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leur tue beaucoup de monde et fait de nombreux prisonniers. Sous l'impression de ce retour offensif, le régiment victorieux s'inquiète et hésite, ses chefs se divisent. Aldao, refusant de suivre Corro, conclut avec Ocampo un arrangement qui lui permet de se retirer sur San-Luis en traversant les llanos. Quiroga est chargé de le conduire jusqu'à la frontière de la province. Chemin faisant, Aldao, qui connaît l'homme, lui offre cent hommes de ligne pour s'emparer de la Rioja, en échange de son appui pour ses propres entreprises. Quiroga accepte avec empressement, s'achemine vers la ville, s'en empare, fait main basse sur les fonctionnaires, qu'il jette en prison, et leur envoie des confesseurs et l'ordre de se préparer à mourir.
Dès ce moment, la Rioja et ses habitants deviennent la propriété du bandit. Quiroga n'entend pas perdre son temps à gouverner ; mais c'est lui qui nomme le gouverneur de la province, réduit au rôle d'un commis qu'il approuve ou châtie, suivant le caprice du moment; c'est lui qui perçoit les impôts, et il se les approprie; c'est lui qui a le commandement suprême de la force armée. Toute notion de droit se perd. Pour Quiroga, l'unique ressort du gouvernement, c'est la terreur , et chaque jour il se croit obligé d'augmenter le nombre de ses victimes, pour que chaque jour on le craigne davantage. Dans toute la province il n'y a plus qu'un sentiment, la peur de Quiroga, qui sème autour de lui , sans cesse, indistinctement, l'outrage, la ruine, la mort.
Et , malheureusement , la Rioja n'est pas seule à souffrir de la cruauté de ce tigre, comme on l'a justemeut appelé; son esprit inquiet, ses instincts, le poussaient hors du cercle étroit où il dominait, et les mille complications qui, à chaque moment, surgissaient du système de fédération , ou plutôt du morcellement prôné par Dorrego , l'état déplorable de la République Argentine, où tous les intérêts, toutes les passions étaient en jeu, lui donnaient de fréquentes occasions de sortir de sa tanière.
Ainsi, un colonel, du nom de Madrid, qui avait été envoyé par le gouverneur de Buénos-Ayres à Tucuman pour y lever un régiment de cavalerie destiné à l'armée du Brésil , poussa le zèle jusqu'à renverser le gouvernement local. Le gouverneur dépossédé se plaignit à Buénos-Ayres. Le gouvernement argentin , pour mieux prouver sa non-complicité, invita Quiroga à aller avec ses milices rétablir Tordre. Quiroga s'empressa de répondre à cet appel ; il envahit le Tucuman et s'acquitta de sa mission avec un succès complet. Ce coup d'essai le rendit plus entreprenant encore; tout d'ailleurs semblait servir son besoin de mouvement.
Peu de temps après, c'étaient les prêtres qui , dans une querelle religieuse, l'appelaient à leur aide ; voici à quelle occasion.
L'importance commerciale du port de Buénos-Ayres amenait dans cette ville un grand nombre d'étrangers. Le gouvernement, dans un but facile à comprendre, proposa de leur accorder la liberté des cultes ; une loi fut présentée à cet effet , et elle eut l'approbation de la partie la plus illustre et la plus éclairée du clergé. Les couvents furent sécularisés, elles prêtres, comme en France, devinrent un corps dépendant de l'État par le traitement qu'ils reçurent en échange de leurs propriétés.
Cette question de la liberté des cultes était pour l'Amérique une question vitale; car qui disait là-bas liberté de culte, disait immigration, population. C'est ce que l'on comprenait parfaitement à Buénos-Ayres, mais il n'en fut pas de même dans les provinces: l'émotion fut grande partout; on s'imagina qu'il s'agissait du salut ou de la damnation éternelle, et cette question divisa le pays en deux camps, les catholiques et les libertins, comme les prêtres appelaient les libéraux. Mais étaitce bien réellement une question religieuse? Obéissait-on de part et d'autre à une conviction bien arrêtée, aux impulsions d'une foi bien sincère? Les résultats permettent d'en douter. Quoi qu'il en soit, l'émotion , nous le répétons, fut générale dans l'intérieur du pays. A Cordova, on voulut rétablir l'Inquisition.
Un soulèvement eut lieu à San-Juan. Promptement étouffé, il n'aurait pas eu de sérieuses conséquences sans les prédications qui l'avaient précédé. Mais du haut de la chaire on avait appelé Quiroga à la défense de la foi, menacée par les docteurs de Buénos-Ayres ; on le nommait l'envoyé de Dieu, on engageait la multitude à suivre ses drapeaux.
L'occasion était trop belle pour que Quiroga, qui s'ennuyait dans ses plaines , et qui commençait à trouver que la Rioja était un pays bien pauvre, un théâtre bien étroit pour lui, ne la saisît pas au vol. Un ordre suffit pour rassembler ses milices, et bientôt on le vit apparaître aux portes de San-Juan, précédé d'un drapeau noir écartelé d'une croix couleur de sang, avec cette devise : La Religion ou la mort.
Le parti catholique triompha , ce qui n'empêcha pas que les Jésuites ne fussent chassés et qu'on n'assassinât à Santos- Lugores quatre vénérables prêtres, avec toutes sortes de raffinements de cruauté. En revanche, le portrait, de Rosas fut placé auprès du Saint-Sacrement et porté processionnellement sous un dais.
Après sa pointe sur San-Juan , Quiroga retourna à la Rioja. 11 serait inutile de le suivre pas à pas dans sa longue carrière. Rappelons seulement que ce fut lui qui porta le dernier coup au parti unitaire. Battus à Buénos-Ayres, annulés comme parti politique par l'élection de Rosas, les unitaires étaient encore maîtres de la province de Cordova, où les membres les plus actifs et les plus dévoués du parti s'étaient groupés autour du général Paz, ce glorieux vétéran des guerres de l'indépendance. Nous avons dit ailleurs comment, à la suite du traité d'alliance (feSanta-Fé, Quiroga avait été lancé par Bosas avec Lopez contre les débris du» parti unitaire, et comment, après avoir essuyé plusieurs revers, il avait fini par l'anéantir à la bataille de Tucuman.
Ce succès éclatant, qui livrait toute l'ancienne vice-royauté aux fédéraux, avait porté trop haut le prestige de Quiroga, pour
que Hosas n'en prit point ombrage. De ce moment sa mort fut résolue. Il réussit à l'attirer à Buénos-Ayres , et il l'y retint deux ans, alors que, disposant de toutes les forces du pays, sous l'administration purement nominale de Baicarce et de Viamont, il préparait, avec l'adresse que nous savons, sa dictature. Nous savons comment il avait fini par amener la nation à se jeter dans ses bras et à lui donner le pouvoir absolu.
Peu de temps après arriva à Buénos-Ayres la nouvelle d'un dissentiment entre les gouvernements de Salta, de Tucuman et de Santiago del Estero, dissentiment qui menaçait de faire éclater la guerre enlre les fédéraux. Rosas eut à ce sujet une conférence avec Lopez, qui avait une influence toute-puissante sur le gouvernement de Cordova , à la tête duquel il avait mis une de ses créatures. A la suite de cette conférence , Quiroga fut invité à aller s'entremettre entre les dissidents : lui seul , disait-on, pouvait remplir cette mission de paix.
Quiroga, sous l'empire de je ne sais quels pressentiments, hésita d'abord, mais il finit par se décider, et, le 18 décembre 1835, il quitta Buénos-Ayres pour se rendre dans le nord , accompagné seulement du docteur Ortiz, son secrétaire.
Ce voyage et son dénoûment sont tout un drame. Nous traduisons, en l'abrégeant , le récit pittoresque qu'en a fait Sarmiento.
A peine a-t-on fait une demi-journée qu'on est arrêté par uu ruisseau fangeux, que le chariot qui porte Quiroga ne peut franchir. Le maître de poste accourt pour prêter main-forte; on met de nouveaux chevaux , on réunit tous les efforts , mais le chariot n'avance pas. Quiroga, dont les instincts brutaux, assoupis pendant son séjour à Buénos-Ayres , se sont réveillés dûs qu'il s'est trouvé dans la campagne, au milieu de cette nature el de cette société demi-barbare, enlre dans une fureur épouvantable et fait atteler le maître de poste lui-même. Ce premier obstacle vaincu, le chariot traverse la pampa comme le vent,
roulant tous les jours jusqu'à deux heures du matin et se remettant en marche à quatre. A chaque poste» il s'informe de l'heure à laquelle est passé un courrier de Buénos-Ayres. « Il y a une heure. — Des chevaux ! des chevaux, et ventre à terre! >■ Mais le ciel semble conspirer contre lui. Une pluie diluvienne ne cesse pas un instant pendant trois jours, et convertit les chemins en torrents. Cependant on atteint la juridiction de Santa-Fé : l'inquiétude de Quiroga augmente visiblement; elle devient une véritable angoisse quand, à la poste de Pavon il apprend qu'il n'y a plus de chevaux et que le maître de poste est absent. Il passe là une heure mortelle. Lorsque enfin le chariot se remet en marche, on l'entend murmurer à voix basse : « Si je sors du territoire de Santa-Fé, plus de danger. »»
Au passage du Rio-Tercero, les gauchos du voisinage accourent pour voir le fameux Quiroga, et portent presque le chariot sur leurs épaules. Enfin il arrive à Cordova, une heure après le courrier de Buénos-Ayres , sur les talons duquel il a toujours été depuis son départ. Un des membres du gouvernement accourt à la poste, et le supplie de passer la nuit dans la ville, où on se prépare à le recevoir dignement. « Faites-moi donner des chevaux! » répond laconiquement Quiroga. « Des chevaux! » répète-t-il à chaque nouvelle instance"! Il se remet en route à minuit, sans être descendu de voiture.
Cependant Cordova était agitée par les plus étranges rumeurs. Tout le monde y savait les projets tramés contre Quiroga : il devait être assassiné près de là; on désignait le magasin où les armes avaient été achetées, on nommait les hommes qui s'étaient chargés de l'exécution. Quiroga les a surpris par la ra- ; pidité de sa marche, et son apparition inattendue a fait avorter tous les préparatifs.
Arrivé sans autre encombre à sa destination, il arrange les différends entre les gouvernements hostiles, et repart pour Cordova, malgré les représentations des gouverneurs de Santiago et de Tucuman, qui lui conseillent de s'en retourner par le che-
min de Cuyo, ou le prient tout au moins d'accepter une escorte. Poussé par la fatalité, Quiroga ne veut rien écouter. 11 sait tout cependant : il a reçu avis sur avis à Santiago del Estero; il connaît le danger auquel il a échappé , celui plus grand qui le menace, car ses ennemis n'ont point abandonné leur projet. «A Cordova ! » crie-t-il aux postillons en se mettant en marche , comme si Cordova devait être le terme de son voyage.
Comme on arrivait à la poste de FOjo de Agua, un jeune homme sortant d'un bois voisin accoste le chariot et prie le postillon de s'arrêter. Quiroga met la tête à la portière et lui demande ce qu'il veut : « Je veux parler au docteur Ortiz. » Celui-ci descend, et il apprend ce qui suit : Dans les environs du lieu appelé Baranca-Yaco est posté Santos Perez avec de nombreux bandits. A l'arrivée du chariot, on doit faire feu dessus des deux côtés, et tuer ensuite tout le monde , à commencer par les postillons ; personne ne doit échapper : c'est l'ordre. Ce jeune homme, qui a reçu jadis les bienfaits du docteur, est venu pour le sauver : il a un bon cheval à l'entrée du bois et sa ferme est tout près. Ortiz, effrayé, va raconter à Facundo ce qu'il vient d'apprendre , et le supplie de pourvoir à sa sûreté. Quiroga interroge lui-même le jeune homme, le remercie de sa bonne action et le tranquillise. « L'homme qui doit tuer Facundo Quiroga , lui dit-il , n'est pas encore né. A mon appel, ces bandits se rangeront sous mes ordres et me serviront d'escorte jusqu'à Cordova. Allez sans crainte, mon ami. » C'est donc cette orgueilleuse confiance dans son prestige qui poussait Facundo à la mort.
Arrivés à l'Ojo de Agua , Ortiz appelle le maître de poste, et l'interroge, avec une anxiété facile à comprendre, sur ce qu'il sait à l'égard des avis étranges qu'il a reçus, lui promettant de ne pas abuser de ses confidences. Tout ce que lui a dit son jeune obligé lui est confirmé, avec des détails encore plus précis et plus effrayants. 11 y a une heure à peine que Santos Perez était là, avec sa bande, composée de 30 hommes; ils sont tous
armés de sabres et de carabines ; ils sont déjà postés dans le lieu désigné ; tous ceux qui accompagnent Quiroga doivent mourir, ainsi le lui a dit , à lui-même, Santos Ferez.
« Et, ajouta le pauvre diable, comprenez-vous, monsieur, ce que je dois souffrir moi-même ? Car, enfin , il faut que je fournisse deux postillons, avec la certitude qu'ils seront les premiers tués. Il y a bien ici un neveu du sergent de la troupe...., mais l'autre ?... Qui envcrrai-je à cette boucherie?»
Ortiz fait un dernier effort pour sauver sa vie et celle de ses compagnons de route ; il redit à Quiroga les épouvantables détails qu'il vient d'apprendre , et lui signifie qu'il ne l'accompagnera pas plus loin , s'il s'obstine à se faire tuer inutilement. Facundo, avec un geste de colère et des paroles énergiques, fait entendre au malheureux docteur que le danger de le contrarier en ce lieu est plus grand que celui qui l'attend à Barranca- Yaco, et lui impose impérieusement silence. Et, après avoir pris une tasse de chocolat, il se met au lit et s'endort profondément.
