé. C'est ce qu'il fit, croyant de bonne foi remplir au mieux la mission dont on l'avait chargé. Il se rua sur la province de San-Juan, et, au lieu de rétablir la paix, il ralluma la guerre civile.

Le 11 janvier 1861, il rencontra l'armée révolutionnaire de San-Juan, qui fut complètement défaite , après une lutte assez acharnée. A la suite de ce combat, le docteur Aberastain, fait prisonnier, périt assassiné, sans que rien justifiât cetle inutile barbarie. Un grand nombre des insurgés faits également prisonniers ou blessés furent égorgés à coups de couteau ou achevés à coups de lance. Quiroga était surpassé.

La province tout entière tomba dans une anarchie qui n'était contenue momentanément que par une compression implacable. Du reste l'esprit qui avait engendré la révolution de novembre n'était nullement vaincu ; il ne tarda pas à se manifester de nouveau par une tentative dirigée contre le gouvernement imposé à San-Juan par Saa.

Ces événements affectaient d'une façon notable la situation générale de la confédération, et compromettaient singulièrement l'œuvre de la pacification , mettant à néant les illusions qu'on s'était faites. Le vieil esprit fédéral se réveillait, par une réaclion contraire, dans certaines provinces, telles que Corrientes, où se manifestaient des velléités de révolte contre le

décret présidentiel qui avait ordonné des élections pour le renouvellement du congrès. Urquiza lui-même, ému de la catastrophe de San-Juan, semblait revenir de ses dispositions favorables au parti de Buénos-Ayres et se rejeter dans une politique de résistance. Derqui, chargé de conduire cette machine détraquée, ne savait à quel saint se vouer.

Ainsi, au lieu de la paix définitive qu'on avait rêvée, on marchait, à travers de nouveaux et plus redoutables désordres, à la réunion, devenue problématique, du congrès où les députés de toute la confédération devaient se trouver rassemblés le Ier avril 1861. Après une année d'efforts exclusivement tendus vers la conciliation, on était revenu au seuil de la guerre civile, et la lutte, au lieu d'être concentrée entre Buénos-Ayres et Parana, était partout.

Etait-ce un mal? Les unitaires, c'est-à-dire les civilisés, longtemps renfermés dans Montévidéo, puis dans la ville et ensuite dans la province de Buénos-Ayres, luttaient pour assurer à tout le pays des institutions libérales; les fédéraux, c'est-àdire les barbares plus ou moins déguisés, de leur côté, ne négligeaient rien pour maintenir la prépondérance dont ils avaient joui si longtemps.

Après l'invasion de San-Juan par Saa, motivée au moins par le meurtre de Virasoro, le gouvernement de Parana envahit sans motif une autre province, celle de Cordova, où l'on n'avait pas fait de révolution, où l'on ne voulait tuer personne, mais accusée par les fédéraux du crime de s'être donné pour gouverneur un homme ami des unitaires de Buénos-Ayres.

Saa, dont la conduite avait été sévèrement critiquée par la presse de Cordova, ne demandait qu'un prétexte pour envahir cette province, qu'il croyait pouvoir saccager comme il avait fait celle de San-Juan. Or, il est toujours facile à deux gouvernements qui veulent se battre de trouver d'excellents pré-

textes, et les unitaires de Cordova eux-mêmes étaient sur le point de déclarer la guerre.

Derqui s'inquiétait fort de ces dispositions belliqueuses, qui menaçaient de détruire l'unité de cette partie de la confédération qui l'avait nommé président. Il résolut de les étouffer; mais comment? en renversant le gouvernement établi, pour le remplacer par un gouvernement fédéral qui vivrait en paix avec le terrible Juan Saa, lequel, depuis ses exploits de San- Juan, aspirait à devenir un personnage. Il se fit donc autoriser, le 28 mai , par le congrès, à se rendre à Cordova, pour juger par lui-même la situation et prendre les mesures nécessaires , et il partit avec cinq cents hommes. Le premier effet de sa présence fut un mouvement devant lequel disparut le gouverneur ami des unitaires.

Ainsi le président se faisait homme de parti ; le président se servait de l'armée nationale pour aller faire des révolutions dans les provinces.

L'émotion fut grande à Buénos-Ayres. Ce que le président a fait à Cordova, y disait-on, il tentera de le faire ici aussitôt qu'il le pourra. Dès ce moment on commença à se préparer à la guerre.

Une tentative de médiation fut faite, assez mal à propos, par les ministres de France et d'Angleterre, MM. Lefebvre de Bécourt et Thornton. Cette tentative ne fit que mettre au grand jour ce qu'on voulait dissimuler encore, c'est-à-dire la rupture de Buénos-Ayres et des autres provinces. A Parana on la considéra comme un acte d'hostilité; on ne voulait voir dans la province dissidente que des rebelles, des traîtres et des anarchistes, qu'il fallait réduire. Un acte du congrès annula les traités du 1 1 novembre 1859 et du 6 juin 1860, et autorisa le pouvoir exécutif national à intervenir à Buénos-Ayres , «< pour rétablir l'ordre légal troublé par le gouvernement de cette province. » Sans même attendre cet acte significatif, on s'était

hâté de mobiliser des troupes; Urquiza avait été chargé de l'organisation et du commandement de l'armée de la confédération. A Buénos-Ayres , les esprits n'étaient pas moins montés ; le parti de la résistance et de la guerre y dominait. « En présence des scandales dont la province de Cordova était le théâtre, et quand le gouvernement national lui-même , qui demandait qu'on désarmât, mobilisait toutes ses forces, » on proclama qu'il n'était plus possible désormais de reconnaître ce gouvernement. (Déclaration du 17 juin.)

Mitre réunit toutes ses troupes à Rojas , près de la frontière de Santa-Fé , et alla en prendre le commandement.

L'offre de médiation qui avait été si mal accueillie peu de temps auparavant à Parana fut acceptée au dernier moment, quand Derqui et les fédéraux virent Mitre, non plus général seulement, comme à Cepeda, mais revêtu du double titre de général et de gouverneur de la province, à la tête d'une nombreuse armée, sur la frontière même de Santa-Fé, à vingt lieues à peine du Rosario.

Tout ce que les médiateurs purent alors combiner de mieux fut une entrevue personnelle entre Derqui, Urquiza et Mitre. Cette entrevue eut lieu, en effet, le 5 août, à bord du bâtiment britannique Oberon, dans le petit port de Las Piedras. Elle fut animée, mais courtoise. Elle n'avait point du reste un caractère officiel ; les ministres étrangers n'y assistaient que comme spectateurs, comme témoins. Urquiza inclinait visiblement à la paix, et, quoique chef de l'armée, il n'eût pas demandé mieux que d'en finir par la conciliation. La discussion s'engagea principalement entre M. Derqui et le général Mitre, et elle porta d'abord sur l'admission des députés de Buénos-Ayres au congrès, puis sur la subvention mensuelle de la province dissidente, que M. Derqui voulait élever à 2 millions de piastres, tandis que Mitre voulait la réduire à 1 million. De là le président en vint à soulever toutes les autres questions ; représentation extérieure, occupation de l'île de Martin-Garcia, dés-

armement de Buénos-Ayres, vente de la marine de guerre. Le général Mitre défendit sa cause avec habileté, avec élévation, et on se sépara, ne sachant trop, en définitive, ce qtii remportait de la paix ou de la guerre, et n'ayant pu en venir à rien de positif, puisque l'entrevue était censée n'avoir aucun caractère officiel, mais après s'être engagés à nommer des commissaires respectifs pour reprendre la négociation et serrer la question de plus près.

C'est ce qu'on fit en effet; M. Derqui, à peine rentré à Parana, choisit pour commissaire son ministre des relations extérieures, M. Nicanor Molinas, et M. Riestra fut désigné par Buénos-Ayres. Peu de jours après, les deux plénipotentiaires se réunirent; ils eurent deux conférences, l'une à bord d'un navire français, la Fulminante, l'autre à bord du bâtiment anglais l'Oberon. Dès cette seconde entrevue , qui eut lieu le 22 août, on s'aperçut qu'il n'y avait nul moyen de s'entendre ; les négociations furent immédiatement rompues, et les commissaires se séparèrent après avoir fixé un délai de cinq jours pour l'ouverture des hostilités.

C'était donc la guerre, et dès le 26 août M. Derqui adressait au congrès fédéral un message où il résumait à son point de vue les événements, se montrant du reste prêt à entrer dans la lutte, et faisant de ses forces et des dispositions des autres provinces un tableau trop flatteur pour n'être pas exagéré. « Une armée puissante, disait-il, aux ordres du capitaine général des armées de terre et de mer, se trouve en ce moment sur l'Arroyo delMedio,et nos forces navales s'apprêtent comme toujours à triompher. »

La vérité est que le capitaine général des armées de terre et de mer, Urquiza, était à contre-cœur entraîné à la guerre, et qu'au fond il n'avait confiance ni en son état-major, dans lequel il soupçonnait la présence d'espions, ni en ses troupes, assez nombreuses, mais qui formaient un assemblage incohérent et étaient fort novices , excepté les soldats venus de

FEntre-Rios. 11 avait d'ailleurs auprès de lui , et comme pour amoindrir son autorité, un commissaire national, M. Molina.

Quelques jours se passèrent encore sans aucun incident. Les deux armées s'observaient à peu de distance l'une de l'autre, auprès de l'Arroyo del Medio. Le 17 septembre, enfin, la rencontre eut lieu à Pavon. La cavalerie de la confédération, commandée par le général Saa, eut d'abord quelques succès; mais, d'un autre côté , l'infanterie fut complètement enfoncée par les troupes de Buénos-Ayres, et bientôt ce fut une confusion générale, au milieu de laquelle le combat se termina.

Qui avait gagné , qui avait perdu la bataille? Question difficile. Matériellement, l'armée de la confédération n'avait pas été maltraitée; elle n'avait pas eu peut-être plus de 50 morts et iOO blessés, et les pertes du général Mitre étaient plus considérables. Moralement, c'était tout autre chose. L'armée de la confédération, saisie d'une véritable panique, s'était débandée et dispersée. Le commissaire national s'était jeté sur un bateau à vapeur et avait regagné précipitamment Parana, en disant que tout était perdu. Dès le lendemain, Urquiza lui-même quittait le théâtre de la guerre, repassait le Parana, s'arrêtait un instant au Diamante, et regagnait sa province d'Entre-Rios, malade, dégoûté, déclarant cette lutte insensée, inutile, sans issue, et en laissant à qui voudrait la responsabilité. Le 20 septembre, il écrivait du Diamante à M. Derqui pour lui annoncer sa retraite. En un mot, un combat réellement insignifiant s'était tourné pour la confédération en un véritable désastre. Cela changeait complètement la face des choses. Tandis que la confédération restait sans défense, l'armée de Buénos-Ayres, forte de 6,000 hommes et de quelque cavalerie, s'avançait, après quelques jours d'inaction apparente, vers le Rosario. Une s'agissait plus pour son jeune général de défendre l'indépendance provinciale de Buénos-Ayres, mais de poursuivre le renversement du gouvernement de la confédération , le triomphe de son parti et de sa cause dans toute la république. Sous ce rapport,

l'occupation de Rosario, qui est la capitale commerciale de la province de Santa-Fé, avait de l'importance : elle pouvait et devait déterminer des soulèvements dans les autres provinces, à Cordova, à San-Luis, à Mendoza, à San-Juan, et même, moyennant des ménagements, on pouvait espérer qu'on amènerait Urquiza à entrer, comme chef de l'Entre-Rios , dans une organisation nouvelle de la république.

Mitre occupa donc le Rosario, le 12 novombre, mais en ami plutôt qu'en ennemi, mettant tous ses soins à maintenir la tranquillité publique et à faire respecter les personnes et les propriétés.

A partir de ce moment et jusqu'à la fin de 1861, on voit se développer trois ordres de faits concourant au môme but , la transformation de la république tout entière au profit de la prépondérance de Buénos-Ayres.

