‹ La pluralité des existences de l'âmeChapitre 1 sur 193 · DIDIER ET C"=, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

DIDIER ET C"=, LIBRAIRES-ÉDITEURS

PRÉFACE

Jean Reynaud dans son remarquable ouvrage Terre et ciel a fait comprendre, la liaison intime et la solidarité qui existent entre la pluralité des mondes, vérité matérielle qui devait être démontrée par l’astronomie, et la pluralité des existences, vérité morale qui peut * seule nous expliquer les problèmes de l’origine et de la destinée. Nous ferons voir qu’en effet ces deux vérités se tiennent et qu’elles ont toujours marché ensemble, soit dans les Mystères, théologie secrète de l’antiquité profane , soit dans la tradition orale mise en écrit pour partie dans le Zohar, théologie secrète de l’antiquité sacrée.

C’est en entrant dans ce point de vue, qu’un astronome, partisan de la doctrine philosophique préconisée par Jean Reynaud, et à qui ses études spéciales et ses connaissances scientifiques donnent une autorité mé-

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ritée, M. Camille Flammarion, vient de publier le livre important de la Pluralité des mondes habités , que nous analyserons au chapitre IXe de notre troisième livre, intitulé Jean Reynaud , Henri Martin , Flammarion.

C’est aussi afin de compléter ce temarquable écrit, ou, pour mieux dire, afin d’y faire suite que nous avons composé ce volume Pluralité des existences. Expliquons à notre tour quelle raison dous avons eue de traiter ce sujet capital.

Depuis que nous écrivons (1838), nous avons toujours soutenu, sans tergiversation et sans défaillance, comme formes de l’immortalité, les vies successives, la préexistence, la pluralité des épreuves, ce que quelques contemporains ont appelé la loi des réincarnations. Nous avons dans tous nos ouvrages parlé le plus souvent au point de vue historique, c’est-à-dire que notre constante préoccupation a été de retrouver, soit dans l’antiquité, soit dans les temps modernes, la filiation , de notre système sur la vie future ; mais nous n’avons pu accomplir que très-imparfaitement cette tâche dans des opuscules ou des livres qui ne présentent pas assez de développements et où se trouvent seulement des aperçus fragmentaires. De là la nécessité du présent traité. Nous y suivons dans chaque pays et dans chaque civilisation la marche successive de cette grande idée, la pluralité des existences de l’âme. Quels documents

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nous fournissent à cet égard l’Orient, la Grèce, Alexandrie, la Gaule, tous les peuples, en un mot, compris sous la dénomination de Gentils? Que nous enseignent la théologie juive vulgaire et la théologie secrète de la même nation ? Que disent la théologie chrétienne et les pères de l’Église ?

Arrivons aux temps modernes : Giordano Bruno , Van-Helmont , Delormel, Charles Bonnet, Dupont de Nemours, Lessing, Fichte, Ballanche, Constant Savy, Kératry, Jean Reynaud, une multitude d’autres penseurs plus ou moins célèbres se réunissent dans cette commune affirmation de la pluralité des épreuves et dans la négation du dogme controuvé de la damnation éternelle.

Pierre Leroux et Charles Fourier, malgré leurs erreurs, ont aussi préconisé l’idée palingénésique. La doctrine nouvelle du spiritisme, dont un des principes fondamentaux est la pluralité des existences qu’elle désigne sous le nom de Loi de la réincarnation, appuie sa croyance, on le sait, sur la révélation des Esprits. Nous n’avons point à discuter ici cette origine ; une opinion est toujours respectable quand elle est sincère. Notre but est de démontrer que, sans sortir de l’humanité, on arrive au même résultat; ou, pour mieux dire, que l’humanité a, depuis longtemps, présenté cette grande loi de la nature, par l’organe des plus illustres penseurs de tous les siècles et de tous les pays. Leurs écrits four-

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nissent des arguments décisifs à l’appui de notre thèse, en les jugeant au point de vue exclusivement rationnel et philosophique.

