‹ La pluralité des existences de l'âmeChapitre 137 sur 193 · I. 1818, 1829 et 1S · texte numérisé non relu

I. 1818, 1829 et 1S

CONSTANT' SAVY

appartient à l’homme. Le sentiment moral, quoique peu développé, l’est assez pour qu’on puisse accueillir des idées plus justes sur la divinité et sur les rapporls de l’homme avec elle. Il faut môme reconnaîlre qu’on en a soif, et une soif ardente. C’est pourquoi il est sans respect pour des formes, des dogmes et des symboles qui, depuis tant de siècles déjà, ont arrêté le progrès de la morale.

« Le dogme qui a fait le plus de mal à la religion est celui des châtiments et des récompenses, faute d’un développement que commandait le progrès de l’esprit humain dans la connaissance du vrai Dieu.

« On s’appuie sur la liberté accordée à l’homme pour prouver la réalité de la punition et de la récompense que la justice divine réserve à l’homme dans ce monde quelquefois, et dans l’autre toujours. Je ne puis les comprendre. C’est aussi sur cette liberté que je m’appuie pour prouver que c’est là encore une de ces mille erreurs de la vie matérielle des anciens temps. En quoi consiste cette liberté de l’homme, et surtout pourquoi lui a-t-elle été donnée? Voici la pensée de Dieu telle qu'il me. Va révélée, et telle , par conséquent , qu’il l’a révélée à tous les hommes qui font des efforts pour le connaître et l'aimer :

u Aucune des vertus qui font mon être ne peut demeurer sans manifestations. Je ne serais pas, puisque ma vie ne serait pas entière; qu’il existe donc’ un être qui soit mon image en même temps qu’une pensée de moi-mème; pour cela, qu’il ait une étincelle de mou intelligence unie à un corps, parce que mon intelligence est unie à l’univers.

« Qu’il ait en partie conscience de la vie, parce que j’ai conscience parfaite de mon être.

« Qu’il ait aussi une étincelle de ma liberté, parce que je suis parfaitement libre.

« Qu’il ait avec la liberté la faculté de vouloir, parce que je suis la volonté souveraine.

« Que, par ces deux facultés, le feu divin que je mets en lui vive éternellement de l’aliment qu’il saura choisir; qu'il s'étende

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de plus en plus par les conquêtes qu’il fera sur mon intelligence infinie répandue dans tout l'univers, et, par ce moyen, qu’il demeure lui-même dans l'éternité, sans se confondre avec les autres intelligences, ni avec moi; que, par sou activité, il grandisse et se rapproche ainsi du foyer d’où il est sorti; que, de simple étincelle, il devienne de plus en plus, dans la marche des siècles, une lumière éclatante et de plus en plus digne manifestation de moi-même.

« Que sa liberté ne puisse jamais le conduire à la perfection, parce qu’alors il cesserait d’être lui-même pour rentrer en moi; et je veux qu’il conserve à jamais le sentiment de son existence, parce que j'ai le sentiment de ma puissance. Qu’il soit donc toujours imparfait, et que, pour cela, sa liberté soit limitée par cette volonté de son Dieu.

« Qu’il existe donc un être dont le développement progressif soit assujetti à mes lois, et dépende en môme temps de la liberté que je lui donne; que ce développement soit son travail, car il ne peut demeurer dans le repos, puisque le mouvement est la vie, parce que ma vie est de créer sans cesse par le mouvement continu de la matière et de l’intelligence soumises à mes lois. Et comme il succombera souvent au mal, et que pourtant je veux qu’il marche vers moi , que l’éternité soit à lui pour pouvoir faire sa vie, réparer ses fautes, se relever de l'état dans lequel ses écarts, la force de scs semblables ou d’autres influences l'auront jeté.

« Que, pour l’aider dans ce travail sans fin, il ait le regret et le remords qui lui feront haïr scs fautes, et qu'il éprouve le sentiment du bonheur à une bonne action pour l’encourager au bien.