D'abord , ce qu'il était facile de prévoir , et ce qu'on était d'ailleurs bien décidé à provoquer, des révolutions ne tardèrent pas à éclater successivement dans les provinces , qui , Tune après l'autre , se prononcèrent en faveur de Buénos-Ayres , et déléguèrent leurs pouvoirs au général Mitre pour toutes les affaires nationales , notamment pour la convocation d'un congrès général. La question la plus grave et la plus délicate , c'était celle qui concernait la province d'Entre-Rios; car là était Urquiza, tout-puissant encore, et disposant d'une force réelle, au moins pour sa défense. Mais de ce côté même Mitre avait des raisons d'espérer; sa confiance était justifiée par des ouvertures qui lui avaient été faites au nom de l'ancien président, dès le mois d'octobre, c'est-à-dire peu après la bataille de Pavon. En effet, Urquiza, ancien chef de l'Entre-Rios, passant par-dessus la tête du gouvernement de Parana, négocia avec Mitre, pour la paix et pour la réorganisation de la république. Cette négociation épineuse se poursuivit pendant quelque temps avec des chances diverses. Urquiza n'était

pas éloigné de dégager l'Entre-Rios des liens de la confédération, en laissant tomber le gouvernement de Parana; mais il voulait des garanties pour lui-même et pour sa province. Il admettait très-bien la nécessité d'une réorganisation , de la convocation d'un congrès général ; mais il aurait voulu que dès ce moment on s'abstînt de révolutionner les autres provinces, qu'on respectât leurs autorités, et qu'on les appelât telles qu'elles étaient à une délibération commune. Les divergences étaient grandes sur ces points. Mitre ne pouvait consentir à livrer l'œuvre de la reconstitution nationale aux provinces organisées comme elles l'avaient été , sous l'influence du parti de Parana, dans des principes contraires à ceux qui triomphaient; d'ailleurs ce qu'il désirait au fond , ce qu'il finit par demander, à mots couverts, c'était le désistement d'Urquiza lui-même du gouvernement de l'Entre-Rios ; mais le général s'y refusait absolument , laissant suffisamment entendre qu'il se défendrait à outrance si on venait l'attaquer, comme les gens passionnés de Buénos-Ayres le voulaient.

Quoi qu'il en soit, le fait seul de cette négociation attestait la victoire de Buénos-Ayres, en même temps que les intentions pacifiques d'Urquiza ; elle laissait le gouvernement de Parana seul, livré à lui-même et impuissant. Ce gouvernement, en effet, avait perdu toute autorité au milieu de tant de complications qui le pressaient chaque jour davantage; il n'avait plus ni force morale ni force matérielle, et il n'aurait pu opposer que quelques bandes à la marche de l'armée de Buénos-Ayres. M. Derqui eut un instant la velléité de refaire une armée , et il se rendit à cet effet sur le théâtre de la guerre ; mais il ne larda pas à comprendre l'inutilité de tout effort ; il fut même si effrayé de sa propre situation, que , sans prendre le temps de retourner à Parana pour y déposer ses pouvoirs d'une façon plus régulière et moins lamentable, il s'embarquait en toute hâte, le S novembre , sur le bâtiment anglais V Ardent , pour se retirer à Montevideo.

On touchait évidemment au dénoûment. Les événements se précipitèrent dans le courant du mois de décembre 1861. Le 12, ce qui restait du gouvernement de Parana abdiqua définitivement; et, le 13, les forces de Buénos-Ayres s'emparèrent de l'escadre fédérale. D'un autre côté , Urquiza, qui s'était déjà complètement séparé delà confédération dans les derniers jours de novembre, enlevait au gouvernement de Parana le sol môme sur lequel il siégeait, le district fédéralisé qui appartenait à l'Entre-Rios.

De la confédération il ne restait plus rien. La victoire de Buénos-Ayres était complète , et pour le moment définitive , à cette condition, toutefois, qu'on ne toucherait pas à Urquiza, qui, en cédant au vainqueur sur tout le reste, n'entendait pas se livrer lui et sa province. Ç'avait été son dernier mot dans les négociations poursuivies avec Mitre, et celui-ci avait dû, par prudence, souscrire à cet accommodement.

Voilà où l'on en était au commencement de 1862. La confédération n'existait plus ; elle avait vécu à peu près huit ans, telle que l'avait primitivement organisée Urquiza, et telle que l'avait reçue Derqui , huit années de luttes presque constantes, dont Buénos-Ayres la dissidente sortait enfin victorieuse.

A dater de ce moment a commencé une situation qui dure encore. Il s'agissait d'organiser la victoire et de ne pas laisser se prolonger l'acéphalie, comme on dit dans le pays, c'est-àdire une république sans direction et sans tête. Mitre , déjà gouverneur en titre de Buénos-Ayres, et investi par délégation des pouvoirs des autres provinces, devint, de fait et provisoirement, chef de l'État, sous le nom de « gouverneur de Buénos-Ayres, chargé du pouvoir exécutif national ». A ce titre, et pour mettre fin le plus tôt possible au provisoire, il convoqua un congrès général, qui se réunit le 25 mai 1862, jour anniversaire de la première révolution.

C'était là un grand changement, sans doute ; la révolution ce-

pendant était moins complète qu'on n'aurait pu le croire. Le nouveau congrès n'avait reçu aucune mission constituante. On se souvient qu'à la fin de 1860 et au commencement de 1861 une constitution réformée avait été adoptée de concert entre la confédération et Buénos-Ayres, comme moyen et gage de pacification. La révolution n'est pas allée au delà du maintien de cette constitution réformée, avec cette différence toutefois que l'influence et la direction avaient passé de Parana à Buénos- Ayres.

Mais si on n'avait pas à s'occuper de réorganiser encore une fois la république, il y avait à résoudre deux questions qui n'étaient pas moins graves : celle de l'élection d'un président définitif, et celle du choix d'une capitale de la confédération.

La dernière fut tranchée provisoirement en faveur de Buénos- Ayres.

Le vote sur la première fut renvoyé à trois mois ; mais après la bataille de Pavon , après tout ce qui s'était passé depuis l'occupation du Bosario , le choix du congrès ne pouvait être douteux : Mitre, désigné par l'opinion unanime, fut élu président de la république.

Si nos lecteurs ont suivi attentivement les événements qui se sont succédé depuis la chute de Rosas , il est à peine besoin de dire quel fut le plan de conduite du nouveau président. Mitre ne peut se comparer à aucun des hommes qui l'ont précédé. Élevé dans la guerre civile , il avait lutté avec une ardeur infatigable pour assurer à son pays la vérité dans les institutions républicaines ; et , comme publiciste, il avait donné trop de gages de ses opinions pour qu'arrivé au pouvoir il lui fût possible de les renier. L'administration de Mitre ne fut ni purement théorique comme celle de Rivadavia , ni apathique et conservatrice comme aurait pu l'être celle de Derqui , si ce dernier , animé de meilleures intentions, eût pu se débarrasser de ses amis les fédéraux. Monté au rang suprême, Mitre montra

ce qu'un homme de bonne volonté peut faire dans ces pays réputés gangrenés par l'anarchie , à cause des révolutions constantes qu'ils ont eu à traverser pour arriver précisément à pouvoir mettre à leur tête des hommes comme Mitre.

Car, disons-le à la grande gloire de Buénos-Ayres et à celle de toutes les provinces argentines , de même qu'en 1830 Rosas était la personnification de l'état moral du pays, de même Mitre, en 1860, en était le fidèle représentant. Après ces longues luttes intestines, après les souffrances de toute espèce endurées par ces malheureuses provinces , on était las de barbarie ; on demandait pourgouverner le pays autre chose que des hommes de bon sens : il fallait au peuple des hommes instruits, intègres. L'intelligence , en un mot , avait reconquis ses droits ; et Mitre trouvait dans l'approbation de ses concitoyens , comme dans le sentiment du devoir, dont il était profondément pénétré , les éléments , pour le pays , d'un bien-être matériel et moral que ni Rosas ni Quiroga , malgré leur toute-puissance barbare , n'auraient pu lui donner, même en leur supposant la bonne volonté et l'intelligence suffisantes.

C'est qu'il y a toujours complicité entre les gouvernés et les gouvernants , pour le mal comme pour le bien. Et si l'on se demande d'où pouvait venir cet immense progrès , comment ce même pays qui avait supporté Lopez , Ramirez , Quiroga , Rosas, avait pu se transformer au point de soutenir Mitre et les saines idées qu'il personnifiait, on est bien forcé de reconnaître que ce fut grâce à la guerre civile , grâce à l'indépendance qui avait permis à tous les mauvais éléments recélés dans le système colonial de l'Espagne de surgir à la surface, et, entrés en action , de se montrer dans toute leur laideur.

Les peuples avaient vu le mal et avaient compris qu'on ne peut impunément demeurer indifférents à la chose publique. Dans les premiers temps , croyant que les malfaiteurs étaient les plus forts, on les avait suivis, espérant qu'en les laissant agir à leur guise, on aurait la paix. Mais l'incapacité administra -

tive de ces barbares , l'inquiétude dont ils étaient constamment tourmentés, leur ridicule ambition, ne leur permettaient pas de s'affermir, et fort heureusement il se trouva dans ce pays si bien façonné pour l'esclavage des hommes énergiques qui firent tète à la barbarie , qui , malgré leur petit nombre , ne cessèrent de croire au triomphe du droit. Moreno, Belgrano, Rivadavia, Lavalle, Paz, Varela, Sarmiento, Mitre, souvent malheureux, souvent battus , ne désespérèrent jamais de la bonne cause ; réagissant sans cesse contre le mal, qui parut longtemps devoir triompher, ils sauvèrent le pays par la guerre civile , par ces luttes incessantes qu'on a si fort reprochées aux républiques espagnoles, et qui pourtant ont abouti à fonder le droit, à faire de la république dans le monde de Colomb une vérité éternelle , comme le sont toutes les vérités acquises à l'humanité.

Notre foi dans l'efficacité de la guerre. civile peut paraître un étrange paradoxe ; cependant comparons les fruits d'une indépendance agitée avec ceux d'une tyrannie pacifique ; examinons le sort des peuples organisés pour vivre sous une sage tutelle.

Nous en avons précisément un exemple dans la vice-royauté môme dont nous venons d'esquisser l'histoire.

Le Paraguay, qui n'a pas eu à déplorer un seul jour d'agitation politique , où pas une cartouche n'a été brûlée par les révolutionnaires, peut nous faire voir où mène la paix quand même, le quiétisme parfait, l'absolutisme agissant sans entraves et sans autre préoccupation que celle du plus grand bonheur possible des peuples. Voyons donc ce qu'est devenue cette contrée durant les longues luttes que nous venons de raconter, et la comparaison de son sort avec celui des provinces argentines fera peut-être comprendre de quelle utilité est une guerre presque continuelle pour faire disparaître le mal qui reste toujours après un premier effort dans les voies de la liberté. On peut par un heureux coup de main chasser les soldats d'un roi ;

mais il faut de très-longues luttes pour rejeter hors du pays les institutions royales et tout le mauvais qui en est l'inévitable conséquence.

I.o Paraguay. — Caractère et administration de Francia, d'Antonio et de Francisco Lopez. — Situation de cette république après quarante ans de paix et d'isolement , comparéo à celle de la République Argentine après quarante ans de luttes à l'intérieur et à l'extérieur. — Conclusion.

Nous avons suivi le sort du Paraguay jusqu'aux derniers mois de 181 1 ; nous avons vu la révolution y pénétrer avec Belgrano, puis se faire avec l'aide de Somellera , puis Francia — tellement le pays était pauvre d'hommes politiques — devenir l'homme de la situation; nous connaissons les longues notes diplomatiques du docteur pour expliquer et justifier la séparation de son pays.

Quelle idée se former de cet homme étrange? Faisait-il le mal pour le mal? Est-ce par cruauté qu'il se plaisait à fusiller, à emprisonner? En isolant le Paraguay, se proposait-il de l'appauvrir? Non, Francia, comme Rosas, comme Pierre de Castille, comme Louis XI, comme tous les tyrans, en un mot, pensait bien faire; il se croyait dans son droit : il isolait le pays pour le bonheur du pays; il châtiait quelques Paraguayens pour le plus grand bonheur de la généralité des Paraguayens; s'il était cruel, c'était pour inspirer une salutaire terreur et empêcher que d'autres ne tombassent dans les mêmes erreurs; c'était pour économiser les châtiments qu'il se montrait impitoyable: toutes les tyrannies ont la même origine, l'inintelligence de la chose publique, le manque de respect pour le droit des autres.