Nous nous attacherons à établir les propositions suivantes :

\ 0 Les anciens n’ont jamais cru à l’éternité de leur v enfer, mais toujours ils ont soutenu la renaissance sur la terre ou dans d’autres mondes, après un temps plus ou moins long ;

2° La croyance aux vies futures a subi dans sa marche progressive des transformations s’approchant de plus en plus de la vérité. D’abord conçue au sens grossier et vulgaire d’une dégradation possible de lame jusqu’aux plantes et aux animaux, elle s’est peu* à peu relevée, en traversant les siècles, à une renaissance exclusivement humaine, donnant tout exercice à l’intelligence et à la moralité, pour aboutir de nos jours avec Ballanche, Jean Reynaud et les contemporains à sa véritable formule.

L’importance philosophique de ces études ne saurait donc être niée, pas plus que leur à-propos.

Le premier livre traitera de l'antiquité profane ; le deuxième de l’antiquité sacrée; le troisième livre comprendra les modernes et les contemporains; le quatrième livre enfin sera un résumé de nos opinions avec des raisons décisives qui, à notre avis, tranchent défini ti- * veinent la question.

Le tout est précédé d’une courte introduction conte-

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nant le sommaire des preuves de l’immortalité de la personne humaine.

Une fois cette immortalité reconnue , quelles sont les diverses hypothèses entre lesquelles on a le choix et quelle a été la solution donnée par tous les âges?

Deux courants opposés se manifestent : l’un signifie immobilité dans le châtiment et dans la récompense; l’autre se résume par deux mots : réhabilitation et progression.

Nous ferons voir l’impossibilité du premier, et la haute certitude du second, à la fois historiquement et dogmatiquement.

En un mot, substituer aux notions vagues du purgatoire et aux croyances primitivement sauvages de l’enfer éternel, le dogme des vies successives, — stationnaires, expiatrices, ou ascensionnelles, selon les cas, — aussi vrai moralement que l’est matériellement le dogme de la pluralité des mondes habités dans l’univers de Dieu : tel * est notre but, telle est notre profession de foi que nous faisons dès l’abord et qui se confirmera par toutes les pages de notre livre.

A. PEZZÂNI.

Lyon, octobre 1864.

Exposé de la question. — Spinosa. — Hégel. — Channing. — Strauss.

— Michelet, de Berlin. — Réfutation. — Jules Simon. — Preuves. — Damiron. — Preuve ontologique. — Pelletan. — Autres preuves.

— Porphyre.

Beaucoup de philosophes reconnaissent l’immortalité du principe pensant, mais ils nient que l’identité se conserve; que la conscience, la mémoire du passé relie le nouvel être à l’ancien : tels sont, par exemple, Spinosa et Pierre Leroux. D’autres philosophes distinguent entre la perpétuité de l'âme qui leur semble pouvoir être ontologiquement démontrée, et la perpétuité de la pensée avec conscience, qui leur semble seulement une probabilité sublime. Il est sans aucun intérêt pour notre esprit de savoir s’il est en nous un principe qui résiste à la mort. Si ce n’est plus le même être, si aucun souvenir ne le rattache au passé, si notre personne, en un mot, ne survit point au trépas, encore une fois que nous importe? C’est letre avec conscience, avec mémoire que nous désirons sauver, le reste nous est de peu. La question a donc tou-

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jours été mal posée, et par conséquent mal résolue. Se demander si l’âme est immortelle, en vérité c’est une pure niaiserie. Et quand donc avez-vous vu quelque chose périr? Rien ne meurt ici-bas, pas meme le corps qui se dissout et va former de nouveaux composés : tout est mutation perpétuelle dans la nature; la destruction n’a pas prise dans ce monde, c’est une rénovation, un changement de tous les jours. A présent que ce que nous appellerons la mort du corps ne puisse pas s’appliquer à l’âme, c’est ce qui est «lis hors de doute par une analyse psychologique qui nous révèle son unité et sa simplicité. Mais, répctons-le, ce n’est pas là le problème, et il n’y a pas même de problème là où on l’a vu jusqu’à présent; le problème ne commence que lorsqu’on demande s’il y a continuité d’être, de pensée, de personne : là est la question et pas ailleurs. Ceci posé, et on ne nous le contestera pas, nous pouvons dire quelles sont les philosophies qui ont nié l’immortalité de la personne. Ce sont celles dont les principes tendaient à abolir la personnalité dans l’avenir. D’abord les matérialistes; puisque d’après eux l’homme n’est formé que d’un corps; une fois le corps dissous, il retourne aux éléments d’où il a été pris, il n’y a plus de personne, l’homme disparaît sans retour. Dans le panthéisme naturaliste, le même raisonnement est applicable. Dans le panthéisme abstrait, il n’y ad 'éternel, d’absolu, que l’idée qui se développe et devient dans une multitude d’êtres qui s’évanouissent pour faire place à d’autres. Il est évident que l’immortalité de la personne ne peut être admise dans ce système que par inconséquence. Dans le panthéisme mystique, où l’homme n’est rien, où Dieu est tout, il est clair que le plus grand terme de bonheur est la destruction de la personnalité par l’absorption en

