Esprits purs
DUPONT DE NEMOURS
éclairez notre raison, embrasez notre zcle ; que votre main puissante, que vos brillants flambeaux aident à s’élever vers votre sphère de feu les génies anges et les hommes, et mes amis et mes frères et moi , qui, les appelant autant que mon sensible cœur peut donner d’étendue à rua faible voix, m’élance, comme un autre Icare, en enfant perdu sur la route. »
Cês pages étincellent de mouvement, d'enthousiasme et ne vie; par-dessus tout on remarque en elles une grande rectitude d’idées. Dupont de Nemours clôt ces sublimes aperçus par un magnifique résumé dont nous allons donner quelques extraits.
« Marchant plus avant à la recherche de ce qu’il est possible que Dieu ait fait au delà de ces biens incontestables en faveur de ceux qui étudient ses lois et leur obéissent, nous avons trouvé qu’on ne pouvait pas affirmer qu'il ne leur accordât jamais une protection spéciale et immédiate.
« 11 nous a paru vraisemblable qu’ils en pussent recevoir une autre de la part d’autres êtres intelligents qui leur seraient supérieurs : plusieurs faits de la vie humaine seraient inexplicables sans cette supposition.
« Appuyés sur l’analogie, sur nos relations avec d’autres animaux qui ont moins do sens et d’organes que nous, à qui nous faisons beaucoup de bien et beaucoup de mal, et dont nous ne sommes pas connus; sur le ridicule de nous croire le plus parfait des ouvrages du Créateur, sur l'inconvenance que l’univers fut régulièrement organisé par dégradations presque imperceptibles de nous aux dernières plantes, et qu’il y eut un désert immense entré nous et Dieu , nous avons pensé que cet espace devait être peuplé d’une hiérarchie d’êtres plus parfaits et plus puissants que l’homme, qui ne sont ignorés de nous que comme nous le sommes nous-mêmes des plantes et des animaux, à qui les sens nécessaires pour nous connaître ont été refusés.
DUPONT DE NEMOURS
« Nous avous trouvé, dans l’exemple de notre conduite envers les animaux et les plantes, la preuve que nos supérieurs pouvaient, en faisant leurs travaux, s’intéresser aux nôtres. Ils devraient être encore plus touchés de ce qui est essentiellement bien; et il nous serait impossible de mériter ni d’obtenir leur affection et leur secours autrement que par des actions et des pensées louables, puisque l’hypocrisie ne leur en imposerait pas.
« Nous avons senti combien il pouvait nous être avantageux et amélioratenr de nous élever au-dessus de nous-mêmes, et de nous rapprocher d’eux en établissant entre eux et nous par la pensée une sorte de communication, cherchant parmi eux, et jusques à Dieu même, la notion du beau idéal en moralité, auquel sans doute nous ne pouvons atteindre , mais vers lequel nous devons marcher sans cesse.
« L'enfer de presque toutes les religions est absurde et atroce; leur paradis est sot et enfantin; mais je trouve dans un grand fait d’histoire naturelle la possibilité d'un système de punitions modérées, paternelles, exactement proportionnées à la nature des fautes et deâ délits; d’un système de récompenses progressives qui, pour une vertu toujours croissante, pourraient devenir infinies.
« Ces idées, conformes à la volonté de Dieu et à l’ordre général de l’univers, ont consolé mon cœur et satisfait ma raison. J’ai désiré qu’elles pussent être adoptées par nos amis. Je leur demande de les relire plus d'une fois et d’en considérer l’enchaînement sévère.
« J'ai supposé, toujours d’après l’analogie et l’uniformité des lois naturelles, que les principes intelligents et animateurs n’ont d’abord, comme tous les autres êtres, que le germe de leurs facultés, et que leur vie consiste à passer par iin plus grand nombre de vies en s'élevant graduellement des moindres de celles des êtres qui ont le moins d'organes et de sens, à celles des êtres supérieurs, jusqu’à ce que, par l’emploi des organes de ces divers êtres et par l'expérience de leurs biens et de leurs maux,
DUPONT DK NEMOURS.
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chaque principe vivifiant ait atteint le degré d’agrandissement et de perfection qui lui parait suffisant et auquel enfin il s’arrôte. »
Nous donnons dans ce qui suit la pensée tout entière de Dupont de Nemours, quelque critiquable qu’elle puisse être, et sans nous prononcer.
« J’ai supposé que tout principe animateur commençait par donner la vie à des plantes ; qu'après avoir passé dans le règne végétal la première partie de son existence, alors privée de raisonnement comme celle d’un fœtus , il coulait dans l’animation des êtres vivants ou intelligents, placés entre les plantes et l’homme, la portion de sa vie correspondante à l’enfance qui acquiert quelques idées et ne sait encore ni les pousser loin, ni parler, ni se connaître bien parfaitement elle-même; que sous la forme humaine, il faisait les premiers pas dans le règne de la haute moralité, et entrait daus la puberté, peut-être jusque dans l’adolescence d’un génie dans l’époque où il peut mériter par le bon emploi d’une intelligence qui se manifeste à elle-même, et sent la capacité qu’elle a de diriger ses actions ou de démériter par son abus >.
« J’ai supposé qu’entre chacune de ses vies particulières, le principe intelligent attendait la suivante sous l’état de monade sans organes extérieurs, mais jouissant du degré d’intelligence qu’il a pu acquérir dans le dernier corps animé par lui; que depuis l’état d’homme , où commence la haute et universelle moralité, il avait dans sa monade le souvcuir de sa vie passée, et le désir, le besoin d’animer de nouveaux organes, d'éprouver par eux de nouvelles jouissances, désir, besoin qui doivent être
1. C’est du reste une pensée du grand Leibnitz; il soutenait la possibilité pour la monade humaine d'avoir été végétale, puis animale. 11 ne faut pas confondre ee système avec celui de. la métempsycose animale. pour l’avenir, qui est radicalement absurde.