Mais comment expliquer cette absence de toute notion du droit chez un homme comme Francia? Ce n'était point, en effet, un barbare à la façon de Quiroga , ni un ignorant à la façon de

Rosas; il n'était pas sans intelligence, il aimait même le travail intellectuel. Il faut chercher l'explication de sa conduite dans ses études mômes, dans la manière dont il avait vu traiter par ses maîtres le peuple peu digne de respect qu'il fut appelé à gouverner. Le mutisme, laservilité de ses administrés, expliquent et, jusqu'à un certain point, justifient son gouvernement despotique. Qu'on veuille bien le suivre, avec nous, dans sa vie privée et dans ses rapports avec ses concitoyens, et l'on jugera si nous nous trompons dans notre appréciation.

Francia était fils d'un Brésilien établi depuis de longues années au Paraguay. Son père, qui le destinait à l'état ecclésiastique, l'avait envoyé faire ses études à l'université de Cordova, encore florissante à cette époque, et entourée du prestige qu'elle avait acquis sous la direction des révérends pères jésuites, ses fondateurs. Qu'y apprit-il? un peu de latin, la théologie et l'histoire romaine comme on l'enseignait alors, c'est-à-dire une histoire de convention, qui avait pour but de montrer la lourde tâche qu'avaient à supporter ceux qui étaient appelés à gouverner, histoire qui s'occupait peu du droit des peuples et beaucoup du respect dû aux souverains, histoire où tous les crimes étaient atténués sous le nom mystérieux et vide de sens de raison d'Etat.

Francia, d'un caractère fougueux et, dans ses premières années, très-passionné, se sentit peu disposé à revêtir la soutane: aussi profita-t-il avec empressement de l'occasion que vint lui offrir la mort de son père, arrivée quand il était encore à Cordova, pour retourner au Paraguay. Ses études telles quelles lui servirent à fureter dans les livres de loi, et, à son retour à l'Assuncion, il se fit avocat.

Il ne fallait pas être un Heineccius pour être considéré comme grand avocat dans le pays où le nouveau docteur allait exercer. Ayant quelques livres à sa disposition, studieux d'ailleurs par caractère, il plaida avec succès quelques procès

importants, et il acquit une réputation d'homme de bon conseil qui grandit rapidement et lui valut le poste d'alcade.

C'est pendant cette première période de son existence qu'un refus essuyé développa en lui cette humeur sombre et méfiante dont ses compatriotes devaient avoir tant à souffrir plus tard.

Éperdument amoureux de la fille d'un des principaux colons, Zavala, il la demanda en mariage; les parents, qui jusqu'alors l'avaient traité en visiteur insignifiant, non-seulement repoussèrent sa demande, mais encore lui firent fermer les portes des salons aristocratiques de l'Assuncion, en le représentant comme un mulâtre audacieux qui ne savait pas se tenir à sa place.

Cet affront fit un tel effet sur Francia, qu'il est à croire qu'il ne se trouvait pas exempt de toute tache ; car, au Brésil, les Portugais, dès les premiers temps, s'unissaient sans répugnance aux sang-mêlés. Dès ce moment il ne parut plus dans le monde. Retiré dans une habitation qu'il possédait dans les faubourgs de la petite ville, il se servit de sa position comme avocat pour faire sentir sa haine à la classe aisée. 11 était en effet considéré comme le meilleur légiste du pays, et on venait sans cesse le consulter. Jamais cause injuste ne souilla son ministère; jamais il n'hésita à défendre le faible contre le fort, le pauvre contre le riche. Il exigeait des honoraires considérables de ceux qui pouvaient payer, de ceux surtout qu'il savait aimer les procès; mais il était d'un désintéressement rare envers les plaideurs qui n'étaient pas aisés ou que des prétentions injustes traînaient devant les tribunaux. Héritier d'un modique patrimoine, il ne chercha jamais à l'augmenter; la moitié d'une maison en ville, une petite propriété à la campagne (chacra), constituaient toute sa fortune et suffisaient à ses désirs ; c'est au point que, se voyant un jour possesseur de 800 piastres, il trouva cette somme beaucoup trop forte pour un homme, et la joua.

Peu sociable , aimant le travail du cabinet , et à cet amour de

l'étude joignant le goût du libertinage, il resta célibataire. 11 ne connut donc point les affections de la famille ; repoussant d'ailleurs tous les sentiments tendres , il ne connut pas davantage l'amitié. Enfin le peu de fruit qu'il retirait du commerce de ses compatriotes , généralement assez mal policés, et le manque absolu de ressources littéraires , ne lui permirent guère d'acquérir quelque connaissance du monde. De là cette inflexibilité de caractère qui le conduisit par la suite d'écarts en écarts. Il avait encore le malheur d'être sujet à des accès d'hypocondrie qui allaient quelquefois jusqu'à la démence; c'était une maladie héréditaire, car son père avait déjà passé pour un homme trèssingulier, son frère est aliéné , et une de ses sœurs l'a été pendant quelque temps. Voilà les antécédents de Francia; voyons maintenant ce qu'il avait appris dans son contact avec le monde , dans cette seconde école où l'homme se forme plus encore qu'aux universités.

Il avait toujours vu l'autorité agir dans la plénitude de sa puissance sans que jamais personne eût songé à contester au roi ou à ses délégués le droit de tout faire, de tout oser ; il avait toujours vu les hommes courber la tête et accepter comme une nécessité le mal même qui venait du pouvoir.

Les idées de droit qui , dans les premières années du siècle ' avaient pénétré à Buénos-Ayres , avec les écrits des encyclopédistes, n'élaient pas encore arrivées jusqu'au Paraguay, et avant 1810 Francia aurait écouté les hommes qui lui auraient parlé de droits , de souveraineté du peuple , avec le même dédain • qu'un homme sérieux de nos jours écoute les fous qui parlent de la possibilité de détruire le paupérisme , d'assurer à chaque homme la nourriture et le logement, du travail attrayant et autres utopies qui pourtant passeront, dans un avenir plus ou moins rapproché , à l'état de faits, et dont la mise en pratique paraîtra aussi simple et juste qu'il nous paraît simple et juste aujourd'hui d'imposer aux gouvernants des devoirs envers les gouvernés.

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Dans la seconde époque de sa vie , Francia n'avait donc appris qu'à détester ce qui dans les colonies s'appelait la première classe , et cela parce qu'on lui avait refusé une fille qu'il aurait voulu épouser. Cependant , malgré sa mauvaise volonté pour l'aristocratie coloniale, il s'était toujours montré disposé à obéir à l'autorité tant qu'il était demeuré au nombre des administrés ; il devait donc exiger pour lui , une fois qu'il fut revêtu du pouvoir, l'obéissance muette avec laquelle il s'était lui-même soumis aux ordres de ses supérieurs.

Telétaitl'hommequi au moment de la révolution fut, comme nous l'avons dit , appelé à faire partie de la première junte en qualité de secrétaire.

La transition dut être bien brusque pour un homme du tempérament de Francia.

Les chefs paraguayens, comme Yedros et Caballero, après la déposition du gouverneur espagnol Velasco , étaient un peu comme des enfants en vacances ; ils ne pensaient qu'à jouir de la liberté acquise , sans se préoccuper des moyens de la conserver.

Le docteur, au contraire, voulut s'occuper et administrer. Par paresse d'esprit, par timidité, on le laissa d'abord faire seul , puis on ne sut plus s'en passer.

Francia, de son côté, voyant qu'on lui laissait toute la besogne , prétendit bientôt être le seul maître ; et l'homme politique tel que ses antécédents l'avaient fait se développa rapidement.

Prenant la place de ceux qui l'avaient précédé , il gouverna despotiquement comme eux. Et pour cela il n'eut pas besoin de soutenir une longue lutte. La première junte fut bientôt dissoute, plutôt par l'insouciance de ses membres que par les petites intrigues de Francia. Celui-ci, qui, comme nous l'avons dit, avait étudié l'histoire romaine , proposa pour remplacer l'administration espagnole un gouvernement consulaire. On s'em-

pressa d'accepter, sans trop savoir ce que cela voulait dire. Un congrès fut réuni en conséquence en 1813. Veut-on savoir ce qu'était un congrès au Paraguay , à cette époque ? Nous l'avons appris d'un honnête Paraguayen qui, en 1843, nous contait l'histoire du pays. Dans ces circonstances , disait-il, le gouvernement faisait comparaître les principaux habitants des différents districts pour former un congrès. Ces malheureux députés arrivaient en effet plutôt en accusés qu'en législateurs, et s'empressaient de voter tout ce qu'on voulait, pour qu'on les laissât retourner chez eux.

Habitués à obéir aveuglément au gouverneur, dont la volonté leur servait de loi , les députés de 1813 s'inquiétèrent fort peu de définir les pouvoirs des consuls ou de les limiter. Ils agirent comme le fait une horde d'Indiens qui se donne un cacique. Francia avait parlé de deux consuls élus pour un an , ils s'empressèrent de voter la proposition telle qu'elle leur était présentée.

La cérémonie imaginée par Francia pour l'inauguration de la république est vraiment curieuse. On installa sur la place publique deux chaises curules , c'est-à-dire deux fauteuils en cuir, décorés du titre de siège de César et siège de Pompée. Francia s'assit sur le premier et laissa le second à Yedros.

Les consuls convinrent qu'ils auraient chacun la moitié des troupes sous leurs ordres, et qu'ils exerceraient alternativement l'autorité pendant quatre mois. Francia, bien entendu, s'arrangea de manière à commencer la rotation et, par conséquent, à la finir.

Pendant ce consulat, Yedros, entièrement dominé par l'habile docteur, suivit sa poli tique, qui consistait à se faire craindre au dedans et à s'isoler le plus possible, afin de ne pas tomber dans la guerre civile, qui à cette époque éprouvait si rudement les autres provinces de l'ancienne vice-royauté.

Malgré la docilité de son collègue, Francia ne s'accommodait

pas d'une autorité partagée; mais il patienta jusqu'en i814, époque à laquelle un nouveau congrès devait se réunir pour renouveler le gouvernement. Alors, dans une intention facile à comprendre, il engagea l'assemblée à confier la direction de la république à un seul magistrat, à l'imitation des provinces voisines, qui avaient à leur tête soit un gouverneur, soit un directeur; et, s'appuyant sur l'exemple des Romains, il proposa la dictature comme l'unique moyen de sauver la république, que personne ne menaçait. Le congrès accepta l'une et l'autre proposition , et passa à la nomination du dictateur. A la grande surprise de Francia, les voix parurent d'abord se porter sur don Fulgencio Yedros ; ce que voyant , il eut l'adresse d'empêcher qu'on n'allât au scrutin. Menacé du même résultat à la seconde séance , il usa du même artifice. Enfin , le troisième jour, les députés comprirent le motif qui faisait ajourner l'élection , et, las de vivre à leurs dépens dans la capitale , las surtout d'assister au congrès, où ils ne faisaient que s'ennuyer, ils votèrent à une grande majorité pour le docteur Francia. Celui-ci ne dut pas tout cependant à la lassitude; le soin qu'il eut de faire arriver, au moment le plus critique, une garde d'honneur de quelques centaines d'hommes dévoués , qui cernèrent l'église où siégeaient ces messieurs, lui valut, sans doute, plus d'un suffrage.

Quoi qu'il en soit, Francia fut nommé dictateur pour trois ans. A peine s'il y avait alors , je ne dirai pas dans le congrès, mais dans tout le Paraguay, une vingtaine de personnes qui connussent la signification de ce mot de dictateur. On n'y attachait pas d'autre sens qu'à celui de gouverneur ; ces hommes simples ne se doutaient pas des souffrances qu'il recélait. Le congrès conféra en même temps à Francia le titre d'excellence, avec un traitement de 9,000 piastres. Mais il ne voulut accepter que le tiers de cette somme , disant que l'État avait plus besoin d'argent que lui : c'était une nouvelle preuve d'un désintéres sèment qui du reste ne s'est jamais démenti.

Lorsque les troupes qui étaient sous les ordres de Yedros apprirent le vote du congrès, elles se mutinèrent et refusèrent de reconnaître un autre chef. La fermentation devint telle qu'un soulèvement paraissait imminent. Malheureusement , le commandant, don Pedro Juan Caballero, quoique ennemi personnel du nouveau dictateur, eut la générosité de sacrifier ses affections à la tranquillité publique : il se rendit dans la caserne, apaisa les soldats, dont il était aimé, et les fit rentrer dans le devoir. Action généreuse , sans doute , mais fatale au pays. Si Caballero eût commencé la guerre civile , le Paraguay eût été préservé d'un fléau bien plus à craindre, c'est-à-dire d'un despotisme basé sur la terreur, et qui ne pouvait durer que par une terreur toujours progressive.

