La pluie et le beau temps, le chaud et le froid
Les jeudis de M™ X"*. - En tête-à-tête. - Les lieux communs. — La pluie et le beau temps. — Entre Anglais. — Entre Français. — Moralité selon les femmes. — Les phénomènes ' de l'atmosphère et la météorologie. — Science et prescience. — Le couronnement de l'édifice. — Une conférence improvisée. — L'atmosphère. — L'air et la lumière. — Qu'il n'y a pas de ciel. — L'air et la chaleur. — La vapeur d'eau.— Le soleil et la lune. — Instruments météorologiques. — Les girouettes. — Les vents. — Le vent, porteur d'eau.
J'arrivai entre huit et neuf heures , un de ces derniers jeudis, chez Mmo X***. C'était tôt, et il faisait un temps affreux ; sans quoi je me fusse grandement étonné de la trouver seule. Ses jeudis sont, en effet, non seulement très suivis, mais très recherchés par un certain petit monde dont
le grand monde fait peu de cas, et qui, à son tour, ne se soucie guère du grand monde. Ce qui attire à ces jeudis paisibles, ce n'est point, je me hâte de le dire, la beauté de la maîtresse de la maison, ni sa jeunesse, ni sa fortune, ni sa qualité de veuve, — bien qu'elle ne soit ni laide, ni vieille, ni pauvre. Mais elle a passé l'âge de la coquetterie, et chacun sait, qu'elle est résolue à ne point se remarier. On ne danse pas chez elle , au moins le jeudi; on y joue encore moins. On y fait, à l'occasion, de la musique; mais surtout on y cause; on y cause de tout, — excepté de choses vulgaires. Mmo X*** professe à l'endroit des .banalités , des lieux communs, une aversion que partagent ses amis. Parlez chez elle de littérature, d'art, de politique , de morale , parlez de science ou de philosophie, vous serez écouté, et vous trouverez toujours quelqu'un pour vous donner la réplique ; mais si de tels sujets ne vous intéressent pas, si votre esprit est uniquement occupé de vos affaires personnelles ou de celles de votre prochain, de bals, de toilettes, de courses, de chasse, croyez-moi, ne vous faites pas présenter chez Mm° X***, vous vous y ennuieriez.
« Vous êtes bien courageux, me dit-elle, d'être venu par un si vilain temps ; vous risquez fort de rester en tête-à-tête avec moi , et ce tête-à-tête
pourra se prolonger jusqu'à une heure avancée : car je ne vous laisserai pas partir tant que durera cette vilaine pluie.
— Prenez garde, Madame, lui répondis-je : si la pluie durait toute la nuit!...
— Ah! croyez-vous?
— Il se pourrait.
— Mais enfin que vous en semble?
— Il n'est pas impossible.
— Et demain, aurons-nous encore ce vilain temps?
— Je n'en serais pas étonné.
— Vous me désespérez : j'ai justement demain des visites à faire. Dois-je donc les ajourner?
— Selon la rencontre.
— Ah çà , mais nous jouons ici une scène du Mariage forcé. Vous avez pris le rôle du docteur Marphurius, et vous vous moquez de moi.
— Ah! Madame!...
— Ne protestez point. C'est la juste punition de ma sottise. Cela m'apprendra à vous parler de la pluie et du beau temps.
— Eh! Madame, pourquoi ne causerions-nous pas de cela aussi bien que d'autre chose?
— Parce que nous avons, vous et moi, les lieux communs en horreur, et que celui-là est le lieu commun par excellence, l'éternelle et pitoyable ressource des pauvres d'esprit.
— Il est vrai , Madame ; mais un proverbe dit : « Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens. »
— Proverbe contestable.
— Très contestable, c'est mon avis. Aussi je le paraphrase, et je dis : Il n'y a pas de sots sujets de conversation, il n'y a que de sottes gens, — et, j'ajoute, des usages plus sots encore : par exemple celui qui nous oblige, en mainte occasion, à causer avec des personnes auxquelles nous n'avons rien à dire. Deux Anglais se croisent dans la rue. Ds ne s'arrêtent pas : le temps, c'est de l'argent, time is money; ils ne se découvrent pas : leur chapeau tient à leur crâne autant que leur chevelure, s'ils en ont une. Us se font un signe de la main et se jettent d'un trottoir à l'autre ces mots :
« — Fine weather ! (joli temps!)
« — Beautyful, indeed! (beau, en vérité!) »
Ou bien :
« — Bad weather! (mauvais temps ! )
« — Ver y bad, y es, indeed! (très mauvais, oui, ma foi ! ) »
Et ils passent.
