SCÈNE IV
LA BARONNE «euie; puiS ANSELME.
LA BARONNE, en regardant la campagne a travers les barreaux de la fenStrr, lonjrr!-i
assise.
Toujours de la pluie! Mais c'est pis que le déluge, car le déluge ne dura que quarante jours, et voilà six fois quarante jours qu'il pleut dans cette riante Touraine qu'on appelle le paradis de la France. Quel paradis! Un paradis où chacun reste enfermé chez soi. de peur de se noyer dans une prairie en allant visiter son voisin. J'attendais les Bonnard : les Bonnard me font savoir que la rivière qui passe devant leur château a débordé et qu'il leur est tout à fait irnpossihle de sortir. Les Saint-Paul, épouvantés de la persistance du mauvais temps, sont partis depuis deux mois pour l'Italie; les Chaumel m'écrivent du Béarn que, vu le déplorable état de la saison en Touraine, ils la passeront tout entière dans les Pyrénées où le temps est magnifique, et où l'on ne risque pas, en faisant une promenade, de tomber au milieu de la bande de l'atroce Mirandon. Ainsi, moi qui m'étais arrangée pour avoir toujours trente personnes au moins, sans les Roberval, je n'en aurais pas une seule ! Prenant en pitié mon sort, les Roberval, sur mes cris de détresse et de désespoir, ont dû quitter ce matin leur château de Toury pour venir passer deux mois ici. Sans eux, je mourrais dans mon isolement au fond de ce vieux manoir des Contran. Ils arriveront à midi par le convoi d'Orléans, et cet enfer ne sera plus qu'un
fiurgatoire. Les Roberval, c'est toute une société. D'abord, M. de toberval, capitaine de frégate, qui revient de la Chine; puis son (ils, un beau lieutenant dans les zouaves; puis sa fille, ma camarade de pension, aujourd'hui madame de Fontigny; puis l'excellente madame de Roberval, une des reines do faubourg Saint-Germain par l'esprit, les grandes manières, femme qui ■erail parfaite à mesyeui si elle ne s'était mise en (été de me marier. Me remarier! J'ai été trop heureuse une première l'ois. J'ai gagné le pari, je ne veux plus jouer. Enfin, j'attende avec tous lea Roberval sept ou huit de nos bons amis qu'ils.jnnt promis de m'omener; plus un inconnu, me dit madame de Roberval, un Inconnu qu'elle me demande, la permission de me
j i] éi enter, celui, je présume, qu'elle veut me taire épouser. Que
de richesses 1 Oui, mais toute* ces bonne» choses, qui me COU-
goleront de la perte de tant d'autres, ne seront ici que dans trois heures. Il est neuf heures, les Roberval n'arriveront <)u"a midi. Si je pouvais dormir pendant ces trois heures! ne m'éveiller que lorsqu'on me les annoncera ! Le bruit d'un cheval dans la cour... (Eiie écoute.) Oh 1 Dieu! si c'était le facteur i (Arrime entra
* la droite et remet une lettre; il «e rétif».) Une lettre... (u baronne court à la ?i-
pwtM.) Dos Roberval... (eu« m.) « Notre chère amie, malgré notre vif désir d'aller vous trouver aujourd'hui, ainsi que nous vous l'avions promis, nous hésitons encore. Qui n'hésiterait pas devant ce temps monstrueux? Cependant il y a nouvelle lune aujourd'hui à dix heures du matin, le temps peut changer. S'il s'améliore un tant soit peu, nous montons tous en wagon et nous tombons chez vous. Regardés le c ici, nous le regardons de notre côté; au moindre rayon, espérance et joie. « Vos amis :
« Tous les RoBERVAr.. »
Jusqu'aux Roberval qui me font défaut! Us ne viendront que si le soleil se montre. La belle espérante! I.h non, il ne se montrera pas! eh non, ils ne viendront pas! Quels amis! Il leur faut le soleil et la lune! Mais me voilà retombée où j'étais, avec la douce perspective de deux mois encore de séjour dans celte belle résidence. Deux mois encore toute seule 1 toute seule! Non, non, non, plutôt la mort.
(Elle tonne.)