Je laisse à penser quelle nuit passa Ortiz , assuré qu'il était de marcher à une mort certaine, quelles durent être ses angoisses en songeant à sa femme et à ses enfants, qu'il ne devait plus revoir. Peutrêtre il aurait pu fuir, mais, outre qu'il n'osait affronter le courroux d'un maître si terrible, il était retenu par un point d'honneur exagéré.
Enfin le jour paraît ; on se remet en route , et on arrive bientôt au lieu fatal. Deux décharges transpercent le chariot, mais sans blesser personne ; les soldats alors se jettent dessus le sabre nu, et hachent et les hommes et les chevaux. Quiroga, levant la tête, fait hésiter un instant les assassins. 11 demande le commandant de la bande, le fait approcher, et, à cette question : « Que signifie ceci ? » il reçoit pour toute réponse une balle dans l'œil, qui l'étend mort. Santos Perez se délecte à larder à coups d'épée le cadavre de cet homme devant qui tout tremblait. Puis , voyant un postillon qui se tient encore en selle avec la
téte ouverte : « Qu'est-ce que ce jeune homme ? demanda-t-il. — C'est mon neveu, répond son sergent ; je réponds de lui sur ma téte. » Là-dessus, Santos Perez s'approche du sergent, lui envoie une balle dans le cœur, et, descendant ensuite de cheval, il prend l'enfant par un bras, l'étend sur le sol et l'égorgé, malgré ses cris
Restait Lopez ; mais il était âgé , malade. Rosas lui envoya von propre médecin pour le soigner : la maladie fit alors des progrès si rapides qu'en quelques jours le gouverneur de Santa- Fé fut emporté. Ce fut Rosas qui se chargea des honoraires du médecin ; il le récompensa largement, et à peu de frais pour lui-même, en lui donnant une maison léguée par un chanoine à une église.
Système de Rosas à l'égard des étrangers. Ses relations avec les agents diplomatique». — Difficultés entre la France et la Plala. Rupture. Déclaration de blocus. Effets de cette mesure. — Rosas, à l'expiration de son mandat , est réélu avec les mômes pouvoirs extraordinaires.
Rosas n'avait donc plus de rival , rien ne lui faisait plus obstacle. Cependant les difficultés semblaient surgir autour de lui à mesure qu'il devenait de plus en plus maître du pays, et il devait s'en étonner. Ah ! s'il eût pu fermer la république au commerce du monde, comme Francia avait fermé le Paraguay, une bonne tuerie d'unitaires, faite avec soin , aurait assuré pour toujours l'ordre public. Mais ce qui était possible au mélancolique docteur ne l'était pas à Rosas , malgré sa toute-puissance. Il n'eût pu d'ailleurs se passer aisément des produits de la douane, car, bien que son autocratie lui permît de gouverner à bon marché, il lui fallait des ressources, ne flùt-ce que pour donner un peu de crédit à sa banque et quelque valeur au papier qu'il émet-
tait, avec cours forcé. Et, fait étrange à observer, l'exercice même de l'autorité, en le civilisant un peu, amoindrissait ses forces ; lui qui ne pouvait exister que par la barbarie, subissait à son insu l'influence du milieu dans lequel il vivait. On ne peut annihiler une ville qui aie souvenir de temps meilleurs , abrutir en peu de temps une population qui a la conscience de ses droits. La crainte rendait muets le plus grand nombre ; d'autres, sous mille prétextes, émigraient, et, pour la plupart, restaient aux portes de Buénos-Ayres, à Montévidéo, où ils se sentaient libres et, qui plus est, protégés par le gouvernement de la jeune république de l'Uruguay.
Bon gré mal gré , Rosas , chargé des affaires extérieures de la confédération , se trouvait en contact avec les agents diplomatiques ou consulaires que diverses nations entretenaient à Buénos-Ayres. Ces agents, mus par des considérations que nous examinerons plus tard , étaient assez souvent amenés à défendre leurs nationaux , car le nombre des étrangers établis à Buénos-Ayres était considérable, et les traités leur donnaient certains droits; or l'arbitraire de Rosas trouvait un obstacle jusque dans les formes courtoises qu'il fallait garder avec ces agents ; et disons-le de suite , c'était à peu près tout ce que ceux-ci exigeaient; mais toute espèce de contrainte était incompatible avec l'autorité telle que la rêvait ce brutal gaucho.
Ces relations entre Rosas et les agents diplomatiques ne sont pas faciles à expliquer; car on ne se fait pas une idée en Europe de la légèreté des motifs qui ont déterminé le blocus de Buénos-Ayres, l'alliance avec Rivera, l'envoi d'un corps d'armée, et ainsi occasionné des dépenses tout à fait disproportionnées avec les intérêts insignifiants que la France avait dans le pays, dépenses qu'un peu de prudence eût évitées.
C'est que la politique européenne, dans toute l'Amérique, repose malheureusement sur une base bien peu solide : sur les rapports des agents diplomatiques , rapports presque toujours admis sans discussion. Or, voyons comment s'écrivent ces rap-
ports. L'agent arrive ennuyé, fatigué d'un long voyage, généralement mécontent d'avoir été envoyé si loin, et dans un pays de sauvages. Il n'y trouve pas les distractions auxquelles il est habitué, et, pour se désennuyer, il visite beaucoup. Mais son cercle, d'abord étendu, se rétrécit peu à peu, et bientôt il ne fréquente plus que les personnes qui lui sont sympathiques, et tout naturellement il prend les opinions politiques de ses amis. Si ceux-ci sont avec le gouvernement, malheur à ses nationaux! toutes leurs réclamations sont mal fondées, le gouvernement a toujours raison, et ils répondent très-sérieusement à un pauvre homme qui se plaint d'un abus d'autorité : «< Monsieur, je suis ici pour défendre les grands intérêts de mon gouvernement, et non pour m'occuper de vos démêlés avec les agents subalternes de l'autorité du pays. >• Nous pourrions citer des faits.
Si le cas contraire arrive, et ce cas est le plus fréquent, malheur au gouvernement; tout est abus d'autorité, tout sert à motiver une note énergique : un ivrogne qui se fait maltraiter dans la rue pour tapage nocturne, un cabaretier à qui on a cassé quelques bouteilles et qui demande 50,000 ou 100,000 fr. pour une perte insignifiante ; la réclamation la plus absurde est admise , soutenue avec hauteur, et l'honneur de la nation se trouve engagé, non pas en raison de la réclamation, mais par le ton dans lequel elle est faite.
Pour peindre au vrai les relations entre l'Europe et les pays de la Plata , il faudrait entrer dans une foule de commérages qui lasseraient la patience la plus robuste , et nous ne nous en sentons pas le courage ; mais le lecteur prévenu pourra juger des causes par les faits.
Les difficultés entre la France et la Plata étaient de vieille date. Nous avons vu, par exemple, un consul français, Mandeville , se laissant influencer par sa femme , prendre violemment -fait et cause pour les fédéraux. Quand Rosas arriva au pouvoir
(n'oublions pas qu'il était considéré comme conservateur, homme d'ordre) , les agents français en ûrent de très-grands éloges, si bien que leur gouvernement crut que Rosas verrait avec plaisir l'arrivée d'un agent d'une classe plus élevée que les simples consuls auxquels il avait eu jusqu'alors affaire. M. de la Forest fut nommé chargé d'affaires à la Plata. Ce diplomate avait eu, pour des raisons assez habituelles aux agents diplomatiques en Amérique , des difficultés avec le gouvernement chilien ; dans un moment d'effervescence, sa maison avait été menacée, plutôt que pillée : il avait, en conséquence, réclamé une assez forte indemnité, que le Chili avait dû payer. Cet incident était en quelque sorte une bonne aubaine pour Rosas; il crut se donner de l'importance aux yeux de l'Europe, et flatter Pamour-propre américain , en refusant de recevoir un agent diplomatique qui avait contre lui un pareil antécédent.
Le gouvernement de Juillet, mû par un esprit de conciliation assez intempestif, dévora cet affront, sans songer au tort que cette politique timide devait lui faire dans l'opinion publique, prés de Rosas surtout, qui n'y verrait qu'un signe d'impuissance; et, de fait, ses relations avec Buénos-Ayres s'en ressentirent longtemps.
La marche que suivit cette affaire , les graves conséquences qu'elle entraîna, ont été racontées, d'un point de vue qui n'est pas toujours le nôtre, mais avec une grande lucidité, par M. Alfred de Brossard, qui, en sa qualité d'attaché au ministère des affaires étrangères, était placé pour être bien renseigné. Nous ne pouvons donc mieux faire que de le prendre, sous toutes réserves, pour guide, dans la suite de ce récit.
M. de la Forest rappelé, M. de Vins de Peyssac fut envoyé à sa place comme consul général et chargé d'affaires. 11 obtint facilement son exequatur dans la première qualité , mais il ne put obtenir d'audience dans la seconde qu'après une année de démarches; et encore, quand Rosas céda sur ce point, il ne parut ^e faire qu'aux instantes sollicitations de M"' de Mandeville, à
laquelle il écrivait à ce sujet : « J'ai connu autrefois une Maria Sanchez qui était une bonne et vertueuse fédérale; mais je ne la reconnais pas dans le billet que j'ai reçu d'une petite Française bavarde et coquette, et qui porte sa signature. *
M. de Vins fut enfin reçu, et jusqu'à sa mort, en 1837, il se maintint, par beaucoup de condescendance, dans les bonnes grâces de Rosas.
Cependant, la longanimité du gouvernement français devait avoir des bornes. Rosas avait la prétention d'assimiler complètement les étrangers aux nationaux, de les astreindre au service militaire, au logement des gens de guerre, aux contributions extraordinaires, etc. Il avait posé en principe que tous les enfants nés dans le pays en étaient citoyens, quelle que fût la nationalité du père. La France se refusa absolument à admettre ces principes, qui étaient en opposition avec sa propre législation. De là des conflits incessants. Des sévices exercés contre plusieurs Français mirent le comble à la mesure.
M. Roger, qui gérait le consulat en attendant l'arrivée du successeur de M. de Vins, eut ordre de réclamer énergiquement la réparation des griefs dont la France croyait avoir à se plaindre contre le gouvernement de Buénos-Ayres.
Après ce que nous avons raconté tout à l'heure , on ne s'étonnera pas que Rosas ait tenu peu de compte des menaces de la France; et puis , il se pourrait faire qu'au fond il ne fût pas fâché d'une rupture qui devait, dans sa pensée, servir sa politique.
M. Roger n'ayant pu obtenir aucune espèce de satisfaction, d'accord avec l'amiral Leblanc, déclara le blocus de Buénos- Ayres, le 28 mars 1838. Avant de procéder à cette mesure, il avait convoqué les principaux résidents français et leur en avait fait part. Ceux-ci s'étaient hautement récriés sur son inopportunité. « Rosas, disaient-ils, est dans une position très-difficile; de toutes parts son pouvoir tend à se disloquer. L'émigration argentine a un puissant appui dans le général Rivera, qui
tient aujourd'hui presque toute la Bande Orientale. Le parti unitaire, toujours vivace dans les provinces de la confédération, et notamment dans Entre-Rios et Corrientes, se dispose à relever la tête; une opposition formidable se prépare à Buénos- Ayres,ausein même du parlement (Maza n'avait pas encore péri). Il n'y a donc qu'à laisser marcher les événements ; Rosas tombera, par la force des choses, sous le choc de tant d'éléments hostiles. Mais si vous intervenez dans la question, si vous présentez à tous ces esprits jaloux et ombrageux la moindre apparence d'une intervention étrangère , vous prêterez à Rosas une force qu'il n'a pas en ce moment; vous rallierez autour de lui tous ceux qui ont moins de haine pour la dictature que pour les influences extérieures; vous lui donnerez beau jeu pour se poser en défenseur de l'indépendance nationale menacée, et vous consoliderez ainsi son influence sur la partie la moins éclairée et la plus nombreuse de la population. » M. Roger n'avait pas fait de difficulté de reconnaître la force et la vérité de ces observations; mais il était trop tard, et les ordres du gouvernement étaient positifs.
Les prévisions des résidents français se réalisèrent. Rosas, exploitant habilement les préjugés nationaux, excita les passions contre l'action étrangère, et, quand il soumit la question française à la chambre des représentants, ce ne fut que pour la forme; la façon dont il s'était exprimé, traitant de sauvages unitaires, de vils soudoyés par Vor de la France, les députés qui se préparaient à lui faire de l'opposition, ne leur laissait le choix qu'entre le silence et la mort. Toutefois, quatre opposants se levèrent dans cette assemblée vendue ou terrifiée, et le principal des quatre, Augustin Wright, écrivain distingué, orateur courageux, osa, dans la séance du 6 juin 1838, proposer la déclaration de principes suivante, que nous citons comme la dernière expression parlementaire du grand parti dont Rivadavia avait été le chef.
«< Art. \'\ La province de Buénos-Ayres pose en principe
que tous les étrangers dont les gouvernements ont reconnu Tindépendance de la République Argentine devront être traités dans la province, comme ils l'ont été de fait jusqu'à présent, de la même manière que Ta établi pour les sujets de S. M. Britannique le traité conclu entre la république et l'Angleterre le 2 février 1825.
« Art. 2. Le gouvernement portera cette résolution à la connaissance de tous les gouvernements amis, étant bien entendu qu'elle devra être mise à exécution sur-le-champ dans la province, mais qu'elle cessera à l'égard des sujets de ceux de ces gouvernements qui, dans les dix-huit mois à dater de la notificat ion, n'auraient pas accordé sur leurs territoires respectifs , aux citoyens des Provinces Unies du Rio de la Plata , la réciprocité que leur accorde le traité susdit dans les États de S. M. Britannique. »
Il eût été aussi politique que libéral d'adopter cette déclaration Sans faire aucune concession directe à la France, elle lui accordait tout ce qu'elle pouvait demander, et, par sa généralité, elle écartait le danger de l'influence exclusive d'une ou deux nations européennes, car toutes se trouvaient mises sur le même pied; mais elle était trop opposée aux maximes de Rosas pour pouvoir être adoptée : elle fut repoussée à une grande majorité, et Wright, avec les trois députés qui l'avaient soutenu, fut réduit à chercher son salut dans l'exil, où il est mort.