Ici nous laisserons parler Rengger et Longchamps, auxquels on doit les détails les plus précis et les plus circonstanciés sur l'homme étrange qui nous occupe.

« Aussitôt que Francia se vit revêtu du pouvoir absolu , il s'installa dans la maison qui avait servi de résidence aux gouverneurs espagnols , et il commença dès lors , seul , sans jamais consulter qui que ce soit, sans qu'on lui connût aucun ami , à fonder le despotisme silencieux qui allait compléter pour ce malheureux pays tous les essais d'hébétement qu'on avait déjà pratiqués sur les Guaranis.

« Son premier soin fut la réforme de sa propre vie : le jeu et les femmes furent abandonnés sans retour, et il montra désormais la plus grande austérité dans ses mœurs. Dès le matin il s'occupait des affaires : il faisait venir les officiers supérieurs, les commandants de la campagne, les alcades, pour leur donner des ordres ; il recevait les particuliers qui avaient à lui demander quelque faveur ou à lui porter des plaintes; les maîtres ouvriers qui travaillaient pour l'État venaient prendre de lui-même des instructions pour leurs ouvrages. Sa promenade journalière était à la place d'exercice. Le soir, il remplissait ses heures de

délassement par la lecture, surtout par celle des auteurs français qu'on pouvait se procurer, ayant appris le français peu de temps avant la révolution. Les belles-lettres, l'histoire, la géographie, les mathématiques, faisaient tour à tour l'objet de ses études. Les secours de la médecine étant bien insuffisants au Paraguay , il lisait Tissot et Buchan , et se traitait lui-même d'après leurs prescriptions. Un ouvrage ancien sur les arts et métiers l'intéressait particulièrement, et ce fut là qu'il puisa les connaissances dont il fit plus tard une application si extraordinaire. Mais ce qu'il cherchait à connaître avec le plus de soin, c'était tout ce qui se rapporte à l'art militaire, parce qu'il sentait que l'existence politique du pays , et surtout la sienne, dépendait de la manière dont il organiserait la force armée. Afin de pourvoir au matériel , il établit le monopole des bois , trèsrecherchés à Buénos-Ayres, ne permettant leur exportation qu'à ceux qui lui apporteraient des armes et des munitions de guerre; plus tard il fit la même chose pour toutes les branches du commerce, et se procura, au moyen de ces licences, tout ce dont il avait besoin , en même temps qu'il s'attachait par ces faveurs les employés et les négociants qui pouvaient y prétendre.

« Dans l'armée , il commença par éloigner , sous divers prétextes, tous les officiers qui pouvaient lui donner quelque ombrage, et dont l'influence sur les soldats lui paraissait trop grande. Ces officiers, la plupart sans instruction, avaient causé différents désordres ; mais le véritable motif de leur renvoi était qu'ils appartenaient à de bonnes familles, et que le dictateur ne voulait pas laisser en place des hommes qui pouvaient en même temps être citoyens. Il les remplaça , non par des sujets plus capables, mais par des individus qui n'avaient rien à perdre et qui ne pouvaient s'élever que par lui au-dessus de la basse condition d'où il les tirait.

« Il congédia de même tous les soldats dont les opinions lui paraissaient douteuses, et les remplaça par de nouvelles recrues. Cela fait, il organisa différents corps, les exerça journellement

et les assujettit à une discipline sévère ; mais cette discipline se bornait au temps où le soldat se trouvait sous les armes ou dans la caserne; hors de là, celui-ci ne connaissait aucun frein. Le dictateur, seul juge des militaires, avait trop besoin d'eux pour ne pas les ménager. Des grenadiers composaient sa garde et faisaient tout à la fois le service de gendarmes. C'est par eux qu'il envoyait des ordres dans les environs, qu'il faisait appeler les personnes à qui il voulait parler, et exécuter les arrestations. Ils devinrent ainsi la terreur de la ville, surtout lorsque, pour plaire au dictateur, ils se firent ses espions. Le sergent de la garde introduisait les personnes qui demandaient une audience, en sorte qu'il fallait être dans les bonnes grâces de ce sousofficier pour être annoncé. Comme ces grenadiers ne savaient pas bien l'espagnol et ne pouvaient rendre exactement ni les ordres dont ils étaient porteurs, ni les réponses qu'ils recevaient des particuliers , ils occasionnèrent souvent des malentendus qui étaient punis comme des actes de désobéissance.

« Dans l'administration civile, le dictateur ne fit d'abord aucun changement important; il se borna seulement à écarter les hommes indépendants et à mettre ses créatures à leur place ; il s'empara de la nomination des cabildos et alcades, qui, de défenseurs des droits du peuple qu'ils étaient auparavant, devinrent ainsi des instruments serviles du despotisme; il augmenta le nombre des cercles ou commandancias qui forment la division territoriale du Paraguay, et en confia l'administration à des hommes dévoués; il changea jusqu'aux zeladores, espèce d'agents subalternes de police qui veillaient au bon ordre. Les institutions religieuses fixèrent aussi ses regards; mais ici du moins il débuta par une réforme salutaire, en abolissant l'inquisition, dont il existait un commissaire au chef-lieu. L'évèque ayant été affecté de la révolution au point d'en avoir la raison troublée, le dictateur le força de remettre ses pouvoirs à son provisor ou vicaire général, qui gouverna le diocèse sous la direction de ce dernier. Les processions, ainsi que le culte noc

turne dans les églises, furent supprimés, comme pouvant donner lieu à des rassemblements suspects.

« Tous ces changements ne se firent pas à la fois; le dictateur ne les exécuta qu'à mesure qu'il sentit son pouvoir s'affermir. Il observa même, dans les premiers temps, certaines convenances : ses ordres étaient moins absolus, et il cherchait à les justifier aux yeux du public. En particulier, il se montrait plus affable et recevait des visites de politesse de la part des fonctionnaires civils, des officiers et d'autres personnes notables. Alors il ne croyait pas déroger à sa dignité en leur offrant des sièges, et ne les obligeait pas à se tenir debout durant tout le temps qu'il leur parlait, comme cela se fit dans la suite.

« Cependant les trois années de sa dictature allaient expirer; un nouveau congrès devait s'assembler en 1817. il eut soin de le faire composer de ses créatures, en employant à cet effet les commandants des cercles, et se fit nommer dictateur à vie. Une fois établi, il ne se déguisa plus et éclaira bientôt ses compatriotes sur la nature du pouvoir qu'ils lui avaient confié. Quelques caricatures dirigées contre sa personne avaient été affichées aux coins des rues. Ceux qui les avaient faites les mirent sur le compte des Espagnols. Francia ne se laissa pas abuser ; il les fit saisir, et, sans autre forme de procès, ils furent mis aux fers. Comme cela regardait des individus qui n'étaient pas aimés et qui passaient pour turbulents, leur condamnation fit peu d'effet sur le public. On était d'ailleurs accoutumé, dès le temps des Espagnols, à voirie gouvernement juge dans sa propre cause. Il fit aussi, à cette époque, arrêter un ancien colonel de Buénos-Ayres, Volta-Vargas, natif du Paraguay, qui s'était rendu suspect de quelque trame contre lui. Cette arrestation en entraîna plusieurs autres, qui cependant ne donnèrent au dictateur aucune lumière; mais un tel incident ne laissa pas d'accroître sa méfiance et sa sévérité. Dès lors il se fit escorter par des hussards quand il sortait à cheval; deux le précédaient et un le suivait. Ils veillaient à ce que tout le

monde sur son passage se rangeât respectueusement; plus tard ils eurent Tordre de faire rebrousser chemin à quiconque s'y présentait. Les coups de plat de sabre qu'ils distribuèrent dans ces occasions dégoûtèrent bientôt les curieux. Chacun fuyait à l'approche de l'escorte, on fermait portes et fenêtres, et désormais le dictateur traversa toujours la ville comme un désert. >•

Ce système, pour se soutenir, avait besoin du plus complet isolement. Le dictateur le comprit, et ce qui avait été fait dans les premiers temps, soit pour éviter des rapports difficiles avec des voisins qui étaient en guerre avec l'Espagne ou en guerre entre eux, soit pour pouvoir jouer le rôle de Monk visà-vis de l'Espagne, si elle finissait par triompher dans la lutte, devint la base de l'administration de Francia. Tout commerce fut interdit, tout passe-port refusé, sans distinction, aux nationaux comme aux étrangers. De là mille mesures vexatoires impossibles dans un pays où la population eût eu conscience de ses droits. Mais Francia, qui ne voyait dans ses administrés que des idiots, se conduisait en conséquence. Rien ne lui coûtait. Dans tout le pays, il n'avait ni un ami ni un égal. Dans tous les Paraguayos il ne voyait que du bétail, qu'il fallait soumettre par une terreur constamment renouvelée. Aussi tout dans le pays marchait par la terreur et pour la terreur.

Quand on avait le malheur de s'exprimer avec trop de liberté sur les mesures du gouvernement, ou qu'on ne savait point exécuter les ordres, parfois très-laconiques, du docteur Francia, selon sa fantaisie, on était mis aux fers. Souvent une parole innocente, mais mal interprétée, suffisait pour attirer cette punition; et lorsqu'un homme était jeté dans les cachots, il était rare qu'il parvînt à connaître le motif de sa détention. A ces rigueurs s'ajoutait encore la dérision. Deux moines espagnols, se regardant par leur état comme inviolables, s'étaient permis quelques propos offensants. Le dictateur les fit mettre au cachot, après avoir ordonné qu'on leur rasât toute la tète et qu'on les revêtit de jaquettes jaunes, afin, disait^il, de les dé-

pouiller de leur auréole. Un autre Espagnol, don José Casiiniro, fut traité d'une manière encore bien plus dure : les fers dont on le chargea lui entrèrent dans la chair, et, le dictateur en ayant été instruit, sa réponse fut : « S'il veut porter d'autres fers, qu'il s'en fasse forger. » La femme du prisonnier eut donc la triste commission de commander les fers qui devaient enchaîner son mari.

Les prisons , sous une telle administration , étaient, on le conçoit, la base de l'ordre social. Elles étaient à la hauteur du système. Voici comment un témoin oculaire les décrit :

« A l'Assuncion , on distingue deux sortes de prisons , la prison publique et la prison d'Etat. La première, quoiqu'elle contienne aussi quelques prisonniers d'État, sert essentiellement de lieu de détention pour les autres condamnés, et en même temps de maison d'arrêt. C'est un bâtiment de cent pieds de longueur, qui, à l'instar de toutes les maisons du Paraguay, n'a qu'un plain-pied, distribué en huit pièces, et une cour d'à peu près douze mille pieds carrés. Dans chaque pièce se trouvent entassés trente à quarante détenus, qui, ne pouvant tous être couchés sur le plancher, suspendent des hamacs par étages. Qu'on se figure maintenant une quarantaine de personnes enfermées douze heures sur vingt-quatre dans une petite chambre sans fenêtres ni soupiraux, et cela dans un pays où la chaleur monte, les trois quarts de l'année, de vingt-deux à vingt-huit degrés Réaumur,et sous un toit que le soleil échauffe, durant le jour, à plus de cinquante degrés. Aussi arrive-t-il que la sueur des détenus ruisselle, de hamac en hamac, jusque sur les carreaux. Si l'on y joint en outre la mauvaise nourriture, la malpropreté et l'inaction de ces malheureux, on concevra qu'il faut toute la salubrité du climat dont jouit le Paraguay pour que des maladies meurtrières ne se déclarent pas dans ces antres. La cour de la prison est encombrée de petites cabanes, qui servent de réduits aux individus en état de prévention, aux condamnés pour délits correctionnels et à quelques prisonniers

d'Ktat. On leur a permis de construire ces huttes parce que les chambres n'étaient pas assez spacieuses. Là, au moins, ils respirent la fraîcheur de la nuit, quoique la malpropreté y soit aussi grande que dans l'intérieur de la maison. Cependant une partie des prisonniers de la cour, sortant tous les jours pour travailler à des ouvrages publics, peuvent prendre ainsi quelque exercice. A cet effet, ils sont enchaînés deux à deux ou portent simplement la grillette, c'est-à-dire un gros anneau de fer au pied, pendant que la plupart du reste des détenus traînent une autre espèce de fers appelés grillos (i), dont le poids, qui est souvent de vingt-cinq livres, leur permet à peine de marcher. L'État fournit un peu de nourriture et quelques vêtements aux prisonniers qu'il occupe à des travaux publics ; et quant aux autres, ils se soutiennent tant à leurs propres frais qu'au moyen des aumônes que deux ou trois d'entre eux vont recueillir tous les jours en ville, accompagnés d'un soldat, ou qu'on leur envoie, soit par pure charité, soit en accomplissement de quelque vœu.

