DIVERS
à d’autros épreuves, qu’il puisse rétrograder, que sa récompense n’ait aucune stabilité, qu’il soit exposé, en un mot, à rentrer dans le mal dont il s’est affranchi au prix de constants et pénibles efforts.
Nous pouvons donc renvoyer à bon droit à~M. Th. Henri Martin 1 le reproche d’inconséquence qu’il adresse aux adversaires de son opinion. Le système étroit, puisqu’il borne l’épreuve à un point du temps, à un coin de l’univers, dont M. Th. Henri Martin s’est constitué le zélé défenseur, a des inconvénients plus graves. Supposons, en effet, un homme qui soit emporté par la mort au milieu d’une mauvaise action, si aucune autre épreuve ne lui est accordée, il est irrévocablement saisi par Injustice de Dieu, il est mort dans le mal, il y reste éternellement. C’est bien là ce que soutient M. Henri Martin; mais alors il y a donc pour certaines créatures un mal indélébile et absolu, il y a un châtiment sans terme possible, sans autre but que la justice implacable et la vengeance. Citons à ce propos un philosophe moderne, M. Franck, de l’Institut, qui, malgré — ou plutôt guidé par sa circonspection habituelle — a écrit le beau passage suivant :
« Ramener lame à la santé, la purifier de ses souillures, la a relever de ses cliules, la revêtir d'une nouvelle force pour « marcher d’un pas plus ferme dans les voies où elle a failli, et « pour atteindre plus heureusement la perfection morale quelle « avait dédaigné de poursuivre, n’est-ce pas là la seule efficacité « qu’on puisse concevoir dans la peine, quand l’être qui Finit flige a, pour agir sur l’âme, la puissance et l'intelligence infi- « nies? La justice de Dieu s’accorde nécessairement avec sa
1. La vie future. Ne pas confondre avec l’illustre auteur de VUitfoire de France, qui est au contraire un disciple de Jean Reynaud, comme nous le verrons.
MIÎSTON.
« sagesse et sa miséricorde, c’est-à-dire arec la raison et l’a- « mour considérés dans leur essence éternelle; il ne faut donc « point se représenter l’autre vie pleine de supplices arbitraires, « et qui paraîtraient avoir pour but moins l’expiation que la ven- « geance. »
Un ministre protestant, M. Muston, digne interprète de l’Évangile, ne craint pas de dire de son côté :
« On se représente généralement l’état des âmes dans la vie à venir comme un état passif et immuable. Le jugement de Dieu, qui décide de cette éternité stationnaire, devient, d'après cette théorie, analogue à celui d’un tribunal qui, sur les pièces d’un procès, condamne ou absout les parties, puis ne s’occupe plus de leur sort.
« Ainsi nos âmes immortelles, pendant la courte durée de leur vie terrestre, auraient eu devant elles une perspective de perfectibilité et de corruptibilité qui serait fermée à la mort, sans qu’en face de la vie éternelle elles puissent se retrouver perfectibles ou incorruptibles?
« Cette maniéré de voir ne me parait d'accord ni avec l’Évangile ni avec la philosophie.
« L’Évangile nous appelle à être parfaits comme Dieu est parfait, ce qui ne peut avoir lieu sur cette terre; et la philosophie nous apprend que le principe d’un être ne saurait cesser d’agir, sans que cet être fût détruit, ce qui ne pourrait avoir lieu que par le néant. •
« En outre, les peines éternelles, considérées comme un état invariable et sans issue, seraient une nullité dans la vie universelle, puisque devant durer toujours, elles n’aboutiraient à rien, et seraient par conséquent des souffrances complètement inutiles. La logique nous force à reconnaître que des peines infinies ne sont point en rapport avec des fautes finies.
« Quel est le père qui livrerait ses enfants à des souffrances
CHATEAUBRIAND
sans terme, ayant le pouvoir de les en affranchir? Si la malédiction nous révolte daus l'homme, que serait-ce en Dieu? »
Cette contradiction choquevivement aussi Georges Sand, qui, dans un de ses derniers romans, Mademoiselle La Quintinie, en parlant des institutions grossières de l’enfance soumise à ses pédagogues, s’écrie :
« Ces institutions choquent, sur beaucoup de points, non-seulement la raison, mais le cœur et la conscience des hommes. Pour ne citer qu'un des arlicles de foi de l’Église, nous demanderons si l’esprit de Dieu est en elle lorsqu’elle nous commande de croire à l'existence du diable et aux peines éternelles de l'enfer. Cette croyance à la nécessité d’un rival et d’un ennemi de Dieu, éternellement vivant, éternellement mauvais, éternellement puissant, possesseur et roi absolu d’un incommensurable abîme, où toutes les âmes coupables de l’univers doivent, revêtues de leurs corps, subir éternellement des supplices sans nom, sans que Dieu veuille ou puisse faire grâce, cette croyance inqualifiable est-elle obligatoire? »
C’est le point de vue opposé, la notion de la fausse béatitude et d’un paradis de far niente éternel qui blesse et contrarie Chateaubriand :
« Il y a donc des passions chez nos puissances célestes, dit M. de Chateaubriand; et ces passions ont cet avantage sur les passions des dieux du paganisme, qu’elles n’entratnent jamais après elles une idée du désordre et du mal. C’est une chose miraculeuse, sans doute, qu’en peignant la colère ou la tristesse du ciel chrétien, on ne puisse détruire dans l'imagination du lecteur le sentiment de la tranquillité et de la joie, tant il y a de justice et de sainteté dans le dieu présenté par notre religion ’.