Dès lors, les excitations de Rosas sur l'opinion publique, et la servilité delà chambre, ne connurent plus de bornes. Par un décret du 9 septembre 1839, il rendit obligatoire l'usage de la moustache, comme « symbole de la guerre éternelle et d'extermination engagée avec les tyrans, pirates et immondes Français, ennemis de la liberté américaine»; et, en reconnaissance, le portrait de Yillustre restaurateur des lois, du défenseur de l'indépendance américaine, fut promené dans les rues, exposé dans les églises, avec des honneurs presque divins et des élans d'adulation à peine croyables.
Rosas profita également de cette occasion pour rétablir, par la loi du 16 septembre 1840, la confiscation, que lui-même avait abolie en 1835. Bien avant cette loi, d'ailleurs, les représentants avaient par deux fois (novembre 1839 et avril 1840) mis à la discrétion du gouvernement leur vie et leur honneur, pour la cause sacrée de l'indépendance américaine; et c'est à la faveur de ce grand mot que don Juan Manuel, dont le mandat expirait le 5 mars 1840, obtint des passions surexcitées des uns, de la terreur des autres, sa réélection pour cinq ans, avec les mêmes pouvoirs extraordinaires.
Soulèvement contre Rosas. — Guerre entre Buénos-Ayres et Montevideo. Invasion du territoire argentin par les émigrés. Alliance de la France avec l'Etat oriental et les patriotes argentins. — l.a Mazhorca. — Arrivée de l'amiral de Mackau. Négociations de paix. Traité du 29 octobre 1840. Ses effets.
Ces faits coïncidaient avec des événements non moins graves qui se déroulaient de l'autre côté de la Plata. Les émigrés argentins, qui, nous l'avons dit, y étaient très-nombreux, avaient aidé le général Rivera dans ses prétentions politiques. Pour cette seule raison, Rivera était un ennemi dont Rosas devait se défaire à tout prix. Le moyen le plus simple était de se prononcer pour ses ennemis. C'est ainsi qu'Oribe, qui avait été obligé d'abdiquer dans les circonstances que nous avons racontées, fut reconnu par Rosas comme le président légal de la république de l'Uruguay.
C'était la guerre déclarée. Rivera la commença en favorisant l'invasion du territoire de la confédération par les émigrés argentins, sous la conduite de Lavalle; et, un moment, il put croire qu'il allait faire disparaître son rival.
Rosas, en effet, ne trompait plus personne. Les gouverneurs des provinces s'effrayaient de son ascendant dominateur ; ceux qui avaient voté pour lui avec la conviction qu'il gouvernerait
despotiquement, mais aussi dans l'espoir qu'en échange on aurait lâ paix, voyaient leurs espérances déçues et s'alarmaient de la tournure des affaires : aussi l'invasion de Lavalle eut-elle d'abord un plein succès.
Les émigrés traversèrent l'Uruguay, et défirent les fédéraux au Yerua, dans l'Entre-Rios. Cette province se prononça contre Rosas; celles de Corrientes et de Santa-Fé firent de même peu de temps après, et un vaste soulèvement eut lieu dans les campagnes du sud de la province de Buénos-Ayres, précisément parmi les hommes qu'on avait jusqu'alors considérés comme les plus chauds partisans de Rosas.
Les Français qui bloquaient le port de Buénos-Ayres et les Argentins qui attaquaient le dictateur avaient des intérêts trop identiques pour qu'ils ne s'unissent pas dans un but commun. Aidé par l'escadre française, Lavalle avait traversé le Paraua, et au mois de septembre il se trouvait aux portes de Buénos- Ayres, quand l'amiral Mackau parut dans la Plata.
On y savait quelle était la situation de la France vers la fin de 1840, et qu'une rupture, motivée par la question d'Orient, était imminente entre les deux grandes puissances maritimes européennes. On y avait également appris la nomination de l'amiral Baudin, qui s'était prononcé pour une action vigoureuse contre Rosas, puis sa destitution. Aussi l'envoi de l'amiral Mackau fut-il, dès les premiers jours , considéré comme un malheur pour les unitaires, comme un triomphe pour Rosas. Bientôt après on apprit que la rébellion du sud avait été étouffée. Ces deux circonstances firent hésiter Lavalle, qui, craignant d'être pris à revers, n'osa attaquer la ville avec les forces qu'il avait conduites jusqu'à Moron.
On vit alors la face des choses changer tout d'un coup. Rosas, à deux doigts de sa perte, commença à se relever. Il disposait à son gré de la chambre des représentants, qui était un jouet dans ses mains, et dont l'unique occupation était de sanctionner ses énormités. Et quant à l'opinion publique, il la terrifiait par les
moyens qui avaient si bien réussi à Quiroga dans les provinces intérieures. Le nerf véritable de l'administration était une société populaire connue sous le nom de Mazhorca.
Bien que nous nous proposions de glisser le plus rapidement possible sur cette triste période de l'histoire du pays, nous devons dire quelques mots de cette fameuse société , car nous ne sachions pas qu'il ait existé ailleurs une pareille institution. Voici comment elle avait pris naissance et quel rôle elle fut appelée à jouer :
Les partisans de Rosas , sur son invitation , s* étaient réunis en association dans le but de défendre l'indépendance du pays, menacée par l'escadre de blocus et par les unitaires alliés aux étrangers. La société n'avait aucun caractère officiel, bien que les employés de la police , les chefs de corps, en fissent partie. Elle faisait en masse une besogne analogue à celle de Fouquier- Tinville sous la Terreur. Elle désignait les suspects; mais elle ne les faisait pas comparaître devant un tribunal , elle les frappait directement. Le poignard était l'arme avouée de la société. Ses membres les plus considérables s'honoraient d'assassiner, de piller, tant dans la ville même que dans les faubourgs. La police était à sa disposition, et, en cas de résistance de la part des victimes désignées, lui prêtait aide et appui.
On comprend ce que pouvait oser une pareille association. Ajoutons que le rebut de la société s'y était affilié , car c'était un refuge assuré contre toute poursuite, pour le passé comme pour l'avenir. Or, à l'exception des amis de Rosas, tous les autres citoyens leur étaient abandonnés, corps et biens.
Quoique le nombre des personnes assassinées dans les rues de Buénos-Ayres ait été exagéré dans les écrits d'indarte , la terreur produite par ces exécutions était plus grande encore que celle qui régna en France dans les plus mauvais jours de 93 et 94 : car, sous Robespierre , l'homme véritablement patriote, ou celui qui vivait obscur, n'avait rien à craindre ; il y
avait d'ailleurs un emprisonnement, un jugement; c'était déjà une garantie. Mais sous Rosas, une dispute avec un mazhorquero, même un crédit qu'on lui aurait ouvert, peut-être pour se le rendre propice, tout pouvait être une cause de mort.
L'odieux de ces exécutions, faites en pleine rue, souvent en plein jour, était aggravé encore par les mutilations que subissaient les cadavres. Un pauvre boutiquier espagnol fut brûlé, en place publique, dans une barrique de poix, qui servit de feu de joie pendant une partie de la nuit. Les cadavres , chargés sur les voitures des marchands de fruits, étaient conduits au cimetière, au milieu d'un concert de sarcasmes, par les fédéraux , qui croyaient, par ces ignobles plaisanteries , faire leur cour à Rosas. La ville, terrifiée, était plongée dans une morne stupeur. Nous aurons occasion de citer les paroles d'un historien impartial, et nous le ferons avec plaisir, car ces horreurs, que rien ne motivait pour ainsi dire , ont besoin , pour être crues, de témoignages irrécusables.
» Rosas et ses amis, qu'avaient un instant intimidés le soulèvement du sud et l'approche de Lavalle, une fois débarrassés de ce double souci , se déchaînèrent avec une inconcevable furie sur cette pauvre ville de Buénos-Ayres. Le dictateur s'était établi dans un camp retranché , à deux lieues de la ville , et de là il jugeait des exploits de ses partisans, qui molestaient , dépouillaient, tuaient, avec la plus méritoire émulation, les ennemis du tyran, et affermissaient ainsi son pouvoir. >»
Tel était l'état du pays à l'arrivée de l'amiral Mackau. Sans doute un militaire français ne pouvait voir avec indifférence de pareilles atrocités; mais une guerre européenne pouvait survenir, une division navale perdue dans ces lointains parages courait mille dangers. Il avait pour mission de traiter, et il traita tout à l'avantage de Rosas , qui, connaissant les préoccupations de l'amiral français, crut pouvoir se montrer exigeant, même er
présence de la formidable escadre que Mackau avait sous ses ordres.
Voici l'examen que M. de Brossard fait du traité qui fut signé le 29 octobre 1840, «< traité qui a une grande importance dans l'histoire des États de la Plata, et est le point de départ de la situation actuelle de ces États respectivement entre eux et visà-vis de l'Europe. »
«. En 1840, dit-il, la France avait besoin d'en finir avec la Plata, par des raisons étrangères à la question même qui s'agitait dans ces parages. Du moment donc que son gouvernement ne cherchait plus ce qui convenait le mieux aux intérêts de la France, considérés d'une manière absolue et spéciale, le traité avait sa raison d'être dans les rapports généraux de la France à la même époque; aussi, comme expédient pour sortir d'une situation donnée et à un moment donné, est-il irréprochable. Il n'en est pas de même lorsqu'on l'envisage au point de vue des intérêts que sa conclusion avait pour but de régler en Amérique.
u Les instructions de M. l'amiral de Mackau lui enjoignaient « d'exiger une indemnité pour les Français qui avaient souffert «( des cruautés de Rosas, la garantie qu'ils ne seraient plus n sujets à certaines exigences du gouvernement argentin, et « des conditions honorables pour nos alliés. Ces alliés étaient « de deux espèces : les insurgés de Buénos-Ayres , armés « contre Rosas dans le sein de la république qu'il tyrannisait, «i lesquels avaient reçu des subsides de nous, et l'État de Mon- « tévidéo, qui était un allié, agissant avec nous comme un État «< indépendant. Pour les uns, il y avait à obtenir une amnistie ; » pour les autres, une garantie d'existence.... (1). »
« En d'autres termes, M. de Mackau avait des intérêts purement français à faire prévaloir, des intérêts américains à sauve-
(1) Lettre de M. Thiersau Constitutionnel. 16 mai 18*6.
garder : ceux-ci étaient encore des intérêts français, car il s'agissait du sort actuel et de Pavenir de nos alliés.
« Et, quoiqu'on ait refusé ce titre aux Argentins qui marchaient avec nous , et même au gouvernement oriental, les uns et les autres y avaient droit, car ils avaient reçu nos subsides , agi de concert avec notre escadre. Sur la foi de notre amitié, le gouvernement oriental avait déclaré la guerre à Rosas; et, à la proposition qu'il avait faite au gouvernement français de conclure un traité régulier d'alliance défensive, le président du conseil du 1er mars avait répondu par cette déclaration, qui constituait à elle seule un engagement formel : .c Quant à l'al- « lianec que votre gouvernement désire conclure pour les cir- « constances de la guerre actuelle contre le général Rosas , je « n'ai pas besoin de rappeler que cette alliance existe de fait, « et certes les preuves d'amitié que la république orientale « de l'Uruguay a déjà reçues de la France garantissent assez « en tout état de cause, dans la guerre comme dans la paix, Us « mêmes sympathies et les mêmes témoignages d*intérêt qui lui u sont assurés (i). »
« Quant aux Argentins, ils ne pouvaient pas être considérés comme de simples émigrés armés , puisqu'ils s'appuyaient sur les gouvernements des provinces de Corrientes et d'Entre-Rios, indépendantes et souveraines, aux termes mêmes des divers traités qui les unissent à Buénos-Ayres. Il y avait donc là pour la France une question de loyauté, d'honneur, et par conséquent de considération cl d'influence présente et à venir.
« En ce qui concerne les intérêts purement français, l'amiral de Mackau obtint (article ier) une indemnité pour les Français qui auraient éprouvé des pertes ou souffert des dommages sur le territoire argentin, et (article 5) le traitement de la nation la plus favorisée pour les Français établis sur ce territoire, à charge de réciprocité.
(1) Note de M. Thicrs au minisire de l'Uruguay en France, du 31 juillet 1S40.
« Si défectueuse qu'ait pu être l'exécution de l'article 1er du traité, quelques plaintes qu'elle ait soulevées (plaintes dans lesquelles nous n'entrerons pas), il n'est pas douteux que la conquête du principe de l'indemnité était un grand point de gagné. C'était beaucoup que d'avoir amené un gouvernement dictatorial, irresponsable envers ses nationaux, à se reconnaître responsable vis-à-vis des résidents étrangers.
« Le bénéfice de l'article 5 se trouve malheureusement restreint par les réserves de l'article 6, ainsi conçu :
« Nonobstant ce qui est stipulé dans l'article précédent, si le « gouvernement de la confédération argentine accordait aux f citoyens ou naturels de tout ou partie des Etats de l'Amé- « rique du Sud des droits spéciaux, civils ou politiques, plus « étendus que ceux dont jouissent actuellement les sujets de « toutes et chacune des nations amies et neutres , même les « plus favorisées, ces droits ne pourraient être étendus aux ci- « toyens français établis sur le territoire de la république, ni « être réclamés par eux. »
« On a dit, à la vérité , que « cette réserve n'est point une « exclusion, mais une garantie, contre ce qui pourrait compro- « mettre nos compatriotes dans les affaires du pays , puisque , « dans le cas où la ligue amphictyonique longtemps rêvée entre « les républiques espagnoles s'établirait , les Français , comme « tous les autres Européens, et les Américains du Nord, se- « raient tenus en dehors de l'exercice des facultés électorales , « de la nomination aux emplois publics, ainsi que de tout ser- « vice dans les milices (1). »
« Ceci serait parfaitement juste , si la réserve ne s'appliquait qu'aux droits politiques; mais elle comprend aussi les droits civils , ce qui est bien différent, et extrêmement grave.
