‹ La pluralité des existences de l'âmeChapitre 148 sur 193 · AUTEURS DIVERS · texte numérisé non relu

AUTEURS DIVERS

La Codre. — De Brotonne. — Young. — Pellelan et Jouffroy. — Divers. — Muston. — Chateaubriand. — Madame de Gasparin. — Callet. — Carie. — Esquiros. — P. Larroque. — Genoude. — Dorient.

À côté des grands penseurs qui ont consacré leurs méditations, leurs veilles à la solution des graves questions ou à la démonstration des consolantes croyances qui soutiennent l’humanité, il convient de placer les opinions des publicistes, poètes ou philosophes, qui, sans faire du problème de la vie future l’objet spécial de leurs études, l’ont cependant éclairé de lumières d’autant plus sûres qu’elles sont plus impartiales et plus inattendues. Nous allons leur faire quelques emprunts.

M. de la Codre a déjà publié, sous le voile de l’anonyme, trois ouvrages importants : De l'immortalité, les Esquisses du ciel et le Ciel, où nous avons, au milieu d’un grand nombre de pages fortement pensées, remarqué les passages suivants :

« Rachel pleure ses fils, et ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus. Oui, c'est l'image du néant qui oppresse jusque-là notre âme; c’est elle qui produit les profonds et irré-

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médiables désespoirs. Le voyageur, en apercevant dans sa pensée la patrie vers laquelle il revient, ou la région que va chercher son ardente curiosité, reprend hardiment sa route, et ne se laisse point abattre. La mère qui sait que, dans quelques années, elle retrouvera ses fils, verse encore des larmes; cependant, une rayonnante espérance apparaît quelquefois devant elle. Mais s’ils ne sont plus! 6 douleur, ô effroyable, et insupportable avenir! Ces dispositions du cœur humain, ce besoin de voir se continuer l’existence de nous-mêmes et de ceux qui nous sont chers, expliquent le pouvoir des croyances fortement acceptées, des espérances, des perspectives clairement déterminées; par çcs croyances, par ces perspectives, la réalité dans notre esprit a remplacé le néant.

« Les ombres de Virgile regrettent la terre, parce que, aux champs Élysées, elles se trouvent dans un état moins réel que celui dont la mort terrestre les a privées; parce que la vie, dans ce lieu paisible que la poésie appelle un peu inconsidérément séjour de la félicité, n’est plus qu’un simulacre, et que c’est la vie effective, la vie pleine et entière, que l’homme veut conserver et accroître.

« Les doctrines panthéistes qui, après la séparation de l'ame et du corps, nous rejettent dans le vague courant de la matière; le mysticisme qui absorbe les âmes dans le sein de Dieu, obtiennent peu de faveur dans les populations. A peine peuvent-elles ’ exalter quelques pensées souffrantes qui, en les adoptant, sentent néanmoins un indéfinissable malaise que trahissent leur sécheresse ou leurs gémissements. La théorie qui continue la vie, en augmentant son intensité jusqu'au perfectionnement le plus élevé que la créature puisse atteindre, la doctrine qui s’allie à la résurrection, répond essentiellement aux vœux de nos cœurs; c’est par cette raison, x’est parce qu’elle est, nous le pensons, en accord avec la volonté du Très-Haut, que celte théorie bien comprise, concertée avec les autres croyances que nous devons respecter, aurait, sur tous les esprits, la puissance bienfaisante dont j’ai essayé de faire entrevoir les effets. . <

LA CODRE.

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« Ne craignez pas, d’ailleurs, que ces espérances précises méritent le reproche qu’on a justement adressé au mysticisme; ne craignez pas qu’elles arrêtent le mouvement de la vie terrestre, qu’elles produisent, dans l’humanité, une apathie funeste, en lui inspirant une trop ferme confiance.