« Qu’il espère toujours en moi, pour qu'il sente qu’il est toujours temps de revenir à la vertu. S'il n’avait cet espoir, l’énormité de ses fautes le découragerait, et il s’enfoncerait toujours plus avant dans la voie de l’erreur, quand je veux qu’il n’y ait pour lui éternité ni de maux ni de biens sans mélange, puisqu'il cesserait d'être libre; et l’usage de cette liberté ne peut lui être enlevé sans qu’il cesse d’être aussitôt. Qu’il n’v ait donc point

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de position, jamais, dans l’éternité, où sa liberté soit enchaînée, car il cesserait d'agir, d’ctre l’instrument de sa propre vie, de s’améliorer, de se développer. Qu’il travaille donc sans cesse à ce développement, puisque la loi de l’univers est que nul être ne puisse trouver le repos, parce que le mouvement est la vie, et la vie le développement de tout ce qui est créé.

« Qu’il existe donc, cet être.

« Et cet être existe. Dieu créa l’homme.

« Les récompenses et les châtiments, car nous èn avons réellement, ne sont donc que le résultat direct et immédiat de l’ensemble de la vie de l’homme, et ne consistent que dans sa marche plus ou moins active vers le perfectionnement avec plus ou moins de douleurs ou de peines. C’est cette couquête qui sera la récompense de nos vies militantes, comme la privation de ce développement de félicité sera le châtiment de nos vies de faiblesse, d’ignorance, d’oisiveté et de débauche; et il sera grand, ce châtiment, il sera douloureux et par les souffrances et le remords.

« Pour repousser ce qu’il y a de faux dans le dogme ancien, il est une autre raison non moins forte, mais plus facile à comprendre.

« On enseigne (écoutez) que la tombe est le terme de la marche de l’homme dans l'éternité ; que la seconde vie est la dernière, et qu’il sera éternellement heureux ou malheureux !

« S’il en est ainsi, l’homme n’a donc plus de liberté pour profiter de3 leçons de l’expérience et pour s’améliorer. S’il est éternellement malheureux , il ne peut plus se relever de ses chutes; il est accablé de maux des myriades de fois au-dessus de ses fautes; il est puni d’une éternité de malheurs pour une vie mal employée, il est vrai, mais limitée à quelques secondes, et' exposée à des écueils que ses semblables , encore plys que lui, ont semés sous ses pas et rendus inévitables; et son châtiment n’est dès lors que la vengeance d’une colère aveugle et insensée; car il est inutile, puisqu’il ne peut plus rien pour son amélioration.

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« Notre âme se soulève à la pensée d'un Dieu de contrainte, de colère, de vengeance, même de sévérité seulement; elle repousse celte idée comme un mensonge, une impiété, parce qu’elle ne peut saisir Dieu par là; et elle ne le peut, parce qu’il n’y a en Dieu aucun de ce3 mauvais sentiments qui ne sont qu'une erreur de l'homme, produite par son ignorance et l'abus de sa liberté : il n’y a en Dieu aucun de ces mauvais sentiments, parce qu'ils ne sont le partage que de la faiblesse, de l'impuissance, de l’imperfection, et que Dieu est tout-puissant, parce qu’il est tout amour, ordre et harmonie. 11 a tout prévu, puisqu’il a tout fait, et dès lors tout n’est que tel qu’il l’a voulu. Si l’homme est libre, c’est sa volonté. Si l’homme abuse de la liberté. Dieu l’a permis, parce que l'homme n’aurait pu, sans elle, avoir d'individualité, être immortel, et que Dieu la lui a donnée par conséquent pour toujours, puisqu’il l'a reçue pour sou travail éternel de perfectionnement. »

Constant Savy décrit ainsi les conditions de l’immortalité et des vies successives par la réincarnation.

« A. mesure que les vies successives développeront son âme, le corps auquel elle sera unie sera nécessairement supérieur à ceux qu’elle aura usés; autrement il n’y aurait pas harmonie entre ces deux éléments de l’existeuce humaine ; les moyens donnés à l’âme ne seraient pas en rapport avec le développement de sa puissance. Ce corps, doué de sens plus parfaits et plus nombreux, ne saurait être d’égale valeur pour fous. Je ne concevrais pas plus cette société avancée que je ne concevrais celle où je suis, si chaque individu avait même puissance physique et morale. Les inégalités naturelles existent dans tous les mondes comme moyen de rapprochement, d’association. Mais je crois aussi, par l’effet de la loi du développement, que les défectuosités du corps sont et moins grandes et plus rares, comme je crois qu’il aura des sens et plus parfaits et plus nombreux. Cette augmen-

constant savy.