« Il est encore à remarquer que l'article 5 ne résout en au-
(1) Un officier de la Aolte, Revue des Deux-Mondes, t. XXV, p. 366.
cune manière la difficulté relative à la nationalité des fils de Français nés dans le pays ; car, l'Angleterre ayant, comme nous l'avons dit , accepté la doctrine du gouvernement de Buénos- Ayres à ce sujet, ce gouvernement est autorisé à dire qu'en nous traitant comme les Anglais, il ne viole pas la disposition qui nous accorde le traitement de la nation la plus favorisée.
<( Enfin , et ceci est non moins grave , les dispositions du traité ne sont valables que pour la province de Buénos-Ayres, quoi qu'on en ait dit et quoique la rédaction du traité les présente comme applicables à la confédération argentine. On se rappelle que cette qualification est purement nominale; que, sur quatorze provinces, cinq seulement sont unies par des actes synallagmatiques ; que , si la loi fondamental»- de 1825 a établi un lien fédéral, ce fut à la condition de convoquer le congrès général, dissous par le parti fédéral lui-même ; que, si cette loi et les conventions préliminaires de 1830 attribuent à Buénos- Ayres la direction des relations extérieures , ce n'est qu'à la charge de ratification par les diverses provinces.
« Il y a plus : les dispositions de la loi fondamentale et les conventions préliminaires de 1830 ont été modifiées, en ce qui concerne les cinq provinces de Buénos-Ayres , Corrientes , Santa-Fé, Entre-Rios et Cordova, par le traité du 4 janvier 1831 , qui a transporté à la commission représentative de Santa- Fé le droit de conclure tous traités, sauf ratification parles provinces alliées. Si le général a violé les stipulations de 1831 en dissolvant la commission de Santa-Fé et en ne convoquant pas le congrès général qui devait la remplacer, s'il a constamment éludé l'application complète de la loi fondamentale, si même la plupart de ses actes sont autant de dérogations à cette loi, il ne peut arguer du lien fédéral qu'elle a créé, et il ne saurait résulter pour lui de ces usurpations aucun droit de représenter exclusivement au dehors la prétendue confédération argentine.
« 11 n'y a pas, à cet égard, de contestations sérieuses et
loyales possibles. Le traité de 1840, parfaitement régulier visà-vis de la province de Buénos-Ayres , ne peut avoir vis-à-vis des autres provinces argentines qu'une valeur de fait basée sur le pouvoir de fait du général Rosas.
« Quant aux intérêts américains, ils furent réglés par les articles 3 et 4.
« Le premier de ces deux articles, relatif aux Argentins proscrits depuis le 1er décembre 1828, stipula une amnistie, mais rédigée dans des termes si peu précis , si favorables aux restrictions mentales dont abonde toujours le général Rosas, qu'elle peut être considérée comme illusoire. C'est ainsi qu'elle fut envisagée par le plus grand nombre des intéressés : ceux qui s'y abandonnèrent n'eurent qu'à s'en repentir, et, depuis, 15,000 nouveaux proscrits ont quitté le pays.
« A cet égard, le traité du 29 octobre 1840, dont l'intention était bonne, mais la rédaction défectueuse, fut pris, non sans raison, comme un abandon de nos alliés argentins. Notre considération , la foi dans notre parole , en reçurent un irréparable échec.
« Quant à l'article 4 , relatif à l'Etat oriental , il est ainsi conçu : « Il est entendu que le gouvernement de Buénos-Ayres •< continuera à considérer en état de parfaite et absolue indé- « pendance la république orientale de l'Uruguay, de la manière « qu'il l'a stipulé dans la convention préliminaire de paix « conclue le 27 août 1828 avec l'empire du Brésil, sans préju- « dice de ses droits naturels , toutes les fois que le demande- «t ront la justice , l'honneur et la sécurité de la confédération « argentine. »
Cet article a été violemment critiqué , comme captieux et comme livrant, par la réserve qui le -termine, la république orientale aux attaques plus ou moins colorées de Rosas.
Ce n'est pas un reproche que l'on doive faire, selon nous, au traité de 1840 et à son auteur :
M. l'amiral de Mackau, pressé par les circonstances, crai-
gnant d'entraver les négociations par la présence d'un tiers , refusa d'admettre aux conférences un envoyé de Montévidéo. En cela M. de Mackau est tombé, ce nous semble, dans une grande erreur de fait et de droit. Le gouvernement oriental , notre allié de fait, avait un droit incontestable à être représenté dans les négociations. En le faisant figurer dans la convention, nous établissions immédiatement la paix entre les deux républiques riveraines de la Plata , et Rosas eût sans doute regardé à deux fois à rompre plus tard un accord auquel nous aurions été partie, et dont nous aurions été dès lors garants. En l'obligeant à traiter directement avec le gouvernement de Montévidéo, nous aurions étouffé dans leur germe les chicanes qu'il a élevées plus tard sur la légalité de ce gouvernement , et dont il s'est prévalu pour envahir l'Etat oriental, sous prétexte de rétablir Oribe , qualifié par lui de président légal. Ce prétexte lui eût échappé; la guerre, terminée en 1840, ne se serait pas prolongée pendant dix ans, et n'aurait pas nécessité une seconde intervention française.
« 11 y a plus : les proscrits argentins se seraient probablement décidés plus facilement à poser les armes, s'ils avaient vu, dans l'État occidental en paix avec tous ses voisins , un asile assuré et tranquille contre la mauvaise foi et les vengeances qu'ils redoutaient de Rosas. Mais alors que l'État qui les avait généreusement accueillis, secourus et armés, restait en lutte contre leurs persécuteurs , pouvaient-ils loyalement, honorablement, ne songer qu'à eux-mêmes et l'abandonner dans sa nécessité ?
«Nous n'hésitons pas à le dire, M. l'amiral de Mackau eût rendu à la France un service plus grand que celui qu'il a rendu en effet s'il eût dès lors pacifié les deux rives de la Plata, car il eût prévenu les crises postérieures ; mais, ne l'ayant pas fait, n'ayant pas voulu , d'un autre côté , abandonner complètement notre allié , il prit le parti le plus honorable , mais aussi le moins sûr, qui lui restait à prendre : il s'efforça du moins de garantir Montévidéo contre les chances de la lutte qui allait se
poursuivre. Il réserva à la France la faculté de revenir , s'il le fallait, dans des circonstances plus favorables ; il lui ménagea un droit éventuel d'intervention.
« Le sens de l'article 4 du traité du 29 octobre 1 840 n'est donc pas douteux , môme avec la réserve qu'il renferme. M. Guizoi l'a très-bien interprété à la tribune de la Chambre des pairs, le 13 janvier 1842.
«( Le sens que nous attachons à cet article , dit-il , c'est que « le gouvernement de Buénos-Ayres est tenu de respecter l'in- « dépendance de la république de l'Uruguay , et de ne point « conquérir cette république, de ne point se l'incorporer, de « ne point en faire une province de la confédération , sans que « cependant il lui soit interdit, comme cela peut toujours se « faire entre États indépendants , de faire la guerre à la répu- « blique de l'Uruguay , si l'honneur et la sûreté de la confédé- « ration argentine l'exigent. »
«c Ce commentaire, M. Daru l'a parfaitement complété, comme il suit, dans son rapport du 17 décembre 1849 sur les affaires de Montévidéo :
«< Cette réserve, constatant le droit de toute nation indépen- « dante de faire la guerre à ses risques et périls, ne peut chan- « ger la signification de l'article lui-même. Il y avait là, «< évidemment , deux droits consacrés : celui du général Rosas « d'intervenir, les armes à la main, si son intérêt ou son • honneur le lui commandait ; celui de la France, d'examiner « si le gouvernement argentin , sous prétexte de venger son « honneur ou de servir ses intérêts , ne porterait pas atteinte « à l'indépendance de l'État oriental. »
«< En résumé, le traité du 29 octobre 1840 nous laissa dans la Plata, avec des droits acquis et reconnus, mais incomplètement définis pour nos nationaux, sous le coup du reproche plus ou moins fondé d'avoir abandonné ou mal soutenu nos alliés , et avec l'éventualité, qui n'a pas manqué de se réaliser, d'une intervention obligée dans un délai peu éloigné. »
Rosas , lui , y gagna la dissolution de la ligue formée contre sa puissance, la méfiance et Fhostilité semées entre ses adversaires, la retraite de la France et la liberté d'agir , sans avoir à se heurter à nos armes, contre ceux de ses ennemis qui restaient debout devant lui.
Guerre et proscriptions dans les provinces argentines. Lopez, Rivera. — Expulsion des Jésuites. — Mort de Lavalle. — Cruautés d'Oribe. — Conspiration de Maza.
— Bataille d'Àrroyo-Grande. —Invasion de l'Etat oriental. Siège deMontévidéo
— Médiation anglo-française repoussée par Rosas. — Légion française et italienne. Garibaldi. — Détresse du gouvernement oriental. Bataille d'India-Muerla. Urquiza.
Tout, en effet , n'était pas fini pour Rosas; Lopez , neveu du gouverneur de Santa-Fé, empoisonné par le médecin de Rosas. était à une dizaine de marches de Buénos-Ayres; les provinces d'Entre-Rios et de Corrientes étaient au pouvoir de Rivera, et, dans la capitale même, les mécontents étaient nombreux. Rosas, moitié par la force, moitié par la terreur, étouffa, en moins de deux ans , toutes les hostilités, ouvertes ou cachées.
Une loi du 16 septembre 1840, dont nous avons déjà parlé, affectait aux dépenses du gouvernement, et à la rémunération des services de ses adhérents, tous les biens meubles et immeubles des unitaires ; elle portait en outre des peines discrétionnaires contre tout unitaire qui aliénerait ses biens, contre les complices de ces aliénations et contre les officiers publics qui y prêteraient la main. Le gouvernement argentin usa largement de cette arme des gouvernements despotiques et révolutionnaires. A chaque succès des armes fédérales, des primes énormes étaient accordées aux soutiens de la dictature ; les simples soldats recevaient jusqu'à deux cents tètes de bétail, et les généraux jusqu'à cinq ou six mille.
Un décret du 26 mars 1841 , renchérissant encore sur ce système, exempta pour vingt ans de toutes contributions directes et de l'impôt des patentes tous les citoyens armés pour la
fédération. Or, toute la population virile étant sous les armes, le poids des impôts pesait entièrement sur les vieillards , les femmes , les orphelins et les étrangers , qui n'y pouvaient suffire : nouveau prétexte pour justifier la nécessité des confiscations.
Si cette épée de Damoclès toujours suspendue sur la téte des citoyens ne suffisait pas à étouffer leurs murmures, les poignards toujours prêts de la Mazhorca recommençaient à jouer, (irâce à ces moyens, ïordre régna à Buénos-Ayres. Pour mieux l'assurer, Rosas crut encore devoir se débarrasser des Jésuites, non qu'il pût leur reprocher de se mêler des affaires politiques, mais parce qu'ils gardaient une neutralité coupable à ses yeux.
« Malgré leurs vertus chrétiennes et morales , disait-il dans un message à la législature, les Pères de la compagnie de Jésus, réunis en communauté -et sujets à l'obéissance d'un supérieur opposé aux principes politiques du gouvernement , n'ont point répondu aux espérances de la confédération généreusement consignées dans le décret de leur rétablissement. Depuis longtemps leur marche de fusion, opposée au sentiment fédéral, choquait hautement l'opinion publique, contenue par ses égards pour le gouvernement. Enfin elle se prononça fortement, et les Pères quittèrent d'eux-mêmes leur collège. Le gouvernement communiquera cet événement et les circonstances qui s'y rattachent à Sa Sainteté. »
Tout en s'occupant de pacifier Buénos-Ayres, Rosas poursuivait à outrance l'extermination de ses ennemis extérieurs.
Aussitôt après la signature du traité du 29 octobre 1840, l'amiral de Mackau avait envoyé le commandant Penaud auprès du général Lavalle , pour l'engager à accepter l'amnistie , lui offrant un asile et une pension en France ; mais Lavalle avait refusé de se séparer de son parti et préféra tenter la fortune des armes. Il soutint pendant longtemps une lutte inégale contre l'armée de Rosas, commandée par Oribe, mais il finit par suc-
)gle
comber à Famalla (octobre 1841), où il fut mortellement frappé.
Après cette victoire, Oribe, devenu l'aveugle instrument d'une politique qui se l'inféodait à jamais en le compromettant dans ces vengeances , parcourut les provinces argentines , le fer et la flamme à la main , pour les soumettre au pouvoir de Rosas.
Les gouvernements institués sous cette influence semblèrent prendre à cœur de marcher sur les traces du dictateur de Buénos-Ayres. A Tucuman, à Catamarca, àMendoza, des décrets, calqués sur celui du 16 septembre 1840, et enchérissant encore sur ses dispositions , mirent hors la loi les unitaires et prononcèrent la confiscation en masse de leurs biens. Des scènes de carnage ensanglantèrent toutes les provinces; nous en détournerons les yeux : nous ne nous sentons point le courage de supputer le nombre des victimes du système de Rosas.