« La théorie qui veut mettre en lumière de telles espérances, ne conteste pas, n’amoindrit pas les avantages attachés à la possession des biens de ce monde; elle permet, elle ordonne même de les souhaiter. Elle le permet, parce que l’ambition, contenue dans de justes bornes, ne peut que servir au perfectionnement de l’homme en le portant à développer ses formes ; elle l’ordonne, parce que la générosité peut mettre au service de nos semblables ces talents ou ces trésors que le travail nous a fait acquérir. Et, d’ailleurs, ces talents, cette sagesse, le souvenir de ces actions généreuses formeront les éléments de notre bonheur céleste; ils sont des conquêtes que nous devons faire pendant la vie présente, puisque l’existence d’en haut est seulement la continuation de la première. Les efforts que je tente, fussent-ils suivis plus tard d’un plqjn succès; le voile qui couvre l’avenir ultra-terrestre, fût-il un jour complètement levé, les hommes, alors, plus heureux ici-bas, ne seraient pas moins laborieux, pas . moins zélés pour le perfectionnement de toutes choses, et notamment pour l’accroissement de leurs propres facultés, pour l’accomplissement, toujours continué, des actions que conseillent la . bienfaisance et l’amour du prochain ; ce zèle désirable serait même augmenté, puisqu'il serait plus notoire dans cette opinion que l’homme, dispensé du travail par la position que ses pères . lui ont faite, aurait encore besoin d’agrandir son intelligence, le cercle de ses idées et de son savoir, afin de prendre rang, dès son arrivée*dans une autre patrie, parmi les savants et les sages. — Mais, dit-on, il ne suffit pas que des combinaisons de la pensée soient en accord avec les vœux de nos cœurs, ni même avec ceux de notre intelligence, pour qu’on doive les considérer comme étant la représentation de ce qui est dans le monde extérieur.

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« Que cela ne suffise pas absolument, et sans plus ample informé, je l'accorde. Toutefois, pour les hommes qui croient que l’intelligence suprême ne fait rien en vain; que Dieu est sage, tout-puissant et bon; que, dans sa création, toutes les réalités sont harmonisées de manière à former un ensemble, dont les diverses parties correspondent exactement les unes aux autres, de telle sorte qu'en voyant l’une d’elles, on puisse juger ce qu'est celle qu’on ne voit pas, ces accords que j’ai signalés établissent au moins une forte présomption en faveur du système qui explique et complète ces corrélations.

• La Providence nous a permis d’interroger scs œuvres pour découvrir les mystères qui sont cachés à notre première vue; elle nous a imparti à tous la mission, le devoir de perfectionner sans cesse, par cette contemplation, les pensées dont le germe existe dans nos âmes. Les titres de cette mission sont les aptitudes, les facultés que nous avons reçues de sa munificence. Copernic, Galilée, Newton, Herschell, ont dévoilé plusieurs des puissances et des harmonies de la nature; pourquoi chacun de nous ne tâcherait-il pas de marcher, .suivant la mesure de ses forces, sur les traces de ces grands hommes?

Les doux pour les mortels sont un livre entr’ouvert,

Ligne à ligne, à leurs yeux, par la nature offert.

« Si, pour qualifier celte théorie, le mot progrès vous semble trop ambitieux, nommons tout à la fois la doctrine «t mes aperçus : Théorie de la continuation ; continuation des travaux de l’esprit humain; continuation de la vie humaine dans les autres régions de l’univers. Et, si vous voulez vous représenter effectivement l’idée que je conçois de cette continuation graduelle et des convenances qui l’harmonisent avec les lois providentielles, relisez la quinzième page des Recueillements poétiques de M. de Lamartine. Les vœux que le grand écrivain prête à la pensée de la jeune fille pauvre et souffrante, ne peuvent être que des rêves

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ici-bas; mais, suivant la théorie, la vie continuée dans un autre séjour les verra se réaliser plus splendides encore que ne les a décrits le poëte. Quelle douce et puissante consolation! et cette consolation précise, saisissable, réellement souhaitée, est offerte à toutes les indigences. »

La môme consolante et fortifiante doctrine 6e retrouve, non présentée d’une manière systématique, maie déjà claire et distincte, dans un remarquable ouvrage publié en 18451, et dont voici quelques extraits :

« Ce qu’il ne nous est pas défendu de supposer, et ce qui concilierait mieux nos espérances avec les notions accessibles d’un avenir d’ailleurs insaisissable, c’est le passage successif et rémunérateur à d’autres états supérieurs, au sein desquels la limite matérielle atténuée laisserait à l’esprit un essor plus libre vers l’infini qui l’attire*. »

Ailleurs nous lisons encore :