tation île sens ne sera point une addition nouvelle; tout se lie, s’enchaîne dans la création; elle ne sera que le développement de germes que nous sentons et que nous apercevons confusément dès ici, quand nous y faisons attention et que nous étudions notre être. Les pressentiments, les intuitions, la sensibilité à l’agent dit magnétisme animal, celle faculté de penser, de pénétrer dans l’avenir quelquefois pendant le sommeil; celle de conserver les impressions reçues depuis longtemps, les choses qu'on croyait oubliées pour toujours, et qui tout à coup se reproduisent avec des traits si ressemblants, si nets, si clairs, si distincts, qu’il nous semble un instant être en présence de l’objet dont l’image fidèle sc reproduit ainsi; image qui se présente en nous comme hors de nous, dans le sommeil comme dans l’état de veille, et peut-être aussi plusieurs des moyens ou vertus attachés, à chacune des facultés de l’âme, surtout ceux donnés à la faculté d'aimer, tels que l’imagination, enveloppent et cachent ces germes qui renferment -le développement des sens et des moyens nouveaux pour nous permettre de marcher en avant, comme la graine contient tes germes à l’infini des plautes que développe la terre.

« Au reste, ces inégalités naturelles servent encore le progrès individuel d’une autre manière; les erreurs qui en résultent font découvrir des vérités ; les vices montrés à nu sont presque pour tous les hommes une cause de pratique de la vertu, ou du moins un préservatif par l'horreur qu’ils inspirent; l’ignorance des uns réveille dans les autres l’amour de la science; l’oisiveté qui flétrit quelques hommes inspire à d’autres l’amour du travail.

« Ces inégalités, qui sont inévitables parce qu’elles sont nécessaires, existent donc dans les vies successives que nous traverserons. Elles n’ont rien qui contrarie l’harmonie de l’univers; au contraire, elles sont un moyen de cette harmonie et résultent fatalement de la différence de valeur dans les corps. D’ailleurs, aucun homme ne reste stationnaire; tous marchent, plus ou moins vite seulement. La position, l’état individuel ne sont pas immuables ; il n’y a d’immuable en l’homme que la

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conscience de son être. Aussi , sur cette terre, les générations actuelles- profitent des efforts des générations passées, comme toutes celles que la mort emporte dans l’avenir profitent du travail de celles qui les ont précédées dans ces mondes nouveaux.

« Il est des vérités qui sont restées longtemps cachées à l’homme, et que son progrès lui a fait découvrir. Les unes sont arrivées à son âme par le secours des sens; les autres, son âme seule, par sa puissance, les a saisies.

« C'est par les yeux du corps et à l’aide d’instruments qu’il a pu franchir en partie la distance prodigieuse qui le sépare de quelques-uns de ces corps lumineux que les premiers âges ont crus faits pour notre monde, reconnaître en eux des globes terrestres, observer leur cours et celui de beaucoup d’autres, l’ordre de leur marche ou leur immobilité, en calculer la distance. Encore quelques siècles, et d’autres découvertes se feront, qui, annoncées aujourd'hui sans autre appui que le raisonnement pour les faire accueillir, seraient repoussées par l’incrédulité de l'ignorance, comme celles d’aujourd’hui l’ont été à leur naissance par l’ignorance des hommes.

« C’est par la force de l’amour et de la compréhension développées peu à peu que l'homme, brisant l’expression des fausses idées de nos pères sur la divinité , est parvenu à mieux connaître Dieu, par suite à mieux comprendre le but de la création, les desseins de la Providence sur son être. Les sens, les instruments sont sans pouvoir ici. Les vérités de cet ordre n’appartiennent qu’à l’inexplicable puissance de l'être pensant qui, suspendant l’activité des sens du corps qu’il anime , loin de recourir à leur secours , se replie sur lui-mème, semble se dégager des entraves de la matière pour se promener dans le monde moral , invisible comme lui, mais auquel il est lié par une chaîne insaisissable à nos sens et que nous sentons sans pouvoir la comprendre avec certitude. Encore quelques siècles, et Dieu et l’homme seront mieux connus. Bien des vérités entrevues confusément brilleront d’un vif éclat pour les générations à venir, qui, à leur tour, pré-

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pareront des découvertes dans le monde moral aux générations qui viendront après elles. C’est la marche du passé, elle est éternelle.

« C'est donc par celte puissance seule que nous pouvons pressentir, comprendre un peu une partie des merveilles d’une vh; qui ne se cache entièrement qu’à l'homme dont l’amour n’a pas assez de force pour le porter en pensée dans ces mondes de l’ave* nir, en attendant le jour où la mort lui ouvrira ces nouvelles phases de sa vie.