Le voyant tout-puissant, beaucoup songèrent à tort que Rosas était tout le mal ; on voulut s'en défaire , et il est à noter que ceux qui pensèrent à l'assassiner furent les fédéraux euxmêmes. C'est ainsi qu'un complot fut tramé contre sa vie par un des hommes les plus importants du parti fédéral. Maza, après être resté longtemps dévoué à Rosas, dont il avaitété le secrétaire, et par qui il avait été porté à la présidence de l'assemblée et à celle de la haute cour de justice, s'était éloigné de lui, comme tous les hommes de ce parti qui n'étaient pas d'humeur à se laisser complètement absorber. Les jeunes gens des premières familles de Buénos-Ayres entrèrent dans cette conspiration, et le fils du docteur Maza y prit le premier rang. Mais il fallait à cette réunion , plus ardente que solide, un chef capable de la mener au combat, pendant que don Vicente Maza provoquerait, dans l'assemblée dont il était le président, une démonstration contre Rosas. Les conjurés s'adressèrent à Alvéar . Ce général , auquel on a reproché de n'avoir jamais montré beaucoup de franchise dans sa vie politique , hésita , se fit prier, et finit, assure-t-on,
par demander une somme de huit mille piastres , qui lui était, disait-il, nécessaire pour gagner quelques officiers. Les conjurés ne purent réunir immédiatement cette somme ; dans l'intervalle, Rosas fut averti. Alvéar, à ce qu'on prétend, compléta lui-même les révélations faites au tyran, et reçut pour prix de ses aveux, ou tout au moins de ses hésitations, le poste de ministre à Washington.
La Mazhorca fut déchaînée contre les maisons des principaux citoyens compromis, et les saccagea. Don Vicente Maza, assailli dans la sienne, s'était réfugié au sein de l'assemblée. 11 songeait à fuir, lorsqu'il reçut un billet laconique et non signé, dans lequel on lui disait de ne pas s'éloigner, qu'il n'avait rien à craindre, qu'un vieil ami viendrait bientôt le visiter. Maza crut, à quelques indices, que ce billet venait de Rosas, que ce dernier allait lui-même le secourir. Il espérait le désarmer par sa soumission, et sauver ainsi son fils. Dans cette pensée, il écrivait au gouverneur pour lui offrir sa démission de ses doubles fonctions, et faire appel à leur ancienne intimité, lorsque quatre hommes se précipitèrent dans le cabinet où il se trouvait; s'étant avancé à leur rencontre, il tomba frappé de deux coups de poignard. Les autres conjurés furent arrêtés et fusillés, et leurs biens furent confisqués.
Cependant Rivera, de concert avec le général Paz et les proscrits, et avec Ferré, gouverneur de Corrientes , soutenait laguerredans cette province contre les forces deBuénos-Ayres, commandées par Échague, et sans doute il les eût tenues longtemps en échec, si la mésintelligence ne se fût mise parmi les confédérés.
Rivera, d'accord en cela avec Ferré, voulait réunir d«ns une même confédération l'État oriental et les provinces argentines delà rive gauche du Parana ; mais ce projet, assez rationnel cependant, rencontra la plus vive opposition chez le général Paz, qui voulait maintenir l'intégrité de la confédération argen-
line. Une rupture s'ensuivit : Paz se retira à Montevideo, la ligue se rompit, et, le 6décembre 4842, Rivera fut complètement défait à l'Arroyo-Grande. L'armée argentine franchit aussitôt l'Uruguay sous les ordres d'Oribe, dont elle venait, disait-elle, rétablir l'autorité légale, et, le 18 février 1843 , l'ancien président mit le siège devant Montévidéo.
Si , profitant de la terreur qu'inspirait son nom , terreur augmentée encore par sa récente campagne dans les provinces du nord , Oribe eût attaqué immédiatement la place , nul doute qu'il ne l'eût emportée. La ville ne dut son salut qu'à la lenteur de sa marche , qui permit au général Pacheco, nommé ministre de la guerre, d'organiser la défense avec une vigueur inespérée, secondé qu'il fut par ce pauvre général Paz , que la fatalité ne cessait de poursuivre, mais aussi que la bonne étoile de la République Argentine mettait toujours en travers des projets envahisseurs de Rosas. Oribe fut donc forcé d'entreprendre un siège régulier et de serrer la ville du plus près qu'il lui fut possible.
Cependant la campagne, dévastée par les soldats argentins, était le théâtre d'horribles dépradations.
Les résidents étrangers, les résidents français principalement, ne furent pas ceux qui eurent le moins à souffrir dans cette guerre de sauvages. C'est ce qu'avait parfaitement prévu le ministre montévidéen près la cour de France.
« Depuis le traité, disait M. Kllauri dans une note à M. Guizot en date du 9 janvier 1841 , la guerre est de plus en plus acharnée et sanglante dans ces pays. L'ordre et la régularité seront violés par les inimitiés , la cruauté et la mauvaise foi d'un ennemi féroce et sans frein. La nombreuse population française établie sur notre territoire et celle qui s'y réfugie verront redoubler leurs embarras, et qui sait jusqu'à quel point elles se trouveront en danger au milieu d'une lutte désespérée pour soutenir notre indépendance ? Le commerce sera paralysé, car le
général Kosas peut facilement dominer la rivière et môme bloquer les ports. Telles seront les conséquences naturelles de Tétai actuel des choses dans la Plata , et je ne crois pas m'aventurer en prédisant que la France se verra de nouveau obligée de prodiguer ses trésors et le sang de ses enfants pour remédier à tant de malheurs, à moins que la Providence, favorisant la justice de notre cause, ne couronne par le triomphe nos énergiques efforts. »
Le gouvernement français n'était pas sans se préoccuper de cette situation, mais il ne voulait à aucun prix rentrer dans les embarras dont il était sorti par le traité de 1840. Cependant, dès avant l'invasion de l'Uruguay, les cris d'alarme de ses nationaux, qui envoyaient l'imminence, l'avaient forcé à sortir de sa réserve. Il s'était entendu avec le gouvernement anglais, qui avait dans ces parages de plus grands intérêts encore à sauvegarder que la France, et les deux gouvernements avaient offert conjointement àRosas leur médiation, «afin démettre un terme à la lutte déplorable dans laquelle étaient engagés depuis longtemps Buénos-Ayres et Montévidéo. » Mais le dictateur s'était dès l'abord prononcé contre tout arrangement qui n'aurait pas pour résultat la réintégration d'Oribe dans la présidence de l'État oriental. C'était là le prétexte; au fond , ce que Rosas voulait, c'était l'annexion de l'Uruguay ou sa ruine. Aussi les agents anglais et français s'épuisèrent-ils en vains efforts pour lui faire comprendre l'inadmissibilité de la condition mise par lui en avant. A leurs notes il opposait la plus absurde interprétation des traités, et des délais insultants; et, quand il n'avait plus eu rien à répondre, il avait donné l'ordre à son armée, commandée par Oribe, de s'emparer de Montévidéo.
L'armée argentine, nous l'avons dit, avait envahi, sans rencontrer de résistance , toute la campagne de l'Uruguay ; il ne restait aux unitaires que la capitale, serrée chaque jour de plus en plus près , et par mer et par terre. Cependant le soutien moral qu'ils trouvaient dans les mauvaises relations de Rosas et
des agents diplomatiques les excitait à garder comme un espoir pour Pavenir cette petite langue de terre où est bâti Montévidéo, et qui , de toute la Plata, était Tunique endroit qui n'eût pas été envahi par la barbarie. Mais ils n'eussent pu résister longtemps aux forces supérieures d'Oribe sans un renfort inespéré que les imprudences de leurs ennemis jetèrent dans leurs bras.
Le V avril 1843, Oribe rendit un décret dans lequel il menaçait de traiter comme sauvages unitaires les étangers qui prendraient parti contre lui. Ce décret fut révoqué quelques jours après sur les représentations énergiques du commodore anglais Purvis; mais il n'en porta pas moins ses fruits. Dès le 2 avril , les résidents français prirent les armes pour ne plus les déposer depuis. Ils formèrent un corps de volontaires qui prit le nom de légion française , avec le drapeau et la cocarde nationale. Le gouvernement français désapprouva hautement cet armement, que justifiait la situation , mais qui engageait en quelque sorte son drapeau, et pouvait un jour ou l'autre le faire sortir malgré lui de la neutralité impossible qu'il s'était imposée. Ses agents eurent ordre d'en poursuivre la dissolution ; «i mais, chose remarquable, écrivait le commandant de la station française, toutes les mesures prises pour amener le désarmement de la légion semblèrent raviver le zèle, souvent presque éteint, des légionnaires. »
Les Italiens, établis en grand nombre à Montévidéo, s'organisèrent également en une légion, sous les ordres de Giuseppe Garibaldi , auquel le ministre de la guerre confia en outre le commandement de l'escadrille orientale , composée de quatre petits bâtiments.
La brillante carrière parcourue depuis par le grand patriote italien nous dispense d'en faire ici l'éloge; nous n'en pourrions d'ailleurs parler qu'avec l'admiration que tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître ont conçue pour son beau caractère. Montrant dès lors ce que l'on pouvait attendre de
son énergie , il fit des prodiges avec l'escadrille qui lui avait été confiée ; il parcourut la PI a ta et l'Uruguay, et dégagea un instant Montévidéo du côté de la mer. Mais les moyens que pouvaient lui fournir les assiégés étaient trop faibles pour qu'il pût lutter longtemps contre Brown, qui commandait l'escadre de Buénos-Ayres ; et, après avoir dominé sur l'Uruguay, pris et défendu longtemps le Salto , il dut rentrer à Monlévidéo , où il contribua puissamment à repousser les attaques des assaillants. En parlant de Garibaldi , n'oublions pas un autre homme de bien , Anzani , que la mort a enlevé à l'admiration de ses concitoyens. Anzani, à la Plata, avait été pour Garibaldi ce que Desaix fut pour le premier consul à M are n go.
Cependant la position du gouvernement oriental devenait de plus en plus précaire. L'occupation du territoire avait empêché de procéder aux élections présidentielles, à l'expiration des pouvoirs de Rivera. En mars 4843, le gouvernement intérimaire avait été dévolu, d'après la constitution , au président du sénat, don Joaquin Suarez, qui, pour suppléer à l'assemblée générale, qu'on n'avait pu réélire, avait convoqué une assemblée de notables. Le gouvernement ainsi constitué avait été reconnu par les gouvernements étrangers, il était animé des meilleures intentions , mais que pouvaiMl , dépourvu comme il était de toute espèce de ressources? Le blocus du port de Montévidéo par l'escadre argentine , bien que non reconnu par les amiraux des grandes puissances maritimes, n'en avait pas moins anéanti les produi ts de la douane ; tout le mouvement commercial s'était reporté vers Buénos-Ayres et sur les points de la côte orientale occupés par Oribe , et c'est à peine si la douane de Montévidéo rapportait encore i 2,000 piastres (60,000 fr. ) par mois. Dans cette détresse, les Montévidéens ne pouvaient plus guère compter que sur le secours qui leur viendrait de Rivera, dont ils connaissaient les mouvements. Après la bataille d'Arroyo- Grande, l'ex-président avait réussi à reformer une armée, et
il avait repris la campagne; mais son bonheur habituel l'avait abandonné. Après diverses alternatives de revers et de succès, battu coup sur coup à Malbajar et à Arequito, il se vit acculé à la frontière brésilienne par Tannée argentine, aux ordres de don Justo de Urquiza. 11 avait 4,000 hommes de troupes, et il traînait à sa suite les misérables débris de la population des campagnes, qui, pour échapper aux cruautés des Argentins, avaient cherché un asile dans son camp. Le 28 mars 4845, il fut totalement défait à FIndia-Muerta ; les restes de l'armée orientale, avec tous les malheureux fugitifs qui la suivaient, se réfugièrent sur le territoire brésilien.
Cette bataille fonda la réputation d'Urquiza, qui, tout-puissant dans l'Entre-Rios, acquit bientôt une importance telle qu'un observateur a pu dire avec raison que « Rosas ne se couchait jamais sans songer au moyen de se débarrasser d'Urquiza, et qu'Urquiza ne s'endormait jamais sans avoir pensé à la manière de se délivrer de Rosas. »
Le désastre dindia-Muerta ruinait les dernières espérances de Montévidéo , et cette place était à deux doigts de sa chute quand l'intervention franco-anglaise, provoquée par le Brésil, vint changer la face des choses.
Le Brésil ; sa situation ; sa politique vis-à-vis de la Plata. Ses ouvertures aux gouvernements européens. Intervention anglo-française. — Etat dans lequel elle trouve le pays. - Les unitaires font alliance avec Urquiza. — Portrait do dictateur de l'Entre-Hios. — L'Entre-Rios retire à Kosas les pouvoirs qu'il lui avait délégués. Son exemple est suivi par fomentes. — Intervention active du Brésil ; il fait alliance avec la république de l Urugnay et la province d Entre- Rios. — L'armée enlre-riane entre dans la Banda Oriental. Défection de l'armé? argentine. Uélivrance de Montévidéo..
Le Brésil , nous le savons déjà , avait acquiescé avec non moins de déplaisir que la République Argentine à l'indépendance de l'Étatde l'Uruguay. Il ne pouvait se résoudre à perdre
cette frontière naturelle que les Portugais avaient si longtemps disputée aux Espagnols. Aussi , pendant les premières années qui suivirent la paix de 1828 , la politique du cabinet de Rio se montra-t^elle généralement peu favorable à la prospérité de Montévidéo. 11 semblait que tout ce que l'État oriental gagnai l en importance et en richesse était dérobé à la prospérité de l'empire. On croyait volontiers, à Rio, que la ruine de Montévidéo assurerait la prospérité de Rie-Grande. Le Brésil , comme bien d'autres pays , avait la manie de vouloir se suffire à luimême; il consommait par exemple une grande quantité de viandes salées , et ces viandes lui avaient été fournies jusque-là par Buénos-Àyres et Montévidéo; il ne voulait plus avoir à payer ce tribut à l'étranger et espérait que sa province de Rio- Grande pourrait les lui fournir.
C'était une idée fausse, comme la plupart des idées commerciales qui ont si longtemps contrarié le développement naturel du commerce ; et, pour servir cette idée, le Brésil applaudissait aux discordes politiques qui déchiraient les pays espagnols.