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Dieu. Qu’est-ce que la personne sans liberté? La liberté, et la liberté méritante, est un attribut distinctif de la personne, on ne saurait la lui ravir sans l’anéantir à son tour. Aux yeux dé la logique, il n’v a pas de distinction à faire entre les opinions dont nous venons de parler ; les erreurs sont de même sorte, car elles tendent toutes à nier la personnalité humaine après le trépas.

11 serait trop long et trop fastidieux d’énumérer tous les philosophes qui ont enseigné l’immortalité de l’âme; nous en parlerons en général en les divisant en trois classes spéciales : 1° Ceux qui ont admis la clôture de l’épreuve après la vie de la terre; 2° ceux qui ont admis une métempsycose terrestre; 3° ceux qui se sont prononcés pour une série de vies successives. Nous allons présentement, dans cette Introduction, nous occuper spécialement des philosophes qui ont regardé la vie future comme une chimère, et de ceux qui, tout en reconnaissant l’immortalité de l’ûme, ont nié ou tout au moins laissé dans le doute la persistance de la personnalité.

Spinosa dit (Proposition XXIII0 de la 3e partie) que l’âme humaine ne peut entièrement périr, qu’il reste quelque chose d’elle, quelque chose d’éternel, et voici sa démonstration : Il y a nécessairement en Dieu une conception, une idée qui exprime l’essence de l’âme; or, ce qui est conçu par Dieu avec une éternelle nécessité est quelque chose; ce quelque chose, qui se rapporte à l’essence de l’âme, est éternel. On croirait par ce passage que Spinosa ne sauve la mort à l’âme qu’en tant qu’elle est une conception divine. Mais dans sa proposition XXXIII0 de la même partie, il enseigne formellement que l’âme a une partie mortelle et une partie éternelle, à la condition expresse que le corps auquel cette âme appartient soit

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propre à un grand nombre de fonctions, parce qu’alors l’âme possède à un haut degré la conscience de soi, de Dieu et des choses. C’est la première fois peut-être que Spinosa n’est pas logicien, et la raison en est facile â comprendre. Forcé, en quelque sorte, de se ranger à l’opinion du genre humain, il a payé sa dette aux croyances communes, et il est sorti de son système; ayant perdu tout enchaînement logique, il ne pouvait moins faire que de tomber dans des contradictions. Toujours est-il qu’on peut affirmer que Spinosa n’a pas entendu l’immortalité de l’âme au sens que nous lui donnons; lui qui n’admet point d’individus, point de personnes, puisqu’il ne reconnaît pas la liberté, puisqu’il dit que toutes les actions sont fatales, lui qui a outré le principe du cartésianisme sur la passivité absolue des substances en les transformant en simples modes de la substance unique, lui qui anéantissait presque la personnalité dans cette vie, n'allait pas la confesser dans la vie future. De tels démentis, surtout pour un logicien pareil, sont radicalement impossibles.

Hégel lui-même n’a jamais exprimé sa pensée ouvertement sur le problème que nous agitons. 11 nous paraît, quant à nous, que sa doctrine repousse la survivance personnelle. Dans l’école hégélienne surgit bientôt, après la mort du maître, une vive dispute à ce sujet. Richter révéla le sens ésotérique de la philosophie hégélienne sur ce point avec une audace inattendue, et fut chef de la gauche de l’école. Il combattit avec d’amers sarcasmes la foi â l’immortalité, et proclama avec enthousiasme le nouvel évangile de la mort éternelle et du néant dont il s’était constitué l’apôtre. Le centre hégélien p’a émis sur la question présente aucune opinion précise