Deux Français se rencontrent. Ils s'abordent, se saluent et pourraient s'en tenir là. Mais des Français ont toujours du temps à perdre , et la politesse exige qu'ils échangent quelques paroles :
« — Que dites-vous de ce temps-là?
» — Heu ! je crains que la journée ne se passe pas sans pluie.
« — Croyez-vous? Il fait bien chaud.
« — Je trouve qu'il fait lourd : un temps mal-
sain.
Oh ! la saison est si mauvaise !
En effet, nous n'avons pas été gâtés jus-
qu ici.
« — Espérons que cela va changer : nous entrons demain dans la nouvelle lune.
« — Ah ! tant mieux ! Au revoir.
« — Au plaisir!... Bien des choses chez vous. »
Quelquefois l'entretien se prolonge. On parle de la poussière ou de la boue , de l'influence du temps sur les « biens de la terre » , de la lune rousse qui grille les plantes, de la durée insolite de l'hiver ou de la brièveté de l'été , des jours qui deviennent plus longs ou plus courts, etc., etc. Rentré chez lui, l'un des deux interlocuteurs dit à sa femme :
« — J'ai rencontré un tel.
« — Ah! que t'a-t-il conté de nouveau?
-< — Absolument rien.
« — Quoi ! il ne t'a rien dit du bal de Mmo A*** ?
« — Non.
» — Ni du mariage de M"0 B***?
» — Non.
« — De quoi donc avez-vous parlé?
« —Je ne sais... De la pluie et du beau temps. »
L'autre personnage, de son côté, fait à son épouse un rapport identiquement semblable. D'où ces dames concluent « que les hommes ne savent jamais rien ». Et elles ont raison. Si elles s'étaient rencontrées, au lieu de s'occuper du froid et du chaud, de la pluie et du vent, elles au-
raient parlé du bal de Mmo A***, du mariage de M1" B***, des réceptions de Mm' C***, et elles se seraient appris réciproquement sur ces événements une foule de choses qu'elles auraient ensuite racontées par le menu à leurs maris. C'est un grand avantage que les femmes ont sur nous , et dont nous leur saurions gré si nous étions moins ingrats. Mais au lieu de leur rendre justice, nous leur reprochons d'être bavardes. Elles ne le sont pas plus que nous. Seulement elles parlent entre elles de ce qu'elles savent et qui les intéresse ; au lieu que nous parlons de ce que nous ne savons pas et dont nous n'avons d'ailleurs nul souci. En quoi nous avons triplement tort : primo, parce qu'il vaut mieux se taire que de parler pour ne rien dire ; secundo, parce qu'on ne devrait jamais discourir sur ce qu'on ignore ; tertio, parce que ces mêmes choses dont nous parlons à tout propos et hors de propos sans les connaître , sont précisément celles qu'il nous importerait le plus d'étudier.
Parmi les milliers, les millions de gens qui parlent tout les jours du temps, qui se mêlent d'en pronostiquer et d'en commenter les variations, combien en est-il qui se doutent seulement de ce que c'est que l'air, le ciel, les nuages, la pluie, le vent, la grêle ou le tonnerre, le froid, le
chaud, les équinoxes et le reste? L'immense majorité n'a de tout cela aucune notion et n'en disserte qu'avec plus d'assurance. Donc, ce qui est banal et inepte, ce n'est pas le sujet lui-même, ce sont les phrases toutes faites que chacun sait par cœur et répète sottement chaque fois que l'occasion s'en présente.
— Vous pourriez bien avoir raison, me dit M" X***.
— En voulez-vous une preuve irrécusable? Au lieu de deux bourgeois désœuvrés, mettons en présence deux hommes de science. Ils pourront, eux aussi , s'entretenir de l'humidité et de la sécheresse, du froid et du chaud, du vent, des ouragans, des climats et des saisons, en un mot, des phénomènes de V atmosphère : ce qui est, en des termes plus relevés, absolument la même chose que la pluie et le beau temps; mais ils en parleront d'autre façon, et la rengaine (passez-moi cette expression empruntée à l'argot artistique et littéraire), la rengaine insipide de tout à l'heure sera devenue une question scientifique du plus haut intérêt. Caries phénomènes de l'air sont l'objet d'une science qui s'appelle la météorologie; science secondaire et composite qui emprunte ses éléments aux sciences primordiales : à la physique, à l'astronomie, à la mécanique, à la chimie. Il fau-
drait donc avant de l'aborder posséder un petit capital de connaissances qui fait complètement défaut au commun des mortels. D'où vient que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des gens qui se mêlent de parler de la pluie et du beau temps n'en disent rien qui vaille ; tandis que s'ils voulaient se donner la peine d'étudier la matière , ils y trouveraient, non seulement un sujet de conversations nullement banales, mais encore une occupation utile et attrayante.