Mais à la longue ces dispositions mesquines disparurent devant les événements et leurs conséquences probables , pour faire place à des considérations d'un ordre plus élevé et plus puissant. Le gouvernement du Brésil commença à comprendre la véritable portée de la politique de Rosas, quand il vit son insistance à vouloir détruire de fait l'indépendance de la république de l'Uruguay, en la donnant à son lieutenant Manuel Oribe. Rosas ne pouvait vivre que par la guerre. Son triomphe sur les unitaires de l'Uruguay n'aurait été qu'une étape dans l'interminable route que , malgué lui , il aurait été obligé de parcourir. Son insolence habituelle dans ses relations diplomatiques , sa mauvaise foi et sa haine pour tout ce qui échappait à son joug, étaient connus à Rio , et on l'y craignait d'autant plus qu'on savait qu'il était homme à ne reculer devant aucune mesure. 11 avait au Brésil des alliés naturels : c'étaient les -nègres, auxquels il aurait promis liberté, grades, brillants uniformes
pour les entraîner dans la plus horrible des guerres, la guerre servile. Outre les nègres, il pouvait compter sur les républicains de Rio-Grande , qui depuis 1835 tenaient tête au gouvernement impérial.
Ces considérations , plus puissantes que les faux calculs mercantiles dont nous avons parlé, avaient conduit à cette persuasion, que le rétablissement de la paix dans la république de l'Uruguay serait pour le Brésil une garantie de stabilité, en mettant une barrière entre l'empire et ce voisin incommode. Le gouvernement impérial voulut arriver à ses fins par les voies diplomatiques; il conclut avec le ministre argentin, le 14 mars 1843, un traité ayant pour objet de mettre fin par un accord commun à la guerre de l'Uruguay et aux troubles des provinces brésiliennes du sud.
Rosas, qui ne voulait pas de cette pacification , parce qu'elle l'aurait obligé à modérer son action à Montévidéo, et parce que la paix dans le Rio-Grande aurait contrarié ses projets ultérieurs, refusa de ratifier le traité, rendant ainsi manifeste son mauvais vouloir à l'égard de l'empire.
La cour de Rio-Janeiro , ne pouvant plus conserver le moindre doute à ce sujet , ne perdit point de temps pour se mettre à couvert des dangers qui pouvaient lui venir de ce côté. Le moyen le plus sûr, le plus immédiatement praticable, lui parut être l'alliance de tous les États situés à l'est des rivières Parana et Paraguay : c'étaient au nord le Paraguay , indépendant de fait, sinon de droit; au sud, l'État oriental, indépendant de droit, sinon de fait, et les provinces intermédiaires de Corrientes et d'Entre-Rios. La réunion de ces quatre États, présentant ensemble une superficie de quarante mille lieues carrées et une population de quinze cent mille âmes, était évidemment capable de maintenir l'équilibre entre les deux puissants États de cette partie de l'Amérique méridionale, la République Argentine et l'empire du Brésil.
Ce projet, bien arrêté dans les conseils du gouvernement
impérial, il se préoccupa, sans perdre un instant, d'en poursuivre la réalisation. Après avoir, pour se débarrasser d'autant , conclu un arrangement avec les républicains de Rio-Grande, il reconnut l'indépendance du Paraguay par une déclaration du 14 septembre 1844, et, au mois d'octobre de la même année, il envoya en Europe le vicomte d'Abrantès, pour sonder les dispositions de la France et de l'Angleterre, qui avaient, on le sait, garanti l'indépendance de l'État oriental.
Le vicomte d'Abrantès, arrivé en Europe, exposa les vues de son gouvernement dans un mémorandum remis le 9 novembre 1844 à lord Aberdeen, et le 9 décembre à M. Guizot. Les conclusions de ce mémorandum étaient résumées dans une lettre adressée, le 11 janvier 1845, par l'envoyé brésilien au ministre des affaires étrangères de France; il y était dit textuellement :
1° Que l'on devait maintenir l'indépendance de l'Etat oriental de l'Uruguay , conformément à la convention du 27 août 1828 ;
2* Qu'il convenait d'empêcher que l'indépendance de la république du Paraguay ne fût violée ;
3° Qu'enfin l'humanité et l'intérêt général du commerce exigeaient que l'on mit un terme à la guerre entre Buénos- Ayres et Montévidéo , guerre qui d'ailleurs tendait à compromettre l'indépendance de ce dernier État.
11 proposait, en outre, de s'entendre sur les moyens de résoudre à l'avenir les difficultés qui pourraient naître entre Buénos- Ayres, l'État oriental et le Paraguay. *
Le vicomte d'Abrantès fut accueilli favorablement par lord Aberdeen, qui tout d'abord se montra disposé à intervenir pour sauvegarder l'indépendance de l'Uruguay; et, le 28 novembre, le chef du Foreign-Office informa l'envoyé de l'empereur que le gouvernement anglais était prêt à agir , soit seul, soit d'accord avec le Brésil, soit même enfin avec la France, dont la coopération, provoquée d'ailleurs par le Brésil, était d'autant plus naturelle, d'autant plus nécessaire, dans cette question, que
l'intérêt, évident et réel, qu'elle y avait, n'avait, chose rare, rien d'exclusif de l'intérêt anglais.
Les ouvertures du vicomte d'Abrantès furent non moins favorablement accueillies par M. Guizot, qui, dans sa réponse, reproduisit textuellement les conclusions de l'envoyé brésilien.
Une fois décidés à intervenir en commun, les deux cabinets de Paris et de Londres se mirent bientôt d'accord sur le but et les moyens.
Ici nous laisserons parler M. de Brossard.
« Quant aux moyens, dit-il, les deux gouvernements repoussèrent d'abord la coopération du Brésil. Ils pensèrent qu'il était plus prudent de ne pas engager cet empire dans une lutte avec ses voisins; d'éviter ainsi , pour l'avenir, de nombreux motifs de rivalité entre la cour de Rio-Janeiro et les républiques belligérantes; ils jugèrent que l'intervention, ou pour mieux dire la. médiation armée , à laquelle ils s'étaient arrêtés, offrirait aux parties intéressées plus de gages de sincérité et d'impartialité lorsqu'elle serait exclusivement conduite par des Etats évidemment étrangers, par leur situation géographique et par leur puissance acquise , à toute espèce de pensée ou de nécessité d'agrandissement territorial. »
Ces motifs , bien plus apparents que réels (car un refroidissement survenu entre les cours de Londres et de Rio-Janeiro, à l'occasion de la répression de la traite des noirs, fut un grand élément de décision), ces motifs, disons-nous, n'étaient pas néanmoins sans valeur. Il est fâcheux cependant qu'ils aient prévalu, car, en les adoptant, les puissances médiatrices se privèrent de leur auxiliaire le plus immédiat, du plus économique, et, partant, le plus puissant, du concours des troupes de terre que leur offrait le Brésil. Elles se réduisirent ainsi elles-mêmes à l'emploi de leurs forces navales, et au futur contingent, fortincertain, et,dèslors,fortinefficace, des troupes de débarquement venues d'Europe. Aussi, parmi beaucoup d'autres, le général San-Marlin, juge compétent dans la question, prévit-il dès Po-
rigine l'impuissance de la médiation. « Ma ferme conviction écrivait-il le 20 décembre 1845, dans une lettre insérée au Morning-Chronicle , est que les parties intervenantes n'obtiendront pas, avec les mesures adoptées, le but qu'elles poursuivent. Leur intervention n'aura d'autre effet que de prolonger indéfiniment les maux auxquels elles veulent porter remède; et il n'y a pas de prévoyance humaine qui puisse assigner un terme à la pacification à laquelle elles aspirent. »
Quant au but , les deux puissances médiatrices concentrèrent leur vues sur l'indépendance de l'État oriental , et cela devait être. Indépendamment de leurs intérêts matériels, profondément engagés dans cette question , et que la prolongation de la lutte ne pouvait que compromettre davantage, la France et l'Angleterre n'avaienl-elles pas des devoirs d'honneur à remplir , des considérations politiques du plus grand poids à mettre en ligne de compte? L'Angleterre n'avait-elle pas contribué à l'indépendance orientale par ses bons offices lors du traité de 1828 ? La France n'avait-elle pas garanti cette indépendance par le traité de 1840? N'avait-elle pas, en outre, des obligations plus étroites, en raison du concours que l'Etat oriental lui avait prêté lors de la guerre de 1838? Si, d'ailleurs, on abandonnait l'Etat oriental à Oribe, restauré par Rosas; si, en d'autres termes, on le livrait à l'influence de Rosas, n'était-ce pas rendre à l'empire du Brésil, ipso jure, tous ses droits sur la Bande Orientale , droits auxquels il n'avait renoncé qu'à la condition de placer cette province dans un état d'indépendance et de souveraineté parfaite et absolue. Mettre la condition à néant, c'était annuler la renonciation. Aussi la question fut-elle posée et résolue d'une manière nette et tranchée par les deux gouvernements. Voici comment s'exprimait lord Aberdeen dans ses instructions du 25 février 1845, identiques d'ailleurs par le fond, si ce n'est par la forme, à celles de M. Guizot :
« Les deux pays ont résolu d'agir d'accord ; ils auront re- «< cours à la force, si cela est nécessaire. La guerre est sans ca-
« ractère national pour ce qui concerne Buenos- Ayres; le « général Rosas , de son propre aveu, y est engagé uniquement « comme auxiliaire , et non comme partie principale.
« 11 faut absolument que vous observiez une grande impar- « tialité dans les propositions que vous ferez aux parties belli- « gérantes ; mais le caractère de la lutte et l'absence de toute « cause réelle et nationale (au moins du côté de Buénos-Ayres) « rendent difficile de fixer ces conditions comme base de né- « gociation.
« Cependant l'objet important pour les parties médiatrices, « celui que surtouton ne doit pas perdre de vue un seul instant, <( c'est la conservation de l'indépendance de Montévidéo. L'honte neur de l'Angleterre , comme celui de la France et du Brésil, « est engagé à soutenir cette indépendance. Sur ce point aucune « transaction n'est admissible,
« Buénos-Ayres n'est pas moins obligé que les puissances « médiatrices de maintenir cette indépendance de Montévidéo. « Il n'y a aucun motif pour supposer que le général Rosas puisse « hésiter à le reconnaître.
« Cette reconnaissance serait pourtant sans valeur tant que « celui-ci persistera à soutenir le gênerai Oribe par les armes, par « V argent, ou même par toute autre influence. »
Nous avons emprunté à dessein l'exposé de ces négociations à M. Alfred de Brossard , pour faire voir combien le point de départ en était faux. Les gouvernements de France et d'Angleterre faisaient une Plata à leur guise ; ils s'efforçaient d'expliquer Rosas d'après les idées reçues en Europe. C'était se fourvoyer de gaieté de cœur. Rosas agissait par des considérations toutes personnelles , par haine pour les unitaires, qui, selon lui , étaient l'unique obstacle à l'immobilité à laquelle il voulait arriver, par aversion contre les Portugais; en un mot, par barbarie. Les Européens voulaient traiter avec lui comme avec un homme civilisé ; ils ne pouvaient arriver à s'entendre. Aussi toute cette grosse affaire, dont il serait oiseux de suivre les pé-
ripéties, n'aboutit qu'au blocus de Buénos-Ayres , et n'eut d'autre effet que de prolonger l'existence des unitaires à Montévidéo. Si, pourtant, elle en eut un autre encore : elle grandit singulièrement Rosas. Les pauvres d'esprit (et leur nombre n'est pas à dédaigner) devaient concevoir la plus haute idée d'un homme qui traitait de puissance à puissance avec les rois de l'rance et d'Angleterre.
Le pays, pendant ces démêlés , jouissait d'une espèce de calme intérieur, qui profitait peu aux peuples, mais dont les gouvernements de province tiraient parti. Les gauchos , après avoir été au gouvernement dix ou quinze ans , se civilisaient un peu, se créaient des intérêts qu'ils avaient à défendre, et osaient penser, bien en secret, qu'il pourrait leur convenir d'échapper à la lourde tutelle de Buénos-Ayres. Montévidéo, libre du côté de la rivière (le premier effet de l'intervention anglo-française ayant été de détruire complètement l'escadre de Buénos-Ayres), soutenu par les subsides de la France, résistait presque sans efforls à l'armée d'Oribe, et, comme lespeuples s'accommodent de tout, on trouvait presque régulière cette singulière manière d'être. Montévidéo vivait résigné à son sort; Oribe continuait à l'assiéger tranquillement; Buénos-Ayres s'habituait à Rosas, les provinces à leurs caciques.
Pourtant il se faisait tout autour de Rosas un travail qui ébranlait son pouvoir bien autrement que les escadres européennes , bien autrement que les diplomates et leurs incompréhensibles négociations. Les unitaires se servaient des presses des pays voisins pour attaquer le dictateur de Buénos-Ayres. De Montévidéo , de la Bolivie , du Chili surtout, la lumière se répandait dans tout le pays. Les écrits de Valéra, d'Alsina, de Mitre, d'Alberdi , ceux de Sarmiento surtout, pénétraient jusqu'au fond des provinces et y faisaient l'effet des termites, qui rongent le bois tout en cachant leur œuvre redoutable. Les écrits hostiles à Rosas ne circulaient pas publiquement, mais
ils étaient avidement recherchés, comme tout fruit défendu. Le nom des hommes qui de loin faisaient la guerre à la barbarie était connu et aimé de toute la jeunesse. Malgré les persécutions, les tueries, le parti unitaire vivait toujours. Les anciens du parti se maintenaient dans leur foi politique, et, ce qui devenait plus dangereux, les fédéraux commençaient à les regarder avec moins de défiance ; bien plus , parmi les fonctionnaires de Rosas, il s'en trouvait qui , toijt bas, désapprouvaient son système: on était étonné de rencontrer partout cette opposition sourde, mais pourtant qui ne laissait pas d'être menaçante.