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et certaine. Mais Goschel, un des plus renommés des disciples d’Hégel, et le représentant du côté droit, théiste et orthodoxe, a tenté vainement de prouver que le véritable système hégélien n’était pas opposé à l’immortalité individuelle. Il a péniblement essayé d’établir que la notion identique à l’être est douée en elle-même d’une force vitale, invincible, qui nous garantit la persistance éternelle de l’individu. Yeisse a émis l’idée que, parmi les hommes, les uns seraient mortels, les autres immortels. Selon lui, les hommes vulgaires, chancelants, ceux qui llottent indécis entre le bien et le mal, seront inévitablement la proie du néant. Il n’y aura d’espérance d’une immortelle vie que pour ceux qui sont régénérés et retrempés par la foi chrétienne, lussent-ils, après leur conversion momentanée, retournés à l’impiété. Fichte le jeune professe une opinion à peu près pareille, en soutenant que celui qui n’a pas obtenu la régénération vivra après la mort encore quelque temps comme un songe, comme une ombre, mais qu’il ne pourra pas se promettre l’éternité. *

Sur quoi toute cette théorie est-elle fondée? C'est, nous répond Veisse avec un grand sérieux, c’est que, dans l’antiquité la plus reculée, les fils des dieux s'unirent aux filles des hommes. L’humanité, telle qu’elle se comporte aujourd’hui, étant le résultat de cette alliance, il est manifeste que nous devons être mortels par rapport aux corps, capables d’immortalité par rapport à l’esprit.

On comprend de reste que nous ne voulons pas faire à de semblables idées l’honneur d’une discussion; ce qui achève de nous montrer que Hégel n’a pas enseigné l’immortalité, c’est le passage suivant d’une de ses lettres à un de ses amis le plus intime. Cet ami venant de perdre son fils, il lui écrit pour le consoler de sa mort, et c’est

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dans de pareilles occasions que les pensées les plus secrètes se manifestent. Voici ce fragment :

« Je ne vous ferai qu’une question, celle que j’^i faite « à ma femme lorsque nous perdîmes notre premier en- « faut, alors unique. Je lui demandai lequel des deux « elle préférerait, d’avoir eu un enfant comme le nôtre, « dans son plus bel âge, et de se résigner maintenant à « sa perte, ou bien de n’avoir jamais eu ce bonheur. « Votre cœur, mon ami, préférera le premier cas. C’est « celui dans lequel vous vous trouvez. Tout est passé; « mais il vous reste encore aujourd’hui le sentiment de « votre jouissance d’autrefois, le souvenir de votre en- « tant bien-aimé, de ses joies, de son sourire, de son « amour pour vous et sa mère, de sa bonté envers tous. « Ne soyez pas ingrat pour ce bonheur et ce contente- « ment dont vous avez joui. Gardez-en la mémoire tou- « jours vive et présente dans votre cœur, et votre lils « ainsi que la joie que vous avez ressentie quand vous le « possédiez vous resteront toujours. »

Quoi! on viendrait soutenir que Hégel a conçu l’immortalité en son sens véritable, et lorsqu’il s’agit de consoler son ami, lorsqu’on doit chercher toutes les raisons pour atténuer une si cruelle affliction, Hégel ne dit rien dans cette froide lettre de l’espérance d’une vie future Il en dirait quelque chose que ce ne serait pas à nos yeux une preuve de ses fermes convictions à cet égardj, car il devait, pour calmer le chagrin d’un ami, mettre en œuvre jusqu’à des motifs dont il aurait douté; mais puisqu’il n’en parle pas, ne sommes-nous pas autorisé à conclure que sa doctrine excluait formellement f immortalité? Un souvenir, c’est tout ce qui reste des êtres chéris que nous avons perdus! N’y a-t-il rien dans notre conscience qui

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s’élève contre cette désolante affirmation? N’y a-t-il pas en nous une voix qui nous crie : Non, la vérité n’est pas là? Nous aimons à opposer à Hegel une lettre de Channing, écrite à un ami dans les mêmes circonstances, seulement c’est la perte de son propre enfant dont parle cet homme distingué : « Je souffre, lui dit-il, mais je n’ai « jamais oublié que mon fils appartenait à un père meil- « leur que moi, et qu’il était destiné à un monde plus « heureux. Je sais qu’il est entre les mains de Dieu dans « la mort comme dans la vie ; je ne puis croire que le « progrès d’une âme immortelle soit limité à cette terre. « Non, la mort ne rompt pas les liens qui unissent lé « père et l’enfaijt. Quand je songe à ce cher petit, à sa « beauté, à la douceur, à la tendresse qu’il éveillait en a nous, à l’âme que Dieu lui avait donnée et qui com- « mençait à s’ouvrir, je ne puis douter que Dieu 11e l’ait « en sa garde1. »

Quelle opposition entre Channing et Hégel ! Nous 11’avons pas besoin d’exprimer auquel des deux nos préférences appartiennent.