« L’accès à des mondes plus purs peut être réservé à l’homme comme but offert à la tendance qui l’emporte vers le beau et le bien, et comme prix de sa lutte pénible et persévérante contre les grossières limites dont son âme est obscurcie *. » — • « La matière ou la forme sera moins pesante proportionnellement aux progrès que nous aurons faits dans la lutte contre l’organisme, à mesure que nous aurons pénétré dans la science et la moralité. Si la récompense ou l’état futur dont nous devinons les splendeurs est en raison de notre tendance vers tout ce qui est grand et beau, la conduite de chaque individu sur la terre a sa récompense déterminée d'avance d’après la nature et l'étendue môme de ses efforts... Plus nous aurons combattu dans les premières épreuves, plus sera haut le rang qui nous est réservé, plus nous

1. Civilisation primitive, par M. de Bretonne.— 2. Ibid,, p. 60. — 3. “Ibid., p. 89.

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aurons franchi de degrés dans l’échelle immense que nous avons à parcourir1. »

Quoique les espérances de M. de Brotonne ne soient pas encore à l’état de système et de loi comme dans notre philosophie, il est évident que la pensée est la môme et qu’il y a identité de croyance et d’inspiration. Cela ne doit pas étonner. Quand une idée est mûre pour l’humanité, elle germe à la fois dans la tête de plusieurs hommes par une volonté providentielle, et c’est là ce qui constitue son autorité et son droit de bourgeoisie dans les masses. Si le genre humain n’était pas préparé à recevoir une vérité nouvelle, elle l’aveuglerait; il la repousserait parce qu’elle ne serait pas éclose à son temps. Les systèmes de Pythagore et d’Origène, malgré leurs erreurs et le défaut de conception de la loi d’épreuve et d’ijniliation ; les croyances de la théologie de l’Inde, de l’Église catholique, ont été le crépuscule et l’aurore du jour qui devait briller , la semence de l’arbre qui devait croître et ombrager l’humanité, les premières arches du pont ira.mense qui allait réunir les inondes, le premier bégaiement de la pensée qui ferait de l’univers un seul tout, une seule patrie au sein de Dieu. N’est-ce pas ce que semble avoir prévu Herder, un des philosophes les plus célèbres de l’Allemagne, lorsqu’il dit : « J’ai assez de confiance en la bonté divine pour croire « que la punition infligée à la créature coupable d’un « crime est un bienfait de père, une combinaison qui la « conduit vers son bien à elle, mais par un sentier plus « aride que celui que Dieu lui aurait fait suivre, si elle « n’avait pas commis de faute*. »

1. Civilis. primil., p. 12G. — 2. Histoire de la poésie des Hébreux , Irait, de madame de Carlowitz, p. 129.

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M. de Brotone écarte également avec beaucoup de sagesse les solutions incomplètes ou les questions impossibles : « La question de l’origine du mal, dit-il, est oiseuse « par rapport à nous, et on est peu fondé à le reprocher à « l’auteur des choses ou à le chercher dans son essence, a Notre monde borné est un ouvrage fini, en d’autres « termes, imparfait, et ne peut être autre sans cesserd’étre. « La perfection ou le progrès dans les voies de l’infini « doit être une conquête; c’est au but seulement, autant « qu’il nous est donné de l’atteindre, qu’il y aurait lieu « de prononcer sur toute chose, et alors même l’objet de « l’examen n’existerait plus1. »

Dans mon poème philosophique de Falkir, lorsque celui-ci fait remonter jusqu’à Dieu l’origine du mal, la voix du ciel lui répond :

J’ai créé l’univers; tu n’as vu que la terre.

Tu n’as vécu qu’un temps et j’ai l’éternité.

Déjà au siècle dernier, le poète anglais, Young, rencontrant ces problèmes, s’élève à de sublimes aperçus sur la vie des mondes :

« Tous les êtres nous parlent de Dieu, dit-il; mais si l’œil attentif découvre sa trace dans les petits objets, dans les grands Dieu saisit l’âme et s’en empare d’abord. En un instant elle est éclairée, ravie, remplie; sa curiosité s'enflamme, elle veut tout connaître; les êtres se multiplient; elle découvre l’univers, une foule d’habitants nouveaux et des nations d’esprits de natures différentes®.

« Dieu n’est pas dans les cieux un souverain solitaire. Je découvre la cour nombreuse qui l’environne. Je vois une foule

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