« C'est à l’amour que se font les révélations de l’avenir; car c’est la principale chaîne qui unit les deux mondes. Aucune révélation n'est donc susceptible d'une preuve rigoureuse. Mais comme noire organisation nous tient en rapport avec les deux ordres de choses qui composent la création , nous ne sentons pas le besoin de n'accepter les choses de l’ordre moral qu’autant qu’elles sont éclairées de notre faible raison; notre foi les accueille. La fol n’est pas cette crédulité qui prouve la faiblesse de notre déve loppement; c’est cette conviction profonde qui est une preuve dô l’énergie de notre ôme, de cette sève divine, amour et sensibilité, qui soulève aux veux de l'àme grandie une partie du voile qui enveloppe ces mystères et qui fait marcher l'homme d’un pas ferme et assuré dans l’accomplissement de ses devoirs; qui lui donne une force inconnue aux autres hommes, une force qui soulève les montagnes , qui remue le monde ; Cette foi ne trompe jamais. Dès qu’elle est née, c’est une lumière. Puisque l’immortalité de l’homme consiste en une marche progressive , et puisque, par cela inôme, il prépare la vie dans laquelle il entre par celle qu’il laisse, enfin, puisqu’il y a deux mondes nécessairement, l’un matériel et l’autre intellectuel, ces deux mondes, qui composent la vie à venir, doivent avoir des rapports harmoniques avec le nôtre.

« Le travail de l’homme sera donc une continuation de son travail passé.

« Pour le monde physique, il contribuera à son embellissement, à son amélioration; il lui demandera encore sa vie animale telle qu’elle y sefa déterminée.

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« Pour l’aulrc, il aidera le développement des sciences et des arts, aussi inséparable de la vie intellectuelle de l’homme que le monde physique Test de sa vie animale. Nos essais dans ce monde, en astronomie, en physique, etc , sont des connaissances premières que nous étendrons de vie en vie. L’homme travaillera encore à son développement moral; il deviendra un élément social toujours meilleur à chaque période de sa vie; son amour de luiméme, de la créature, de Dieu, et c’est le même amour, répéterai-je encore, s'augmentera, se fortifiera en s’épurant; en cessant d’être amour et compréhension, lié à Dieu et à la création, il retrouvera pour but de ses efforts les vertus dont sa conscience lui commande la pratique sur cette terre, pour son bonheur et celui de l'humanité, la tolérance, l’amour de l’huma-

nité, en un mot, la charité lui sera encore enseignée par cette conscience, fidèle amie, puissance protectrice qui lui inspirera aussi et toujours la foi et l’espérance qui la lieront aux nouvelles existences d’une même vie éternelle , et il deviendra de cette ma-

nière une plus digne manifestation de la divinité.

« Que nous semble-t-il qu’ait dû faire la Providence pour que la mort, nécessaire à la vie, qui sépare, quant au sens, deux êtres étroitement unis, ne fût pas un obstacle au lien d’amour qui les a unis? Notre raison répond sans hésiter : qu’ils s’aiment toujours. N’est-ce pas ce qui a lieu ; la mort empèchc-t-elle cet amour? 11 devient plus fort au contraire, puisqu’il devient plus pur; et comme l’âme seule passe la tombe, ils restent unis par Pâme.

a Et- pour que celui qui reste sur cette terre puisse aimer toujours cet objet qu’il a chéri si tendrement, quelle puissance devait être opposée à la chair de celui qui survit? Notre raison répond encore sqns hésiter : Au milieu des distractions, des soins matériels, et surtout des sollicitations des sens, le souvenir aurait été trop faible, il se serait perdu, et cette place dans le cœur, qui, pour le bonheur des époux, ne doit point être usurpée, aurait été occupée par un autre pour le malheur de plusieurs; il fallait donc plus que le souvenir, il fallait la présence