« Nous avons visité plusieurs fois ces prisons affreuses, tantôt pour des cas de médecine légale, tantôt pour porter des secours à quelque malade. Là on voit mêlés ensemble l'Indien et le mulâtre, le blanc et le noir, le maître et l'esclave; là sont confondus tous les rangs, tous les âges, le coupable et l'innocent, le condamné et le prévenu, le voleur de grands chemins et le débiteur, enfin l'assassin et le patriote; souvent même ils sont attachés à la même chaîne. Mais ce qui met le comble à cet affreux tableau, c'est la démoralisation toujours croissante de la majeure partie des prisonniers, et la joie féroce qu'ils montrent à l'arrivée d'une nouvelle victime.

« Les femmes détenues, dont heureusement il n'y a qu'un très-petit nombre, habitent une chambre et un enclos de palissades, renfermés dans la grande cour, où elles peuvent com-

(1) Co sont deux anneaux de fer passés autour des chevilles et réunis par une barre transversale. Souvent on en met deux paires à un seul prisonnier.

muniquer plus ou moins avec les prisonniers. Des femmes d'un certain rang qui s'étaient attiré le courroux du dictateur y furent mêlées avec des prostituées et des criminelles, et exposées à toutes les insultes des hommes. Elles portent les fers aussi bien que ceux-ci, et la grossesse même ne saurait adoucir leur condition.

« Les détenus de la prison publique , pouvant entretenir des relations avec leurs familles et en recevoir des secours, s'estiment encore bien heureux lorsqu'ils comparent leur sort à celui des infortunés qui occupent les prisons d'État. Celles-ci se trouvent dans les différentes casernes, et consistent en de petites cellules sans fenêtres et dans des souterrains humides, où l'on ne peut se tenir debout qu'au milieu de la voûte. Là les prisonniers particulièrement désignés comme objets de la vengeance du dictateur subissent une réclusion solitaire. Les autres y sont enfermés de deux à quatre par cellule. Tous sont au secret et aux fers, avec une sentinelle qui les garde à vue. Le jour on leur ouvre la porte à moitié ; au soleil couchant on la referme. Il ne leur est pas permis d'avoir de la lumière, ni do s'occuper de quoi que ce soit. Un captif de ma connaissance étant parvenu à apprivoiser des souris qui visitaient sa prison, sa sentinelle les poursuivit pour les tuer. La barbe, les cheveux, les ongles, leur croissent, sans qu'ils obtiennent jamais de les pouvoir couper. Il n'est point permis à leurs familles de leur envoyer plus de deux fois par jour de la nourriture, et cette nourriture ne doit consister qu'en aliments réputés les plus vils dans le pays, en viande et en racine de manioc. Les soldats, à qui on les remet à l'entrée de la caserne, les fouillent avec leurs baïonnettes pour voir si l'on n'y a point introduit quelques papiers ou quelques outils , et souvent ils les gardent pour eux ou les jettent à terre. Lorsqu'un de ces prisonniers tombe malade, aucun secours ne lui est accordé, si ce n'est quelquefois à ses derniers moments, et encore n'est-ce que le jour qu'on peut alors le visiter; la nuit, la porte se re-

ferme sur lui, et le moribond est abandonné à ses souffrances ; aux approches même de la mort, on ne lui ôte point ses fers. J'ai vu le docteur Zavala, que par une faveur singulière du dictateur je pus visiter dans les derniers jours de sa maladie, mourir les grillos aux pieds, et sans qu'on eût permis de lui administrer les sacrements. Ce traitement des prisonniers d'État a été souvent rendu plus inhumain encore par les commandants des casernes, qui cherchaient ainsi à plaire à leur chef.

« Lors de notre départ du Paraguay, le nombre total des détenus pouvait s'élever à cinq cents (à peu prèsle quinzième de la population de la capitale), dont la dixième partie, pour le moins, étaient prisonniers d'État. »

Le bon médecin suisse à qui nous empruntons ces affreux détails n'avait rien à prouver, écrivait sans parti pris; il racontait naïvement ce qu'il avait vu. 11 ne comprenait pas que Francia, isolé, ne pouvant plus descendre du poste où il était monté, devait, pour s'y maintenir, agir comme il agissait; que ce qui était licite ailleurs pouvait devenir un crime au Paraguay. Ce qui est certain, c'est qu'une paix inutile coûtait ainsi plus cher à ce malheureux pays que la guerrre civile à ses voisins.

La guerre civile, en effet, permet au moins l'espoir, elle retrempe le courage , elle crée des réputations ; tandis que la paix sous une tyrannie comme celle de Francia anéantit tout sentiment généreux, en nivelant tout sous le même hébétement. Et il faut bien le répéter, Francia ne pouvait faire autrement, il ne pouvait s'arrêter dans sa marche sans se perdre : tel est le sort des tyrannies, triste pour les tyrans, triste pour leurs victimes.

Mais si ce système odieux servait à maintenir Francia dans son inutile tyrannie, il se minait lui-même, en privant le dictateur de toute ressource. Le manque total de commerce avec les pays voisins , en ruinant les citoyens, ruinait le trésor. Les droits de douane auraient pu suffire aux besoins de la jeune ré-

publique; en se privant de cet élément de richesse, Francia, si économique que fût son administration , et malgré sa propre parcimonie, se trouva bientôt sans argent. Il crut y remédier pendant quelque temps par les amendes, moyennant qu'on en infligeât de très-fortes pour la moindre faute; mais cette ressource se trouva bientôt insuffisante. Il eut recours alors à la spoliation : tel individu supposé riche était obligé de donner 4, 10, 20,000 piastres, et cela dans les vingt-quatre heures, et cela sous peine de mort, comme l'avait montré le docteur en faisant fusiller en sa présence quelques retardataires. Mais le pays finit par être tellement appauvri, que le temps vint bientôt où il ne fut plus possible de lui rien demander. Dans cette extrémité, ne pouvant plus rien extorquer à ses administrés, Francia fit main basse sur tout objet en argent qu'il trouva dans les églises.

Cependant tout cela était en somme bien peu de chose ; le véritable mal était dans l'apathie où tombèrent les Paraguayens quand ils virent que tout travail était inutile. Sous l'administration espagnole, le Paraguay exportait annuellement dans les autres pays d'Amérique de 5 à 600,000 arrobes de yerba mate (thé du Paraguay), qui rapportaient au pays unmillion depiastres. Une fois les ports fermés, la plus grande partie de la yerba moisit dans les magasins et se perdit.

Cette yerba est préparée avec la feuille torréfiée d'un arbre qui vient spontanément dans les forêts du Paraguay; après que Francia eut monopolisé les forêts , on cessa d'en fabriquer. Ce n'est pas tout ; Buénos-Ayres et Montévidéo achetaient primitivement leurs bois de construction au Paraguay ; après la fermeture des ports, ils le tirèrent de Corrientes , et en même temps les Brésiliens commencèrent à faire de l'yerba mate. De sorte que les principaux produits du Paraguay furent remplacés ; et le sombre docteur, qui se donnait tant de mal pour gouverner ce malheureux pays, ne réussit qu'à le ruiner. Les objets qu'on ne savait ou qu'on ne pouvait y fabriquer, et le nombre

en était grand, montèrent à des prix extraordinaires; et comme ils ne pouvaient vendre à personne, les Paraguayens ne savaient que faire du surplus de leurs récoltes ou de leurs cuirs.

Cependant Francia finit par voir que son système de monopolisation était illusoire ; personne ne se présentait pourjroquer des armes contre des bois de construction.il eut alors l'étrange idée de se faire lui-même commerçant et de finir d'accaparer le peu d'argent monnayé qui restait encore au fond des bourses de ses administrés. 11 ne voulut pourtant pas ouvrir les ports naturels du pays qui se trouvent sur la rivière du Paraguay. Il désigna comme marché , comme entrepôt du commerce trèsrestreint qu'il voulut bien autoriser avec le dehors, un petit village appelé ltapua, situé à l'endroit où le Parana se rapproche le plus de l'Uruguay. Les Brésiliens du Rio-Grande furent les seuls qui purent profiter de ce marché en miniature ; quelques petits commerçants vinrent s'y établir et firent des affaires trèslucratives.

Le dictateur entra d'abord en affaires avec les importateurs : il vendit ses cuirs et acheta ce qu'il lui fallait pour établir, à l'Assuncion même et dans quelques villages, des boutiques exploitées par l'État. Ces magasins ne s'ouvraient qu'une ou deux fois par semaine , et la foule alors était si grande , qu'on dut placer à la porte de chacun d'eux un factionnaire chargé de mettre, à coups de plat de sabre, un peu d'ordre parmi les acheteurs trop pressés. Ce grand empressement, qui rendait l'approche des boutiques difficile , dangereuse même , donna naissance à une industrie nouvelle. Tel individu qui était ami du soldat de garde ou qui ne craignait pas les coups de plat de sabre se chargea des achats, et ces courtiers se faisaient payer une forte prime, qui renchérissait encore pour les Paraguayens les objets que Francia leur vendait déjà très-cher. En dépit de ces entraves, le dictateur réalisa d'assez beaux bénéfices en vendant les produits du pays, soit contre argent, soit contre

les produits d'autres pays, pour qu'il laissât subsister le marché d'Itapua.

Disons enfin, pour prouver jusqu'à quel point le bon docteur poussait la sollicitude pour ses administrés, qu'il alla jusqu'à établir à l'Asuncion une pharmacie de l'État, qu'il confia heureusement à un homme de bien et de mérite , le médecin Estigarribia.

Malgré ces pauvres expédients , Francia n'était pas bien riche , et il ne se trouva guère mieux d'une foule d'autres mesures qui produisaient bien une petite économie , mais qui abrutissaient chaque jour davantage le pays. C'est ainsi qu'au grand détriment du peuple , presque tous les emplois civils furent supprimés, que toutes les écoles furent fermées, que la plupart des églises restèrent sans prêtres.

Le dictateur ne songeait qu'à son armée , et encore , dans sa manie économique, lui donna-t-il la plus étrange organisation. Ainsi, sous prétexte que dans une république il ne devait y avoir ni titres inutiles ni vains costumes, il supprima tous les grades : il n'eut ni généraux , ni colonels , ni capitaines ; sa hiérarchie militaire fut fort simple : soldats, caporaux et sergents, voilà tout, et, ce qui est très-caractéristique, dans les endroits où, comme à Itapua, il avait une force considérable, 1 ,500 à 2,000 hommes , ce n'était pas un sergent qui commandait : c'était un individu désigné par le docteur, soldat, caporal ou sergent, qui prenait le titre de lieutenant; mais ce titre, qui ne lui donnait aucun droit à avancement, il le quittait pour reprendre son rang aussi tôt que sa mission était terminée, et Francia avait soin de ne jamais laisser personne trop longtemps dans une position comparativement élevée.

Toujours sous l'empire des mêmes préoccupations , il voulut que le pays contribuât à vêtir ses soldats. Depuis le temps des Adelantadoson semait, récoltait et filait du coton au Paraguay ; les Indiens mêmes fabriquaient quelques étoffes , mais en

quantité insignifiante. Cependant peu à peu l'impossibilité de se procurer autrement des vêtements obligea les femmes à tisser plus qu'elles ne le faisaient d'abord. Le dictateur songea non pas à développer cette industrie, en l'encourageant, mais à en profiter. Il fit semer dans les villages d'Indiens guaranis une assez grande quantité de coton et le fit tisser pour ses troupes. Il payait très-peu ou point ses ouvriers ; mais, en revanche, il punissait très-sévèrement ceux qui ne travaillaient pas.

Et c'est d'un pareil homme qu'une encyclopédie française , le Dictionnaire de Bouillet, a osé dire que son administration fut utile au Paraguay; que ce pays lui doit son organisation , ses manufactures, son commerce et sa civilisation! Nous venons de voir ce dont le pays lui est redevable sous ces divers rapports , et, en fait de civilisation, il le ramena tout bonnement à l'état où le bon Nunès Cabeza l'avait trouvé !