Strauss est peut-être celui des disciples de Hégel qui a combattu le plus carrément le dogme de l’immortalité. Aussi avons-nous choisi ce penseur pour analyser ses arguments et les réfuter. C’est dans sa Dogmatique que nous puiserons.

Strauss adresse d’abord le reproche à la philosophie antérieure de chercher au dehors dans une vie future, tout-à-fait imaginaire, l’infini qui se trouve dans l’esprit humain. Il commence par montrer qu’il est ridicule de soutenir que si avec la mort tout était fini, il vaudrait

t. Channing, sa vie et ses œuvres, Paris, 1857, in-8°, p. 91.

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mieux vivre comme la brute sur cette terre. Il tâche (le faire comprendre la valeur intrinsèque d’une vie rationnelle; puis il m’attaque aux tirades fades et sentimentales de ceux qui ne parlent que du bonheur qu’on aura dans l’autre monde en retrouvant ses enfants, sa femme, ses parents et ses amis.

Après avoir esquissé en quelques traits l’histoire de l'idée de l’immortalité dans la philosophie moderne, Strauss passe à l’histoire détaillée et surtout à la critique des preuves qu’on présente d’ordinaire en faveur de l’immortalité. Nous allons le suivre dans cet examen.

* « La preuve tirée de la rémunération, celle à laquelle « l’école de Wolf a attaché la plus grande importance, « peut être formulée ainsi :

« Puisque souvent l’homme de bien n’est pas heureux « dans ce monde, et que le méchant y reste souvent im- « puni, il faut qu'il y ait un autre monde dans lequel ils « reçoivent, l’un la récompense, l’autre le châtiment « qu’ils méritent.

« En supposant que cet argument ait quelque valeur, « il peut prouver tout au plus qu'iKy aura une prolon- « gation plus ou moins grande de la vie humaine après « la mort. Car une fois que les âmes seraient convena- « blement récompensées ou punies, rien n’empêcherait « quelles retombassent dans le néant. Mais si l’on y rc- « garde de plus près, cet argument est sans aucun fond « et d'une nullité complète. En effet, la vertu ne porte- « belle pas en elle-même sa récompense, le vice sa puni- « lion? Ne serait-il pas digne de l’homme déplacer la « piété, la grandeur d’âme, au-dessus de tout, même s’il « était convaincu que son âme n'est pas immortelle? « N'est-ce pas précisément ce qui constitue la vertu que

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« de nous porter à agir, nous ne dirons pas sans égard à « aucun bien, c’est impossible, mais sans égard à au- « cune récompense autre que celle que donne nécessai- « renient l’exercice même de la vertu? Ce ne sonique les « ignorants et les méchants qui croient que la véritable « liberté consiste à pouvoir s’abandonner à ses passions, « et qui regardent la vie rationnelle et morale comme un « esclavage pénible, l’obéissance aux lois divines comme « un joug pesant dont une rétribution future doit com- « penser les douleurs. Aux yeux du sage, il n’est aucun « d’entre les hommes nobles et vraiment grands qui ne « soit déjà sur terre plus heureux et plus digne d’envie « que le plus puissant d’entre les méchants. »

Nous sommes d’accord avec Strauss sur un point. L’âme a son côté divin qui tenil à la perfection, et il n’y a de perfection pour elle qu’à l’accomplissement du devoir, parce que c’est le devoir. Substituer à ces tendances qui constituent réellement la grandeur de l’homme, l’appât des récompenses futures, c’est retomber dans la doctrine de l'intérêt bien entendu : la vertu ne serait plus alors qu’un habile calcul.

Cependant nous pensons que si en théorie et pour l’intelligence il faut maintenir ce principe du devoir pour le devoir, une pareille austérité est àpeu près impossible en pratique. Si, à la rigueur, l’argumentation de Strauss vaut quelque chose à cet égard, elle est sans influence sur le véritable motif de la preuve morale de notre immortalité. Ce motif, en effet, se tire de la justice du législateur suprême, qui n’a pas dû laisser sans aucune sanction la loi qu’il a promulguée. Or, on a vu par ce qui précède que Strauss ne dit pas un mot là-dessus, et il n’a pas dû Je dire, puisqu’il n’admet point de Dieu personnel au sens

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transcendant de cette expression; la critique de Strauss, très-logique dans sa doctrine, est donc sans valeur contre la nôtre, et la preuve morale subsiste pour nous dans toute sa force.