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de l’objet aimé. N'est-ce pas ce qui a lieu? 11 fallait un commerce continuel entre ces deux êtres immatériels, ou du moins d’une matière qui échappe à notre analyse, et à laquelle, à cause de cela, on donne le nom vague et insignifiant de substance; eh bien, ce commerce n’existe-t-il pas? Que signifient celte action de sentiment, cette action de voix , cette action de vision , forme immatérielle, qui s'exercent sur nous en tout temps, éveillés comme dans le sommeil? Jusqu’ici point de difficulté pour le sentiment; mais il est plus difficile de satisfaire maintenant l'antre puissance de notre âme, la compréhension. Comment se reconnaîtront-ils, ces deux êtres, dans la vie nouvelle? Un fait me frappe : l’être pensant existe et se manifeste, indépendamment du corps; nos visions du sommeil, même celles quf se présentent à nous éveillés, nous prouvent que l’âme n'est pas réduite à ne voir et sentir que parle corpsjetde même pour les autres sens, car des sons inouis nous frappent aussi quelquefois. Cette puissance de lame se manifeste sensiblement encore par l’action dite magnétique dans l'état appelé somnambulisme. Il m’est prouvé que l’âme a le pouvoir de saisir, du moins sans le secours des seus qui paraîtraient devoir la servir, les objets d’une certaine nature, et je me dis avec bonheur : l’âme de ma bien-aimée, qui me garde, m'inspire, se fait sentir à moi, me parle, qui se rend sensible à mon âme par son image, à cette âme qui ne vivait et ne vivra encore jamais que pour elle en dépit de la mort, qui accepte mes douleurs, mes privations, mon dévouement, mon amour contre lequel mille morts , des morts à l’infini ne pourraient rien, habite dans mon cœur ou me voit. Or, elle çe peut me perdre de vue; et, au jour delà mort, je la verrai comme elle me voit déjà; et tous les deux, soit sous une même forme, soit sous deux formes encore, nous vivrons unis pour notre nouveau travail.

« Je ne saurais jamais croire que notre intelligence, qui, dans cette vie, commence à se développer, s’arrête aussi imparfaitement grandie, pour ne plus s’exercer, se perfectionner après l'heure du tombeau.

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« Si , une fois dégagée de la matière par l’alliance de laquelle elle est si imparfaite, elle se trouve sans toutes ses imperfections, et capable d’aimer, d’admirer son auteur avec la conscience de sa vie passée, à quoi bon tant de malheurs, tant de passions, tant de combats, auxquels elle était exposée sur cette terre ? Ne pouvait-elle pas acquérir une vie distincte de son principe, et trouver la conscience du moi sans toutes ces épreuves, toutes ces chutes dont si peu se relèvent avant de mourir !

« Et puis ce repos , cette station , plus que cela , ce terme de mouvement, de progression, s’accordent-ils avec les notions que Dieu nous permet de prendre de lui et de ses œuvres? La nature marche toujours, toujours elle travaille, parce que Dieu est la vie et qu’il est éternel, et que la vie est le mouvement progressif vers le souverain bien , qui est Dieu lui-même; et l'homme seul dans la nature, et l’homme, aussi imparfait, aussi vicieux , s'arrêterait dans sa marche , soit pour s’anéantir, soit pour se trouver aussi parfait que possible, brusquement, sans progression, et surtout sans sa participation, lui qui est créé libre! Je ne puis le comprendre.

« Non, quand l’heure aura sonné, l'homme n’aura pas une vie inutile ou de pure contemplation; non, il ne se trouvera pas amélioré sans sa participation, sans efforts, sans travail de sa part; non surtout, il ne s’anéantira pas. Le néant est un vain mot. Il aura une vie de travail encore; il contribuera, pour la part que Dieu lui a assignée, aux créations continuelles produites sans cesse par la toute-puissance divine; il aimera encore, il aimera toujours; toujours il marchera, il marchera éternellement, parce, qu’il est à une distance infinie de Dieu. «

Constant Savy décrit un rêve sublime complètement d’accord avec les principes les plus élevés de la philosophie spirituelle. Nous le transcrivons en entier.

« Je me sentais fort malade; je me trouvais sans force; il me semblait que la vie faisait des efforts pour résister à la mort,

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mais en Tain, et qu'elle allait S’échapper. Mon âme se détachait peu à peu de la matière répandue dans tout mon corps ; je la sentais se retirer de toutes les parties auxquelles elle est si intimement unie, et comme se rassembler sur un seul point, au Cœur, et mille pensées sur ma rie future m'occupaient, obscures, nuageuses. Et peu à peu la nature s’effaçant devant moi en prenant à mes yeux des formes déréglées et bizarres, je perdis presque la faculté de penser, je n’avais plus guère que celle de sentir. Ce sentiment était tout amour; amour de Dieu et des êtres que j'avais le plus chéris en lui, mais sans pouvoir manifester cet amour; mon âme, retirée sur un seul point de mon corps, avait cessé presque tous rapports avec lui et ne pouvait plus lui commander. Elle éprouvait encore pourtant quelques distractions causées par la douleur de ce corps et par ceux qui m’entouraient ; mais ces distractions étaient faibles comme les douleurs et les perceptions qui les causaient; ma vienne tenait plus à la matière que par un seul des milliers de fils qui l’y avaient rattachée; j’allais expirer.