DUPONT DK NEMOURS.
dans l’essence d’un principe animateur une fois sorti de sa première enfance et parvenu à se connaître lui-même.
« Que s’il a vécu dans son corps humain, ou plus qu’humain, sa mémoire est accompagnée de remords, et d’un repentir qui ne peut le ramener à la vie qu 'après qu’il a lui-méme sollicité comme une grâce, ou lé renvoi des éléments de son intelligence à un rang inférieur, ou une dégradation qui, déterminée soit par la gravité, soit par la légèreté du délit, sera d’un seul grade , ou de dix, ou de cent, ou de mille, mais dont il pourra se relever, comme les autres êtres du rang infime auquel il aura été renvoyé s'élèvent, par un usage honnête et bon des facultés auxquelles il aura été réduit; de sorte que la peine, toujours exactement mesurée sur la faute, laissera cependant toujours une voie à l’espérance et à la réhabilitation.
« Que si, au contraire, il a été bon et laborieux, s’il a perfectionné son intelligence et l’a vertueusement employée à bien faire, le souvenir de cette louable conduite fera pour lui, de son séjour dans sa monade, un état de repos plein de douceur et consacré à se préparer à une nouvelle vie meilleure et plus heureuse.
« Qu’enlin, à quelque degré qu’un être intelligent puisse être monté en capacité et en bonté, en bonheur, comme il ne peut devenir Dieu, ni se confondre en lui, ainsi que le disaient trèsniaisement et encore plus inintelligiblement quelques philosophes et quelques piétistes, mais peut s’en approcher toujours en étendant le cercle de ses lumières et de ses vertus, tant qu'il ne cessera pas sou travail bientaisant et progressif, il n’aura pas atteint son maximum, il pourra prétendre à une vie mieux organisée, plus partaite, plus lortunée.
« J’ai montré combien est coupable celui qui non-seulement s’arrête par faiblesse dans la carrière du bien, mais qui s’enlève par violence les moyens que la Providence lui avait donnés pour expier ou réparer le mal que son imperfection et l’abus de sa liberté lui ont fait commettre. J’ai vu que le crime du suicide était affreux.
DUPCS T DK NEMOURS.
« A l’appui de ce que la réflexion m’aTait prouvé sur ce point et sur la plupart des autres, j’ai invoqué l’autorité de l’instinct, ce premier maître des philosophes, dont nul sage ne parlera jamais qu’avec respect, et je me suis dit : Je ne me trompe point, car j’exprime la pensée de tous les humains.
« Ces diverses idées m’ont paru embrasser la généralité de l’univers; elles expliquent d'une façon claire et lucide la grande énigme du monde, le mélange du bien et du mal, la nécessité et la proportion de ce mélange, la moralité qui en résulte. Le voile qui fermait le sanctuaire de la nature est levé. La raison y découvre un spectacle admirable, non miraculeux ni merveilleux : tout y est sage, rien d’extraordinaire. Deux éléments trèssimples : Dieu et la matière organisée par Dieu y composent tout.
« En combinant avec cette matière des principes intelligents émanés de lui , il a formé des êtres actifs propres eux-mêmes à donner successivement la vie à une série d’autres êtres vivants de différents grades, plus ou moins intelligents, libres, moraux, dont les organes et les sens développent l’intelligence qui les auime.
« Chacune de ces monades (et, dans son acception sévère, cette expression s’applique même à toutes les espèces d’anges) a, durant sa vie, des récompenses et des punitions qui naissent naturellement de sa bonne et de sa mauvaise conduite, et le principe intelligent de chacun d’eux trouve dans le cours de son existence, composée de cette suite de vies qui naissent les unes des autres, le prix ou la peine de la manière dont il a dirigé les êtres qui vécurent par lui.
« Ainsi le temple de la morale, où tous les êtres intelligents créés ont leur place marquée par la suprême intelligence, se trouve complété et la coupole en est faite de la même matière, d’après les mêmes règles, suivant les mêmes lois, avec la même sagesse et la même bonté que nous avons touchées au doigt sur les marches de son portique. Et lorsqu’après avoir évidemment reconnu un grand nombre de lois divines, on est obligé d'en
DUPONT DF. NEMOURS
supposer quelques autres qui 11e sont pas susceptibles d’une démonstration rigoureuse, c'est une grande présomption en faveur de l'hypothèse que d'ètre forcé de convenir qu’elles s’accordent parfaitement avec toutes les autres lois connues et prouvées, avec tous les faits de l’histoire naturelle, et surtout avec la miséricorde, l'équité, la bienfaisance infinie de Dieu.
« Telle est, mes amis, la doctrine que je voulais vous exposer avant de mourir, et que mon attachement pour vous lègue à votre morale, à votre génie, à votre sagacité. Tel est le fruit de trente-cinq ans de méditations multipliées, telles sont les pensées qui, autant que je l’ai pu, ont guidé ma conduite publique et privée depuis l’âge de dix-huit ans. Telle est ma religion; si elles peuvent devenir les vôtres, je croirai avoir assez fait pour cette vie passagère à laquelle aujourd'hui je tiens fort peu , et je permettrai aux tyrans d’envoyer ma monade se prosterner devant V Étemel.
« Valete et me amate. »
« 10 juin 1 795. »
BALLANCHE