Nous abandonnons à Strauss la preuve métaphysique, nous en dirons très-brièvement la raison. Cet argument se formule ainsi :

« L’âme est immatérielle et simple, donc elle ne peut « se décomposer en parties, donc elle est immortelle. » Il est vrai que nous ne croyons pas avec Strauss que la fausseté de la distinction ordinaire entre l ame et le corps soit démontrée. Nous ne pensons pas non plus que les individualités humaines ne soient que des formes passagères d’une seule et même substance, l’absolu. Ce qui nous empêche d’accorder une grande valeur à cette preuve, c’est qu elle établit bien la persistance du principe pensant en nous, mais non celle de la conscience et de l’identité personnelle; de ce que l’âme est indissoluble on peut conclure parfaitement sa survivance au corps mortel; mais qui nous répond quelle conserve le souvenir de ses modifications terrestres, et que l’homme dans la vie future soit le même être, et garde en un mot son individualité? Or, c’est ce qui est nécessaire à la sanction de la loi morale. Celui-là, en effet, n’est pas puni ou récompensé qui à un point quelconque, même retardé par les nécessités de l’épreuve, dans la suite de ses transmigrations, 11e sait pas pourquoi il est puni ou récompensé. Toutefois, nous retenons quelque chose dè cet argument que nous réputons vrai, c’est qu’il prouve à nos yeux la possibilité de l’immortalité personnelle.

Pour donner une idée de la pensée véritable de Strauss sur la question, nous allons citer un passage de sa Dog-

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matique, remarquable du moins par la netteté et la franchise, qualités assez rares chez un disciple de Hégel :

« Il n’y a, dit-il, comme l’a prouvé la spéculation mo- « derne, qu’une seule et unique substance : l’absolu. Les « individus n’en sont que des formes périssables et chan- « géantes. Ils naissent, ils meurent, et toujours d’autres « individus viennent remplacer ceux qui ne sont plus. « C’est ce mouvement qui fait la vie de l’absolu. Les « forces, les talents de l’individu sont bornés et finis; ces « limites sont précisément ce qui constitue l'individua- « lité. Les facultés de l’espèce, de la race, ou mieux en- « corecellesde l’univers, sont seules impérissables. Quand, « après avoir dépassé l’apogée de la vie, nous inclinons « vers la vieillesse et ses infirmités, l’âme décline avec le « corps, dont elle n’est que la vie, le centre ou l’idée ( En - « téléchie d’Aristote). Les individus dont la vie est usée « sont remplacés par des formes nouvelles de la vie ab- « solue, qui, si elles ne sont pas parfaites, sont du moins « toujours plus vives et plus fraîches. La véritable im- « mortalité ne consiste donc pas dans un progrès éternel « vers un but qui ne peut être obtenu. Ce serait en vain « que nous chercherions l’infini hors de nous; il faut le « saisir en nous-mêmes. Il faut changer la ligne droite « d’un développement sans limites et sans résultats en « une circonférence parfaite en elle-même. L’immortalité « ne doit pas être placée dans l’avenir; c’est une qualité « présente de l’esprit, c’est la puissance qu’il a de s’élever « au-dessus de tout ce qui est fini, et d’atteindre à l’idée. « Ils s’expriment donc mal, quoiqu’ils soient d’ailleurs « dans la bonne voie, ceux qui semblent faire consister « l’immortalité dans la gloire et dans les bonnes œuvres « qui nous survivent, dans la reproduction de nous-

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« mêmes par la famille, dans le mouvement éternel de «c l’absolu d’où jaillissent toujours des individualités nou- « velles. L’éternité, qui consiste dans la gloire et dans la « continuation d’une influence salutaire, n’est qu’une « ombre de ce J te jouissance de l’infini que procure à un < homme éminent, pendant sa vie, son activité dirigée « vers le bien suprême et la vérité éternelle. De même la s « durée de la race n'est qu’une ombre de la jouissance « (j u’ avait donnée à l’homme durant sa vie l’amour de la « famille. Enfin, la métamorphose continue de l’univers « n’est identique à l’immortalité qu’en tant qu’elle est « reconnue, de sorte que l'immortalité se trouve toujours « transportée de l’avenir dans le présent, du dehors en « nous-mêmes. Devenir, au milieu de tout ce qui est « borné, un avec l’infini, être éternel dans chaque mo- « ment, voilà la véritable immortalité. L’affirmation ab- « soluedu bien, voilà la béatitude éternelle. »