« Aussitôt, pour marquer sans doute le passage de cette vie à l’autre, il se fit comme d’épaisses ténèbres, auxquelles succéda une éclatante lumière. Alors, ô mon Dieu ! je vis votre jour, Ce jour tant désiré! je vis réunis, pleins de joie et de félicité, les êtres que j'avais tant aimés, qui m’avaient inspiré pendant ma vie de ce monde après eux, et qui m’avaient semblé habiter dans mon âme ou planer sur moi. Ils m’attendaient; ils m’accueillirent avec bonheur. Il me sembla que je complétais leur vie et qu’ils complétaient la mienne! Mais quelle différence dans mes sensations de bonheur avec celles de la vie que je laissais! Je ne puis les décrire! Elles étaient pénétrantes sans être impétueuses; elles étaient douces, calmes, pleines, sans mélange, sans vide, sans inquiétude, ravissantes, ineffables, et encore elles se trouvaient unies à l’espérance d’un bonheur plus grand!...

a Je ne vous vis pas , ô iqon Dieu ! qui peut vous voir? Mais je vous aimais plus que je ne vous avais aimé dans ce monde.

CONSTANT SA VT

Je vous Comprenais davantage, je vous sentais avec plus de force ; vos traces, qui se montrent partout et en tout, m'apparaissaient plus sensibles et plus éclatantes ; j’éprouvais une admi* ration et un étonnement inconnus à mon âme jusqu'alors; je voyais mieux une partie des merveilles de votre création. Le* entrailles de la terre n’avaient plus de secrets pour moi; je les voyais dans toutes leurs parties; je voyais les insectes et tous les autres êtres qui les habitent, les carrières qui forment la charpente du globe, les mines connues de l'homme et celles qu’il ignore ; je comptais son âge dans son sein comme on compte celui d’un arbre dans le cœur de son tronc; je voyais tous les conduits qui portent à la merles eaux qui l'entretiennent; je voyais le retour de ces eaux, c’était comme le mouvement du sang dans le corps de l’homme, du cœur aux extrémités, des extrémités au cœur; je voyais le fond des volcans; je comprenais les tremblements du globe, ses rapports avec les astres; et comme si ce globe se fût tourné en tous les sens pour se montrer à moi et me faire admirer votre grandeur, ô mon Dieu! je voyais tous les pays avec leurs habitants divers et leurs mœurs diverses; je voyais toutes les variétés de mon espèce, et une voix me disait : Comme toi , tous ces hommes sont l’image du Créateur ; comme toi, tous ils marcheront éternellement vers Dieu avec conscience de leurs progrès. L’épaisseur des forêts, la profondeur des mers ne pouvaient rien dérober à mes regards; je pouvais suffire à tout voir, à tout admirer, et j’étais heureux de mon bonheur, heureux du bonheur des chers objets de mon tendre amour. Nos joies étaient communes. Nous nous sentions liés et par nos anciennes affections devenues bien plus profondes, et par l’amour de Dieu; nous puisions la même félicité à la même source; nous ne faisions qu’un, nous jouissions l’un par l'autre et séparément de ce bonheur trop grand pour être exprimé; je me tais pour mieux sentir. »

O mort, ajoute Constant Savy, viens quand tu voudras, je ne te crains pas, j’espère.

CONSTANT SAVY

En résumé, bien que la doctrine de la préexistence soit révoquée en doute par l’auteur et qu’il ne puisse expliquer ainsi l’origine des maux généraux et des maux particuliers, l’inégalité des intelligences et des penchants de l’homme terrestre, on trouve dans ses pensées, outre la conception très-élevée des peines et des récompenses de l’avenir, une affirmation très-ferme de nos vies futures, des transmigrations diverses de l’âme, et surtout un sentiment très-vif de la sainte communion des morts et des vivants.

PIERRE LEROUX

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