Tournant dans ce cercle vicieux, Francia gouverna pendant ses vingt dernières années sans que personne songeât à l'inquiéter ; ses voisins étaient trop occupés chez eux pour penser au Paraguay. L'exercice d'un pouvoir sans contrôle, la toutepuissance, produisit sur lui son effet ordinaire. Pour satisfaire un caprice, réaliser la première idée venue, il n'y avait sorte d'extravagance dont il ne fût capable. Ainsi, par exemple, en 1837 , le bétail, dans quelques provinces, ayant été attaqué par une épizootie qui se manifestait par des bubons, il envoya des soldats avec ordre de tuer tous les bestiaux , et cet ordre fut exécuté à la lettre. Une autre fois, ennuyé sans doute dé se promener — c'était toujours seul — dans des rues tortueuses, il eut l'idée de percer de larges voies dans sa capitale; il fit abattre en conséquence un grand nombre de maisons , puis il abandonna cette idée , et la pauvre ville , où pas un édifice ne s'était construit depuis 1810, prit un aspect plus misérable encore qu'auparavant.

Cependant personne ne parlait , personne ne lisait , personne

ne criait, peu riaient ; le pays était devenu silencieux comme un tombeau. On laissait les édifices tomber en ruines. Jusque sous le rapport du vêtement, on était revenu à l'état sauvage : dans les campagnes on allait nu, dans la ville presque nu; en 1835, il n'y avait pas dix habits noirs dans tout le pays. Ce qui est plus étrange, c'est qu'on s'était habitué à cette manière de vivre; et nous pouvons dire, sans crainte d'être démenti, que, quand même Francia, dans ses dernières années, n'eût pas eu un seul soldat, le pays tout entier aurait ponctuellement obéi à ses [ordres. La paix et le despotisme avaient fait leur œuvre : le Paraguay était une grande ferme mal exploitée par un seul homme; les habitants y avaient juste la même importance que les bestiaux.

En 1840, Francia sentit que sa fin approchait. Bien qu'il n'entretînt que de rares correspondances, il avait des espèces d'archives, connues de lui seul; il brûla tous ses papiers avec une précipitation dont on ne devine pas le motif. L'altération de sa santé se traduisait par de fréquentes attaques d'hypocondrie. Les arrestations sans motif apparent devenaient plus nombreuses ; c'est ainsi qu'un jour il eut la velléité , que rien ne justifiait, de faire emprisonner, sans distinction de nationalité, tous les étrangers qui se trouvaient dans le pays. Les exécutions aussi se succédaient plus fréquemment ; des malheureux étaient arrachés sans motifde leur prison et fusillés sur la place publique, en présence de l'impitoyable docteur.

Le 19 septembre, le pharmacien Estigarribia, l'unique médecin qui se trouvât dans le pays, fut appelé au palais. 11 trouva le dictateur assez mal pour oser, tout en lui administrant un médicament, lui parler de faire venir un prêtre. Le dictateur s'emporta en injures contre l'imprudent apothicaire, et Dieu sait quel sort il lui aurait fait , si le mal, ne faisant de rapides progrès, lui eût permis de parler; mais il perdit la parole dans la soirée même. Le 20 au matin , les commandants des casernes

se présentèrent pour recevoir les ordres du maître ; Estigarribia, qui ne l'avait pas quitté , dut leur répondre que le dictateur était trop mal pour parler, qu'ils fissent selon l'habitude.

Vers onze heures du matin, Francia avait cessé de vivre. Cependant Estigarribia n'osa rien dire; vers trois heures seulement, il fit sonner la cloche des agonisants. L'inquiétude était grande, comme si un événement de la dernière importance allait s'accomplir. A quatre heures, enfin, on sut la mort du protecteur perpétuel de la république du Paraguay.

La ville pourtant resta muette ; ce ne fut que dans les prisons qu'une lueur d'espoir vint sourire aux malheureux détenus, en les tirant d'une angoisse bien justifiée par l'événement; car, parmi les quelques papiers qu'on trouva plus tard, était une liste de soixante personnes condamnées à être fusillées.

Mais qui succéderait à Francia ? On n'osait même pas poser la question.

Pour écrire ses ordres, le dictateur se servait d'un homme obscur et brutal nommé Patino. Ce fut cet homme qui eut la hardiesse de prendre la place vide; mais il ne fit aucun acte d'autorité , et tout alla comme devant. Il lui eût suffi d'un peu d'énergie pour accaparer sans partage le triste héritage que personne ne réclamait; mais Patino, qui n'avait été qu'un outil, ne savait que faire. Il fureta dans la maison du gouvernement , dans les appartements du dictateur, pourvoir s'il n'y trouverait pasde l'argent. lien trouva, dit-on, et en profita pour s'amuser. Il fît venir les commandants des casernes , joua et but gaiement avec eux.

Cependant personne ne bougeait, tout continuait dans le même silence, et Dieu sait combien de temps le pays fût resté sans gouvernement aucun , si un des sergents , nommé Duré, qui commandait la caserne de San-Francisco , et qui n'aimait pas Patino, n'eùtfait sortir cette population idiote de son apathie.

Ayant préparé sans bruit l'exécution de son projet, il arma une compagnie , se rendit à la maison du gouvernement , garrotta Patino , lui mit les fers aux pieds et l'enferma dans le cachot de sa caserne. Le pauvre diable, fou de terreur, se pendit dans sa prison , de peur d'être pendu.

Duré , nous ne savons trop pourquoi ni par quelle inspiration , peut-être poussé par un sentiment de justice qui se comprend dans l'homme fort et brave quoique illettré, au lieu de prendre lui-même le gouvernement, et certes on lui aurait obéi, eut l'idée d'assembler les commandants des casernes pour former un gouvernement provisoire qui préparerait la réunion d'un congrès.

On se souvenait vaguement des premiers temps de l'indépendance, de ce fameux consulat de Francia etYedros. On élut donc deux consuls, qui furent don Martin Roque Alonso et don Carlos Antonio Lopez.

Ce consulat eut à peu près le même sort que le premier ; l'autorité fut bientôt accaparée par Lopez. Plus adroit que Francia, un peu avocat comme lui , Lopez croyait, ainsi que son prédécesseur, que l'autorité donnait à qui l'exerçait le privilège d'être infaillible et inviolable. Comme son prédécesseur, il était méfiant , soupçonneux, emporté; mais il lui était bien supérieur en fait d'administration , comme aussi en fait de corn merce. Lopez n'aimait pas seulement le pouvoir pour le pouvoir, il l'aimait encore comme moyen d'acquérir des richesses pour lui et pour sa famille.

Ces deux hommes n'étaient ni des exceptions ni des monstres; c'étaient des hommes comme nous tous , mais gâtés par une éducation que l'on a peine à comprendre lorsque l'on a vécu en dehors de l'atmosphère des pays barbares gouvernés comme l'avait été le Paraguay. La toute-puissance , l'inviolabilité de l'autorité, étaient comme un dogme pour ce peuple, qui ne comprenait pas qu'il pût avoir des droits. Il était naturel que ce

sentiment des gouvernés fût partagé par les gouvernants : de là cette prédisposition à la tyrannie chez tous ceux qui ont formé leur intelligence sous la tyrannie.

La différence entre Lopez et Francia s'explique par la famille. Le premier, arrivé au pouvoir déjà vieux, avec les idées de parcimonie que nous connaissons, se contenta d'exercer le pouvoir pour le pouvoir; pour lui le monde finissait avec lui : de là son administration arbitraire et imprévoyante. Le second, au contraire, avait une famille nombreuse; il aimait le pouvoir autant que Francia, mais, en dehors du pouvoir, il aimait sa famille et songeaitaux siens en même temps qu'àlui-même. 11 avaitun patriotisme qui n'était pas sans quelque analogie avec le patriotisme qui a fait commettre les fautes que l'on sait au dernier roi des Français.

Le consulat de Lopez et d'Alonso servit au premier pour se préparer à la dictature , mais à la dictature légale. Aidé d'un prêtre de Buénos-Ayres, le père Palacios, il formula une constitution absurde, où tout était calculé pour assurer la toutepuissance au président, qui pouvait se perpétuer au pouvoir par une simple cérémonie, qui devait, sous mine de réélection, avoir lieu de dix en dix ans. Un de ces congrès où l'on fait comparaître les députés comme des criminels à un tribunal fut assemblé. La constitution proposée par les consuls fut sanctionnée en 1844, et don Carlos Antonio Lopez installé dans la présidence.

Lopez régna sur ce qu'on a bien voulu appeler République du Paraguay de 1844 à 1862. Que fit-il pendant ces dix-huit années de paix et de toute-puissance ? Heureusement pour la tâche que nous nous sommes imposée et pour la patience de nos lecteurs, son règne n'est pas long à raconter. Redevable de son rang, non à l'opinion publique, mais à l'esprit de justice, à l'équité naturelle du brave sergent Duré, il avait reçu des mains du congrès une ferme horriblement mal administrée, où l,out était misérable, depuis le dictateur, mort la menace à la bouche, jusqu'au malheureux soldat qu'il transformait en bourreau. Au

bout de dix-huit années, Lopez laissa une ferme très-bien administrée ; comme toute communauté dans les mains d'un maître intelligent, la misère morale se cachait sous un peu de bienêtre matériel. Mais pendant ces dix-huit années Lopez n'avait rien fait pour le Paraguay, il avait tout fait pour lui ; si ses concitoyens étaient un peu plus à leur aise , ils ne lui en devaient aucune reconnaissance : c'était uniquement parce que , pour s'enrichir lui-même, il n'avait pu éviter d'enrichir les autres.

En un mot, si, comme nous l'avons dit, le Paraguay était, en 1844, une ferme où le citoyen ne comptait pour rien, c'était encore, en 4862, une ferme où le citoyen ne valait pas davantage.

Quand Lopez s'éleva à la présidence , à l'intérieur toute industrie était morte, et le pays avait avec l'extérieur autant de relations que le Japon en 1830. Lopez comprit tout d'abord que l'isolement était la ruine, la continuation de la misère dont Francia avait souffert aussi bien que le pays. Il commença donc par ouvrir au commerce le port d'El Pilar, sur le Paraguay ; il envoya ensuite à Buénos-Ayres un agent pour sonder le terrain et savoir si Rosas, alors au pouvoir, voudrait reconnaître l'indépendance du Paraguay. Rosas s'y refusa net, déclarant, au contraire, que, ayant fait partie de l'ancienne vice-royauté, le Paraguay devait être considéré comme une des provinces de la Confédération Argentine; et c'est ce que Lopez ne pouvait admettre.

Ayant échoué de ce côté, Lopez fit alliance avec la province deCorrientes, alors enguerre avec le dictateur de Buénos-Ayres, et, si les entraves mises par Rosas au commerce du Paraguay l'empêchèrent de prendre une importance immédiate, il se fit néanmoins des affaires plus importantes que celles des Brésiliens à Itapua : les magasins purent vendre librement, et les Paraguayens trouvèrent à se défaire de leur tabac.

Lopez s'occupa en même temps d'organiser ses finances. Pour se créer des ressources, il permit le travail dans les yer-

baies; mais il achetait ce qu'on y fabriquait, et l'exportait ensuite pour le compte de l'Etat, c'est-à-dire pour son compte, avec un bénéfice de 4 à 500 p. 100 (1).

11 autorisa également l'exportation des bois de construction, qui avaient à payer 20 p. 100 ad valorem; mais les appréciations étaient faites de telle façon qu'en résumé ce que le travailleur avait à payer au gouvernement pour l'exploitation des forêts ne montait à guère moins de 80 p. 100.

Enfin l'habile dictateur trouva encore une autre ressource dans le papier timbré, qu'il rendit obligatoire pour tous les actes.

Ces contributions, jointes à la dlme sur tous les produits agricoles, relevèrent bientôt le trésor et permirent à Lopez d'envoyer à Corrientes, pour aider les unitaires, un corps d'armée, organisé non plus à la façon de Francia, mais selon les règles ordinaires, et qu'il plaça sous les ordres de son fils, jeune homme aussi inepte qu'inexpérimenté, qui fut élevé d'emblée par son père au grade de général.

Cette armée, ou plutôt ce ramassis d'hommes, ne fit absolument rien; il ne tarda pas d'ailleurs à être rappelé au Paraguay, quand Lopez vit la mauvaise tournure que l'affaire de Corrientes prenait pour les unitaires.