Ainsi, c’est bien entendu, une vague immortalité qui ne mérite pas ce nom, voilà ce qui nous-attend tous dans l’avenir; c’est dans le présent qu’elle doit sé réaliser.

M. Michelet, de Berlin, émet une opinion à peu près identique sur la question qui nous occupe.

Il écrit, en effet, ce qui suit dans sa critique de l’excellent ouvrage de M. Bartholmess sur les doctrines religieuses, Revue philosophique et religieuse (ter mars 1856).

« L’individu s’efforçant à travailler pour sa part à la « réalisation de l’intelligence éternelle, est d’autant plus « éternel lui-même qu’il s’identifie avec cette substance « absolue de l’univers, et qu’il vit dans le tout. Nous « vivons dans les bonnes actions que nous avons faites « et qui ont contribué à faire avancer l’humanité, à la « rendre meilleure. Nous vivons dans les vérités que

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« nous avons hautement proclamées sans la crainte des « hommes; que nous avons conquises pour les races « futures qui ont mission de les traduire en actes. Les « idées d’Aristote et les œuvres de Raphaël vivent encore « et ressuscitent continuellement dans celles des indivi- « dus qui les imitent, et que leur exemple a formés. La « véritable immortalité est la grande migration des âmes, « la vie éternelle de l’esprit absolu. »

Pour réfuter cette désespérante doctrine, partons de la conscience humaine, en cela nous serons fidèles à notre méthode. Résumons les arguments par lesquels un auteur moderne a utilement combattu, à notre avis, cette partie de la dogmatique de Strauss1. Ce qui constitue la nature humaine, n’est-ce pas la tendance vers l’absolu, vers l’infini? Chacun ne trouve-t-il pas dans ses affections, dans ses désirs, dans ses efforts les plus intimes, la démonstration de cette vérité? Et quel en est le résultat immédiat et incontestable par rapport à l’idée de l’immortalité? Comment un être fini de sa nature peut-il atteindre son but, l’infini? Cette identification est contraire à notre nature d’être finis. Nos désirs ne peuvent donc être remplis que dans un progrès sans terme, qui nous rapproche sans cesse du but auquel nous aspirons. Un être fini qui aspire à l’infini ne peut avoir qu’une vie éternelle.

Malgré les doutes que le fait mystérieux de la mort engendre tous les jours, il y a quelque chose en nous qui nous promet la continuation de cette vie dans l’avenir le plus lointain, et nous la représente de plus en plus

1 . Essai sur les opinions de Struuss dans la Revue européenne, par Charles Buob, passim.

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belle et resplendissante. Nous croyons que notre activité pour le beau, le vrai et le bien, est aussi perpétuelle que nos désirs sont vastes et profonds. Précisément parce qu’il nous est impossible de réaliser jamais complètement l’infini dans un moment donné, et que néanmoins nous en avons le désir naturel, il ne nous reste plus, pour répondre à ce désir autant tjue notre nature le comporte, qu’à nous approcher éternellement de l’infini, et à le réaliser ainsi dans l’ensemble d’une carrière sans bornes. M. Jules Simon, dans son beau livre du Devoir , à écrit de magnifiques pages que nous citons en les abrégeant, et qui répondent d’une manière victorieuse aux sophismes du philosophe allemand.

« Qui osera dire que l’absolu, que la perfection ne soit « pas, ou que le monde lui -même soit la perfection « exacte, nous qui la connaissons, nous devons lui appar- « tenir. Quand les vers s’empareront de notre corps, « notre âme s’élancera vers ce Dieu qu’elle a entrevu, « quelle a rêvé, dont elle a démontré l’existence, par « lequel elle a pensé, par lequel elle a aimé; vers ce Dieu « qui remplit notre vie de lui-même, et qui ne nous a « pas donné la pensée et l’amour pour que nous rendions « ces trésors à la pourriture et au néant. 0 Pascal I l’uni- « vers ne peut m’écraser. Qu’il broie mon corps, mais « mon âme lui échappe.