— Fort bien; mais, dites-moi, est-ce bien long et bien difficile à apprendre ce qu'il faut savoir pour parler congrûment de la pluie et du beau temps?
— La question est un peu embarrassante. Aussi aurais-je envie de vous répondre encore, comme le docteur Marphurius : Selon la rencontre.
— Expliquez-vous.
— Si, par ces mots « parler congrûment » vous entendez interpréter les phénomènes météorologiques, discuter les théories par lesquelles on s'efforce de les expliquer, en proposer même de nouvelles et traiter avec compétence les questions très controversées que soulève l'étude des mouvements de l'atmosphère, de leurs causes, de
leurs effets, des lois qui les régissent, je vous répondrai qu'il faut pour cela être presque un savant ; qu'alors l'initiation , sans présenter de grandes difficultés, est cependant un peu longue et exige un travail soutenu. Mais si l'on veut se contenter de connaissances élémentaires permettant d'observer les phénomènes et de s'en rendre compte, soit directement, soit avec le secours des instruments les plus usuels; si l'on veut se résigner à ne savoir que ce qu'on sait, et comprendre que toute assertion qui n'est pas fondée sur des principes évidents, sur des faits bien constatés et sur des lois bien établies, est de nulle valeur, on peut, sans beaucoup de peine et en peu de temps, se mettre en état de parler de la pluie et du beau temps comme on devrait faire de toutes choses, c'est-à-dire avec des idées qu'on tire de son propre fond, et non avec des formules banales empruntées au répertoire vulgaire. Ce premier point acquis, on est conduit tout naturellement à augmenter peu à peu son instruction; l'intérêt, le plaisir, croissent avec la somme des résultats obtenus et avec le désir de plus en plus vif d'y ajouter chaque jour quelque chose...
— Peut-on alors prévoir et prédire , avec quelque certitude , les changements de temps ?
— Prévoir, prédire! Comme vous y allez, Ma-
dame! Ce que vous demandez là, ce n'est ni plus ni moins que le but même de la science , le couronnement de l'édifice ; et qui sait si nous l'atteindrons jamais?
— Quoi ! les savants eux-mêmes ne savent pas aujourd'hui si l'été sera sec ou pluvieux, si l'automne se comportera comme il faut?...
— Ils ne savent même pas au juste , Madame , quel temps il fera demain.
— Alors que savent-ils donc , vos savants ?
— Ils savent qu'ils ne savent pas et pourquoi ils ne savent pas ; c'est déjà beaucoup.
— Vous avez raison; c'est ce qui manque aux ignorants. En ce cas , que faut-il penser des prédictions de feu M. Mathieu (de la Drôme) et de ses successeurs?
— Ceci , Madame , demande quelques développements.
— Tant pis pour vous , cher Monsieur. Je n'ai que vous sous la main pour m'apprendre ce que je désire savoir; vous m'avez affirmé qu'on pouvait dire , à propos de la pluie qui tombe , tout autre chose que des lieux communs ; vous allez le montrer sur l'heure, en faisant ici, pour moi toute
seule, une conférence sur ce sujet plein d'actualité.
— Vous me voyez, Madame, tout prêt à vous obéir; cependant...
— Vous avez besoin de toute mon indulgence, n'est-ce pas? Voilà un lieu commun dont vous auriez dû vous abstenir.
— Mais je ne l'ai pas dit.
— Vous alliez le dire.
— Vous vous trompez, Madame; j'allais simplement vous prier de me faciliter un peu ma tâche.
— Moi? Et comment le puis-je?
— En me questionnant et en m'interrompant autant qu'il vous plaira.
suite ?
Oh! parfait! Faut-il commencer tout de
— Si bon vous semble , Madame.
— Eh bien! voyons, Monsieur le professeur, vous m'avez dit, je crois, il y a un instant, que la mé-té-ré... Ah! répétez donc ce mot, je vous prie; il sent le grec d'une lieue, et, comme Henriette, je ne sais pas le grec.
— Mé-té-o-ro-lo-gie, Madame ; cela sent le grec naturellement, parce que cela en vient comme presque tous les termes scientifiques. Cela signifie science, étude, traité des choses élevées, ou , pour mieux dire , des choses qui se passent en haut, dans l'atmosphère.
— J'entends ce grec-là. Et qu'est-ce au juste que l'atmosphère?
