I. Théodicée , § XC
CHARLES BONNET
de la nature que lorsqu’on suppose une préformation déjà organique, j’en ai inféré que ce que nous appelons génération d'un animal n’est qu’une transformation et augmentation : ainsi, puisque le même corps était déjà organisé, il est à croire qu'il était déjà animé, et qu’il avait la môme âme; de môme que je juge vice versa de la conservation de l’âme lorsqu'elle est créée une fois, que l'animal est conservé aussi, et que la mort apparente n’est qu’un enveloppement, n’v ayant point d’apparence que dans l’ordre de la nature, il y ait des âmes entièrement séparées de tout corps, ni que ce qui ne commence point naturellement puisse cesser par les forces de la nature. »
On voit que Leibnitz va jusqu’à admettre que la monade humaine a commencé par être végétale, puis animale, et qu’arrivée au summum de l’animalité, elle a reçu la raison par une sorte de transcréation. Nous ne discuterons pas ce point, et nous le laisserons complètement dans l’oubli, en observant d’ailleurs qu’autre chose est la métempsycose animale dans le passé, autre chose la métempsycose animale dans l’avenir; cette dernière devient tout à fait absurde, et Leibnitz était un trop profond métaphysicien pour admettre qu’on pùt, après qu’on avait reçu la raison , par une espèce de transcréation, rétrograder jusqu’à la brute et à la plante. Retenons seulement de cette citation que Leibnitz croyait intimement à la préexistence des âmes aussi bien qu’à celle des germes organisé^.
Voyons maintenant Charles Bonnet :
« Grâce aux belles découvertes de l'astronomie moderne, on sait qu’il est des planètes dont la grandeur surpasse plusieurs centaines de fois celle de notre Terre. On sait encore que cette petite planôtoque nous habitons, et qui nous parait si grande, est un million de fois plus petite que le Soleil, autour duquel elle
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circule. On sait enfin que les étoiles, qui ne nous paraissent que des points lumineux, sont autant de soleils semblables au nôtre, et qui éclairent d’autres mondes, que leur prodigieux éloignement dérobe à notre vue.
« Qu’on réfléchisse un peu maintenant sur l’immensité de l'univers, sur l’étonnante grandeur de ces corps qui roulent si majestueusement dans l’espace, sur leur nombre presque infini, sur les distances- énormes de ces soleils, qui ne nous les laissent apercevoirque commodes points étincelants dans la voûte azurée et parsemée, et qu’on se demande ensuite à soi-mômc ce qu’est la Terre au milieu de cette graine de soleils et de mondes? ce qu’est un grain de mil dans un vaste grçnier, et moins encore.
« La philosophie nous donne les plus hautes idées de l’univers. Elle nous le représente comme la collection systématique ou harmonique de tous les êtres créés. Elle nous apprend qu'il n’est un système que, parce que toutes les pièces s’engrenant, pour ainsi dire, les unes dans les autres, concourent à produire ce tout unique, qui dépose si fortement en faveur de l’unité et de l’intelligence de la cause première.
€ L’existence et les déterminations particulières de chaque être sont toujours en rapport à l’existence et aux déterminations des êtres correspondants ou voisins. Le présent a été déterminé par le passé, le subséquent par l’antécédent. Le présent détermine l’avenir. L’harmonie universelle est ainsi le résultat de toutes les harmonies particulières des êtres coexistants et des êtres successifs.
« Une force, répandue dans toutes les parties de la création, anime ces grandes masses sphériques, dont l’assemblage compose ces divers systèmes solaires que nous ne parvenons point à dénombrer, et dont nous ne découvrons que les foyers ou les soleils.
« En vertu de cette force, notre soleil agit sur les planètes et sur les comètes du système auquel il préside. Les planètes et les comètes agissent en même temps sur le soleil et les unes sur les autres. Notre système solaire agit sur les systèmes voisins ;
CHARLES BONNET
ceux-ci font sentir leur action à des systèmes plus éloignés, et cette force, qui les anime tous, pénètre ainsi de système en système, de masse en masse, jusqu’aux extrémités les plus reculées de la création.
« Non-seulement tous les systèmes et tous les grands corps d’un même système sont harmoniques entre eux , ils le sont encore dans leur rapport à la coordination et aux déterminations des divers êtres qui peuplent chaque monde planétaire.
« Tous ces êtres, gradués ou nuancés à l’infini, ne composent qu’une même échelle, dont les degrés expriment ceux dé la perfection corporelle et de la perfection intellectuelle que renferme l'univers.
L'univers est donc la somme de toutes les perfections réunies et combinées, et le signe représentatif de la perfection souveraine. *
Comment maintenant le grand penseur conçoit-il la vie future et ses développements successifs? Il poursuit:
« En étudiant, avec quelque soin, les facultés de l’homme, en observant leur dépendance mutuelle ou cette subordination qui les assujettit les unes aux autres, et à l’action de leurs objets, nous parvenons facilement à découvrir quels sont les moyens naturels par lesquels elles se développent et se perfectionnent icibas. Nous pouvons donc concevoir des moyens analogues plus efficaces, qui porteraient ces facultés à un plus haut degré de perfection.
« Le degré de perfection auquel l’homme peut atteindre sur la terre est en rapport direct avec les moyens qui^lui sont donnés de connaître et d’agir. Ces moyens sont eux-mêmes eu rapport direct avec le monde qu’il habite actuellement.
« Un état plus relevé des facultés humaines n’aurait donc pas été en rapport avec ce monde dans lequel l’homme devait passer jes premiers moments de son existence. Mais ces facultés sont
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indéfiniment perfectibles, et nous concevons fort bien que quelques-uns des moyens naturels qui les perfectionneront nn jour, peuvent exister dés à présent dans l'homme.