La chute de Rosas fut un événement heureux pour le Paraguay. 11 suffisait que Rosas lui eût été hostile pour que les unitaires lui fussent favorables. 11 fut d'abord reconnu par le Rrésil, puis par la république de l'Uruguay. Après Caseros, Urquiza ouvrit à ses navires la navigation du Parana, et le 15 juillet 1852 il reconnut son indépendance. Enfin, en mars 1853, Lo-

(1) L'homme qui obtenait une licence pour fabriquer !a yerba partait pour les bois, et travaillait pour son compte avec le nombre d'hommes qu'il voulait. L'arroba (12 kilogrammes) de yerba lui était payée 5 fr. par le gouvernement, qui la revendait, en l'exportant, 30 à 40 francs. Quant au thé ou yerba qui se consommait dans le pays , le gouvernement revendait 15 francs ce qu'il avait payé 5 fr.

pez signa avec les plénipotentiaires de France, d'Angleterre, de Sardaigne et des États-Unis, qui s'étaient rendus à l'Asuncion, des traités d'amitié, de commerce et de navigation, pour la régularisation des relations entre ces États et la république, dit, avec un grand sérieux, un écrivain officiel du Paraguay.

Dans tout cela, Lopez ne cherchait autre chose que des débouchés pour ses marchandises, et des antécédents à opposer aux protestations éventuelles contre la séparation complète d'une province qui, en réalité, devrait faire partie de la République Argentine, tout comme Corrientes ou Jujuy. On connaît l'histoire de la République Argentine de 1852 à 1862, et l'on sait si le Paraguay avait quelque chose à craindre d'un pays divisé et continuellement en guerre. Lopez n'aurait donc eu avec l'extérieur que des relations pacifiques sans son caractère susceptible, sans son sot orgueil, qui occasionna quelques disputes, du reste sans conséquence, avec les agents du Brésil. Il eut, vers 1859, un démêlé plus sérieux avec les États-Unis. Comme nous l'avons dit, l'indépendance du Paraguay avait été reconnue, en 1853, par ces Etats, qui y avaient envoyé un consul, M. Edouard Hopkins. Celui-ci, tout en représentant son pays, voulut entreprendre de grandes opérations commerciales; il monta des fabriques de cigares, des services de bateaux à vapeur, des scieries. Dans les meilleurs termes avec le président, il s'entendit avec lui et en reçut 50,000 francs pour commencer ses opérations. Mais l'accord ne fut pas de longue durée ; Lopez ne tarda pas à prétendre traiter le Yankee comme il était habitué à traiter ses Paraguayens: de là bientôt mésintelligence et mauvais vouloir réciproque.

Vers la même époque , le capitaine Page, de la marine de l'Union , avait été envoyé à la Plata pour des travaux géographiques ; d'abord très-bien accueillie par Lopez, la mission américaine ne tarda pas à ressentir le contre-coup des démêlés du président avec le consul.

Un petit vapeur américain , le Water-Witch, dont se servait

Page pour ses travaux hydrographiques, faiblement armé d'ailleurs , comme il convenait à sa destination , ayant voulu étudier les bords du Parana, en fut empêché par le fort Yapiru. Une altercation s'ensuivit, et quelques coups de canon furent échangés. kLe Water-Witch , ayant eu son gouvernail cassé et sa machine mise hors de service, dut abandonner sa mission. I. 'insulte faite à la bannière étoilée ne pouvait rester sans réparation. En 4859, un agent de l'Union apparut à la Plata , appuyé par une escadre américaine. Il n'aurait fallu que quelques troupes de débarquement pour obtenir tout ce' qu'on aurait voulu , et c'en eût été fait de Lopez et de sa famille , si les hostilités avaient commencé ; mais une double circonstance détourna le danger qui le menaçait. La grande querelle du Nord et du Sud se prévoyait déjà; les Yankees, qui se savaient à la veille d'une guerre civile , avaient donc hâte de terminer cette sotte affaire. D'un autre côté , Urquiza, président de la Confédération Argentine , qui croyait pouvoir compter sur le Paraguay pour mener à bonne fin ses projets contre Buénos-Ayres , recherchait l'occasion de servir Lopez , avec lequel il avait d'ailleurs plus d'une affinité ; et puis il devait être désireux de voir finir au plus tôt cette complication nouvelle, car, si la guerre se fût engagée , Buénos-Ayres serait devenue l'alliée naturelle des Yankees, ce qui eût singulièrement compromis son parti. Sans donc demander l'autorisation des chambres, et avec une spontanéité qui lui fait honneur, Urquiza s'embarqua surleSa/to de Guayra, un des vapeurs de Lopez, et arriva à l'Asuncion dans la nuit du 16 janvier. Il offrit sa médiation ; Lopez et les Yankees l'acceptèrent, et une convention fut conclue, par laquelle Lopez consentit à payer une indemnité de 250,000 francs, si les arbitres qui devaient connaître de cette affaire à Washington trouvaient justes et fondées les réclamations de l'Union. Bref le Paraguay, bien servi à Washington , sortit de cette affaire sans bourse délier.

Lopez eut aussi et le Paraguay a encore des démêlés avec

l'Angleterre, et ces difficultés ne cesseront jamais, parce qu'en ouvrant le pays au commerce étranger , on n'a pas adopté un système administratif intérieur qui concorde avec les usages des nations civilisées. De là, de la part des étrangers, des plaintes constantes et presque toujours fondées qui rendront chaque jour plus difficiles , et enfin tout à fait impossibles, les relations avec un gouvernement arbitraire qui ne peut rien respecter.

Disons donc quel est ce régime intérieur qui maintient les Paraguayens dans l'abrutissement , et rend les relations avec l'extérieur si difficiles.

Depuis son arrivée à la présidence , Lopez n'avait pas eu à vaincre une seule résistance à l'intérieur ; ses ordres, quels qu'ils fussent, étaient ponctuellement exécutés, et cela sans peine, tout naturellement. Il était l'autorité, il devait être obéi. Son unique souci était ce brave sergent Duré , qui avait voulu des garanties pour son pays. Oublié en apparence pendant le court consulat de Lopez et Alonso, il fut , peu de temps après l'institution de la présidence , jeté en prison , sous le plus futile prétexte, une question de discipline, et bientôt après fusillé sans bruit : car, tout chargé de fers qu'il était , il inspirait encore de la terreur à Lopez, qui aurait voulu ensevelir dans un éternel oubli l'homme à qui il devait le pouvoir. C'est au point que le nom de Duré n'est pas même mentionné dans une histoire du Paraguay écrite par l'ordre du président, et dont le manuscrit lui a été communiqué avant l'impression.

Rappelons encore un autre meurtre commis par Lopez. Un homme de bien, Espindola, avait pris un permis pour envoyer une barrique d'eau-de-vie à la villa del Pilar. Ce permis était sur papier timbré et signé par Lopez. A la douane , on fit à Espindola je ne sais quelles difficultés ; toujours est-il qu'ennuyé de ces tracasseries, il déchira le permis devant les employés. C'était presque un crime de lèse-majesté. Le fait

ayant été rapporté à Lopez, le malheureux Espindola fut fusillé cinq minutes après.

Ce n'était point pour inspirer la terreur que Lopez tuait ainsi sans droit ni raison: il n'avait pas besoin de ce ressort. On comprend néanmoins l'effet de pareilles exécutions, et si le mutisme continua d'être profond. Somme toute, sauf la faculté de commercer avec l'extérieur, les citoyens n'avaient pas plus de droits , pas plus de garanties que sous le protectorat de Francia.

Après cela, il est à peine besoin de dire si les actes arbitraires contre la propriété ont été fréquents. Une maison convenait-elle à Lopez ou à sa famille , elle était expropriée pour cause d'utilité publique , et c'était l'acheteur qui en fixait le prix. Et ce que nous disons des maisons , nous pourrions le dire également de toute autre propriété.

Lopez, avec une incroyable bonne foi , s'était dit , comme Louis XIV : « L'État , c'est moi, » et, personne ne le contredisant, il avait fini par en être convaincu.

Le commerce que faisait Lopez ne pouvait qu'être très-lent, très-reslreint, vu l'enfoncement du Paraguay dans le centre de l'Amérique, et l'insuffisance des moyens de transport : les bâtiments à voiles mettaient quinze à vingt jours pour descendre de l'Assuncion à Buénos-Ayres, et de cinquante à soixante-dix jours pour remonter le grand fleuve. La navigation à vapeur pouvait changer la face des choses; Lopez finit par s'en aviser. En 185i, il acheta son premier vapeur en Angleterre, le Tacuary. Bientôt après il comprit de quelle importance il serait d'en pouvoir construire au Paraguay même. Sous la direction d'ouvriers anglais, il établit donc des chantiers, où il fit construire quelques vapeurs, qui font grand honneur aux directeurs de son arsenal ; il en acheta quelques autres et, bref, il se créa une marine qui non-seulement lui permit de donner tout le développement nécessaire à son commerce , mais fit de la république du Paraguay le plus puissant État maritime delà Plata.

Aussi le commerce , presque nul lors de la mort de Francia , s'élevait-il en i860 , d'après les documents officiels publiés au Paraguay, à 12,898,725 francs, savoir :

Importations 4,429,205 francs.

Exportations. ... .... 8,449,520

12,898,725 francs.

Mais il est à remarquer que le seul article du thé du Paraguay, dont le gouvernement a le monopole, représentait (55 pour 100 du montant de la valeur des produits exportés, toujours d'après les documents officiels ; que la plus grande partie des cuirs exportés appartenaient à Lopez ou à l'État, ce qui était la même chose ; qu'il encaissait plus des deux tiers des produits des bois; enfin que l'État profitait aussi d'une grande partie des transports : si bien que l'on peut dire que les neuf dixièmes des exportations se faisaient pour le compte de Lopez.

Cependant ce dixième que Lopez laissait à ses administrés valait mieux que le rien qu'ils avaient sous Francia.

Somme toute, il y avait un immense progrès, nous ne voulons pas le nier, mais le pays n'en profitait que dans une très-faible mesure. Dix-huit années de bonne administration avaient enrichi Lopez, l'Asuncion se relevait de ses ruines. — Il est vrai que sur cinq maisons nouvellement bâties, il y en avait quatre qui appartenaient à la famille Lopez. — Plusieurs églises avaient été construites; l'une d'elles, la Trinidad, élevée en face de la maison de campagne du président, fut le Panthéon de la famille; Lopez l'avait désignée pour recevoir ses restes vénérables. La capitale était éclairée la nuit sur le parcours que suivait Lopez de sa maison de campagne à sa maison de ville. Pour suppléer aux réverbères dans les autres endroits, un décret étrange obligeait tout habitant à ne sortir la nuit que muni d'une lanterne bien allumée, ni plus ni moins que les voitures en Europe. Il y avait des écoles où l'on enseignait à lire et à écrire, et surtout à vénérer le président. Les maîtres devaient y former des em-

ployés; malheur à celui dont renseignement aurait tendu à faire des citoyens ! A PArsenal,de nombreux apprentis paraguayens, très-durement tenus, étaient soigneusement instruits, de manière à ce qu'ils pussent un jour remplacer les ouvriers anglais, qu'on était obligé de payer très-cher. Enfin Lopez avait même un journal, mais quel journal! Les feuilles gouvernementales russes, le Court Journal anglais, qui se pâme d'amour pour l'aristocratie britannique, rougiraient de la tiédeur de leurs sentiments s'ils pouvaient se comparer au célèbre Semanario de l'Asuncion.

Mais aussi ces dix-huit années de mutisme avaient affermi le servilisme des Paraguayos. Je sais bien qu'aux yeux des myopes dix-huit années de prospérité sont une suffisante justification du despotisme de Lopez. Beaucoup se sont dit : Le despotisme est bon, pourvu que le despote soit bon. Erreur que Lopez, heureusement, mais bien à son insu sans doute, s'est chargé de détruire.

Francia avait laissé une ferme mal administrée, mais il n'avait rien laissé après lui, ce qui est une circonstance atténuante : un sergent avait pu prendre sa place. Lopez, à sa mort, laissa une ferme bien administrée; mais, circonstance aggravante, il laissait un fils armé de toutes pièces pour lui succéder.