— Encore un mot tiré du grec , Madame : athmos signifie vapeur ou gaz, et sphàira, sphère. L'atmosphère est donc une sphère de gaz qui enveloppe la sphère terrestre de toutes parts. Ce gaz, c'est l'air que nous respirons. Vous me dispensez, n'est-ce pas, au moins pour le moment, de vous faire connaître sa composition chimique et de vous expliquer son rôle physiologique? Nous avons assez à faire de le considérer au point de vue physique et mécanique. Sous ce rapport, l'air atmosphérique remplit dans l'économie générale du globe quelques fonctions d'une extrême importance. Par sa pression il oppose à l'évaporation des liquides, et en particulier de l'eau, une résistance sans laquelle les lacs, les fleuves, les rivières et les mers ne tarderaient pas à se dessécher. C'est, en outre, grâce à sa transparence et à sa fluidité, un agent récepteur, con-
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servateur et distributeur de la chaleur et de la lumière.
— Comment cela, je vous prie?
— L'air jouit, par rapport à la lumière, de propriétés très remarquables. Vous savez d'abord qu'il est transparent, puisqu'il laisse arriver jusqu'à nous les rayons du soleil et des autres astres. En outre, il réfracte ces rayons, c'est-àdire qu'il les dévie de leur direction primitive. C'est grâce à cette réfraction que le jour paraît avant que le soleil se lève au-dessus de l'horizon et dure encore un certain temps après que le soleil est couché. Ce n'est pas tout : l'air ne réfracte pas seulement la lumière, il la réfléchit et la décompose en partie ; il réfléchit les rayons bleus plus que les autres rayons colorés dont la réunion constitue la lumière blanche. C'est pour cela que nous le voyons bleu dans sa profondeur.
— Quoi! ce n'est donc pas le ciel qui est bleu?
— Non, Madame. Le ciel est un mot, une apparence, ou plutôt, c'est le vide, l'espace infini. Il est noir, et on le voit tel sur le sommet des hautes montagnes, là où l'air est très raréfié. Biot compare l'air à un brillant voile d'azur qui nous enveloppe, multipliant et propageant la lumière du soleil par une infinité de répercussions. Il n'y a pas,
dit-il, de lieu si retiré, pourvu que l'air puisse s'y introduire, où la lumière ne pénètre aussi, quoique les rayons du soleil n'y arrivent pas directement. Si l'atmosphère n'existait pas, chaque point de la surface terrestre ne recevrait de lumière que celle qui lui viendrait directement du soleil. Quand on cesserait de regarder cet astre ou les objets éclairés par ses rayons, on se trouverait aussitôt dans les ténèbres. Les rayons solaires, réfléchis par la terre, iraient se perdre dans l'espace, et l'on éprouverait toujours un froid excessif.
— Toujours comme sur les hautes montagnes, n'est-il pas vrai ?
— Oui, Madame, et plus encore. En effet, l'air se comporte, relativement à la chaleur, de la môme façon que relativement à la lumière. Il est diathermane ou perméable à la chaleur; mais il ne laisse pas de retenir et de réfléchir en tout sens une partie du calorique que le soleil nous envoie, et qu'il sert à emmagasiner, pour ainsi dire, à notre profit, en quantité d'autant plus grande qu'il est plus près de la surface du sol. Plus l'atmosphère a de densité, plus elle est susceptible de s'éclairer et de s'échauffer. Mais il résulte des recherches d'un physicien anglais, M. John Tyndall, que la plus grande densité de l'air dans ses couches inférieures n'est pas la
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seule cause de l'accroissement de son pouvoir absorbant par rapport à la chaleur, et que cet accroissement est dû surtout à la présence d'une plus forte proportion de vapeur d'eau.
— Ceci m'explique pourquoi, en été, par les temps humides , on a plus chaud que par les temps secs.
— Votre remarque est juste, Madame. J'ajouterai que la chaleur, en outre qu'elle est alors plus forte, est aussi plus gênante, parce que la vapeur répandue dans l'air s'oppose à l'évaporation de notre transpiration.
— Voilà qui est moins clair pour moi.
— Nous touchons à un des points les plus importants de notre sujet : celui de la saturation de l'air par la vapeur d'eau.
— Saturation! Je comprends de moins en moins.
— Rien n'est plus simple. Un certain espace ne peut jamais contenir qu'une quantité limitée de vapeur. Cette quantité est la même, que l'espace dont il s'agit soit ou non privé d'air. Dans les deux cas , lorsqu'un espace ou un volume d'air donné a absorbé toute la vapeur qu'il est capable de rececevoir, on dit qu'il est saturé.