Ainsi, puisque l’homme était appelé à habiter successivement deux mondes différents, sa constitution originelle devait renfermer des choses relatives à ces deux mondes. Le corps animal devait être en rapport direct avec le premier monde, le corps spirituel avec le second.
« Deux moyens principaux pourront perfectionner dans le monde à venir toutes les facultés de l’homme; des sens plus exquis et de nouveaux sens.
« Les sens sont la première source de toutes nos connaissances. Nos idées les plus réflectivcs, les plus abstraites, dérivent toujours de nos idées sensibles.
« L’esprit ne crée rien, mais il opère sans cesse sur cette multitude presque infinie de perceptions diverses, qu’il acquiert par le ministère des sens1.
« De ces opérations de Desprit, qui sont toujours des comparaisons, des combinaisons, des abstractions, naissent, par une génération naturelle, toutes les sciences et tous les arts.
« Les sens, destinés à transmettre à l’esprit les impressions des objets, sont en rapport avec les objets. L’œil est en rapport avec la lumière, l’oreille avec le son, etc.
« Plus les rapports que les sens soutiennent avec leurs objets sont parfaits, nombreux, divers, et plus ils manifestent à l’esprit de qualités des objets, et plus encore les perceptions de ces qualités sont claires, vives, complètes.
« Plus l’idée sensible que l’esprit acquiert d’un objet est vive, complète, et plus l’idée réfléchie qu’il s’en forme est distincte.
« Nous concevons sans peine que nos sens actuels sout sus-
1. Voyez l'Essai analytique, p. 528, 829, 880. Consultez aussi le ch. XV de la Valinyinéde , louie 11. Édition priuceps.
CHARLES BONNET
ceptibles d’un degré de perfection fort supérieur à celui que nous leur connaissons ici-bas, et qui nous étonne dans certains sujets. Nous pouvons môme nous faire une idée assez nette de cet accroissement de perfection, par les effets prodigieux des instruments d’optique et d’acoustique.
« Qu’on se figure, comme moi, Aristote observant une mile avec nos microscopes, ou contemplant avec nos télescopes Jupiter et ses lunes; quels n'eussent point été sa surprise et son ravissement! quels ne seront point aussi les nôtres, lorsque, revêtus de notre corps spirituel, nos sens auront acquis toute la perfection qu’ils pouvaient recevoir de l’Auteur bienfaisant de notre être!
«.On imaginera, si l’on veut, que nos yeux réuniront alors les . avantages des microscopes et des télescopes, et qu’ils se proportionneront exactement à toutes les distances, et combien les verres de ces nouvelles lunettes seront-ils supérieurs à ceux dont l’art se glorifie!
« On doit appliquer aux autres sens ce que je viens de dire de la vue. Peut-être néanmoins que le goût, qui a un rapport si direct à la nutrition, sera supprimé ou converti en un autre sens d’un usage plus étendu et plus relevé.
<■ Quels ne seraient point les rapides progrès de nos sciences physico-mathématiques, s’il nous était donné de découvrir les premiers principes des corps, soit iluides, soit solides! Nous verrons alors, par intuition, ce que nous tentons de deviner à l’aide de raisonnements ou de calculs, d’autant plus incertains, que notre connaissance directe est plus imparfaite. Quelle multitude innombrable de rapports nous échappe, précisément parce que nous ne pouvons apercevoir la figure, les proportions, l'arrangement de ces corpuscules infiniment petits, sur lesquels pourtant repose tout le grand édifice de la nature.
« Il ne nous est pas non plus fort difficile de concevoir que le germe du corps spirituel peut contenir dès à présent les éléments organiques de nouveaux sens, qui ne se développeront qu'à la résurrection.
CHAULES BONNET.
< Gcs nouveaux sens nous manifesteront dans les corps des propriétés qui nous seront toujours inconnues ici-bas. Combien de qualités sensibles que nous ignorons encore, et que nous ne découvririons point sans étonnement. Nous ne connaissons les différentes forces répandues dans la nature que dans le rapport • aux différents sens sur lesquels elles déploient leur action. Combien est-il de forces dont nous ne soupçonnons pas même l’existence, parce qu’il n’est aucun rapport entre les idées que nous acquérons par nos cinq sens et celles que nous pourrons acquérir par d'autre sens 1 !
« Qu'on*se représente un homme qui naîtrait avec une paralysie complète sur trois ou quatre des principaux sens, et qu’on suppose des causes naturelles qui rendissent la vie et le mouvement à ces sens et les missent tous en valeur, quelle foulede perceptions nouvelles, variées, imprévues cet homme n’acquerrait-il point en peu de temps! quel prodigieux accroissement de perfections n’en résulterait-il point pour toutes ses facultés !
« Nous ne sommes encore que des statues qui ne jouissent pour ainsi dire que d’un seul sens , mais dont les autres sens se déploieront dans ce monde que la raison entrevoit et que la foi contemple.
« Ces sens nouveaux , renfermés infiniment en petit dans le siège de l’âme, sont donc en rapport direct avec ce monde à venir, qui est notre vraie patrie. Ils peuvent avoir encore des rapports particuliers avec d'autres mondes qu'il nous sera permis de visiter, et où nous puiserons sans cesse de nouvelles connaissances et de nouveaux témoignages des libéralités infinies du bienfaiteur de l’univers.
« Élevons nos regards vers la voûte étoilée : contemplons cette collection immense de soleils et de mondes disséminés dans l’espace, et admirons que ce vermisseau qui porte le nom d’homme