Rosas, cependant, suivait imperturbablement la route qu'il s'était tracée; ses journaux ne se lassaient pas d'insulter les unitaires; sa police s'efforçait de faire revivre la terreur, sansy réussir. Tous les jours avaient lieu de nouvelles arrestations, et ces malheureuses victimes de la tyrannie étaient envoyées dans un camp retranché, à quelques lieues de la ville, où elles étaient fusillées ou martyrisées de mille manières; mais ces actes, auxquels on s'était habitué, inspiraient plutôt du dégoût que de la terreur. Après avoir été si longtemps au pouvoir, Rosas n'avait réussi qu'à se créer partout des ennemis, qui, s'ils n'osaient encore l'attaquer, étaient loin de vouloir rien faire pour sa défense.
Parmi les gouverneurs de province, il en était un surtout qui affectait une grande indépendance : c'était celui d'Entre- Rios, don Justo Urquiza. Nous savons avec quelle jalouse défiance Rosas et lui s'épiaient mutuellement. Après avoir été le plus puissant soutien de la fédération, ou plutôt de la barbarie, dans le pays des rivières, le vainqueur dindia-Muerta commençait à apparaître comme l'espoir delà civilisation. Les unitaires, crédules comme tous les proscrits , en étaient venus à penser qu'il pourrait être le libérateur de la patrie, et quelques-uns n'avaient pas craint de le lui faire entendre.
Avaient-ils raison de s'appuyer sur un homme qui avait de
tels antécédents? Oui, si Ton songe que Rosas était la plus haute manifestation du mal ; non, s'ils pensaient à cet homme pour organiser le pays. Quels étaient, en effet, les antécédents d'Urquiza? Nous devons les rechercher, pour que sa conduite à l'avenir ne paraisse pas une contradiction perpétuelle.
L'étude du caractère véritable de ces héros de la fédération nous paraît toujours indispensable. En Europe, l'homme peut toujours se deviner à travers ses actes officiels; à la République Argentine, les actes officiels ne signifient rien. Les fédéraux des derniers temps signaient les documents officiels pour cacher leur jeu. Ils n'étaient pas assez naïvement barbares pour ne pas rougir de leurs actes de barbarie ; mais ils ne pouvaient se résoudre à gouverner sans s'aider des moyens qui avaient fait la fortune d'Artigas et de Quiroga. Être barbare pour réussir, et paraître) civilisé , a été dans ces derniers temps l'idéal des chefs argentins ; et de là cette discordance entre leurs documents officiels et leur véritable manière d'être.
De là ces mensonges continuels dans les actes publics, mensonges dans les lois, mensonges dans toutes les transactions. Et l'homme qui, dès 1848, se présentait comme l'ennemi de Rosas, s'il pouvait se résumer en un seul mot, devrait s'appeler mensonge.
Cette disposition à tromper était-elle chez Urquiza le fait d'un caractère complètement dépravé ? Nous ne le croyons pas. C'était plutôt le résultat du milieu barbare dans lequel il avait vécu, de l'éducation qu'il s'était faite et de la tyrannie qu'il avait servie, pour des motifs sordides plutôt que par passion ou par conviction. C'est afin de prouver autant que possible ces assertions que nous étudierons les antécédents du gouverneur d'Entre-Rios , avant de continuer notre récit historique.
La famille d'Urquiza était établie dans l'Entre-Rios, lors de la guerre de l'indépendance. Ses parents , assez à l'aise pour pouvoir donner à leurs enfants une bonne éducation, l'envoyèrent, fort jeune encore, étudier à Buénos-Ayres. Un de ses
oncles le reçut dans sa maison , et il resta assez de temps à l'école pour apprendre la lecture , l'écriture , suffisamment d'orthographe pour faire une facture, et, des mathématiques, les quatre règles. C'en était assez , selon lui, pour être commerçant ou estanciero, c'est-à-dire fermier, éleveur de bestiaux; et, sous prétexte que la vie de savant l'ennuyait, il quitta un beau jour la maison de son oncle, et retourna àl'Entre- Rios. Son père lui pardonna d'autant plus facilement cette escapade qu'il ne le destinait pas à autre chose qu'au commerce ; il le plaça donc comme employé dans une boutique.
Les magasins d'Europe ne sauraient donner une idée de ce qu'est une boutique dans les villages d'Amérique. Le boutiquier là-bas occupe le rang du grand industriel ou du banquier en France. Devant fournir à tous les besoins, il vend de tout, et comme il accapare les produits des campagnes, les gros commerçants des villes sont obligés d'avoir affaire à lui. Bref, le boutiquier est réellement l'homme important des villages d'Amérique. Les parents d'Urquiza avaient donc raison de placer leur fils derrière un comptoir, car c'est assurément la meilleure école pour devenir un grand commerçant en Amérique.
L'Arroyo de la China , où vivait le patron du futur général , était un tout petit village de six ou huit cents habitants ; mais les campagnes environnantes y faisaient leurs achats, et le commerce y était actif. Le jeune commis se trouva donc bientôt en contact avec tous les gauchos du district. Souvent aussi son patron l'envoyait faire des achats dans les campagnes et jusqu'à la frontière de Corrientes. Dans ce milieu, les quelques bonnes manières qu'il avait pu prendre à Buénos-Ayres s'étaient bien vite perdues. Il jouait avec assez de bonheur, et fut heurenx dans quelques combats au couteau avec ses compagnons de jeu. Aussi acquit-il la réputation d'homme brave, actif et instruit, parmi les estancieros de l'Entre-Rios, généralement plus ignorants encore que lui.
Quoique mauvais sujet , Urquiza était économe : il finit par amasser quelques centaines de piastres, et, aidé par son père, il ouvrit, vers 1820, une boutique pour son propre compte. Le futur héros y détaillait des mouchoirs et des petits verres d'eaude-vie ; mais, tout en faisant son commerce, il s'occupait des affaires publiques; son arrière-boutique devint un centre politique , et son importance , comme homme d'État , grandissait avec sa clientèle. Bavard et fanfaron, il dominait ses pratiques, et se posait comme l'homme appelé à gouverner l'Arroyo de la China. C'était à cette époque toute son ambition.
Dans une de ces révolutions si fréquentes à la Plata, il finit par être nommé commandant de la garde nationale. Tout fier de ce haut poste , dès qu'il eut une douzaine d'hommes sous ses ordres , il se montra dur et impitoyable. Il poursuivait à outrance les mauvais sujets de l'endroit, surtout ses anciens, compagnons de jeu. Il ne reculait pas devant les mesures les plus arbitraires. Il voulait absolument se faire craindre, moyen, comme nous ne l'avons que trop vu, de se faire la plus solide popularité dans les pays barbares , où la force tient lieu de talent et de raison. Et bientôt, en effet, les différents chefs d'Entre-Rios eurent à compter avec le commandant de l'Arroyo de la China.
La politique cependant ne faisait pas oublier à Urquiza son commerce, bien au contraire; le commandant avait gardé sa boutique; les affaires marchaient de front avec l'ambition, s'aidant mutuellement. Se fournir chez le commandant était la plus grande marque de civisme qu'on pût donner; l'aider en tout et le prôner comme la meilleure des autorités, le plus sûr moyen de lui vendre avantageusement ses cuirs, ses graisses, son crin , tout ce enfin dont il faisait commerce.
De 1820 à 1830, le désordre avait atteint ses dernières limites dans l'Entre-Rios. La guerre civile y était permanente; les vols, les assassinats, incessants. L'estanciero ne se trou-
vait ù l'abri d'un coup de main que dans les petits villages ; les campagnes se dépeuplaient d'hommes et de bestiaux.
La réputation d'homme inflexible qu'Urquiza avait su se faire, son activité à poursuivre les malfaiteurs dans son district, ses moyens de coercition toujours extrêmes, toujours violents, furent la base de sa fortune politique. Son influence , d'abord limitée à sa localité, s'étendit sur tout le littoral de l'Uruguay. Les milices qu'il avait sous ses ordres devinrent plus nombreuses: et quand Echague luttait contre Paz, Urquiza figurait déjà comme une des fortes colonnes de la fédération dans l'Entre-Rios. En 1843, déjà gouverneur de fait de l'Entre-Rios, il envahit l'Uruguay avec ses milices, et y remporta de grands succès. Rentré dans sa province après la bataille d'India-Muerta, il fut élu gouverneur en 1846.
Tel s'était montré le commandant, tel se montra le gouverneur, et il se fit craindre de toutes les milices du pays, comme il s'était fait craindre de ses administrés de l'Arroyo de la China. Ce n'était guère, d'ailleurs, que par la terreur qu'il pouvait leur imposer son autorité et s'en faire suivre dans ses expéditions, lui qui en était encore à prouver ses capacités militaires. Après tout, Urquiza pouvait être aussi bon général que n'importe quel gaucho, sans compter qu'il était heureux.
La guerre alors avait perdu tout caractère régulier, et les notions de l'art militaire, qui, sous Belgrano et San-Martin, étaient une des conditions pour commander, étaient devenues inutiles du temps de Rosas. Sur ce point, la république était retombée dans l'état sauvage : surprendre l'ennemi , lui voler ses chevaux, fuir et se disperser à temps, était le nec plus ultrà de la tactique. Savoir réparer un échec en reformant une nouvelle armée, était le premier et le plus utile des talents d'un général en chef. Et on le comprendra aisément. Avec des armées presque entièrement formées de cavalerie, et où l'artillerie comptait à peine , les batailles étaient beaucoup moins meur-
trières qu'en Europe. Un choc de cavalerie décidait presque toujours du combat. Les vainqueurs restaient sur le champ de bataille, les vaincus se dispersaient. Voilà pourquoi un général habile à gagner des batailles, comme Paz , était inférieur à un général comme Rivera, qui savait en peu de jours reformer une armée de ses soldats débandés.
Cette facilité de réunir ses hommes qu'avait Rivera faisait le désespoir d'Urquiza. C'est qu'il ne pouvait pas compter sur les campagnards d'Entre- Rios comme son rival sur ceux de l'Uruguay.
Rivera connaissait personnellement presque toute la population des campagnes de l'Uruguay, où il guerroyait depuis les temps d'Artigas ; il était le compère aimé de tous les gauchos influents de son pays. Son caractère se prétait singulièrement à cette intimité avec tous ses soldats ; le général jouait avec eux au monté. Généreux comme un voleur, il donnait tout ce qu'il prenait, et ses soldats vivaient contents de leur sort. Son camp était une tribu en mouvement; les femmes y étaient presque aussi nombreuses que les hommes. On y faisait à peu près ce qu'on voulait. On y avait pour nourriture habituelle la carne con cuero, viande rôtie dans son cuir, et Peau-de-vie ne manquait jamais. Aussi guerroyer avec Rivera était pour les gauchos une véritable fête. Il ne donnait pas de solde régulière ; mais parfois, quand il était de belle humeur, et c'était souvent, il lui arrivait de donner à un soldat une estancia, le bétail pris sur l'ennemi. Or cette chance d'une bonne'aubaine, cette perspective d'une fortune qu'on n'aurait pas gagnée par dix années de travail et d'économie, et qu'on pouvait obtenir d'un bon mouvement du général, était plus attrayante pour le gaucho qu'une solde régulière, qui lui profite peu, car le barbare est toujours imprévoyant, presque jamais économe.
D'un autre côté, le pays, bouleversé par la guerre civile, n'offrait que de faibles ressources aux hommes qui auraient voulu travailler. Le passage d'une armée, d'un bataillon, pou-
vait faire perdre en un jour le fruit de dix ou douze années de travail. Les gauchos préféraient donc vivre en combattant quelquefois, en chantant, buvant, mangeant bien, jouant toujours. La vie régulière, qu'ils n'aimaient pas, ne leur avait pas donné d'autre résultat que la vie indolente et dissipée du camp. Aussi se groupaientrils d'eux-mêmes autour de Rivera, et, après une défaite, ils le rejoignaient bientôt, par attachement quelquefois, généralement parce qu'ils n'avaient rien de mieux à faire.
Urquiza aurait voulu que les populations de l'Entre-Rios fussent pour lui ce que les populations de l'Uruguay étaient pour Rivera ; mais son caractère avare ne lui permettait pas de se faire aimer comme celui-ci. L'arbitraire de Rivera proûtait à tous ses amis ; Urquiza ne faisait de l'arbitraire que pour luimôme. Mais il arriva aux mêmes résultats par un moyen qui ne lui coûta rien. 11 sut, par ses cruautés, inspirer une crainte telle, que pas un homme n'osait rester chez lui quand il appelait les milices sous les armes. Un exemple fera comprendre comment il parvint à se faire suivre par toute la population d'Entre-Rios quand il avait besoin de soldats.
Après sa campagne de l'Uruguay, Urquiza appela sous les armes toutes les milices, pour aller combattre les unitaires de Corrientes. Les contingents arrivèrent de toutes parts ; mais les gauchos des bords du Mocoreta, petite rivière qui coule à l'extrémité nord de la province, croyant qu'il serait défait dans cette expédition, désertèrent pour la plupart et s'enfuirent dans la province voisine. Urquiza fit la campagne sans eux, mais il n'oublia pas cette désertion. La guerre achevée, il avait gardé quelques troupes à Cala : il envoya un détachement à Mocoreta avec ordre de ramener les déserteurs; mais ceux-ci , pour se soustraire à son courroux, s'étaient expatriés. Urquiza ordonna alors qu'on lui amenât les familles de ces déserteurs, vieillards, femmes et enfants, sans distinction. Quand ces infortunés furent arrivés au camp de Cala, il les fit conduire sur une colline qu'il voyait de la porte de la hutte qu'il s'était fait
construire. L'hiver commençait, les nuits étaient froides et le vent faisait grelotter les pauvres prisonniers. Urquiza ne leur permit pas une couverture, pas une branche d'arbre à laquelle ils auraient pu suspendre une couverture qui les aurait abrités. Pour toute nourriture , il leur faisait distribuer les pattes, les intestins et les parties des animaux que les gauchos ne mangent pas, ou bien la .chair maigre et bleuâtre des bétes mortes de fatigue. Les sentinelles préposées à leur garde les menaient une fois par jour au ruisseau de Cala, où ils étaient obligés de s'abreuver comme le bétail. 11 était expressément interdit à leurs gardiens de leur adresser la parole : un vieillard, ayant voulu parler au général, fut immédiatement fusillé.