« Il faut sonder la bonté de Dieu pour un moment ; il « faut s’y perdre. Se peut-il que Dieu soit, et que le mal- « heur et l’injustice soient. Si je dois finir avec mon corps « pourquoi Dieu m’a-t-il fait libre? Pourquoi s’est-il ré- « vélé à moi dans ma raison ? Pourquoi m’a-t-il donné « un cœur que nul amour humain ne peut assouvir? « Cette puissance, cette pensée, ce cœur, m’ont-ils été

INTRODUCTION

«donnés pour mon désespoir? Hélas! qu’est-ce donc «que cette vie? une suite de déceptions amères, des « amours purs qu’on trahit, des enthousiasmes dont nous « rions le lendemain, des luttes qui nous épuisent, des « désespoirs qui nous tordent le cœur, des séparations « qui nous frappent dans nos sentiments les plus chers « et les plus sacrés. Voilà la vie, si nous devons périr, et « voilà la Providence !

« Périr ! eh quoi ! n’avez-vous jamais vu la justice avoir « le dessous dans ce monde? Le crime n’a-t-il jamais « triomphé? N’y a-t-il pas des criminels qui sont morts « au milieu de leurs succès, dans l’enivrement de leurs « voluptés impies ? Socrate n’a-t-il pas bu la ciguë ? « L’histoire elle-même est-elle imparfaite? La postérité, « cette ombre que le juste invoque, entendra-t-elle son « dernier cri? Qui soutiendra la pensée qu’un innocent « puisse mourir dans l’opprobre et dans les supplices, et « que cette pauvre âme ne soit pas reçue dans le sein de « Dieu.

« 0 dernier mot de la science humaine, ô sainte « croyance, ô douce espérance ! pourrait-on, sans vous, « le supporter. Une cliaine indissoluble unit ensemble la « liberté, la loi morale, l’immortalité de l’âme et la Pro- « vidence de Dieu. Pas un de ces dogmes qui puisse périr « sans entraîner la ruine de tous les autres. Nous les em- « brassons tous dans notre foi et dans notre amour. Il n’y « a plus de place au doute dans une âme honnête pro- « fondement convaincue de son immortalité. La douleur

et la mort perdent leur aiguillon, quand nous tixons « les yeux sur cet avenir sans nuage. Jouons notre rôle « de bonne grâce et n’accusons pas la Providence pour « des infortunes prétendues que nous déposerons avec le

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« masque. Est-ce donc notre âme qui souffre et qui meurt? « Non, non, c’est l’homme extérieur, le personnage. Notre « vie à nous est avec Dieu. Il n’y a de pensée réelle, sub- « stantielle, que dans l’Éternel. Il n’y a d’action vérita- . « ble que l’accomplissement du devoir. Le devoir seul « est vrai; le mal n’est rien. Homme, de quoi te plains- « tu? De la lutte? c’est la condition de la victoire. D’une « injustice? Qu’est cela pour un immortel. De la mort? « c’est la délivrance. »

Nous avons déjà cité l’opinion des philosophes qui pensent qu’on peut bien démontrer la survivance de Faîne, mais qui relèguent celle de la personne au rang des probabilités. Nous avons fait voir que le problème ainsi posé était un non-sens ou une vérité digne tout au plus de M. de La Palisse; que l’âme soit immortelle, c’est ce que nul ne nie d’entre les philosophes qui admettent l’existence de l’âme. L’essentiel, l’important à savoir, c’est si l’être persiste dans la vie future, si l’individualité est conservée. La sanction de la loi morale est à ce prix et l’exige impérieusement. On a coutume de diviser en trois catégories les preuves de notre immortalité :

1° La preuve métaphysique tirée de l’unité, de la sim- • plicité de l'âme. Nous avons dit plus haut pourquoi nous rejetons cette preuve; c’est qu’elle ne s’applique pas à la seule difficulté du problème qui est le salut de la personne ; nous n’en tenons donc absolument aucun compte, et nous n’en parlerons plus. Nous ne retenons de cette preuve, qui nous paraît vraie, que la possibilité de la survivance personnelle ;

2° La preuve psychologique tirée des facultés de l’âme qui semblent, pour la plupart, ne pas avoir de destination ici-bas;

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