PIERRE LEROUX. — FOURIER
Pierre Leroux, dans son livre de V Humanité, soutient que l’àme est perpétuellement attachée à la terre. Son système nous parait vicieux sous deux rapports : 1° L’âme, à chacune de ses existences, à la millième, si l’on veut, n’est pas plus avancée qu’à la première. A la dissolution de son* corps, elle rentre en simple état de puissance sans amélioration, sans progrès. Le progrès, d’après ce système, gît dans l’espèce et non dans l’individu, tandis qu’il y a deux • progrès bien distincts : celui de l’homme, celui de l’humanité; 2° si l’on place nos existences futures exclusivement sur cette terri?, sans épuration possible de matière, sans changement important, l’àme n’a jamais le souvenir de ses modifications antérieures; ce n’est pas, à vrai dire, le même être, puisque rien ne relie son présent à l’avenir. Ce système blesse nos espérances les plus précieuses, nos affections les plus chères.
Quoi! Dieu aurait placé en nous de tendres sentiments; il nous aurait donné l’amour de la famille, il aurait entretenu parmi les hommes les doux liens de frères, de parents, d’époux, et ils ne devraient jamais se reconnaître, jamais se rejoindre après de longs voyages, jamais confondre leurs
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souffrances et leurs joies ; la mort serait la séparation éternelle, c’est-à-dire le néant !
Si, dans son existence nouvelle, Pâme n’a aucun souvenir de ses existences antérieures; si, du moins, quoique ce souvenir soit pour un temps impossible aux yeux de quelques-uns, elle ne conserve pas quelque chose qui lui sauve sa mémoire dans l’avenir, il n’y a plus identité, ce n’est plus la même personne. Où est la sanction de la morale? La ré- ' compense ou la punition impliquent le souvenir du passé.
Qu’on y réfléchisse bien ! le système de Pierre Leroux entraîne les mêmes conséquences que le matérialisme. La privation de la mémoire, c’est l’anéantissement de l’âme ; autant vaudrait croire que notre être tout entier est poussière et retournera en poussière. Qu’importe que l’essence qui animera la forme future soit la même que celle d’aujourd’hui, si rien ne relie le passé à l’avenir? Le Léthé perpétuel est plus impossible encore qu’une complète dissolution. Quoi! sans cesse, dans lou6 les- âges, dans tous les siècles, dans toute l’immortalité, chacun de nous passera des langes de l’enfance aux égarements de la jeunesse, des inquiétudes de l'âge mûr à la décrépitude de la vieillesse, et tout cela pourquoi faire? Pour recommencer sans fin, sans repos. Quoi! nous heurterons sans les connaître, nos fils, nos femmes, nos pères et nos mères que les circonstances nouvelles nous porteront à haïr peut-être ! Nous serons comme cet histrion de nos théâtres qui devient tour à tour l’amant de la première ou de la seconde amoureuse, suivant les exigences de son rôle, et change chaque soir, à la clarté du lustre, de haine ou d’amitié. Le croire serait dégrader l’homme, insulter à la Providence dirinc!
Pourvu qu’il soit possible de concevoir qu’un jour le souvenir sera entier, la Providence est justifiée, l’espoir de
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l’homme n’est pas une ironie. Il ne sent plus peser sur son immortelle essence le froid linceul de l’oubli. Allez dire au jeune amant qui a perdu sa Üancée, au père qui a perdu son enfant chéri, que la séparation est éternelle, ils vous répondront comme un de nos grands poètes, Lamartine, qui pleure encore, qui pleurera toujours sur la tombe de sa Julia :
Si je ne devais plus revoir, toucher, entendre Elle! Elle, qu’en esprit j’entends, je sens, je vois;
A son regard d’amour encore me suspendre,
Frissonner encore à sa voix...
8i les hommes, si Dieu me le disait lui-même,
Lui, le maître, le Dieu, je ne le croirais pas,
Ou je lui répondrais par l’éternel blasphème,
Seule réponse du trépas!
(Recueillement poétique , à M. Vopp, poôle hollandais.
On conçoit parfaitement dans les autres systèmes que le principe vital, fluide mystérieux, lien du corps et de Pâme, persistant après la mort, suivant l’àmc dans toutes ses transformations, pénétrant les différentes matières qu’elle Ira revêtir, lui procurera, quand il sera pur et dégagé, la mémoire complète de tous ses états. On se retrouvera, on se reconnaîtra, on s’aimera dans l’immortalité, et c’est ce que n’admct pas notre auteur avec son système de métempsycose purement terrestre. S’il avait dit que l’âme imparfaite et coupable revenait parfois et même trop souvent sur la terre, il aurait exprimé une incontestable vérité, mais en voulant nous parquer éternellement dans notre infime humanité, il n’a rien compris à la grandeur de Pâme et aux destinées glorieuses de l’homme citoyen de l’univers.
Pierre Leroux fait du reste très-bien concevoir que l’absence du souvenir ne détruit en rien le dogme de la préexistence, puisque môme sur cette terre la mémoire nous fait
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défaut très-souvent et que nous sommes obligés de l’arracher par lambeaux.
Pierre Leroux, dont nous avons ' réfuté le système, mais qui a l’incontestable mérite d’avoir entrevu le dogme palingénésique, s’exprime ainsi sur la question du mal moral et du mal physique : « Si Dieu, après avoir fait « émaner de son sein le monde et chaque créature, les « abandonnait ensuite et ne les conduisait pas de vie en c vie, de progrès en progrès, jusqu’à un terme où elles «fussent véritablement heureuses, Dieu serait injuste. « Saint Paul a beau dire : Le pot demandera-t-il au potier, « pourquoi m’as-tu fait ainsi? Il y a une voix intérieure, « partie sans doute de Dieu lui-même, qui nous dit que « Dieu ne peut pas faire le mal, ni créer pour faire souffrir. « Or, c’est ce qui arriverait certainement si Dieu abandon - « nait ses créatures après une vie imparfaite et véritable- « ment malheureuse. Mais si, au contraire, nous concevons « le monde comme une série de vies successives pour « chaque créature, nous comprenons très-bien comment « Dieu, pour qui il n’y a ni' temps ni espace, et qui voit le « but final de toute chose, permet le mal et la souffrance « comme des phases nécessaires par où les créatures doi- « vent passer pour arriver à un état de bonheur que la « créature ne voit pas, et dont par conséquent elle ne jouit « pas, en tant que créature, mais que Dieu voit, et dont « par conséquent la créature jouit7 en lui virtuellement, « parce qu’elle en jouira un jour1.» Ge passage est très-solidement pensé, et je m’étonne que Pierre Leroux n’ait pas compris le vice de son système; si Dieu avait continuellement attaché l’homme à la terre, si, sans fin, chacun de