Enfant encore, sans éducation aucune, Francisco Solano Lopez avait été, comme nous l'avons vu, fait d'emblée général. Depuis lors il se croyait destiné à succéder à son père. Les hommes qui l'entouraient avaient la même conviction, et de là une cour de flatteurs de la pire espèce, qui avaient développé dans ce jeune cœur tous les plus mauvais instincts.

Lopez crut faire beaucoup pour son fils et un peu pour le pays en l'envoyant en Europe comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la république du Paraguay. Rien ne fut épargné pour que le jeune ambassadeur, improvisé diplomate comme il avait été improvisé général, fit bonne figure dans

les cours européennes. Le docteur Gelly, un homme de mérite, citoyen du Paraguay, mais qui avait vécu hors du pays pendant la dictature de Francia, lui fut adjoint comme secrétaire, afin qu'il pùt passer des notes compréhensibles et sans faute d'orthographe. Les officiers de la plus belle prestance, et portant très-sérieusement des uniformes militaires (pour être vrai, nous devrions dire la livrée de la famille Lopez), lui furent attachés comme aides de camp.

Le fils de Lopez ne causa point la sensation qu'il espérait; il fut reçu, dans les différentes cours qui avaient reconnu le Paraguay, avec la froide courtoisie qui est d'habitude ; mais toujours entouré de subalternes, n'ayant de relations intimes qu'avec des industriels qui désiraient faire des affaires, n'osant demander ce qu'il ne comprenait pas, de peur de laisser voir son ignorance, il n'apprit rien, et son voyage, loin d'être un bien pour le pays qu'il était appelé à gouverner, fut au contraire un mal.

Quand nous disons que don Francisco n'apprit rien eu Europe, nous nous trompons : il y apprit la haine contre les républicains, il y apprit les précautions à prendre contre les partis audacieux, il y apprit la nécessité d'affermir le pouvoir par l'hérédité ; enfin sur ce pauvre sauvage se greffèrent toutes les préoccupations des adorateurs quand même du pouvoir. L'unique élément civilisateur qu'il ramena dans son pays fut une dame galante de Paris, qui devait introduire la mode au Paraguay et saper le respect porté aux unions légitimes. Ah ! il en rapporta encore force uniformes, plus superbes les uns que les autres, pour lui et les siens, et assez de connaissances dans l'art du tailleur pour se déguiser en personne civilisée.

De retour au Paraguay, don Francisco, placé à la tète de l'armée, usa et abusa de l'influence que lui donnait l'amour de son père, lequel, par une aberration étrange, mais qui n'est pourtant pas incompréhensible, respectait déjà en lui son futur successeur. Il fut le mauvais génie du vieux Lopez, dont il augmenta la morgue. 11 voyait partout des conspirateurs. Nous ci-

terons un exemple de ces hallucinations, parmi un grand nombre de faits bien connus de ceux qui ont habité le pays. En 1859, se méfiant de quelques pauvres diables qui lui étaient antipathiques, il les fit arrêter et jeter en prison. Au Paraguay, il n'y a pas un seul avocat, pas de défenseur possible ; les juges ne sont que des agents de police, et leur besogne est des plus faciles : ils n'ont qu'à se préoccuper de bien exécuter les ordres qu'ils reçoivent. Ces inoffensifs conspirateurs auraient langui Dieu sait combien d'années dans leurs cachots si l'un d'eux, un nommé Constatt, ayant invoqué sa nationalité, n'avait été réclamé par le consul anglais Henderson. Cette affaire souleva des difficultés dont on se tira d'une étrange manière : on n'eut pour le moment aucun égard aux réclamations du consul ; au bout d une année seulement on mit Constatt en liberté, ainsi que les autres accusés ; mais, pour prouver qu'on avait eu raison d'arrêter l'homme qui avait motivé les réclamations anglaises, on fusilla une couple de Paraguayos, les frères, Découd, qui certes étaient aussi innocents que Constatt. Ces faits, où le grotesque se môle à l'horrible, furent fréquents dans les dernières années du vieux Lopez, qui se laissa de plus en plus gouverner par son fils.

Le successeur de Lopez était trop clairement désigné pour que sa mort fût suivie du moindre désordre. Les admirateurs de son administration — et toutes les administrations en ont — n'osèrent pas crier sans doute : Le roi est mort, vive le roi ! mais le 10 septembre 1862, son père mort, don Francisco assembla l'évêque et les fonctionnaires, et leur donna lecture d'un testament de Lopez qui l'investissait de la vice-présidence jusqu'à ce qu'un congrès eût nommé un président.

Nous savons ce que ce mot d&congrès veut dire au Paraguay. Cette fois pourtant un fait inouï se produisit : un des députés, le vieux Varela , fit observer que dans la constitution promulguée par Lopez se trouvait une phrase ainsi conçue :

•« La république ne pourra jamais devenir le patrimoine d'une personne ou d'une famille ; » et il demanda humblement si en élisant le fils on ne se mettait pas en contradiction avec la loi fondamentale jurée par tous. Don Francisco, qui présidait le congrès, s'adressant à un de ses amis, qui n'était pas député et se trouvait là en amateur : « Père Roman , lui dit-il , répondez à ce que dit cet homme. » Le père Roman leva facilement les scrupules du député trop consciencieux en matière de serment , et Lopez fut élu à l'unanimité.

Une fois au pouvoir, don Francisco devint plus soupçonneux encore; ses frayeurs grandirent avec son importance. Tout homme de quelque mérite qui avait été distingué par le père devint supect au fils. Laisser poindre seulement la velléité de porter un jugement sur un gouvernement quelconque , c'était s'exposer à être traité en ennemi , parce qu'on montrait par là qu'on ne croyait pas à l'infaillibilité de l'autorité. Ainsi un prêtre, le père Mais, très-estimé du vieux Lopez, en faisant en chaire le panégyrique du président défunt , fut amené à dire que Francia avait été un tyran stupide; ce fut assez pour le perdre dans l'esprit du nouveau président -.quelques jours après il était jeté, avec huit de ses collègues, les fers aux pieds, dans une prison où il est resté oublié depuis. C'était décapiter d'un seul coup le clergé paraguayen .

Parmi les personnes que Lopez avait plus particulièrement dis tinguées était un colonel Marin, âgé de soixante-dix ans, et comptant quarante-cinq ans de service ; c'étaitun soldat exemplaire : don Francisco le fit mettre aux fers, ainsi que sa femme et sa fille, sans qu'ils eussent d'autres torts que d'être parents du député trop consciencieux qui avait soulevé au congrès l'incident dont nous venons de parler. Rref , les prisons se remplirent en peu de semaines; on y entassait femmes, vieillards, enfants; et l'on vit se renouveler les scènes du temps de Francia. Ainsi un vieillard, Lescano, qui avait rempli le premier poste dans l'administration civile sous Lopez, et qui était coupable , par

conséquent , d'avoir eu de l'importance et porté de l'amitié au président défunt, fut condamnéau cachot; mais il n'y avait plus de place : on lui mit alors les fers aux pieds et on l'installa sous un escalier, dans une dépendance des prisons, où il mourut sur la terre nue , sans avoir pu seulement obtenir qu'on lui donnât un matelas. Nous n'en finirions pas si nous voulions rapporter un à un tous ces crimes inutiles , tant de supplices immérités , que rien ne motivait.

Le jeune Lopez ne remplace pas son père; il est le continuateur du sombre Francia. Déjà le commerce de la « Yerba », habilement exploité par l'administration précédente, diminue, les contributions augmentent, l'impôt du timbre a été étendu à toutes les transactions, si minimes qu'elles puissent être, et sans qu'on se soit préoccupé de proportionner l'impôt à l'importance de la transaction. Ces folies de la tyrannie ont produit leur effet ordinaire, elles ont appauvri le tyran trop avide: ainsi les billets de banque, qui étaient au pair sous le vieux Lopez , éprouvent déjà une baisse de 50 pour 100, et l'on peut dire que la science économique et administrative du nouveau président a fait diminuer de moitié le crédit du Paraguay, ou, pour mieux dire , de la maison commerciale Lopez et C". En revanche , la police est plus sévère, plus brutale, l'espionnage est partout, se faisant au grand jour ou dans l'ombre , encouragé , provoqué par les récompenses données aux délateurs. Et les choses iront ainsi de mal en pis jusqu'à ce que quelque Duré mette la main surun pouvoir qui n'est à craindre que parce que personne n'ose toucher à ce hérisson de fer aux pieds d'argile.

On ne conçoit vraiment pas comment un tel pays , ou plutôt comment cet immense bagne des forêts tropicales, a pu être admis au rang des nations. Il est vrai de dire que les deux Lopez n'ont rien épargné pour se faire voir tout autres qu'ils ne sont; ils ont trouvé des hommes pour écrire leur Semanario, et des écrivains pour dissimuler la vérité. D'un autre côté , les agents diplomatiques venus au Paraguay, n'ayant d'autre mis-

sion que de faire des traités , d'augmenter les débouchés commerciaux des pays qui les envoyaient , ont fermé les yeux sur cette déplorable administration, oubliant que les relations sont impossibles avec ces fantômes de nation. Le temps prouvera aux grandes puissances d'Europe que pour le Paraguay, comme pour les puissances barbaresques , il faut une diplomatie à part, et que les gouvernants qui ne respectent rien doivent être mis hors du droit des gens. Car un jour viendra enfin où le voile tombera, et alors la vérité apparaîtra dans toute sa hideur.

On connaît maintenant ce pays où la guerre civile n'a jamais pénétré , on voit ce que le Paraguay a gagné à ses quarante ans de paix : il est encore où en étaient les différentes provinces argentines en 1810; il s'est appauvri, il a souffert, il s'est abruti. La guerre civile ne lui aurait-elle pas mieux valu? Elle l'aurait tiré tout du moins de l'état d'hébétement où vivaient les colonies, et qui a été si soigneusement maintenu par Francia et les deux Lopez.

Mais détournons les yeux de tant de misères, et disons un dernier mot des autres pays de la Plata. Deux années se sont écoulées depuis le triomphe des libéraux. Leur arrivée au pouvoir n'a pas été sans doute le remède à tous les maux : les fédéraux ont relevé parfois la tète, des chefs de bandits plutôt que des hommes politiques ont agité les provinces des Andes; mais les ennemis du repos public ont été domptés, et cela sans qu'on ait vu se renouveler les horreurs qui souillaient les victoires des fédéraux. Enfin, sans rigueurs, sans terrorisme, le pays vit en paix et prospère.

On pourrait demander à Mitre plus qu'il ne fait. Nous souhaiterions: i° une organisation plus économique et plus efficace de l'armée ; 2° un peu plus d'ordre dans l'administration des res-

sources de l'État; enfin 3" un peu d'initiative de la part du gouvernement dans la question du papier-monnaie de la province de Buénos-Ayres, dont les fluctuations constantes sont une entrave et un danger pour le commerce. Mais Mitre n'agit guère que lorsqu'il y est poussé par l'opinion publique ; il aime le progrès assurément, il lui ouvrira volontiers les portes, il le laissera venir, mais il ne le provoquera pas.

C'est peut-être un grand tort. Pourtant, nous devons le reconnaître, ce système a toujours réussi dans la pratique, et, malgré l'inertie de l'administration, le commerce augmente, l'émigration commence à voir qu'on peut trouver sur les bords des grandes rivières du Sud sécurité, richesse et liberté, et les rails des chemins de fer, qui pénètrent déjà dans la Pampa, les vapeurs qui sillonnent les rivières, tout annonce que les plus mauvais temps sont passés pour la Plata. Les générations à venir pourront à peine croire, en voyant leur pays si prospère, que leurs pères ont eu à soutenir de si longues et si sanglantes luttes pour leur donner la liberté et la justice, seules bases de la prospérité et de la stabilité des États.

Un fait encore, de moindre importance sans doute, mais que cependant nous sommes heureux de consigner ici, a signalé l'administration du général Mitre : un traité d'amitié a été signé entre l'Espagne et la République Argentine. Reconnue ainsi comme nation par l'ancienne métropole, ayant longtemps souffert pour conquérir ses droits, la jeune république n'a plus qu'à suivre la voie qui lui a été tracée par les fondateurs de sa nationalité. Espérons donc dans son avenir, espérons qu'elle pourra un jour rivaliser avec sa sœur aînée du Nord, qui, elle aussi, aura tôt ou tard à s'applaudir de sa grande guerre civile, entreprise et soutenue avec tant d'héroïsme, pour le triomphe du droit et de la vérité sociale.

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