Ce supplice dura prés de trois mois ; au bout de ce temps, il permit aux nègres, qui formaiént un peleton d'infanterie, mais aux nègres seulement, de prendre des femmes parmi les prisonnières blanches. Les pauvres filles qui eurent le bonheur de plaire aux nègres furent ainsi délivrées, mais pour devenir les servantes des soldats. Du reste, la plupart de celles qui avaient survécu étaient si décharnées et dans un tel état de malpropreté, que môme les nègres n'en voulurent pas.
Enfin, au commencement de l'été, Urquiza délivra ses prisonniers. On en avait amené plus de trois cents, il en restait à peine une quarantaine. Jamais il ne leur avait adressé la parole ; jamais il n'avait souffert qu'on lui en parlât; et malheur au soldat qui eût osé leur donner le moindre signe de compassion.
Quel homme se serait exposé, après un si terrible exemple, à la colère du gouverneur? Vainqueur ou vaincu, protégé par les fédéraux , il pouvait toujours revenir au pouvoir ; on le savait inflexible, on connaissait sa prodigieuse mémoire, et l'on ne pouvait espérer échapper à sa vengeance.
Les cruautés d'Urquiza envers ses administrés peuvent donner une idée de sa manière de faire la guerre. Aucun des chefs fédéraux ne s'était montré plus impitoyable pour les vaincus; ses tueries faisaient oublier celles de Quiroga ou
d'Oribe. Ce n'était pas assez pour lui de vaincre ses ennemis; il voulait les anéantir.
C'est précisément cette froide cruauté qui avait donné à Rosas une si haute idée du gouverneur d'Entre-Rios, qu'il jalousait, qu'il redoutait même.
La passion dominante d'Urquiza n'était cependant pas le pouvoir, c'étaient toujours les affaires ; son ambition politique était subordonnée pour ainsi dire à son négoce, aux calculs du marchand ; ce qui fait de ce type des ambitieux argentins quelque chose de plus repoussant encore que Quiroga , le franc bandit, ou que Rosas lui-même. Pour lui, le plus clair de chaque expédition heureuse, c'étaient les milliers de têtes de bétail qu'elle ajoutait à celles qui paissaient déjà dans les grands terrains qu'il avait acquis à bas prix. Il était devenu promptement le plus grand propriétaire foncier de l'Entre-Rios, dont il semblait vouloir s'approprier tout le territoire; mais cela ne l'empêchait pas de continuer ses affaires de boutiquier, et il ne se faisait aucun scrupule d'user de son pouvoir en faveur de ses spéculations. C'est ainsi qu'il résolut un beau jour de tuer la concurrence et de s'assurer le monopole des affaires de détail. Voici comment il s'y prit : Sous prétexte que les boutiques et cabarets étaient des centres pernicieux pour la moralité de ses administrés, qui s'y réunissaient pour boire ou jouer, il prohiba toute boutique, à moins que le propriétaire n'eût une autorisation signée de lui-même. Or, on le comprend aisément, il ne donnait d'autorisation qu'à ses créatures, qui se trouvaient d'autant plus obligées de le servir, ou bien encore à ceux qui lui proposaient une association , généralement ainsi basée : le gouverneur donnait pour sa part l'autorisation d'établir la boutique, le commerçant fournissait le capital nécessaire, et l'on partageait les bénéfices. Cette très-simple méthode de faire le commerce a rapporté à Urquiza bien des piastres, et explique ses affaires en participation avec plus de trois cents boutiquiers de la province. Là ne s'arrêtait pas sa soif de lucre.
Ainsi, il s'avisa une fois de semer du blé, et, pour le vendre plus avantageusement, il prohiba l'entrée des farines, sous prétexte de protéger l'agriculture. Mais le blé réduit en farine et en pain donnant encore plus de bénéfices que la farine vendue aux boulangers, il se réserva le privilège de la boulangerie. Et ainsi de tout.
Nous terminerons cette esquisse par un trait qui achèvera de peindre l'homme et le pays. Urquiza, président de la république, s'était fait bâtir une grande et belle maison de campagne , où il résidait, et à peu de distance de son habitation il avait établi un camp où il exerçait constamment de i ,500 à 2,000 hommes, qui composaient son armée de ligne. Or il voyait dans ses soldats, non ce qu'un chef d'État européen y eût vu : des soutiens de l'ordre à l'intérieur, de l'honneur du pays au dehors, ou tout au moins une garde pour sa personne, mais des consommateurs. Il avait donc établi sur un des côtés de sa résidence une grande boutique où l'on vendait non-seulement le pain de ses boulangeries, le fromage de ses vacheries, les fruits de ses jardins, etc., mais encore tout ce dont on pouvait faire argent. Et comme les troupes ne recevaient pour ration que de la viande, leur solde passait tout entière dans le cabaret du président, qui ne dédaignait pas de visiter chaque matin sa boutique, et s'informait minutieusement des résultats de la vente de la veille.
Tel était l'homme qui, dès 1848, se levait contre Rosas. Après ce que nous venons de dire, on comprendra que ce qui le faisait agir, ce n'était ni le patriotisme, ni le sentiment de la dignité de la patrie insultée, tyrannisée, paralysée dans son développement, mais son inlérét personnel, et peut-être la perspective de plus vastes opérations commerciales, s'il parvenait à prendre la place de Rosas.
Au point de vue de l'organisation future de la république, un pareil homme ne pouvait être évidemment qu'un obstacle; mais pour renverser la tyrannie de Rosas, ce pouvait être un
puissant instrument. Les unitaires qui s'unirent à lui firent donc sagement, car pour sauver le pays il fallait avant tout chasser Rosas. Les soulèvements de 1829 ,1835, 1838, 1839 et 1840, n'avaient abouti qu'à d'horribles massacres, et on courait risque d'échouer encore tant qu'on n'aurait pas renversé le gouvernement de Buénos-Ayres , gouvernement qui ne pouvait pas être amélioré, qui , ne vivant que par la violence , ne pouvait être modifié que par la violence. On a reproché aux Argentins ces constantes révoltes, cette guerre civile incessante ; mais* ce leur est au contraire un titre de gloire : des hommes qui ont si longtemps lutté contre les mauvaises passions, filles légitimes de l'ignorance produite par le régime colonial, ont montré qu'ils sont dignes d'un gouvernement régulier, dignes de cette liberté qu'ils auront conquise au prix de tant de sacrifices et de tant de sang. C'est non moins à tort qu'on a reproché aux unitaires leur alliance avec Urquiza, avec une des plus viles personnifications de la barbarie : nous le répétons, dans l'extrémité où l'on se trouvait, il fallait se décider à user des seuls instruments qui se présentaient.
Urquiza, lui, avouons-le, en s'unissant aux unitaires se montrait hardi. La ville de Montévidéo, leur dernier boulevard, assiégée depuis dix ans, était au bout de ses ressources. Rien ne faisait plus obstacle au pouvoir de Rosas, qui semblait monté à son apogée. L'Angleterre avait traité avec lui après d'inutiles tentatives de médiation , et la France avait hâte de sortir de cette longue et ruineuse affaire
Mais, sur ces entrefaites, un nouvel allié, apportant aux unitaires une aide plus efficace que toutes les frégates européennes, entrait franchement en scène. C'était le Brésil, qui, désespérant de tout arrangement avec Rosas, et voyant, d'un autre côté, que l'intervention anglo-française, qu'il avait lui-même provoquée, n'avait fait qu'affermir le gouverneur de Buénos- Ayres, avait décidé de faire cause commune avec ses ennemis. Le Brésil offrait sa marine, un contingent considérable et beau-
coup d'argent. Cette dernière offre , la plus importante pour Urquiza, fut la véritable cause du revirement complet du gouverneur d'Entre-Rios, jusqu'alors si bon fédéral.
Rosas avait l'habitude de se faire renouveler de temps à autre les pouvoirs extraordinaires qui lui avaient été conférés, en présentant périodiquement sa démission de gouverneur. Cette farce, bien connue de tous, avait toujours le même résultat. La chambre des représentants de Buénos-Ayres le suppliait de se sacrifier encore quelques années au bonheur des Argentins , et les gouverneurs des provinces faisaient chorus, le priant de vouloir bien conserver la direction des relations extérieures de la confédération pour maintenir l'indépendance américaine. Et Rosas se sacrifiait.
Cette comédie, il la renouvela au commencement de 1851, en se fondant sur l'état de sa santé et sur les difficultés du moment, qui lui rendaient le pouvoir un trop lourd fardeau. Urquiza, qui attendait l'occasion, répondit que la province d'Ëntre-Rios acceptait, quant à elle , cette renonciation en ce qui touchait les relations extérieures et les affaires de paix et de guerre de la république ; que, par suite , elle reprenait l'exercice des droits et prérogatives attachés à sa souveraineté, en attendant la convocation d'un congrès général appelé à fixer l'organisation définitive de la confédération.
Tel était le sens de la déclaration du 1er mai , qui ne laisse pas d'être curieuse dans sa rédaction :
« Considérant, y est-il dit notamment, que réitérer auprès du général Rosas les instances faites antérieurement pour qu'il reste à son poste, c'est n'avoir aucun égard pour sa santé affaiblie, et que c'est aussi contribuer à la ruine des intérêts nationaux, qu'il confesse lui-même ne pouvoir suivre avec toute l'activité qu'ils exigent... i»
On voit que la dextérité et la ruse n'étaient pas seulement du côté du dictateur de Buénos-Ayres. En même temp? Urquiza
abolissait la devise *< Meurent les unitaires ! » pour lui en substituer une qui , à la vérité , n'était guère moins sauvage : « Meurent les ennemis de l'organisation nationale ! »
En levant l'étendard contre Rosas , Urquiza devait songer à se faire des alliés. Il envoya donc des émissaires à Corrientes, dont le gouverneur, Virasoro, était son ami intime. Celui-ci savait que Rosas était la guerre en permanence, une menace perpétuelle pour la sûreté non-seulement des gouvernés, mais aussi des gouverneurs ; il comprenait qu'étant l'intime d'Urquiza, il serait toujours en butte aux coups de lamazhorca, si son ami succombait ; il connaissait d'ailleurs les puissants secours que promettait le Brésil. Ces considérations le décidèrent, et il lui fut aisé de faire entrer sa province dans ce nouveau soulèvement contre le tyran de Buénos-Ayres.
Cette scission de deux des plus importantes provinces argentines opérée, les conséquences allaient se dérouler avec rapidité ; le mouvement prit toute sa signification par le traité d'alliance signé le 29 mai 1851 entre le Brésil, la république de l'Uruguay et la province d'Entre-Rios , pour la pacification du territoire oriental, dévasté par une guerre civile de dix années.
La question, on le voit, se montrait ici sous une face nouvelle, et dans toute son importance. L'œuvre entreprise par les gouvernements européens était reprise dans des conditions différentes. Le but de l'alliance était de rejeter hors du sol de l'Uruguay le général Oribe et les forces argentines sous ses ordres, sauf à poursuivre ensuite la lutte, avec lés armées combinées des trois pays, contre Rosas. Les parties contractantes, du reste, se garantissaient mutuellement leur indépendance, et déterminaient la mesure de leur coopération à la lutte engagée.
Le traité du 29 mai était lui-même expliqué par des conventions signées à Rio-Janeiro le 12 et le 13 octobre. Par ces conventions, le Brésil promettait de mettre en ligne 12,000 hommes
et de fournir au gouvernement de Montévidéo 138,000 piastres d'abord, pour payer les premières dépenses, puis un subside de 60,000 piastres par mois.
Mais comme le Brésil n'aime pas la gloire pour la gloire, il exigeait que Montévidéo hypothéquât au payement de cette avance de fonds une partie de ses rentes, et, en outre, consentit à une démarcation nouvelle de frontière , qui lui donnait une grande partie des terrains si longtemps disputés aux Espagnols par les Portugais. Le gouvernement de Montévidéo , épuisé de toute manière, promit tout ce qu'on voulut. Les Brésiliens avaient beau jeu, et ils en profitaient.
Ces négociations n'avaient point empêché les alliés de faire leurs préparatifs de guerre ; ils avaient été, au contraire, poussés avec la plus grande activité. Dès le mois de juillet, Urquiza était sur l'Uruguay, à la téte de 4,000 hommes environ, formant l'armée dite libératrice; les 12,000 Brésiliens étaient sur la frontière du nord; le général Garçon, ancien fédéral et ami d'Urquiza, avait passé sur le territoire oriental , avec un noyau de troupes destinées à former l'armée nationale, et campait au nord de Paisandu. D'un autre côté, Virasoro couvrait le Parana contre les attaques de Rosas, et l'escadre brésilienne , aux ordres de l'amiral Graenfell , maîtresse des rivières, interceptait les communications entre Buénos-Ayres et Oribe. Celui-ci ne pouvait songer un instant à résister à des forces aussi considérables.
Noos avons déjà dit que Rosas, en absorbant tout le pouvoir, n'avait laissé aux fédéraux qu'un seul espoir, celui d'échapper à ses persécutions en se montrant dévoués à sa personne. Ces hommes, comme parti politique, n'avaient donc aucun intérêt à le défendre. De son côté, Urquiza, qui, dans ces circonstances, se montra très-adroit, ne cessait de répéter à ses anciens amis que la guerre était uniquement dirigée contre la personne de Rosas; que, s'il recevait dans son armée les anciens unitaires, c'était